DÉMOCRITE
GAVARN1
le lommentaire
lui comme ayant , il y a soixante-dix ans , commis un crime abominable. Qu’importe ce crime, depuis longtemps expié, a un homme dont la reconnaissance arrêlait le bras tou t-'a-l’ heure , quand il s’agissait de sauver ou de perdre ce qu’il a de plus cher au monde?
Chacun des personnages se dément ainsi, tour-a-lour. L’Empereur Barberousse, qui nous est donné comme la plus forte léte de l’empire, vient se mellre à la discrétion de ses ennemis les plus acharnés, dans une vraie tanière do loups, sansautrecuirasse qu’un manteau de mendiant; encore s’empresse-t-il de le rejeter a la première occasion qui s’offre, et saisissant une épée (Barberousse a quatre-vingt-douze ans), il appelle au combat un de ses hôtes. Ne mérile-t-il pas bien l’apostrophe insolente de Magnus :
Oui, rien qu’à ta sottise on t’aurait reconnu.
Et quel respect veut-on nous donner pour un pareil fou?
Mais que dire surtout du vieux Job le Maudit, cet éternel antagoniste des empereurs, quand nous le voyons, pris à l’improvistc, s’agenouiller devant son plus mortel ennemi, lui livrer ses enfants, ses vassaux, sa seigneurie, et, comme s’il n’avait pas assez de tant d’humiliations, se passer lui-même au cou le carcan des esclaves; le tout, dans l'intérêt abstrait de la monarchie allemande?
C’est assez insister sur ce point. Nous avons voulu faire au drame de M. Victor Hugo les honneurs d’une discussion sérieuse, et pour cela, il nous a fallu l’élever à une hauteur qu’il n'a pas , lorsqu’au lieude l’analyser en détail, on le juge dans son ensemble , comme fable, comme récit scénique.
Ici, toute vraisemblance disparaît ; toute raison, loule logique manquent ; le lil qu’on veut saisir se rompt à chaque instant ; le fantôme qu’on veut étreindre n’offre aucune prise, aucune substance à la main étonnée. Sous des centaines et des centaines de vers retentissants, voici ce qu’on finit par découvrir :
Deux frères, Fauslo et Donato, aimaient la même femme, une Corse, nommée Ginevra ; Donato fut préféré. Fauslo, furieux et jaloux, surprit les amants, perça son frère d’un coup d’épée et le jeta dans le Rhin. Ginevra, réduite a la condition d’esclave, fut vendue a plusieurs maîtres, s’échappa de chez l’un d’eux , et vagua dans les trois parties du monde alors connu. Chemin faisant, et après cinquante années, elle trouva moyen de dérober a Fauslo, devenu burgrave de l'empire, un enfant, le dernier de sa vieillesse. Elle l’éleva précieusement au lieu de le tuer; et ceci , remarquez-Ie, sans songer qu’il put un jour servir a sa vengeance.
Mais un jour ellese retrouva, vieillie et méconnaissable, dans le château de son ennemi, avecOtberf, l’enfant volé, devenu franc-archer. Ce jeune homme s’éprit de la nièce du vieux burgrave. Elle se mourait d’une lente consomption. Ginevra , maintenant appelée Guanhumara, pouvait la sauver a l’aide d’un philtre. De la, entre elle et son fds adoptif, ce pacte dont nous avons déjà parlé. Rcgina est guérie; Olbert a promis de servir Guanhut. i.
mara dans sa vengeance. L’idée de faire tuer le père par le fils est enfin venue a cette femme.
l ue nuit, en effet, elle pénètre dans une tour solitaire, où le vieux burgrave était enfermé, seul avec ses remords. Après s’être fait reconnaître, elle lui annonce qu’il va périr de la main d’Otbert, de ce fils perdu depuis vingt ans. Le centenaire accepte avec résignation ce châtiment du fratricide, pourvu qu’Otbert, après l’horrible crime qu’il va commettre sans le savoir, continue à ignorer le secret de sa naissance. Ce traité se conclut, et Guanhumara se cache pour se repaître à l’aise du dénouement horrible qu’elle a préparé.
Othert, cependant, dont elle a exalté les sens et fortifié le courage par des boissons enivrantes, arrive décidé a payer sa dette de sang. 11 sait d’ailleurs que sa maîtresse, plongée par un second philtre dans un sommeil dont Guanhumara peut seule la tirer, doit périr s’il hésite; et il va frapper, lorsqu’il reconnaît le Maudit. Ici une scène véritablement inouïe, où la victime sollicite en pleurant de l’assassin qu’elle bénit, un coup de poignard qui va le rendre parricide, tandis que l’amant éperdu sacrifie héroïquement sa maîtresse a ce vieillard dans lequel il a le bon esprit de deviner un père. Nous avonsdéjà remarqué l'insuffisance du motif qui le décide a frapper lorsque Job, pour l’y décider, lui fait l’aveu du crime qu’il croit avoir commis jadis : mais nous n’avons pas signalé cette autre invraisemblance, plus forte encore, qui tranche par une brusque péripétie ce nœud si péniblement formé. Donato, sauvé miraculeusement, et qui s’est non moins miraculeusement dissimulé jusqu’alors , reparaît en personne pour attester l’innocence du Maudit, que, grâce a Dieu, cettejrésurreclion soustrait àla vengeance de Guanlmmara. Celle-ci s’empoisonne, sans qu’on puisse savoir pourquoi et sans autre raison qu’un serment illusoire. Elle avait juré qu’un cercueil, apporté dans le souterrain ou ces choses se passent , n’en sortirait pas sans cadavre. Le Maudit et Régina lui manquant a la fois, elle se punit de n’avoir pas prévu que Donato pourrait reparaître. Ce casuisme puéril couronne dignement une œuvre qui par la vulgarité de ses éléments dramatiques, parle choix des moyens, l’absurdité des combinaisons, s’assimile aux travaux les moins populaires deM. Joseph Bouchardy.
En dehors , a côté de cette action, se trouve l’épisode historique qui encombre de ses détails oiseux les deux premières journées du drame. Cet épisode est le retour de l’empereur Barberousse (autrefois Donato), qui reparaît après qu’on l’a cru mort depuis vingt ans, et s’introduit, (inconcevable folie), dans le château des lnirgraves. il se fait reconnaître d’eux, sans aucune sorte de raison, et va périr sous leurs coups , lorsqu’il plaît au vieux Job de se déclarer, nous l’avons dit, son très humble esclave. Le respect dû a l’aïeul l’emporte sur tout autre sentiment dans le cœur de ces chevaliers si farouches , si corrompus, et, sur l’ordre de l’empereur, ils se rendent bénévolement en prison, d’où rien ne nous apprend qu’ils soient jamais sortis.
Avec de tels éléments, il était impossible de construire une pièce supportable, et le talent de M. Hugo ne suffisait pas, tout incontestable qu’est ce talent, a sauver, par
LES BEAUX- VH I'S.
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des beautés dithyrambiques , son œuvre vouée a l’ennui. Lui-même l’a senti, et jamais peut-être il n’a mis autant de soin a parer sa poésie de ces brillantes antithèses, de ce coloris puissant qui naguère, au temps de leur nouvauté, lui avaient fait de si fanatiques partisans. Par malheur, il en est de ces ressources, purement plastiques, comme des escamotages adroits que se permettent les peintres de second ordre. Tout ce qui est manière, procédé, ficelle , s’use a la longue. La vérité seule peut durer, surtout au théâtre, où le spectateur ne \ ient pas chercher de la rhétorique, mais des émotions et des enseignements.
M. Hugo, d’ailleurs, a donné tort à sa poésie par la surabondance avec laquelle il en a laissé déborder les Ilots. Im pièce n’est qu’une succession de longs soliloques; chaque personnage s’emparant a son tour de la parole pour faire briller son éloquence pendant dix minutes ou un quart d’heure, tout au moins. Le premier éblouissement passé, le premier prestige évanoui , on prend ces redondances en peur et en ennui , comme ces insupportables bavards dont la conversation est un supplice , et qui peuvent dire impunément, sans que personne les
admire ou les réfute, les plus belles choses ou les plus grandes niaiseries du monde.
En somme, c’est la un échec, un échec comme Mûrir Tudor , un échec plus rude qn’ slngela. Quelques beaux vers, ça et la semés, ne prévaudront pas contre l’irrésistible langueur dont le spectateur est saisi en les attendant. Nous n’avons jamais vu. a pareille épreuve , se révéler tant d'impatiences et de mécontentements. La fwmic jeunesse elle-même, les prétoriens du parterre , les disciples dont les loges étaient peuplées , glacés dans leur enthousiasme, et paralysés dans leurs sympathies, ne protégeaient qu’imparfaitement l’œuvre nouvelle. Que deviendra-t-elle devant le public indifférent et railleur y
Bcauvallct et Gcffroy (Job etOlbert) ont fait de leu i mieux, et nous cil disons autant de Ligier (Barberousse), sur les épaules duquel pèsent les monologues les plus énormes. Quant a Mme Mélingue, elle a justifié, sinon les procédés cavaliers de M. Hugo envers Mlle Maxime . du moins la décision qui appelle une héroïne de F Ambigu h prendre rang parmi les sociétaires du Théâtre-Français.
Arrivée de remoereur Frédéric Barberousse.