‹ Les beaux dimanchesChapitre 12 sur 19 · LA FEMME DE CHAMBRE · texte numérisé non relu

LA FEMME DE CHAMBRE

En hiver. Chez Diane. Le petit hôtel boulevard Péreire. Diane j au premier étage^ dans sa chambre régence est couchée sur une chaiselongue au coin du feu. Un cowp de timbre en bas. Quelques minutes; et la femme de chambre entrouvre la porte»

iZ LES BEAUX DIMANCHES

LA FEMME DE CHAMBRE, à Diane. — Madame, c'est eux.

DIANE. — Qu'ils montent. Maintenant, partez. Dites à Sylphide et à Pauline qu'elles sont libres, jusqu'à ce soir minuit. Roméo peut aussi aller se promener, je ne dtne pas.

LA FEMME DE CHAMBRE. — Bien, madame.

Les voilà. (Elle s'efface. Madame Lechoux et r oncle Arthur entrent. La porte se referme.)

MADAME LECHOUX. — BonjOUF, fifiUe.

DIANE. — Bonjour, maman.

l'oncle ARTHUR. — BoujouF, ma nièce.

DIANE. — Bonjour, tonton. Asseyez-vous.

Quitte ton chapeau, petite mère. Débarrasse-toi aussi, tonton , mets ton parapluie dans le coin. Il fait froid?

MADAME LECHOUX. — Pas chaud.

l'oncle ARTHUR. ^- De cc matin, aux Halles, j'en avais l'onglée, dame oui I

madame LECHOUX. — On est mieux ici.

l'oncle ARTHUR- — T'as là un bois qui brûle et qui pète, que ça fait plaisir. Un sacré bois! Combien que tu le payes?

c'est le jour de là famille 73

DIANE. — Je ne sais pas.

l'oncle ARTHUR. — Tu ne sais pas?

DIANE. — Non.

l'oncle ARTHUR. — Qu'cst-ce qui s'occupe de ça donc chez toi ?

DIANE. — Je ne sais pas.

l'oncle ARTHUR. — Qh I beu I

DIANE. — Je crois que c'est Pauline.

l'oncle ARTHUR. — La filio de service?

Mais a te fait tort. A te vole.

DIANE. — Parbleu!

MADAME lechoux. — Qu'éque tu veux que ça y fasse, puisque c'est pas elle qui paye ?

l'oncle ARTHUR. — Ça fait rien... L'argent...

MADAME LECHOUX, à Concle Arthuf. — Taistoi, allons. Ne sois point niais, mon frère. Et chauffe- toi, sans chercher des raisons.

l'oncle ARTHUR, il pousse un soupir.

A Diane. — C'est toujours le prince ?

DIANE. — Naturellement.

l'oncle ARTHUR. — Comment donc que tu l'appelles déjà ? Je peux jamais me remettre.*.

74 LBS BEAUX DIMANCHES

DIANE. — Pô.

l'ongle ARTHUR. — Tu rîgoles?

DIANE. — Popopof.

l'oncle ARTHUR. — Voîlà. Ça me revient.

DIANE. — Seulement dans l'intimité, couramment... je l'appelle Pô.

l'oncle ARTHUR. — Ça ne l'offense point?

DIANE. — Il adore ça.

l'oncle ARTHUR. — Ce quo c'est que les femmes I Ah I non I

MADAME LECHOUX. — Et les hommcs, donc I C'est en proportion I

l'oncle ARTHUR. — Oui. Hoi, quand j'y pense... je regrette souvent ça...

DIANE. — Quoi donc?

l'ongle ARTHUR. — De ne pas avoir été prince... et de la Russie. J'aurais pu naître... Si le bon Dieu, qu'il l'eût voulu... Dame!

(Un temps.) L'a point voulu. (Un temps.) Tant pire. Cest égal. C'aurait été plus plaisant que d'être maraîcher.

DIANE. — As-tu faim ?

l'oncle ARTHUR. —Pas encore. Ça s'amasse.

c'est le jour de la famille 75

DIANE. — As-tu soif?

l'onclb arthub. — Tout à l'heure.

DIANE, à madame Lechouœ. — Toi, maman, veux-tu te rafraîchir?

MADAME LEGHODX. — Nou. Mais... d'ici une heure, je te demanderai, s'il t'en reste encore un peu, de ce fromage de dimanche dernier.

DIANE. — N'y en a plus, maman. Crois-tu pas qu'on le conserve dans Tesprit-de-vin ?

MADAME LECHOux. — C'cst dommage. 11 était bon. Alors, je prendrai de la liqueur.

Mais pas tout de suite. Vers la nuit. Quand on allumera la lampe.

l'oncle ARTHUR. — Moi, la liqueur, ça me poisse. Tu me donneras du vin, du cacheté, du vin russe, si tu en as? Pour boire à la France, (Il chante.)

La France elle est ma mère Et Je sais ses enfants!

DIANE. — Tais-toi. Tu me casses la tête.

MADAME LECHOUX, à sa fille. — Enfin, tu continues d'être contente ?

76 LES BEAUX DIHANCUES

DIANE. — Enchantée.

MADAME LE CHOUX. — Il est toujouFs aussi bien?

DIANE. — Mieux encore si c'est possible.

MADAME LECHOUx. — Il te fait toujours des petits cadeaux ?

DIANE. — Des petits et des gros.

MADAME LECHOUX. — Par exemple? Dis-moi donc ça.

DIANE. — Il m'a donné, hier, une bague.

l'oncle ARTHUR, désignant un rubis qu'elle a au doigt. — C'est-i ce rocher-là?

DIANE. — Non, celle-là, tu la connais bien, tonton ?

MADAME LECHOUX, à son frère. — C'est celle qu'il lui a donnée pour la mort de sa femme.

DIANE. — Celle d'hier, c'est un saphir étoile. Je vous le montrerai tout à l'heure.

MADAME LECHOUX. — Oui. Quand on sera installé. D'abord, donne-nous des tabliers comme tous les dimanches ?

l'oncle ARTHUR. — OÙ qu'i sont nos tabliers ?

c'est le jour de la famille 77

DIANE. — Vous savez bien? Dans la lingerie. Le placard à gauche de la cheminée.

l'ongle ARTHUR. — J'y vas. (Il sort.)

MADAME LECHOux. — G'est beau, un homme qui est large, bien donnant. Ce qui me rend heureuse, ma colombe, c'est que tu sois bien tombée.

DIANE. — Oui.

MADAME LECHOux. — Peuses-tu quo tu le garderas ?

DIANE. — Le plus longtemps possible. Et puis, je ne suis pas intéressée, j'aime mieux ne pas penser à tout ça.>

MADAME LECHOUX. — Il faut y peuser. C'cst ton devoir. Si tu n'y penses pas pour toi, fais-le pour les tiens, pour ta mère. Quand on a de la famille, on doit se... tu m'entends, petite fille ?

DIANE. — Oui, maman.

MADAME LECHOUX. — Si ton pauvre père existait I (Un silence.) Ah I un petit mot. Si tu as aujourd'hui des choses à me donner, ne me les donne pas devant ton oncle. Il est jaloux.

DIANE. — Compris.

MADAME LEGHOUX. — ChutI

l'ongle ARTHUR, qu% reparaît avec un iabUer à la taille. — Me v'ià larbin. (H tend Vautre à madame Lechoux.) A toi, Aglaé I

MADAME LEGHOUX, qu% le passe et se le ficelle. A sa fille. — Voyons? Qu'est-ce que tu vas nous donner à faire, bijou? On aime t'être utile.

DIANE. — Dame, je ne sais pas, moi.

l'oncle ARTHUR. — Qu'cst-cc qu'ou pourrait t'approprier.

DIANE. — Tout est propre ici.

MADAME LECHOUX. — Oh! oh I Faudrait pas y regarder de trop près. Je suis ben sûre que si on furetait dans les coins, sous les meubles..,

DIANE. — Qu'est-ce qui vous amuse le plus?

MADAME LECHOUX. — N'importe quoi.

l'ongle ARTHUR. -^ Moi, c'cst de ranger ton cabinet de toilette.

MADAME LECHOUX. — Tiens 1 Le vois-tu là, tout de suite, l'aut' polisson? (A sa fille,)

c'est le jour de la famille 79

Veux-tu qu'on te fasse... qu'on te fasse...

(Elk cherche.) Tes cristaux ?

DIANE. — Pas la peine.

l'oncle ARTHUR. — Tes casseroles?

DIANE. — Merci I Ah bien, mon chef en ferait une musique, s'il s'apercevait qu'on a touché à sa batterie ! On voit bien que vous ne connaissez pas M. Roméo.

l'ongle ARTHUR. — Nou. Mais tu nous as fait manger de son rata. Ça y est I II travaille bien.

DIANE. — Tu peux le dire.

MADAME lechoux. — Voux-tu qu'ou tc fassc tes cuivres?

l'ongle ARTHUR. — Tu u'as rien à frotter?

DIANE. — Tu sais bien que j'ai des tapis partout.

l'oncle ARTHUR. — Même dans tes...

DIANE. — Mais oui. Surtout là.

l'oncle ARTHUR. — Mazotte I Tu ne t'embêtes pasi

MADAME LECHOUX. — Enfin, OU pcut douc t'être bons à rien, ta famille?

80 LES BBAUX DIMAIfCHES

l'oncle ARTHUR, — T'as pas un petit pot à eau à recoller avec de la colle de poisson ?

DIANE. — Rien, rien.

MADAME LEGHOux. — On aime tant ça d'être à côté de toi, à travailler pendant que tu ne fais rien, que tu nous contes tes petites histoires de cœur et de préférences, le prince... Et celui-ci... celui-là... Patatî... Un verre de liqueur... C'est vrai. Quand arrive le dimanche, pour nous, mon frère et moi, c'est un jourl parole 1

l'ongle ARTHUR. — Ah! ça, oui!

MADAME leghoux. — Parcc que tu es une fille de cœur à sa mère, bien douce et bien attachante. Tu n'as point do fierté ni de malice. Y a bien des enfants à ta place et avec ta position qui ne voudraient point voir et fréquenter les siens, rapport à leur monde, à ce qu'on dirait... Toi, tu ne rougis point de nous dans tes beaux meubles...

l'ongle ARTHUR. — A Sait bien aussi qu'on est orgueilleux d'elle I

MADAME LEGHOUX. — C'cst Vrai. Y en a

c'est le jour de la famille 81

pas de meilleures que toi. Faut que je t'embrasse pour la peine. (Elle H embrasse.)

l'oncle ARTHUR. — Eh bien? Et moi?

(H rembrasse à son tour.)

DIANE. — Venez voir ma boite à bijoux?

l'oncle ARTHUR. — Oui I MADAME LECflOUX. — Oh Oui 1

DIANE. — C'est que vous les connaissez déjà par cœur?

MADAME LEGHOUX. — Ça ne fait rien. C'est toujours neuf.

l'oncle ARTHUR. — On ne se lasse point des bijoux. Et puis on se dit que ça vaut tant d'argent ! Ça représente tant de légumes 1

MADAME LECHOUX. — C'est uue fortuue que t'as là!

DIANE. — Plutôt.

MADAME LECHOUX. — Moutro-nous douc.

Avec les histoires. De qui ça te vient? Comment t'as eu chaque ? Tous ces messieurs. Ce .que ça vaut. L'aventure de ce grand qui s'est tué! Pour combien on te les prendrait au Mont. Tout enfin.

82 LBS BEAUX DIMANCHES

DIANE. — Es-tu enfant, ma pauvre petite mère?

MADAME LEGHOUX. — Et puis, après, je te ferai les cartes. Le dimanche, elles parlent. Oui... oui... c'est leur jour.

DIANE. — Et bien, apprête la table, pendant que je vais chercher mon coffre dans ma chambre.

MADAME LEGHOUX. — C'cst ça. Ou Va

joliment s'amuser. Apporte ta petite brosse fine. A ce momerUy un coup de timbre.

l'ongle ARTHUR. — On a sonné.

DIANE. — Va donc voir, maman?

MADAME LEGHOUX. — N'y a douc porsoune ?

DIANE. — Mais non. Tu sais bien que le dimanche je donne congé à toute la smala pour que nous soyons plus tranquilles, bien en famille.

MADAME LEGHOUX. — C'est pourtaut vrai I Quand y en a tant d'autres dévergondées à sa place qu'iraient aux courses... elle, cet amour... T'es une perle, tu sais. (Elle Vemhrasse.) On resonne.

c'est le jour de la famille 83

DIANE. — Va vite. Et je n'y euis pour personne, bien entendu, personne I

MADAME LE CHOUX. — J'y vas. (Elk sort et descend. Diane passe dans la pièce voisine.)

l'oncle ARTHUR, rcsté seulj regarde longtemps aiUour de Ivi ce qu'il pourrait bien prendre^ sans qu'on s'en aperçoive. Il ne trouve rien^ et soupire. Cependant il glisse dans sa poche un crayon rouge et trois cigarettes russes qui étaient dans une soucoupe.

A cet instant^ bruit de voix. Un vieiUard avec

des joues rouges grenues comme une praline et

des favoris douate paraît à côté de madame

Lechoux, qui se confond en salutations.

MADAME LECHOUX, suisic, à sa fille. — C'est monsieur le prince. Il m'a dit son nom.

Alors...

DIANE, furieuse^ au piano. — C'est toi! Pô?

PÔ. — Oui, ma chère enfant. Mais quelle est cette dame en tablier qui m'a embrassé la peau des mains, donc ?

DIANE. — Ma mère. Eh bien, t'en as tout de même du toupet de venir le dimanche

quand je te Tai défendu ? Le dimanche, je n'y suis pour personne, même pas pour ton nez^ Je te l'ai pourtant assez dit.

MADAME LEGHOux. — Fillette!

DIANE. — La paix, maman I

l'ongle ARTHUR, OU prifice. — Faites pas attention.

PÔ, à Diane désignant Voncle Arthur. — Votre père, Diane ?

DIANE. — Mon fils, si tu veux. Ça ne te regarde pas. Tu m'as compris. Trotte-toi comme un Orloff. En semaine, mon vieux barine, toute la sainte semaine, c'est à toi. Mais le dimanche, halte-là I c'est le jour de la famille, c'est sacré comme un icône. Là-dessus, l'hymne russe...

et ouvre tes ailes.

PÔ, archi'correct. — Cruelle, chère amie. Très cruelle. Madame... Monsieur...

// salue et sort.

Silence. Bottines vernies dans Fescaiier. La porie^

l'ongle ARTHUR. — Ah çà, t'cs folle !

MADAME LEGHOUX. — Comme tu lui as parlé I

l'ongle ARTHUR. — Il ne reviendra jamais !

c'est le jour de la famille 85

DiAriE. — Tralalof. Demain matin... sur ma peau d'ours, à plat ventre, il sera.

l'oncle ARTHUR. — Il marque vraiment bien I Et les membres forts ! Ça ferait un maraîcher épatant.

DIANE. — Parles-lui-en. (A sa mère qui s'est mise à aligner des cartes sur la table.) Tu fais ma réussite ?

MADAME LECHOUX. — Pour voir s'il mourra dans tes bras I

C'EST LE TROISIÈME DU MOIS

C'EST LE TROISIÈME DU MOIS

MADAME, trente-deux ans.

JEAN, neuf ans.

MADAME, d^un air gêné. — Quel dimanche sommes-nous, aujourd'hui, mon petit homme?

JEAN. — Quel dimanche?

MADAME. — Oui. Cherche bien. Nous sommes le troisième...

JEAN, avec volubilité. — ... Dimanche du mois? C'est le dimanche de mon père ?

MADAME. — Oui. Ça veut dire qu'il faut

90 LBS BEAUX DIMANCHES

t'apprêter pour que Lisa te mène tout à l'heure chez lui.

JEAN, songeur, — Boni bon... Je n'y pensais plus... (Un petit temps.) Est-ce que je me fais chic? Est-ce que je mets mes belles affaires?

MADAME. — Comme tu voudras.

JEAN. — Mon petit vêtement gris, alors?

C'est bien suffisant. .

MADAME. — Comme tu voudras.

JEAN. — Mais oui. Et puis il ne fait pas du tout attention à ça.

MADAME. — Dépêche-toi. Lisa t'attend.

JEAN, qui a une idée. — Dis donc, maman?

MADAME. — Quoi?

JEAN. — Tu me le diras un jour?

MADAME. — Quoi douc, mou petit?

JEAN, cSin. — Tu me l'as promis.

MADAME. — Mais... quoi?

JEAN. — Ce qui t'est arrivé avec mon père...

puisque vous êtes fâchés depuis plus de quatre ans.

MADAME, marchant à travers la pièce. — Certainement, mon petit Jeannot, je te ]e dirai.

c'est le troisième du mois 91

JEAN. — Quand ?

MADAME. — Plus tard. Quand tu seras grand.

JEAN. — Mais je suis grand. Je vais avoir dix ans.

MADAME. — Quand tu seras un homme, un homme sérieux.

JEAN. — Comme père?

MADAME, avec une arrière inflexion. — Oui, comme père.

JEAN. — C'est lui qui a eu tort, n'est-ce pas? Je le sens bien.

MADAME, grave. — Oui. Je t'expliquerai...

Tu es encore trop petit.

JEAN. — Oh ! je ne suis pas si petit qu'il n'y ait bien des choses que j'ai devinées.

MADAME, inquiète. — Qu'est-ce que tu as deviné?

JEAN. — Tu vois? C'est toi qui m'en parles, à présent.

MADAME. — Moi, j'ai le droit. Qu'as-tu deviné?

JEAN. — Eh bien 1 j'ai deviné qu'il avait dû

aimer une autre personne que toi et que ça t'avait fâchée. Je comprends ça. Est-ce vrai?

MADAME, die hausse les épaules. — Va donc t'habiller.

JEAN. — J'ai bien le temps. D'ailleurs, nous arrivons régulièrement en avance, Lisa et moi.

MADAME. — Ça veut dire qu'il est toujours en retard.

JEAN. — Oui. Il vient en voiture, tout essoufflé : « Je te demande pardon, mon pauvre petit! J'ai été retenu. » Je voudrais te poser une question, maman? Une question très importante.

MADAME. — Parle.

JEAN. — Faut-il que je sois très gentil avec lui? Ou simplement passable?

MADAME, aveceffort. — Très gentil, mon enfant.

JEAN, surpris. — Oh!

MADAME. — Très gentil. C'est ton père. Enfin il faut suivre l'élan de ton cœur*

JEAN. — Et s'il n'en a pas, mon cœur, un très fort d'élan ? Est-ce nécessaire que j'aime mon père autant que toi? Ou plus?

c'est le troisième du mois 93

MADAME, at?ec vivacité. — Autant! Autant I Ça sera déjà très honorable.

JEAN, résigné. — Bon. Je tâcherai. Encore autre chose, maman.

MADAME, qui voudrait en finir. — Es-tu bavard I

JEAN. — C'est que tout ça m'intéresse. Pas toi?

MADAME. — Aussi. Un peu. De quoi s'agit-il?

JEAN. — Je voudrais savoir si c'est pour toujours l'éternité.

MADAME. — Quoi?

JEAN. — Que vous êtes exécrés?

MADAME. — Ohl toujours, mou petit Jean.

JEAN. — Jamais plus vous ne vous embrasserez ?

MADAME. (Elle fait signe que non.)

JEAN. — Ahl tu le détestes?

MADAME. — Non. Il m'est égal. Comprendstu? Tout à fait égal.

JEAN, qui hoche la tête. — C'est comme un mort?

91 LES BSàCX DIMàSCHIS

MÂDÂiic. — Ça dépend desquels. Gomme ua mort indifférent.

JBÂN. — Alors tu ne m'envoies chez lui chaque troisième dimanche du mois que parce que tu es forcée?

HÂDÂMB. — Bien entendu.

JEAN. — S'il y avait pas les gendarmes et la loi, tu t'en priverais?

MADAME. — Oui, mon petit. Je te garderais avec moi. Et nous irions nous promener tous les deux.

JEAN. — C'est dommage. Elle m'assomme, la loi.

MADAME. — N'en disons pas de mal. C'est elle qui t'a laissé à ta mère.

JEAN, commençant une nouvelle question. — Pourquoi, maman ?

MADAME. — C'est assez.

JEAN, muins jointes. — Plus que ce petit-là I Pourquoi, maman, dis-tu que si tu n'y étais pas forcée tu ne m'enverrais pas chez mon père? Tu crois donc qu'il peut me faire du mal?

g'£st le troisième du mois âS

MADAME. — Bien sûr que non.

JEAN. — Quoi, alors? Me dire des vilaines choses?

MADAME. — Non plus. Parce que c'est du temps perdu, tout simplement. Pour lui et pour toi. Maintenant, cours t'apprèter.

JEAN. — Oui, maman. Mais avant...

MADAME, qui ne veut plus entendre. — Rien du tout.

JEAN. — Plus qu'un. Qu'une syllabe?

MADAME. — U faut tout te passer.

JEAN. — Dis la vérité. Est-ce qu'il t'a battue?

MADAME, extrêmement troublée. — Jamais I Ah çà, tu es foui Jamais! Qui est-ce qui t'a raconté ça?

JEAN. — Personne. Tant mieux. J'avais peur, et ça me faisait quelque chose en moi... je ne peux pas t'exprimer.

MADAME, le serrant contre elle. — £s-tu nerveux... mon chéri I Tu es bien le fils de ta mère t

JEAN, avec ardeur. — ^ Ohl oui, val Écoute encore?... Môme s'il était vieux, qu'il aurait

96 LES BBAUX DIMANCHES

une grande barbe blanche, tu ne te raccommoderais pas avec lui ?

MADAME, excédée. — Laissons cela, mon mignon. D'abord s'il devient jamais comme tu dis, avec une barbe blanche, ce jour-là, je serai morte depuis longtemps, moi.

JEAN, effrayé. — Ohl non*

MADAME, qui sourit. — Parce que je n'ai pas une de ces santés...

JEAN, lui mettant la main sur la bouche. — Tais-toi. Je m'en vais. (Jl se lève.) Tu vois, tu me fais partir tout de suite.

MADAME. — Tu viendras m'embrasser avant de t'en aller?

JEAN, près de la porte. — Ohl oui! Tu me croiras si tu veux, petite mère. Eh bien, ces dimanches-là, troisièmes du mois, ils ne me font ni plaisir, ni peine... rien. C'est du fade, €omme du Purgatoire. (Il met la main sur sa petite poitrine). Je sens qu'ils me restent là... un poids. Toute ma vie je me les rappellerai.

MADAME. — Moi aussi. (L'enfant envoie vn baiser et sort.)

c'est le troisième du mois 97

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