‹ Les Beaux-ArtsChapitre 20 sur 204 · CAMILLE ROQUE PLAN · texte numérisé non relu

CAMILLE ROQUE PLAN

LES BEAUX- A RTS.

ette année encore, les trois Flandrin , JL Auguste, Paul, Hippolyte , ont inscrit i leurs noms amis et jjx fraternels sur la mê- ^ me page du livret.

” Depuis tantotdixannées le public s’était Vij habitué à les saluer ,.w/ tous les trois avec - cette bienveillance

iv-v —

^ A, que le public de Paris ne refuse jamais au talent et à lajeunesse.

Ilélas 1 Auguste Flandrinest mort avant que le Louvre ne fut ouvert, ilestmortlaissant après lui une bonne et douce renommée, lesouvenir d 'un espri t calme, -1 d’un talentsérieux, d’un ^ honnête cœur. C’estainsi que chaque année, un

l'e ces 1101118 l)armi ^es

1)-" noms les plus remplis ClPv'fc d’avenir, manque à l’apv rùïks pci de ses rivaux , de ses j x-, émules. Clément Boulan

ger, qui avait en lui-même tant de verve et de courage, ^ n’est pas revenu de son voyage dans les ruines de l’Orient; Bouchot, qui ax ait tou tes les quali tés d’un grand peintre, l’auteur des fu néra il les de Marceau, la plus belle page du moderne Versailles, Bouchot est mort déjà depuis deux a n s, et l’est pusse admirable de son i bel -d (ouvre se morfond dans le Louvre banal de M. Susse, attendant , mais en vain, un acheteur. Grâce à

ses deux frères qui le pleurent , Hippolyte et Paul, le nom d’Auguste Mandrin se représentera longtemps dans les expositions du Louvre. Quatre portraits sont signés d’Auguste Flandrin. La plus importante de ces toiles représente le révérend père Colonnia, dont M. Flandrin a fait une austère et énergique figure qui a foutes les dimensions et toute la vigueur du portrait historique. Certes, lorsqu’il professait la rhétorique dans ce beau collège de jésuites de Lyon , tout resplendissant de peintures à fresquedont les traces se voient encore, et lorsqu’à peine quelques savants de la ville avaient entendu parler de lui, Dominique Colonnia ne se doutait guère qu’un jour, à cent ans de distance (il mourut en 1741) la ville de Lyon reconnaissante voudrait avoir le portrait de son excellent et modeste antiquaire. En ceci la ville de Lyon a été bien inspirée. Peu de gens, pas même le major Martin, qui lui a laissé tant d’argent, ont autant aimé cette ville que le père Colonnia. Il y a passé cinquante-neuf ans de sa vie sans en sortir. Le pape Clément IX voulut en faire le précepteur de son neveu, mais Colonnia, peu jaloux d’une si haute fortune, avait à compléter l'histoire des antiquités lyonnaises. M. Auguste Flandrin donne à cet homme excellent un grand air d’autorité , tout au rebours de l’histoire, qui nous le montre vif, alerte, d'une taille plus que médiocre, l’œil plein de feu et plein d’esprit. Le savant jésuite a beaucoup écrit pour un homme de son temps; de nos jours, il passerait à peine pour un écrivain laborieux. 11 était poète à ses heures, témoin deux tragédies et un ballet. Une de ces tragédies avait pour héros Genmnicns , et certes on pouvait plus mal choisir. Ainsi donc, cet homme oublie depuis plus d’un siècle, ce savant dépassé, ce théologien qu'on ne lit plus, ce faiseur de tragédies classiques qui n’ont été jouées qu’une

LES BEAI' ARTS.

seule fois dans les murs du collège, voilà tout d’un coup une ville entière qui s’en souvient e| qui lui rend les honneurs qui lui sont dus. En lin de compte, la gloire vous arrive toujours quand (die doit vous venir !

M. 1 1 ippoly Le Flandrin, vous le savez, avait l'ail le portrait de sa mère , le portrait d’une mère, l’ange gardien de votre vie, la sainte lèmme dont le doux visage se baissait à votre berceau. Un cœur qui ne bat plus que pour vous, des yeux qui ne voient plus que vous seul au monde, des mains qui vous bénissent , une bouche qui vous sourit, de beaux cheveux blanchis au service de sa famille; comment ne pas •aire une très belle œuvre quand on est un grand artiste, et quand on a de la reconnaissance plein le cœur ? Pas un des plus grands hommes de la peinture n’a manqué ce cliefd 'œuvre de la piété filiale. Plus d’une fois nous avons eu sous les yeux le portrait de la mère de Rembrandt fait par son lils, et il nous était impossible de ne pas pousser un cri d’admiration, rien qu a voir revivre cette femme. Eh bien ! Messieurs du jury ont refusé le portrait que M. H ippolyte Flandrin avait fait de sa mère. Ce portrait, qui est la gloire et la consolation de celte famille, ils n’en ont pas voulu. Ils nont pa> craint d affliger tout a la fois le peintre et le fils! Ils ont été sans pitié comme ils sont sans vergogne ! Au reste, on raconte que M. Hippobl<‘ Mandrin avait le pressentiment de cette mésaventure ; il ne voulait pas exposer à un Pareil affront le portrait de sa mère, il fallut, T"’ Ingres en donnât l’ordre à son élève, pour '|"c celui-ci consentit à exposer son tableau Mordre une fois donné, M. Ingres est resté dans sou atelier, il n’a pas songé qu’il avait le droit d «Mer défendre en plein jury l’œuvre de son «deve, et maintenant il offre à M. Flandrin son atelier, pour exposer le tableau refusé, comme

si batelier de M. Ingres valait le Louvre tout entier!

au P°rtrait unique .le M. Iliitpolvto ' ‘auilnn.jui a trouvé grâce devant le jury c’est "" 1res beau et très fin travail ; mais savez • vous -‘te épave glorieuse d’un glorieux naufrage a dodeposee ? On a placé ce très beau portrait dans :M" !lc,la ®a erie • a contre-jour, dans une °U 11 cst “«possible de le bien voir, en un ml. avec autant de sans-gêne que s’il s’agissait

ou (

un

du portrait de IMianor, le chien de Terre-Neuve. A force d’ètre cruelle , la persécution finirait par être risible. Quoi donc , vous n’èles pas contents de refuser le portrait de sa mère, vous cachez son autre portrait comme si c’était ta honte du salon! Mais si M. Ilippolyte Flandrin vous gène à ce point-là, que ne lui faites-vous trancher la tète à l’instant même?

Cependant, M. Paul Flandrin, qui ne se doutait guère des désastres dont son frère était menacé, envoyait au Louvre deux beaux paysages, d’une solide et nette peinture, sans détour, sans recherche, sans coquetterie, et même sans trop de grâce; un petit coin delà franche nature italienne découpé dans un bel endroit. Il y a sur les bords du Tibre un paysage plein d’air et de force appelé la Promenade du Poussin. Là venait rêver et méditer le peintre honnête homme, dont la vie austère et grave se peut offrir pour exemple à tous les artistes , a tons les poètes, à tous les beaux rêveurs a venir. On vous montre encore celte promenade du Poussin, tout comme à Florence on vous désigne la place où s'asseyait b* Dante, pendant que le dôme s’élevait aux vers de ce poème qu’il se récitait tout bas au fond de son ame en revaut a Michel-Ange. C’est cette promenade du Poussin qu’a représentée M. Paul Mandrin, et ce jour-là, peut-être, il a fait son plus beau paysage. Dans un petit cadre vous pou- ' oz voir les deux I reres, Ilippolyte et Paul : Il ippn- Dl<* a posé, Paul a été le peintre. Il a voulu nous montrer son frère un peu plus beau qu’il n’est peut-être; pour lui, il s’est fait, tel qu'il est. De ces deux portraits , le portrait de Paul est le meilleur. Pour tout dire, l’un et l’autre ils ont noblement et dignement protesté contre les rigm‘in> peu salutaires du jury de peinture. Ré- |>omlic par de beaux ouvrages, ne rien accorder <> la rigueur pas plus qu’a la flatterie, c’est une belle vengeance, nue vengeance honorable et à laquelle tous les moralistes doivent applaudir, car ces vengeances - là produisent les beaux tableaux , les beaux vers, les belles actions.

M. Henri Lebmann est sans contredit un peinte habile, plein de zèle, plein d’ambition. 11 ' >1 un de ceux qui rêvent les grands honneurs Peinture , la gloire d’abord et ensuite la Popularité. Donnez-lui Notre-Dame de Paris à touuii de peintures, il ne dira pas non. C’est un cspi if, actif , qui se tourmente et qui s’agit»; peut-

LES ItEAUX-AUTS.

rire avant le temps; rien n’est plus digne d’intérêt et de sympathie que les luttes de cesjeuncs gens acharnés à leur œuvre. Tout ce qu’ils peuvent entreprendre, ils l'entreprennent ; tout ce qu’ils peuvent chercher de nouveau, ils le cherchent avec uneardeur presque fébrile. Laissez-les faire! ces jeunes gens ont une des grandes qualités du talent : la fécondité. Ils produisent, ils travaillent, ils cherchent , ils rêvent, ils vont en avant toujours, quelquefois les yeux fermés. Ceux-là, si on en veut tirer parti, il est nécessaire de les mettre à l’œuvre, ne leur donnez ni paix ni trêve, menez-les brutalement et de façon à ce qu’ils demandent enfin quelque répit, pour savoir où ils en sont , eux et leurs œuvres. L’an passé, si nous avons bonne mémoire, M. Henri Lehmann s’était annoncé par trois grandes toiles qui ne doutaient de rien, et surtout par une terrible flagellation qui se sentait à merveille du voyage de Home. Celte année , en fait de peinture historique, M. Lehmann a produit un Jérémie. Le prophète est encore dans l'accablement des menaces et des foudres qui lui arrivent de la part de Dieu. L’ange inspirateur penché sur Jérémie, l’ange de vengeance et de haine, les ailes déployées, les mains tout ouvertes , comme si elles avaient lâché déjà toutes lescolèresdonl ('lies sont remplies, semble lui souffler la parole éloquente sous laquelle Jérusalem doit bondir comme un chevreau qui a perdu sa mère. Dans tout ce tableau il y a un grand effort pour être neuf, pour être terrible, mais l’effort se fait trop sentir. La tète du prophète manque de conviction, la pose de hardiesse : on ne comprend pas très bien comment tout à l’heure il saura accomplir sa mission terrible. — Faut-il dire toute ma pensée? c’est là encore une esquisse, c’est, une belle idée habilement indiquée, c’est une promesse, mais la promesse d’un homme de talent. Ace Jérémie je préfère, et de beaucoup, trois à quatre portraits de ce même M. Henri Lehmann: une petite fille de douze à treize ans, la tête couronnée de roses fraîches comme les joues de cette belle, enfant; une dame à robe jaune, la robe ornée de dentelles. Nous sommes déjà loin de la jeune, fille, de celte tête mignonne , de ce limpide regard , de ce front pur sur lequel la vue même ose à peine se poser. Arrive ensuite, d’un pas tant soit peu solennel, une assez belle dame a l'air plus fier qu'imposant; c’est là une femme

d'une belle race; le nez bien posé au beau milieu du visage, ce, qui est rare : le regard imposant , les mains très belles, une chaude fourrure sur ses épaules un peu mates; la jeunesse n’est pas encore évanouie tout-à-fait , mais quoi! déjà elle pose un pied sur cette frêle épaule pour s’envole]1 tout au loin. Aimez-vous mieux cette dame enveloppée d’un burnous blanc ? Il était impossible de la vêtir d’une façon plus simple et plus pittoresque; les yeux sont grands et brillants, la peau est très blanche, la joue est creusée, on dirait par la fièvre, la poitrine est maigre, les mains sont maigres comme la poitrine , et cependant à toute cette maigreur le peintre a su donner une grande fraîcheur, la fraîcheur de la santé et du printemps. On ne saurait trop louer M. Lehmann pour la façon dont il habille ses personnages. Ce jupon blanc à raies bleues, par exemple, ces dentelles, et ces belles fleurs, et ces bijoux et tous ces heureux détails qui font reconnaître les plus belles dames du plus grand monde, est-il facile de les mieux rendre et, de les mieux copier que M. Henri Lehmann ?

Mais revenons à ceux qui commencent, aux nouveaux venus qui se disent : Ce sera grand hasard si quelque regard indifférent daigne s'arrêter sur mon humble toile ! Voilà justement les braves gens que nous aimons à secourir. Cela nous plait et nous charme de leur venir en aide, dussions-nous entendre crier à nos oreilles; — Fi donc, vous trouvez cela beau? vous avez le front de louer des peintres que personne n’a vus ni connus? vous vous fatiguez à regarder des choses hors de toute portée? Laissons dire les mécontents et leur louange , et cependant rendons justice à qui de droit. — U évanouissement de la Vierge parM. Pilliard, c’est le sujet d'un beau tableau souvent entrepris. Il est d'usage que le Christ, placé sur le premier plan, traîne sa croix dans la voie douloureuse, pendant que, tout au bas de la dure montagne , la Vierge s’évanouit à la vue de tant de douleurs. Cette fois la sainte Vierge est le personnage principal de ce drame plus touchant que divin. Le Christ va pour gagner le mont des Oliviers, la Vierge tombe accablée et mourante, un ange la soutient; tout cela est grave et bien digne d’un homme qui donne ainsi son adresse sur le livret. : — Via eapo, le Case 56, a tienne.

M. Glaise est un homme d’un mérite qu’on

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K ICS BEAI \-ARTS.

ne. saurait contester; il compose avec soin, il étudie, il cherche, et quand il a trouvé il cherche encore. Ses baigneuses du jardin d’ Annule ne ressemblent ni aux femmes de M. Papety, ni aux femmes de M. \N interlialtcr. Ce sont des femmes en chair et en os, belles , fortes, peu mignardes et qui attendent le héros de pied ferme. Le paysage n’a pas été copié dans te poème du Tasse, il a été copié dans le grand livre ouvert à tous les peintres, à tous les poètes, à tous les hommes qui savent regarder et se souvenir. Nous aimons beaucoup moins l'humilité de son Elisabeth de Hongrie. Cette Elisabeth est une sainte d'invention toute ré¬

cente, d’une canonisation peu authentique qui est devenue nouvellement à la mode , tout comme l’était sainte Julithe il y a trois ou quatre ans. Qu’est devenue cette sainte Julithe ? Après avoir été représentée si souvent, après après avoir intéressé la faveur de tant de peintres et dotant de sculpteurs, la sainte Julithe a été replongée dans le commun des Martyrs. On lui dressait des autels il va trois ans, on nebrù-

lerait plus aujourd’hui le plus petit cierge à son intention. Chose étrange! quela mode se fasse sentir même pourles saints rt pourlessaintesquisonl d ans le Ciel ! — l n assez ho 1 1 \ taysage de M . (1 resv le mois d'août , — la communion de la sainte Vierge par M. Emile La fou saint Jean l évangéliste est fort beau), et surtout un grand tableau de M. Laemleiu : Thabitha ressuscitée par saint I iciiCy voila de quoi tirer tous ces nouveaux venus de leur obscurité première. Ils vont s’eu réjouir de toutes leurs forces, les imprudents, mais combien ils se trouveraient à plaindre , si «•n elfel ils pouvaient savoir toute la peine, tous h's soins, toutes les inquiétudes que va leurdon-

"«'r ce peu de renommée et d’attention. I d’exigences nouvelles ! que de comparaisons fensantes! — 11 faisait bien mieux que cela jour, en tel année! va-t-on leur dire pend 'ingt ans de leur vie. Toujours est-il que e composition de M . Laemleiu vaut la peine <p 1 ,Hudie cl '1"'"" la loue. Sue son lil ,1e „ IT"C belle ieu™ «Hé est tombée expirante. '■"Ur, * • sa grand’mère, chacun la nie,

Cependant le saint Pierre est au chevet de mûrie, et soudain le mouvement, la pensée

vie reparaissentsur ce visage inanimé. Oh ! m

a mi le ne peut pas en croire ses veux

jeune sœur à genoux remercie le. Ciel et doute encore; une petite servante avertit d'un geste charmant la vieille aïeule, qui déjà s’est enveloppée dans son deuil : en même temps le père qui vient pour fermer les yeux de son enfant, la trouvant ainsi ranimée et vivante , recule d’épouvante et de joie ; le saint reste calme et convaincu. C'est un drame plein d'intérêl et de charmants détails, lia p pelez-vous ce nom- là désormais : Alexandre Laemleiu.

Dans la province de Lonslantiue M. DauzaP a copié avec bonheur l'are de triomphe de Djimilah. M. IVosper Haeeuet, capitaine à l'armée d’Afrique, n’a pas été moins heureux que M. Dnuzats. Honneurs mérités, honneurs rendus à cette noble ruine que M. le due d’Orléans a signalée le premier et qui sera transportée dans le Paris moderne en témoignage de notre complète. A en juger par le paysage de M. Dauzats et du capitaine Hamiel , l'arc de Djimilah mérite toutes ces sollicitudes. Ce sont de vieilles pierres (pie l'on dirai! branlantes, mais le tout-puissant soleil les soutient et les protège depuis bientôt deux mille années. — M. Decaisne a composé un beau plafond pour I une des salles du palais du Luxembourg: e'esl toujours de l’allégorie : la justice protège la force, le travail protège l'ordre, les ligures sont grandes et belles , la composition est digne du lieu qui 1 a inspirée. M. Decaisne est un homme lait pour celle peinture monumentale , cependant nous admirons toujours comment peuvent taire les peintres pour que la justice ne ressemble pas a la force , pour que 1* ordre n'ait pas les memes attributs que le travail. Au reste, pour composer les plafonds des vastes salles du Luxembourg , ou fera bien de choisir des hommes habiles et capables de se défendre contre M. Ingres, «pii prépare, lui aussi, son plafond pour la Chambre des Pairs ; rappelezvous I apothéose d’Homère! — M. Itorget est un grand voyageur, il a tout, vu, à ce qu’on dit. meme la Chine, et la Chine si jalouse dt iscs béantes cachées a posé devant M. Iforgel. Sa rue de Calcutta est une chose amusante , intéressante, variée, et par-dessus le marché assez bien peinte, quoique l’on puisse fort se dispenser d etre un bon peintre lorsqu’on vient de si loin, dupaysdespeintreschinois ! — Madame Calamatta, la digne femme du célèbre graveur Ca-

LES BEAL \- ARTS.

(il

lama lia, expose, trois tableaux et entre autres la Y large et V enfant Jésus qui bénissant V ordre des Dominicains. Les Dominicains sont d'un assez triste effet dans ce tableau, et véritablement on ne sait guère pourquoi donc l'enfant Jésus se hâte si fort de bénir ces brûleurs de gens; la Vierge ressemble un peu trop à des vierges célèbres qui habitent le palais Pitti a Florence : toutefois faut-il reconnaître que voilà une jeune femme bien disposée pour l’art deson.adoption; madame Calamatta a toutes les allures d’un vrai peintre: aussi bien, pour le sentiment de la forme, pour ledessin, pour la grâce, pour l'intelligence des belles choses, elle est à bonne école. — M. Charles Muller, qui s’était annoncé à l’exposition de 1 8ô8 d’une si éclatante façon, a cette fois été en exagérant les défauts et les

excentricités de la première jeunesse ; il était hardi jusqu’à l’audace, maintenant il est audacieux jusqu’à la folie. Son combat des Centaures et des Lapithas est un véritable fouillis, dans lequel vous voyez jambe de ci, jambe de là, un bras de ce coté, un bras de l’autre coté et le sein au hasard , toutes sortes d'hommes et de femmes mêlés et confondus d’une façon inextricable. One de bonnes et précieuses qualités ces jeunes gens nous font haïr !

M. Auguste Piclion a fait un bon portrait de M. Ilippolyle Prévôt, le sténographe du Moniteur. — L u amateur des tableaux du second ordre, un amateur pauvre, comme vous et moi, ne dédaignerait pas la vue de Nantes de M . Emile

Loubon dont le nom s’est trouvé associé à de si heureuses compositions. — J'en dis autant des S g rênes deM. Menu de Genève, seulement je voudraisqu’au préalableon fit d’Ulysse unesyrène ou <jue tout au moins on nous délivrât de cet habile homme. One diriez-vous d'une carafe d'orgeat placée entre vingt bouteilles de vin du Rhin? Cet Ulysse gâte tous les tableaux dans lesquels on le fait paraître. Il est froid, méthodique, fiérot, hâbleur; on dirait d’un huissier soupant au café de Paris, entre une belle danseuse de l'Opéra s'il en est) et le jeune homme que notre huissier doit arrêter le lendemain. D’un œil il couve sa proie, l’autre œil est pour la belle danseuse : arrêter l’un et prendre l’autre, quelle joie! se dit Ulysse. Ulysse, Enée, Mentor, Mornay, tous ces sages de poème épique, inetiez-vous-en dans

vos tableaux, ils ne vous porteront pas bonheur.

Un grand vieux chêne, une verte colline, une forêt éclairée par le soleil du soir, un terrain ferme et solide, de belles plantes bien étudiées, un profond et naïf sentiment de la nature verdoyante (d sereine; voilà le paysage de M. Henri Milbourne. Ou n’est pas plus simple, on n’obéit pas avec plus d’abandon à l'inspiration de la campagne. M. Milbourne est un des bons peintres de l'Angleterre, qui recherche ses marines avec un louable empressement. — Item, un très bon portrait, par M. Bclloc.

Nous avons cependant à faire justice de plusieurs qui étaient nés tout exprès pour soutenir la grande peinture, et qui après les premiers efforts, se sont retirés de la lice, découragés rl confus. M. Schopin, par exemple, de quel droit a-t-il abandonné le grand art pour la marchandise? De quel droit s’est-il mis au service des faiseurs et des marchands de gravures? A peine de retour de son voyage à Rome, il avait exposé un grand tableau de la Cenci marchant au supplice. C’était un drame tout rempli de terreur et d'invention. L’auteur en ce temps là avait été beaucoup loué et beaucoup critiqué . ce qui est un grand témoignage pour le succès. Voyez maintenant où il en est venu en moins de de dix années! Il en est venu à inventer «1rs Paul et Virginie pour les amateurs d’estampes. La petite Virginie dans un coin avec le petit Paul, attendant que leur chien fidèle vienne leur annoncer que le diner est servi.

Paul et Virginie qui se disent adieu sur la plage, et le tour est fait. Le bourgeois qui passe s’écrie en souriant : Je connais l'anecdote , et il achète les deux gravures tout encadrées. Ainsi, le tableau se vend en détail, oui, mais en gros personne n’en veut. Plus l'image devient populaire, plus le tableau parait trivial. Chassez les marchands du Louvre! Ne laissons pas les spéculateurs profiter de ces plafonds dorés, de cette magnificence presque royale, de cette affluence encore si grande, quoi qu’on fasse pour déshonorer ce noble rendezvous de tous les arts. — Ce que nous disons là pour M. Schopin, à plus forte raison devonsnous le dire pour M. Steuben. C’est un malheur, vraiment, que M. Steuben ait voulu devenir riche à son tour. 11 a oublié, à ce métier là. toute la dignité de l'art. Avez-vous vu, par

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exemple , son Napoléon qui lit un journal pendant que le petit roi de Rome (sage effet de la lecture) s’est endormi sur les genoux de sou père ? ^ otla pour le Napoléon musqué, pommadé, j’ai presque dit frisé! Avezvous vu ce gros homme au ventre proéminent, la tète couverte d’un laid foulard, le corps revêtu d’une robe de basin à peine blanc, qui dicte ses mémoires au général Gourgaud ? Voilà pour le Napoléon mal velu et accablé de pauvreté et de misère. De ces deux Napoléons, de ces deux trahisons de M. Steuben , je préfère encore le dernier. — M. Steuben s’est bien gardé de l’exposer au Louvre, il l’a laissé chez le marchand qui l’a commandé; mais pourquoi donc alors nous montrer ce beau garçon coiffeur nommé Joseph qui ne veut pas baiser sur le front la femme de M. le sous-préfet Putiphar? Cette damea beau faire, elleabeau présentera ce digne jeune homme le petit bout de son sein qui ressemble à une fraise, c’est du fruit défendu pour messire Joseph , et d’ailleurs il ne veut pas se décoiffer. L’instant d’après, Dalila , encore moins vêtue que madame Putiphar, obtient de son amant Samson, qui a tout obtenu d’elle, le secret de sa chevelure. Ces deux femmes, à les bien regarder, sont, à coup sur, les deux sœurs jumelles ; l’une vaut l’autre : elles ont à leurs côtés deux jeunes gens remarquables par leurs chevelures, et cependant, juste « ici ! quelle différence ! madame Putiphar veut perdre Joseph parce qu’il ne l'a pas voulu aimer; mademoiselle Dalila veut perdre Samson parce que celui-ci l’a trop aimée; celle-ci montre sa gorge nue pour tenter ce jeune homme, qui n en veut pas; celle-là montre sa gorge nue P°ur rassasier ce jeune homme qui n’en veut plus ; l’une se contenterait d’une seule boucle de ces beaux cheveux , à celle-là il faut la chevelure tout entière. — Ces deux femmes, dans la pensée du peintre et du marchand, sont destinées à servir de pendant l’une à l’autre. Mais quels profonds et ingénieux penseurs, M. Jazet et M. Steuben!..

Tout bi«» vu , tout bien réfléchi , nous ne pouvons pas célébrer plus qu'il ne convient les deux tableaux ,1e M. Jacquand • le cal': ProcoPe «I le Cabinet île lecture au caJe l'r“cllPe- M. Jacquand n’était pas fait pour aborder ce sujet quasi historique. A vrai dire ,

c’est un copiste habile, c’est un imitateur 1res

exact, il fait tout ce qu’il voit H il le fait à merveille; il ne ressemble pas mal à eet ouvrier chinois qui rapportait un habit dont il avait reproduit même les taches d'huile <‘1 de vin ; ei c’était ce qui lui avait coûté le plus, disait l’ouvrier : en un mol, M. Jacquand doit être considéré comme le plus habile garçon tailleur, pour les moines, qui soit sorti des mains de M. Granet. Mais demandez au peintre en question une îles scènes du temps passé , diteslui d'inventer et non pas de se souvenir, de reproduire et non pas de copier, et vous jetterez cet excellent homme dans un grand embarras. Dans ce café Procope , qui voyez-vous tout d’abord? Voltaire et Piron, dit M. J nequand. J en suis fâché pour M. Jacquand, mais Voltaire, que je sache , n'allait guère au café Procope pour se faire engueuler c'est h* mot par cet oisif, buveur, bavard et insolent Piron. Voltaire a été, de son vivant, un véritable aristocrate , qui par-dessus toutes les foules méprisait et haïssait la foule littéraire. A Dieu ne plaise que cet homme, qui travaillait la nuit et le jour, cet admirable ignorant qui éprouvait le besoin d’apprendre tant de choses, ce bel esprit d'une raillerie si élégante et si line, s’en vint passer sa vie dans lin lieu publie, pour que chacun le pût aborder et interroger tout à l'aise ! Non pas, certes; mieux que personne. Voltaire savait très bien que les hommes de son génie doivent se tenir dans un certain lointain, favorable à la gloire, et à aucun prix, lui qui avait tant à perdre à se commettre avec des va-nu-pieds, vous ne lui eussiez fait jouer ce rôle de plaisant et de paillasse dans un café tout rempli des curieux et des jaloux de son génie et de sa gloire. Piron, à la bonne heure, celui-là est véritablement un poète de café, un bel esprit, un critique, un tapageur de café; il a besoin de bruit, d’émotion, de satires, d oreilles attentives et d’auditeurs exercés à répéter ses bons mots, à colporter ses épigrainmes. Lt dans ce mauvais lieu de la poésie et de la littérature, savez-vous encore qui l’on a placé? Jean-Jacques Rousseau ! Gresset ! Sainte-Foix ! Latour, l’abbé Arnauld, l’abbé Prévost, sans compter Crébil Ion iils, Joseph Vernct, Roucber,

Carie A anloo, Marmonlel, et Fréron ! Fré-

ron au milieu de tout ce monde qui vient jmur assister au duel parlé de Voltaire et de Piron !

C’est peu savoir 1 histoire »le l’époque que l’on veut reproduire; c’est peu connaître les hommes que l’on veut réunir sur le même théâtre. Ajoutez que ces hommes sont vêtus comme des mannequins ; pas une perruque n'est bien posée, pas un habit n’est fait a la taille de l’homme qu’il habille, pas un visage n’esl celui du personnage représenté. Toutcela est d'un ton criard et faux qui fait peine à voir. J’en dis autant du Cabinet de lecture, qui est occupé à peu près par les mêmes personnages : mais ces personnages sont au repos. C’est là, nous dit M. Jacquand, que Voltaire et Piron venaient se livrer à l'étude ! Une petite lîlle égrillarde et vêtue à l’aventure, sans trop de souci de sa gorge et de son mouchoir, est assise au comptoir sans que pas un de ces messieurs lui dise un mot de galanterie ou de politesse ; il es! impossible de respecter davantage un maître d'étude. Singulières mœurs, singulier tableau, et que tous ces gens là si faciles à vivre , si hâbleurs, si peu infatués de leur mérite, grands orateurs de la borne , grands politiques de carrefour, seraient bien étonnés de se voir ainsi travestis tantôt en énergu mènes qui se disent des injures ou qui vont se donner des coups de poing, tantôt, en petits écoliers qui étudient leur leçon de la journée ! Comme ils seraient étonnés de voir

au milieu d’eux Voltaire entre Fréron et Roissy,

Rousseau entre Crébillon fils et le maréchal de Rellisle : etCilbert, Gilbert qui vivait d’une bavaroise au lait prise à crédit au café Procopc , qu’en a donc fait M. Jacquand ? Et Diderot? Diderot où est-il ? et le baron Grimin? et maître Helvé¬

tius, qu’en avez-vous fait ? et Lekain et Préville, les voisins du café Procopc ; et notre ami Greuze, qui était si jeune et si beau, et d’Alembert dont vous ne parlez pas ? Mais Diderot absent, Diderot le censeur qui a prodigué entre ces quatre murailles le meilleur de son esprit et le plus incisif de son cœur, Diderot absent du café Procope , juste ciel ! qu’en a-t-on fait ? à quoi pensait M. Jacquand ?

M. Jacquand, M. Jacquand, laissez là l’amour, et faites de la mathématique; laissez là les philosophes, et revenez à vos moines, c’est, le plus sur.

Je l'avouerai , mais tout bas , en confidence, et le soir, pour n’avoir pas trop à rougir, on a placé dans le grand salon , au pied du pâtre de

or,

la campagne romaine, certain petit tableau papillotant, encadré dans un cadre noir. M. Patry, 1 auteur de ce petit cadre, a franchement abordé la question, et vous dit, mais là franchement: Voulez-vous voir une courtisane? entrez d'un pas hardi, c’est le bon moment pour la bien voir. Il fait chaud , la rue est pleine de soleil; la jalousie est tirée à demi ; la dame est toute nue, plus un voile d’une gaze transparente qui recouvre sa tête, son corps, ses deux pieds; mais quel voile! du vent tissu, du vent brodé ! C’est comme un vernis qui donne plus de transparence au tableau. Toute nue qu’elle est. cette belle et insouciante personne, qui doit être florentine ou vénitienne, est merveilleusement parée : des rubis, des perles, des diamants, des anneaux d’or, cela éclate et brille; son cou, ses bras, ses mains en sont chargés. La cage est digne de l’oiseau : ce sont des murailles bien ornées; un vaste paysage recouvre la muraille ; les meubles les plus riches, les tentures les plus rares, les glaces, les panneaux sculptés, les mille petites recherches, le lit surtout, le lit tout doré, tout flamboyant, rien n’y manque : sans compter les aiguières, les flacons, les vêtements épars, l’éventail, les plus fins jouets de la beauté. Nous parlions tout-à-l’heure de peintres chinois: ce tableau de M. Patry est de la belle et bonne chinoiserie.

Quelques-uns s’écrient : ce n’est pas de la peinture! — Et pourquoi donc, je vous prie, ne serait-ce pas de la peinture? Quoi qu'il en soit, je connais un acheteur du tableau de M. Patry ; non pas que cet acheteur veuille placer à l’endroit le plus apparent de sa maison une peinture presque lascive , mais sur quelque beau coffre d’ivoire, ou, mieux encore, sur quelque beau coffre d’ébène, rehaussé d’un velours rouge et tout rempli de riches dentelles , de bijoux, ou , à défaut de ces richesses, rempli tout simplement de billets doux, ce tableau de M. Patry serait lout-à-fait à sa place; l’enseigne serait faite de la marchandise, et réciproquement.

Je sais un homme énergique et fier dont le tableau a été refusé. Cet homme, dont le tableau était tout l’avenir, a retiré son œuvre sans se plaindre. 11 n’a dit son nom à personne, il a refoulé sou indignation jusqu'au fond de son âme, et cependant il a trouvé un horrible châti-

LFS Bli.u \- \IM s.

m, >ni . a iniliger à ses juges, — horrible pour |m< qui le subit tout le premier, horrible aussi pour l’homme sur qui retombe cette juste peine. Doue tous les jours à la même heure, notre peintre refusé vase poser devant la Vue de la vallée d' Enfer , par M. Bidault; (levant la Vue d’Entragues, sur la roule d'Avi- <limn à Carpentras , par M. Bidault ; devant la Ver de la première arcade du Paul du pape à Home, par M. Bidault. Ceci fait, notre homme s Vu va saluer la Judith de M. Blondel, après

quoi il part d’un immense éclat de rire, e| il s’en revient chez, lui content... et vengé.

/’. ,V. l.a réunion des artistes dédaignés par le pu v adressé au Uni lui-même ses humides, sus justes plaintes Les artistes au Lou\re, aussi Lien que les artistes refusés tiennent a honneur de signer celle pétition. Quelquesuns même s’en font un devoir, et à la tête de ceux-là M. Ingres, qui a signé d’une main ferme quasi indignée On attend la signature de M Horace \ernei.

MARÉE BASSE (COTES lé ANGLETERRE I. f'XH M. IIOCI El

I> m ID 2$ il & & il ip il*

j]ê an s’était écoulé, et Fritz lait revenu à Mayence que

puis quelques jours. C’élâi P | belle soirée du mois d’octc

’ wêé'; c” & ^ élever lisait les journal terç - s, '

niü

-#33081 lisait Jean-Paul dans sa c r<! ' ,ami,s <ll,e Ber‘be tricotait des bretelles a ses t •' S( |om de l’a ris avait lait infiniment de bien à I 11 commençait a réfléchir sérieusement sur les fol i 1 n,u' 1111,1 Passée, ne se sentait plus le même

jd i| v

g .Casino; Mme Felsenheim Si; dait chez une de ses amies :

de parcourir les champs la nuit . et ne sortait jamais sans gants : ce qui faisait dire aux Maxcnçais qu il était un grand original.

fritz déposa son livre, et se touillant vers sa cousine Hcrlhc , lui dit-il, te semble-t-il qu’une année entière se soit écoulée depuis que nous lisions le Faust dans celle même chambre?

\on , en vérité; mais le temps passe si \ile lorsqn on est heureux ou qu’on s’amuse, que ce n'est point étonnant que nous lui trouvions des ailes: car loi . tu t amuses , cl moi je suis heureuse autant qu’on peut l’être sur la terre.

lu ne crois donc pas que je sois heureux . moi f — I 11 n aitnes pas ?

I l lo u admets pas le bonheur sans amour?

— L’absence du malheur, si: — mais le véritable bonheur, — non !

— Au fond, tu as raison , Berlhe : loin d’être heureux , j’ai la parfaite conscience de ce dont je manque. Mon cœur a soif de bonheur; tu crois que je m’amuse? Ce que je cherche dans le plaisir , c’est purement la distraction. J’ai un vide dans le cœur. Je n'ai personne à qui dire toutes les choses qui me passent par la tête ; personne à qui confier toutes les sensations qui remplissent mon âme.

Cn ce moment Lenchen, la vieille femme de chambre de madame Felsenheiin, entra et posa une lampe sur la table près de laquelle travaillait Berlhe. Quand elle fut sortie, madame Meyer, regardant fixement son cousin, lui dit :

— Tu n’es pas franc avec moi . Fritz. Tu aimes quelque femme à Paris.

— Ah! ma bonne berlhe, si je le disais tout ce qui s’est passe dans ma tête il y a un an. lu verrais bien le contraire; mais je m’en garderai fort , car lu me croirais fou.... moi-même je ne suis pas très sûr de ne pas l’avoir été.

berlhe se leva . et , s’approchant de son cousin , passa <‘iitrc la lampe et la fenêtre.

— Parles donc, cher Fritz . Il y a un an, dis-tu?

c’était par conséquent avant mon mariage.

— Oh! oui, bien avant. Mais je t’en prie, laisse-moi oublier une chose qui m’a fait douter de ma raison et de mon existence.

F.n disant ces mots, Fritz tourna la tête du côté du jardin : mais a peine eut-il fait ce mouvement :

— Seigneur Dieu! s’écria-t-il. elle, est la! Et se cachant la figure dans ses mains: — .le ne veux plus la voir, dit-il; mais toi, berlhe, regarde la muraille en en face , et tu verras la cause de ma folie et de mon malheur.

berlhe regarda la muraille avec attention.

— Je ne vois rien , Fritz.

— Comment ! tu ne vois r ien ! . . . Ne serait-elle donc visible que pour moi? murmura-t-il; puis, étendant son bras dans la direction du jardin : Tiens, Berthe, dit-il, regarde bien encore.... sur cette grande muraille là-bas, ne vois-tu rien , absolument rien P

— Rien-que mon ombre ! — répondit-elle avec le plus "nmd calme.

Fritz laissa tomber ses deux bras, et regardant fixement sa cousine, lui dit avec une expression d’indicible ironie :

— Ton ombre !... Tu voudrais me persuader que c’est là ton ombre!... Sais-tu que s’il en était ainsi, ce serait un grand malheur, car je t’aurais aimé éperdument pendant plus de deux ans.

— Je ne leeoraprends pas. Fritz, dit berthe d’un air presque effraye : tu es certainement fou !

Je l’ai été, dit-il en soupirant : peut-être le suis-je encore!... Mais écoule : C’était la nuit de la mort de mon pauvre père. Il allait un peu mieux : ma mère dormait , exténuéeparsix nuits passéesa le veiller, et, te laissant auprès de notre cher malade, je fus me jeter tout habille sur

mon lit; et là, au milieu d’un sommeil inquiet et agité, je fis un rêve qui m’impressionna vivement: je rêvais que j’étais auprès démon père mourant ; la lampeéfail éteinte, mais un rayon de lune qui pénétrait dans la chambre par la fenêtre vis-à-vis de son lit . tombait directement sur sa tête et répandait comme une auréole de lumière pâle et argentée autour de sa figure plus pâle encore. Il dormait , et sa respiration était calme et régulière comme celle d’un enfant. Fn tournant la tête, j’aperçus au pied de son lit une femme qui . les mains jointes et levées veis le ciel , priait en silence. Elle était debout dans le rayon de la lune, mais ne jetait point d’ombre, car il semblait qu’elle même en fût une. Elle était transparente, ci je voyais la lumière à travers son corps. Je ne pus distinguer les traits de sa figure, mais jamais je ue vis dans une forme humaine des lignes aussi harmonieuses aussi pures.... — Je la regardais avec un mélange de crainte et d’amour, lorsque tout-à-coup la chambre s’emplit de lumière, de musique et de parfums : tous mes sens furent assaillis et bouleversés à la fois . et je ne sais si j’écoutais la lumière, si je sentais la musique, ou si je voyais les parfums. Mon âme flottait au milieu des plus délicieuses sensations ,.... lorsque je sentis une main s’appuyer sur mon bras : c’était mon père qui , assis dans son lit, me regardait fixement, et qui me dit d’une voix qu’il me semble entendre encore, et en me désignant l’ombre mystérieuse: — «Mon fils, voilà la fiancée! le ciel te la destine; mais tes fiançailles seront

longues, et tes noces ne se feront que . » — 11 n’eui

pas la force d’achever sa phrase; mais en retombant sur son oreiller, il étendit sa main droite vers le ciel. Je m’élançai vers l’ombre , mais avant de pouvoir l’atteindre, elle disparut levant aussi sa main droite et me disant: « Au ciel ! » — Je fus stupéfait.... Il n’v avait pl us ni parfums, ni lumière, ni musique, et il ne restait (pie le rayon de lune qui éclairait toujours la tête de mon père... Je m’approchai de lui.... il était mort!....

Dans ce moment je m’éveillai, et, encore sous l’impression démon rêve, je me jetai en bas de mon lit , et courus respirer l’air de la nuit à ma fenêtre; maisque vis-je là?.... sur celte muraille, la même forme, l’ombre identique de mon rêve! et omme dans mon rêve, les mains jointes et levées au ciel , elle priait en silence.

Je fus presque tenté de me précipiter par la fenêtre, ci de voler vers elle. A peine avais-je eu le temps de la bien voir, qu’elles’ évanouit. Je ne sais combien de temps je restai à ma croisée; je ne pouvais bouger... j’étais cloué à ma place par une force irrésistible; enfin, une idée superstitieuse s’empara de mon esprit, et. m’arrachant à l’espèce de somnambulisme dans lequel j’étais plongé, je gagnai en courant la chambre de mon père. Lorsque j’ouvris la porte je te vis à côté du lit endormie sur (a chaise. Oh ! prodige! tout était comme dans mon rêve; lalampeétail éteinte, et lerayon de lune tombait sur la tête démon père. J’avançai sur la pointe des pieds, mais lorsque je fus près du lit, un frisson glacial me saisit : je m’arrêtai un instant.... Enfin, prenant courage, je m’approchai , et me baissant j’effleurai de mes lèvres la joue de mon père : elle était froide comme le mar-

LES BEAL \-\RTS.

lue. .le pris sa main et, écartant la couverture, j’appuyai mon oreille contre son cœur : le pouls s était ai iêté, le cœur ne battait plus, — mon père était mort !

l e mouvement convulsif <jue je lis t’éveilla ; et. me regardant d’un air effaré, lu me demandas des nouvelles de Ion oncle: je te répondis qu’il allait mieux, et t envoyai dans la chambre le reposer. Je passai la nuit entière près du cadavre de mon père. La coïncidence de mon l ève avec la réalité avait tellement frappe mon esprit que, plusieurs fois durant cette longue nuit, je crus voir planer autour de moi l’être insaisissable qui m’avait, pour ainsi dire , annoncé la mort de mon père. Depuis ce temps-la, je l’ai continuellement revue, et elle avait liui par me préoccuper tellement que j’ai voulu quitter l' Vilemagne , espérant par la échapper à une chose qui menaçait de me rendre fou. Avec quel amour effréné je l’ai aimée, cette ombre inexplicable!.. Je ne l’ai vue , je crois, que deux ou trois fois, pas plus, le jour.... mais, la nuit, je la voyais souvent. Elle était devenue pour moi une chose si sainte que, par crainte que d’autres pussent la voir, je fermais soigneusement ma croisée dès que le jour baissait , ne l’ouvrant que lorsque j’étais sûr de pouvoir rester seul avec elle. Je l'ai vue aussi à Sonncnberg, la veille démon départ pour Paris; et, depuis, elle ne m’est plus apparue...

fritz tourna la tète, et dit en soupirant :

— Oui ! c’est bien elle!... Mais tu vois, Berthe, qu "'y a rien dans tout cela qui le ressemble. Je suis pou sl,ivi par une fatalité inexplicable , ajouta-t-il. Je l'ain encore , cette ravissante illusion !... Et pourtant . poi être aimé d’elle, il faut mourir!...

— Hélas! mon pauvre Fritz, dit Berthe en s’assevai sur un tabouret a côté de son cousin, ta propre tête exa léeaéte cause de tout. Tu as couru après une visiot mie idée , une folie ; tu as voulu à toute force vo du surnaturel là où il n’y avait rien d’extraordinain m as abandonné la réalité pour Je perdre dans le lalr rinlhe de ton imagination, voilà tout. Je le l’ai toi jours dit: tu le livrais avec trop d’ardeur à ta passif pour le merveilleux. Tu as fini par croire à des chos< •|m. de nos jours, n’entrent même plus dans la croyam du peuple ignorant et superstitieux. Ecoute : je i prétends pas nier qu’il n’y eût une étrange coïncidcm entre ton rêve et la mort de mon oncle; mais on en

tanl vu <ie sem,dables . qu’il ne faut plus chercher d. «•anses surnaturelles pour se les expliquer. Dans la dr position d’esprit où tu te trouvais . il était fort natur.

,,ue ’!' v,sses lon Père ^ns tes rêves. Quant à Forain mystcneuse que tu as vue sur la muraille eu t’éveilla.» Jo vais te l’expliquer : Tu te rappelles peut-être qm • 1 1 ma première communion, ton père me fit cadea

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préparai à redescendre chez ton père : cn passant devant la fenêtre , je m’arrêtai un instant pour contempler la beauté de la lune et de la nuit ; et la, debout et les mains étendues vers le ciel, je demandai à Dieu, en pleurant, de conserver les jours de mon oncle. — C’est dans ce moment que tu as dû me voir ; car, ma chambre étant directement au-dessus de la tienne, toute personne, passant entre la lampe et la croisée ouverte . jetterait nécessairement une ombre distincte sur ce mur là-bas, comme je fais dans ce moment.

Berthe se leva, et son ombre se dessina sur la muraille.

Fritz recula son fauteuil de quelques pas, puis, regardant sa cousine d’un air égaré :

— Berthe, s’écria-t-il , ne me donne pas cette idée-là ! — j’aimerais mieux croire a ma folie d’autrefois que d’avoir manqué ma destinée si cruellement, et par ma propre extravagance. Mais non! il est impossible qu’il en soit ainsi... quandmême tu m’expliquerais d’une manière assez satisfaisante l’apparition continuelle de l’ombre sur celte muraille . lu ne peux pas me faire oublier que je l’ai revue à Sonnenberg au milieu de la nuit, lorsque tu dormais tranquillement dans ton )ii à Wiesbadcn. Comment expliques-tu cela /

— Hélas! très naturellement, répondit-elle avee un lin sourire, j’étais debout detrière loi. Je t’ai vu : tu n’as vu que mon ombre sur le portail : tu l es élancé en avant. je me suis sauvée dans les buissons par derrière, et nous sommes revenus à la maison sans nous rencontrer.

— lu étais à Sonnenberg . à onze heures de la nuit '

— Oui.

— Seule ?

— Toute seule.

— Pourquoi y étais-tu ? Qu’y faisais-tu !

Berthe baissa les yeux et rougit . puis , en riant

Je ne sais pas trop si je dois te le dire... mais main tenant que tout, est passé, il n'v a au fait pas grand mal. Le soir de notre promenade à Sonnenberg , tu me donnas un bouquet d’œillets sauvages en me disant de peu ser à toi.... Te le rappelles-tu , Fritz ?

— Oui.

Eh bien ! — dit-elle en regardant son cousin d’un air malin , — j’ai voulu revoir cet endroit une dernière fois avant mon mariage et ton départ . — voilà tout.

!• rifz respirait à peine.

lu m aimais donc, Berthe? dit-il d’une voix tremblante.

Oui ! répondit-elle coquettement.

Et ccs (leurs... qu’en as-iu fait?

Leithe tira de son sein un petit papier blanc :

— Les voici !

1 u m aimes donc toujours? dit Fritz avec un cri de joie, et, se jetant a genoux aux pieds de sa cousine . il saisit ses deux mains qu’il couvrit de baisers.

Madame Meyer se dégagea des bras de son cousin, et. reculant de quelques pas, lui dit d’un air fort sérieux :

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