A M. ADOLPHE DUMAS
Nous publions la lettre suivante adressée par notre collaborateur, M. Poujoulal, à M. Adolphe Dumas, l’auteur de Mademoiselle de La Vallière. Le jeune et religieux pèlerin d’Orient, l'ami et le compagnon de l’illustre historien des Croisades a été touché de trouver dans une œuvre de théâtre une haute pensée de morale. C’est a ce sentiment que nous devons cette lettre toute littéraire, expression vive et touchante des vœux de l'amitié. La nécessité de régénérer l’art dramatique a inspiré a M. Poujoulat des idees élevées que tous les nobles esprits partageront :
Mon cher ami ,
Mes goûts et mes habitudes, vous le savez, me rapprochent peu du théâtre. Quoique depuis dix-sept ans nous nous connaissions et nous nous aimions, je n’ai appris d’abord votre premier succès dramatique que par son
retentissement dans la presse. Vous avez voulu ensuite que je visse votre œuvre; je l’ai vue, el je vous dois compte de quelques idées qui me sont venues a l’esprit après avoir assisté a une représentation de Mademoiselle de la Val Hère.
Je ne vous écris pas pour vous parler de votre ouvrage, mon cher ami; assez d’autres l’ont jugé, loué, critiqué. En ma qualité d’homme qui cultive l’histoire, je vous en veux d'en avoir fait bon marché; la poésie est une belle chose, mais l’histoire est aussi une muse; et pourquoi donc, poète, vous avisez-vous de bouder la muse des souvenirs? Malgré ce gros délit littéraire, on vous applaudi! tous les soirs; la raison de ce succès, c’est «pie vous avez peint avec vérité quelque chose du cœur humain. Les trois quarts de ceux qui écoutent votre drame sont peu au courant du siècle de Louis XIV, de la cour du grand roi el des convenances de Versailles; mais tous
ceux qui arrivent là portent dans leur aine la mesure des sentimens humains; ils vous comprennent, quand vous retracez des caractères, quand vous flagellez des vices, quand vous exprimez les délicatesses ou les douloureux mécomptes du cœur. Sans la vérité de l’histoire et des mœurs, toute œuvre , quelque puisse être l’éclat de sa forme, est imparfaite; pourtant, dans les lettres et les arts, la vérité la plus haute, c’est celle de la peinture des sentimens. L’Europe a admiré les poèmes de lord llyron sur l’Orient; j’ai lu la Fiancée d’Abydos et le Corsaire aux bords de lTlellespon t et au milieu de l’archipel de la Grèce; je n’ai rien rencontré en Orient de pareil aux personnages mis en scène par le poète anglais et aux mœurs qu’il a décrites. Tous les voyageurs ont pu faire la même observation, et cependant ces poèmes de Bvron seront toujours lus. Vous devinez pourquoi? c’est qu’il a peint avec une frappante vérité un côté du cœur humain, le côté violent, le côté noir, et cela a suffi pour faire oublier l’inexactitude deses tableaux de mœurs. \vant tout, c’est par la vérité dans la peinture de Lame humaine qu’on est grand écrivain, grand poète, grand artiste.
Les critiques, qui se montrent gardiens fidèles de la morale religieuse et des souvenirs vénérables, vous ont reproché d’avoir mis en scène Bossuet. Je suis de leur avis; si vous m’aviez demandé mon opinion sur la créa tion de ce rôle, je vous aurais prié de laisser dans son sanctuaire la grande figure de l’évêque de Meaux. Mais puisque vous avez donné à Bossuet une place dans votre drame, je vous remercie de l’avoir fait apparaître avec l’imposante gravité de son caractère, de l’avoir fait accepter comme le représentant du devoir sévère et de la menace religieuse, comme le ministre de celui qui parle plus haut que les rois et qui les juge. Depuis cinquante ans, les auteurs dramatiques nous ont accoutumés à un si profond mépris de notre foi , que, dans votre pièce, l’intervention si chrétienne de Bossuet entre la passion d’un prince et le repentir d’une femme, est un progrès religieux.
J’arrive au sujet de ma lettre. Il y a maintenant en France deux puissans moyens d’action sur les masses : la presse et le théâtre. La presse, cette grande souveraine des âges nouveaux, a bu jusqu’à l’ivresse dans la coupe de son pouvoir; elle a plus d’une fois perdu la raison et s’est précipitée en bacchante dans le monde des idées; elle a besoin de se relever, de s’ennoblir, sous peine de voir son crédit se perdre dans l’esprit des peuples. Cette réforme salutaire s’accomplira dans la presse, qui doit vivre pour l'honneur, la liberté et le génie de notre pays; elle est déjà commencée, elle s’achèvera. Pourquoi le théâtre, ce moyen magnifique d’impressionner les multitudes, de leur faire aimer ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui est grand, resterait-il dans les régions immondes? Pourquoi cette vaste scène où peuvent se dérouler les espérances, les joies, les misères, toutes les péripéties de la vie humaine, nejleviendrait-elle point une tribune d’où partiraient d’utiles enseignemens? Le paganisme estaffacéde la terre, et le théâtre demeure payen! les dieux sont morts, et l’immoral Térence revit toujours parmi nous!
Quand donc disparaîtra cette vieille friperie d’immoralités qu’on aurait dû rejeter, comme les impurs lambeaux d’une société qui n’est plus? Oh! ce n’est point à tort que notre susceptibilité religieuse s’offense de voir sur le théâtre tel qu’on nous l’a fait, les images et les renommées augustes de la foi chrétienne ; les saintes choses ne doivent pas franchir l’enceinte des lieux souillés. Si vous voulez introduire sur la scène l’élément religieux, purifiez d’abord le théâtre; commencez par en faire une école de morale et d’honneur; soyez les conducteurs et non pas les courtisans des multitudes; parlez de leurs devoirs un peu plus que de leurs droits; peignezleur la vertu avec des traits suaves, faites-leur respirer l’air des hauts lieux ; apprenez-leur à ne pas enfermer la vie dans le cercle étroit et monotone des intérêts fugitifs: et dans ce siècle sans enthousiasme ressuscitez l’enthousiasme pour le bien, le dévouement, la gloire.
Voilà, mon cher ami, la tâche que vous devez entreprendre; voilà la mission dont il faut charger votre jeune muse dramatique, si pure dans ses élans, si loyale dans ses intentions. Le public ne connaît que votre œuvre, mais moi je connais votre cœur. Vous souvient-il de nos longues promenades d’autrefois, remplies de douces causeries et de délicieuses confidences sur nos obscurs travaux et nos vives espérances? Nos cœurs battaient poulies grandes choses, nous plongions dans l’avenir des regards ardens , et nous souhaitions qu’un peu de bien marquât notre passage chez les hommes. Depuis ce temps, mes pérégrinations d'Orient et la différence de nos voies m’ont trop souvent éloigné de vous; aujourd’hui je vous retrouve, et si tous mes vœux pour votre destinée littéraire ne sont pas encore remplis, du moins je puis voir avec bonheur que votre ame chaude et poétique est restée noble et religieuse, et je puis entrevoir aussi la palme qui attend votre courageuse persévérance.
Nous sommes dans un temps de reconstruction morale ; mêlons-nous à l’œuvre de réparation partout où la Providence nous place. L’art est pur et religieux de sa nature; il est une réminiscence d’un monde supérieur au monde où nous sommes, une imitation, une ombre des formes éternelles , un son des divines harmonies : dégageons-le de la boue de la terre , rendons-le il la virginale splendeur deson origine. Comprenons l’art comme le comprenaient les grands esprits de l’Inde, de l’Egypte et de la Grèce, comme le comprenait surtout la nation des Hébreux, cette nation prophétique. Mettez donc votre talent au service d’une régénération de l’art dramatique, mon cher ami ; soyez le poète d’un âge meilleur pour la scène française : il y a là de la gloire à gagner, gloire solide, car elle sera fondée sur l’estime des gens de bien.
On pourrait faire un livre sur cette question ; je ne vous écris qu’une lettre rapide. Je me borne à vous montrer du doigt une belle étoile qui brille dans le ciel de la poésie, et je vous dis : suivez-la !
Tout à vous comme autrefois, comme toujours.
Paris , le Ier juin 1843.
LES BEAI X- ARTS.
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pans un brillant salon du faubourg Saint-Germain, où était dressé un théâtre de société, se trouvait réuni, la semaine dernière, un public choisi d artistes, de littérateurs et de gens du monde. Ce n'était point pour assister a la représentation de quelque proverbe de Carmontel ou de Leclercq, ou bien dequelque sentimental vaudeville du Gymnase, joué par des amateurs néophytes: Hncendio di Babilonia , opéra séria , tel était le titre pompeux de l’œuvre importante qu’on allait écouter. Mais rassurez- vous. Malgré cette mélodramatique annonce , il ne s’agissait tout simplement que d’une charmante bouffonnerie du meilleur goût.
La critique dramatique s’est souvent attaquée a cer¬
taines banalités et redites, a certains abus des libretti et meme des opéras italiens. C’était une caricature de ce genre qu’on allait mettre en action.
D’abord, le poème, qui n’a aucun rapport avec le litre emphatique dont on l’a affuble, sous la plume spirituelle de M. Allard, scintille en mauvais italien fran¬
cisé, de mille traits fins dont La-propos a été parfaite¬
ment saisi.
La fable n’est autre chose qu’un tyran, ingénieusement nommé Ferocino, épris d’une beauté auprès de laquelle il redoute un rival. Celui-ci survient déguisé en pèlerin et reconnaît bientôt celle qu’il aime dans la belle Clorinda que Ferocino veut épouser. Les deux rivaux en viennent aux mains. L’infortunée defrisata sconsolala a perdu la raison, lorsque son amant, vainqueur du tyran, se fait reconnaître ; tout a coup celui-ci , qui a été mal tué, reparaît, mais c’est pour bénir l’union de Clorinda et de son odieux rival dont il devient le meilleur ami.
Sur cette amusante absurdité, M. de Feltrc a composé une charmante musique dont l’esprit et la verve artistejnent dirigés, rehaussent, sous les plus grotesques apparences, un mérite réel , un charme et une grâce extrêmes.
La composition musicale et les virtuoses chargés de l’interpréter constituent le côté sérieusement artistique de cette joviale plaisanterie. Pour cette représentation, madame Damoreau et M. Ponchard s’étaient réunis a un célèbre amateur, M. du Tillet, dont les salons de Paris ont applaudi la belle voix de basse et l’excellente méthode. Le rôle de Ferocino rehaussé encore par son sangfroid et le caractère sévère de son talent, a été pour M. du Tilllet un véritable triomphe.
Le premier air, que précède une introduction interminable, pendant laquelle il essaie vainement de commencer, est d’une composition piquante dont il fait ressortir l’originalité.
Une très-jolie barcarolle d’un gondolier, tout aussi inattendu qu’un gondolier d’opéra-comique , annonce l’entrée d’un pèlerin qui, dans la personne de Ponchard, répond en chantant a merveille trois couplets d’un sens très-évasif a ce seigneur qui lui demande son nom. Bien de plus comique que cette scène. Madame Damoreau , chargée du personnage de Clorinda, est venue ensuite
procéder a la reconnaissance de son amant par un air qu’elle a chanté comme elle seule peut chanter.
Le duo de défi des deux rivaux est plein de vigueur et renferme des motifs aussi distingués que bien travaillés. La scène de folie de la prima donna est, on peut le dire, d’un genre fort nouveau et qui se prête tout u fait aux merveilles d'agilité de la cantatrice. Dans son extase elle imagine de chanter un duo avec un rossignol dont elle imite tous les trilles, toutes les roulades Bientôt Feutrée triomphale du vainqueur, majestueusement entouré de quatre Turcs, amène un dénoûmenl que le crescendo du plaisir et de la gaieté a fait accueillit d’une triple salve d’applaudissements.
Un goût exquis en tout, les convenances les plus élégantes ont fait un petit chef-d’œuvre de cette plaisanterie. M. de Feltre, dont on a applaudi autrefois à l'Opéra-Comique le Fils du prince a déployé autant de (aient que de finesse et d’esprit d’observation dans celle jolie musique. C’était, il faut l’avouer, quelque chose de princier que madame Damoreau apprenant, ainsi que Ponchard, un ouvrage entier destiné à n’avoir qu’une seule représentation. Le succès de ces deux artistes a été complet . C’était pour eux la condition la plus propice que le théâtre dans un salon , avec un piano pour orchestre. M. du Tillet s’est tenu â la hauteur de ce redoutable entourage. On ne chante pas plus purement, plus élégamment. Il est â désirer que celte charmante blueltc vienne varier l’hiver prochain le répertoire du Théâtre- Italien. La tentative faite dans celte voie avec la P rom ne laisse aucun doute sur le succès de celle vive et spirituelle partition.