I. ES BEÀPX-Alt TS
, l une soubrette friponne, ce doit être Gil Blas luimême, le facile et complaisant philosophe. Et quant à ce magnifique laquais, qui des deux mains enlève une pesante vaisselle , tandis qu’il jette un coup d’o'il de pitié sur le pourpoint crotté «lu grand tragique, ou je me trompe fort, ou c’est le peintre luimême. Le peintre a beau faire, son instinct l’entraîne; amoureux des beaux dehors, il préférera toujours l’histrion couvert de velours, et la comédienne coquette au pauvre diable mal peigné, dont les vers semis ont bonne tournure.
Quoi qu'il en soit, le Poêle chez les Comédiens est un des rares ouvrages que nous pouvons envier à l’exhibition britannique. Encore ce sentiment de jalousie domine-t-il beaucoup lorsque nous songeons que la gravure, à laquelle il est promis d'avance, lui fera franchir le détroit. Pour un grand nombre de tableaux, la gravure est insuffisante, mais elle nous donnera de celui-ci tout ce «pie nous y trouvons de remarquable, l'élégance des détails, la grâce des poses, l’expression des physionomies. Le surplus, on en peut faire très-bon marche.
Dans le même genre anecdotique et familier, je trouverais encore à citer deux ou trois peintures qui ont justement la valeur du Café Procoj te, par M. Jacqttand, ou des esquisses régence que nous a données cette année M. Eugène Giraud. Sir Joslma llctjnolds cl scs amis, parClaxton. où se trouvent groupées les figures de Goldsmith, de Johnson, de miss Burney. sans compter MM. Thralc, Horace Walpole, Angelica KanIVmann, le peintre West, l'amateur Angerslein . David Garrick, M. Soldons, et une foule d’autres célébrités du dernier siècle. — Roger de Coverleij et Addison {lhe Spécial or) allant ensemble à la chasse par Davis . — Johnson chez Goldsmith . lisant le manuscrit, du Ministre de Wahefield, tandis que les créanciers de l’auteur attendent avec anxiété le jugement porté sur un écrit devenu leur unique gage. M. E.-M. Ward (ne pas confondre avec le vieux académicien du même nom) est l’auteur de ce joli tableau.
La suite à it prochaine livraison.
u i s - j e sans indiscrétion , madame , vous demander ce que vous écrivez la?
— Comment donc ! mais c’est un droit que vous donne votre qualité de
mari . l’achève d’écrire
la liste des amis que nous engagerons à passer une partie de la belle saison a notre terre de Séran, dans ce beau château dont vous venez de faire l’acquisition.
— Mais il me semble que j'aurais dû être consulte pour une affaire aussi importante?
— Sans contredit. Aussi me serais-je bien gardée d’expédier les lettres d’invitation avant d’avoir soumis ma liste à votre contrôle... Kt tenez, je viens d’inscrire le dernier nom ; lisez, et voyez si je n’oublie personne.
— Quoi! madame, vous pensez que nous avons autant d’amis que cela? Deux pages d’amis! Je ne me croyais pas si riche.
— N’allez pas me chicaner sur un mol . J’ai
voulu parler tout simplement des personnes que nous voyons dans l’intimité.
— Ah! fort bien! La catégorie est plus élastique. L’intimité comprend quelques indifférents, beaucoup d’importuns , et tous nos ennemis intimes. Jusqu’ici nous avons passé l’été à Paris ou aux eaux, et je vois que votre inexpérience de la vie champêtre allait vous entraîner dans une grande faute.
— Ma liste est trop longue, n’est-ce pas? c’est ce que vous voulez dire?
— Infiniment trop longue. Les gens qui forment notre société intime sont bons à voir à la ville. On ne les a que trois ou quatre heures de suite ; ils n'ont pas le temps de nous gêner ; nous sommes à peine
effleurés par leurs defauts. Mais à la campagne c’est autre chose; les défauts ont tout le loisir de se montrer et de nous faire sentir leurs aspérités. Les fausses apparences s'effacent, les sentiments d’emprunt se trahissent, et nos ennemis intimes nous laissent apercevoir leur noirceur.
— Soit; je vous abandonne les ennemis; vous les connaissez, rayez leurs noms.
— Ce sera le tiers de la liste. Maintenant, conserverons-nous les importuns? Vous ne tarderiez pas a vous repentir de cette imprudence! Ceux qui ont le talent de vous ennuyer parfois dans votre salon de Paris deviendraient , a Séran, des fâcheux insupportables. Autre tiers de la liste qu'il faut supprimer.
— Nous n’aurons donc que les indifférents?
— Mais à la campagne les indifférents montent en grade. Leur nullité disparaît an grand air; ils deviennent tout aussi incommodes que les autres.
— C’est-à-dire «nie vous voulez aussi les exclure’ Je comprends ! Vous auriez pu vous expliquer avec plus de franchise, et me dire tout de suite que vous ne vouliez recevoir personne cet été. Vraiment, je suis beaucoup moins charmée de votre acquisition. Le château cessera de me plaire, si je dois y être condamnée à une solitude complète.
— Voilà de l’exagération ! Nous allons à la campagne pour rompre la monotonie de nos habitudes parisiennes. Si nous devons retrouver là-bas les ligures qui nous assiégeaient ici, à quoi bon nous déplacer? Avec les mêmes gens, il faudrait bientôt revenir au même train de vie, tourner dans le meme cercle de conversations banales et de plaisirs usés; nous transporterions tout simplement à Seran notre salon de Paris. Quelle duperie! Vous ne comprenez donc pas le charme du changement ? Qui vous parle
d’ailleurs d’une solitude complète? D’abord vous aurez avec vous votre nièce Hortensc; et puis je ne supprime pas votre liste tout entière. Il est un nom (pie je n’ efface pas. Votre excellente amie Mme Desmarnières passera à Séran une partie de la belle saison. Son mari nous donnera tout le temps que lui laissent les affaires. J’ai invité notre jeune parent Frédéric Latour, qui viendra nous voir souvent. Nous aurons, de plus, nos voisins de campagne qui ne manqueront pas d'établir des relations avec nous. Le seront, du moins, de nouveaux visages, et il y aura sans doute dans le nombre des originaux pour nous divertir. Vous verrez que vous vous trouverez fort bien de cette vie nouvelle, de cette société improvisée. Essayons toujours, et si cela ne vous convient pas, l’année prochaine nous ferons autrement.
Cet entretien fut prolongé par diverses objections (pie le mari réfuta avec beaucoup d’éloquence. Il était préparé à la lutte, il avait réponse à tout, et la victoire devait lui rester. Quelques jours après, les deux époux, — M. et Mme Dumont, — partirent pour leur terre de Séran.
Dans sa manière d’envisager les agréments de la vie champêtre, M. Dumont était guidé par un sentiment facile à pénétrer. M. Dumont avait cinquante ans; Mme Dumont n’en avait que vingt-six. Cette disproportion d’âge, si féconde en périls, s’environnait de plusieurs circonstances aggravantes. Le mari était d’un caractère inquiet et impérieux; la femme était très-jolie et merveilleusement coquette. Cependant, tout s'élail assez bien passé jusque-là, et. celte union, conclue depuis sept ans, avait à peine été obscurcie par des nuages passagers. Mme Dumont donnait souvent carrière à sa coquetterie, mais elle s’en tenait toujours à de légères escarmouches, se contentant d’encourager les hommages , de faire naître les passions et de désespérer ceux qui avaient imprudemment livré leur cœur aux séductions de ses regards et aux amorces de ses paroles décevantes. Jamais elle n’avait été tentée d’aller plus loin. Il lui suffisait que sa vanité fût satisfaite et triomphante. Un mari homme d’esprit devait aisément conduire une pareille femme dans le bon chemin; il n’avait qu'à céder sur quelques points peu importants, et après avoir fait la part du feu, part légère et frivole, il pouvait vivre en toute sécurité.
M. Dumont ne manquait pas d’esprit; le monde lui en accordait une dose suffisante pour son usage particulier. D'ailleurs, il avait fait ses preuves; il avait eu l’esprit d'acquérir quarante mille livres de rente et d’épouser une femme charmante; mais la jalousie obscurcit les qualités les plus brillantes et les plus solides. Trop prompt à s’alarmer et perdant tout à fait la tète dans les moments de crise, M. Dumont avait trouvé un confrère qui ne lui cédait en rien sous le rapport des inquiétudes soupçonneuses et des terreurs paniques : — c’était M. Desmarnières, banquier fort estimé à la Bourse, et mari un
peu plus que mûr d'une jeune femme amie de pension de Mme Dumont. Les liens de celle amitié formés dès l'enfance s’étaient resserrés plus tard par une singulière conformité de caractère, de goûts et de position. Entre ces deux dames, c’était un attachement à toute epreuve. Elles se pardonnaient mutuellement leurs avantages, et se rendaient sincèrement justice l’une à l’autre. Bare cl précieux exemple d'un sentiment que les femmes sont accusées de ne pas savoir pratiquer.
L’hiver avait été brillant et animé, et au milieu d'une longue série de hais et de concerts, M. Dumont avait vécu dans des transes continuelles. Le printemps ne calma que médiocrement ses alarmes:
— il est vrai que le printemps, pluvieux et froid, conservait toutes les allures de l’hiver; les soirées continuaient leurs convocations, et les hais menaçaient de ne pas se laisser interrompre par l’été. Puisque le danger tient bon, pensa le mari, c’est à moi de battre en retraite. L’été précédent, Mme Dumont avait eu beaucoup de succès aux bains de Dieppe; les eaux ont aussi leurs périls; l’ennemi s'y trouve ; il fallait donc chercher un asile plus sûr.
— M. Dumont acheta la terre de Séran.
C’était, du reste, un bon emploi de ses capitaux ; une propriété d’un excellent rapport, un joli château, un parc considérable, des prairies magnifiques. 11 plaçait son argent à trois pour cent, et il avait l’avantage de pouvoir joindre à son nom, passablement. vulgaire, le nom élégant et aristocratique de sa terre; — gloriole qui le touchait peu pour son propre compte, disait-il, mais qui devait plaire à Mme Dumont.
Lorsque M. Dumont eut signé l’acte qui le rendait propriétaire de Séran, et lorsque sa femme fut installée dans ce château fort, inaccessible aux lions parisiens, l’honnête mari sentit naître le calme dans son esprit longtemps troublé. M. Desmarnières, à (jtii il avait conlié son projet de retraite champêtre , dès que la pensée lui en était venue, s’était montré fort enthousiaste de celle idée, et très-désireux de voir sa femme protégée par le même abri. Le banquier avait donc accepté avec joie et reconnaissance l’invitation de son confrère en jalousie. 11 fut convenu que Mme Desmarnières passerait toute la saison à Séran, et que le financier, retenu à Paris par ses affaires, viendrait le dimanche, les jours de fête, et chaque fois qu’il aurait un moment de loisir. Séran était situé à quinze lieues de Paris, mais on faisait les deux tiers du trajet par le chemin de fer d'Orléans, ce qui abrégeait beaucoup la distance.
De son côté, M. Dumont se trouvait dans la nécessité de quitter de temps en temps son manoir pour aller à Paris où l’appelait un procès important . L’argent occupait la seconde place dans ses affections, et pour ne rien perdre, il fallait bien qu’il partageât sa surveillance : — un œil sur sa femme, un œil sur sa fortune. Mais ses absences ne devaient
LES BEA UX-ABTS.
jamais sc prolonger plus de vingt-qualre heures, et il n’avait rien à craindre, puisque le château de Séran était interdit aux indifférents, aux importuns et aux ennemis intimes, — cest-a-dirc a tout le monde.
Quant aux voisins, on ne leur avait fai L aucune avance, et pas un seul ne se montra. D'ailleurs, dans un rayon de deux lieues, il 11 y avait que des liabitations de chétive apparence, appartenant à de petites gens que l’on ne pouvait pas voir, et qui sans doute se seraient refusées modestement a toutes relations.
La première quinzaine s’était assez bien passée ; un avait visité les environs de Séran, qui étaient riants et pittoresques; on avait lait de longues promenades à pied, à cheval, en calèche, en bateau ; des parties de pèche, des dîners sous le feuillage, des secours distribués dans les pauvres chaumières, avaient occupé quelques journées ; mais le charme de ces plaisirs était presque tout entier dans leur nouveauté; rien n’est plus monotone que la verdure, la nature, l’onde qui murmure et toutes ces joies pures qu’offrent le séjour des champs et 1rs naïfs habitants du village. Deux merveilleuses Parisiennes devaient être bien vite blasées sur ce genre de récréation qui n’a de prix que pour les âmes sensibles et poétiques. Aussi, tandis que les deux maris se félicitaient du repos qu'ils s’étaient si habilement ménagé, Mme Dumont et Mme Desmarniéres commençaient à sentir les premières atteintes de l’ennui.
L’ennui! — Voilà l’ennemi auquel nos deux maris n’avaient pas songé ; ennemi intime qui \ieut sans être invité; conseiller perfide qui ouvre toutes les voies du mal.
C’était un lundi; le banquier venait de repartir pour Paris, et il avait emmené avec lui Frédéric Latour, le jeune parent admis par une honorable exception, le seul célibataire qui eût accès dans la forteresse de Séran. Celui-là n’était pas à redouter; son cœur était pris; il aimait Ilortensc, nièce et pupille de Mme Dumont, qui avait trouvé piquant d’accepter à la fleur de l’âge les graves fonctions d’une tutelle.
Hortense partageait le tendre sentiment de Frédéric, et l’union de ces deux jeunes gens eût été convenable et assortie; mais Mme Dumont ne voulait pas en entendre parler. Interposant son autorité de tutrice, elle s’était formellement prononcée par un refus bien net, et son mari avait été enchanté de lui céder sur ce chapitre qui l’intéressait peu. Mme Dumont n’était pas tout à fait aussi désintéressée dans la question; elle avait un frère beaucoup plus âgé qu elle, sans fortune, garçon, et major dans un régimentde l’armée d’Afrique; Hortense possédait une dot de deux cent mille francs, et la tutrice, excellente sœur, réservait au major la main de sa pupille.
Ce jour-là, les deux amies en étaient a chercher
inutilement une distraction. Impossible de sc promener : il pleuvait. — La pluie est encore une ennemie dont nos deux maris ne se méfiaient pas
Bravant le mauvais temps, M. Dumont était allé diriger des plantations qu’il faisait faire à l'extrémité de son parc. Triste du départ de Frédéric, Hortense s’était retirée dans sa chambre, ou elle passait presque tout son temps. Les deux dames étaient seules au salon, assises dans de grands fauteuils les bras croisés, la tête languissamment renversée, regardant le plafond, échangeant de rares paroles interrompues par des bâillements mal dissimulés.
— Que ferons-nous de notre journée?
Celte question plusieurs fois posée était toujours demeurée sans réponse.
C’est qu’en vérité il n’y avait rien à faire au dehors et peu de chose au dedans. Les journaux étaient lus ; les derniers romans envoyés par le libraire étaient fades; tous les sujets de conversation avaient été épuisés. L’ennui entrait par la breche, et s’emparait de la châtelaine de Séran et de sa compagne, — lorsqu’une femme de chambre apporta une lettre de Paris.
Dans un pareil moment, cette lettre était un véritable trésor. Mme Dumont reconnut l’écriture du premier coup d’œil.
— C’est de Mme Dalbeville! s’écria-t-elle.
— Nous ne pouvions pas souhaiter mieux, reprit Mme Desmarniéres; Mme Dalbeville est une des femmes de Paris les plus spirituelles et les mieux informées.
— Trois pages de nouvelles, contiujia Mme Dumont en dépliant la lettre.
Dans son ëpître, Mme Dalbeville débitait tous les propos du beau monde, la chronique des fêtes, des soirées, des concerts, des courses, de l'Opéra.... « Paris est encore tenable, écrivait-elle, mais clia- " que jour quelqu’un nous quitte. La plupart de nos « amis partent pour les eaux de Bade, et, un instant, « j'ai eu l’idée de faire comme eux. »
— Elle est libre ! dit Mme Dumont en interrompant sa lecture; — elle peut aller ou bon lui semble. Ces veuves sont-elles heureuses'
— Tais toi donc! répondit Mme Desmarniéres en souriant; si Ion mari t’entendait!
— M. Dumont est bien loin et ne reviendra pas de sitôt. Je le connais; quand il fait une plantation, il en a pour longtemps.
— Mais la lettre n’est pas Unie?
— Non, et je continue.... Ab ! mon Dieu! voici bien une autre nouvelle !
— Qu’esl-ce donc?
— Un projet de mariage, qu’elle médite!
— Au moment où tu vantais son bonheur!
— Mais ce n’est rien encore ! Devine quel est le futur?
— Comment veux-tu que je devine cela ? Mme Dalbeville esL une femme si entourée, si capricieuse!
— Te rappelles-tu le petit Léopold Dujardy?
— Allons donc! ce jeune homme <pii le faisait la cour, il y a deux ans, et cpii était si naïf, si....
— Si niais, tranchons le mot.
— Ce pauvre garçon nous a bien diverties!
— Kl ses lettres, qu’il nie remettait en cachette, d'une main tremblante, et que je prenais pour les lire avec toi; quels joyeux moments elles nous ont fait passer !
— Nous avons bien souvent ri jusqu’aux larmes en les lisant !
— C’était une tendresse si curieusement gauche! un stvle si saugrenu !
— Mais, j’y pense; ces lettres, je lésai conservées; nous pourrons les relire, cela nous amusera.
— Et Mine Dalbeville épouserait cet ingénu? 11 est vrai qu’elle a de l’efeprit pour deux.
— Elle ne connaît pas Dujardy, me dit-elle; c’est un mariage que lui propose un de ses oncles qui habite Marseille.
— Lejeune homme est donc en Provence?
— Tu sais qu’il avait disparu tout à coup.
— Désespéré par tes rigueurs !... Il s’etail aperçu que tu te moquais de lui.
— Je ne lui crois pas tant de perspicacité. Un m’avait dit qu’il s’était embarqué pour un lointain voyage... Mais ce petit Dujardy est plus jeune que Mme Dalbeville, beaucoup plus jeune.
— C’est comme cela que les veuves les prennent quand elles se remarient.
— De plus, il est riche, et elle ne l’est pas.
— C'est une compensation.
— Tu as beau dire, Mme Dalbeville, en épousant ce petit niais, ferait une folie, un sot mariage qui la couvrirait de ridicule. Nous devons la protéger, l’avertir, l'éclairer... et j’ai à ma disposition un moyen bien simple...
— Les lettres du jeune homme?
— Précisément.
— Tu t’en déferais? Elles ont pourtant leur prix.
— Lien ne me coûte pour obliger une amie. D’ailleurs il suffit d’envoyer un seul de ces billets doux.
— Que nous choisirons dans les meilleurs.
— Cela nous fournira l’occasion de revoir la correspondance.
Ce projet reçut immédiatement son exécution. Les deux amies, après avoir relu avec delices et au milieu des éclats de rire les plus francs, deux douzaines de lettres simples, candides, maladroites, comme les écrit un amoureux très jeune et très-novice, expédièrent une de ces lettres sous enveloppe à 1 adresse de Mme Dalbeville. C’était un odieux abus de confiance , une abominable trahison : — mais la campagne est féconde en mauvaises inspirations, et l’ennui fait commettre bien des crimes!
. Quelques jours s’étaient écoulés depuis ce
perfide et coupable envoi. Un matin, les deux amies
se trouvaient dans un pavillon du parc, d’où l'on découvrait un assez beau point de vue. Mme Desmarnières dessinait le. paysage sur son album.
N est-ce pas que le site est charmant? dit l’artiste à sa compagne.
— Oui; celte petite maison blanche, surtout, fait très-bien dans les arbres,
— C est la plus jolie des environs, et ce qui m’intrigue, c est (pi elle n’est pas habitée. Depuis que nous sommes à Séran , les volets verts de cette jolie maisonnette sont restés fermés.
A peine Mme Dumont avait-elle achevé de prononcer ces paroles qu’un des volets s’ouvrit.
Les deux jeunes femmes jetèrent un cri de surprise et d’effroi, car il y avait presque de la magie dans le hasard qui ouvrait cette croisée avec un si étrange à-propos.
La distance du parc de Séran à la maisonnette était d’un quart de lieue à peu près; mais les deux amies avaient de bons yeux, et elles distinguèrent parfaitement que l’homme qui parut à la fenêtre ouverte était jeune. De si loin on ne pouvait pas apercevoir scs traits, mais on saisissait l’ensemble : — un air de tête élégant, de longs cheveux boucles, une barbe noire que caressait une main 'blanche et line. Le jeune homme alluma une cigarette, lança quelques bouffées de fumée, puis la fenêtre se referma et la maison repritson aspect accoutumé.
— Nous avons donc enfin un voisin ! dit Mme Dumont.
— Et je mesuis empressée deTenregistrer sur mon album. Tiens, regarde; le trouves-tu ressemblant?
— Tu ne l’as pas flatté; il me semble mieux que son portrait.
— Une simple esquisse. Nous l’avons si mal vu!
— Il faut espérer que nous le verrons mieux.
— Engageras-tu ton mari à le recevoir, à l’inviter?
— Je ne sais trop si ce serait un bon moyen. M. Dumont a des idées si singulières! II s’effraye de tout!
— Peut-être le voisin fera-t-il les premières démarches, et s’il se présente, il faudra bien recevoir sa visite.
— D’ailleurs, nous ne pouvons pas manquer de le rencontrer dans nos promenades.
— Et justement le temps est superbe aujourd'hui. Après déjeuner, nous irons nous promener.
L’ennui avait disparu comme par enchantement. C’est ainsi qu’un ennemi chasse l’autre. Aussitôt h* déjeuner terminé, — et il fut mené grand train, — ces dames n’eurent pas besoin de se donner le mot pour faire une toilette recherchée; jamais depuis leur arrivée à Séran elles n’avaient déployé une pareille élégance. La promenade ne fut proposée ni a M. Dumont ni à Hortense ; les deux amies s'en allèrent seules secrètement. Elles étaient déjà heureuses d’avoir quelque chose à cacher.
.ïOi ;
Est-il besoin de dire que les pas des deux belles promeneuses se dirigèrent du cote de la maison blanche? Elles passèrent tout près du mur d'enceinte, mais la croisée resta fermée. Ea promenade dura longtemps, mais elles ne rencontrèrent personne. — C’était une journée perdue.
Le lendemain de bonne heure, Mme Desmarnières reprit son album et son crayon; Mme Dumont l’accompagna dans le pavillon du pare, et la fenêtre s’ouvrit comme la veille. Le jeune homme parut. Aussitôt les deux amies s'armèrent d’excellentes lorgnettes de spectacle, qui, sans avoir la portée voulue par la circonstance, suffisaient cependant pour confirmer l’opinion du premier coup d’œil, si favorable au voisin. — Décidément il était jeune et joli homme.
Les choses se passèrent à peu près comme les jours précédents. — Après le déjeuner, Mme Dumont ordonna d’atteler. Cette fois le mari et la nièce lurent de la partie. On fit passer la calèche près de la maison blanche; ces dames espéraient que le bruit de la voilure attirerait 1 attention du jeune inconnu. — Il n’en fut rien. Le voisin ne se montra pas.
Comprenez-vous maintenant tout le danger de la solitude et de l'isolement champêtre? — A Paris, Mme Dumont ou Mine Desmarnières, apercevant un beau jeune homme à sa fenêtre, ne s’en seraient nullement souciées; à Séran , si elles avaient eu bonne et nombreuse compagnie, elles n’auraient certainement remarqué ni les volets fermés, ni la croisée ouverte de la maison blanche ; — mais seules, isolées, en proie à l’ennui, voilà tout à coup leur imagination éveillée à l’aspect d'une barbe brune qui se montre à un quart de lieue de distance. Elles veulent voir cette barbe de plus près. La curiosité s’irrite, la tète part; prenez garde! le cœur la suivra peut-être. Dans un cercle brillant, on est assez occupée de recevoir les hommages et de tenir les rivaux en échec; mais lorsque la coquetterie est mise en pénitence, on s’élance, faute de mieux, dans les régions du sentiment et de la passion.
Plus vive, plus curieuse que son amie, Mme Dumont eut bientôt fait beaucoup de chemin. Un jour que son mari était allé à Paris, pour son procès, elle adressa au voisin une invitation à dîner. Les informations prises avec ardeur et opiniâtreté lui avaient enfin appris le nom de l'inconnu, il s'appelait de Bléval. — L’heure approchait, et Mme Dumont attendait dans le salon avec une anxiété, une émotion que partageait Mme Desmarnières. — Enfin ! nous allons le voir! lui parler! — On apporta un billet par lequel .VI. de Bléval s’excusait de ne pouvoir ac ce p ter l’honneur qu’on voulait bien lui faire.
Ce billet excita l’indignation de Mme Dumont; il lui sembla qu elle avait le droit de demander à M. de Bleval l’explication de son refus; elle passa donc la soirée a écrire une lettre d’un style tourmenté, ambigu , qui voulait rester dans de certaines limites et qui s’échappait en mots imprudents. Mme Desmar-
niéres ne sut rien de cette lettre; on l’envoya sans lui en parler. C’était la première fois de sa vie que j Mme Dumont avait un secret pour son amie.
M de Bléval était trop poli pour ne pas répondre, i et la correspondance s’engagea. Une fois sur cette pente fatale, comment s’arrêter? Le jeune homme était malheureux, il souffrait, il avait besoin de consolation ; c’était un cœur brisé qui ne demandait qu’à renaître. Les lettres devinrent tendres, puis passionnées, et un soir....
Ce soir-là! M. Dumont était encore absent. A l’entrée de la nuit, Mme Dumont se rendit dans le pavillon du parc; — la première entrevue devait avoir lieu entre deux cœurs qui s’entendaient déjà si bien. — VI. de Bléval ne se fit pas attendre.
Il s’avança gracieusement, salua Mme Dumont, lui baisa la main, puis reculant de deux pas et tenant la tête haute, le regard fixe, il lui demanda avec un sourire légèrement railleur :
— Vie reconnaissez-vous ?
Etonnée dccette singulière question, Mme Dumont répondit d une voix faible :
— Non , monsieur.
— Begardez-moi bien!... Il y a deux ans, je n’avais ni ces longs cheveux, ni cette grande barbe qui me cache la moitié du visage; cependant, avec un peu d’attention, il est impossible que votre mémoire ne vous rappelle pas une de vos victimes; — Léopold Dujardy... oui , madame; Bléval est un nom d’emprunt que j’avais pris pour conquérir vos bonnes grâces. Ne me trouvez-vous pas un peu changé à mon avantage? — de figure d’abord, et puis de style? Ah! j’ai été, il faut en convenir, un garçon très-simple et passablement stupide; mais les voyages forment les jeunes gens, de même que la campagne rend les jeunes femmes plus traitables.
— Monsieur!...
— Permettez, madame, je crois que vous avez envie de terminer cet entretien ; je ne demande pas mieux que de vous être agréable; mais avant de nous quitter, nous avons un compte à régler ensemble.
-- Que voulez-vous dire?
— Vous avez entre les mains des lettres île moi. je ne parle pas des dernières, mais de celles qui sont datées de deux ans; je crains que vous n’en fassiez un usage imprudent, et je viens vous les redemander; Mme Dalbeville m’en a déjà remis une, et vous aurez la bonté de me donner les autres, à la place des vôtres, qui ont charmé les instants de ma solitude à la maison blanche.
— Oui, monsieur.
— Ce n’est pas tout. Il y a ici tout ce qu’il faut pour écrire, et, puisque vous êtes dans un de vos jours d’obligeance, je vous prierai de vouloir bien prendre l’engagement formel d’accorder la main de votre nièce à mon ami Frédéric Latour. A ce prix seulement, M. de Bléval sera discret.
LL S B K Al \ -Al» T S.
Mme I Mi muni était prise au piège; il fallait se rendre; elle écrivit ce que Léopold lui dicta.
— Maintenant, monsieur, je vais chercher vos lettres.
— Je vous en prie, madame.
Lorsque Mme Dumont revint au pavillon, Léopold n’était pas seul ; Mme Dosmarniéres lui tenait compagnie.
— Voyez la sympathie! s’écria gaiement Léopold; je me suis trouvé entraîné dans deux correspondances en même temps; je recevais chaque malin deux lettres de deux bonnes amies qui ne s’étaient pas confié le secret de cette petite intrigue épisto-
laire. J ai bien l'ait, n’esl-re pas, de fixer les deux rendez-vous à peu près à la même heure? Des amies comme vous aiment à se rencontrer sur toute espece de terrain. Mme Dumont, j’espère que vous me ferez l’honneur de m’inviter un de ces jours à la noce de Mlle Ilortense. Quant à vous, madame Desmarnières, votre mari est mon banquier, et je vous rends votre lettre à une seule condition, c'est que vous me promettez de m'avertir si jamais il lui prenait fantaisie de faire une escapade en Belgique. Adieu, mesdames.
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