‹ Les Beaux-ArtsChapitre 52 sur 204 · CHEVAUX I»E H AI. AGE, PAH M. FO U SS EH EAU · texte numérisé non relu

CHEVAUX I»E H AI. AGE, PAH M. FO U SS EH EAU

I HS B K Al \- ARTS.

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Au temps où le «bâteau de Meudon était un rendezvous de chasse, où, sur les pas de Louis le Bien-Aimé, se pressaient les plus brillants gentilshommes de France, ou voyait, en un lieu qui s’appelait alors comme il s’appelle encore aujourd’hui, les Bruyères , une maisonnette d’assez piètre apparence qui pouvait bien avoir coûté cinquante mille écus à bâtir. Elle avait été construite par M. le duc de Ventadour, pour obéir au caprice d’une danseuse qui l’avait vendue un beau matin pour payer mille louis qu’un mousquetaire de ses amis avait perdus au jeu. A l'extérieur, la maisonnette ne présentait aux regards que pierres rongées de mousse , vilaines ardoises , fenêtres lézardées. On ne voyait â l’intérieur que dorures , velours et satin ; les roses et les amours couraient en guir¬

landes autour des plafonds, toutes sortes de bergères souriantes folâtraient sur les trumeaux ; des dieux égrillards poursuivaient sur les tapisseries des nymphes décolletées , et une multitude de meubles charmants en bois de citronnier ou en vieux laque garnissaient cet adorable réduit, dont le plancher disparaissait sous des tapis de Perse. Il y avait en outre force chinoiseries et force peintures, des jardinières pleines de fleurs éblouissantes et des cassolettes où brûlaient les aromates les plus rares. Ces sortes de raffinements étaient fort du goût de l'époque qui avait fait du plaisir une science dont on ne pouvait se vanter de bien connaître les mystères qu’après s’être ruiné. Aujourd’hui ce n’est plus la mode. Est-ce un bien? Est-ce un mal? Qui le sait !

LES UE U X-AKTS.

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\ u loue de la maisonnette s’étendait un jardin sauvage où les rosiers du Bengale et les jasmins d’Espagne se cachaient sous les coudriers et les charmes: une haie serpentait entre le jardin et le bois, qui était alors beaucoup plus épais aux environs qu’il ne l’est aujourd’hui. Cependant. grâce a une échappée ménagée dans les fourrés, on avait vue sur le chemin qui porte encore le nom de Pavé de la Garde, et qui séparait les Bruyères de Mention. Cette maisonnette était en fort mauvaise réputation dans le pays. Les gardes de la foret ne passaient jamais de son côté sans jeter sur ses murailles bucoliques un regard narquois , et ils avaient grand soin de défendre â leurs amantes d’aller se promener dans les environs . ce qui était peut-être cause qu’on y voyait toujours rôder quelque petite tille marchant sur la pointe du pied . la cornette en l’air. La chaumière appartenait alors à M. le marquis Hercule de Laslic, un des plus galants gentilshommes de la cour, qui y avait conduit tour a tour toutes les bergères de l’Opéra et bon nombre des grandes dames de Versailles qui n’avaient pu s’empêcher d’aller en pèlerinage visiter ce champêtre lieu. Mais depuisqueM.de Laslic s’était marié a mademoiselle Olympe de Belizeville, dont il était fort épris, les fenêtres de la maisonnette ne s'étaient plus ouvertes, dit-on , et aucun patin indiscret n’avait fait crier le gravier du jardin.

Cependant, par une belle soirée du mois de juin, dix huit mois ou deux ans après ce mariage , vers 17.. . un garde qui se dirigeait vers l’étang des Fontceaux aperçut le pâle rayon d’une lampe qui filtrait derrière les contrevents disjoints de la maisonnette. Tandis qu’il s’enfoncait dans les bois, ne doutant pas un instant que M. le marquis Hercule de Laslic ne fût ce soir-la eu bonne fortune, et plaignant bien fort dans son âme mademoiselle Olympe de Beuzeville de s’être unie a un gentilhomme aussi inconstant, une femme entrouvrit doucement la porle de la galante chaumière , se glissa sous l’ombrage

des bosquets «M gagna sans bruit l’angle d’une charmille qui s’avancait tout contre le chemin, \vnnl de disparaître le garde retourna la tête el vil la blanche forme de l'inconnue passer entre les arbres et se blottir comme une fauvette dans son buisson parfumé. A la distance où il était déjà parvenu, le garde ne pouvait distinguer les traits de la dame, mais sa démarche avait tant de gracieuse légèreté qu’elle devait être dans tonte la fraîcheur de la jeunesse. Quant il sa beauté, il était impossible qu’elle ne fût pas remarquable, tant ses mouvements étaient doux el onctueux. Les jolies femmes ont une certaine manière de se mouvoir qui n’appartient qu'a elles. Le garde, qui connaissait les dames de la cour, ayant maintes fois suivi les chasses royales, eut un instant la velléité de revenir sur ses pas pour savoir quelle était celle qui se cachait sous la verdure ; mais il lit a part lui ! cette judicieuse réflexion, qu’il n’était point prudent de se mêler aux affaires des grands . et il s’effaça bientôt dans l épaisseur du bois.

Le crépuscule commençait a répandre ses clartés douteuses sur la campagne ; l’azur du ciel s’assombrissait . cl de pâles vapeurs flottaient sur le flanc des collines , tandis que les dernières flammes du jour si' mouraient a l’horizon empourpré. Sur le Pavé de lu Garde passaient quelques lourdes voilures chargées de foin vert: les chants des lavandières cl < les faucheurs montaient de l.i vallée où la Seine déroulait ses anneaux comme un uigantesque serpent cuivré : c'a et la, d’arbre en arbre, voletaient les ramiers amoureux : les dernières haleines de la brise caressaient les fleurs penchées sur leurs tiges, el les mille bruits confus qui murmurent au sein des nuits étoilées bourdonnaient dans l'air embrasé où la lumière s’éleigtiail.

Vénus se leva sur les bois silencieux ; I ombre transparente s'étendit sur la campagne, et l’on n’entendit bientôt plus que les plaintes étouffées du vent glissant dans les arbres. La jeune femme , penchée a demi hors de son nid, fatiguait scs yeux a regarder le côté de la route qui descend vers Paris, el retenait sa douce respiration pour mieux entendre les bruits lointains qui fuyaient dans l’espace; comme un oiseau, elle tressaillait au moindre son cl pressait de ses petites mains son cœur qui palpitait sous le manteloi de satin. Tout a coup le retentissement incertain d’un galop rapide mourut a ses oreilles. Quoique seule et dans l’ombre, elle rougit. Elle se souleva. Le bruit croissait de minute en minute , déjà on distinguait plus clairement l’éclat de quatre pieds sonnant sur le pavé; il approchait comme l'hirondelle et grondait comme la foudre; mais ce bruit agitait doucement le sein de la curieuse dont la tête livrait aux pleurs de la rosée les boucles de scs longs cheveux. Bientôt le cavalier parut au coude du chemin, un manteau l’entourait; mais lorsque l’agitation de sa course effrénée l’entrouvrait, ou voyait briller l’uniforme rouge des dragons de la reine ; une ganse d’or retenait la cocarde a son chapeau galonné. En trois bonds le cheval, blanc d’écume, franchit la distance qui le séparait encore de la charmille; une petite main écarta le feuillage, et leca- I va lier sauta sur l’herbe.

LES B K U \-.\RTS.

Ou n’entend it plus rien <| ne le murmure de (leuxsoupirs qui se mêlaien t et le doux bru il de voix confuses qui se noyaient dans les baisers.

Cependant le dragon , dénouant les deux bras qui se courbaient comme des lianes autour île son cou, attacha son cheval fumant aux brandies d'un coudrier, et soulevant le corps ployé de sa compagne, l’entraîna vers la

maisonnetle. Bientôt leurs silhouettes entrelacées se perdirent derrière les massifs d’arbres ; la porte s’entr ouvrit. une écharpe lumineuse laissa voir la tête souriante de la jeune femme appuyée sur la poitrine du cavalier. I n instant elle apparut belle comme une fée ceinte d'une auréole; une portière de soie s’abattit et tout s’effaça comme un rêve.

Laissons pour quelques heures les amants dans leur solitude embaumée et retournons a Paris.

> A quelques centaines de pas du boulevard, entre l' hôtel d’Antin et les cabarets qu’a remplacés la rue Saint- Lazare, devant une petite maison comme il commençait a s en élever beaucoup sur ce terrain vague semé de jardins, quelques laquais sans livrées stationnaient auprès d équipages sans armoiries; les cochers dormaient sur leurs sièges; les laquais jouaient aux dés à la clarté des lanternes fumeuses. Des lumières brillaient a travers les persiennes de la maison , et souvent . bien que les portes et les fenêtres fussent closes, on entendait un grand bruit d’éclats de rire et de verres choqués. Les mousquetaires qui passaient par là , en revenant des Torcherons, estimaient qu’on menait bonne et joyeuse vie en charmante compagnie là dedans . et s’éloignaient maugréant contre la discipline qui les cloîtrait à leur quartier.

Les mousquetaires n’avaient point tort. Dans une chambre octogone coquettement enjolivée de peintures mignardes . cinq ou six jeunes gens étaient assis autour d'une table splendidement servie: ils mangeaient dans

de la porcelaine de Sèvres et buvaient dans des verres de Venise curieusement travaillés. Des bougies roses attachées à des candélabres d’or a pieds contournés illuminaient l'appartement, autour duquel régnaient des sofas de satin tourterelle rehaussé de crépines d’argent ; des tentures de soie cachaient tous les murs, à l’exception du plafond, où le pinceau galant de Wateau avait reproduit un épisode badin ÙQÜAstrèe de M. d’Urfé.

Mais les suppositions des mousquetaires n'étaient exactes qu’à demi ; dans ce réduit de femmes il n'y avait que des hommes, nous l’avons dit, cinq ou six gentilshommes fort débraillés, dont les petits chapeaux , les ceinturons et les épées gisaient sur les sofas. Celui qui semblait être le maître du logis était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans. dont les yeux fendus en amande et la bouche en cœur, relevés parmi œil de poudre jeté sur ses cheveux noirs, avaient un charme particulier dont raffolaient les dames de la cour. C’était le jeune duc Lionnel de Beuvron , riche de plusieurs millions qu’il gaspillait royalement. Kn face de lui était assis le marquis Hercule de Lastic, dont la taille élégante, mais grêle, le visage pâle, le prolil anguleux, le teint oli-

râlre contrastaient étrangement avec les formes amples . le visage arrondi, les joues rosées de son bel amphytrion.

Quant aux autres convives, tous de la meilleure noblesse de France, officiers dans les années du roi, et doués au suprême degré de ces airs évaporés qui étaient si Fort de mode en ce temps-la, ils n’avaient rien dans leur personne qui pût arrêter le regard. C’étaient ce qu'on appelle encore aujourd’hui de fort jolis garçons, mais voila tout.

On venait de se mettre a table; les propos ne circulaient point encore aussi vivement que les vins ; cependant. au tour (jue la conversation avait pris, on pouvait augurer facilement qu'elle serait vive, alerte et fort galante. et que surtout ou n’\ parlerait pas de ces (pieslions philosophiques qui se glissaient en tous lieux , de l'antichambre au boudoir, dans cette époque a la fois sceptique et raisonneuse.

Un officier des gardes françaises, M. le comte Caston d’ Alloues, entama le premier le chapitre des histoires amoureuses en racontant une aventure qui lui était arrivée au bal de l’Opéra.

— Je rencontrai la. dit-il. la plus adorable bergère qui se puisse voir. Elle se montra aussi tendre que spirituelle , et, je n’aurais eu lieu que de me féliciter si elle avait consenti a ôter son loup. Mais après une demidouzaine de rendez-vous je n’avais pu rien obtenir encore de ce côté-là. .le vous laisse à penser si ma curiosité était piquée!

— Plus tard l’as-tu vue? demanda Lionnel . ainsi qu'on appelait familièrement le duc de Beuvron.

— Eh ! mon Dieu oui !

— De quel air tu dis cela !

t.est que je n’ai pas sujet de m’en réjouir beaucoup. La bergère était ma femme.

I auvie Gaston ! s écria un capitaine au régiment d Auvergne, le vicomte César de Fresne.

— Un soir que je rentrais en mon logis . fort tard ma

foi, pestant contre mon inconnue, je la trouvai assise

sur un sofa dans mon appartement, le pousse un cri . un éclat de rire me répond, et madame d’ Alloues me tend sa houlette. L’aventure m’avait coûté dix mille écus.

Un gentilhomme de la maison du roi, M. le baron Henri de Ponlvallain , se pencha sur l’épaule de M de Fresne en étouffant un éclat de rire.

— Ce cher d’Allones est amusant au dernier point . dit-il tout bas; la petite Laurise a délicieusement joue son rôle; tandis qu’elle rendait le pauvre comte le plus heureux des hommes, j’avais toute liberté d’agir a ma guise; puis, quand il a fallu terminer la plaisanterie, madame d’Allones a pris le costume de la comédienne, et le comte croit en toute confiance que les dix mille écus ne sont pas sortis de la famille.

— Qu'avez-vous donc a rire, s’écria Lionnel?

— Parbleu, répondit M. de Pontvallain, d’une aventure qui est arrivée h mademoiselle Laurise de la Comédie-Française.

— Avec qui, demanda M. d’Allones?

M. de Fresne eut grand’ peine a réprimer une violente envie de rire; puis il ajouta le plus sérieusement du monde :

— Mais avec vous, je crois, mon cher.

— Je le voudrais, malheureusement il n’eu est rien. La belle inhumaine me repousse; elle est plus sensible, dit-on, pourM. de Lastic.

— C’est une médisance , dit le marquis ; je ne la connais plus.

— Je vous ai pourtant bien reconnus tous deux, un soir, entre chien et loup, près du moulin de Javelle.

— Laissez donc, s’écria le duc, le marquis était avec madame de Thiange, qu’il a assez hardiment courtisée chez madame la duchesse de Châlcauroux.

— Ne m’appliquez pas vos bonnes fortunes, mon cher Lionnel. reprit Hercule de Lastic.

— Je sais qu’elle me veut quelque bien, ce (pii n’empèclic pas qu’elle ne vous ail en grande estime.

— Je vous jure....

— Allons, mon cher marquis, interrompit M. de Pontvallain, ne vous défendez pas si fort d’être dans les bonnes grâces d’une des plus jolies personnes de la cour. Auriez-vous la prétention de nous faire croire que vous n’avez aucune maîtresse , vous, le plus inconstant gentilhomme de France?

— En effet , je n’ai point cette prétention de mauvais goût.

— Tu avoues, s’écria M. de Fresne! Ainsi madame Thiange....

— Non pas, s’il te plaît; la chère dame n’a (pie faire ici, et je la laisse tout entière a notre hôte.

— Quelle est donc cette maîtresse que vous entourez de tant de mystère? Ne direz-vous pas son nom, demanda M. d’Allones? Voyez , nous sommes en petit comité !

— Mais vous la connaissez tous. C’est ma femme.

— Madame de Lastic . s’écria M. de Beuvron! Ah! c’est charmant !

— C’est une plaisanterie, continua M. d’Allones!

— En quoi mes paroles ont-elles lieu de vous surprendre, messieurs, dit Hercule ; madame de Lastic ne vous paraît-elle point assez belle pour inspirer de l’amour.

— Sans doute, et je concevrais que vous en eussiez beaucoup pour elle, si elle m’appartenait dit M. de Pontvallain ; mais elle est à vous, moucher!

— Je l’aime, messieurs, reprit le marquis de Lastic.

Ces mots furent accentués avec une si profonde expression <pie les convives tressaillirent : tous levèrent les yeux sur le marquis.

— Quoi! s’écria M. de Fresne, ce qu’on racontait de la passion et de tes serments quand tu as épousé mademoiselle Olympe de Beuzeville est donc vrai? l u neveux

aimer qu’elle , et tu prétends tuer quiconque t’imitera.

— C’est la vérité.

— Qu’on vienne encore parler de l’immoralité de notre temps, dit M. de Pontvallain en levant béatement les yeux au ciel! Si nous nous égarions sur la route du paradis vous nous y ramèneriez !

— El madame de Lastic ne saurait manquer d’être canonisée; elle fait des miracles, dit M. d’Allones; elle devrait bien donner son secret a ma femme; peut-être madame d' Alloues réussirait-elle a me faire faire mon salut.

— Tu cssurla routedu paradis, mon cher, interrompit Lionnel, ainsi ne te plains pas; mais laissons la ces discours, et puisque M. de Lastic ne veut pas avouer une autre maîtresse que sa femme, qu’il aime si chrétiennement, permettez-moi de vous raconter une histoire qui prouvera ce (pii n’a pas besoin d’être prouvé, que les dames de la cour de France , quand il leur prend fantaisie de choisir un amant, ne s’arrêtent pas a leurs maris.

— Parlez, parlez, s’écrièrent les jeunes étourdis!

— Ec.outez-moi donc, reprit le duc ; mon conte n’est pas vieux , je le sais d’hier. Parmi les dames les plus en renom pour leur beauté, il en est une que les grâces prendraient pour leur sœur. Si Jupiter vivait encore , Jupiter l’enlèverait.. Je ne crains pas qu’à ce portrait personne la devine; chacun de vous croira qu’il s’agit desa maîtresse. Mon inconnue s’est mariée il y a quelque temps , trois mois ou trois ans , il est inutile que je le dise. Son mari est jeune, beau, spirituel et noble comme nous 11 a quelque part , aux environs de Paris, une petite maison où il a mille fois juré à mille personnes de les aimer toujours.

— Qui n’en a fait autant, s’écria M. d’Allones!

— Prenez garde, mon cher, reprit M. de Beuvron, il s’agit peut-être de vous; puis il continua : — Un jour vint où la dame s’aperçut que son mari n’était pas le seul cavalier accompli du royaume. Ce jour-là , sans doute . il avait perdu millelouis au brelan et s’était montré maussade, étant en peine de les payer ; mais ce jour-là aussi la dame rencontra un gentilhomme qui soupirait fort en la regardant. Mlle rougit: le gentilhomme leremarqua et son amour en conçut une espérance. Bientôt ils se revirent à l’Opéra, à la Comédie-Italienne, à la cour , aux chasses du roi, dans les meilleures maisons de Paris , et les œillades allèrent leur train. Sur ces entrefaites , le mari fut chargé d’une importante mission qui demandait un homme d’un rare mérite.

— Le ministre m’a réclamé trois fois pour de semblables affaires, dit M. d’Allones avec un petit air de fatuité.

— Laissez faire le temps et mon héros marchera sur vos brisées. Il partit et un merveilleux hasard voulut que peu de jours après il y eut chasse à courre dans les bois de Satory. La dame était de la partie avec son amoureux. Le cerf était vaillant; il se lit battre la moitié du jour . et la curée se lit aux (lambeaux dans les taillis deChâville. Toute la cour se pressait autour du roi. Quant à la dame, elle avait disparu.

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LES BEAI X- ARTS.

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— Toute seule? demanda M. de Pontvallain.

— Non pas, un autre aussi n’était plus là. La soirée se passa et on commençait à se montrer fort inquiet de la dame, lorsqu’elle reparut à Versailles. Elle était dans un très-grand trouble et un grand désordre de toilette. Ce trouble et ce désordre, elle les expliqua par l’emportement de son cheval, qui l’avait menée fort loin dans les bois. Elle ne savait pas ce qu’elle serait devenue si un gentilhomme, qui s’était dévoué a la suivre au risque de se casser le cou , ne s’était trouvé à propos pour la secourir. Presque évanouie, il la conduisit chez un garde, où bientôt après elle reprit l’usage de ses sens. Puis il l’avait ramenée a Versailles.

— Vrai Dieu ! que les femmes excellent donc à inventer des histoires, s’écria M. d’Allones. Ce qu’il y a de plus merveilleux c est que tout le monde les croit...

— Ou fait semblant, reprit Lionne). C’est le parti que j ai pris avec Laurise. On parla de l’aventure dans quelques ruelles; le mari seul n’en a jamais rien su. Mais depuis lors on s’est parfois aperçu que la dame , aux heures où son mari est en affaire avec les ministres ou en partie de plaisir avec nous, sort par la porte de derrière de son hôtel, monte en fiacre comme la femme d’un procureur et se fait conduire en un lieu où elle est sûre de rencontrer son sauveur.

— En quel lieu? s’écrièrent tous les convives.

A la petite maison de son mari.

— C’est une femme d’esprit, dit M. de Fresne.

— Vous trouverez qu’elle a pour le moins autant de ,<>i,ule quand je vous l’aurai nommée.

— Dépêchez, s’écria M. d’Allones!

— Devinez, messieurs.

Madame du Houre?

Madame de Fervaques ?

— Madame la duchesse de Chaulnes ?

La vicomtesse de Cazeville?

— Non ! non! mille fois non ! reprit Lionnel en riant.

— Madame d’Allones peut-être, dit M. de Pontvallain étourdiment.

— Non vraiment.

— Parlez donc ! dit Al. de Fresne.

— Oui, le nom! le nom! s’écrièrent tous les gentilshommes à la fois.

— Madame la marquise de Lastie, répondit le duc.

Al. de Lastie pâlit horriblement : le verre qu'il portail à ses lèvres éclata entre ses mains ; quelques gouttes de sang mouchetèrent les dentelles de ses manchettes . mais, domptant son émotion, il prit un autre verre sur la table et le vida d’un seul trait.

— On n’est jamais trahi que par ce qu’on aime, dit Gaston d’Allones, qui se méprenait au sang-froid d’ Hercule.

— Vous le savez sans doute mieux que personne, répondit le marquis d’une voix calme , mais avant d’aller plus loin dans celte causerie, je prierai monsieur le duc de Beuvron de vouloir bien me donner satisfaction de l’insulte qu’il vient de faire à madame de Lastie.

— Tu plaisantes, s’écria AI. de Fresne! Te battre, et pourquoi, s’il te plaît?

— Userait curieux de voir un roué tirer l’épée pour sa femme, continua AI. de Pontvallain !

— Laissez, messieurs, interrompit le duc. Monsieur de Lastie se bat pour sa maîtresse. Je suis à vos ordres . marquis.

— A l’instant.

M. d’Allones retint M. de Lastie par le bras comme il se levait.

— Vous battre entre quatre lanternes, comme des laquais! Fi donc ! dit-il.

— Monsieur d’Allones a raison, reprit Hercule. Deux gentilshommes ne peuvent croiser l’épée qu’au soleil ; je le remercie de m’avoir rappelé au sentiment des cou-

venances. Vous savez, messieurs, que je pars au point du jour pour la Flandre, où j’ai mission de porter des dépêches a M. le maréchal de Saxe. C’est donc une partie remise.

— Et oubliée, j’espère, dit M.de Fresne.

— Non pas. Je suis d’une race où l’orgueil est héréditaire, et comme César, je neveux pas que ma femme soit même soupçonnée.

— Ainsi, vous ne croyez pas...

— Je crois que M. le duc de Beuvron se trompe, et je ne prendrai pas la peine d’éclaircir un conte qui ne saurait être qu’une calomnie; mais je le prierai dente nommer la personne à qui il suppose l’honneur d’étre l’amant •le madame de Lastic?

— Veuillez m’en dispenser, moucher. Vous seriez homme à le tuer. C’est bien assez d’un duel comme ça ; s’il arrivait malheur a vous ou a lui, je ne sais vraiment lequel des deux je regretterais le plus.

— A mon retour je vous retrouverai donc!

— Puisque vous y tenez, marquis, faites mieux. Nous allons passer quelques jours a mon château , près de Compiègne. Arrélez-vous-y une heure en revenant de llandre. Nous courrons un cerf et nous dégainerons après.

— Soit.

Comme les deux adversaires -se tendaient la main , la porte du salon s’ouvrit brusquement. Cinq ou six jeunes femmes entrèrent en riant. C’étaient des danseuses de l’Opéra et des demoiselles de la Comédie-Française, à qui le duc Lionnel avait donné rendez-vous après le spectacle. Mademoiselle Laurise marchait a leur tête.

— Bien , dit-elle , on ne saurait être plus gentilhomme que vous. Tu n’en veux donc pas au duc, marquis, de ce qu’il fait la cour a ta femme.

Les yeux d’Hercule brillèrent comme une flamme !

— Mais bah! tu as raison. Le pauvre duc en est pour ses madrigaux. Qu’il serait malheureux s’il ne m’avait pas pour le consoler!

— Folle ! s’écria le duc en embrassant l’actrice sur F épaule. Tu ne sauras donc jamais ton métier de confidente?

— Mais au contraire ! je répète ce qu’on me dit. Qu’exiges-tu de plus?

Nous n’essaierons pas de rapporter toutes les folies qui se dirent ce soir-la dans la petite maison du duc de Beuvron ; on les comprendra de reste.

Le marquis de Lastic y resta quelques instants encore, perdant au pharaon tout l’orqu’il avait sur lui; puis prétextant de la nécessité où il était de prendre les dernières instructions du ministre, il se retira. 11 était alors plus de deux heures après minuit.

Sa voiture le conduisit a son hôtel, rue Saint-Honoré; le marquis monta dans ses appartements après avoir donné ordre a son valet de chambre de l’attendre, au petit jour, sur la route de Saint-Denis, avec sa chaise attelée.

Quelques minutes après, un homme monté sur un cheval noir et portant un chapeau rabattu sur les yeux, sortait de Paris par la porte Gaillon. 11 longea les boulevards un instant, tourna du côté des Tuileries par les rives de la Seine, prit le Pont-Royal, gagna au galop la route de Sèvres et, sûr alors qu’on ne pourrait l’avoir suivi, se lança ventre a terre dans la direction de Meudon.

Il semblait connaître a merveille le terrain sur lequel il courait bride abattue; souvent, quand la route traçait un coude, il coupait a travers champs et suivait d’étroits sentiers qui diminuaient la distance. Enfin, après une course furieuse, il atteignit le Pavé delà Garde. Quand les pieds de son cheval résonnèrent sur les cailloux, une lueur blanchâtre flottait au sommet des collines; quelques merles saluaient dans les haies le réveil prochain de l’aube matinale. En ce moment, et comme le cavalier ralentissait le galop de sa monture haletante, la petite porte de la maisonnette s’entr’ouvrit et un homme entouré d’un manteau parut sur le sentier ombreux. Le blanc fantôme d’une femme semblait s’appuyer a son bras et le retenir; tous deux s’effaçèrent un instant sous les arbres, puis reparurent au bord de la route; l’homme au manteau dénoua la bride d’un cheval attaché entre des sureaux et sauta sur la selle; la femme posa le pied sur l’étrier, s’enleva, et, comme un chevreau aux branches fleuries d’un cythise, resta un instant suspendue aux lèvres de l’inconnu. Leur silhouette amoureuse se dessina une minute sur la sombre transparence du ciel, puis tous deux se séparèrent ; la femme se laissa glisser sur l’herbe, et le cheval, pressé par l’éperon, bondit sur la route.

Au même instant le cavalier qui s'était arrêté immobile, sur le revers de la chaussée, contre le bois, s'élança. La femme le vit passer comme un éclair, et se rejeta en arrière épouvantée. La clarté avait permis de voir son visage découvert, mais le cheval de l’inconnu n’avait pas dévoré l’espace une minuteque sespiedsheurlèrent une racine, il tomba sur ses jarrets, et le cavalier, précipité de la selle, roula sur le pavé. La femme écarta les branches de sureau, l’homme et le cheval étaient étendus par terre, comme si le tonnerre les avaient foudroyés; au loin retentissait en s’éteignant le galop rapide du fugitif. La femme posa son pied timide sur la route, mais elle entendit venir des milliers; elle rentra au jardin, et bientôt une lumière qui tremblait derrière les personnes de la maisonnette disparut.

Les milliers relevèrent l’homme évanoui , quelques gouttes d’eau-de-vie ranimèrent ses sens; un coup de fouet remit le cheval sur pied; l’animal était horriblement couronné, mais tel qu’il était il pouvait encore courir jusqu’au prochain relui; quant au maître, il n’avait aucun membre luxé. Il donna quelques louis aux rouliers, enfourcha le cheval, regarda un instant la route du côté de Versailles, puis tourna bride vers Paris.

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