‹ Les beaux dimanchesChapitre 13 sur 19 · LISA · texte numérisé non relu

LISA

Chez monsieur. Avenue (TAntin, Deux heures et

quart de raprès-midi. Lisa et Jean sont assis

dans le salon.

LISA. — Attendons. Il ne peut plus tarder beaucoup.

JEAN, qui regarde la pièce. — Vous ne trouvez

pas, Lisa? Chez mon père, ça n'a pas Tair

habité?

Coup de timbre.

LISA. — Le voilà.

Le père entre. Une quarantaine d'années. Figure finCf expression distraite et légère. Assez élégant.

MONSIEUR, allant à Jean. — Excuse-moi,

mon pauvre petit. (H Vemhrasse sur le front.)

J'ai été retenu. Bonjour, Lisa.

LISA. — Bonjour, monsieur.

d8 LES BBAUX DIMANCHES

MONSIEUR. — Vous allez toujours bien, Usa?

LisA. — Toujours, monsieur. Merci. Je m'en vais. Je serai ici à cinq heures.

MONSIEUR. — Un peu avant, s'il vous plaît, Lisa, pour aujourd'hui ? Cinq heures moins le quart.

Lis A, raide. — Ahl monsieur ne profite pas jusqu'au bout?...

MONSIEUR, gêné. — Je voudrais bien. Mais j'ai un rendez-vous d'affaires... une chose forcée. Ça tombe bien mal. Je suis désolé.

LiSA, froide. — Bon, je serai là à cinq heures moins le quart.

MONSIEUR. — : Moins vingt. (Se reprenant.) Ou moins le quart. Après tout, c'est le jour où j'ai mon fils... Mon petit Jean passe avant le reste. (A Lisa.) Eh bien, à cinq heures moins le quart, Lisa, mais bien précises?

LIS A. — Monsieur peut être tranquille.

Elle sorty sèche et digne.

MONSIEUR. — Ahl nous voilà donc tous les deux, mon bonhomme?

c'est lc troisième du mois 99

JEAN. — Mais oui.

MONSIEUR. — Tu m'aimes un peu?

JEAN. — Mais oui.

MONSIEUR. — Dis-moi: mais oui, papa.

JEAN. — Oui, papa.

MONSIEUR. — Tu as l'air tout froid avec moi? Tout drôle?

JEAN. — Mais non.

MONSIEUR. — Tu ne me vois pourtant pas si souvent, mon Dieu I

JEAN. — C'est vrai.

MONSIEUR. — Chaque troisième dimanche du mois. Penses-tu un peu à ton petit père, le reste du temps ?

JEAN. — Ça dépend.

MONSIEUR. — De quoi?

JEAN. — Quand mère m'en parle.

MONSIEUR. — Elle te parle de moi?

JEAN. — Oui.

MONSIEUR. — Souvent?

JEAN. — Non. Par-ci, par-là.

MONSIEUR. — Elle... t'en dit du mal?

JEAN. — Non.

MONSIEUR. — Du bien.

JEAN. — Elle ne dit rien. Elle parle de vous, voilà tout, comme ça.

MONSIEUR. — De vous. Pourquoi ne me tutoies-tu pas ? Je te le demande toujours.

JEAN. — Je n'ai pas l'habitude. Ça ne me vient pas.

MONSIEUR. — Tâche que ça te vienne. Ça me ferait plaisir. Là. Nous allons aller nous promener. Nous irons où tu voudras. Dis ou tu désires que je te conduise ? Je n'ai rien à te refuser.

JEAN. — Ça m'est égal,

MONSIEUR. — Puisque je t'offre... Ne crains pas de parler...

JEAN. — Je n'ai pas d'idée. Je vous remercie.

MONSIEUR. — Cherche bien. Je te consacre tout mon après-midi.

JEAN. — Vous êtes bien bon.

MONSIEUR. — Je ne suis pas bon. Je suis ton père. Où veux-tu aller?

JEAN. — Où vous irez I Vous devez bien avoir des courses...

c'est lr trotstèub du mois 101

MONSIEUR, ébranlé. — Sans doute. Parbleu!

j'en ai toujours I C'est pas ça qui me manque ! Mais je les ferai plus tard, un autre jour.

Demain. Tantôt c'est à toi, rien qu'à toi.

Excepté une, cependant? Rien qu'une toute petite. Cinq minutes. Pas davantage. Il faudra que je monte. Je te laisserai en bas dans la voiture. Tu resteras bien sagement?

JEAN. — Mais oui. C'est ça. Faites donc vos courses.

MONSIEUR. — Non. Rien que celle-là. (Un petit temps.) Maintenant, dame, après tout, si ça t'amuse tant que ça, mes courses... en voiture, hein? en Victoria?... Je ne demande pas mieux, moi, je n'ai rien à te refuser. Ça t'amuset-il? Voyons?

JEAN. — Tout m'amuse.

MONSIEUR. — Eh bieni alors, faisons nos courses! Tu es gentil comme tout, tiens. (Il rembrasse.) Il y a des moments où je regrette de ne pas t'avoir toujours avec moi, mon petit homme. Et toi? (Il ne répond pas.) Tu ne dis rien ? Tu aimes mieux ta mère ? Je pe te le

reproche pas. C'est dans Tordre. Aime-la bien ta maman. Ce n'est pas moi qui... Ahl Dieu nonl... Tu viens? Houp! (Ils sortent.) Dans la rue.

JE AN, apercevant un mendiant quUl désigne. — Attendez que je donne deux sous...

MONSIEUR. — Hais non. Ne gaspille donc pas... Et puis nous en trouverons d'autres. Des biens plus beaux. (Venfant a donné tout de même ses deux sous.) Ah I que tu es bien le fils de ta mère, toi I Dis ton goût : une Compagnie, ou une Urbaine?

JEAN. — Ça met égal.

MONSIEUR. — Une Urbaine, alors? Hé?

C'est plus gai. Je suis pour qu'on soit gai, dans la vie, moi I Et toi ?

JEAN. — Oui. Si on peut.

MONSIEUR. — On peut toujours. Faut le vouloir. Moi, je suis toujours gai.

JEAN. — Comment faites-vous?

MONSIEUR. — Je t'expliquerai ça quand tu seras grand, quand nous ferons la fête ensemblc»

c'est le troisième du mois 103

JEAN. — Quelle fête?

MONSIEUR, qui s^ aperçoit qu'il a dit une bêtise. — Mais... des voyages... aller aux expositions... Toutl Tu verras. Tu t'amuseras bien avec moi.

JEAN. — Je ne m'ennuie pas avec maman.

MONSIEUR. — Bien entendu. Ce n'est pas ce que je voulais dire. (Appelant.) Hep là ! chapeau blanc 1 (Un fiacre de VUrhaine s'arrête.) Monte, mon petit homme. (Ils s'installent tous deux.) Cocher, menez-nous... menez-nous 9, rue du Quatre-Septembre.

On roule.

JEAN. — Chez qui allons-nous?

MONSIEUR. — Un de mes amis., qui ast banquier. Tu ne connais pas. Je n'ai que deux mots à lui dire.

JEAN. — Vous êtes toujours occupé à la Bourse?

MONSIEUR. — Toujours. C'est ma vie.

JEAN. — C'est amusant?

MONSIEUR. — Certains jours. Moins certains autres;

JEAN. — Vous gagnez de l'argent?

MONSIEUR • — Pas mal.

JEAN. — Pour qui?

MONSIEUR. — Pour moi, tiens! Cette question I (Se reprenant.) Et puis, pour toi aussi, mon petit homme. Et puis, pour ta mère. Je suis trop heureux de pouvoir lui faire une pension. J'entends que tous les deux, elle et toi, vous ne manquiez de rien.

JEAN. — Oui. (A ce moment passe un monsieur qui fait signe de la mxiin.)

MONSIEUR. — Cocher, arrêtez. (A Jean,) C'est un de mes amis.

l'ami, arrivant près de la voiture, — Bonjour, mon cher.

MONSIEUR. — Bonjour, mon petit. Tu vois?

Nous nous promenons.

l'ami, rœil étonné sur Jean. — Est-ce que...

MONSIEUR. — Parfaitement I Mon fils.

l'ami. — Oh ! je ne savais pas que tu avais un fils.

monsieur. — Mais oui, mon cher.

l'ami. — Il est déjà grand. Quel âge?

c'est le TH0I8IÈMB DU MOIS 105

JEAN. — Dix ans,

MONSIEUR. — Ça ne vous rajeunit pas.

l'ami. — Et, alors... vous prenez Tair?

MONSIEUR. — Nous preuons l'air. Et toi?

l'ami. — Moi aussi. Ah! tu es marié?

Tiens! tiens!

MONSIEUR, éludant. — Oui. Tu as vu que rOuest- Algérien est resté hier à six cent quatre-vingt ?

l'ami. — Et la Tunisienne à cinq cent quatre.

MONSIEUR. — Ça boulotte. Au revoir, ami.

l'ami. — Au revoir. Tu as de la chance, au moins, toi, d'avoir un fils. Moi, je voudrais bien en avoir un. Tu dois l'aimer beaucoup ?

MONSIEUR. — Demande-lui! Allons, je te quitte. Adieu, ami.

l'ami. — Merci, ami.

MONSIEUR. — Roulez, cocher. (On roule. — A son fils.) Il est charmant, n'est-ce pas ? C'est un très gentil garçon. Je le vois souvent à la Bourse.

JEAN. — Comment s'appelle-t-il?

i06 LKS BBACX DIVABCHES

MONSIEUR. — Je Tai sur le bout de la langue. Je ne peux pas retronyer son nom.

(Il cherche.) Ta... Ra... Ça me reviendra.

Passe en voiture découverie une jeune femme tm

SiganU et voyante. Monsieur salue. Elle incline

une agréable tête empanachée et sourit.

JEAN. — Qui c'esl-il que tu as salué?

MONSIEUR. — Elle est jolie, n'est-ce pas?

C'est une personne. Une amie. Tu ne connais pas. Une amie d'un de mes amis.

JEAN. — Comment s'appelle-t-elle ?

MONSIEUR. — Ça ne t'avancera à rien.

Madame de Garches.

JEAN. — Ahl alors, c'est une noble?

MONSIEUR, qui réprime un sourire. — Oui.

As-tu faim. Veux-tu goûter?

JEAN. — Comme vous voudrez. (La voiture s^arrête rue du Quatre-Septembre.)

MONSIEUR. — Eh bien, tâte-toi, pendant que je monte dire deux mots à mon ami. Je n'en ai que pour une minute. Sois sage dans la voiture. (Au cocher.) Cocher, je vous recommande... comme la prunelle...

c'est l£ troisième ou mois 107

LE COCHER, à trogne rouge. — Pas peur...

patron I

MONSIEUR, rassuré. — C'est ça. Soyez bien raisonnables, là, tous les deux. Je reviens dans la seconde et après nous irons manger des gâteaux. Beaucoup de gâteaux I (Il part pres^ temenl.)

V enfant attend. Cinq minutes. Le cocher le regarde, il regarde le cocher. Le cocher hoche sa vieille têtCy soupire et regarde en Pair 2a belle maison devant laquelle on stationne. L'enfant suitmachinalemsnt le regard du cocher. Au troisième étage de la belle m^iisonf une grosse dame en peignoir , avec des cheveux à reflets de cuivre rouge , est penchée et observe la voiture. Quand elle voit que le cocher et Venfant lèvent la tète, elle se retire vivement et ferme la fenêtre. Le cocher y qui doit penser tout haut^ grogne : « Cest4l pas malheur reux I » Venfant se dit : « Qu'est-ce qu'il a ? Il a bu un petit coup. » Le cocher s'arc-boute sur son siège et se met en posture de dormir. L'enfant attend, rêve et prend patience. Et cela dure ainsi dix, vingts trente minutes... Et^ sou^

dairij monsieur reparaît^ agUe^ splendide d'in-

conscience épanouie. H fond sur F enfant et

Vembrasse comme du pain. Le cocher se secoue.

MONSIEUR. — Pauvre petit homme I Je t'ai fait attendre. Je suis désolé I Ça n'est pas de ma faute, tu sais I Embrasse-moi encore pour que je sois sûr que tu ne m'en veux pas. Mieux que ça I

l'enfant l'embrasse. — Vous sentez bon.

MONSIEUR. — Moi?

JEAN. — On dirait que vous avez de l'odeur?

MONSIEUR. — C'est une idée que tu te fais.

(Au cocher.) Eh bien 1 nous allons... Nous allons maintenant... (Il tire sa montre.) Bigre! Quatre heures I Déjà! (A Jean.) Comme le temps passe, avec toi, mon chéri 1 Nous n'avons plus les moyens de flâner. Nous allons passer chez Lucien, le pâtissier, là, sur le boulevard. Et puis, après, dame, nous rentrerons. Cocher!... Lucien... Vous savez!

Le cocher fait : « oui » de la tête et touche. On roule.

JEAN. — Je n'ai pas très faim.

C*EST LE TROISIÈME DU MOIS 109

MONSIEUR. — Si, si. Je veux que tu goûtes.

En voilà une plaisanterie I Je t'ai dit que je te ferais goûter, tu goûteras,

JEAN. — Comme vous voudrez.

MONSIEUR, lui tapant sur le genou. — Ça t'amuse, hein, la voiture, polisson?

JEAN. — Oui.

MONSIEUR, qui a un scrupule. — Pas comme tout à l'heure, par exemple, mon pauvre petit? Ça t'a paru long, n'est-ce pas?

Avoue-le?

JEAN, na:if. — Ohl non. J'ai pensé tout le temps à petite mère.

La voiture s^arrête.

MONSIEUR. — Tant mieux, en ce cas.

Eh bien , descends, nous voilà rendus. As-tu déjà un peu plus d'appétit ?

' JEAN. — Guère.

MONSIEUR. — Ça va venir. Moi, je goûterai avec toi, pour te faire plaisir. Je suis gentil? Et puis, j'ai une faim de loup.

Chez le pâtissier.

MONSIEUR. — Choisis, mon petit homme.

iiÛ LES BEAUX DIMANCHES

JEAN. — Je voudrais tout simplement un croissant. Un chaud.

MONSIEUR. — Tu. es foui Tu ne vas pas prendre un croissant. (Il prend et mange une tarte aux cerises.) Il n'y a pas de croissants ici. C'est chez le pâtissier que je te mène, chez un grand pâtissier. Nous ne sommes pas dans une boulangerie. Tiens, puisque tu ne sais pas. (Il prend et mange un éclair au chocolat.) Je vais choisir pour toi. (Appelant.) Mademoiselle... s'il vous plaît. (Il désigne.) Ces deux-ci, ces deux-là , ces deux autres , et puis trois de ceux-ci.

JEAN, ahuri. — Mais c'est trop... jamais...

jamais.

MONSIEUR. — Laisse-moi, mon trésor. J^ sais ce que je fais. — As-tu soif ?

JEAN. — Oui. Un peu.

MONSIEUR. — Ah 1 à la bonne heure !

JEAN. — Je veux bien un peu d'eau.

MONSIEUR. — De r... Tu vas me faire le plaisir de prendre un porto avec ton père!

Mademoiselle, deux porto, du blanc.

c'est le TfiOISIÈME DU MOIS iil

LA DEMOISELLE. — Nous d'cq avoQS que du rouge.

MonsiEUH, choqué. — Pas de blanc, une maison comme la vôtre?

LA*DEM0iSELLE. — Si, mais pas au détail.

MONSIEUR. — Une bouteille de porto blanc alors... J'achète la bouteille. Nous disons les gâteaux, le vin... Ça nous fait?...

LÀ DEMOISELLE. — Ncuf fraucs quatrcvingt. C'est pour emporter?

MONSIEUR, il paye. — Oui, enveloppez.

(A Jean atterré.) Vois-tu, mon petit homme, tu vas prendre ça sur tes genoux dans la voiture, avec le bon vin, parce que je suis pressé. Et puis, ce soir, tu les mangeras à ton dessert, avec ta mère, en lui racontant ta bonne journée, comme tu t'es bien amusé I (Ils sont près de la voiture. Monsieur tient le paquet.)

JEAN. — Oui.

MONSIEUR. — Monte, mon gros. (Il lui met le paqu/et sur les genoux.) Tiens-le bien, que ça ne tombe pas. Neuf francs quatre-vingts que tu me coûtes encore, sacripant 1 Cocher, nous

ii2 LB8 BBAUX DIMANCHES

allons 6, avenue d'Antin, et au trot. (On roule.) J'espère que tu vas en avoir à dire à ta maman I (Il tire sa montre.) Cinq heures moins le quart ! Je serai en retard ! Sac à papier ! Il faut que je m'habille et que je prenne le train, pour aller dtner à Louveciennes avec des amis... Ah! les enfants! Enfin, voilà encore un dimanche de sortie de passé, mon petit homme. Je ne te verrai plus que dans un mois. Je tâcherai de famuser encore plus les fois prochaines.

JEAN. — Faudra-t-il que je dise quelque chose à maman de votre part ?

MONSIEUR. — Oui, tu lui diras... que... que je t'ai trouvé très bonne mine. (La voiture s'arrête.) Descends vite. (En sautant.) Cocher, je vous garde.

FOUiLLEAU. — Fantassin, vingt et un ans.

VICTOIRE. — Bonne, vingt ans.

FOUILLEAU est occoudé sur le parapet du

pont de VAlma. Il attend. Victoire arrive

essoufflée.

FOUILLEAU. — Vous v'ià donc?

VICTOIRE. — Et vous?

FOUILLEAU. — Moi de môme. Ça profite-t-il comme vous vouliez ?

VICTOIRE. — Guère. FOUILLEAU. — La cause?

VICTOIRE. — Nous avons ben le temps.

FOUiLLEAU. — Oui.,. ( Admirait f.jMais dites donc... en v'ià de la toilette et du fourbi I

VICTOIRE. — Sommes-nous pas dimanche?

FOUILLEAU. — Et que c'est pas trop tôt !

Cré bon Dieu de d'iàl Enfin, vous êtes comme pour passer à la revue, quoi ! Mais avec tout ça, on ne s'est point touché la main.

VICTOIRE. — A votre contentement. (Elle lui tend la main, il la prend et la garde.)

FOUILLEAU. — Et pi, si qu'ou marcherait?

VICTOIRE. — Allons.

Ils arrivent près d*un escalier qui mène à la berge.

FOUILLEAU. — Voulez-vous poiut qu'on descende le long de l'eau?

VICTOIRE. — Je demande pas mieux.

FOUILLEAU. — Y a les bateaux. C'est plus gentil. Et pis on ne sera point dérangé. Mam'zelle Victoire, je suis ben aise d'être de votre compagnie. Et pi que ça ne passera point.

On se connaît pas de ce tantôt. On est pays.

On s'a retrouvé dans ce grand cochon de

Paris quasi comme par miraque, quoi! Y a du soleily pas d'mauvais vent, vous êtes là tout proche à l'alignement. Ah I on est ben heureux I

VICTOIRE, triste* — Faudrait seulement que ça durerait.

FouiLLEÀt. — Ne vous faites point tourment. Et dites ce qu'y a.

VICTOIRE. — Eh ben, y a que mon maître où je suis, mon patron, y veut...

FOUILLEAU. — Y veut SOU plaisir avec?

VICTOIRE. — Y veut.

FOUiLLEÀu. — Ah beni cré bon de d'ià.

Quel néant ! Mais c'est donc rien de rien, que c't oiseau-là ? Quoi qu'il fait ? Quoi qu'il vend, ce pierrot d'malheur?

VICTOIRE. — L'a été quincaillier, dans les temps.

FOUILLEAU. — C'est-il pas des pelles et pincettes?

VICTOIRE. — Oui.

FOUILLEAU. — Mais a-t-il point d'épouse?

VICTOIRE. — L'en a une.

FOUILLEAU. — Belle?

118 LES BEA^X DIMANCHES

VICTOIRE. — Dame, non.

FouiLLEAu. — Point avenante ? Point grosse?

VICTOIRE. — Guère.

FOUILLEAU. — Alors l'aime mieux sa bonne I Ah ben ! mais i* n'faut point lui passer ça, mam'zelle Victoire. Dame non I Ah mais, non I

VICTOIRE. — Ayez pas de crainte.

FOUILLEAU. — C'est quc j'en ai, dame oui, au contraire 1 J'en ai pus que j'n'en voudrais 1 Ah I ne faites point de trafic, là, mam'zelle Victoire. Pensez que ça serait guère propre.

On ne s'a jamais touché que la main, pour la chose-là de la modestie, on n'a été jusqu'ici ensemble comme un liv' de messe... frère et sœur... et pi jamais un vilain jeu dans le bois.. • pace qu'on s'attend, que c'est convenu, pour tâcher d'avoir une cantine, et pi permission de se marier, alors dame, une fois la permission de c'te cantine, on ne se privera plus.

Mais, d'ici ce temps-là, faut point que vot' patron...

VICTOIRE. — J'y dirai, Fouilleau.

FOUILLE AU. — Suffit poiiit d'y dire. Faut pas y faire.

VICTOIRE. — J'y ferai point, mon petit Fouilleau.

FOUiLLEAu. — Vous lïi'Ie jurai?

VICTOIRE. — Su grand-mô.

FOUILLEAU. — Ça me suffit point. Crache avec moi. (Elle crache. Il étend la main.) Prête au bon Dieu.

VICTOIRE. — J'y prête.

FOUILLEAU. — A c't'heure, c'est sacré. Me v'ià plus limpide.

Un temps.

VICTOIRE. — Ça sera-t-il ben long pour l'avoir?

FOUILLEAU. — Quoi dOllC 1

VICTOIRE. — C'te cantine?

FOUILLEAU. — A VOUS miroitc?

VICTOIRE. — Damel

FOUILLEAU. — On n'peut pas savoir. Des fois, ça peut être dans une couple de mois, des fois un an.

VICTOIRE. — Que malheur I

FODiLLEAu. — Vous êtes bcQ impatiente qu'on serait mame Fouilleau ?

VICTOIRE. — Oui. Mais c'est point- surtout ça.

FOUILLEAU. — Quoi douc core?

VICTOIRE. — C'est que mon maître espérera jamais un an. Je pourrai point le reculer d'autant.

FOUILLEAU. — L'est douc ben ardent ce goret ?

VICTOIRE. — Que oui.

FOUILLEAU. — Savez-vous-ti point une chose, mam'zelle Victoire? C'est que c'est pas le désir qui me prive d'aller y boucler ma main sur la poumè, à vot' maître?

VICTOIRE. — Faites pas ça.

FOUILLEAU. — Pourquoi donc pas? C'est qu'l'en est digne I

VICTOIRE. — Ben ? Et ma place?

FOUILLEAU. — Y en a d'aut' ! V s'irez chez des patrons qui n'sont point joueurs. Doit ben s'en trouver?

VICTOIRE. — Guère.

FOUILLE AD. — Tout de même si!

VICTOIRE. — N'empêche pas, quand on a une place, qu'il faut la garder. On sait ben ce qu'on quitte, on n'sait pas ce qu'on trouve.

J'suis ben payée, ben nourrie...

FOUiLLEAU. — J'vous euteuds, Mais dame aussi, cré bon d'artichaut, mam'zelle Victoire, v's êtes ma promise. C'est-i que vous l'êtes, ou ben l'êtes-vous point ?

VICTOIRE. — Ben sûr que j'ie suis, Fouilleaul

FOUILLEAU. — Tant mieux, donc ! Vous m'êtes ben précieuse, mam'zelle Victoire I V'ià pourquoi j'ai du souci, rapport à ça, que je vois qu'avec tout vot' bon courage, vous ne pourrez point y échapper. Ben sûr, faudra qu'un jour... Et pi, dame, une fois que le mal est faite, elle est bien faitel Y aura-t-un dimanche de semaine comme ça d'à venir que v's arriverez toute benoîte, et pi qu'vous m'direz: « Mon pauv Fouiileaul » Et pi, moi, ce jour-là, je serai couiilon ! J'veux point de ça I Quèque vous dites ? (Silence.) Vous dites rien ?

C'est donc que j'dis pu vrai que je n'croyais? Que malheur! Que malheur I Que saligaud de ville 1 Bon sang de néant 1 (Résolu.) Ben alors, en ce cas, si ça doit être... que ça soye nous deux d'abord, mam'zelle Victoire 1 Autrement y a pas de justice. Tant qu'alors, vaut mieux que ça soye Fouilleau qu'en aye Tétrenne. Que quVous dites?

VICTOIRE. — Je dis qu' je n' dis point non.

FOUILLEAU. — V'ià qu'est parler !

VICTOIRE. — Mais je n'dis point oui. Nous avons ben le temps, mon Fouilleau, va I Y a pas core trop de danger. Quand on n'aura pus le temps...

FOUILLEAU. — Vous m'ic direz ?

VICTOIRE. — Ben sûr !

FOUILLEAU. — Vous m'io jurai ?

VICTOIRE. — Su' grand'mô.

FOUILLEAU. — Me v'ià limpide. Parlons pas de ça. Parlons que du bon. J'ai reçu un papier.

VICTOIRE. — D'chez nous ?

FOUILLEAU. — Oui. C'cst toujours de même.

VICTOIRE. — Qui c'est-il qu'...

BN SB TBlfAlIT PAR LA MAIN 123

POUiLLEÀU. — Mon frè Cyrille, qu'a pris la plume. La mère a toujours son mal.

C'est les boyaux que ça y travaille... Et pi qu'a se plaint, qu'a n'dort pas de ses deux yeux. (Un silence,) Ça sera rien. Aile est solide, pis qu'un sureau. J'serai tout d'même ben aise d'ia baiser dans deux ans.

VICTOIRE. — Ça y sera dans ce temps-là ?

FOUiLLEAu. — Quoi douc ?

VICTOIRE. — La cantine.

FOuiLLEAu. — A t'rairoite vraiment ! Bon Dieu qu'a t'miroite I Et pi quoi encore qui dit Cyrille? On a eu ben du souci pour la volaille. Y a le feu du ciel qu'a foutu le grand chêne à maît' Cyrus. Un chêne qu'était antique...

qu'avait peut-être bien... Et pi l'père Brûlant qu'est crevé.

VICTOIRE. — L'est crevé, le père Brûlant?

Le père Brûlant, le sonneur ?

FOUILLEAU. — L'est crévé. Ça y a pris d'un coup. Les sangs.

VICTOIRE. — C'est li q'e m'a sonné quand je suis venu en ce monde.

FOUiLLEÀU. — Et moi. Sonnait ben.

VICTOIRE. — Vlà tout, comme nouvelles?

FOUILLEAU. — J'crois ben qu'oui.

VICTOIRE. — Cyrille parle point d'mon pé?

FOUILLEAU. — Si. Ah si 1

VICTOIRE. — Quoi qu'il en dit?

FOUILLEAU. — Qu'i u'désoùle point.

VICTOIRE. — Sacré pè 1 J'suis ben aise 1

FOUILLEAU. — Moi dc même, allez ! Les bateaux qu'font la fumée, l'eau qui coule. Et Tpetit moineau su' l'crottin... Nous deux qui sont là... avec nos cœurs... Dommage que rdimanche ça ne dure qu'un jour 1 Parce que, rdimanche, c'est quéqu'chose d'à part, un jour espécial... Un jour.., comme qui dirait Tcolonel de la semaine, quoi I

Théâtre-Français. On joue la FiUe de Rolande Entr'acte.

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