ROUX
PERMWNAG
DE WHlTH'FFUARS
Aventures d<= Ni^ei
CH. JACQtiE
Dame 1 cette fois, nous ne serons amusants, mais aussi nous ne > sommes pas allés au Louvre pour nous £•: amuser; nous ^ sommes allés tout exprès pour regarder les grandes toiles, la peinture if Monumentale, comme cela s’appelle, et voilà ce que nous avons vu :
I Les funérailles du général Kléber. M. Féron I donné bien des peines inutiles pour faire pleurer Imites sortes de personnages blancs et noirs, mahoméet chrétiens , qui sont accourus plutôt pour assisun spectacle que pour prendre leur part d’une douégitime. C’est à peine si ces gens-là accordent à la scène principale l’attention convenable. Mais aussi, de bonne foi ! que voulez-vous attendre d’une assemblée d’Orientaux à qui vous montrez, pour tout spectacle, un cercueil recou. vert d’un drap noir ? Le drap est parsemé de larmes d’argent : aux quatre coins l,ül^c Aillent (l ,me façon peu splendide quatre torches que le soleil du Caire écrase de la toute-puissance de ses rayons. Ceci fait, notre peintre se repose, comme si l’on n’avait plus qu’à chanter tranquillement le De profumlis ! Eh quoi ; le général Kléber est mort, tué par un fanatique; l’Arabe est plein d’espoir, l’arniée française est pleine d’abattement : — il y va de la gloire présente, il y va de «43»^ l’Egypte tout entière. Et quand, huit jours après ce drame solennel et terrible, î ^ yv vous voulez nous donner une idée exacte de cette sanglante tragédie, vous ne ( trouvez rien de mieux que ce catafalque, ce drap noir, ces larmes d’argent, ces J J Hambeaux mal allumés ! Au milieu de cette étrange conquête de la France sur le >able et |rjr sut le soleil, vous inhumez ce général en chef tout comme vous pourriez faire pour quelque U honnête marguillier dans l’église de Saint-Sulpice ! À ces grands noms de Caire, de Kléber, /* d Ibrahim- I>ey, ce n’est pas là ce que nous attendions. N’oublions jamais, quand nous faisons un tableau historique, que notre droit à nous, peintre ou poète, c’est de rester un peintre, un poète, c est de nous maintenirdansnos limites naturelles, d’être historien; c’est de représenter l’événement qui nous occupe, non pas en copiant servilement la Gazette, mais en reproduisant le drame qui se passe dans notre esprit, l’émotion qui se trouve dans notre cœur. Quand les peintres modernes ont écrit au-dessous de leur tableau : Journaux du temps, — Courrier d’Egypte National des Carys- Bas , et autres témoignages delà même valeur, ils se figurent qu’ils ont tout dit. lisse mettent a 1 abri de leur journal comme s’ils n’avaient plus rien à redouter. L’art ne se contente pas a si bon compte. Ces papiers mercenaires que l’on crie dans les rues pour annoncer une victoire
u;s uk \i \- un s.
gagnée ou une bataille perdue peuvent suffire à la grossière curiosité des multitudes, mais îiux mains de quelque habile homme couliez cette victoire ou cette défaite, et vous verrez s’il s'en tient à la narration des crieurs du carrefour.
N" 2. Achille de Harlay , par M. Vinchon — par M. Abel de Pujol. «C’est grand’pitié que le valet chasse le maitre», disait M. le premier président de Harlay au duc de Guise, qui l'était venu chercher jusque dans son jardin. Deux tableaux ont été commandés et exécutés en même temps, en l’honneur de cette fièrc et légale réponse de M. Achille de Harlay. Le tableau de M. Vinchon vous représente, à proprement dire, le premier président et Henri le Balafré courant l'un après l’autre, dans un assez vilain petit jardin mal tenu et mal planté, comme on en retrouve encore dans quelques rues écartées du Marais. Un grand arbre, d’un vert par trop printanier, est le témoin immobile de celte scène, a laquelle il serait très difficile de rien comprendre sans les explications officielles du livret. Certes le duc de Guise n’était pas cet homme que nous montre M. Vinchon, affairé, inquiet, malheureux d'être si mal reçu, comme aussi M. le premier président du parlement de Paris n’était pas cet être indécis qui s’enfuit en toute bâte sans vouloir rien entendre. Nous préférons, et de beaucoup, la même scène telle que l'indique M. Abel de Pujol. Cette fois, le jardin dans lequel se promène l’austère magistrat est d'une belle apparence; on y descend par un grand escalade pierre d’un bon effet; les arbres n’y lienuent pas la place des hommes; l'homme parlementaire et le Balafré se regardent bien face à bu e, celui-ci aussi bien que celui-là, en gens de cœur. Derrière le duc de Guise, et comme un souvenirdes barricades, M. Abel de Pujol a placé un grand esta fier, vu de dos, qui porte la main à
son él)ée- ’,e “aurais pas voulu de cet estalier en cette auguste compagnie, ou, tout au moins, bfilait.fi le placer sur le seuil de la porte. Tou’ J°,Ub est‘rï cI,le (^cs ‘leux compositions bisto- '^’C^deM. Abel de Pujol est lapins j 1 1’ ,Ul( ’f' L artlste Pr°fite ainsi de la bienveila,1CC q“l1 a k‘mo,goée pour tant d’œuvres remarqua blés refusées par le jury de peinture dont
M T fies membres les plus S UlUSet ,6S plus justes. Lui aussi, il a eu un
mot <liDnc (1 Achille. d( ‘ Harlay : — Vous refuse/ disait-il à messieurs ses confrères, vous refusez des tableaux que pas un de vous ne serait capable de faire ! — El notez bien que ces messieurs ne disaient pas non.
La Chlodsimle de M. Abel de Pujol n'ost, pas non plus un tableau sans mérite. Non pas qui* nous ayons trouvé celte Ghlodsinde assez belle, assez grande, assez fi ère pour l’épreuve qu'on lui fait subir; non pas que nous aimions cette façon intempestive de montrer aux gens qu’on a le bras bien blanc et l'épaule très bien attachée ; non pas que cette eau bouillante ne ressemble à l’écume du pot-au-feu, non pas que Panneau jeté dans celle eau qui bouillonne disparaisse assez vite; mais enfin le moine qui lit dans ce beau livre, le jeune prêtre allenlifqui allend un miracle, et surtout l'affreux bourreau qui jette dans le feu un tison de plus, ce sont là de beaux et fermes détails. Le publie a salué avec bonheur le retour de M. Abel de Pujol dans ces galeries du Louvre, où il ii 'avait rien envoyé depuis dix ans.
N ô. La lever du sieyr de Malle. Ge siège de Malle sent d une lieue son Musée de Versailles. G est la suite de celle histoire d'apparat et de décoration dont nous ne verrons pas la fin d<* silol. Debout sui* un monceau de ruines, le grand-mai Ire de 1 ordre de Saint-Jean de Jérusalem montre a ses chevaliers la flotte du vieux Soliman qui est en fuite. Aux pieds du grandmoitié, tous les chevaliers de 1 ordre sont accourus comme pour saluer leur propre gloire, fi est un tracas a ne pas s'entendre. Toute la scène est jonchée de débris, de ruines, de cada- 'ios, d armures brisées, et il est facile déjuger qu en effet le peintre a ses raisons pour reproduire tous ces details qu il reproduit à merveille. L habileté de M. Lariviere est poussée si loin, qu au lieu de peindre des hommes il a peint des armures. Lui-même, le héros de ce siège de -Lille, n est qu une armure moins h» casque ; le < asque ote, vous voyez une coque blanchâtre dont h1 corps est absent. Le. Musée de Versailles aura bien des reproches a se faire, quand il pourra 'mi, dans leur ensemble, cette suite peu originale de mauvais tableaux faits à la bâte et à d nu ) oyah les rabais , comme disent les marchands de nouveautés.
^ Le lieutenant-général Hellangé el
U-S BKAl \-.\HTS.
Heaume, le capitaine, racontent à leurs neveux, celui-ci la bataille cl’Ojiorto , celui-là un combat devant la Gorognc ; l’un et l’autre ils ont servi sous le même général en chef, le maréchal duc de Dalmatie. Ce jour-là 29 mars 1809), dit 31. Heaume, nous étions sur un assez vilain terrain couleur de pierre à fusil ; pas un brin d’herbe sur la terre aride et sèche ; pas de feuillage dans ces petits arbres rabougris ; le ciel, qui ressemblait à du plomb mal fondu, laissait tomber sur l’armée française, aussi bien que sur l’armée ennemie, de ternes et maladroites clartés. Autant que je puis m’en souvenir, on se battait confusément et sans ordre. L’attaque générale commença parla division Merle, soutenue de la brigade Mars y, mais il me fut impossible de les suivre, tant elles prirent soin de se cacher dans un nuage de feu et de fumée. Notre aile gauche était conduite par les généraux Delaborde et Franceschi , que vous pouvez vous ligurer comme deux points noirs recouverts d’un ruban rouge. 11 v avait aussi dans cette mêlée les généraux Menuet et Lahoussayc qui furent postés dans un ravin. Quant au duc de Dalmatie, il fut des premiers à passer le Duero et à pénétrer dans le fort de la Foz. Voilà pourquoi vous ne le voyez pas dans ma bataille d'Oporto. En revanche, je vous ai placé deux beaux moines sur le premier plan. » Tel est le récit de M . Heaume, le capitaine.
— «Moi , dit à son tour M. Hellangé, je m’étais battu, juste un grand mois avant le capitaine Heaume. Je me rappelle très bien que nous avions affaire avec la Hotte anglaise dont à peine nous apercevions les voiles blanchissantes dans le lointain. Sur les hauteurs de Yillaboa était postée l’année anglaise; le général la Humana était plus loin, derrière cette montagne pelée qui a l'air de vouloir tomber sur nous. A proprement dire , Messieurs, notre bataille ne fut pas une bataille, ce fut une mêlée de duels à armes peu courtoises, une suite de rencontres , de coups de canon et de coups de fusil ; on se battait à droite, on se battait à gauche pour le plaisir de se battre ; pour ma part, je n’ai jamais rien vu qui ressemblât à un ordre de bataille. Tout ce que j’ai vu, c’est qu’un général de notre armée , mal vêtu et surtout très mal monté sur un fort laid cheval blanc, avait voulu franchir au galop un monticule de feuilles mor¬
tes, sur lesquelless’est brisé son cheval. *> Tel fut le récit de ces deux grands militaires. Et comme ils ont raconté leur bataille, ils l’ont peinte. Le sont deux pages d'histoire écrites dans le grand si vie de M. le maréchal Soûl t .
N" 5 .Le chancelier de l’ Hôpital , par M. Caminade. \ ous assistez à quelque tragédie en prose au théâtre de l’Ambigu-Comique. M. Mélinguea pris sa tète la plus solennelle, il a mis son justaucorps en velours noir, sa fraise bien empesée, il a blanchi sa barbe avec cet affreux poison qui a pensé asphyxier Harroilhet l’autre soir. M. Albert , vêtu de blanc et de bleu , la toque sur la tète, les plumes blanches sur la toque, les pieds sur un coussin violet, si fort rembourré que le coussin résiste à ses deux grands pieds plats, s'est
assis au beau milieu d'un fauteuil tourné au tour
chez quelque menuisier du faubourg Saint-Antoine ; derrière M. Saint-Ernest s’est posée madame Deslandes , non pas sans avoir bien attaché sa robe noire, bien plissé son fichu blanc . bien jauni son visage; cette dame représente la reine Catherine de Médieis ; 31. Saint-Ernesl s’appelle Charles IX: 31. 31 élingue n’est autre ([lie le chancelier de l’IIopital, qui rend les sceaux à Sa 31ajesté. Tableau ! Le parterre de l’Ambigu applaudit de toutes ses forces ses comédiens favoris, et il trouve que véritablement ils sont très bien vêtus.
N° G. Episode de la guerre d'Afrique. Nous venions de prendre Médéah, 31. le duc d’Orléans s’était mis à la poursuite des Arabes qui avaient abandonné leDjebel-Dackla : déjà le sergent Nicolas chantait victoire, et il cherchait dans sa giberne le bâton de maréchal de France, lorsque soudain ce pauvre Nicolas est frappé au front. Il tombe , il meurt. La balle a été tirée à bout portant derrière le buisson qu’il faut fouiller. On bat le buisson à coups de crosse. On dirait, à voir l’attention de nos voltigeurs, qu’un lièvre s’est caché sous ce feuillage. Tel est l’épisode intéressant decette prise de Médéah auquel M . Philip poteaux a consacré tout son talent. C’est qu’aussi à force de leur demander des tableaux de batailles, les plus ingénieux ne savent plus comment imaginer quelque chose de nouveau.
N° 7. Néron chantant pendant l'incendie de Home. — « L’empereur Néron prie 31 ",c Nééra « et 31"u Hhvllidis et leurs amies intimes de
« venir passer la soirée (sans leurs maris) dans
u:s b k u \-.\ h rs.
la maison dorée. Il \ aura concert et incen-
.< die : à onze heures du soir. H., s. v. r.»
Et en effet, toutes les dames romaines obéissent à l'ordre du maître. Néron doit chanter, e’esl tout dire, et pour mieux l’entendre, cet homme divin , ces dames ont déposé tout vêtement inutile; elles n'ont conservé, par pudeur, ijue leurs bracelets, leurs colliers, leurs diamants et leurs perles; c’est ainsi que l’empereur aime à se faire entendre à ces dames. Pour n être pas distrait de ses chansons, Néron place les plus belles femmes de ses soirées derrière son dos, les plus laides il les fait asseoir sur le devant de la scène, le rideau se lève, le drame commence : Néron chante l’incendie de Troie, comme si Virgile ne l'eût pas déjà chaulé. Oh ! bonheur ! la fête sera complète ! la surprise sera sans doute agréable «à ces dames, car tout d'un coup, dans le lointain, l'incendie projette ses flammes rougeâtres. Le feu est partout, un feu sans fumée, malgré le proverbe qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Par Jupiter et par \ esta ! J 'empereur donne, ce soir là, une leti* de très bon goût. Comment donc, mais rien n’est plus amusant à voir qu’un incendie ! Faire dévorer des hommes par des bêtes féroces, exciter les gladiateurs qui s’égorgent entreux, li donc! qu’est-ce que cela prouve? mais brûler la ville éternelle tout entière, à la bonne heure, voilà du plaisir, voilà de la j'ti(‘ . Telle est, au reste, l’opinion de ces dames. K 1 1 » * s jj ont jamais été si rebondies, si heureuses, si amusées dans toute leur vie ; aussi mon- Iront-elles, a qui mieux mieux, ce qu’elles <ml l'lns *,oau- F empereur Néron, tout en- (,er a sa poésie, poursuit son chant commencé, sms laisser tomber un regard sur les beautés <|m’ 1,11 1,10,1 L'en t ces dames, plus qu’à demi "ors: mais croirez-vous que dans ce grand feu
7.i°le 0,1 distribue pas le plus petit rafraiemssement? Tyran !
N S. M. Henri Nicolas, avec un courage héroïque el comme un homme qui ne tient guère o sa peau, a pénétre dans la forêt druidique ; icnn est arrivé au bon instant , à ImsL. "" f l,ons druides allaient égorger un ■ I- religion des druides, dit le ii Z
, ' llonnete, espiègle et naif livret 1 je
,'”,,l,a,S 'l"’il nous dit quelle es, |a relU
gion sans sacrifice? m ais, au contraire , et disons-le à sa gloire, celte religion des druides poussait beaucoup trop loin la rage du sacrifice. Voyez plutôt ! Legrand prêtre, qui est un drôle assez laid, tient. dans sa main puissante un petit poignard acheté sur le quai de la ferraille. A l’aide de ce vilain petit [mignard mal aiguisé, le bon prêtre égorgille la malheureuse victime qui se débat comme un beau diable. L’est bon signe. Plus la victime crie, et plus l’oflrande est agréable à Tentâtes, comme aussi plus la victime donne de sang, meilleur est le présage. Le sang, donné de si mauvaise grâce, est recueilli dans une coupe d’or: la coupe d’or toute foulante est présentée à la prêtresse Velléda, qui a Pair d’avoir grand soif: pour ajouter à l’agrément de cette aimable petite scène historique, trois ou quatre grands joueurs de harpe se livrent aux variations harmonieuses de l'air connu : Où peut-on être mieux qu'ait sein île sa famille ! Lu tout ceci, M. Nicolas Henri, je veux dire M. Henri Nicolas, a fait œuvre de bon citoyen. En effet , il faut toujours faire aimer la religion desespères, quand ou b* peut.
N" 0. O les méchants! o les cruels! û le> lâches! ils montent a cheval , ils prennent leurs poignards, leurs couteaux, leurs pistolets, leurs carabines; ils sont dix contre un, et ils courent par les monts, par les plaines, pour ('gorger un pauvre tigre féminin qui défend son premier-no : pauvre mère ! elle ne faisait <)c mal a personne, elle vivait bien tranquillement dans son petit ménage, elle s’amusait à voir
puier el grandir son enfant sous ses veux : l’enhuit jouait déjà comme un jeune chat qui commence a ne plus faire patte de velours .
Mais qu importe ? On accourt, on tue, on
•■goige , on u épargné ni la mère par pitié pour I enfant , ni I enfant par pitié pour la mère. L était bien la peine d’éreinter tous ces chevaux, d «u coupler tous ces hommes, d’armer tous ces lusils, d entasser l’un sur l’autre tous ces ro- • heis (b* carton-pierre ! (!eei s'appelle lu Chasse mu t hj res, par M . Laederich. Le tableau a été acheté pour la galerie de S. A. Àclimet-Pachn
b( A de louis, que la gloire de M. Aguado empêche de dormir. Mais cependant, quand Mahomet, le prophète, défendait aux vrais croyants d’avoir chez eux des tableaux ou des sculptures, Mahomet savait très bien à quels dangers il ar-
K ES BEAI \- ARTS.
radiait les bons Musulmans. Pauvres Arabes! leur législateur les délivrait en un seul article de sa loi sainte, des dépenses d’une galerie cl du souci de faire faire leur portrait!
Mais, halte-là ! c’est assez nous arrêter devant les grandes toiles, c’est assez nous fatiguer à deviner ces drames et ces comédies sans fin, nous les retrouverons plus tard quand nous en aurons le temps; cependant, reposons-nous de toutes ces fatigues; par exemple, arrêtez-vous à cette place, et regardez en toute bonne humeur une charmante épigramme digne de Charletet de Martial. Vraiment, nous sommes bien bons de tant nous fatiguer à contempler la grande peinture quand la petite peinture est si amusante. Allons, ça, pas de fierté, et laissezvous rire , c’est de la franche et bonne comédie que je vais vous montrer là. Cela s’appelle l'Enfant gâté. Mais, quelle verve et quel esprit! Sur un assez bon lit est mollement étendu un grand et robuste gaillard de vingt-cinq ou vingtsix ans environ. Monsieur a dormi toute la nuit d’un paisible sommeil ; le foulard jaune qui couvre sa tête n’a pas meme été dérangé: le teint est frais, l'oreille est fleurie, la bouche est souriante. — A peine éveillé, monsieur fume dans un grand calumet républicain sa première pipe de la journée ; mais, rassurez-vous, il en fumera bien d’autres d’ici à la fin du jour. Eludiez cependant tous les accessoires de cette chambre à coucher : une chandelle fichée dans une bouteille vide, un éteignoir en papier attaché au bout de la baguette avec laquelle cet aimable jeune homme pourrait battre ses habits, des pantoufles, et brodées! sur la muraille, un dessin à l’estompe de la Vénus accroupie , et à côté de la Vénus une lithographie représentant le portrait de Mural, l’ami du peuple; au pied du lit vous remarquez encore un de ces pots quen chambre on demande, comme disent les Racines grecques; le susdit ustensile a été considérablement ébréché; n’oublions pas le cornet à piston qui compose un des plus aimables talents de ce doux et agréable jeune homme.
A coté du cornet à piston est suspendue une pipe réformée. Et quelle béatitude dans ce bel endroit! quel calme bien-être! à quoi pense ce beau jeune homme? 11 pense aux carambolages delà veille, et il pense à Marat, l’ami de son cœur.
11 se construit un petit château en Espagne quand
il sera le premier consul de la république une et. indivisible. 11 se récite à lui-même les beaux jours de la terreur, il se chante cette jolie petite Marseillaise dont voici le refrain :
Et du boyau du dernier prêtre.
Serrons le cou du dernier roi !
Sur l'en trefaite arrive la mère de notre, épicurien sans-culotte. Pauvre femme! Elle est de. bout dès le malin, elle se tue le corps et Pâme pour habiller, pour loger, pour nourrircet aimable drôle. Mon fils a-t-il bien dormi? a-t-il bien dîné ? a-t-il bien cuvé son vin et sa bière? j’ai
peur qu’il n’ait pas assez de tabac! à tout hasard, et même quand je devrais être grondée, portonslui un bouillon, à ce pauvre enfant! La mère arrive , tenant à la main sa plus belle tasse: —
elle s’arrête sur le seuil et elle attend que sou fils lui permette d’entrer. Elle a si grand’peur de l’arracher à ses profondes méditations !
Et voilà comment on a de l’esprit ! voilà ( (miment on arrive à faire de la comédie. M. Leearon , quand il a trouvé cet enfant gâté, avait autant d’esprit que M. de Balzac en a lui-même dans ses bons jours.