PU DRAME — EXAMEN PU STYLE. - CONCLUSION
u Ei. enthousiasme, monsieur ! quelles clameurs !
quels battements demains! quels trépignements ! Les journaux ont proclamé d'une voix unanime .
qu’une heureuse révolution s'ôtait opérée dans la république des lettres, que les faux dieux étaient en poudre, que Racine , amoindri , mais superbe encore, revivait en la personne d’n n avocat dauphinois.
Ces assertions sont-elles fondées? la tragédie de Lucrèce est-elle réellement le gage de la rénovation, le rameau d’olivier qui nous annonce la fin du déluge ? n’est-elle plutôt qu’une étude , un pastiche, une mosaïque, dont les pièces rapportées attestent seulement la patience de l’auteur? La question vaut la peine d’ôtrcdébaltue.
Un ouvrage si bruyamment accueilli, si chaleureusement prôné, si inopinément populaire, offre assez d'importance pour qu’on s’en occupe a plusieurs reprises, et qn’apfès eu avoir rendu compte, sous les impressions de la représentation , ou le soumette a unedisscclion plus complète, dans le recueillement du cabinet.
Ouvrez donc, monsieur, vos colonnes hospitalières a une calme appréciation. Vous courez d’autant moins de risques en m’accordant cette grâce, que je compte observer strictement les lois de l’impartialité. A Dieu
ne plaise que je veuille empêcher l’épanouissement d’un talent eu herbe; mais l'engouement réclame un antidote. Ues louanges exagérées sont comme ces engrais trop énergiques qui brûlent la plante dont on voulait lutter le développement. Puisque M. Ronsard a si fructueusement étudié les anciens, il doit se rappeler qu'ils plaçaient derrière le triomphateur un esclave chargé de l’avertir qu’il était homme.
L’un des plus séduisants prestiges de Lun-ère. la hase fondamentale de son succès, c’est ce vernis antique dont cl le* est revêtue. Nous étions las du moyen âge : les dague* de Tolède étaient émoussées, et, familiarisés malgré non* avec les jurons de messeigneurs , nous regrettions le <lr oins illustrants. M. Ronsard nous a rendu les souvenir* de noire enfance; il nous a reconduits dans l'atrium . que nous avions perdu de vue depuis la rhétorique. Par malheur, sa couleur locale est de la plus complète inexactitude. Oubliant que son action se passait en l’an de Rome 2-V4 , il a peint un état de civilisation très-postérieur. Valèrc Maxime ne place l'introduction du luxe a Rome, que vers l'an oGI, immédiatement après la défaite de Philippe de Macédoine (I). Velleius Palerculus affirme que les mœurs se conservèrent simples et. pures jusques après la destruction de Carthage (2). Suivant Pline, avant l’arrivée de Pyrrhus eu Italie, les maisons étaient couvertes de bardeaux, et Lucius Crassus fut le premier qui orna la sienne de marbres précieux (5). Les banquets ne devinrent somptueux (pic lorsque Cnéius Manlius eut ramené de l'Asie-Miueurc ses soldats chargés de dépouilles opimes ( A). « Pour avoir quoique connaissance des usages des Romains, dit le savant abbéPesfontaines(a), il est nécessaire de distinguer les temps ; car depuis son établissement jusqu'à ce que Rome poil.it
(1) Livre XX, cliap. i.
(2) Livre II , cliap. iv.
(3) Livre XVI, cliap. x.
(4) Titc-Live, Décade IV, Hv. tx.
(5) Mœurs des Romains , introduction, page 10.
ses conquêtes hors de F Italie , elle se maintint dans une simplicité et une intégrité de mœurs qui l’ont plus illustrée que ses triomphes mêmes. » M. Ronsard a méconnu cette vérité; et quelques citations feront voir a quel point il s’est abusé.
. Que vos esclaves
Filent pour votre époux les robes laticlaves.
( Acte 1 , scène i. )
Le laticlave était totalement inconnu du temps de Lucrèce. C’était une bande de pourpre, placée sur le devant de la tunique , et qui servait a distinguer les sénateurs des chevaliers. Ceux-ci ne portaient que Yangustic/ave, an gu s tu s cîaous. Or les chevaliers ne formèrent un corps politique que longtemps après l'expulsion des rois, quand lesGracchcs leur firent attribuer la connaissance de certaines causes. Sous les Tarquins, ils composaient seulement la cavalerie romaine, et il y avait même parmi eux des plébéiens (1 ).
Et nous passions le temps à puiser dans des cruches Les meilleurs vins sabins mêlés au miel des ruches.
(Acte I, scène ir. )
Les convives de M. Ronsard ne sont pas de fins gourmets. Les vins sabins étaient détestables, vile potabis sabinum , dit Horace (2); et il nous apprend que le sol du territoire sabin eût produit plus facilement du poivre et de l’encens que des raisins. Quant a l’emploi du miel pour édulcorer le vin, et en faire du mulsum, c’est un raffinement qui était ignoré a une époque où le vin était excessivement rare. Les libations, dans les sacrifices, ne se faisaient qu’avec du lait ; et Lucius l’a pi ri us, marchant contre lesAbruzzains, fit vœu d’offrir a Jupiter un petit gobelet de vin, s’il remportait la victoire (5). Ce fut en l’an 000 seulement qu’on planta des vignes aux environs de Rome ( A).
T/une ornait ses cheveux pendant queses esclaves Lui font fumer l'encens et les parfums suaves , lit cherchait dans l’acier un maintien gracieux.
( Acte I , scène ii.J
Ce sont la les mœurs du siècle d’Auguste. Les premiers Romains prenaient si peu de soin de leur toilette, qu’ils se laissaient croître les cheveux et la barbe; ils ne firent venir de barbiers de la Sicile, que vers l’an 450 (5). Un auteur qui a fait de longues recherches sur les dames romaines, nous les représente comme fort négligées dans leur costume, avant les conquêtes de Rome en Asie. « Dans les premiers temps, le peuple, aussi simple dans ses manièresquedansscs habillements, lies' occupait point de parures. Je passerai en conséquence a une époque moins ancienne, et je n’examinerai les mœurs des Ro-
(1) De re resliaria et lato clavo, par Albert Rubens, lits du peintre. Éd. Dumont, Histoire romaine, premier cahier, chnpitrcxxiv. Cicéron, de liepublica, liv. n, chap. x, xi et xn.
(2) Ode X à Mécène, liv. i.
(3) Pline, liv. XII 1 , chap. xiv.
(4) Ibid, liv. XIV, chap. xn.
15) Pline, liv. VII, chap. x.
mains que depuis le temps oii ils amoncelèrent les ri chesses de toutes les nations dans leur capitale. Les dames romaines allaient dans la matinée au bain. Les femmes opulentes ou d’un rang distingué avaient une troupe d’esclaves, qui travaillaient à les parer, tandis que leurs maîtresses, nonchalamment assises en face d’un miroir, étudiaient leurs gestes et leurs sourires (I ). »
Les parfums suaves vinrent d’Oricnt , et les écrivains de l’empire sont les premiers qui en fassent mention.
Aut quid Oronteà crines perfundere myrrhà (2) !
L’autre, étouffant Vénus, par une main avide Interrogeait les dés, et jetait l’osselet.
(Acte 1, scène n.)
Le jeu des osselets , luilus talorum , était encore considéré comme un jeu d’enfants, longtemps après la mort de Lucrèce; car, Phraate 1, roi des Parlhes, envova des osselets d’or au roi de Syrie , Démétrius, pour lui reprocher sa puérilité, l’an 1 40 avant Jésus-Christ (”>).
. La salle est préparée ,
Madame, et de feuillage et de roses parée.
Les mets sont sur la table avec l’urne aux vins doux (Acte II , scène vi.)
Pour peu que Brute soit de mauvaise humeur. Tullic. en se rendant au banquet, s’expose tout simplement à la peine capitale. Toute femme convaincue d’adultère, ou d’avoir bu du vin, pouvait être mise en jugement par son mari et ses parents , et condamnée à mort ( 4 |. C’était une loi de Bomulus. Ce roi déclara innocent Ægnatius Métellus qui , ayant surpris sa femme a boire . l’avait tuée sans miséricorde (5). l ue dame romaine avant forcé un coffre où étaient les clefs de la cave, ses parents la firent mourir de faim (0). Même sous la république, les plus proches parents , quand ils rendaient visite aux femmes, les embrassaient pour découvrir si elles avaient bu (7).
Est-il nécessaire de pousser plus loin mon analyse ? Parlerai-je des bains, (pie M. Ponsard fait prendre journellement aux dames romaines, quand l’usage des bains chauds n’existait pas avant l’an 454 (8)? Lui reprocherai-je d’avoir emprunté a Horace des couronnes de myrte pour en parer la tête de Se.xlus (9)? Ma thèse me paraît suffisamment soutenue. Qu’importe d’ailleurs la couleur locale, si le drame est conduit avec art? Nous venons au théâtre pour être émus, et non poursuivre un cours d’archéologie. Le parterre n’est pas l’académie des inscriptions, et pendant que le raisonnement s'attache à comprendre les détails techniques, le sentiment est détourné des impressions produites par la marche de
(1) Cantcvcll , Histoire des femmes, tome il, page 150.
(2) Properce, liv. I, élégie n.
(3) D. bernard de Montfaucon, Antiquité expliquée, loine III . page 334. Mémoires de l’Académie des inscriptions, t. i, p. 120. Meursius, de ludis Grœcorum, page 10.
(4) Valère Maxime, liv. Il, chap. ii.
(5) Ibid.
(C) Fabius Pictor, Histoire romaine, liv. 1.
(7) Pline, liv. XIV, chap. xti. Aulugellc, chap. xxm.
(8) Pline, liv. VH, chap. i.x.
(9) Horace, liv. I, Odes iv, xxxvm; liv. Il, Ode vu.
U- S Bl-Al X-ARTS.
l’action . Examinons donc la tragédie en elle-même: mais pour demeurer fidèle a l'équité, établissons une distinction importante , séparons ce que M. Ponsard a pris aux historiens de ce qu’il a tiré de son propre fonds. Appréeions-le comme traducteur, et nous le jugerons ensuite comme auteur, s'il y a lieu.
Les Romains bloquent Àrdée, et n’ayant pas occasion de combattre , ils se livrent a des passe-temps plus ou moins joyeux. Sextus, fils de Tarquin . traite ses frères Titus et Aruns, ses cousins Lucius Junius Bruluset Lucius Tarquin Collatin. Après boire, ils vantent a l'envi la vertu de leurs femmes; chacun exalte la sienne , et la querelle s’échauffant : « C’est trop lutter de mots , dit j Collatin : jugeons par les faits ; la nuit nous reste encore ; montons a cheval, et gagnons la ville. »
On goûte l’avis; on part, on arrive; on trouve les femmes mangeant et se divertissant avec leurs compagnes. cum atjuulibus I I ). l ue circonstance ajoutée par M. Ponsard. contrairement a toute vérité historique, j c’est qu’il y avait des hommes en leur compagnie. Kl j les lois de Romulus (2)? Si les maris revenant a l’ improviste, avaient surpris des tiers dans leur demeure, ils auraient tiré le glaive, et frappé impitoyablement. Pour j tempérer ce droit exorbitant des maris, on leur avait imposé l’obligation de faire annoncer leur retour avant «le reparaître après une absence (5).
Seule entre toutes, Lucrèce, à la lueur d’une lampe, veillait, environnée de ses esclaves, dont elle dirigeait les travaux (4).
V la vue de la noble femme, Sextus éprouve brusquement une passion violente; la beauté, les vertus mêmes «le Lucrèce le séduisent. Sans prendre garde au trouble du iilsdu roi , le mari triompha ni invite gracieusement ses compagnons de voyage (5).
Comme après l’ouragan, la colère de Ponde,
Quand les airs sont calmés, écume encore et gronde :
l’el le feu que Lucrèce alluma dans Sextus,
Embrase encor son cœur quand il ne la voit plus.
Pourvu que de son lit il souille l’innocence,
Tout convient à sa rage, et ruse et violence.
L’entreprise est hardie; eh ! bien j’oserai tout;
L’audace est sans scrupule, et le succès l’absout ;
Ou Vénus, ou le sort toujours la favorise;
L’imprenable Gabie ainsi par nous fut prise (6). »
lise rend nuitamment chez Lucrèce, accompagné d'un
d) Tite-Live, liv. I, chap. i.vii ; Ovide, Faites, liv. Il , § 17. M. Ponsard, Lucrèce, acte I, scène n. Le défaut d’espace nous empêche de mettre en regard des textes les imitations qu’en a faites M. Ponsard, mais les exemplaires de la pièce sont assez répandus pour qu’on puisse aisément vérifier la scrupuleuse exactitude de nos rapprochements.
2) Le Jav, commentateur de Denys d’Halicarnasse , en cite ainsi le texte : Temelum , mulier, ne bibilo. Si sluprum commisit . aliudve quid peccassil, maritus judex et vindrx esta.
(3) Plutarque, Questions romaines , f).
(V) Tite-Live, liv. I, chap. nvn ; Ovide, Fastes , liv. H, § 17. M. Ponsard, Lucrèce, acte I, scène n.
(o) Ibid , il)id., ibid.
(6) Ovide, Fastes, liv. Il, § 17. Traduction de Saint-Ange. M. Ponsard, en développant le discours de Sextus, y a cousu le récit du siège de Gabies, puisé dans Denys d’Halicarnasse (Antiquités romaines \ liv. IV. chap. i.v. i.\ i et |.\ u.
seul serviteur. Elle l’accueille comme un hôte et comme un parent. Quand il croit toute la maison endormie, il va droit au lit de Lucrèce, et, le poignard a la main, la menace de mort, si elle pousse le moindre cri. « Cédez, ditil, ou je vous tue. Si vous voulez condescendre à mes désirs, je vous épouserai ; vous régnerez avec moi dans la ville que mou père a soumise a mon empire, jusqu’à ce quesa mort vous fasse la maîtresse de Home, du Latium des Thyrréniens, et autres peuples qui vivent sous ses lois, .le suis l’aîné, la couronne m’appartient de droit. Vous n’ignorez pas les biens dont la souveraine puissance est la source ; vous les partagerez avec moi (h. Mais si vous m’irritez par vos refus, je vous tue sur l'heure avec ce fer; je ferai subir le même sort a l’un de vos domestiques. que je coucherai dans ce lit auprès de vous, et je dirai que, vous ayant surpris ensemble, j’ai vengé mon cousin déshonoré (2). »
Le ravisseur s’en retourna triomphant (5). A peine estil parti, que Lucrèce envoie un exprès chercher son père. Spurius Lucrétius , a Rome, et son époux Collatin an camp devant Ardée, leur mandant qu’un affreux événement réclamait leur présence l î). Ils viennent accompagnés, TundePublius Valérius; l’autre, de Lucius Juniii* Brutus. Lucrèce parait eu deuil, les cheveux épars, les larmes aux yeux.
« Quel malheur vous a frappée? l)c qui portez-vous le deuil, lui demandent son père et son époux I5)ï elle se tait, elle hésite. « J’ai tout perdu, dit-elle enfin, car restc-t-il quelque chose h une femme, quand la pudeur est détruite. \u reste, mon corps seul est souillé, mon âme est innocente, et je le prouverai: mais jurez par votre droite, et donnez votre foi que l'adultère sera puni (G). »
Elle raconte le forfait : tous prêtent un serment de vengeance. la consolent, l’exhortent h ne pas se désespérer 1 d’un crime qui n’est pas le sien; lui représentent que l’esprit est coupable et non le corps; que la faute ne peut être où le dessein n’est pas, — « Yimporle, répond-elle, vous verrez ce que vous aurez h faire; je m’absous du forfait et non pas du supplice ; je ne veux pas qu’un jour quelque femme impudique puisse s’autoriser de mon exemple (7). »
Elle se frappe : Brutus arrache de sa blessure le poignard sanglant, et s’écrie : « Par ce sang, le plus pur de tous avant l’outrage de Sextus, je jure, etjevousen prends h témoin , grands dieux ! que , le fer et le feu h la main . par tous les moyens possibles, je poursuivrai Tarquin, sa
(1) Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines , liv. IV, chapitre ï/xv. M. Ponsard, l.ia rèce, acte IV, scène m.
(2) Denys d’Halicarnasse, Antiquités romaines, liv. IV, chapitre LXV. M. Ponsard, Lucrèce, acte V, scène ni.
(B) Sahathicr, Dictionnaire des auteurs classiques , t. TU, p. 423 . Il s’en fut triomphant (M. Ponsard, Lucrèce, acte V, scène ni. •
(4) Tite-Live, liv. I , chap. i.viii. M. Ponsard, Lucrèce, acte \ . scène n.
(5) Ovide, Fastes, liv. H, $ 17. M. Ponsard,' Lucrèce, acte N. scène ni.
(0) Tite-Live, liv. I, chap. r.vm. M. Ponsard, Lucrèce, acte X , scène ni.
(7) Tite-Live. liv. I, chap. i.yiii M. Ponsard, acte X, scène III.
LES BEA IX -A RTS.
femme, ses enfants, et que je ne souffrirai point que personne désormais règne dans Rome (I). »
Il passe ensuite le poignard a Collalin, a Spurius et à Valérius, et tous répètent le serment solennel. Le corps de Lucrèce est porté au forum, et la, Brutus prononce un discours que Denys d’Halicarnassenous a conservé, et que M. Ronsard nous a traduit littéralement (2) : « Romains, la hardiesse que je prends en vous entretenant d’affaires importantes, peut vous sembler un nouveau trait de folie; sachez donc que je ne suis pas ce que j’ai paru être jusqu’à ce jour : les dangers auxquels j’étais exposé m’ont contraint a dissimuler mon véritable caractère, mais l’occasion qui se présente me détermine il jeter le masque que j’ai porté malgré moi depuis vingt-cinq ans. Celle dont vous voyez ici le corps est la fille de Spurius Lucrétius, etc., etc., etc. » Ne froncez pas le sourcil, monsieur ; ne craignez pas que je reproduise cette longue harangue. On l’a prudemment supprimée a la représentation, et comme elle n’est guère plus récréative a la lecture, je renverrai les curieux intrépides au livre îv des Antiquités rom il inc s.
Aux documents qucM. Ronsard a extraits des auteurs latins, il faut joindre les particularités du voyage des Tarquinsa Delphes, le bâton d’or, la chute de Brutus(5); le discours de Lucrèce â ses femmes (4 ), et l’épisode de la sybille de Cumes (5). Seulement, dans cette légende , Tarq u in le Superbe, après avoir repoussé deux fois la femme inspirée, et vu brûler deux fois trois volumes, achète les trois derniers pour trois cents pièces d’or, d'après le conseil des augures, et charge deux patriciens de veiller à la conservation des livres sacrés. Ainsi rapportée. la chronique est compréhensible ; les Romains ont voulu donner une origine surnaturelle aux oracles dont le sénat s’aidait dans les circonstances difficiles. Dès que Sextus refuse tout arrangement avec la pythonisse, la fable n’a plus ni but ni signification ; j’ignore aussi pourquoi M. Ronsard fait dire» sa sybille :
Apollon phrygien , .
Tu m’inspiras aux bords que le Pactole arrose.
Amalthée, la sybille cumane, qui présenta ses livres a l’arquin, l’an de Rome 21 9, était du territoire de Cumes,
(1) Titc-Live, Hv. I, chap. lxix. M. Arnault, Lucrèce, représentée le 4 mai 1792, acte V, scène ni. M. Ronsard, Lucrèce, acte V, scène III.
L'imitation de M. Arnault peut être comparée sans désavantage à celle de M. Ronsard.
Lucrèce, entends ma voix. J’en jure par toi-même,
J’en jure parce fer de ses flancs retiré,
Ce fer, qu’un sang pudique a teint et consacré ;
Que Tarquin, que Tullie, et leur infâme race, expieront aujourd’hui ce crime et leur audace.
Et qu’au rang d’où ce bras va les précipiter,
Nul mortel désormais n'osera remonter.
2) Denys d’Halicamasse, Antiquités romaines, liv. IV, chapitre i. xwii. M. Ronsard, acte V, scène dernière.
(3) Denys d’IIalicarnasse, Antiquités romaines, liv. IV, chapitre i.xix. M. Ronsard, Lucre c, acte I, scène iv.
(4) Ovide, Fastes , vers 745-754. M. Arnault. Lucrèce, acte IV, scène i. M. Ronsard, Lucrèce, acte IV, scène i.
(5) Antiquités romaines, liv. IV, chap. I.xn. M. Ronsard. Lucrèce . acte 111, scène ni.
Lumuni ngri, dans la Campanie, et le Pactole, prenant sa source au mont Tmoltis en Asie-Mincure, n’a jamais arrosé que la Lydie et les plaines de Sardes (I). Pourquoi la sybille dit-elle encore :
.Te viens de loin; un dieu me force à voyager.
Cumes est aux environs de Naples, a trente-huit lieues de poste de Rome (2), et l'on peut se décidera franchir cette distance sans l’intervention d’une divinité. C’esi plutôt du Pactole qu’on doit dire ;
H dent de loin ; l'auteur le force à voyager.
La traduction ou Limitation des passages ci-dessus énoncés composent les trois quarts delà tragédie de Lu t rèce , et nous féliciterions l’auteur s’il eût constamment suivi pas a pas les vieilles annales; mais on doit lui reprocher de les avoir dénaturéesen ce qui concerne Brutus.
Dans l’histoire, Brutus ne se décèle a personne, il ne parle point de ses projets ; il se tait pendant vingt-cinq ans, pour échapper a l’ombrageuse tyrannie de Tarquin. Lorsqu’il jure sur le poignard ensanglanté, tous les assistants, et Valérius lui-même, sont frappés de stupeur (5 ). C’estaprès une longue et sublime hypocrisie, qu’il dément son surnom d’insensé (4); c'est en présence du cadavre de Lucrèce, qu’il expose pour la première fois ses plans de réforme, cite les lois d’Athènes et de Sparte, et propose Rétablissement de deux magistrats! 5 ). Le Brute de M. Ronsard est au contraire un conspirateur dont le singulier genre de dissimulation consiste à débiter des fables d’Ksopc, a décocher d’amers sarcasmes a ses puissants ennemis, a les égayer par des bons mots, comme u n fou en titre d'office. N’eût-il pas mieux valu que les spectateurs fussent trompés aussi bien queTarquin?que Brute montrât une folie réelle pendantles premiers actes, pour redresser la tête au dénomment? Quel magnifique effet que son réveil! quelle situation saisissante! L’auteur qui ne s’en est pas emparé peut être un versificateur habile, mais avant de le proclamer poète dramatique, il faut attendre, a coup sûr, une plus ample information.
L’adultère supposé de Tullie a trois inconvénienls majeurs : il flétrit un personnage historique d’un déshonneur imaginaire; il n’est pas dans les mœurs d’une époque où le mari offensé avait droit de vie et de mort sur sa femme; il otc toute vraisemblance a la sécurité de Brutus. La passion violente de Tullie lui rend nécessairement son mari odieux ; ses vœux infâmes tendent au veuvage; or n’a-t-elle pas contre Brutus des armes terribles? avant d’être corrompue, dans les premières années de leur union, n’a-t-ellc reçu de lui aucune confidence ? la belle âme du futur consul ne s’est-elle jamais indemnisée
(1) B. de Montfaucon, Antiquité expliquée, t. Il, page 28. Rtoléinèe, Géographie, édition de Rertius, liv. I , chap. n.
(2) Joseph Vallardi , Itinéraire d’Italie, Milan, 1825, in-12.
(3) Cullrum deindè Collatino tradit, inde Lucrelio ac Valerio, stupentibus miraeuln rei , undè novum , in Uruli pectore ingenium (Titc-Live, liv. I, chap. lix).
(4) Brulus adesl , landemque animo aua nomina fallit (Ovide, Fastes, liv. 11).
(5) Antiquités romaines, liv. IV, chap. i.xxtlt. M, Ronsard,
! Lucrèce, acte 11, srèr.e il.
LES BEAUX -A IÎTS.
,1c sa contrainte extérieure par une expansion intime? depuis que Tullie a failli, n’a-t-elle point surpris les secrets de son époux? n’a-t-clle point vu Valérius se glisser dans la maison? n’a-l-cllc rien entendu, rien aperçu, rien deviné? C’est impossible évidemment. Malgré Brutus, malgré elle-même, elle connaît le mystère de la déraison conjugale, et voyez le parti que le draine lire de ce fait inévitable. Tulliesait que le pouvoir cl les jours dcScxtus sont en danger; d’un autre côté, toute pervertie qu’elle est, elle recule devant la lâcheté d’une révélation. Ses combats entre sa passion et son devoir, ses alarmes pour Sexlus, son respect involontaire pour Brutus, sont une source de poignantes émotions. M . Ponsard 1 a dédaignée ; sa Tullie n'est qu’une courtisane, ivre d’une folle joie quand on l’aime, et doublant llermione quand on la délaisse.
Ou a préseulécommc une situation hardie la scène où Sexlus et Tullie se querellent devant Brutus. Je n’y vois, je l’avoue, ni hardiesse, ni situation. Certes, la scène pouvait être pleine de mouvement et d’intérêt. Admettons que Brutus conserve pour sa misérable femme un reste d'affection, la lutte qu'il soutient contre lui-même devient immédiatement plus dramatique. Les deux amants osent le faire juge de leurs débats ; Brutus , fidèle a son rôle, répond par d’incohérentes paroles, mais de rapides aparté expriment son indignation péniblement contenue. A mesure que l'impudente discussion s'anime, la colère de l’époux augmente. Il tressaille, il frémit , il se lève, il éclate.... les amants s’étonnent, les soupçons de Sexlus s’éveillent; quelques mots de plus, et le fruit d'un long effort est anéanti ; le mari va tuer le consul... tout a coup , il s’aperçoit de son imprudence ; il songe a la patrie, a la vengeance, â la liberté; et passant de l’ardente explosion d’un emportement légitime aux divagalions d’un cerveau malade, il se remet avec résignation sous la sauvegarde de la folie.
Le Brute de M. Ponsard n’agit pas ainsi. Il a accepté i ignominie; sa femme lui est indifférente, et il ne prend part à la conversation que pour railler deux êtres qu’il méprise.
On a remarqué avec raison que le Sexlus de M. Ponsard s’énonçait en contemporain d’Ovide. L’auteur a cru probablement indispensable d’atténuer, par un élégant épicurianisme. la brutalité toute matérielle du ravisseur:
il y avait un moyen de le faire sans anachronisme. Shakespeare, dans son poème du Rapt de Lucrèce (|)? a compris qu’avant de trahir l’amitié, les liens du sang, le droit des gens, l’hospitalité, l’homme le plus vicieux devait éprouver quelques remords. Son Sexlus s’indigne
(1) The râpe of Lucrèce, a poem, dedicaled lo lhe ritjhl honourable Henry U'riothetly, earl uf Soulhamplon, baron of Tilchfield, 1596, in-8. C’est une paraphrase assez médiocre dont M. l’onsard n’a pu imiter que deux vers.
O ! xvhy is Collatinc tlic puhlisher
Of t liât rich jevvel lie shoul keep miknown
Ki'om thievish cars, hecause it is liisown !
. On a tort, Collatin,
D'allécher les voleurs par l’appât du butin.
{ Lucrèce , acte I, scène u.)
contre lui-même ; il se reproche de céder â une passion qui le déshonore à jamais :
Osliame tokniglithold and to shilling arms!
Oiinpious act, including ail foui liarnis !
Ce n’est qu’a près une honorable lutte qu’il succombe et s’écrie :
Sad pause and deep regard beseem tlie sage ;
îAI v part is youth, and lient them from tlie stage.
Desire my pilot is, beautv mv prize;
Tlien wlio fears sinking where sucli treasure lies?
Conçu de celle façon, Sexlus est intéressant et dramatique. Celui de M. Ponsard n’hésite pas un instant, il est franchement déloyal ; l’idée du devoir ne s’inlerposcpas une seule fois entre Lucrèce et lui ; et malgré la gracieuse facture de ses discou rs, il répugne par l’infamie de sa conduite et la grossièreté de son libertinage.
Si M. Ponsard n’a fias mis a prolit les ressources qui naissaient du sujet même, il faut en accuser l’inexpérience dramatique, qui éclate a chaque fias dans Ja marche de son drame. Les parties constitutives de Lucrèce n’ont pas entre elles de liaison nécessaire. L'héroïne disparait après le premier acte, pour ne revenir qu’au quatrième. Les complots de Brutus, les amours de Tullie, l'apparition fantastique de la sy bille , toutes choses étrangères au sujet , occupent le spectateur pendant deux actes. Les entrées et les sorties ne sont pas suffisamment motivées. Ainsi, au premier acte, Collatin invite ses compagnons, virtor niarilus rumifrr invita! regius juornes. L’occasion est favorable pour Lucrèce, la bonne ménagère; allons, vile, esclaves, préparez le souper; dressez, les lits, que chacun soit a son poste... Mais non , Lucrèce ne s’occupe pas même de son mari : elle s’entretient longuement avec Brutus, cl quand elle a annoncé le terme de son entretien par la phrase accoutumée : Silence , on vient par lu , les autres personnages rentrent comme ils sont sortis, sans nécessité. Sexlus vient de laisser Brute en tête a tête avec Lucrèce, et ce pendant il s’étonne de l'v retrouver :
Ali ! Brute, te voilà !
Et Lucrèce avec Brute !...
Le dialogue de la pièce procède par tirades, même dans les scènes les plus vives, comme celle de la déclaration. Chacun des acteurs débite cinquante vers tout d’une haleine, attend patiemment une réplique de même longueur, et recommence un interminable couplet. L’allure de Lucrèce est encore ralentie par des monologues, un songe amphigourique, et des dissertations gouvernementales. Drame signifiant action, les causeries politiques sont anti-dramatiques au premier chef. Figurezvous l’effet que produirait, au milieu d’une intrigue bien nouée, la lecture d’un chapitre de l'Esprit des lois, ou un Commentaire sur la Charte constitutionnelle .
Jusqu’à présent, Lucrèce m’a fourni des observations presque exclusivement critiques; grâce au ciel, maintenant qu’il s’agit du st y le , je puis me reposer dans la ; louange. Je ne prétends pas qu’il soit irréprochable.