‹ Les Beaux-ArtsChapitre 22 sur 204 · CHARLES VI DE M. HALÉVY · texte numérisé non relu

CHARLES VI DE M. HALÉVY

('.hurles VI semble 11e devoir pas répondre aux belles espérances que l’adminislratiou de l’Opéra fondait sur cette partition nouvelle de M. Ilalévy. Il y a loin de la aux dernières compositions du même maître, qui , pour peu qu’on s’en souvienne , faisaient déjà vivement regretter l’inspiration d’où lu Juive était sortie. Certes lu Juive n’est pas un chef-d’œuvre, et 11’aum jamais aux veux des connaisseurs qu’une valeur relative, mais au moins on sentait dans cette musique, à défaut des qualités instinctives. un incontestable déploiement de facultés acquises. une intelligence profonde des ressources instrumentales et des mille secrets du grand art de Cherubini. \ tout prendre, on pouvait, en s’abîmant dans les combinaisons de cet orchestre vraiment curieux , oublier pour quelques heures l’absence de la mélodie, plus rare encore qu’absente, car il y a dans la Juive tel passage grandiose, telle phrase généreuse et puissante qui paraissait au début de la carrière indiquer un génie plus doué. Or cette fois rien de pareil ne se rencontre; le soin , cette qualité exclusive de la musique de M. Ilalévy, manque lout-afait, et la manière dont l’ouvrage a été conçu et exécuté l'expliquerait de reste. A peine sorti des travaux de fa Heine de Chypre, enfantement laborieux et rude s’il en fut , M. Ilalévy se remet a la tâche et recommence sa besogne sur nouveaux frais, sans se donner seulement, le temps de reprendre haleine et de s’essuyer le front. Deux partitions en cinq actes coup sur coup ! deux de ces colossales partitions comme il est d’usage d’en écrire aujourd’hui pour l’Opéra! mais le génie d’un Mozart ou d'un Beethoven, mais la fécondité d’un Rossini ne suffiraient point a si terrible épreuve, et vous osez la tenter, vous dont tout le mérite consiste dans l’élaboration d’une phrase curieusement agencée, dans une sorte de contexture instrumentale, œuvre de patience et decourageque le temps seul peut mener a bien. Aussi, ce qu’on devait prévoir est arrivé : l’engagement une fois pris par le maestro d'aboutir au terme convenu, touslesmoyensont été trouvés bons. De là ces motifs vulgaires qui ne se donnent même

pas la peine de déguiser leurs allures triviales par des artifices de Conservatoire, cette absence complète d’unité dans l’ouvrage ; de la surtout (chose inouïe encore chez .M. Ilalévy) ce vide désolant dans l'instrumentation. On comprend que nous n’entendons point par vide le défaut de bruit, à Dieu ne plaise ! jamais, même aux plus beaux temps de la Juive et de la Reine de Chypre les t rom bon nes et les ophycléides n’ont fait plus grosse voix, jamais les limballes , les trompettes et les tambours n’ont mené plus folles bacchanales : c'est un tumulte a vous assourdir, un ouragan à vous rompre la cervelle . mais où nul trait de lumière ne perce , où rien ne se révèle de cette inspiration généreuse , de ce souffle puissant , qui sait rallier entre eux les éléments au sein de la tempête , et fait d’un bruit confus une musique sublime comme dans cet immortel quatrième acte des Huguenots , par exemple. Qu’attendre en effet d’une élaboration semblable? Quelle unité pourrait exister entre des morceaux écrits de la sorte, au jour le jour et dans le loisir des répétitions? Rien dans cette musique ne se lient; il 11’y a là ni caractère, ni passion, ni style: enfin , excepté le duo de la partie de cartes au premier acte, et, au troisième, le trio où le vieux roi en démence reconnaitson fils dans un moment de lucidité, morceaux habilement conduits où 1 a faire du maître se retrouve comme par éclair, tout le reste 11’est que bruit, et , je le répète, un bruit impuissant et vide que nulleidéen’anime et qui ne résulte (pic de la mise en œuvre routinière de certains procédés ayant cours depuis tantôt dix ans. et dont le premier venu peutaller apprendre le formulaire dans les classes du Conservatoire. Quant au poème, il faut avouer que ce vieux roi imbécile se promenant durant cinq actes aux bras de son Antigone villageoise, celte espèce de Cassamlre couronné qu’on mène avec un jeu de cartes, était un personnage fait en tout point pour engendrer la monotonie et l’ennui. Aussi a-t-on peine à s’expliquer comment, entre tant de sujets, l’inspiration de M. Casimir Delavigne est allée se poser juste sur celui-là. En dehors de la nature anti-dramatique d’un pareil sujet, peut-être existait-il des conditions de pure convenance qui auraient du en interdire la mise en œuvre à un homme du goût de M. Delavigne. Est-ce donc un spectacle si beau à nous montrer, même à des siècles de distance, que la France conquise par l’étranger en habits rouges, et ne saurait-on rien voir de mieux en fait de pompe théâtrale qu’une multitude de canonniers anglais s’apprêtant à mitrailler le bon peuple de Paris? Il y a, dans l’histoire de tous les peuples , des époques fatales qu'on ne saurait trop oublier, de sombres pages qu’il convient d’effacer. Pourquoi faut-il que ce soit justement sur celles-là que M. Casimir Delavigne ait imaginé d’appeler la lumière de la rampe et du lustre? Jesaisquele poète de Charles 1 7 s’est donné ça et là le plaisir d’éclater eu rimes patriotiques qu’on prendrait pour des refrains des Messéniennes :

Guerre aux anglais! jamais en France .

Jamais l’Anglais ne régnera.

Mais ces petites revanches de détail si ingénieuses et

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si nouvelles qu'elles soient . n’empêchent pas le fond du tableau de reproduire pour nous une scène affligeante et peu faite pour fournir matière a un poème d’opéra.

Si le luxe des costumes, si l’appareil de la mise en scène pouvaient relever une partition plus que médiocre ii nos veux, le Charles 1 7 de M. Halévv aurait devant lui une belle carrière a parcourir. On imaginerait difficilement un plus magnifique, un plus splendide spectacle que ne l’est celui qui accompagne, au troisième acte, l’entrée a Paris du jeune Lancastre. Casques damasquinés, armures rayonnantes, ducs et barons voûtés sous leur charge d’acier, chevaux piaffant sous leurs housses rovales. bannières d’or et de soie, dais empanaché où s abrite, sous le velours fleurdelisé, le jeune prétendant que Bedford escorte casque en tête, l'cpée au poing, monté sur son cheval de guerre, rien ne manque a ce cortège vraiment héroïque, et qui met près d’un quart d’heure 'a défiler sous vos yeux II va surtout un mouvement de mise en scène, un effet de groupes on ne peut pins original et curieux; c’est vers la (in de Pacte, lorsque le roi reniant, dans un éclair de bon sens, la signature ipi’on a surprise à sa faiblesse, se relève tout-à-coup devant son peuple et saisissant le sceptre sur un coussin de velours qu’on lui présente, le brise et le foule aux pieds au lieu de le remettre au protégé de la reine et du duc <le Bedford. En ce moment les hommes d’armes qui paradaient (out-'a-l’heure dans le cortège, voyant la mul- Wude prête à se soulever, s’élancent a cheval, les piques se hérissent, les visières se baissent, les canons sont braqués, et la scène du finale se joue ainsi derrière une liaie immense de soldats anglais, qui est censée contenir les élans du peuple que l’on vient de repousser jusque dans la coulisse. Je le répète, il y a là un effet neuf auquel on n’avait point songé encore, et M. buponchel Ini-mérne, dans ses beaux jours, n’eût rien inventé de

mieux. — Si la mise en scène de Charles VI répond tout pointa ce qu’on doit attendre d’un théâtre tel «

I Xcndémie Royale de Musique, malheureusement

II en peul dire autant de l’exécution : madame Stoltz jo et chante le rôle d’Odette en dépit du sens commun et «nue espèce de méthode. A celte aimable ligure de jeu villageoise, que le poêle a voulu faire naïve, simple pieusement inspirée, l’illustre cantatrice de la rue t ep* ‘•'lier se complaît à donner je ne sais quels airs cavalie,

q«<el Ion égrillard et grivois, à rendre jalouse mademc

-'le Dejazet dans ses boutades les plus équivoque quelle vocalisation, bon Dieu ! et quel style! que d’effor * e contorsions pour mal faire! Barroilhetestlà ceq,

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dice immense pour l'avenir d'un ouvrage. *‘t (juand | „„vrage est faible et peu viable, comme le cas se présente ici d’ordinaire il ne s’en relève pas. Pourquoi M. Léon Pilh’t souffre-l-il de semblables caprices? On prétend que c’est chez Duprez un peu de mauvaise humeur provoquée par l’indifférence du public; mais s'il fallait pour cela désnter son rôle et se donner des airs d’Achille dans sa lent,, je ne sais pas quel chanteur resterait aujourd'hui à son poste, car voilà bien du temps que le publie de l’Opéra a perdu l'habitude de l’cnlhoiisiasme. Et si l’on excepte madame Stoltz, dont la pléiade du lustre applaudit à outrance chaque entrée et chaque sortie, tous les ('bailleurs qui figurent dans la partition nouvelle de M llaléw auraient eu d’aussi bonnes raisons que Duprez pnm se faire doubler dès la troisième représentation de Charles VI.

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