T. T H O HÉ
Li; S BEAUX-ARTS.
Il vient de mourir, dans une maison écartée d'une rue obscure de Fontainebleau, une horrible vieille femme qui allait avoir cent ans; cette femme vivait de pain bis , d’eau fétide, elle était couverte de baillons. Quand elle se risquait, par hasard, a franchir le ruisseau de la rue, le ruisseau en était plus fangeux, l'air de l’égout était plus infect; c’était hideux à voir, cet être vivant abominable, qui se traînait ainsi dans l’attirail vermineux de la plus abjecte avarice! La maison de celle femme n’était pas une maison, c'était une forteresse ; tigurez-vous la pierre de taille cimentée par des lames de fer; c’est que dans celte maison fabuleuse étaient contenues d’immenses richesses. Là, cette misérable créature, avec qui même l’aumône, même la charité, n’avaient rien de commun, ni pour donner ni pour recevoir, avait entassé, non pas seulement l’or, les diamants et les perles, mais les meubles précieux, mais les marbres les plus exquis, mais les tableaux les plus rares, les chefs-d’œuvre les plus charmants dans tous les arts. Le trou enfumé dans lequel cette femme faisait cuire, le dimanche, ses aliments de toute la semaine, contenait les chefsd œuvre les plus délicats et les plus fins des maîtres flamands; les enchanteurs hollandais, les kermesses joyeuses de Téniers, les scènes élégantes de Tcrburg, les fantaisies, les caprices et les beaux visages
de Gérard Dow ; plus d’un drame terrible et simple de Jean Steen , plus d’une belle génisse de Paul Potier, plus d'un frais et étincelant paysage d’ilob* héma, plus d'une forêt doucement éclairée, deCuip ou de Ruysdaël ! Ces belles œuvres, qui avaient été l'honneur des palais de Marly, du grand et du petit Trianon, ou tout au moins des galeries du Palais- Royal, se mouraient faute d’air et de soleil. La filmée, le froid, et le temps qui ronge toutes choses, écrasaient de leurs teintes formidables ces divines couleurs qui rivalisaient naguère avec les merveilles de la création. Ainsi la rage stupide de celte femme écrasait à plaisir la joie de l’avenir, la gloire des générations passées , l’ornement du temps présent. Dans ses moments de mauvaise humeur et de blasphème, ô honte! ô abus ! cette vieille horrible frappait de son pied abominable et suintant ces chères et délicates fleurs des beaux-arts; elle les traitait comme elle eût traité de beaux petits enfants vivants et jaseurs, comme si elle eût pu entendre, pour sa joie, leurs gémissements et leurs larmes. Combien en a-t-elle brisés, combien en a-t-elle déchirés! Avait-elle besoin d’unc planche pour poser l’oignon de son déjeuner, elle se faisait de quelque panneau de Walteau une table ; avait-elle besoin d’un morceau de cuivre pour réparer sa casserole, elle prenait un petit tableau de Van-Dyck. Les toiles les plus rares lui servaient, à raccommoder les tapisseries qui pendaient à ces murailles infectes. Le même abus de la fortune et des chefs-d’œuvre sc retrouvait ainsi dans les moindres détails. Le pot dans lequel elle prenait son lait froid, cette vieille éden-
lée, du lai L coupé avec de l’eau sale, n’était rien moins qu’un beau vase de porcelaine de la fabrique de Sèvres, sur lequel se voyait encore, mais toute fêlée, la noble et brillante image de la reine Marie- Antoinette. O profanation ! cette bouche livide et purulente graissant de sa bave dangereuse les bords de ce beau vase limpide, où la plus grande et la plus belle dame du monde avait posé ses chastes lèvres ! Tel était l’affreux et éclatant pêle-mêle de cette maison. Un abominable tablier taché du sang de quelque malheureux pigeon tombé dans cette demeure écrasait de son ignominie les plus riches dentelles, splendides et magnifiques vestiges des petits appartements de Versailles ; une cuiller d’or, aux armoiries des Montmorency ou des Crillon, plongeait dans une écuelle de bois. Quand la vieille rentrait dans son taudis, elle étendait ses vieux membres cliquetants sur les sofas dorés qu'elle avait achetés aux encans révolutionnaires; elle déposait ses sabots à demibrisés sur le marbre des consoles; elle mirait les rides de sa tète dans les plus belles glaces de Venise ; elle couvrait ses cheveux d’une coiffe crasseuse, mais, autour de ce bonnet éraillé, elle avait attaché, par dérision, de grosses perles à faire envie à des princesses du sang royal. Autour d’elle, tout était or et fange, bure et pourpre, art excellent et méprisables ustensiles. Dans le cristal taillé , elle mettait son vinaigre; les mouches hardies qui se posaient sur son front souillé, elle les chassait avec un éventail que Greuze lui-même avait signé. Son lit, ou plutôt son grabat, était couvert des plus riches brocarts ; dans le velours brodé était renfermée la paille ou plutôt le fumier sur lequel ce monstre hideux cherchait le sommeil. Mais le sommeil ne venait pas, c’était le remords qui venait à la place du sommeil; c’était, durant ces nuits lamentables, la vie de cette misérable qui se déroulait devant elle, sa vie de luxe et de fête, de vices et de crimes, de prostitutions sans honte, car elle avait déshonoré même la prostitution. Hève funeste qu’elle faisait chaque nuit et tout éveillée! Cela commençait par les chants des oiseaux dans l’arbre du printemps; l’alouette matinale s’élançait toute joyeuse de la verdure des blés; les lilas en fleurs jetaient leurs douces senteurs dans la campagne; le soir venu, le rossignol chantait sa douce complainte, que répétait l’écho de la montagne! écho jascur ! écho pudique des jeunes années! Elle avait seize ans à peine, seize années mal comptées, et, tout d’un coup voici que la jeune fille rencontre sur le bord du chemin un beau jeune homme railleur qui lui dit : Je t'aime , viens avec moi ! et qui l’emmène à Paris, elle triomphante, lui déjà songeant à la façon dont il se défera de sa conquête. Qui la veut? Il n’eut pas le temps de l’offrir à qui la voudrait prendre ; elle fit son choix elle-même, et elle choisit le premier venu, cequi était tout au moins du temps mal gagné. Ce premier venu était riche pour quinze jours , elle le garda vingt jours , et ce
fut la seule bonne action de sa vie. Celui-là ruiné, elle se mit a chercher quelque bonne ruine à entreprendre, le prince d’Henin , par exemple, ou bien le marquis de Louvois, ou bien tout simplement Grimod de la Reynière, ou encore le marquis de Brunoy, ce fou qui brisa la lampe merveilleuse entre ses doigts convulsifs. Mais en ce moment-là ces messieurs, que rêvaient toutes les mauvaises filles, étaient tous occupés à se ruiner autre part: mademoiselle Guimard régnait par l’esprit, mademoiselle Lange par la beauté; une nouvelle venue, une belle fille sans nom , venait d’être baptisée la Du thé par M. le comte d’Artois ; ainsi il fallait renoncer même au comte d’Artois! Comment faire? Notre courtisane s’arrangea de son mieux; comme elle ne pouvait pas hanter les princes du sang, elle descendit dans les seconds rangs de la noblesse, elle ne dédaigna pas la finance; elle appartint au dernier et au plus fort enchérisseur. Oh! la vie honteuse et misérable ! se vendre aujourd’hui, s’être vendue hier, se vendre toujours! Pour être plus sûre de son propre débit, elle allait dans les lieux mêmes où se rendent ses pareilles, au Wauxhal, à l’Athénée, chez Mesmer, chez Cagliostro, à l’Opéra, au Théâtre-Français, dans les petits soupers, chez les Francœur, les petits violons, à la Sorbonne, les jours de thèses solennelles, pour jeter d’étincelanles œillades aux jeunes docteurs qui aspirent au bonnet et à l’hermine. Surtout vous étiez sûr de la rencontrer dans le jardin du Palais-Royal, le soir, sous les vieux marronniers, pendant que tous les jeunes gens de la ville, vêtus comme pour aller faire leur cour a madame de Montesson, passent dans cette ombre à peine éclairée. Elle assistait ainsi , la malheureuse créature, à tout ce dévergondage de l’esprit, à toute cette licence des mœurs, à la ruine stupide des plus grands noms et des plus grandes fortunes de la monarchie. C’est la honte et c’est l’histoire de ce teraps-là ! Songez donc qu’aux pieds de cette impure se prosternaient, à prix d’or, des jeunes gens dont le blason remontait aux croisades; le roi saint Louis lui-même avait donné à ses compagnons de batailles le cri du ralliement et la couleur de leur drapeau! Elle cependant, la fille d’un paysan, une gardeuse de brebis, une lileuse à la quenouille, elle se voyait l’égale, tant le crime est un triste niveleur! de tous ces gent ilshommes, les derniers de leur race.
A peine si elle daignait s’en laisser aimer, et encore fallait-il l’aimer à beaux deniers comptants ; — amour payé au jour le jour, soupirs vendus à l’avance, — baisers affreux, dont le tarif était connu, — louée à tant par mois, jamais louée pour moins de trois jours. Par-dessus le marché, avec le corps on avait l’espèce d’esprit qui s’y était logé , c'està-dire la raillerie, la calomnie, la médisance, l’injure, la bave, le venin, que répandent ces horribles créatures sur le monde des honnêtes gens qui leur crache à la face. Tels étaient les rêves de cette femme,
quand enfin le sommeil lui faisait mie aumône d'une heure. Le rêve l’emportait à travers ce tourbillonnement sans fin, tout mélangé de baisers et. de coups de bâton, de fortune et de misère, de pain bis et de vin de Champagne. En même temps, pour l'amuser un instant, pour lui arracher un sourire (toujours dans son rêve , elle avait à son service des poêles qui chantaient à tue-tête le vin et l'amour; elle avait à sa table des philosophes affamés qui prouvaient que la Providence était un vain nom; elle s’entourait de jolis petits mousquetaires grisou noirs, à deux lins, qui soutenaient, d'après leur âme, que l’âme n’était pas immortelle. O pitié ! c’est, justement pour amuser les femmes de cette espèce que M. de Voltaire écrivait Candide. ; que J. -J. Rousseau, le rhéteur naïf, racontait les tristes ardeurs de Suint -Preux et d 'Héloïse, sans compter Grébillon fi Is qui, chaque matin, lançai I sur la toilette de madame, sa petite page obscène, toute couverte de licences et d’ordures Ainsi elle vivait ; elle vivait de la bourse des uns, de la licence des autres, de l'impiété de tous. Avare entre tous ces prodigues, habile et prudente au milieu de ces dissipés, le seul désir de celte créature souillée était de s’enrichir des dépouilles et des sophismes de tous ces hommes. Elle gardait d’eux tout ce qu’elle pouvait garder, leur athéisme et leur argent. Pour arriver à cette femme, jamais vous n’étiez assez riche ; quand vous lui disiez : Je mus aime , elle vous répondait : Combien ? Eux cependant, les imprudents, qui se sentaient, entraînés vers l'abîme , ils jetaient, dans cette maison déshonorée, leurs terres, leurs châteaux, leurs diamants, les vieilles perles de leurs aïeules, les diamants de leurs mères ou de leurs jeunes femmes. Cette femme engloutissait toutes choses : c’était comme la mer du Mord , où rien ne reparaît après un naufrage. Ainsi, dans ce grand naufrage de la société d’autrefois, cette femme survécut seule. Elle vit partir pour l'échafaud ou pour l’exil, l’un après l’autre, tous ses amants; ils partaient sans un louis d’or dans leur poche, sans un habit sur leur dos, sans un chapeau sur la tête, et l’idée ne lui \iiit pas de leur prêter même le manteau de sou cocher. Elle vit se traîner à la porte des boulangers les mêmes femmes dont elle avait ruiné les maris par ses folies, et pour ces pauvres mains frêles cl tendues, (die n’eut, pas un morceau de pain noir ! Même eu 17112, cette femme songeait à compter l’argent de son coffre-fort! Même en 1793, quand les rois éperdus prêtaient l’oreille an bruit de la hache qui tombe, celle femme comptait son or! Elle entassait, elle entassait ! Elle allait autour des échafauds ramasser les derniers vêtements des victimes; elle entrait dans les maisons dépeuplées pour acheter à vil prix les dépouilles des maîtres absents. Elle ne se fiait pas à la terre, même pour l’acheter à vil prix, caria terre est lidèle, elle revient souvent à ses maîtres; mais elle se fiait à l’or, qui est vagabond et
traître comme une prostituée! Cela lui paraissait plaisant d’emporter dans son bouge les chefs-d'œuvre et les belles parures d’autrefois, et de les insulter à sa façon? Ainsi elle se vengeait des honnêtes femmes, qui eussent lavé leurs mains à l’insln ni même, si par hasard, en passant, elles avaient frôlé le manteau de cette créature méprisée. Telle avait été sa vie, et celte vie-la se montrait de nouveau enchâssée dans le remords, chaque fois que l'infâme se mettait à dormir. Mais aussi, après ces affreux sommeils, elle redevenait la harpie sans pitié, dont le nom seul, à trois lieues à la ronde, faisait frémir d’épouvante, l e pauvre qui passait se détournai! de cette maison , car une tuile serait tombée pour frapper le mendiant; reniant qui chantait dans le carrefour se taisait, rien qu’à voir cette muraille livide ; quand il volait au-dessus de la cour de cette maison, l’oiseau le plus joyeux ne chantait plus. Dans le jardin, le rosier n’avait pas de fleurs, l'arbre poussait à regret; le gazon se desséchait sous les pas de cette femme, le fruit indigné échappait à sa main souillée; à l’approche de ce monstre, l'arbre était tenté de s’enfuir! Le chien de celte femme ne mangeait pas ce que la main de cette femme lui présentait; il serait mort de faim plutôt que de ronger l’os qu’elle avait rongé avec ses gencives dures comme du fer. Les autres infects, l'Averne dont parle Virgile, les lacs maudits, les mers pestilentielles, les harpies affreuses à la mamelle pendante, ne sont rien, si vous les comparez a ce cloaque verdâtre ou le crapaud lui-même refusait de se montrer. Les voleurs eux-mêmes, quand il était question de cet entassement de trésors fangeux, haussaient les épaules en jurant une malédiction ; ils aimaient mieux voler un écu chez un honnête homme, (pie d'attenter a tout l’argent de cette femme. Elle était défendue par son abjection tout autant que si elle eût été entourée du canon des Invalides. La misérable ! elle comprenait celte horreur universelle, et après s’en être réjouie, elle Unissait par trouver que les hommes avaient raison de l'accabler sous tant de haine. Elle haïssait tout le monde, mais elle avait beau faire, elle ne pouvait mépriser personne, ce qui eût été une compensation.
Quelle vie et quelle mort ! quelle horrible façon de vieillir ! Cette malheureuse, à qui le vice était aussi nécessaire que l’argent, avait été tout d un coup arrêtée dans son vice par une révolution, et celle révolution avait réveillé eu sursaut toutes les âmes honnêtes, les soldais, les magistrats, les princes du sang; elle n’avait méprisé que les courtisanes, et elle les avait abandonnées à leur profonde abjection. Ainsi cette femme, adorée encore la veille, adorée à genoux, (die vit tout d'un coup sa maison et sa beauté abandonnées par celte foule qui chantait. la chanson que chante Horace sous les fenêt res de Lydie : Lijdia, dormis? C’est que tout d’un coup s’était arrêtée celle vie des folles joies, des folles
UCS HE Ai: X- A HT S.
amours, îles ivresses et des délires; tout d'un coup l’orage avait grondé, qui avait rendu ces jeunes uens et ces vieillards à des devoirs trop longtemps oubliés. Les insensés ! pendant ces longues journées et ces longues nuits d’orgie, ils avaient laissé la royauté sans défense; ils avaient livré aux insultes l’autel de Dieu, tout comme ils avaient brisé le trône du roi; ils avaient souffert que les vieilles renommées fussent immolées en sacrifice à je ne sais quel besoin ardent de nouveauté qui n’est, jamais satisfait que dans le sang et dans le suicide ; iis avaient abusé de tout, du nom et du blason et de la fortune de leurs pères ; ils avaient ri aux éclats de l'honneur de leurs mères; ils avaient écrit sur leur bannière, composée de quelque vieux jupon des filles de l’Opéra : Après tout que nous importe y Ils avaient dit comme disait le roi Louis XV pour chasser le profond ennui de son front et l'immense mépris qu’il se sentait pour lui-même au fond du cœur: Après no as le déluge! Mais le déluge n’était pas venu , le déluge qui engloutit avec les coupables les innocents, avec les tyrans les victimes; ce qui était venu, c’était la foudre, la foudre qui est quelquefois intelligente, à ce point que l’on reconnaît Jupiter à son tonnerre :
. Tonaiitem credidimus Joveni
Regnnre....
Et la foudre les avait rendus a eux-mêmes; à la lueur de ce feu sinistre, ces hommes éperdus avaient retrouve quelque peu de leur bon sens: ils s’étaient épouvantés de tant de désordres; ils s’étaient reconnus dans cette nuit funeste de leurs intelligences égarées: ils avaient crie: .1 l'aide ! au secours! puis, tout haletants, et sans achever de vider la coupe à demi remplie, sans même donner un dernier baiser à leurs folles amours, à peine s’ils avaient eu le temps de déposer sur la table avinée la couronne de lierre des buveurs, la couronne de rose des amoureux ! Du même pas ils s'étaient rendus autour du trône de France pour combattre, pour mourir ; là, ils avaient combattu, là ils étaient morts. Et quand le roi de France, cet honnête homme qui est au ciel, fut allé rejoindre saint Louis, son aïeul, pas un de ces hommes qui avaient mené une vie si folle ne put se rappeler, sans honte et sans remords, tous ses oublis qui avaient tout perdu. De ces remords salutaires cette demoiselle n’avait pas su prendre sa part. Pendant que ses amants redevenaient des hommes, elle était restée ce que le ciel l’avait faite, une fille ! Mais allez donc demander à une vile courtisane un peu de rougeur honnête à son visage, un peu de remords sincère dans son cœur, une pareille femme ne comprend rien, ne sait rien, ne voit rien, ne sent rien. Celle-là jugeait, en elle-même, que la révolution française avait fait, grand tort a son petit commerce; que, sans les violences de 17 St), elle au-
rail encore dix ou douze ans à tirer parti de son grand œil efi’acé, de sa grande taille nonchalante, de son épaisse chevelure, dont chaque cheveu avait une valeur. Dix ans, durant lesquels elle eût pu exploiter sa beauté tout à l’aise! Mais non, elle avait etc ruinée, tout comme le gouverneur de la Bastille, tout comme le marchand de papiers peints, Réveillon. Nous tous qui passez dans le carrefour, ayez pitié, s’il vous plaît, d’une malheureuse victime des tempêtes et des révolutions!
Cette malheureuse n’avait donc même pas éprouvé cet abattement parfois salutaire qui s’empare des femmes de son espèceau déclin de leur beauté. C’est la souvent un moment grave et sérieux dans la vie de ces impures; a ce moment l’intelligence leur revient, et aussi une lueur de prévoyance, et elles se demandent, avec des angoisses inexprimables, ce qu’elles vont devenir quand elles seront à bout de toutes leurs séductions. Là commence l’enfer de ces êtres à part. Chaque matin, chaque heure du jour leur apporte la conscience du néant qui s’approche. La ride se creuse, avance, s’enfonce, se plie, se replie, se recourbe, se multiplie en mille labyrinthes infinis; la peau gonflée se détend, s’affaisse, se jaunit et retombe.... sur le vide. Plus rien de l’éclat, de la vivacité, de la grâce d’autrefois; tout s’en va, tout s’efface , tout s’afiadit, tout grossit; la tête, le corps, le visage, la main, le pied; inerte bouffissure, dont les progrès sont aussi rapides que le progrès de l’eau qui monte dans une inondation. En même temps l’empire s’en va; la popularité s’en va; on ne veut plus de cette femme, on n’a plus un regard pour elle, plus un sourire, plus une parole. Le dégoût et l'effroi s’emparent de celte maison où c’est à peine si le musc des filles de joie a laissé une odeur nauséabonde! Et encore, si l’horrible créature était assez vieille et assez purulente pour être portée tout de suite à l’hôpital dans une civière bien couverte, si elle était jetée tout de suite dans les immondices de Saint-Lazare, on comprendrait que ces femmes-là eussent une espérance, cette espérance, enfin! Mais non, décrépites pour exercer leur premier état, elles sont toutes jeunes pour les professions douloureuses. Alors le travail, mais le travail forcé, le travail sans honneur, s’empare deces belles adorées, oisives et mignonnes, qui eussent trouve la douleur dans le pli d’une rose. Alors, du fond de celte mollesse, de cette oisiveté, deces adorations, de ces sofas dorés, elles descendent dans la rue, le balai à la main. Et dans les plus rudes journées de l’hiver, à l’heure où leurs servantes attentives auraient à peine osé poser leurs pieds tremblants sur les tapis d’Aubusson, à l'heure où le bain tiède et parfumé se préparait à peine, à l'heure où le sommeil , abandonnant peu à peu ces paupières appesanties, les lirait par un autre rêve tout, éveillé, du rêve heureux et charmant de la nuit, voici qu’il leur faut balayer les immondices des carrefours. A ce métier
LES HE A IX- A K T S
leurs mains deviennent sanglantes, leurs pieds sans chaussures se chargent d’engelures; leur tête dégarnie de ses cheveux, grelotte sous le haillon qui la couvre à peine. Ainsi se passe cette journée la-
menlahle, jusqu’à l'heure où cet être sans non, s retire dans quelque chenil, sous les toits de h,
maison qu’elle épouvantait naguère de son luxe '' de ses amours.
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Eh bien, dans ce dernier degré de la misère et. de la douleur, ces femmes étaient encore moins à Plaindre que la tille dont je parle, au milieu de sa fortune abjecte, au milieu de ces trésors amoncelés avec tant de rage et de désespoir. Le sentiment de ses crimes ainsi rachetés, de ses scandales ainsi expiés, ,,e soutenait pas cette femme; l'instinct même de ses crimes lui disait que l’expiation a laquelle s abandonnait son avarice était une expiation insuffisante. Parfois elle se sentait jalouse des malheureuses qui achetaient du travail ,1c leurs mains
et do Ia sueur <le leur front, le droit de se repentir et de prier Dieu; mais c’étaient là des lueurs passa¬
gères dans ces hideuses ténèbres; il y avait, dans tout le langage acéré du remords, un mol. que cette femme n’a jamais voulu, n’a jamais pu prononcer, le mot repentir !
Morte au monde, morte à toutes les affections, à toutes les joies humaines, accablée sous le mépris public, qui pesait sur son cœur autant que la terre de son tombeau pèse maintenant sur son corps, cette femme ressentait cependant d’étranges et soudaines colères. On dit, par exemple, que lorsque le roi Charles X chassaitdans la forêt de Fontainebleau, celle femme avait l’habitude d aller s’asseoir dans quelque carrefour de la forêt ; elle se posait au beau
LES BEA FX-ARTS.
niilifii du chemin, H là elle attendait que le roi vînt a passer. Alors elle se dressait en secouant ses haillons, elle regardait de tous ses yeux passer cette meute hurlante qui s’éloignait en poussant des gémissements plaint ils; puis, quand c. était au tour du roi a passer contre cette femme, le roi hésitait et devenait pâle comme un mort; le frisson parcourait son corps des pieds à la tète. Hélas! cette femme rappelait au roi de France, vieux et menacé de mutes paris, les folies et les délires du jeune comte d’Artois !
A la lin cette femme est morte; elle est morte seule, sur son fumier, dans son remords — sans une main charitable qui lui fermât les yeux, sans la voix d’un prêtre pour la consoler et. pour lui promettre le pardon de celui qui pardonne là-haut. Son agonie a été silencieuse, horrible, l’agonie d'un être venimeux qui n’a plus rien à mordre. Pendant quatre-vingtdouze ans quelle avait été sur la terre, cette femme c’avait rencontré personne à aimer ou à secourir, pas un enfant, pas un vieillard, pas un pauvre, pas une misère, pas une innocence, pas une vertu. Aussi, eu mourant, n a-t-elle rien laissé à personne que son immense et impuissante malédiction. Tous ces trésors des arts qui auraient fait l’orgueil des plus nobles musées, elle les avait brisés; tous ces cliefsd’muvre des grands peintres et des grands sculp leurs, elle les avait anéantis; son or, elle l’avait fondu; ses billets de la banque de France, elle les a
brûlés. Que n’eùt-elle pas donne pour pouvoir emporter dans sa fosse immonde ses terres et ses maisons v On tout au moins si elle avait pu couper les arbres de ses jardins, détruire l'espoir de la moisson prochaine, écraser dans leurs nids les œufs des oiseaux chanteurs, empoisonner les poissons de ses bassins ! Si elle avait pu mettre le feu à ses moissons, et elle-même disparaître dans l'incendie! Mais elle avait espéré vivre plus longtems, et maintenant elle n’avait plus de souffle pour allumer l'étincelle qui devait tout dévorer.
Il fallut briser la porte pour pénétrer jusqu’à ce cadavre; on le trouva étendu sur le carreau et déjà tout moisi; un tome de Voltaire était à côté de la morte, c’était le poème dans lequel Voltaire couvre de houe et d’injure la sainte Jeanne d'Arc, la gloire la plus pure et la plus héroïque de l'histoire de France. Le dernier râle de la femme vendue était encore un blasphème et une obscénité.
Elle fut jetée dans un trou, hors de la terre consacrée, et sur cette fosse déshonorée, on trouva écrit d’une main ferme celte oraison funèbre : Ci-gît la courtisane gui a déshonoré même le métier de courtisane! O grand Dieu! faites que cette femme suit la dernière de son espèce !
Elle s'appelait Euphrosine Thevenin, Euphrosine du nom d'une des Grâces.
M' A, Br K ,
Un jour il arriva sur la chaume de Crage En blouse, sac au dos, portant bâton noueux;
Un grand chapeau de paille ombrageait sou visage,
Et ses souliers guêtres étaient gris et boueux Comme sont des souliers qui viennent de voyage.
Il chantait le refrain de la chanson des gueux.
Or la chaume de Crage était un monticule Aride, âpre, un terrain à peu près ébauché,
Rocailleux et bossu, tourmenté, ridicule.
C’est le dos d’un chameau dans un vallon couche :
Mais vallon de Tempe sans froid ni canicule,
Tout coupé de ruisseaux et de (leurs tout jonché.
En haut c’est le désert, en bas c’est la prairie Avec ses mille voix et ses mille senteurs.
Et ses horizons bleus où va la rêverie S’inspirer aux échos des rossignols chanteurs ;
Paysage d’écran, pastorale féerie,
Comme en a fait Watteau, comme eu font les conteurs.
Terrestre naradis aux bords de la Charente,
Pleins d’Èves et de fleurs et sans fruits défendus ; Terre au sein embaumé par la truffe Odorante, Eldorado joyeux que l’on ne quitte plus,
Tel ce pays antique où l’on fixait sa tente Dès qu’on avait senti le parfum du lotus.
Donc, Mark, devenu vieux — | entends \ leux, moins de télé Que de cœur comme l’est tout jeune débauché.
Voulant faire une fin, mais fin de diable honnête.
Rêvait un ermitage à tous les yeux caché,
Où vivant de régime il pût nutlcr sa bêle.
Son moi de chair et d’os trop enclin au pêche.
Ce n’était pourtant pas qu’il voulût vivre eu moine Ou comme les bergers des rives du Lignon ;
Non, il avait horreur du lait, du pain d’avoine,
Et pour boire de l’eau, — sophisme bourguignon,
Il faut, disait-il, être un second saint Antoine Ou bien se ravaler jusqu’à son compagnon.
Excès des deux côtes : le sublime et le pire,
La cave et le grenier, la cime et le ravin,
Le saint et son cochon ! — Dieu veuille qu’il s'en lire! Egaler saint Antoine, il n’était pas si vain ;
Ni philosophe assez pour.... Mais qu’allais— je dire !
Mark, prenant le milieu, mil de l’eau dans son vin
C’est là tout le secret du bonheur sur la terre :
Le milieu! le milieu! ne point escalader;
Voyager à mi-côte au-dessous du cratère Que ce fou d’Empédoclc osa vouloir sonder:
Aller tout bonnement, sans éclat ni mystère Et confiant à Dieu le soin de nous guider.
Quelque pédant viendra qui, m’attaquant en règle.
Me dira : « Bien à vous d’aller à mi-coteau ;
« A l’humide caille, bien ! de glousser dans les seigles,
« Mais à l’aigle, monsieur, c’est l’infini qu’il faut ! ..
— Pédant, mon bon ami, je vous passe les aigles.
Encor ne faut-il pas qu’un aigle aille trop liant.
Tel croit être d’ailleurs un aigle qui s’abuse.
Pour combien de vautours cela peut être dit !
Tous ces gros oiseaux-là tiennent trop de la buse, Orgueilleux, carnassiers, bêtes sans contredit,
Grands croqueurs de poussins, inexperts à la ruse.
Mais que mère la poule et connaît et maudit.
La médiocrité fait seule feu qui dure :
C’est le juste degré de la comparaison ;
C’est le printemps joyeux assis sur la verdure Entre le pâle hiver qui souffle son tison Et l’été haletant au soleil sur la dure;
C’est le point d’où notre œil embrasse l'horizon.
C’est vingt ans, c’est l’amour! toutes ces douces choses Qui ne s’achètent point, qu’on ne saurait payer;
C’est le repos rêveur sous les églantiers roses;
C’est le repos rêveur au coin de son foyer.
L’esprit peu soucieux des effets et des causes.
Car nulle ambition ne le tient à loyer.
Or Mark , ayant couru comme un fou dans la vie Par les âpres chemins et les chemins frayés,
Las de se déchirer aux buissons de l’envie Tout meurtri par les sots qu’il avait coudoyés,
S’avisa de songer dans sa philosophie Qu’enfm tous les bonheurs ne sont pas monnoyés.
Justement il venait de faire un héritage
Quelque vingt mille francs, de quoi vivre à peu près
Selon sa fantaisie au fond d’un ermitage.
Ilocerat invotis! — C’était huit jours après Qu’il arrivait chanlantsur la chaume de Orage.
Vous savez que le lieu semblait fait tout exprès.
C’était un beau matin au mois des primevères,
La divine aurora menait par les halliers La danse des sylvains et des nymphes légères.
Fous et folles d’amour; — les oiseaux familiers (res Leur chantaient des chansons ; — sur les fleurs des bruyè- Brillaienl les diamants tombés de leurs colliers.
Et les petites fleurs se souriaient entre elles ;
Les grillons s’appelaient à travers le gazon;
Sur les bords des ruisseaux de vertes demoiselles En anneaux se posaient à la pointe du jonc Et vers le ciel montaient — bruits de voix et bruits d’ailes — Parfums, baisers, soupirs, — l’encens et l’oraison.
A polio s’avancait vers la chaste Cybèle Humide encor des pleurs de Morpbeus jaloux,
Et l’épouse à la fois mère et vierge éternelle,
Sur la couche d’azur dans un éther plus doux,
1 ressaillait en sentant sur sa pleine mamelle S éveiller tant d’amour aux baisers de l’époux.
Mark entendit son cœur chanter une prière ;
Inelïables motifs d’accords mélodieux Inconnus au clavier de la langue vulgaire Et (pii sont le secret de la langue des cieux ;
Idiome d’amour, d’extase, de mystère Que la bouche bégaye et qu’on parle des yeux.
Et son regard allait du ciel à la prairie.
Calme et contemplatif pour la première fois Depuis le jour maudit où, la tête ahurie,
Il vint, pauvre agnelet, fait à l’air pur des bois,
Se parquer avec nous dans cette bergerie,
Où l’air pur manque à tous et l’herbe à deux sur trois.
Il fut enfin tiré de son rêve extatique
Par un bruit de sabots qui battaient le chemin,
Alternant lourdement — vrai rhylhme académique.
— C’était un paysan, qui, la bêche à la main,
S’en allait, ruminant son humble géorgique,
Voir pousser ses bourgeons, espoir du lendemain.
Mark l’aborda de cœur , la physionomie Ouverte et souriante; il sentait le besoin De saluer quelqu'un d’une parole amie :
Le coeur est expansif quand il est seul et loin !
D’ailleurs l'homme aux sabots avait la bonhomie Qu’Horace donne au sage, heureux, libre et sans soin.
Du regard ils avaient déjà fait connaissance.
« L’admirable pays, lui dit Mark, que voilà! (fense!
« Qu’on doit y vivre heureux et longtemps! — sans of- « Longtemps, monsieur !... longtemps! oh ! que trop pour « Car j’y sais des enfants de soixante ans d’enfance (cela! « Ayant encor leur mère; et je suis de ceux-là. »
Quel mot! ce pauvre Mark en devint froid et blême,
Lui qui venait aux champs quérir des cœurs pieux,
Le premier qu’il trouvait vomissait un blasphème!
El quand sur le maudit il releva les yeux ,
H le vit, l’air narquois, qui riait en lui-même.
Au boulevard de Garni on n’aurait pas fait mieux.
Mark lui tourna le dos et reprit le pas comme S'il eût vu sur la mousse une bête à venin :
Fou candide, où vas-tu? pourquoi courir, en somme?
A gauche, à droite, en face, au bout de tout chemin ;
Et partout cl toujours tu trouveras un homme Ou, qui pis est encore, un homme au féminin.
Ce mot du paysan, cette ironie amère Du plus saint des devoirs, instinct religieux,
Qu’un fils avec son lait prend au sein de sa mère,
Avait brisé son cœur, avait noyé ses yeux,
En évoquant en lui la pieuse chimère
D'un amour sans espoir : — Sa mère était aux cieux.
Mark, en rêvant, marchait vers une maison blanche,
Que dorait le soleil entre des chênes verts;
Un rocher gris la tient suspendue à sa hanche Au-dessus d’un ravin ; goutte à goutte au travers Filtre une source vive, eau claire où la pervenche Mire ses doux yeux bleus chastement entr’ouverts.
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Des fissures du roc, de folles clématites Serpentaient en festons, grimpaient aux églantiers,
Et sur le gazon vert brillaient des marguerites.
Des pas accoutumés avaient fait des sentiers Qui zébraient les ravins, et leurs crêtes subites Se couronnaient d’un mur tapissé d espaliers.
Au bruit des pas de Mark sur la route sablée Un essaim de pigeons — genl facile à 1 émoi,
Tirant de l’aile au vent, avaient pris la volée;
Les poules caquetaient en fuyant, et le roi.
Le sultan emplumé de la troupe affolée,
D’un chant provocateur couvrait leurs cris d effroi .
Tant de terreur, mon Dieu! pour un homme qui passe, Pensa Mark, ce n’est pas honneur au genre humain'.
Il raisonnait à jeun, aussi nous lit-il grâce
De plus amples discours. — Son chapeau dans la main,
Il entra sans frapper dans une pièce basse Où filait une vieille, où criait un bambin;
Où sur des bancs assis, séparés par la table.
Déjeunaient face h face un jeune paysan Et sa femme, beauté sans doute contestable,
Mais dont le nez en l’air et dont l’œil reluisant,
Les dents blanches, les chairs d’un embonpoint très-stable, Faisaient, pour le gaillard, un tout fort suffisant.
Sur les murs jadis blancs de la pièce enfumée Brillaient coloriés des dessins sur papier :
C’était Napoléon ! c’était la grande armée !
L’empereur, bleu de ciel, et ses rouges troupiers.
Sur des chevaux citron, dans la verte fumée Suivaient un aigle d or vers un champ de lauriers.
— Toujours lui ! lui partout !.... Que le diable remporte ! Aux soliveaux pendaient pêle-mêle accrochés.
Des épis de mais avec leur feuille morte,
Et des raisinsavec leurs pampres desséchés;
Un long fusil chômait au-dessus de la porte,
Les bassinets ouverts et les deux chiens lâchés.
Mark, après son bonjour, — salut de camarade,
Dit : braves gens, pourrais-je avoir du lait, du pain?
— Du lait! répliqua l'homme; êtes-vous donc malade?
— Non, mais... — Non, dans ce cas, vous boirez de mon
Soyez le bienvenu !... Jeanne, verse rasade (vin
El fricasse un poulet, monsieur doit avoir faim.
Le déjeuner fut gai. — Pierre était bon compère;
Digne fils, il tenait par deux points importants De sa mère beaucoup et beaucoup de son père .
Car l’un mangeait très-vite et l’autre très-longtemps.
C’est un mot du pays; — et, sur ce sol prospère On le trouve applicable à tous les habitants.
Voyons, Çierre, dit Mark, tu me parais brave homme,
Il faut que nous fassions une affaire tous deux ;
Combien vaut la maison? Clos, pré, verger, en somme. Je t’achète le tout; dès demain, si tu veux En beaux louis sonnants je te compte la somme ?
A ce mol de louis Pierre ouvrit de grands veux.
B EAIJX-ARTS.
Plaisantez-vous? - Non pas! - Eh bien , sans vous sur Ça vaut dix mille francs, et c’est donné pour rien- ,
A neuf mille, cent fois j aurais pu m’en défaire Jeanne est là pour le dire. — Oh ! Jésus! je crois bien t Les prés seuls valent ça ; c’est une bonne affaire Vrai! comme le bon Dieu, monsieur, est bon chrétien
Va pour dix mille francs, dit Mark, la chose est faite'
— Va! dit Pierre, et trinquons du plus vieux encruchc 1 Mark pouvait sans scrupule au matois faire fête Il payait largement tout le vin débouché.
Encore le bambin et la vieille et Jeannette Eurent des jupons neufs par-dessus le marche.
A quelques mois de là, le rustique ermitage,
Malgré son air modeste affectant le chalet,
Etait pourtant changé fort à son avantage :
Les murs crépis à neuf étaient blancs comme lait Du grenier Mark avait fait un premier étage.
Ouvert aux quatre vents par un double volet.
Il voulait que le jour inondât sa chaumière;
Il voulait, le matin, que la blonde aurora Sous un baiser d’amour l’éveillât la première . Peut-être, disait-il, qu’Apollo la suivra.
Apollo. dieu des vers et dieu de la lumière, d .... sulel esse gravù e tm( antibus umbnt. »
Ea vue au loin courait capricieuse et folle De la plaine aux coteaux et des bois aux rochers.
Dans l’espace égarée a\«*c I oiseau qui vole.
Avec l’oiseau lassé se posant aux clochers;
Avec les blancs agneaux, jouant sur l'herbe molle.
I Dans les vergers rêvant à l’ombre des perliers.
Et puis des bruits confus sur la brise odorante Arrivaient en chantant à travers les \ allons,
Bruits d’oiseaux et de voix, bruits de. l’eau murmurante Sur son lit de gravier, sous son dais de houblons Dont l’élégante Heur, du ITêneau saule errante. Retombe en grappes d'or, connue des cheveux blonds
Autour delà maison une humble claire-voie Protégeait un jardin tout bigarré de fleurs,
Contre ces maraudeurs que le ciel tienne en joie ! Grands larrons de bouquets, de baisers grands voleurs, Et qui prenaient si bien goût a leur double proie Que les rosiers de Mark y perdaient leurs couleurs.
Car on venait de loin pour voir la maison blanchi . L'ermite était aimé de tous les alentours :
Sous les acacias on dansait le dimanche,
Garçons en habits neufs, tilles en jupons courts.
Et par la danse-ronde, à l’allure un peu franche. Gouraient de gros baisers, à-eompledes amours.
Mark était-il heureux ? — Oui, car il croyait l'être,
El puis il n'avait rien à faire, autre raison ;
A la chasse il était devenu passé maître.
Et les bois nourrissaient des lièvres à foison,
Les perdrix se nichaient jusque sous ses fenêtres ;
Les lapins se terraient jusque sons sa maison
LES H K A II X - A RTS.
Il partait le malin à l’aurore levée.
Son père l’attendaitsur le seuil au retour,
Blanc vieillard dont la vie âpre, errante, éprouvée, Coulait enfin paisible en ce calme séjour, poétique nature, âme vaste, élevée.
Cœur et bouche d’enfant ouverts à tout, amour.
Il n’avait rien en lui de ces vieillards moroses
Quine parlent jamais que d’eux an prétérit;
Oui pestent de dépit devant des lèvres roses.
Lui, de cœur indulgent, humble et jeune d esprit.
Il aimait le printemps, la jeunesse, les roses,
Les vers; - tout ce qui chante, aime, embaume, fleurit.
Et tous deux s’asseyaient à la table frugale Où brillaient, au dessert, les fruits de la saison.
Où, comme aux temps bénis d’ère patriarcale, l.e lait caillé tremblait sur des nattes de jonc ; puis, arôme enivrant d'ivresse orientale,
I n café de sultane égayait la maison.
Mark retrouvait la vie au sein de la nature,
Comme au sein de sa mère un enfant allaité ;
D’esprit perdant un peu, mais gagnant de carrure. Ainsi qu'on dit chez lui d'un arbre mal enté Qui jette follement sa rameuse verdure,
Ses infécondes fleurs s’en allaient en gaiti.
lousses livres chômaient, même ses cheis poètes; Mais il voyait, les soirs, se coucher le soleil.
D’encre et de plumes point, mais force cigarettes: Gravures ni tableaux, mais l’horizon vermeil ;
De journaux, pas un seul : qu’eût- il fait de gazettes?
Il avait sa servante et toujours bon sommeil.
Ainsi donc sous ce toit aux modestes pénates,
Nos ermites vivaient paresseux et contents.
Avec Follette et Faust, deux chiens à fines pattes, Djinn et Mitis, deux chats, — en tout sept habitante. Mais haust avait Follette, et Djinn courait les chattes. La servante était vieille et Mark a vingt— cinq ans.
A us ONE DE 0 II ANC EL.
LKS BEAUX-ARTS.
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\u célèbre poêle hollandais
VAIN ÏÏEINTÏEP,