VEILLÉES DES FÊTES DE VÉNUS EN
<>ti a créé depuisdouze ans, chez nous, une multitude •le religions stupides ; et. chose singulière ! pendant que la police tolérante permettait à M. Châtel de se nommer l>ieu , personne n’a songé a profiter de notre luxe de lil"‘rté religieuse pour remettre en lumière et en action le paganisme, cette chose si amusante qui a diverti les deux plus grands peuples de l’univers. En France, un pareil nu ldi est inconcevable. Lorsque 1850 , avec son millésime sonore, nous réveilla en sursaut, il y avait à Paris mille
poètes de cinquante ans, tous vigoureux et rouges "‘die. qui, sous 1 empire, avaient prié vingt lois Api de leur prêter sa lyre d’or; avaient invoqué les ch nymphes du Permesse ; avaient bravé les fureurs de loue et célébré Phœbus et la triple Hécate: et pas u • es favoris des neuf sœurs n’eut l’idée de se faire le tel de Jupiter, de Neptune et de Vulcain . celte grain homérique trinité. Ces poètes , cependant . n’étaient retenus par le moindre scrupule chrétien : ils av; -mit avec le lait la philosophie de Voltaire et de Pig ho o un : ils connaissaient mieux le rituel de l’Olympe
!’Hu‘ ' 11 Valican* ,es gémonies que le marlv rologe lustrale que l’eau bénite, les poésies érotiques deTil
que les chastes épitres de saint Paul. Ces hommes qui devaient leur fortune, leurs positions, leurs préfectures, leurs recettes générales . aux Dieux immortels qu’ils célébrèrent sous Napoléon . auraient pu se cotiser par reconnaissance et acheter par actions le temple grec de la Madeleine, alors en disponibilité: la ils auraient rele\< la statue de Jupiter tombée sous le pied de Constantin Pontoise leur eût fourni ses cor y ban tes et ses hécatombe* de taureaux . 1 Opéra ses chœurs. I Académie ses poêle* classiques, Bosio ses statues , le bois de Boulogne son al lee de pins consacrés au maître des dieux. Nous recon naissons que ce vieux culte ainsi restauré ne devait vivre au plus qu un lustre ou qu’une olympiade, mais dans ce court espace de temps que de joies antiques, que d'ineffables révélations nous aurions exhumées de ce vieux globe ennuyé qui a deux fois enseveli ses voluptés puissantes sous le déluge d eau de Noé, et sous le déluge de b’ii <1 Attila! La science même eût tiré un immense prolit de ce galvanisme du cadaxre païen. La comédie française auiait xu refleurir les beaux jours de Thalic et de Melponiène; l’erpsichore et les Grâces décentes auraient lelimne des autels , rue Lepellelier: le boulevard des
LES BEAI \- A BTS.
Capucines aurait chanté l'hymne séculaire d’Horace , et l’Académie des inscriptions et belles-lettres aurait appris le latin, et peut-être le grec.
Au reste, celte exhumation du rit antique ne pouvait être pour la nation française qu’un caprice éphémère comme le culte de M. Chatel, le rêve de saint Simon et la résurrection des Templiers, mais elle devait se présenter sous un aspect plus sérieux aux grecs modernes, nos contemporains. Ce peuple, après avoir repris son nom . sa langue, son pays, son costume , avait peut-être le droit de reprendre sa religion. Nous ne saurions donc blâmer la tentative qui a été faite, l’an dernier, dans un coin du l’éloponèse, et (pii sera le sujet de ce récit,
Toute la Grèce contemporaine connaît MM. Théodore Colocolroni et Balli, qui ont acquis une fortune immense avec intelligence et probité, ('.es deux négociants, retirés des affaires . habitaient une charmante maison de campagne dans la fraîche vallée d’Andrizena. Celte résidence avait le défaut d’être trop belle; ou y goûtait cette satisfaction perpétuelle qui engendre l’ennui. La pureté de l'air et les aromates \ entretiennent la santé ou la rendent a ceux qui l’ont perdue; le site est ravissant de contrastes et de richesses végétales. Les collines ressemblent à des palais a cent étages habiles du vestibule a la cime, et enlre-mêlés de jardins en spirales, de bouquets d’oliviers, de laurier-thym et d'acacias. Mille ruisseaux ceignent ces collines de leurs limpides écharpes d’argent • et du milieu des masses de verdure confuse s'élèvent ça et la de riants cyprès, qui perdent au soleil leur caractère funèbre, et ressemblent a des aiguilles égyptiennes qu’une reine gigantesque a secouées de sa robe en arrivant d’Alexandrie au golfe de Modon. L'horizon est bordé par la chaîne du Taygèle. dont les vives et immenses arêtes de granit prennent , selon les caprices des nuages et du soleil , toutes les nuances tranquilles depuis le gris perle jusqu'il l'azur le plus velouté.
Quand on n'est ni peintre ni poète, et qu'on a répété vingt fois le jour , pendant trois ans. celte phrase : Oh! •pic ce paysage est beau ! <’.e paysage devient enfin insupportable comme toute chose belle ou hideuse qui vous saute aux yeux éternellement, et dont on ne sait que faire. G’est ce qui advint il messieurs Colocotroni et Balli dans leur résidence d'Andnzena. Ils avaient épuisé toutes leurs formules d’admiration . tous leurs sujets d’entretien sur leur histoire nationale antique et moderne: ils s'aperçurent même un joui' qu'ils venaient de prendre en aversion un joli bois de inyrthes où se dérobait pudiquement comme une jeune fille nue la plus fraîche rotonde de marbre blanc que Paros ait envoyée aux architectes de Goron. « Ali ! s'écria Colocolroni en levant ses bras vers le ciel , selon l'usage des héros affligés, ah ! mon cher Balli. nos aïeux étaient plus heureux que nous dans ces mêmes lieux! pour nous, un bois n’esl qu’un terrain planté d’arbres ; mais pour nos ancêtres, un bois était l’asile saint des plus aimables divinités de la terre; et cette frayeur secrète ou celle volupté doueeque le cœur ressentait sous les arbres de notre pays annonçait partout la présence des immortels.»
(.elle exclamation patriotique fut un trait de lumière pour Balli. « .le crois, dit-il . que nous avons commis une grande faute en ne demandant pas au congrès de Vérone l’autorisation officielle de restaurer chez nous le culte de Jupiter. A coup sûr, M. de Chateaubriand nous aurait appuyés , lui qui a fait un si beau livre tout païen avec ses Martyrs. Mais qu’importe l’autorisation du congrès! Je no vois pas trop qui pourrait nous empêcher de continuer l’œuvre de nos pères après un entracte de quelques mille ans, ce qui n’est qu'un coup de balancier sim l'horloge de l’infini. »
Colocolroni prit une pose homérique, et, s’avançant tel qu’un dieu vers son ami, il lui dit : « La sagesse a parlé par ta bouche, û mon ami! le plus cher d’entre ceux qui ont cueilli le cytise avec moi sur le flanc du Taygèle paternel aux jours de ma jeunesse d’or. Quel serait le mortel assez insensé qui oserait s’opposera notre dessein généreux? »
— Mon cher compatriote, dit Balli , la Grèce sans Jupiter est comme notre alphabet sanslW/v/m. On voit qu’il manque autour de nous quelque chose de riant qui complète la vie. Nous avons l’imagination de nos pères, et nous n'avons pas la variété infinie de leurs amusements. Aussi l'ennui nous dévore. Nous sommes Grecs, il faut donc que nous pensions en Grecs. Que les Bavarois positifs ne voient dans le soleil qu’un globe de feu, dans la lune qu'une planète stupide, dans la mer qu'un amas d’eau salée habitée par des poissons , dans le vent qu’un phénomène de dilatation atmosphérique, c’est très bien: les Bavarois font leur métier: mais a nous il nous faut \pol-
sn
les béai \ uns.
Ion, Hécate. Neptune, Amphylrile, Foie et tout le reste. Les vérités physiques nous tuent ; il nous faut des mensonges poétiques, et nous vivrons.
Cette idée fut, dès ce moment, mûrie avee soin par les deux Grecs, et la mise a exécution ne se lit pas attendre. Ces hommes avaient en leur pouvoir tout ee qui donne la réussite des choses, l’argent et la volonté.
Au sud de la vallée d’Andrizena, on trouve une fort belle ruine que Al . Fauriel attribue a un temple de Jupiter Olympien, décrit par Pausanias. Ce monument ressemblait assez aux autres temples de la grande Grèce, encore debout a Scgeste et a Pæstum, l'n architecte français, M. Calque, demanda vingt-cinq mille francs à Ralli pour remettre la ruine d’Andrizena dans son étal premier, décrit par Pausanias. Pacte fut conclu à ce prix sans marchander. Le travail de maçonnerie avança rapidement, trente-cinq jours suffirent pour relever les murs et remettre sur pied trois colonnes d’ordre pœstum, les seides que le temps ou les hommes avaient abattues dans les deux péristyles latéraux. Colocotroni acheta ensuite à M. Vescovagli. fabricant de faux dieux à Athènes, une
statue de Jupiter avec le Modius, provenant, au dire de l’antiquaire, des fouilles du temple de la Victoire sanailes, et un bel autel de sacrifice, remarquable surtout par deux tètes de taureaux en ronde-bosse de la ,»||JS parfaite conservation. s
Douze pauvres paysans d’Andrizena furent nommés con fiantes par Al. Ilalli, aux appointements decinquante éeus; on leur apprit qu’ils étaient Phrygiens d orr’im, prêtres de Cybèle et de Jupiter, et qu’ils avaient élevé Crele le maître des dieux, lorsque sa nourriee Amallhée le sevra. On les couronna dechêne, et on les revêtit d'un,, loge blanche qui flottait sur leurs talons.
L inauguration du temple de Jupiter fut fixée au premier jeudi, ou jour de Jupiter, du mois de mars \X’>2 La rumeur fut grande en Allique jusqu’au promontoire où Corinthe s asseoit sur deux mers, jusqu’à Zola, où Lato ne délia sa ceinture en se rendant à Délos.
AI. Colocotroni s’était nommé grand prêtre de Jupiter, et son costume était exactement copié d’un bas-relief de Phidias, représentant un sacrifice sur le fronton du pll(- Ihénon.
M. Marcos Psicha , savant Hellène, fui chargé d’apprendre aux Corybantes l’hymne h Jupiter de la tragédie d’IIercule en Provence , avec la mélopée antique, assez semblable au lrere dignum etjustum est du rit romain.
La chaste vallée d’Andrizena gardera toujours le souvenir de cette fête du premier jeudi de mars 1842; c’était le ô de ce mois.
Au lever du soleil, une Théorie, parée selon le rit de Délos, s’avança vers le temple par un sentier tout jonché de fleurs. Quatre Tau roboles marchaient ensuite, traînant sept génisses blanches et sept bœufs dont les cornes étaient dorées. Les douze Corybantes venaient ensuite. iWi\I. Ralli et Colocotroni fermaient la marche, portant dans leurs mains une petite statue d’or de Jupiter.
Les Corybantes chantaient l’hymne que le grand tragique grec met dans la bouche d Hercule, lorsque ce héros supplie le maître des dieux de punir les mirmidons qui désolaient le désert de la Cran ( Bouches-du-Rhône).
rôti du soir Ce sacrilège n'alluma pas la foudre aux mains de Jupiter.
Les paysans d’Andrizena, qui ont tant souffert de la guerre de l’indépendance, virent se lever sur eux l’aurore de 1 âge d’or. M. Ralli sacrifiait régulièrement à Jupiter tous les jeudis; le bœuf renchérissait beaucoup sur les marchés de Coron, de Modon et d’Égine, mais il était servi gratuitement sur les tables des pasteurs d'Andrizena. Une colonie d'Anglais vint s’établir autour du temple de Jupiter, et ils embrassèrent le paganisme pour avoir des entre-côtes au choix. Les Corybantes engraissaient a vue d’œil. L’abondance régnait dans Andrizena. Les noms de Jupiter et de M. Ralli étaient bénis de l'aurore au couchant. Hélas ! un coup de foudre qui ne venait pas de Jupiter détruisit celle religieuse prospérité.
Méry.
( La fin a la prochaine livraison.)
Volez , ô Boiteuses prières ,
Avec vous, emportez mes dons !
Jupiter fais pleuvoir des pierres Pour écraser les mirmidons !
\ chaque refrain, les Corybantes étaient obligés, par leurs institutions, qui remontent a deux cent quatre-vingt ilix-sept ans avant la prise de Troie, de s’enfoncer dans les chairs la pointe de leurs courtes épées , mais M. Ralli les avait celte fois dispensés de ces expiations sanglantes que leur fondateur Cory bas. fils de Cybèle, avait inventées chez les Phrygiens. D'ailleurs les douze paysans d \ndrizena auraient rompu leurs engagements, s’il leur cul fallu jouer leur rôle dans son antique rigueur.
Le moment du sacrifice fut bien beau. De vieux fanatiques grecs affirmèrent que des prodiges avaient accompagne le coup de hache du sacrificateur. Ils dirent que Pan ébranla leTaygèle de sa grande voix areadienne; que Syrinx murmura dans les roseaux ; que Daphné soupira dans les lauriers : qu’une hamadryade Je quinzeans, belle comme Psyché, sortit du tronc d’un chêne pour voir la résurrection de ses dieux, et l’on ajoute même que des pêcheurs de Coron saluèrent . dans la langue de Théocrile. une autre Vénus Aphrodite qui se leva sur les values du golfe, en secouant l'onde amère de ses longs cheveux. Vous ne garantissons pas cependant l'authenticité de ces derniers détails.
Les Cory hantes dépecèrent les corps des quatorze victimes sacrifiées. Ils choisirent pour eux et leurs familles les dos succulents des bœufs, et donnèrent le reste aux pauvresagrieulfeurs d’Andrizena, qui vivent de raisins secs, de figues eide miel.
Messieurs Thomas Prout et Richard Slono, voyageurs anglais qui passaient par ce chemin avec leurs femmes, leurs enfants et leurs domestiques, payèrent fort cher aux Corvbantes une petite colline de bœuf pour leur