PREMIER ARTICLE
coxccnrs du co.vsirt v vionti:
SC garder de semblables abus et dose Jt,i . . f >ICn ‘ ° ol ferturté contre les envahissement
lerie.
Constatons tout d’abord que les concerts ont présenté, cette année, un intérêt vif et mérité. L’art y a eu une pari plus large, plus intelligente que de coutume; il a exercé une influence salutaire sur la composition des programmes, cl nous avons vu les solistes les plus éminents cesser de chercher uniquement dans le mérite de la difficulté vaincue les éléments de leurs succès. La tradition paganinicnne s’efface par degrés; il se manifeste même une tendance générale , tant chez les chanteurs que chez les instrumentistes, a faire prédominer le chant large, méthodique, sévère, sur les interminables et anti-niusicales vocalises de la vieille école italienne. D’un autre côté, si les artistes déjà en possession d’une juste renommée nous ont prouvé celle année qu'ils n'avaient rien perdu de leurs droits à nos suffrages, des talents nouveaux se sont produits, et quelques-uns ont un éclat et un succès qui menacent les vieilles réputations... — 11 faut reconnaître en même temps que le patronage accordé à l’art musical devient chaque jour plus libéral et plus éclaire. Les salons s ouvrent en foule, avec une bienveillance et une cordialité inépuisables, aux artistes (pii ne veulent affronter la redoutable épreuve du concert public qu’avec un nom déjà connu, aux jeunes talents qui ont besoin de surmonter ce premier et souvent invincible obstacle, 1 émotion, l’émotion si funeste, si mortelle pour le mérite, et presque toujours pour le véritable mérite. Les Sociétés de concerts elles-mêmes cèdent à l’entrainement général, et, malgré leur culte exclusif poulies maîtres, elles se décident enfin a prêter aux jeunes compositeurs l’appui de leur intelligent orchestre. Aussi le mouvement musical est-il immense eu France, malgré les obstacles apportes à son libre développement par les
imperfections et les abus mêmes de nos institutions musicales officielles.
La saison des concerts a été inaugurée, comme toujours, par les solennités de la Société du Conservatoire, loutes les formules de l’apologie ont depuis longtemps été épuisées pour rendre justice aux grandes qualités de cet otcheslre sans rival. On a tout dit sur cet ensemble jr-
réprochable , sur celle précision rigoureuse et savante, sur celle interprétation chaude, colorée, ardente, et cependant sévère et contenue de toutes les beautés de l’œuvre, sur ce sentiment profond de l’ensemble et des détails qui semble familier a chaque symphoniste. Mais si la part de l’éloge a été si large, si prodigue, celle d’une sage et impartiale critique reste encore a faire. Ainsi personne n’a encore élevé la voix, ce nous semble, pour se plaindre de l’infériorité manifeste de la partie vocale des concerts de la Société. Et cependant il est notoire, pour ne parler ici que des chœurs, qu’ils ne sont ni assez nombreux, ni suffisamment exercés. Tous ceux qui ont entendu la dernière exécution de la neuvième symphonie de Beethoven l’ont constaté avec nous. On sait que dans cette œuvre du maître, les morceaux chantés n’ont pas l'ampleur, la richesse et l’originalité du reste de la composition. Pour être entendus avec plaisir, ils ont besoin d’être relevés par le nombre cl la qualité des voix, et s’ils ne sont attaqués que par une vingtaine de choristes seulement, et, en outre, avec une justesse douteuse et une mesure chancelante, ils ne sauraient produire qu’un médiocre effet. Nous devons ajouter que de son côté l’orchestre laisse beaucoup àdésirer dans l’accompagnement des voix et môme des instruments. Cet accompagnement manque de légèreté et de prestesse; il astreint trop sévèrement le soliste aux allures rhylhmiques du morceau, et gène ainsi l’exécution. L’art si difficile d’accompagner consiste précisément a laisser du champel de l’espace au chanteur, a deviner, a prévoir, ou au moins a saisir vivement toutes ses intentions pour les seconder, à savoir regagner sur une mesure ce qui a été perdu sur la précédente, en un mot a suivre, a obéir, et a ne jamais s’imposer. Au contraire, l’orchestre du Conservatoire , quand il accompagne, a le tort de se croire toujours en pleine symphonie; il est raide, exigeant, impérieux, et surtout trop bruyant.
Notre second grief contre la Société des concerts, c’est le choix souvent hasardeux, quelquefois malheureux des solistes dont elle prend les débuts sous ses auspices, et l’exclusion qu’il lui est souvent arrivé de faire peser sur des artistes d’un grand mérite. Nous pourrions faire des citations; nous préférons, pour ne blesser aucun amourpropre, en appeler, à cet égard, aux souvenirs anciens et récents des habitués des concerts. Nous devons dire, d’ailleurs, que les choix les plus critiqués n’ont pas été l’œuvre de la commission administrative de la Société, mais le résultat de l’influence trop exclusive qu’exerce dans son sein un homme dont nous n’entendons nier ni le talent, ni les services, mais dont on nous a souvent signalé les préventions injustes et les engouements irréfléchis, l’illustre chef des concerts.
Nous avons une troisième observation a soumettre a la Société, sur la composition même des programmes doses concerts. C’est a tort, selon nous, qu’elle y fait figurer exclusivement, depuis quinze ans, les symphonies de Beethoven ; elle a ainsi a peu près épuisé aujourd’hui une ressource précieuse qu’elle aurait dû ménager avec plus de soin ; il lui eût été facile, par exemple, de n’en donner que trois par saison, c i les répétant une fois chacune au be¬
soin, et de répartir ainsi en trois années l’œuvre complète du maître ; personne n’y eût perdu, ni le public, auquel on aurait fait entendre, comme l’essaie aujourd’hui, un peu tardivement, la Société, les meilleures symphonies d’Haydn, de Mozart ou des maîtres contemporains, ni la Société, qui se serait ainsi réservé les moyens d'affriander pour longtemps ses habitués. L’inconvénient que nous venons de signaler n’existerait pas au même degré, si le public des concerts se renouvelait plus souvent; maison sait qu’il n’en est pas ainsi. Par mesure d’économie, la Société s’est en quelque sorte inféodée àla petite salle des Menus, qui ne lui coûte rien, mais où elle ne peut admettre qu’un nombre fort restreint d’auditeurs qui ont eu l’art, en outre, de constituer en privilège, en monopole inviolable, leur entrée aux concerts. 11 arrive de la que si la Société voit scs recettes assurées, elle est obligée, par compensation, de subir les aristocratiques exigences de son public d’élite, et aujourd’hui elle reconnaît que le goût de ce public sybarite s’est considérablement affadi, et que Beethoven ne lui suffit plus. Dans une vaste salle, au contraire, avec un auditoire nombreux et varié, Beethoven seul pouvait suffire à défrayer la Société pour de longues années.
En même temps qu’elle avoue implicitement sa faute a cet égard, la Société essaie de la réparer en admettant aux honneurs du répertoire ordinaire les noms de Mozart et d’Haydn. Eh bien! s’il faut dire toute notre pensée, nous craignons que le remède n’arrive un peu tard ; nous craignons que le public des Menus, exclusivement et trop longtemps nourri de la manne céleste des symphonies du grand maître, ne répugne a un aliment plus terrestre...
Ces diverses observations nous amènent naturellement a faire connaître nos idées sur les réformes que nous voudrions voir introduire, au profit de l’art, dans l’organisation delà société des concerts. Et d’abord il en est une qui nous semble fondamentale et que nous demandons avec une grande confiance dans ses résultats, c’est qu’elle soit érigée en institution nationale et placée sous le patronage du gouvernement, qui peut seul l’obliger a remplir la mission qu’elle a eue ou qu’elle a dû avoir pour but de remplir lors de sa fondation. Quelle est cette mission ? d’une part, de populariser, en Fi ance, les œuvres des maîtres tant anciens que modernes , tant nationaux qu’étrangers, et d’ouvrir ainsi à l’art des voies nouvelles et fécondes ; de l’autre, de favoriser l’essor de l’école française de composition, en encourageant les débuts. Sous ce dernier rapport , la Société n’a pas produit scs fruits; si elle admet volontiers sur ses pupitres une partition étrangère inédite en France, c’est qu’elle a pour garant le nom déjà célèbre de l’auteur. Mais pour accorder la même faveur aux compositeurs français peu ou point connus, il lui faudrait courir un risque, risque peu dangereux, il est vrai, mais qu’elle ne veut pas accepter, parce qu’une pensée financière bien plus qu’artistique a présidé à sa formation. Aussi, bon nombre de jeunes gens d’un incontestable mérite, nourris des plus fortes éludes , frappent-ils chaque année inutilement a sa porte, implorant seulement la faveur d’une lecture préliminaire,
LES BEAUX- A BTS.
ql,i ne leur esl que très rarement accordée. C'est ici que le pralronagc du gouvernement aurait une efficacité réelle. et voici, selon nous, comment il pourrait l’exercer utilement. Il garantirait aux associés un minimum de recettes, qui pourrait être la moyenne du produit des cinq dernières années, cl il continuerait a affecter gratuitement un local aux concerts. A celte condition, il aurait le droit de faire présider la commission administrative par un commissaire de son choix, et même de nommer les membres de la commission sur uneliste de candidats élus par la Société. Dans ce nouvel état des choses, la première mesure a prendre serait d arrêter la formation d un comité d’examen qui se réunirait dans l'intervalle delà saison des
concerts et serait chargé de recevoir les ouvrages inédits des
compositeurs français ou étrangers qui, dans l’intérêt exclusif de Y art, pourraient être livrés, chaque année, a l’appréciation du public. L’auteur aurait le droit, une fois sa partition reçue, de désigner, quand il s’agirait d’une scène lyrique ou de tout autre morceau de chant, les artistes membres de la Société qu’il désirerait avoir pour interprètes ; il aurait encore celui de désigner des artistes étrangers a la Société, mais alors sous la condition d’apporter, a ses risques et périls, leur consentement.
Le gouvernement, qui, dans notre pensée, représenterait toujours l’élément démocratique de l’institution des concerts, lui affecterait un local plus en rapport avec sa destination nouvelle. Jaloux de populariser réellement les chefs-d'œuvre anciens et contemporains, il appellerait aux séances de la Société le plus grand nombre possible d’auditeurs nouveaux ; et , dans cette intention , il ferait un réglement pour interdire la location des loges avant le premier mois qui précéderait l’ouverture de la saison. Ce réglement arrêterait, en outre, que les places de parterre ne pourraient être prises qu’au bureau. Un autre réglement, délibéré dans le sein de la commission, fixerait le mode de recrutement de la Société. Celte question est très grave et devrait être mûrement examinée. Voici quelques idées sommaires sur une des manières possibles de la résoudre heureusement. Nous voudrions quece recrutementeûtlieu d’après les basesles plus larges, c'est-à-dire qu’on nese bornât pas a pourvoir aux vacances au fur et a mesure qu’elles s'effectueraient, soit parle décès, soit par l’absence prolongée au-delà d’un certain terme, des membres titulaires. Il serait formé, par la voie du concours, une catégorie de membres surnuméraires dont le nombre serait égal au quart environ des titulaires. Les conditions de ceconcours seraient toutes particulières : on devrait y faire figurer, selon nous, pour épreuve principale (il s’agit ici des instrumentistes), l’exécution d’un quatuor. Lésai listes savent en effet que l’interprétation de cette musique spéciale esl la pierre de touche du bon symphoniste. Un morceau, dans lequel le candidat jouerait principalement et accompagnerait touralour, devrait également faire partie du programme d’examen ; enfin, lecand biaiserait interrogé sur les principes de la composition musicale. Les membres surnuméraires devraient assistera toutes les répétitions et ne pourraient faire partie du concert qu après avoir ainsi acquis une expérience suffisante.
Les
moitié
places vacantes leur seraient exclusivement affectées, tié au choix, moitié a l’ancienneté. Le gouvernement pourrait d’ailleurs leur allouer des gratifications sur le fonds destiné à l’encouragement des beaux-arts.
Il esl un pays voisin où l'étude de la musique occupe un rang fort important dans renseignement général, c'est la patrie des Haydn, des Mozart, des Beethoven , des Weber. En Allemagne , les maîtres de musique ne peuvent exercer, sans avoir pris, dans leur ait, des guides universitaires; celui de docteur en musique est l’objet d’une grande considération. C’est une excellente idée dont l’Angleterre s’est emparée depuis quelques années, et que nous verrions avec plaisir importer en 1 rance, oii son application favoriserait les bonnes études musicales. En attendant la réalisation de ce vœu, nous ne trouverions aucun inconvénient, et il y aurait au contraire des avantages certains, a ce que le grade de docteur put être donné aux sommités de la Société des Concerts, une fuis qu’elle aurait été placée sous le giron administratif, parce qu’elle serait considérée ( et elle l’est en réalité), comme une école normale pour les chefs d'orchestre. \ ce grade serait attaché le privilège, en faveur de ceux qui l’auraient obtenu , de concourir seuls pour les places de professeurs au conservatoire et dans les au- Ires institutions musicales palronecs par 1 Liât , ainsi que pour les emplois de chefs d’orchestre des théâtres royaux.
A ces diverses conditions et au moyen de quelque* autres réformes d une nature plus délicate, plus intime, sur lesquelles nous nous réservons de dire plus tard notre opinion , nous avons la certitude que la Société des Concerts rendrait a l’art les services les plus signalés.
Un mol , maintenant , en terminant, sur les six premiers concerts de la saison. Beethoven en a fait , connue par le passé, a peu près seul tous les frais. A la dernière séance, toutefois , nous avons assisté a l'exécution de la symphonie en ut mineur de Mozart. Cette œuvre remarquable par le charme, la verve, la fécondité, l'enchaînement heureux . le développement facile et lucide des idées, a été rendue a l’orchestre avec sa supériorité accoutumée. Le public ne nous a cependant pas semblé touché de toutes les beautés qu’elle renferme. Il v a en de sa part un peu de froideur et d’hésitation. Les habitués de la Salle des Menus ressembleraient-ils à certains auditoires de notre connaissance dont les suffrages ne sont pas le fruit d une appréciation personnelle . iudépendante, éclairée, mais un hommage conventionnel a des œuvres ou a des hommes adoptés par la mode ?
La Société a donné, en outre, cette année, deux svmphonics inédites en France, «pii ont été écoulées avec un intérêt, sinon avec un succès égal. L'une est de l’auteur do \' Oratorio de Saint-Paul . M. Mendelshon Barlholdv . une des célébrités musicales actuelles de l’Allemagne;
I autre de M. Sehxvencke , artiste tout-a-fait inconnu en deçà et au-dela du Hliin. La symphonie de M. Bariboldy atteste un talent facile, très exercé , et une remarquable habileté de formes; les idées ne sont ni abondantes, ni élevées, mais bien exposées, prudemment
u :s bf w \-m\ts.
conduites et franchement dénouées; du reste, peu ou pas d’effets d’orchestre nouveaux cl piquants; somme toute, un succès d’estime. Celle de M. Scliwencke est , au contraire, une œuvre d’une grande importance, cl révèle chez rauteur un talent de l’ordre le plus élevé. C’est une composition remplie de jets hardis et en meme temps pleine de correction cl d’élégance. Le final se fait remarquer par la grâce et la fraîcheur des motifs; mais les trois premiers morceaux ont surtout produit une vive sensation. Le succès de M. Scliwencke est un argument «le plus en faveurde nos idées sur la nécessité d’obliger la Société des Concerts a ouvrir plus souvent le sanctuaire aux jeunes talents qui se pressent en foule sur le parvis. Croirait-on que M. Scliwencke avait attendu plusieurs années la faveur dont il a été l’objet, et qu’il a vécu jusqu’il ce jour de quelques arrangements pour le piano sur des motifs des opéras en vogue, tristes aumônes qu'il arrachait avec peine au dédain des éditeurs!
I.a société vous a fait entendre trois solistes, dont deux pianistes : 1\I. Scliwencke, qui a échoué; Mlle Oltavo, qui n’a obtenu qu’un succès de galanterie , et le violoniste Sivori, que nous aurons ii apprécier dans un prochain article , en rendant compte de ses propres concerts.
Les soirées musicales ont été nombreusescel hiver; les I taliens ont souvent passé l’eau, et la musique de don Pastjuale avec eux. Les salons du capilaineRnox, l’infatigable membre du comité de secours des Anglais pauvres il Paris, ont été fort suivis. On y a entendu, pour la première fois à Paris, une cantatrice célèbre de l’autre côté du détroit , inistriss llampton, dont on avait annoncé rengagement aux Italiens, engagement ajourné il la saison prochaine. Mistriss llampton, qui est Irlandaise, a chanté dans toute leur simplicité , et avec un charme de voix inexprimable, des mélodies populaires de son pays, bien de plus tendre, de plussuave, et quelquefois de plus pathétique, que ces naïves ballades dans lesquelles une population décimée par la faim, courbée sous la domination de fer d’un impitoyable vainqueur , a déposé le secret de scs souffrances , ses cris de douleur cl de vengeance. La partie française de son auditoire, sous l’ impression de la lecture des Mémoires de l’Irlande , dont O’Connel vient de publier a Londres le premier volume, a applaudi avec enthousiasme â ces fortes et originales productions des muscs populaires de Pile d’Emeraude (Emerald Island). La voix de mistriss llampton est un soprano élevé, avec de belles notes de contralto ; son chant est sur , correct et touchant ; elle vocaliseavec agilité, mais avec sobriété. Le morceau capital de la soirée a été un délicieux trio , tiré de l’opéra ( inédit en France ) de Falstaff, du compositeur anglais AI. balfe, dont l’Opéra-Comique répète en ce moment une partition en deux actes. Ce trio a été chanté avec une rare perfection par mesdames llampton , Pauline Viardot et balte. Mentionnons encore la ravissante ballade : The buting of my own heurt , composée par Osborne , et chantée avec un sentiment exquis par mistriss llampton, qui est sa sœur. Nous avons égale¬
ment entendu avec intérêt , du même compositeur . un refrain montagnard, avec accompagnement de violoncelle, pour voix de soprano, deux études imitatives pour le piano. intitulées F Hirondelle et la Tarentule , et une fantaisie brillante sur des thèmes tirés de l’opéra de Colcanthe de AI. Balfe.
AI. balfe a donné quelques jours après une soirée destinée a faire connaître ses productions en France. Les sommités politiques et littéraires , artistiques et musicales se pressaient dans ses salons. On y voyait réunies Al'"'* balfe , cantatrice distinguée comme son mari , AInies Viardot . , llampton , Anna Thillon , AIUc Nissen , que AI. balfe a fait engagera l’Opéra-Comique , et qui doit débuter dans son nouvel ouvrage; Duprcz, Roger, Botelli , le vieux G ail i , une des plus belles voix de basse de son temps. Osborne, le violoniste Oury, etc.; le talent élevé , dramatique, de AI. balfe, déjà si apprécié en Angleterre et en Italie, ont reçu dans cette soirée l’éclatante et décisive consécration du public parisien. Ceux qui ont assisté ii Londres, en 1850, aux représentations de. la il/ aid of Artois de AI. balfe , se souviennent sans doute de cette scène éminemment théâtrale où l’on voit l’héroïne abandonnée dans un désert sans fin . mourant de faim et de soif, donner a son fiancé qui se meurt sa dernière goutte d’eau. Au moment où les deux amants étroitement enlacés vont rendre le dernier soupir, ou entend dans le lointain des bruits de pas, ce sont leurs libérateurs.... A ce moment, Aime Alalibran se relevait avec un cri de joie, d’une joie folle, frénétique, et attaquait, aux applaudissements de la salle émue et transportée, avec une vigueur cl un accent d’une énergie sauvage, le beau final qui termine l’acte. Ce final , chanté a la soirée de AI. balfe par Mme Yiardot-Garcia, avec des paroles italiennes, a produit également un effet d’entraînement, bien n’égale la puissance, la vigueur, la justesse d’intonation et l'inimitable précision avec laquelle la célèbre cantatrice a rendu ce passage vraiment admirable. Les artistes , les véritables artistes surtout ont applaudi avec fureur. M. balfe. qui accompagnait au piano, et dont tout le monde apprécie le jeu fin, délicat et intelligent, semblait luimême transporté: il reconnaissait que AIrae Viardot avait égalé, dans ce difficile et décisif passage, sa célèbre et tant regrettable sœur, AIme Alalibran ; seulement, il faisait remarquer avec raison qu’avant d’arriver a ce redoutable final , Almc Alalibran avait eu à chanter trois actes longs et fatigants. A. L.
Nous aurons a parler, dans un prochain article , des magnifiques soirées musicales de AIme la duchesse Decazes, (]c Mme Panckoucke, où Ronconi a chanté pour la première fois a son arrivée a Paris, et de Almc Borain, où nous avons assisté a deux des plus beaux succès de la saison, obtenus, l’un parle pianiste AVilmers, l’autre par le chanteur bévial. l'ancien ténor de l’Opéra-Comique. revenu d’Italie avec une des voix les plus étendues, les plus svmpathiques que nous ayons entendues.
LES BEAUX- A RTS.
Par ordonnance du roi , M. Ch. Texier a clé nommé commissaire royal près les établissements des beaux-arts : Ecole des beaux-arts, École gratuite de dessin des garçons et des demoiselles. Par sa nouvelle position , M. Ch. Texier est chargé d’assurer l’exécution des réglements et des décisions du ministre. La nécessité de cette surveillance est depuis longtemps reconnue.
— M. le ministre de l’intérieur vient de commandera M. Damnas, sculpteur, une statue représentant le génie de la navigation, destinée a la ville de Toulon.
— Le renouvellement des statues du jardin du Luxembourg. mutilées presque toutes, paraît décidé par M. le ministre de l’intérieur ; mais ces travaux ne peuvent être exécutés que d année en année, selon les ressources du budget des beaux-arts. Deux statues sont commandées : V cl lcd a a M. Maindron , et la célèbre sainte Geneviève a M . Memer. Le choix de ces sujets indique que l’administration préfère, pour celte décoration, les personnages de notre histoire aux personnages grecs et romains, et aux figures allégoriques.
—Il vient d’ètre pris, par le ministre de l’intérieur, un< lecision qui a pour but d’éloigner les sollicitations det
artistes sans talent. A l'avenir, les ouvrages commandés par le gouvernement , et qui n’auront pas été convenablement exécutés , seront laissés a la charge des artistes, celte sage mesure mettra l’administration en garde contre des influences tout-h-fait étrangères aux beaux-arts.
— I.c conseil municipal de la ville de Lyon a voté l’érccüon d’une statue en bronze de Jean Cléberger, premier fondateur de l’aumône générale , qui dota la ville de Lyon de plus de dix millions. M. le ministre de l’intérieur a alloué, pour ce monument, une somme de six mille francs.
La galwrre 1 Expéditive, qui apporte eu Fraut sarcophage antique que le roi a fait acheter a Salom
01 ,cs s™1',uu'cs <l"c M- CU. Texier a recueillies a gueste de Méandre, a terminé, depuis quelque temps quarantaine a Toulon. Elle a repris la mer et tait , pour le Havre, ou elle abordera dans les premiers i,
d’avril. Les marbres seront déposés sur des chalands, <>[ dirigés sans délai sur Paris. Le gouvernement compte en faire une exposition publique. Ce sarcophage est, dit-on , de la plus grande beauté. Quant aux bas-reliefs du temple de Diane, ils consistent en SI mètres de frise représentant des combats de Grecs et d’Amazones : leur antiquité remonte a Alexandre ; nous n’avons pas de sculptures de celle époque. Nous devons ces précieux morceaux a l’expédition de MM. Ch. Texier, C/ergct ri Clément Boulanger, enlevé trop tôt aux arts au milieu de nombreux travaux commencés.
— M. le ministre de l’intérieur vient d’acheter a madame veuve Blanchard, mère du jeune artiste récemment décédé, une copie de la Calathée de Raphaël. Ce tableau est destiné a l’Écoledesbeaux-arts, a laquelle il a étédonnésur l’instante recommandation de M. Ingres.
— M. le ministre de P intérieur vient d’acheter un buste de Lebrun exécuté par Houdon. Ce buste est destiné a l’Académie Française. La ligure amaigrie du poète rappellera sans doute aux habitués de l’Institut cette épigramme :
Lebrun de gloire se nourrit ,
Aussi voyez comme il maigrit !
Physionomie parisienne
Le costume parisien subit de si fréquentes transforma lions qu il est difficile aux étrangers d’en suivre toute" les phases. Nous nous proposons de donner fréquent ment des dessins destinés a constater non seulement l.t forme des vêtements, mais encore l’ élégance de la physionomie parisienne ; M. Gavarni a bien voulu se charger de cette partie de notre travail , dont la distinction est assurée parce précieux concours.
e 15 mars donc , à l’heure de midi, se sont ouvertes les portes du Louvre. La foule impatiente s’est précipitée dans ces immenses galeries , chacun cherchant son nom et le nom de .scs amis; vous pensez avec quelles angoisses! Ce jury du Louvre, dont les jugemens sont sans appel, cette ridicule contrefaçon du Conseil des Dix, a pesé cette année, plus que jamais, sur les destinées des artistes et des beaux-arts , si bien que nul, dans les plus célèbres, et nul parmi les moins connus , ne se sentait à l’abri de ces lâches et injustes violences. Aussi, fallait-il les voir, les uns et les autres, les martyrs de cette année, courant cà et là avec toutes sortes d’inquiétudes, ou bien cherchant dans le livret l'indication de leurs tableaux : et si par hasard il se trouve que le tableau en litige n’a pas été chassé honteusement du Louvre, alors la sérénité, l’espoir, reparaissent sur ces fronts abattus.
Pourtant, qu’il y a loin encore entre les honneurs de l’exposition et le succès? Que disonsnous, le succès? moins que cela, un peu de bruit, un peu de fumée, un peu du rien sonore dont se compose la renommée.
Voici ce qu’on disait dans la foule avant que le Louvre ne lut ouvert. On disait que le jury avait reculé lui-même devant quelques-unes de ses brutalités de cette année. On disait que le portrait de Flandrin et le tableau de Louis Boulanger, et les paysages de Corot, avaient fini pas trouver grâce devant MM. les inquisiteurs de la peinture et de la sculpture ; même, cette bonne nouvelle avait été transmise en toute hâte à M. Louis Boulanger, qui avait accepté cette prompte réparation... on ajoutait que l’indignation contre de pareils refus avait été unanime, universelle, que plus d’un maitre avait enfin pris le parti de son élève -. M. Ingres lui-même , dans l'accès de son premier étonnement, avait déclaré que jamais il ne remettrait les pieds à l'Académie des Beaux-Arts , et que peu s’en fallut qu'il ne donnât à l’instant même sa démission. Vaines espérances, vaines
menaces! L’auteur du Mazeppa , du Triomphe de Pétrarque , des Amours poétiques , Louis Boulanger, et le paysagiste Corot, et Flandrin , l’élève bien-aimé de M. Ingres, n ont pas obtenu leur entrée au Louvre; les proscrits sont restés les proscrits. On n’en a pas voulu , on n’en veut pas. Le Roi lui-même, qui a\ait témoigné à qui de droit son mécontentement de toutes ces injustices et de toutes ces violences malhabiles, n’a pas eu assez de crédit pour ouvrir les portes de son Louvre aux tableaux refusés; seulement, il s’est trouvé que nous ne savions pas tous les refus du jury. C’est ainsi qu’aux noms déjà cités il faut ajouter le nom de M. Perlet, de M. Laviron, de M. Poissard, de M. Abel Lordon, de M. Barye, ce même Bai *ye, à qui feu M. le duc d’Orléans (protecteur éclairé qui manquera aux artistes) avait été obligé, il y a trois ans, d’accorder une placedans sa maison pour que l’habile sculpteur y put exposer son beau surtout renvoyé du Louvre ! Mais aussi, qui donc avait pu donner cet espoir aux artistes refusés, que cet implacable jury reviendrait sur son extermination?
Cependant, soyons justes, ceci est le crime non seulement des musiciens, des graveurs, des architectes et des aveugles de l’Académie des Beaux-Arts, mais ceci n’arrive que par la faute et la coupable négligence des cinq ou six hommes de quelque mérite, dont s’honore à hon droit celte Académie. Sans nul doute, M. Ingres n’est que juste lorsqu’il ouvre son atelier au tableau de Flandrin, son élève ; mais cependant si M. Horace Yernet, si M. Ingres, si M. Paul Delaroche, si M. Pradicr, si quelques autres de la même valeur, consentaient à accepter la place qui leur revient dans le jury, s’ils étaient là, chaque jour, pour défendre pied à pied les tableaux et les statues de leurs élèves, vous verriez que ces injustices inexplicables ne seraient pas si faciles. Mais cela parait beau à ces Messieurs de s’absenter, de s’abstenir, de dire : Je ny étais pas ! Ils s’en lavent les mains comme tait Pilate. Se laver les mains, à la bonne heure; mais qui empêche d’être juste envers tous et de défendre ces jeunes gens qui sont sous votre garde? Combattez d’abord pour h‘ bon droit, et vous vous laverez les mains plus tard quand la bataille sera gagnée. Le malheur de toute cette discussion, c’est que la
plainte est trop méritée, c est quelle est trop facile, c’est qu’on ne saura pas à qui s’en prendre parmi ces juges qui se cachent dans 1 ombre et qui appellent, a 1 aide de leur justice, les lâches mystères du bulletin secret. On ne procédait pas autrement, à Venise, par la gueule de fer du palais ducal.
Entrons cependant, et quels que soient les absents, occupons-nous des habiles, des heureux, des favoris de la fortune. Le jury a eu beau refuser des toiles et des plâtres (et des portraits, cinq cents portraits refusés en un seul jour!) vous avez encore cette année mille cinq cent quatrevingt-dix-sept morceaux de peinture, de sculpture ou d’architecture, qui partiront dans deux mois on ne sait pour quelles contrées lointaines, inconnues, dans le dépôt des vieilles lunes et des étoiles de rebut. Mille cinq centquatre-vingt-dixsej»t, et l’on se plaint que ce soit une exposition peu nombreuse ! Toutefois, je voudrais bien voir, au milieu de ce lohu boliu de la forme et de la couleur, quelques-uns de ces visiteurs novices qui s’en vont le livret à la main, s'expliquant à eux-mêmes le nom de tous ces portraits, le sujet de tous ces drames, le coin «le terre où se trouvent tant de paysages nouvellement découverts. C’est à s’y perdre, c’est à se briser le crâne de chagrin, c'est à se noyer de confusion dans toutes ces mers et dans tous ces lacs : où sommes-nous? dans quel pays? dans quel siècle ? sur quels bords habités ou sauvages ? A la cour de quel monarque absolu? Tout d’abord on n'en sait rien. On regarde sans rien voir, on écoute sans rien entendre, c'est la confusion des langages, des colères, des haines, des amours, des joies et des douleurs de l’humanité. Vous en êtes ébloui, abasourdi, hébété.
Beu a peu cependant, tout sc remet autour de vous et en vous-même. Vous finissez par vous laire jour dans ce pele-mèle étrange de formes et de peintures, vous portez votre attention et votre regard sur un même point, et vous vous dites : Je ne verrai que cela aujourd'hui cYst la seule Lu on raisonnable de bien voir une longue suite de peintures, et meme de belles peintures. Ainsi unis a\ez étudié les chefs-d’œuvre du palais I itli, salle par salle, et non pas en courant, en toute haie, comme si la Riauca Capello allait passer dans ses plus beaux atours. Ainsi ferons-nous pour le Musée du Louvre. Voulez-
vous, par exemple, que nous commencions par le tableau dcM. Horace Vernet? On disait qu’il n’avait rien envoyé au Louvre cette année; il a envoyé une belle toile, bien peinte et bien dessinée, qui a nom Juda etTbamar. C’est encore et toujours l’Orient que M. Vernet a bien vu et bien étudié et dont il s’est passionné comme on se passionne pour la chaleur, pour le soleil , pour la vie. Dans un petit coin du désert, qui manque d’air et d’espace, Thamar, jeune et bien faite, ouvre à peine deux beaux yeux noirs tout brillants d’intelligence et de poésie. A coup sur, cette femme est là pour faire tomber le vieux Juda dans un piège. On dit que c’est là un chapitre de la Rible; à la bonne heure, si non c’eût été de la belle et bonne pornographie. Certes, cette jambe nue, cet aol provoquant, ce sein qui bal, nous paraissent faits tout exprès pour induire Juda en tentation. Juda ressemble un peu trop à l’IIolopherne du même peintre. Un beau chameau, un chameau à la Decamps, le pied solide, les naseaux ouverts, n'est pas le personnage le moins important de cette prétendue scène biblique. Voilà un artiste qui dure, M. Horace Vernet ! Voilà un homme qui ne se fie pas à l’esquisse, qui ne se contente pas d’indiquer un tableau, mais qui achève avec soin son œuvre commencée ; en un mot, ce que fait M. Horace Vernet, c’est de la peinture. Il aime son art au point de ne rien céder ni au caprice, ni à la fantaisie, ni à l’idéal ; vous pouvez regarder longtemps ces solides peintures sans avoir peur de vous tromper ou d’être trompé. Ne me parlez pas des faiseurs de dupes dans les arts! et cependant que de dupes ils ont faites, tous nos illustres modernes, à commencer par la musique scintillante de Rossini, par l’éloquence de M. lîerryer, par les vers de M. Casimir Delavigne, parles tragédies de M. Victor Hugo, à finir parles déclamations éloquentes de M. de Lamennais et les utopies merveilleuses de ce grand écrivain appelé George Sand !
Puisque nous parlons de la vraie et sincère peinture, arrêtons-nous devant le tableau de M. Robert Fleury, et regardons-le tout à notre aise. Nous avons été assez heureux, et vraiment c’est jouer de bonheur, pour donner dans ce livre la représentation très exacte de ce beau tableau : Charles-Quinl ramassant le pinceau
du Titien. Mais quelle que soit la fidélité de l’image, l’image ne saurait rendre la force, la grâce, le calme de cette admirable composition. Titien, le vieux maître, si vénérable, a laissé tomber son pinceau aux pieds de l'Empereur de toutes les Espagnes, pendant que l’Empereur et sa cour étaient attentifs et tout occupés à regarder l’œuvre nouvelle! Alors Titien descend de son échelle pour ramasser le noble outil échappé à ses mains puissantes; ce que voyant, Charles-Quint se baisse et de sa main royale il ramasse le pinceau du vieillard. C’est une scène pleine d’intérêt, de charme et d’une certaine grâce historique qui n’est pas sans grandeur. Nous avons entendu des connaisseurs qui se plaignaient du sang-froid , de l’assurance et du peu d’émotion du peintre, se voyant ainsi secouru par un si grand roi ; nous avouons que pour notre part nous ne comprenons guère cette critique. Quoi donc! il eût fallu, pour bien faire, que l’empereur se fût précipité sur le pinceau du maitre, et que les courtisans se fussent précipités à l’exemple de l’empereur, et que Titien fût descendu en toute hâte de son échafaudage, en s’écriant: — Que faites-vous, sire ? Quoi donc! cette noble tète du roi, ce beau front du erainl peintre, tous ces jeunes gens , et ces vieux seigneurs de la cour, les uns et les autres ils auraient joué le mélodrame à propos d'une action de bon goût et qui ne sera jamais plus royale que lorsqu’elle sera plus simplement accomplie? Mais voilà ce qu’on ne peut pas faire comprendre à certaines gens qui visent toujours à l’elfet, au bruit, au mouvement en toutes choses. M. Robert Fleury ne pouvait pas mieux faire que de se maintenir dans cette simplicité. D’une action bien naturelle, l’emphase peut
pie les Mémoires de Dangeau, à ce passage oû il est raconté qu’un jour le comédien Daneourl marchait à reculons en parlant au roi Louis XIV. Comme on approchait de l’escalier, le roi retint le comédien par b* bras : — Prenez garde , Dancourt, vous allez tomber ! Quoi de plus simple ? quoi de plus naturel? Et ne voyez-vous pas que M. de Dangeau parlant de cette belle action , est pour le moins fort ridicule de s'écrier : — Le grand roi /'encore une fois, M. Robert Fleury a eu franchement raison de ne pas ressembler à M. de Dangeau.
M. Léon Cogniet, un autre inaitre, obtiendra, en concurrence avec M. Robert Hcury, les honneurs de cette exposition qu'à eux deux ils ont sauvée. Ceci est de la grande peinture et sérieusement méditée, sentie, accomplie, t-e grand peintre dont Venise s honore, le Tintoiet est assis au lit de mort de sa fille. Il lait nuit , la lampe projette des clartés rougeâtres derrière un long rideau de soie; a demi enveloppée dans son suaire, la jeune fille étendue la conserve encore cette rare et limpide beauté qui était l’orgueil de son père et 1 orgueil de Venise. Est-il bien vrai , juste ciel ! que la mort ait passé par là? Quoi ! ces beaux yeux ne vont plus s’ouvrir? Rien ne bat plus sous ce jeune sein affaissé sur lui-même. Ces belles mains sont mortes comme tout le reste. Plus rien ne reste de Pâme heureuse et tendre qui habitait ce noble corps. Lui, cependant, le malheureux père, il veut au moins arracher à la mort le souvenir de cette beauté anéantie, et il appelle à son aide tout son courage. La tète du peintre ressemble parfaitement à cet admirable portrait du Tintoret que nous admirons au musée du Louvre. De ce beau modèle, M. Léon Cogniet s’est inspiré avec, un rare bonheur.
M. Granet, cela va sans dire, n’a pas oublié de nous faire part de ses travaux de l’année. C’est un artiste laborieux, d’une conscience facile à vivre, qui ne donne rien au hasard, et qui depuis bien longtemps nous fait admirer avec le plus grand sang-froid du monde le même moine, gris ou blanc , avec ou sans capuchon. 11 faut une grande habileté, savez-vous, et pas mal de bonheur pour faire accepter ainsi et célébrer par toutes sortes de louanges le même tableau pendant vingt ans de sa vie. Un moine, plutôt heureux que malheureux, plutôt bienveillant, (pie fanatique , plutôt rassasié et chancelant sous le petit vin du couvent qu’à jeun et en prières, tel est le héros sempiternel de M. Granet ; un monastère bien tenu, bien bâti, pas trop gothique, pas trop sombre, tel est le lieu de la scène; une cruche de grès, un banc, une belle lumière qui s’échappe des arceaux, des verres, quelquefois même un livre et un Christ, tels sont les accessoires. Ne demandez rien de plus a M. Granet; il ne sait faire que cela, il n’a fait, il ne fera que cela toute sa vie; il ne veut pas , ou, pour mieux dire, il ne peut pas en faire
davantage. Quand il ne s’en prend pas aux moines , M. Granet s’en prend aux religieuses, ce qui est un bon moyen de retrouver son couvent, son livre, son Christ, sa lumière bleue et les dalles sonores qui se perdent dans le lointain. Voilà comment celle année encore vous avez (b* M. Granet le Monastère de Sainte-Claire à Rome, le Pharmacien du courent , une triste et froide raillerie qui ne vaut pas les bouffonneries de M. Liard ; de beaux petits solitaires qui se bâtissent une chapelle : le monument sera long à faire, tant nos architectes y mettent de précaution et de cérémonie. Le qui vaut encore un peu moins que ces trois tableaux-la, c’est le Baptême de M. le dur de Chartres dans la chapelle des Tuileries. La chapelle des Tuileries n’est pas un monument religieux ; c’est un salon disposé pour qu’on y puisse entendre la messe : il fait nuit, on est au mois de novembre, les cierges jettent une clarté trop vive pour un homme (fui aime le clair-obscur, et enfin cet or, ces broderies, ces grands cordons, ces riches uniformes, ces plumes flottantes, toute cette soie, tout ce velours ont du rendre M. Granet bien malheureux. Laissons-le enveloppé dans sa robe de moine, les mains dans les deux manches, la tête ensevelie sous le capuchon ; M. Granet a renoncé depuis longtemps à Satan, à ses pompes, à ses œuvres et à ses vanités.
Tout au rebours, voici un très-aimable et trèségrillard coloriste, M. Eugène Giraud ; celui-là , il a jeté depuis longtemps le froc aux orties, il aime avant tout les couleurs chatoyantes , les meubles dorés , les nœuds , les aciers, les cordons, les diamants, l’or et les perles; tout ce qui luit, tout ce (fui reluit , tout ce qui brille est de son domaine. Apportez, apportez les tissus les plus divers, les satins , les taffetas, les velours, les étoffes rayées, les bas de soie, les paniers, les éventails , les talons rouges, et surtout donnez-lui des jambes effilées, des mains blanches et mignonnes, des dents qui brillent , des lèvres pétillantes, des yeux de vingt ans et des corps de seize ans à peine ; laites en sorte que vos modèles soient bruns et blonds , qu’ils aient des cheveux longs et touffus et des tailles à entrer dans vos dix doigts , et vous verrez comment notre homme saura tirer bon parti de ces jeunesses , de ces élégances, de ces fantaisies. En pareille occurrence , M. Granet tournerait la
tète, et c’est à peine s’il risquerait un œil. M. Giraud, lui, l’effronté! il regarde ces belles petites personnes de façon à les faire rougir, si elles avaient le temps de rougir. Mais , ma foi ! il s’agit bien de rougir ! Il s’agit que ces jolis petits êtres du Versailles de M. le Régent sont occupés à faire des crêpes. C’était là le grand grand plaisir du jeune roi Louis XV. Des crêpes, un feu bien flambant, toute la cour dans ses plus beaux atours , les Dubarrys en fleur, les Pompadours naissantes, les belles petites Châteauroux qui s’essayent déjà aux tendres sourires ; voilà le thème deM. Eugène Giraud. Il s’exerce à reproduire toutes ces grâces , toutes ces malices. Après le jeu de faire des crêpes , arrive le colin-maillard. C’est une nouvelle et. bien plus gentille façon d’entasser les jeunes femmes sur les jeunes femmes, les fleurs sur les fleurs. Dans un beau petit bosquet, présidé par un faune qui joue de la flûte, sont réunies les plus jolies filles qui se puissent voir, et les plus espiègles. Un petit abbé, gros, gras, joufflu, rose et blanc, les yeux bandés , les mains tendues, s’en va cherchant à prendre la première venue... Elles, cependant, les folâtres, elles se précipitent pour n’être pas touchées. Celle-ci se met à l’abri d'un joli petit mousquetaire de la reine, cette autre vient de tomber tout à trac, comme dirait Brantôme , et je plains le jeune abbé d’y mettre tant de conscience! 11 verrait deux bien jolies jambes et deux trèspetits pieds : l’abbé Voisenon n’y eût pas manqué. Telle est cette aimable petite scène pleine d’esprit, de goût et d’élégance. Ce qu’on pourrait reprocher à tous ces mignons personnages, c’est qu’il y a en tout ceci bien plus de soie et de paniers que de toute autre
chose. Ces jolies femmes sont admirablement vêtues ; mais peut-être le peintre ne s’est-il pas assez souvenu qu’un coup de vent pourrait soulever ces jupes si bien faites; et alors , que verrait-on ? Voilà la question, et si nous nous la permettons , bien qu’elle soit indiscrète, c’est qu’à coup sûr le roi Louis XV l'aurait faite en sa qualité de grand connaisseur et de grand amateur.
Dans ce salon de 1845, dont le jury a été si cruel, on a eu raison de refuser toutes les allusions à la mort de M. le duc d’Orléans, triste mort, dont ces Messieurs se seraient fait un prospectus; mais cependant d’horribles choses se sont glissées au Louvre. Avez-vous vu, par hasard , cette affreuse image de Napoléon sur son lit de mort ? cette fois il ne s’agit plus d’un homme, il s’agit d’un cadavre. Le visage est livide, les mains sont difformes, le corps a été violemment placé dans cet uniforme verdâtre, dans ce chapeau étriqué, dans ces hottes déformées. Attendez encore quelques heures, et vous verrez l’écume et la mousse venir à la bouche de ce mort. C’est horrible à voir! jamais Curtius n’a étendu dans scs salons mortuaires une plus effroyable figure de cire. Tableau triste, œuvre sans dignité, mélodrame impitoyable, peinture de fossoyeur! Et voilà donc ce qu'ils ont fait déjà de cette noble tête, de ce front intelligent, de ce regard qui éclairait le monde, de cette main qui portait d’une façon si vaillante le sceptre et l’épée! Voilà ce qu'ils ont fait de la chanson de Béranger, de l’apothéose de l’Europe entière , de l’homme que la France a été chercher au-delà des mers, dans cette ile où il avait trouvé un repos si calme et solennel '
KM VIHO.NS DK I.YON . PA H M. BLVNCUAKP.
De toutes les villes d’Allemagne, Mayence est une des seules qui soient réellement libres, car elle n’a même pasla peine de se gouverner. Dans ce pays de princcset de philosophes, son existence est exceptionnelle : elle n’a ni cour, ni université, ni grand-duc, ni étudiants, peu de Raths et pas un seul savant.
Appartenant nominalement au grand-duc de Hesse- Darmstadt, et gouvernée (quant au département civil du gouvernement) par des Darmstadlois, elle est occupée par des Prussiens et des Autrichiens, qui, dès que dix heures sonnent, ferment les portes delà ville a ses habitants, et les empêchent de rentrer chez eux sans passe. Malgré tout cela, le véritable Jiiirger allemand ne se trouve en quelque sorte qu’a Mayence. Pldegraalique et indépendant, bienveillant mais entêté, — maître de dire et d’écrire tout ce qu’il voudra, — ravi de sa liberté; — sinon riche, du moins a son aise, dans un pays où si peu suffit aux besoins de la vie, — délestant les Prussiens et se moquant des Autrichiens, il se soumet a tout en grognant contre tous, — et dit qu’il est bien fier d'être Mayençais, — tout en regrettant de ne pas être Français, et en rappelant a tout le monde qu’il l’était en 1814.
Le duc de Nassau, quoique si voisin, honore rarement la bonne ville de Mayence de sa présence ; tout au plus si l’aristocratique marchand d’eau de Seltz abandonne une fois par an Biberich et la Platte, ses chiens, ses chasses et ses courtisans, pour venir s’installer dans la loge des étrangers, lorsque les troupes de Francfort, de Manheim ou de Darmstadt prennent le parti de massacrer Don Juan au théâtre de Mayence.
Nulle part, en Allemagne, mène-t-on plus joyeuse vie que dans la ville natale de Faust et de Guttemberg?
Vous êtes-vous jamais arrêté sur le pont de bateaux, et, le dos tourné a Cassel, avez-vous regardé Mayence quand le soleil se couche derrière elle a la lin d’un beau jour d’été? Elle est bien belle alors ! Ses tours et ses clochers se dessinent sur le ciel, qui semble vouloir l’envelopper dans son manteau d’or et de flamme, tandis que le Rhin, calme dans la conscience de sa force, roule ses ondes bleues et profondes devant elle, et se tortille â scs
pieds comme un serpent familier a ceux de sa maîtresse. Il lui chante a voix basse une mystérieuse chanson d’amour ,
— musique â laquelle elle s’est endormie depuis des siècles. A gauche, la petite Weiscnau se niche coquettement dans son berceau de vignes comme une chatte blanche dans un panier de mousse verte; tandis qu'a droite Mombach et Gonzcnhcim ont Pair d’être gardés a vue parles grands et sombres peupliers qui s'élèvent le long du r ivage, et qui, a la lumière incertaine du jour qui s’en va , ressemblent a de noires ombres gigantesques et tristes, qui reviennent en soupirant visiter les lieux où elles ont aimé autrefois.
Quand le jour se baisse, — que la gentille ville goûte son premier sommeil — (car elle se couche de bien bonne heure), — et que le silence n’est interrompu que par la cloche sainte et sonore de la cathédrale . ou par la trompette qui sonne la retraite sur les remparts, traversez hpont, et rentrez dans la ville par la Panuleplatz. Au clair de la lune vous apercevrez encore quelques couples qui se sont attardés exprès en revenant de la promenade. Vous verrez briller des petites lumières dans les étages supérieurs de presque toutes les maisons, et derrière des rideaux tout blancs, se tracer des ombres de femmes ; ou bien de temps en temps une jeune lille (pii . ne pouvant supporter la chaleur de sa chambre, vient respirer l’air de la nuit et sentir l’odeur des tilleuls . â sa croisée ouverte.
Quittez la Paradeplatz , et allez plus loin. Vous monterez la Grossc-Bleiche; en passant devant les deux casernes de cavalerie, vous entendrez les vils et joyeux propos de quatre ou cinq dragons prussiens, et autant de uhlans autrichiens , qui achèvent de fumer leur pipi*. V l’hôtel d’ Angleterre il y aura encore des lumières dans la grande salle, et autour de la Neue-Brurmen vous verrez un groupe de jeunes filles jasant et riant a voix basse, leur cruche â la main , et leurs magnifiques cheveux nattés comme des couronnes autour de leur tête : — ce sont des servantes qui , sous prétexte d’aller chercher de l’eau a la fontaine , viennent passer quelques instants à causer avec leurs amants ou leurs amies, — et qui , en allant regagner la maison, n’ont qu’un désir au monde :
— celui de se faire suivre, prendre la taille ou embrasser parle premier passant. Maintenant, tournez a gauche; passez dans la 1 hier-markt-St russe , et dites si elle n’est pas bien jolie avec ses blanches maisons, et le \ ieux château du commandant prussien (pii la termine? — Mais ici arrêtons-nous : c’est avec les habitants d’une deces maisons a jardins et a jalousies qu’il faut que je vous
fasse faire connaissance.
Friedrich, — ou, comme on 1 appelait ordinairement, Intz Felscnheim avait quitté l’université et demeurait h Mayence, sa ville natale, depuis un an. U était l’unique enfant d un père et d’une mère (pii l’aimaient également ; le premier, parce qu’il en était fier, — la seconde, parce qu'elle ne pouvait s’en empêcher. Après bien des discussions conjugales, sur la meilleure ou la plus mauvaise manière d’élever les enfants, on finit par tomber d’accord , et a Fâge de quatorze ans , le petit Fritz fut envoyé a la plus turbulente université d’Allemagne, — a Heidelberg.
LES BEAUX- A RTS.
Son père mourut, et, a l’époque dont je vous parle, Fritz avait une très belle fortune, une assez belle figure, — et, de plus, vingt ans.
11 était bien le meilleur enfant du monde; prêt à se battre avec le premier venu, et a donner sa fortune entière pour un ami ; aimant sa mère a l’adoration, et sa cousine Berthe comme une sœur ; faisant de très beaux vers, — chantant assez mal avec une magnifique voix de basse-taille, — sachant le Faust et le don Juan par cœur,
— jouant Karl Moor a ravir, — écrivant mainte page fort nébuleuse sur le suicide, — et fumant quinze pipes par jour. — Après cela, il est certain que , dans tout autre pays du monde, Fritz Felsenheim eut passé pour fou. En Allemagne on le regardait comme un schwarmer, mais en France ou en Angleterre, il lui eût été impossible d’échapper a Bedlam ou a Charenlon.
11 croyait a tout ; sa tête était remplie de douces illusions et de gentilles superstitions. 11 rêvait l’amour, mais l’amour éthéré, l’amour des sylphes et des ondines. — 11 était poète moins par la tête que par le cœur, — et follement épris de la nature. Au grand désespoir de sa mère, il allait quelquefois passer des nuits entières a rêvasser dans les champs, — se couchant sous un arbre, et regardant la lune et les étoiles. 11 prétendait avoir vu et entendu d’étranges choses dans ses promenades nocturnes, et croyait que les fleurs lui racontaient leurs secrets d’amour le soir sous les acacias. 11 passait des heures entières a contempler les rayons tremblants de la lune qui frémissent de plaisir lorsqu’ils se baignent dans l’onde, et vous lui eussiez dit qu’une des étoiles du ciel était amoureuse de lui, qu’il vous eût naïvement demandé laquelle, et se serait mis, de la meilleure foi du monde, il l'adorer de toutes les forces de son âme.
Le cabinet de travail de Fritz donnait sur un jardin situé derrière la maison. Ce jardin se composait d’un assez large carré, flanqué des deux côtés de sycomores , de lilas et d’acacias; une grande pelouse verte au milieu,
— une haute muraille blanche au fond, — et, dans un coin, une espèce de berceau où, dans la belle saison, quand elle n’allait pas a l’yînlage avec sa nièce, Mme Felsenheim prenait son café tous les jours après dîner.
Fritz venait de rentrer. — La matinée était superbe, et midi n’avait pas encore sonné. A peine eut-il jeté sur une table sa casquette d’étudiant, qu’il alla prendre un très-beau meerschaum accrochéa la glace, et , se laissant tomber dans un fauteuil près de la croisée ouverte , se mit a savourer nonchalamment les délices du tabac.
C’était une de ces splendides journées du mois de juin qui vous rendent tout travail impossible, et vous font rêver d’amour les yeux a moitié fermés. Le soleil brillait dans tout l’éclat de sa gloire, — le ciel était d’un bleu ardent, — l’oiseau se taisait sur sa branche ; les ailes du vent étaient tellement chargées d’odeurs aromatiques que, ne pouvant voler, il s’était endormi, et prenait son sommeil, mollement bercé sur le haut des arbres dont les feuilles se ployaient a peine sous son poids imperceptible. Les fleurs qui remplissaient le parterre fait au centre de la pelouse verte exhalaient des soupirs parfumés. Elles parlaient un doux et mystique langage, —
chantaient au soleil de petits hymnes embaumés, — et répandaient autour d’elles comme une vapeur d’harmonie.
Fritz était immobile depuis un quart d’heure, lorsque toul-a-coup, en levant la tête, il lui échappa une exclamation de surprise et de joie, et, laissant tomber sa pipe, il s’élança vers la fenêtre.
Sur le grand mur blanc, au fond du jardin , se dessinait clairement et distinctement une ombre de femme. Elle était debout, mais sa figure était tournée de telle sorte qu’on ne pouvait voir que la forme de la tête . la ligne du cou et la taille. Il est certain que ce dut être l’ombre d’une femme faite a ravir ; car sa tête était petite comme celle de Vénus, sa taille fine comme celle d’une Circassiennc , et son cou gracieux comme celui d’une gazelle. Elle était grande etavait je ne sais quoi d’étrange et d’élégant qui lui prêtait uu charme inexprimable. La tête se penchait, — la taille se cambrait, — le cou se balançait. — Il y avait, dans cette ombre délicieuse , de la grâce , de la mollesse et du caprice. Elle était line comme la demoiselle bleue qui voltige sur l’étang , et souple comme le roseau sur lequel elle se repose.
— Ah ! enfin le voila, belle ombre chérie! — s’écria Fritz en extase. — Pourquoi, pendant tant de jours, m’astu abandonné a la tristesse et à l’ennui ? rêve de ma pensée! — reflet de mon âme! — toi que, depuis plus d’un an, j’aime de toute l’énergie de mon cœur, de toute l’ardeur de mon imagination! toi qui m’as rendu insensible aux charmes des filles de la terre, ne prendras-tu jamais une forme pour que je puisse te toucher, — une voix pour que je puisse t’entendre? — Créature née dans l’azur du ciel, et bercée sur les nuages! s’il m’est interdit de m’élever jusqu’à ta sphère, ne descendras-tu pas une seule fois jusqu’à la mienne? La brise du soir n’égarerat-elle jamais une tresse de ta chevelure soyeuse sur ma joue brûlante? ton haleine humide et tiède ne rafraîehira-t-elle jamais ma lèvre altérée? Jamais je ne verrai les yeux baisser le voile de leurs chastes paupières sous la flamme de mes yeux ! ni ton cou de cygne se redresser
palpitant et nerveux sous ma main frémissante ! . II y
a eu des moments où je me plaisais a t’imaginer belle d’une terrestre beauté. Je rêvais des petites veines bleues sous ta peau transparente, — et sur ta nuque forte et blanche des petits annelets d’or, — plus que le duvet de la pêche, moins que la mousse de la rose. Je me figurais ton front comme une fleur de magnolia, — tes cheveux comme le feuillage brun du chêne en automne, sur lequel tombe un rayon du soleil souchant, — ton teint délicat comme l’anémone des bois , — et ta peau fraîche comme la jacinthe qui secoue de ses pétales les gouttes de la pluie d’avril.... Tout cela n’est donc qu’une illusion trompeuse!... Toi-même, tu n’es qu’un rêve, orna belle vierge céleste !.... Ta demeure éternelle est au ciel, et ce que je vois n’est que ton reflet. — Mais , pourquoi . loi seule entre toutes tes sœurs, as-tu le pouvoir de te refléter ainsi sur la terre? Est-ce l’amour qui te donne cette puissance? l’amour pour un mortel !... Par pitié, û mon âme, ne t’en vas pas ainsi.... Dis-moi, faut-il mourir pour te trouver et te rcjoindre-Va haut dans les espaces?.
LES BEAL X- A BTS.
Dis-moi , m’aimeras-tu ? . Elle est partie ! .
— Je crois que je suis fou!....
Wec cette exclamation . —certes bien motivée.— Fritz retomba épuisé dans son fauteuil.
La porte s’ouvrit doucement, et sa cousine Berlhc entra dans la chambre. Le tapant légèrement sur l’épaule :
— Fritz, dit-elle de sa voix enfantine . veux-tu me faire lire un peu du Faust ?
Fritz parut médiocrement goûter la proposition : mais, vaincu par les cajoleries de sa cousine, il finit poui tant par l’accepter, et Berthc se mit a chercher avec ardeur le livre qu elle désirait.
Berthc Waldmann était la fille du frère de madame Felsenheim, qui , par amour pour une \ iennoise qu il finit par épouser, était entré au service d’ Autriche. Aime Waldmann mourut en donnant la vie a son unique enfant , et Berthe demeura à Vienne dans la maison de son père jusqu’il l’àge de six ans. Encore jeune, M. Waldmann lut atteint d’une maladie fort grave et n’eut que le temps de remettre en mourant sa fille entre les bras de sa sœur chérie, qui, lors des premières nouvelles de sa maladie . était accourue en toute hâte a ses côtés. Sa tante ramena Iterthe il Mayence, et la. installée dans la maison de M. Felsenheim , elle fut élevée avec Fritz jusqu’au départ de celui-ci pour Heidelberg. Elle ne possédait pour toute indépendance que la très petite fortune de son père (car les parents de sa mère l’avaient déshéritée lors de son mariage avec M. Waldmann). Elle était pauvre, mais elle avait seize ans et la beauté d' un chérubin. Elle tenait du sang autrichien desamère ces grands yeux clairs et bleus qui ont dans leur regard un mélange si extraordinaire d'innocence et d’amour, que, chez l’enfant, il y a de la langueur jusque dans leur naïveté , et chez la jeune fille de la naïveté jusque dans leur langueur. Sa lèvre rouge et humide comme une cerise mouillée par la pluie lui venait aussi du Danube , — tandis que comme toutes les jeunes filles des bords du Rhin, sa chevelure était un manteau épais qui lui descendait jusqu’aux talons , — un véritable flot de cheveux fins et soyeux, blonds comme de l’or pâle. Son teint ressemblait a la fleur du pommier au printemps, et ses dents aux blanches clochettes du muguet. Puis elle possédait une petite figure si ronde, si gaie et si joyeuse qu’on se sentait heureux en la voyant. Vvec cela, le nez retroussé le plus capricieux , et le menton le plus agaçant du monde. Quant â son pied, je n’en dirai rien ; — pour le pied d’une Allemande, ce n’était ni trop grand ni trop plat ; et sa main et son oreille pouvaient rivaliser de petitesse avec celles d’un enfant.
Dans sa nature, Berthe, comme toutes les jeunes filles i surtout de son pays) — était doucement et tranquillement coquette. Elle rougissait et tressaillait quand on lui disait de jolies choses, et avait assez 1 habitude, en écoutant d’une oreille les compliments qu’on lui faisait en lace , de tendre l’autre pour savoir si on ne parlait pas d elle a l’extrémité de la chambre. Du reste, jamais fille d’orfèvre de Nuremberg ou d’Augsbourg ne fut plus fidèle aux traditions de la vie domestique allemande.
Berllie avait ûlé sa dot depuis qu’elle demeurait chez sa tante , et tricoté, Dieu sait combien de paires de bas et
de bretelles . sans compter les coussins et les cordons de sonnette qu’elle avait brodés. Elle était l'âme delà mai son . dirigeait et ordonnait tout , ■ surveillait la grande lessive, faisait les confilures et les comptes, et en signe de tout cela, portait à sa ceinture un énorme trousseau de clés,
La jeune fille s’approcha de son cousin, le volume de Faust à la main. Elle l’ouvrit h l’endroit où Marguerite entre chez Marthe pour lui montrer les bijoux el se plaindre de ce qu’elle n’ose les porter dans la rue. La-dessus Berthe se permit certaines remarques, et exprima sa vive désapprobation des moyens quelque peu vulgaires qu’emploie Faust pour séduire Grclehen. Fritz se mil en devoir de défendre l’héroïne de Goethe, et fit a ce sujet un discours fort savant dans lequel il invoqua I autorité d’Homère et de la Genèse, compara les tragiques grecs aux maîtres chanteurs du moyen-âge, cita du latin, du grec et de l’hébreu, soutint plusieurs théories plus ou moins paradoxales , et parla convenablement du subjectif et de l’objectif. Il n’était qu’a la moitié de sa dissertation lorsqu’il s’interrompit :
— Je ne puis pas l'expliquer cela, Berthe, dit-il uw*c un léger sourire, lu n’y comprendrais rien; — les femmes ne peuvent pas entrer assez avant dans les hautes régions de l’intelligence.
— Le faites! — dit Berthe, qui, pendant tout le temps que parlait son cousin, avait été occupée a feuilleter le livre qu’elle tenait a la main — le fait est. Fritz, que j ai fort peu compris ce que tu viens de me dire ; mais je sens que, si j’eusse été Gretclien, je n’aurais voulu, pour tout cadeau de Faust, qu’un peti t vergissmeinnit ht bleu, qu il aurait cueilli en sc promenant avec moi le soir au bord de l’eau, et qui m’eût dit tout bas mille choses plus douces et plus tendres de sa part que ne l'eût fait la plus belle chaîne d'or du monde.
— Va! — tu es un enfant!... lis.
Elle s’assit à ses côtés, et bien, bien près de lui.
Ils lurent jusqu’à l’endroit où Gretclien cueille la petite fleur pour l’interroger :
— Ah! enfin nous y voila! Cela te ressemble, Berl clicn, c’est bien loi.
« Il m’aime, — pas. — Il m'aime, — pas.
« Il m’aime. «
Eb bien ! — s écria Fritz — qu* est-ce que lu as a présent. ''je ne t’entends pas. Ge n’est pas comme cela (pi il faut dire ce passage-là. — Mols-y donc un peu d’expression, un peu de feu! — (Mais lu ne comprends
pas cela, toi ! ) Voyons, — je m’en vais le lire un peu.
A partir de cet endroit, Fritz commença à lire, avec 1 accent qu ils demandent, et l’enthousiasme qu’ils excitent, les vers délicieux qui suivent, et où Faust dit à Marguerite qu’il l’aime,
« Comprends-tu maintenant tout ce que c'est : il
l’aime? »
Mais, cnlant ! qu’ est-ce donc qui l’arrive? tu as l'air de vouloir te trouver mal.
— le ne sais pas ce que j’ai — dit-elle d’une voix étouffée, et en frissonnant. — Je crois qu’il va y avoir
LES ni: Al N- ARTS.
«le l’orage : — il y a sans doute du (onnerrc dans l’air. —
Frilz achevait a peine de lire les derniers verc de la scène, lorsque le son d’une cloche vibrante retentit dans loule la maison. Herthe se leva tout-à-coup, et s’écriant :
— Voila la cloche du dîner.
Et disparut de la chambre avec la rapidité d'un éclair . laissant son cousin dans l'étonnement le pl us profond.
— Ah ! Seigneur Dieu ! — dit-il avec un air de découragement et de mépris,. en fermant le livre — quelles folles créatures que ces petites filles ! ça ne comprend rien !
Quelques jours après la scène que nous venons de décrire, Fritz eut avec sa mère un entretien fort long et dans lequel il lui annonça, non sans quelque embarras et de nombreuses périphrases, son intention de quitter Mayence pendant plusieurs mois, cl de visiter Paris. Madame Felsenheim jeta les hauts cris, pleura, menaça de se trouver mal, et épuisa toutes les ressources «le la stratégie féminine, mais en vain. Fritz y opposait une résistance opiniâtre, et finit par parler de sa santé, que ruinait lentement, a ce qu’il prétendait, l’ennui et la monotonie «le sa ville natale. — Si je reste ici, s’écria-t-il tout-à-coup, je deviendrai fou. — Je n’étais pas né pour végéter de la sorte. J’ai besoin de changement, d’activité, de mouvement, de bruit. — Je veux me distraire, m’oublier!
L’air de notre Allemagne, l’eau de notre Rhin, les pins de nos bois, les vignes de nos montagnes, sont trop pleins de fantaisie et de poésie pour moi. Usine parlent une langue trop douce Union âme, trop pernicieuse à ma raison, et médisent de leurs mille voix, vagues et mélodieuses . «les choses qui m’embrasent le cœur et qui me font perdre la tête. Il faut couper court a tout cela ; j’en ai le cerveau malade.
Quand madame Felsenheim vit que la détermination de son fils était inébranlable, et «pic, par conséquent, scs pleurs ne servaient plus à grand’chose, — elle s’essuya les yeux , et lorsque son agitation se fut un peu calmée :
— Mais dans ce cas-là, objecta-t-elle, que deviendra Berlhe? Elle est dans l’âge où une jeune fille doit se marier. Et qui sait si a Paris lu ne formeras pas quelque autre attachement!
A ce mot la discussion recommença de plus belle. Le projet favori de Mme Felsenheim et de son défunt époux avait été le mariage de leur (ils avec la jeune orpheline, et Berlhe se regardait comme la fiancée de son cousin. Or Fritz venait de déclarer a sa mère «pie jamais cette union tant désirée ne pourrait avoir lieu. 11 fondait sa détermination sur ce «pie leurs caractères ne se convenaient nullement, et sur ce qu’il n’existait pas entre leurs deux âmes celle mystérieuse intelligence inséparable de l'amour •
— Enfin . dit-il , pour résumer tout en un seul mot , nous ne sommes pas nés l'un pour l’autre!
A cette formule sacramentelle des enfants désobéissants, Aime Felsenheim ne sut opposer aucun argument victorieux. Fritz assura «pie sa cousine ne ressentait pour lui que l’amour d’une sœur; et sa mère voyant l’ inutilité
absolue de scs efforts, finit par avouer qu'elle avait déjà congédié plus d’un prétendant à la main de Berlhe, et même que peu de jours avant , un excellent parti s’était présenté dans la personne d’un riche négociant nommé Franlz Meyer. Fritz se hâta de profiter de l’occasion. Il fut convenu que l’on présenterait ce nouveau fiancé à la petite , et que, Dieu aidant . on la marierait au plus tard dans trois mois ; après quoi Fritz se rendrait à Paris en passant par la Hollande et la Belgique. Force fut à Al"c Felsenheim d’accepter ces conditions, et elle promit de faire tout ce qui dépendrait d’elle pour assurer le mariage de sa nièce.
Rentré dans sa chambre. Fritz se mit h fumer avec persévérance pendant une heure; puis prenant un livre, il s’assit près de la croisée ouverte, et lut jusqu’à ce que la nuit l’empêchât «le distinguer une syllabe d’une autre.
Qu’elle est délicieuse, la première demi-heure d’une nuit «l’été! Le vent secoue ses ailes, se réveille, et commence à chucholter avec les larges feuilles des grands arbres. La terre altérée tend sa coupe avide à la rosée; — une molle vapeur argentée et tiède s’exhale de partout: — le bleu éclatant «In ciel est remplacé par celte douce teinte grise si harmonieuse et si tendre. Vers l’horizon il y a une pâle lueur jaune, — dernier reflet du soleil «pii s’éteint. — et dans sa lumière se lève — limpide et lumineuse — la mystique étoile du soir. Elle brille d’un éclat pur et tempéré, et semble se baignerdans une onde transparente et dorée. L’étoile du soir la première qui se
lève au ciel ! que de choses son blanc rayon éveille dans le cœur ! Que de fan ténues tristes il chasse . — que d’ombres chéries, que de souvenirs pieux et sacrés il évoque! . Vous l’avez vue , celte étoile immaculée . lors¬
que dans votre enfance, — agenouillé aux pieds de votre mère. — vous récitiez tout bas votre prière du soir. Vous l’avez vue lorsque, impatient, vous êtes arrivé une heure trop tôt à votre premier rendez-vous d'amour; et vous l’avez regardée, pendant que durait cette heure aux ailes de plomb, — jusqu’à ce qu’elle soit devenue plus brillante et le ciel plus obscur , et que vous ayez entendu les pas de votre maîtresse dans la mousse. Vous l’avez vue , lorsqu’après avoir dit un long adieu à tous ceux qui vous aimaient, vous vous êtes trouvé seul sur le vaste Océan , errant et isolé, — le ciel sur votre tête, Fonde sous vos pieds. — Timide et tremblante, elle est sortie de fonde, et vous a parlé de ceux que vous aviez quittés. — Elle vous parle de Dieu, de votre maîtresse et de vos foyers : Religion. amour et patrie ! et quel langage avez-vous trouvé parmi les hommes qui vaille le sien? Elle vous rappelle cè jardin, ombragé de noisetiers, où vous avez passé votre enfance , et ces aubépines sous lesquelles vous jouiez avec cette pauvre petite sœur si blonde et si rieuse, qui dortàpréscnt sous le grand marronnier dans le cimetière de la paroisse. Elle vous rappelle les compagnes et les jeux, les joies et les peines de votre enfance ; — les amitiés et les illusions , les espérances et les craintes de votre jeunesse : — Elle vous dit que vous teniez le bonheur, et «pie vous l’avez jeté loin de vous, celle pauvre petite fleur si humble et si douce , — bluet caché parmi les épis du vaste champ de la vie!