‹ Les Beaux-ArtsChapitre 93 sur 204 · LÉOPOLD ROBERT · texte numérisé non relu

LÉOPOLD ROBERT

» es s ê par son ami M. Marcotte, llobert vint donc enfin à Paris, où il fut accueilli comme un grand artiste qu'il était. Mais il ne resta pas I o n g t em ps en Fran ce . A p r és s’élre arrêté quelques mois dans son pays, à la Chaux de-h omis, il se rendit a Florence. Il y revit une dernière, fois la femme qu il aimait , et au mois de février 1832, il alla s'installer définitivement à Venise, pour commencer celle de ses quatre grandes compositions qui devait représenter les Vénitiens et l’hiver. Nous voici aux lâcheurs.

Ce serait une histoire à raconter que celle des diverses fortunes de l’exécution des Pécheurs, des incertitudes de l’artiste et. des désespoirs de ramant. L’idée d'une scène de carnaval avait été abandonnée depuis longtemps. Hubert songeait à peindre une

scène de pêcheurs du port deChioggia, a cinq lieues de Venise. Ce sujet, emprunté' aussi à la vie du peuple, convenait mieux, en effet, pour pendant à lu Madone de l'Arc et aux Moissonneurs. Mais il fallut essayer bien des esquisses avant de s’arrêter à une composition. Enfin, le tableau fut commence au mois de mars, conformément à une esquisse peinte que possède M. Marcotte: « J’ai commencé mon tableau .

. écrit Léopold Robert ; c’est un su jet si original que ( celui que je traite, que je ne puis savoir ce qui en . adviendra. El quoique j’aie quelque certitude qu’il « ne sera pas reçu défavorablement , je suis capable, i je vous assure, d’abandonner cette composition : m car la première condition pour obtenir un résultat «. avantageux, est d’être inspiré par son sujet, surit tout dans le genre que je traite. Vous allez blâmer « la présomption que j’ai eue en vous disant quej’e- . tais sûr d’un succès ; mais l’expérience m’a fait « reconnaître qu’habituellement j'ai eu assez bonne

« idée non de ce que je fai> . mais de ce que je ferai, « tant la nature me paraît belle et noble. Aussitôt « donc que j’entreprends un sujet que j’ai vu si beau « dans mon imagination, je me dépite d’abord de ne a pas faire comme je voudrais; mais tout en étant » tourmenté parles difficultés , je me sens une tenait cité dans le caractère qui m’obligea continuer, de 'i manière qu’à force de patience , de raisonnement « et de tâtonnement, j’obtiens quelque succès à la « fin de mes travaux. J’espère qu’il en sera ainsi pour « ma présente page.»

Léopold Hubert n’était donc point content de sa première ébauche qui contenait à peu près les mêmes personnages que le tableau définitif, mais tous sur un plan uni. Sa prédilection pour la forme pyramidale le tourmentait. Les liâmes de Florence, avec lesquelles il correspondait sans doute, lui faisaient, d’ailleurs des critiques fort justes qui le décidèrent à modifier la position relative des personnages. Le chef de la barque fut exhaussé , au milieu, sur les marches d’un escalier. Lejeune pécheur qui remue les filets fut ajouté à sa place. Les fonds furent simplifies, elle tableau fut préparé comme il est aujourd’hui.

Ce changement fut opéré dés la fin d’avril, mais divers accidents et ses humeurs noires, comme il les appelle, empêchèrent Robert de se livrer assidûment au travail. Au commencement de son séjour à Venise, il éprouva une crise racontée par son frère dans une lettre. Un matin, il arrive à l’atelier, se jette sur une chaise, et poussant un grand soupir, s’écrie : « Mon cherAurèle, c’est fini de moi ! Dans quelques jours je serai mort! » Il se croyait atteint d’unemaladie subite et indéfinissable. Souvent il restait confiné dans sa chambre, sans pouvoir suivre ses projets et ressentant un violent ennui. Ce ne fut qu’à la lin de novembre qu’il se mit tout entier à l’exécution de son tableau ainsi perfectionné; et à la fin de février 1833, il avait repris courage : « Mon tableau marche, écrit- '< il. Chaque jour, je vois quelque chose de plus; il « me donne plus que des espérances de réussite. Ja- « mais sujet ne m’a plu autant à développer. Il me '< semble quil y aura de l’expression , avec un ca- « ractère de simplicité assez marqué... Je fais, dans " ce moment, ma dernière figure ; je commence en- 11 suite mon fond, et je n’aurai plus après qu’une " retouche a faire. C’est dans le courant de mai que «i je présume avoir fini ce tableau dont j’ai presque <i désespéré... Cendant bien longtemps j’y ai tra- " va‘llé avec une ténacité qui m’étonne à présent. Je « sms surpris d’avoir eu autant de constance pendant " tous ces mois où je me désolais de ne rien trouver " de saillant dans le caractère pittoresque, et aucune " action un peu grande et noble pour mes tigu- « res.. »

Malgré cette apparence de tranquillité et de contentement intérieur, le chagrin de Léopold Robert ( ,eusa't lous les jours plus profondément dans son

cœur, et les Pêcheurs ne se terminaient point. U so faisait un singulier mélange de sa passion et de son art; la passion inspirait l’art, et l’art entretenait la passion. Son amour et sa mélancolie, il les imprimait sur la figure de ses personnages. Il les traduisait par la ligne et par la couleur, par la physionomie, les mouvements et les attitudes. Son amour lesoutenaitdans cette recherche obstinée de la perfection. Aussi le tableau des Pêcheurs est-il une des œuvres les plus poétiques et les plus substantielles de la peinture de notre temps. C’est qu’il y a dans ce drame silencieux et sublime toute l’âme du noble artiste, outre les qualités supérieures qui lui sont si habituelles.

Enfin les Pêcheurs furent terminés au commencement de 1855, et adressés à Paris pour le Salon prochain. La caisse arrêtée à Lyon n’arriva, comme nous l’avons dit, qu’à l’ouverture du Louvre. Mais, malgré ce contre-temps , quand Léopold apprit à Venise que ce tableau , fait avec tant de peine, était sain et sauf à Paris, il éprouva une vive satisfaction, car c’était son dernier adieu : « Il paraît, » dit-il dans une lettre écrite le 15 mars, cinq jours avant sou suicide, « il paraît que mon tableau est arrivé en bon « état. C’est une grande chose que je sens. .Nous ver- « rons ensuite s’il parvient à être exposé. Mais véria laidement, quant à moi, il me semble que je n'y « pense pas assez, pour que j’y trouve un grand bonu heur, si cela arrive. »

Dès lors, sans doute, il était résolu à mourir.

Quoique le tableau des Moissonneurs soit peut-être plus irréprochable comme composition que le tableau des Pêcheurs, celui-ci cependant a, suivant nous, des qualités bien supérieures. Si l’unité d’action n’est pas aussi saisissante que dans les Moissonneurs, l’unité linéaire n’y manque point, ni surtout l’imité de pensée. C’est un même sentiment qui anime tous ces personnages , selon leurs âges et leurs caractères. C’est une sorte d’appréhension instinctive chez ceux qui demeurent, aussi bien que chez ceux qui partent. Il est si triste , quand la tempête agite la mer, de regarder du rivage les ellorts désespérés de ceux qu'on aime. II est si triste d affronter la mort, quand on laisse derrière soi une femme chérie avec un petit enfant, et une vieille mère qu’on ne retrouvera plus peut-être au retour, si l’on revient. Il se passe là un drame bien touchant entre les divers acteurs du tableau. Au centre, le patron de la barque, suivi de matelots et d enfants empressés, fait un geste impératif. Sur le devant, un jeune pêcheur déroule les filets; à droite, le pilote, debout, et un autre pêcheur assis. Celui-ci est absorbé dans ses pensées, et le pilote contemple le ciel avec inquiétude. Derrière eux, on entrevoit les mâts et les cordages de la barque. A gauche, sur le premier plan, une vieille femme assise, et. pl,’> d’elle une sublime jeune femme, mélancoliquement

adossée à une muraille el les yeux baissés vers la terre. Elle tient contre sa poitrine son enfant nouveau-né. C’est encore notre madone; à son côté, une jeune fille appuyée sur un tonneau. Enfin, à l'horizon, la mer et les rochers du rivage. La mer est bondissante et le ciel brumeux. Les pêcheurs reviendront-ils ?

Hélas! dans la pensée de Léopold Robert, les pêcheurs nejrevinrent point ; car, au même Salon où fut exposé ce tableau, en 1836, il y avait un tout petit chef-d’œuvre maladroitement intitulé la Mire heureuse. Et (pie fait cette femme assise au bord de la mer? C’est la jeune madone avec son enfant qui a grandi. Hélas I elle attend encore les pêcheurs.

Outre la beauté des figures et leur incomparable expression, les Pêcheurs sont bien plus habilement peints que les précédentes compositions de l’auteur. Sa pratique a gagné en souplesse, sa couleur en harmonie et en puissance ; son dessin est plus résolu et plus magistral. La lumière est moins égale et les ombres moins dures. Léopold Robert n’est pas trèsfort sur le clair-obscur. Il est vrai de dire qu’il n’a presque jamais exécuté que des sujets en plein air. Dans les Pêcheurs, cependant, il a employé les demiteintes avec plus de bonheur. On cite quelquefois Robert comme un grand coloriste; c’est une exagération suivant nous. Sans doute il a sur sa palette des tons brillants, nécessités par la richesse des costumes. Mais ce n’est pas l’éclat d’un ton isolé qui constitue le coloriste véritable. Les grands coloristes sont ceux qui entendent la dégradation de la lumière et la gamme des nuances. Le résultat, c’est l’harmonie : témoin Rembrandt, dont la merveilleuse peinture vous saisit par l’ensemble, jamais par le détail, tant la diversité des nuances est dissimulée; témoin Murillo et Velasquez, dont la couleur est fondue comme l’air du ciel. Ou peut être grand coloriste dans la peinture monochrome : témoin Van Dyck et Rubens dans leurs grisailles; témoin Rembrandt dans ses eaux-fortes, le Titien dans ses dessins au crayon. La qualité de la couleur n’est, donc pas dans le ton, mais dans la justesse de rapport des tons entre eux. S’il suffisait pour être coloriste de choisir de beaux tons francs, les peintres d'enseigne et les décorateurs l’emporteraient, le plus souvent, sur les maîtres de l’art.

Léopold Robert n’est donc point un coloriste de premier ordre. Quelques peintres de notre temps possèdent même cette faculté à un degré plus élevé. En général, sa couleur est crue et. heurtée, parce qu’il n’use pas assez de nuances brisées, de demi-teintes et de glacis. Le moyen d’obtenir la transparence des préparations, la vigueur et la variété, c’est de revenir sur la pâle avec des glacis différents. La couleur de Robert est assez bornée, faute de savoir-faire et de pratique. Parfois ses chairs sont ternes, couleur de brique, et manquent de modelé. Sa touche paraît lourde et sans vivacité. L’air

ne joue point à l’entour des personnages et (Ips objets. Les fonds laissent désirer plus de profondeur. Pourquoi celle imperfection à l’endroit de la couleur el de la lumière? Nous 1e. dirons tout à l'heure.

Mais si Robert n’est pas un coloriste éminent, estil, du moins, un dessinateur habile, comme on semble le croire dans le public? 11 y a des réserves à faire sur les dessins de Robert. Les lignes de ses figures sont incontestablement belles et heureuses. Mais son dessin n’en est pas moins indécis, pénible et quelquefois incorrect. Regardez les nus et les extrémités. Les membres s'articulent difficilement. Les pieds et les mains n’ont guère de finesse ni d'agilité. Voilà d’admirables statues. Mais, comme les statues, elles ne sont, point douées de mouvement. Elles sont pétrifiées dans leur attitude. Les étoffes ne s’agitent point au souffle du vent. La vie, j’entends la palpitation et le changement, n’est pas plus dans les accessoires (pie dans les personnages. En un mot, on peut trouver que le dessin manque de liberté, d’adresse et de précision.

A quoi faut-il attribuer ces défaillances de l’exécution pratique de Léopold Robert? 11 nous paraît facile de les expliquer. Nous avons déjà dit qu’il prétend s’inspirer exclusivement de la nature et qu’il a toujours négligé les féconds enseignements de la tradition. Sans doute la nature est la première source de l’invention poétique, el l’on commettrait une faute égale à celle de Robert, en voulant étudier seulement les maîtres du passé, qui ont interprété la nature selon leur sentiment individuel. L’une et l’autre, la tradition et la nature, c’est-à-dire le passé et le présent, le sentiment des autres et le sien propre, sont indispensables dans les arts, de même que dans la science, dans la politique et dans la philosophie. Voilà un chimiste qui travaille la composition des corps, ne base-t-il pas ses expériences sur la science acquise avant lui ? La méthodephilosophique du xvme siècle, qui prônait surtout l’observation comme moyen de certitude, n’excluait point l’observation des faits antérieurs consignés dans la tradition. Voilà un industriel qui modifie un corps quelconque, ne prend-il pas Ja matière déjà transformée par un travail préliminaire ?Bien plus; pour rester dans le monde poétique, l’écrivain, le poète qui exprime ses impressions personnelles, n’emploie-t-il pas la langue longtemps élaborée et perfectionnée par les penseurs et les écrivains dessiècles précédents? L’imagination du poète, quelle qu’elle soit, pourrait-elle suppléer à la connaissance de la forme pratiquée par les maîtres du langage? Eh bien, la peinture a aussi sa langue, c’est-à-dire ses moyens d'expression, perfectionnés par les efforts successifs des grands hommes de la tradition, et c'est la partie techniquede l’art. Ceux qui renoncent à ces précieuses conquêtes, comme on le voit encore aujourd’hui dans cette école résurrectionniste, dont la pratique se reporte volontairement à l’enfance de

l'art, ressemblent à des écrivains qui voudraient ressusciter la langue du moyen âge, sous prétexte de naïveté. M. Gustave Planche a très-bien expliqué, à plusieurs reprises, que les artistes, comme tout le monde, doivent accepter pour point de départ le point le plus avancé de leur science, au moment où ils essayent leur œuvre; ce qui, loin de nuire à l’originalité personnelle, lui assure, au contraire, des ressources plus puissantes et une empreinte plus caractérisée.

Léopold Robert manifeste nettement, dans plusieurs passages de ses lettres, cette insouciance de la tradition que nous lui reprochons ici : « Nous « avons beaucoup causé sur la peinture avec un c professeur de l’academie de Venise ; mais nous ne » nous entendions pas parfaitement : il me parlait » toujours grands-maîtres, et moi toujours de la naît turc. » Et ailleurs, il commet une véritable hérésie, quand il dit : « Je crois que la nature inspi- « rera bien plutôt un homme de génie, que toutes « les représentations qu’on en a faites, parce qu’avec a son imagination, l’artiste n’a pas besoin de l’oit- « vraf/e des autres pour sediriejer , et que la nature lui K offrira toujours des matériaux sûrs; ensuite, clin - ■i cuu voit la nature bien différemment. 11 y en a « qui trouvent des beautés sublimes là où d’autres <1 n'aperçoivent rien. » Sans doute, chacun voit la nature d'une façon particulière. Mais il ne s’agit pas d'étouffer l’individualité de l’artiste et son impression, sous une forme déjà exprimée. L’artiste a besoin de l’ouvrage des autres pour se diriger dans les moyens pratiques de rendre son impression propre. Si vraiment, les représentations qu’on a laites de la nature sont utiles à ceux qui veulent l'interpréter de nouveau, sans quoi ils risqueraient de recommencer, péniblement et sans profit, des expériences dont le résultat est connu depuis longtemps.

Il est bien vrai que cette prédilection singulière de Robert pour la nature ne va pas jusqu’à l’aveugler sur le mérite de scs prédécesseurs. Si les Vénitiens excitent pmi son enthousiasme, s’il néglige d’étudier les prodiges de ces ardents coloristes du xvic siècle, comme le Titien, le Tintorel et Paul Véronésc, il a pour le Poussin une admiration bien sentie, « à cause de la pensée profonde et toujours « élevée qui s’v trouve. C’est, le Poussin, dit-il et " Michel-Ange qui me remuent le plus : le premier " par le fond de philosophie si bien écrit, le second

par une imagination si gigantesque et si origi- « nale. »

Entre ses contemporains, il ne paraît pas estimer d'autre peintre que M. Ingres. « 11 est bien aise de se « rencontrer avec lui pour ses idées sur la nature et •* sur Raphaël. M. Ingres est le modèle des artistes, ■< celui qui envisage son art pour l’art, et méprise de « devenir fabricant. Il va chercher dans le cœur les « expressions qui animent ses figures. Il possède o une fermeté de dessin si remarquable, une exé-

«< cution si consciencieuse! Que j'aimerais, a jouto- « t-il, à le voir revenir en Italie comme directeur de « l’Académie à Rome ! »

Le souhait de Robert devait se réaliser, et c’est de Rome que M. Ingres a envoyé sa nouvelle Odalisque à l'ami de Robert, M. Marcotte, qui partage cette admiration légitime pour le savant auteur de l’ Apothéose il' Homère.

Si Léopold Robert avait étudié les maîtres avec autant de persévérance et d’amour qu’il a contemplé la nature, il leur eût emprunté le secret de la couleur et la facilité du dessin, en un mot celle habileté pratique, faute de laquelle son exécution a souvent trahi sa pensée. Il est incontestable que cette familiarité avec les hardis praticiens de l’école italienne l'eût initié à des procédés plus expéditifs et plus

sûrs. Il est incontestable que son talent eût gagné en adresse, en puissance et en fécondité.

Sur les trois éléments principaux de la peinture, on a donc pu quelquefois en contester deux à Léopold Robert : la correction du dessin et l’harmonie de la couleur. Ce qu’on est forcé de lui accorder, a un degré éminent, c’est la qualité de la composition.

A quelle cause cependant peut-on rapporter cette impression rare que chacun éprouve devant sa peinture, les ignorants comme les plus connaisseurs? Pourquoi , malgré cette impuissance relative de la forme, les Moissonneurs et les l'êcheurs sont-ils compris de tout le monde, privilège qu’assez souvent n’obtiennent pas des œuvres supérieures a ces deux tableaux comme exécution ? Pourquoi, par exemple, la peinture de Robert est-elle plus généralement acceptée que celle de M. Eugène Delacroix, ou que celle de M. Ingres? C’est d’abord que Léopold Robert n’a pas exagéré, comme ces deux artistes, une qualité de l’art au préjudice des autres qualités indispensables, et que sans gouverner en maître la ligne et la lumière, il a cependant allié le dessin et la couleur à la composition dans une proportion suffisante. Mais c’est qu’il a surtout un sentiment supérieur de la beauté idéale. Le Sueur aussi est un faible praticien, ce qui ne l’empêche pas d’être un des plus grands peintres, ou plutôt un des plus grands poètes de notre école. C’est que Léopold Robert a mis la passion humaine dans ses figures. C’est qu’i! a gravé dans leur tournure et leur physionomie un caractère indéfinissable de grandeur et de tristesse. C’est qu’il a poétisé la nature humaine dans le peuple, en racontant le travail et les périls, les joies et les douleurs, sous les hasards de l’existence commune. C’est qu'il a réhabilité les inférieurs, en les douant de beauté, d’intelligence et de vertu. Et non-seulement il a mis dans le peuple la beauté et les nobles passions, mais il a idéalisé la nature. Cherchez dans la réalité une femme [vins belle et plus digne d’amour que la madone des Pécheurs; une jeune fille plus chaste et plus parfaite que la jeune fille qui

lionl iino gerbe, dans les Moissonneurs; cherchez ,les hommes et des femmes plus élégants, plus purs, plus attrayants que les hommes et les femmes de Léopold Kobert ?

Pendant toute sa vie, Robert n'a eu qu’un sentiment dont il est mort. 11 a rêvé la perfection. 11 a, comme il le dit, aspiré à des choses impossibles. 11 a trop désiré; et ce désir immodéré qu'il a transporté dans son art, il n’a jamais pu le satisfaire, pas plus dans son art que dans son malheureux amour. Ce talent intérieur qu’il voudrait mettre au jour, il ne l’a jamais exhalé complètement, sur sa toile, et comme. Michel- Ange, scs ouvrages, une fois terminés, ne l’intéressaient plus, parce qu’ils constataient son impuissance et la disproportion entre sa volonté et son résultat. Mais cependant il doit à celte in¬

satiable aspiration d'avoir approché de son type de beauté humaine, s’il ne l'a pas atteint. C’est ainsi que sa peinture et son caractère sont solidaires et inséparables. C’est ainsi que les Pêcheurs sont le reflet de son âme, et, pour qui sait comprendre, la prophétie et l’explication de sa mort.

Dans un conte d’Hoffmann, je ne sais plus lequel, un jeune artiste est assis dans la campagne, occupé à peindre un paysage. Le. diable qui passe par la, voyant sa peinture, lui dit : « Nous êtes amoureux, n’est -ce pas? » A quoi le diable connaissait-il cela dans un paysage? C’est que l’art, c’est la vie de 1 artiste. 11 n'y a pas d'esthétique plus profonde que ce conte d llofl’mann.

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