Première Partie
a ville de Salonique (l’ancienne Thessaloniquc) est divisée en deux parties par une grande rue qui s’étend de l’est % l’ouest parallèlement ’a la mer, et qui n’esl autre chose que le prolongement de la grande voie romaine qui traversait l’Epire et la Macédoine et qui portait le nom de Via Egnatia (I ) ; a chacune des extrémités de celle rue se voient encore les débris d’un arc de triomphe antique ; celui du couchant est enclavé dans les murailles, il sert aujourd’hui de porte a la ville. Tout le monument est bâti en grandes pierres de taille et orné, sans profusion , de sculptures qui rappellent la bonne époque de l’architecture romaine.
QuoiqueThessaloniquo ait été du temps des successeurs d’Alexandre une des villes importantes de la Macédoine, (die n’offre aux yeux des antiquaires aucun monument qui puisse être regardé comme ayant appartenu a celle époque. Du petit bourg de Therma, Cassandre, lils d’Anlipater, avait fait une ville importante â laquelle il donna le nom de sa femme Thessalonique. La situation avantalageuse de celle ville au fond d’un golfe profond, attira bientôt dans scs murs le commerce de toute la Macédoine.
(t) St» ah. VIII, 622.
Pendant que les grandes villes, Héraclée, Edessc, Pella la capitale, subissant le malheur des temps, rentraient peu â peu dans l’oubli et le néant , Thessaloniquc, adoptée par les Romains et par les empereurs de Byzance, parvenait au plus haut degré de puissance. Elle est en Macédoine ce que Smyrne est en Asie, ce qu’Alger est en Afrique. Ces trois villes qui ont eu des destinées semblables, ont aussi une position analogue. Assises sur le penchant d’une montagne qui regarde la mer , elles semblent tendre les bras aux vaisseaux qui fréquentent ces parages.
Toutes ces villes qui peuplaient les rivages du golfe Thermaïque, nommé aussi golfe de Salonique, sont venues se fondre dans la nouvelle capitale de la Macédoine. Thessalonique, trois fois assiégée et conquise, trouverait encore aujourd’hui dans le commerce, les éléments d’une prospérité nouvelle ; mais soumise à un gouvernement qui depuis quelques années s’est jeté dans l’absurde système du monopole, elle dépérit de jour en jour et bientôt d’autres ruines vont couvrir de leurs décombres les ruines déjà accumulées dans son enceinte. Aussi, l’antiquaire attiré par un nom aussi célèbre s’arrête-t-il avec tristesse devant le seul monument qui soit antérieur à l’établissement du christianisme. L’arc de triomphe de l’ouest n’a qu’une seule arche; on l’appelait autrefois porte de Rome, parce qu’elle regardait l’Italie; aujourd’hui on l’appelle porte du Vardar, du nom du fleuve voisin. Les constructions modernes élevées devant
ce monument cachent presque toute la façade, et les incendies allumés a différentes époques ont ruiné la majeure partie des sculptures.
Aujourd’hui toute la façade occidentale est couverte d’un épais badigeon, il faut un examen attentif pour reconnaître un monument romain d’une construction remarquable.
L’inscription grecque placée sur la face intérieure d’un des pieds-droits donne des noms de magistrats, mais n'apprend rien sur l’époque où cet édifice fut construit. Les antiquaires qui le regardent comme remontant a l’époque de Paul-Émile et comme bâti en souvenir de la bataille de Philippi , avancent un fait qui n’est pas impossible quoique dénué de toute preuve historique.
La rue qui traverse la ville est tracée presque en ligne droite, adroite et a gauche on remarque un certain nombre de mosquées dont quelques-unes ne sont autre chose que des églises byzantines converties en temples musulmans ; c’est sous ce rapport queSalonique mérite surtout sa célébrité, car on y remarque une multitude d’églises dont quelques-unes sont du plus grand intérêt. La plupart de ces édifices portent des inscriptions et des dates qui fixent d’une manière précise l’état de l’art byzantin a une époque déterminée. 11 nous suffira de citer l’église de Sainte-Sophie, bâtie par Justinien, celle de Saint- Demetrius; l’église de la Vierge, et la Rotonde que, par une erreur assez grave, les voyageurs qui ont visité Thessalonique ont signalée comme un ancien temple* dédié aux Cabires. Ce monument ne remonte pas au delà du règne de Constantin, et par sa construction et parles peintures en mosaïque qui le décorent; il doit être regardé comme une des plus intéressantes églises de l’Orient.
Lu peu plus au nord de la Rotonde on voit encore un débris de portique dont l’entablement est surmonté de statues engagées dans des pilastres et soutenant un second entablement. La sculpture des chapiteaux des colonnes est très-médiocre et les statues ne sont pas, comme l’ont dit quelques voyageurs, prises de monuments plus parfaits et plus anciens, mais toute cette architecture porte le caractère de l’époque automne.
Les empereurs ornèrent Salonique de monuments nombreux, mais qui tous ont disparu dans les sièges que la ville a soufferts.
Sous le règne de Théodose, la majeure partie des citoyens de la ville ayant pris parti dans une querelle des cochers du cirque, l’empereur profita d’un jour de courses pour faire massacrer sans pitié tous les assistants.
Quelques années plus tard Thessalonique fut prise par les pirates arabes, puis par les pirates normands, sous la conduite de Guillaume, roi de Sicile, qui surpassèrent encore les Arabes en cruauté et en barbarie. Les temples, les tombeaux furent détruits, et les habitants éprouvèrent les ti aitements les plus cruels que put jamais inventer la férocité la plus raffinée. Les vainqueurs attachaient ensemble les moines et les femmes, dépouillés de leurs habits, et n’offraient a cette foule misérable que les aliments les plus immondes ; ils se faisaient un jeu d’exercer sur leui s victimes les plus durs traitements, et les plaintes
arrachées a la vertu des malheureuses filles de Thessalonique ne servaient qu’à exciter l’ hilarité des féroces vainqueurs.
Plus tard , elle fut soumise aux Vénitiens qui ne gardèrent la ville que peu de temps ; puis vinrent les Turcs qui, sous la conduite de Mourad 1er, s’emparèrent de Thessalonique et égalèrent presque les horreurs dis pirates normands.
L’église de Sainl-Deraclrius, qui renfermait une source miraculeuse d’huile sainte, fut convertie en mosquée: le tombeau du saint fut ouvert et la source mystérieuse anéantie ; presque toutes les autres églises furent converties en mosquées , c’est ce qui sauva ces monuments d’une destruction complète.
A l’extrémité orientale de la rue Eguatia se voient les ruines d'un second arc de triomphe, monument de l'époque byzantine, qui indique le passage des anciennes murailles en cet endroit ; il est distant des murs actuels d’environ cinq cents mètres.
Tout le terrain compris entre les murs et cet édifice était extra muras du temps des Romains, \ussi dans cette partie du quartier qu’on appelle aujourd’hui Ca lama ri (des mots grecs Katijpxpix, beau quartier) était-elle consacrée aux sépultures selon l’usage usité dans toutes les villes antiques.
L’arc de triomphe tel qu’il existe aujourd’hui est trop ruiné pour qu’on puisse se faire une idée exacte de son ancienne ordonnance; il est bâti en briques et revêtu de dalles de marbre et de nombreux bas-reliefs presque tous effacés par les incendies et les outrages des passants ; le style de la sculpture est des |>lus médiocres et indique un ouvrage du siècle de Constantin : c’est d’ailleurs l’opinion généralement adoptée, que cet édifice fut élevé en l’honneur du fondateur de Constantinople; il n’y a cependant aucune inscription , aucun document authentique qui confirme ce fait.
En se rendant sur la cote d’ Asie-Min cure pour transporter la commission scientifique envoyée en Orient par M. le ministre de l’intérieur, la corvette F Expéditive avait reçu l’ordre de relâcher a Salonique pour procéder à l’enlèvement d’un sarcophage antique découvert dans l’enceinte même de la ville.
Quoiqu’il fût connu depuis plusieurs années , ce monument n’avait pas excité tout l’intérêt qu’il mérite, et était resté presque ignoré parce que le propriétaire n’avait pas pris soin de»faire dégager les faces des terres qui l’entouraient, et jusqu’à l’année dernière, tout le monde ignorait qu’il fût couvert de sculptures trèsremarquables.
Mais lorsque ces sculptures furent mises au jour, le bruit de cette découverte se répandit dans plusieurs villes de l’Orient, et les consuls étrangers s’en disputèrent la possession pour les musées de leurs capitales.
On vint de Constantinople pour contempler un monument qui, par sa parfaite conservation, semblait sortir à peine de l’atelier du sculpteur. Sur ces entrefaites , le consul de France, M. Gillet, sans perdre de temps, lit l’acquisition de ce monument qu’il s’empressa d’offrir au roi.
L i:S BE\UX-.\RTS.
Lorsque la commission arriva à Salonique, l’émotion produite par celte découverte n’était pas encore calmée , chacun prétendait avoir des droits sur ce monument , et ces prétentions donnaient lieu a des récriminations assez vives entre plusieurs consuls. Ou ne doit pas s’étonner de cela , car après vingt siècles de guerres, d’incendies et de pillages , le sol de la Grèce a été presque entièrement dépouillé des monuments qui le rendaient célèbre. Ge fut pendant longtemps la seule source où puisèrent les Romains pour orner leurs musées, et plus tard les luttes acharnées dont ce pays fut le théâtre ne laissèrent d’espoir aux antiquaires que dans les monuments cachés au-dessous du sol, et abrités ainsi des outrages de l’ignorance.
Si les Romains dépouillèrent a l’envi la Grèce de ses monuments les plus célèbres, ils semèrent en quelque sorte pour l’avenir, et remplacèrent par des œuvres de l’école romaine les chefs-d’œuvre qu'ils enlevaient. Sous l’empire byzantin, les œuvres de sculpture devinrent •le plus en plus rares, et enlin sous la domination turque, depuis quatre siècles, on n’est occupé qu’à détruire. Aussi la découverte d’un objet d’art dans ces contrées est-elle pour les hommes qui cultivent les lettres et les arts un événement majeur auquel la diplomatie même ne reste pas étrangère.
\ Smyrne, à Constantinople, à Salonique, il n’était question que de la découverte de ce monument, et . chose curieuse, tous ceux qui le convoitaient avec tant d'ardeur Lavaient foulé aux pieds pendant six ans sans daigner le regarder’. Le propriétaire l’avait offert à tous les
consuls sans qu’aucun d’eux voulût donner une réponse;ce n’est que lorsque AI. Gillet manifesta l’intention d’acquérir ce monumentque les prétentions s’éveillèrent, qu’on regarda de près le tombeau, et qu’on s’aperçut qu’il était orné de sculptures précieuses, comme ait . comme école et comme monument historique.
Lorsque la commission arriva à Salonique , on avait presque oublié les circonstances de la découverte ; les fouilles avaient mis il découvert le grand sarcophage et deux plus petits, plus une inscription sur une dalle séparée ; cette inscription était relative:! la famille Poppia. On croyait généralement que l’inscription appartenait au grand sarcophage, ce qui eût compliqué singulièrement la question historique, car les lettres sont d’un caractère qui est évidemment du troisième siècle de 1ère chrétienne. Un document que nous avons retrouvé rappelle toutes les circonstances de la découverte et fait connaître le véritable étal des choses.
Le tombeau fut trouvé en 1837. À cette époque., comme nous l’avons dit, le propriétaire turc habitant l’intérieur de la ville proposa à plusieurs consuls de vendre ce monument ; il s’adressa a M. Guys, consul de France, qui envoya au chargé d’affaires de France à Constantinople, une note a ce sujet, et demanda en même temps des ordres pour agir ; mais les documents qu’envoyait le consul étaient trop insuffisants pour qu’on pût statuer sur le mérite du monument.
Chaules Te xi eu.
( La suite ii la prochaine livraison. )
— Sérieusement , Rodolphe, lu ferais mieux de rentrer sagement chez toi, au lieu de te préoccuper de ce nouveau bal, aprèsdeux nuits de veille et de fatigue. Tu le tueras a un pareil métier.
— Oh ! je dors le jour, répondit Rodolphe.
— Oui , tu as bien dormi depuis ce malin , a courir «liez toutes les bouquetières de Paris pour te procurer un bouquet de (leurs... impossibles. Tu n’as pas hérité de Panneau de Gvgès, on sait de (es nouvelles.
— Eh bien ! je dormirai demain.
— Mais cela n’effacera pas pour ce soir ta pâleur mortelle, et les marbrures de les lèvres, et....
— Ah ! brisons l'a, interrompit Rodolphe. Quelle diabolique insistance mets-tu à me sermoner ? Va dormir si tu veux. Moi j’aime la danse, l’aspect d’une fête, et je parie que celle de ce soir sera délicieuse.
— Il est sûr que madame de Marlelle, à en juger par N0S £™ces habituelles et le goût exquis qui préside à sa toilette, doit faire a merveille les honneurs d’un salon. Urcest la première fois qu’on dansera chez elle, quoique son veuvage ait déjà deux années de date* et précédemment la farouche misanthropie de son vieux mari y mettait bon ordre. Elle est vraiment fort jolie madame de Martelle.
t.es derniers mots furent prononcés d’un ton de pro¬
vocation évident pour obtenir une réponse catégorique et surprendre peut-être une conlidencc. Mais Rodolphe n eut pas I air d y faire attention , et se levant de table précipitamment : — Allons, dit-il , pour nous retirer de meilleure heure il faut arriver des premiers. Je le quitte, j — Garçon ! faites avancer un cabriolet. Adieu donc. Albert. A ce soir.
— A ce soir... Mi ! Rodolphe !
— Que veux-tu ?
— Ecoute donc... Si tu mettais un peu de rouge ?
— Que l’enfer te confonde avec tes quolibets. Bonsoir !
Les salons étaient pourtant encombrés déjà quand Rodolphe arriva au bal, et il lui fallut près d’un quart d heure pour se frayer accès jusqu’auprès de madame de Marlelle. Jamais celle-ci , par sa parure , n’avait mieux jusli lié sa réputation d élégance et de bon goût. Lue simple robe de gaze sans broderie , agrafée sur les épaules par deux camées blancs , une longue ceinture de satin sur laquelle se distinguait à peine le dessin d une grecque nuancée d’un bleu imperceptible, et pour boucles d’oreilles deux opales montées à jour, c'était tout, avec une couronne en verveine naturelle soutenue par deux bandeaux massifs de cheveux noirs et lustrés. Mais la fraîcheur de son teint, l’éclat de ses regards, le son mélodieux de sa voix corrigeaient bien la sobriété presque élégiaque de son costume , et tous les cavaliers, en réclamant l'honneur d’ouvrir un quadrille avec la jolie veuve, cédaient bien moins aux lois de l’étiquette qu'à l’entraînement du plaisir.
Jeune et fort riche, madame de Marlelle aurait pu choisir entre les plus brillants partis pour doubler sa fortune, ou couronner, en la partageant, quelque amour modeste et dévoué : mais la plupart de ses amis hésitaient a croire qu’elle songeât a sacrifier sa liberté aux chances d’un nouvel hymen ; et la pénétration de son esprit , le caractère décidé dont elle avait mainte fois donné des preuves , devaient , disait-on , la préserver mieux qu’une autre d’une passion irréfléchie.
Ce fut pourtant avec un sourire particulier qu’elle accueillit le profond salut de Rodolphe qui semblait balbutier en meme temps une formule d’invitation. Mais avant même qu’il l’eût nettement articulée, madame de Marlelle lui dit avec le ton du reproche • — Ah ! ce ne sera que la septième à présent.
— Je tuerai le temps, madame, dit Rodolphe.... Le parfum de cette verveine est d’une suavité.
— Et mon bouquet n’aura-t-il pas une part du compliment? Voyez quel riche mélange de couleurs. J’ai le droit de le vanter, c’est un cadeau ; j’en ai reçu trois a la fois.
— Votre choix a pu rester longtemps en suspens?
— Mais non ; j’ai pris le parti de les porter l’un après l’autre; le premier a reçu déjasa démission. Ignorant de quelles mains ils me viennent, j’espère ainsi ne pas me compromettre. Je crois pourtant... oui, voilà celui qui me plaît davantage, ajouta-t-elle en baissant la voix.
Rodolphe avait commencé par rougir, puis il s’était mordu la lèvre, puis son visage s’épanouissait de nouveau, quand madame do Marlelle dut avoir recours à ses tablettes de bal pour régler les droits de deux prétendants en conflit au sujet de la contredanse dont l'orchestre donnait le signal.
Rodolphe, après avoir salué quelques connaissances , passa dans le salon de jeu oii il trouva Albert, son ami, engagé dans une grosse partie de bouillotte. Il s’assit derrière lui, et demeura plus d’une heure a suivre obstinément le jet des cartes et les chances alternatives de chaque joueur. A la fin il se lassa de ce spectacle et il sentit le besoin de secouer l’engourdissement qui peu à peu s’était emparé de ses sens. En rentrant dans le bal , fort impatient de voir arriver son tour de danser avec la maîtresse du logis, il lui arriva de se considérer dans une glace, et il se trouva en cet instant si abattu, si jaune, si défait, qu’il sortit à la hâte du grand salon pour se soustraire au rayonnement des bougies et chercher un air plus frais h respirer.
L’appartement de madame de Marlelle faisait partie d’un beau mais ancien hôtel du faubourg Saint-Honoré. C’est assez dire que la distribution n’en était pas circonscrite, rapelissée , étriquée comme celle de nos logements modernes. Ainsi sa chambre à coucher aurait fort bien pu passer pour un de nos salons les plus spacieux, n’eut été une large et profonde alcôve , jadis pourvue sans doute d’un de ces vieux lits à estrade et à baldaquins étoffés. Pour dissimuler a l’œil ce grand vide, madame de Marlelle avait fait draper tout le pourtour en damas ponceau , et l’on avait agencé assez adroitement au centre l’élégante tenture en mousseline de sa cou¬
chette d’érable décorée de petits bronzes dorés. Mais il n’en restait pas moins de chaque côté deux espaces libres, deux réduits un peu sombres , garnis seulement de quelques tabourets bas qu’on appelle des X, d’une étoffe assortie à la couleur des rideaux.
Ce fut dans cette chambre que Rodolphe se réfugia. Deux jeunes gens seulement étaient assis sur un sofa et causaient à voix basse. Rodolphe s’approcha du feu. Le feu l’assoupit encore davantage. Son chapeau échappa à ses doigts engourdis, il voulut s’en débarrasser et l’alla poser sur un des X solitaires de l’alcôve. 11 revenait sur ses pas quand une pensée inattendue, une influence magnétique peut-être, le retint malgré lui, et de réflexion en réflexion , un charme secret finit par Y enchaîner à la même place. Bref, sa profonde rêverie devenant la complice de la fatigue qui l’accablait, il s’assit machinalement dans l’angle de celte impasse, où il ne tarda pas à s’endormir complètement , en poursuivant dans le pays des chimères l'idéale vision qui l’avait fasciné....
— Rodolphe! Rodolphe!.... tel est l’appel que lit bientôt entendre à la porte de la chambre à coucher l’ami Albert que nous avons laissé s’escrimant à la bouillotte contre la fortune rebelle. Ayant perdu tout son argent, il s’était mis en quête de Rodolphe pour recourir à sa bourse afin de tenter une lutte nouvelle. Mais partout il avait perdu ses pas , et sa dernière évocation fut aussi infructueuse que les autres. Il ne vit personne dans la chambre où régnait un profond silence, et quand même il eût été guidé jusque là par un vague soupçon, il est douteux qu’un examen plus attentif des localités lui eût révélé la retraite du dormeur mystérieux ; car celuici , par un de ces mouvements instinctifs des gens endormis , avait avancé devant lui . pour se garantir apparemment d’un rayon de lumière importun , l’un des vastes plis des lourds rideaux agrafés au mur au-dessus de sa tête par une riche patère. Albert, dès lors persuadé que Rodolphe, vaincu par la lassitude, avait quitté la fête, se détermina à en faire autant , et descendit l’escalier de l’hôtel quatre à quatre en s’efforçant de prendre gaiement son parti de la perte assez considérable qu’il venait d'essuyer au jeu.
Cependant les valses et les quadrilles s’étaient succédé sans relâche et l’orchestre déjà préludait à la contredanse si gracieusement octroyée à Rodolphe par madame de Marlelle. — Etrange mystère de la sympathie ! Jamais peut-être Rodolphe n’avait été plus empressé, plus galant auprès de l’aimable veuve, et celle-ci jamais n’avait écouté ses protestations d’un air plus affable ni avec un sourire plus encourageant. Mais hélas ! tout cela se passait dans l’empire des songes , tandis que la réalité donnait à ces décevantes illusions le plus cruel démenti. L’aimable veuve avait patienté quelques secondes , cl même clic affectait de respirer avec une minauderie charmante son élégant bouquet dont l’origine avait cessé d’être un problème pour elle. Mais quand tous les danseurs curent pris leur place, quand madame deMartelle se vit assiégée par trois ou quatre postulants qui réclamaient l'honneur de suppléer le cavalier absent, on la vit, im-
puissante a dissimuler son dépit , froisser les pauvres fleurs au point de ternir la mate blancheur de ses gants, et elle éconduisit tout le monde par ces mots: « Pardon, messieurs, je désire prendre un moment de repos. »
Le fait est que loin de se tenir parole, madame de Martelle employa ce court loisir a passer en revue sa société sous le prétexte de s’assurer que tout le monde s’amusait autant qu’elle, et après avoir circulé partout, jusqu’il l’office, où elle demanda, au lieu d’une glace, un grand verre d’eau pure, elle rentra dans le bal plus animée, plus souriante encore qu’auparavant , et son troisième bouquet éclatant de fraîcheur a la main.
Ce petit détail échappa naturellement a la plupart des assistants , mais il fut remarqué spécialement par un grand jeune homme, M. Léon Dercillac, qui avait aussi invité madame de Martelle , et qui n’avait pu réprimer un mouvement de dépit quand celle-ci lui avait répondu: <i Monsieur, votre tour ne viendra qu’après celui de VI. Rodolphe Charvièrc, ce sera la huitième. » Or Léon Dercillac , parfaitement éveillé , calculait que son tour était arrivé , et pourtant il n’avait pas vu Rodolphe profiter de ses droits. Il hésitait donc a solliciter de nouveau madame de Martelle , quand celle-ci l’accostant a l’improviste: — Monsieur Dercillac , lui dit-elle, vous êtes le premier inscrit. — Mille grâces, madame! souffrez donc que je donne le signal aux musiciens.
Léon fut ravi de la gaieté, de l'aménité de madame de Martelle; il lui adressa a voix basse les compliments les plus expressifs, qu’elle reçut sans manifester ni courroux ni surprise, et c’en fut assez pour persuader a M. Dercillac qu’il avait conquis une faveur briguée depuis plus d’un an par des empressements fort assidus mais tout à fait stériles jusqu’à ce jour. Il fut rayonnant tout le reste de la soirée , et ce ne fut qu’en voyant les plus intimes amis de madame de Martelle prendre congé d’elle qu’il songea à réclamer son paletot et à se retirer, si bien qu’on ferma les portes derrière lui.
Dès qu’elle fut seule , madame de Martelle appela sa femme de chambre, se fit décoiffer , prit de l’humeur de ce qu’elle allait trop lentement au gré de son impatience, et la renvoya bientôt avec injonction de n’entrer le lendemain chez elle qu’au signal de sa sonnette. Et puis elle se coucha en appelant de tous ses vœux le bienfait du sommeil. Mais, soit excitation nerveuse, soit préoccupation d’esprit, l’immobilité ne lui procura que cet engourdissement corporel qui est au repos absolu ce qu’est le crépuscule à la nuit , façon d’être indécise , où l’âme ne perçoit rien que de vague et de confus , tandis qu’un ou deux sens acquièrent quelquefois une vitalité plus intense et plus délicate. C’est ainsi que madame de Martelle , dont l’esprit s’était engagé dans un dédale de réflexions, crut bientôt distinguer, dans le profond silence qui régnait autour d’elle, un frémissement imperceptible, régulier, alternatif, mais sans pouvoir se rendre compte ni de son point de départ , ni de sa cause matérielle. La pendule avait été arrêtée le matin. La mèche de la veilleuse brûlait paisiblement sans aucune de ces crépitations qui résultent parfois de la combustion. Le moindre courant d’air aurait produit un effet plus mar¬
qué et non l’espèce de balancement symétrique qui intriguait madame de Martelle. Enfin elle se persuada que son oreille était le jouet d’une illusion et chanta brusquement de position pour conjurer le sortilège nocturne. Bientôt en effet elle n’entendit plus rien et finit par s’endormir...
Mais ce fut d’un sommeil fiévreux et traversé par mille rêves bizarres , comme cela arrive fréquemment à la suite d’une veille prolongée dans l’agitation et le plaisir. Tout à coup elle se réveilla en sursaut, et l’idée lui vint qu’une commotion extérieure en avait seule été cause. Elle prêta l’oreille et fut soudainement frappée de ce bruit sourd et saccadé qui déjà avait provoqué sa surprise. Mais cette fois , sans se laisser abuser par des interprétations erronées, elle ne put méconnaître le bruit naturel de la respiration d’un être vivant, et se levant sur son séant d’un bond convulsif : — Il y a donc quelqu’un ici ! s’écria-t-elle d’une voix étouffée.
Au même instant, et par suite du brusque mouvement de madame de Martelle, le pan de rideau qui servait d’écran au pauvre Rodolphe retomba tout d’un coup, et. à la pâle clarté de la lampe de cristal, apparut la tête du dormeur impassible.
— Ciel!... Rodolphe! El que faites-vous ici, monsieur!... Telle fut l'exclamation spontanée île madame de Martelle, prononcée d’un accent où la colère le disputait à la peur. Rodolphe fut debout avec la rapidité de l’éclair, même avant d’avoir recouvré la justesse de son coup d’œil. Il cligna deux ou trois fois les paupières, étendit les mains en avant comme on fait pour se préserver d’une chute , et puis il arrêta un regard effaré sur madame de Martelle.
Je n’essaierai pas de peindre le tumulte d’idées et F enchaînement de surprises qui vinrent assaillir, dans l’espace de quelques minutes, le cavalier réfractaire, et mortitier l’amant désespéré. Il restait pétrifié à la même place, et il fallut bien que madame de Martelle , tout embarrassée qu’elle dut être sur son lit de justice improvisé, rompît le silence la première et commençât l'instruction d’un procès qu’elle arguait de criminel au premier chef.
Le prévenu la laissa développer longuement son réquisitoire, tant par f impuissance où il était de se justifier qu’à cause des distractions qui naissaient en foule sous ses yeux, soit d'un geste d’indignation, soit d une altitude de découragement. C’était une émotion pleine de plaisir dont il ne pouvait se défendre , et par moments il s’imaginait que tout cela n’était que la prolongation de son rêve brusquement interrompu. Enfin , ses réflexions intimes plus encore que les reproches qu’il essuyait lui firent apprécier le sens critique de sa position. Sa première inspiration fut de tomber aux pieds de celle qu'il avait, sans le vouloir, si grièvement compromise, pour essayer de lui démontrer par quelle fatalité il était devenu aussi coupable. Mais il s en abstint dans l’appréhension de confirmer, par des procédés trop
blahlcs de madame de Martelle.
Rodolphe au contraire recula de plusieurs pas jus
LES BEAUX- A RTS.
• iu’au milieu de la chambre a coucher, el de là, d’une voix soumise et voilée, mais le regard fixe, comme il convient a l’innocence, il dit : — Votre courroux, madame, est aussi juste que mon malheur est grand. Car la persuasion plus ou moins complète que je vous inspirerais sur l’absence de ma préméditation dans cette conjoncture déplorable ne changera rien , hélas ! à ses dangereuses conséquences. Il me reste à peine le droit de protester ici de mes regrets; et ce n’est plus que mon aveugle dévouement a vos ordres qui pourra témoigner d’un respect dont mon cœur, madame, je vous le jure, ne s’est pas départi un seul instant.
L’air de candeur et d’assurance qui accompagnait cette protestation déroula madame de Martelle au point de lui arracher un cri étouffé de surprise. Mais après s’être recueillie : — Sans doute, dit-elle, c’est un système commode de défense que de mettre des réticences à la place des preuves qu’on ne peut fournir; mais ces excuses sous-entendues, tout inutiles qu’elles soient en effet , je serais jalouse de les connaître , monsieur , et d’apprendre quelle... magie peut contraindre un homme d’honneur a jouer malgré lui le rôle d’un lovelace effronté? ou celui d’un malfaiteur? ajouta-t-elle vivement.
— Oui, madame, c’est une magie en effet; magie trop invincible et qu’un seul mot suffit a définir. Mais ce mot qui devrait m’absoudre aux yeux de tous les autres, devant vous je ne saurais le prononcer sans en rougir... je dormais.
Et Rodolphe alors expliqua le moins confusément qu’il put comment une envie de dormir aussi tyrannique était le résultat de deux nuits de veille et de fatigue, par quel hasard il était venu s’asseoir dans cet obscur enfoncement, comment il supposait que le rideau s’était dérangé de manière a le dérober à tous les yeux, et comment enfin , abusé par un long prestige , il n’avait pas cessé de participer en rêve aux divertissements d’un bal. — Et j’allais me baisser, dit-il , pour relever une fleur tombée de votre bouquet , madame . quand vous m’avez réveillé.
— C’est dommage en vérité! dit madame de Martelle qui ne put a ce mot réprimer une légère envie de rire. Mais puisque le charme est rompu , qu’allez-vous faire , monsieur, s’il vous plaît?
— Hélas! madame, mon plus vif chagrin est de ne pouvoir agir sans vous imposer l’ennui d’ordonner.... Si j’avais une corde a nouer au balcon de celte fenêtre. — Voila un expédient bien discret et fort rassurant. — .le vais chercher un refuge dans les combles de la maison, et quand le jour sera venu...
— C’est impraticable, dit d’un ton d’humeur madame de Martelle. Allons, ajouta-t-elle, il faudra que ce soit moi , la victime de vos extravagances , qui trouve le moyen de les réparer... si la réparation est possible , hélas !
— Ab ! mon Dieu, madame, s’écria Rodolphe, je donnerais ma vie!...
— Plus bas, s’il vous plaît, monsieur!
Rodolphe se tut, et madame de Martelle demeura quelques instants absorbée dans ses réflexions. Elle était
restée durant tout ce dialogue dans la même position oii l’avait surprise sa fâcheuse découverte, accotée sur son oreiller et les bras croisés sur l’édredon qu’elle avait ramené devant elle à la hâte.
— J’ose croire, dit-elle enfin en arrêtant sur Rodolphe un regard scrutateur, que dans la position critique où m’a jetée votre faute, monsieur , vous consentez à me laisser carte blanche pour aviser à mon salut personnel ?
Un geste énergique d’assentiment fut la seule réponse de Rodolphe.
— 11 suffit, dit madame de Martelle. Veuillez donc ouvrir d’abord cette porte dérobée (pii conduisait a l’appartement de M. de Martelle. 11 faut que je m’habille, nous verrons après. Prenez une bougie, tous les volets sont fermés. Surtout, un profond silence!
Rodolphe obéit el disparut a pas de loup. Madame de Martelle se leva, passa une robe de chambre, se coiffa d’un bonnet du malin et ouvrit le tiroir de sa toilette pour consulter sa montre qui accusait déjà huit heures cl demie.
— Mais que faire? se disait- elle.... il faut attendre. Le hasard amènera peut-être un instant propice a son évasion.
Plusieurs heures s’étaient écoulées sans que madame de Martelle eût rien imaginé. Tout a coup elle entendit résonner la sonnette de l’antichambre. Son premier mouvement fut de traverser l’appartement et d’aller prêter l’oreille a la porte de la salle a manger. Et quelle fut sa surprise en reconnaissant la voix de M. Dercillae.
— « On a commis hier une méprise quand j’ai réclamé mon paletot, disait-il en s’adressant au domestique qui lui avait ouvert, l’on m’en a donné un qui ne m’appartient pas, et je vous le rapporte. C’est celui deM. Rodolphe Charvière qui sera sans doute parti avec le mien, abusé comme moi par la ressemblance.... Mais non ! parbleu, le voici le mien , sur cette banquette! Alors il paraît.... » M. Dercillae s’interrompit brusquement , el madame de Martelle, a qui pas un mot n’avait échappé, s’appuya tremblante a la muraille. Elle comprit qu’elle était perdue , et que , dût-elle réussir a faire sortir Rodolphe de chez elle à l’insu de tout le monde, les conjectures qui naîtraient dans l’esprit de M. Dercillae de cet incident fort simple pour tout autre que pour un amoureux jaloux et dédaigné, suffiraient à obscurcir sa réputation. Mais a peine eut-elle mesuré le danger, peut-être exagéré par sa vive imagination , qu’elle prit héroïquement, pour le conjurer, un parti non moins infaillible que singulier.
M. Dercillae , après avoir endossé son paletot et balbutié quelques civilités a l’adresse de la maîtresse île maison, allait se retirer, quand celle-ci , ouvrant tout 'a coup la porte de l’antichambre , l’arrêta par ces engageantes paroles :
— Monsieur Dercillae! et quel heureux hasard?.... Mais vraiment c’est la de l’héroïsme. Toute la nuit au bal et dès le matin en cours de visites ?
— Daignez me pardonner, madame , de me présenter chez vous a cette heure indue. Un motif tout particulier....
LF. S BEÀliX-ARTS.
— Mais vous avez eu tort d’hésiter un seul instant , monsieur, reprit madame de Marlclle en introduisant M. Dercillac presque malgré lui jusque dans le salon; car, si je ne me trompe, c’est vous-inéme que j'ai vu tout a l’heure, immobile, au coin de la rue en face , il y a bien vingt minutes de cela.
Madame de Mortelle , en effet, tout en rêvant a son aventure, avait remarqué , a travers ses rideaux , qu’un homme, qu’elle n’avait nullement reconnu bien qu’elle s’en vantât , poste a cinquante pas de distance, observait ses croisées d’un regard furtif; et elle ne doutait plus que M. Dercillac ne fut ce personnage trop curieux. Celui-ci du reste se mordit les lèvres de dépit de n’avoir pas mieux su dissimuler son indiscrète manœuvre, et il entama l’explication du paletot échangé pour se disculper, et peut-être aussi pour mettre a son tour l'embarras du côté de madame de Mortelle , qui le laissa parler tant qu’il voulut, sans l’interrompre et sans changer de visage.
— Lorsqu'on rentrant chez moi, dit M. Dercillac, l’agenda plein de cartes de visites que j’ai tiré de la poche du paletot m’eut appris a qui il appartenait, je pensai «pic M. Charvière serait parti avec le mien , et c'est chez lui ([lie je me suis rendu d’abord ce matin pour opérer ma restitution. Mais l’on m’a répondu que M. Charvière n’était pas encore rentré.
— En vérité ! dit madame de Mortelle ; et elle se mit à rire d’un air de naïveté si parfait que M. Dercillac ne vil pas grande indiscrétion a lui demander les motifs de cette soudaine hilarité.
— Ah ! répondit madame de Mortelle, je ris a l’idée de voir un brave notaire et d’honnêtes témoins réveillés avant l’aube par un impatient fiancé qui vient eu costume de bal leur épeler le programme de sa cérémonie nuptiale.
— M. Charvière se marie! s’écria involontairement M. Dercillac.
— Cela vous étonne , reprit avec une imperceptible ironie madame de Mortelle. Mais vous allez apprécier les motifs de la précipitation qui a dû présider à... cette affaire. Voila ce que c’est : Rodolphe, et madame de Martelle se donnait le malin plaisir d’appuyer sur ce nom de baptême avec un accent plein de familiarité, Rodolphe, vous l’avez peut-être entendu dire, a en Auvergne un oncle, un grand oncle fort riche et d’un caractère très-original. Il aime son neveu toutefois, et il a manifesté depuis longtemps l’intention de le faire son unique héritier, mais h la condition expresse que celui-ci se marierait. Rodolphe s’était d’abord montré récalcitrant , mais il a peu à peu changé d’avis, et sa conversion....
— Oh 1 s’explique a merveille, se hâta d’ajouter M. Dercillac en fronçant le sourcil.
Madame de Martelle s’inclina , puis elle reprit : Jugez donc du désappointement de M. Charvière, qui me regarde intéressée autant que lui en cette circonstance , quand cette nuit même , au milieu du bal , une lettre arrivée par exprès est venue lui apprendre qu’une grave maladie menaçait l’existence de ce respectable
parent. Et comme c’est moi seule qui jusqu’ici avais retardé de jour en jour une union... tacitement promise
— ici madame de Martelle rougit, — vous comprendrez facilement que j'ai dû céder à des motifs aussi urgents et qu’il eût été peu délicat de ma part de compromettre plus longtemps les intérêts de ce pauvre Rodolphe. Or il n’y avait pas une minute a perdre. Aussi est-il parti sur-le-champ pour expédier h son oncle, parle courrier porteur de la lettre , la nouvelle de mon consentement formel 'a un mariage dont les accords seront terminés peut-être ce soir. Si vous voulez bien, monsieur, honorer notre contrat de votre signature?
Madame de Martelle en même temps s’était levée M. Dercillac Limita et prit congé d’elle, la rage dans le cœur, abasourdi et comme hébété par ce qu’il venait d’entendre.
A peine fut-il dehors que madame de Martelle. toute fière de s’être vengée d’un fat .au profit de son prisonnier, s’introduisit dans la chambre où Rodolphe se promenait tristement, accablé d’anxiété et de fatigue.
— Monsieur, dit-elle, quand elle fut en face de lui . m'aimez-vous? Rodolphe fit un bond eu arrière, impuissant a maîtriser sa surprise et son émotion. — Ce ne sont |>as des démonstrations que je réclame, s’empressa d’ajouter madame de Martelle avec un geste du doigt pour le rappeler au silence, mais une réponse nette et décisive : m’aimez-vous?
— Si je vous aime! répliqua Rodolphe d’un accent concentré et presque farouche.
— Alors, c’est bien, dit froidement madame de Martelle, écoutez-moi donc. Mais. non. ('.'est un récit que je vous ferai plus tard. Qu’il vous suffise de savoir que vous êtes aux arrêts dans cette chambre jusqu’il ce soir. Je ne saurais préciser au juste la durée de votre captivité, mais si le temps vous paraît trop long vous pourrez dormir.
— Ah madame! s’écria Rodolphe pénétré de confusion.
— Pardonnez-moi, monsieur, mais je n’ai pas le temps d’entrer dans la moindre explication. Vous venez d’affirmer que vous m’aimiez : je compte sur votre parole.
En disant ces mots madame de Martelle rentra chez elle, et Rodolphe entendit la clef tourner deux fois dans la serrure...
Il était nuit depuis plus d’une heure quand le frôlement d’une robe de soie vint le tirer de la méditation profonde où son esprit s’était abîmé. On s’avançait vers lui dans l’obscurité, et il recueillit ces mots : Venez, je n’ai trouvé que ce moyen de vous faire sortir d’ici sans danger pour moi , ni pour vous je l’espère. Rodolphe, oii êtes-vous ?
— Me voici, madame, que faut-il faire?
— Donner le bras a votre femme, et vous armer d’un sang-froid a toute épreuve pour dérouter les soupçons , les conjectures de vingt personnes qui sont là, n’attendant plus que vous pour signer a notre contrat.
— Ciel ! qu’entends-je? et comment ai-je mérité?.... Ab ! madame! vous êtes un ange de bonté! souffrez...
LES BEAUX- A RTS.
lit Rodolphe tombant aux pieds de madame de Martelle voulut s’emparer d’une de scs mains. Mais elle s’écarta brusquement. — Non, dit-elle, et où serait donc votre punition? ne me devez-vous pas?.,.
— Je vous dois le bonheur de ma vie !
— lit une contredanse inscrite sur mon carnet de bal. Quand vous vous serez acquitté , nous verrons.
Quelques secondes après , Rodolphe, guidé par madame de Martelle, après avoir fait le tour de l'appartement franchissait d’un pas chancelant le seuil du salon éblouissant de lumières où l’attendait la conclusion si imprévue de son roman nocturne. Le premier visage qui
le frappa fut celui de son ami Albert, qui lui dit en l’abordant cérémonieusement : — Tu vois, mon cher, j’ai reçu ton message : docile a tes désirs, je viens te servir de témoin avec ton cousin Davrigny. Mais franchement, depuis vingt-quatre heures tu me fais marcher de surprise en surprise; et dans ce moment même quelle pâleur, bon dieu! quels yeux égarés! lu as quelque chose. Rodolphe, est-ce que tu dors ?
— Je crois que oui , repartit Rodolphe, mais ne m é-
vcille pas.
Henry Kg mont.
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