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LE CAPITAINE

VARON, œnscrit.

La cour de la caserne est déserte sous un grand soleil. Au beau milieu ^ le capitaine, un bon gros père, tout rouge. Varon traverse la cour en hâte et arrive près de lui.

LE CAPITAINE. — Ah I VOUS voilà, Varon ?

VARON. — Oui, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Jc VOUS ai fait demander, Varon, parce que je ne suis pas content de vous. (Étonnement respectueux et muet de Varon,)

LE CAPITAINE. — Quoi ? Ah ! La journée avec la nuit, bien entendu !

VARON. — Mon capit...

LE CAPITAINE. — Ça n'est pas encore assez?

Ah çà, mais dites donc, Varon ? Il me semble que vous avez de l'appétit ? Qu'est-ce qu'il y a donc? C'est donc une grosse permission, alors...

VARON. — Non, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Nou? Eh bien! en ce cas...

VARON. — Aucune mon capitaine, aucune.

Je ne demande rien.

LE CAPITAINE. — Mais moi je vous offre.

VARON. — Merci, mon capitaine. Vous êtes bien bon.

LE CAPITAINE. — Vous refuscz ?

VARON. — Oui, mon capitaine.

LE CAPITAINE, furiôux. — Tu rcfuscs, espèce de pierrot? Ah çà! est-ce que tu te f... de moi?

VARON. — Non, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Regarde ma fiole; non, mais regarde-la bien I La regardes-tu ?

VARON. — Je la regarde, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Écoutc-la à présent. Saistu ce que je commence à croire? dis?

VARON. — Non, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — C'cst que je m'apprête à revenir sur ton compte. Et qu'avec toutes tes qualités... tu n'es peut-être qu'un faux bon sujet?... Ah mais! parfaitement, un simulateur? Sale simulateur, nom d'une quille!

VARON. — Moi, mon cap...

LE CAPITAINE. — Me coupc pas. Oui, t'as beau bien te conduire, je sens que t'as pas l'esprit de corps... l'amour de l'armée? C'est une famille, l'armée! Suffit pas d'être irréprochable... faut l'aimer, et puis être fier d'en faire partie , sacrebleu ! Avoir l'air gai-z-et content. Or, je me rappelle qu'on ne te voit jamais fricoter avec tes camarades... tu ne vas pas à la cantine... tu ne jures point... jamais de salle de police... tu ne ris pas souvent... tu ne te saoules pas... tu ne chantes pas les chansons de route... t'es tout le temps tout seul à faire suisse et bande à part dans les

coins. Ah çà! Ah çàl Et puis, par-dessus le marché... le dimanche... quand tous gueulent pour avoir des permissions, toi seul t'en demandes pas? Et quand je t'en donne, malgré toi, espèce de caillou, tu refuses I Qu'est-ce qui m'a foutu un pareil phénomène... J'aime pas ça, les phénomènes... j'en veux pas dans mon bataillon. Allons, réponds à .l'ordre, et lève les yeux...

VARON. — Oui, mon capi...

LE CAPITAINE. — Pourquoi tu ne sors jamais le dimanche ?

vARON. — Parce que... mon...

LE CAPITAINE. — C'cst UU VOBU ?

VARON. — Non, mon cap...

LE CAPITAINE. — Alors? T'as donc pas une Jeannette en ville?

VARON. — Non, mon capitaine?

LE CAPITAINE. — Nou? T'cs uuc emplâtre!

un navet I Je te fais pas mes compliments. Et pourquoi ça, t'as pas de bonne amie?

VARON. — Parce que, mon cap...

LE CAPITAINE. — Hé?

VARON. — Ça m'est défendu I

LE CAPITAINE. — Défendu? T'es pas malade?

VARON. — Non, mon capitaine. C'est pas pour ça.

LE CAPITAINE. — Poupquoi ? Allous ? Avoue.

Je sens qu'il y a une saleté là-dessous.

VARON, fermement. — Je suis séminariste, mon capitaine.

LE CAPITAINE, abosourdû — Ah... tu...

oh!... Ah! tu es sémina... Tiens... tiens...

(Un silence.) Ainsi, vous êtes un sac-au-dos?...

VARON. — Oui, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Savais pas. S'explique alors... s'explique tout seul. Je retire... Mais pourquoi vous ne le disiez pas tout de suite ? Vous me laissez partir et m'échauflfer...

VARON. — J'avais peur que ça ne contrarie mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Moi ? Pourquoi ? Est-ce que vous me prenez pour un imbécile? Seulement, alors, je ne comprends plus. Quand on est du séminaire, N. de D., on va à la

messe, et puis à vêpres, et tout le train des équipages! Pourquoi vous ne me demandez pas de permission pour faire vos histoires ?

VARON. — Parce que, mon capitaine, j'ai pensé en arrivant que, bien sûr, je ne pourrais pas avoir régulièrement tous les dimanches, la permission de la journée pendant trois ans de suite. Alors, pour cette raison, et puis en même temps pour me priver, par sacrifice personnel, j'ai résolu de ne sortir jamais pendant mes trois ans. Seulement le dimanche, une fois mon service fini, je fais mes prières et je lis mes offices à part.

LE CAPITAINE. — Oui. S'cxpliquc alors.

Parce qu'autrement... En somme, soyez franc, vous détestez le métier ?

VARON. — Non, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Mculcz pas. C'cst vilaiu pour un curé.

VARON. — Je ne mens pas.

LE CAPITAINE. — Si. Vous faitcs tout de première pour faire plaisir au bon Dieu et au pape, mais, dans le fond, ça vous dégoûte?

VARON. — Pas du tout, mon capitaine. J'aime beaucoup, beaucoup l'armée... et mes camarades, et mes chefs, tout.

LE CAPITAINE. — Ça VOUS plaît ? Vous êtes orgueilleux d'avoir des grades? C'est vrai, ça?

VARON. — Oui, mon capitaine. Je suis enchanté de passer bientôt caporal.

LE CAPITAINE. — A la fin de votre temps, si vous vouliez, vous pourriez êtes sergentmajor, vous savez ?

VARON. — J'essaierai, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Dcux galous d'or et l'épée, ça ne dépend que de vous. Et alors, une fois sergent-major, à ce moment-là... dame... eh!

// lui cligne de CœiL

VARON. — Quoi donc, mon capitaine?

LE CAPITAINE. — Pourquoi ne rengageriezvous pas?

VARON. — Non, mon capitaine?

LE CAPITAINE. — Lâcher la robe noire?

Saint-Maixent... Vous passez l'examen comme une lettre à la poste, vous êtes officier... Vous pouvez ensuite arriver aux plus hauts grades,

\^i LB8 BBAUX DIMANCHES

comme moi... capitaine!... Ça ne vous tente pas? Vous êtes difficile! Vous n'aimez pas mieux être capitaine que curé ?

VARON. — Non, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Ça ne vous empêcherait pas d*aller à confesse, si vous voulez, d'être capitaine? A preuve que ma femme y va et fait ses Pâques.

vARON. — Je sais bien... Mais... non...

C'est ma vocation de porter la soutane.

LE CAPITAINE. — J'euteuds. Si c'est votre vocation, mon garçon... S'explique en ce cas. Y a pas à chanter. C'est égal... C'est donc bien amusant de dire la messe?

vARON. — C'est mon désir. Et puis, on est utile, on peut faire du bien.

LE CAPITAINE. — Eh bien, et nous, l'armée, est-ce que nous faisons du mal ?

VARON. — Je ne dis pas ça, mon capitaine. Mais ce n*est pas la même chose. Et puis il faut des deux, voyez-vous? Comme il faut des soldats, dans un pays, il faut des prêtres.

LE CAPITAINE. — Oui... évidemment. Pour les dames et les enfants.

VARON. — Quelquefois aussi pour les hommes, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Je ne dispas... Enfin tout ça... suffit... Ça touche à la politique,.. Motus. Et puis, ça vous regarde, après tout. Moi, je suis soldat. Le bon Dieu... l'âme qui déserte son corps, le paradis et les garnisons de làhaut, après qu'on a claqué... Ça ne m'a jamais empêché de sucrer mon absinthe! Mais enlin, je ne suis pas hostile. Y a de bons prêtras.

J'en ai connu un, un ancien aumônier, qui fumait sa pipe et buvait la goutte commo un saint. Et couvert de blessures, sacrebleu I Comme ça, je les comprends mieux. Mais j'y pense, nom d'une quille, puisque vous êtes de la partie... vous savez le latin, N. de D. ? Rosa la rose?

VARON. — Oui, mon capitaine.

LE CAPITAINE. — Eh bien, ça se trouve à merveille. J'ai mon dernier, Gustave, un sacré petit tambour qui prépare sa cinquième, qui

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est gentil, mais cancre et fainéant comme n'y en a pas ! Tous viendrez tons les dimanches à la maison me le iaire travailler, sacrebleu!

Ça va?

VAROR. — Oni, mon capitaine.

LE CAPITAIHB. — Yous déjeunerez avec nous?

VAROH. — Oh ! mon capitaine.

LE CAPiTAins. — Si. Me coupez pas. Et après... eh bien, vous serez libre... pourrez aller faire la fête dans les églises. Prierez pour moi, nom d'une quille?

VAROH. — Oui, mon capitaine.

LA CAPITAINE. — Bono. Maintenant que je sais qui vous êtes... je vous tiendrai à l'œil... Je gueule après vous, Varon, mais c'est parce que je vous estime. Si tous mes soldats ils étaient curés, ça m*embèterait bougrement, mais ils vaudraient souvent plus cher. Làdessus, au nom du Père... à dimanche!

Rompez.

PIERRE, vingt'Sept ans.

JEAN, trente-deux ans.

Chez Pieirej dexix heures de Câpres -midi, au printemps»

JEAN, entrant. — Ah! bien, par exemple, je ne pensais pas te trouver.

PIERRE. — Pourquoi?

JEAN. — Par ce beau temps? Et un dimanche ?

PIERRE. — Je suis toujours, toujours chez

i60 LBS BBAUX DIMANCHES

moi le dimanche. Jamais je ne sors. Excepté le soir, tard.

JEAN. — La raison?

PIERRE. — C'est que le dimanche me di^oùle. Alors, je le supprime ou, du moins, je Tatténue.

JEAN. — Et qu'est-ce que tu fais chez toi?

PIERRE. — Je tâche de m'imaginer que c'est lundi.

JEAN. — Tu es sérieux ? Ça n'est pas une fine plaisanterie?

PIERRE. — Pas du tout. Permets-tu que je me débonde?

JEAN. — Débonde-toi.

PIERRE. — Le dimanche, c'est le jour de sortie des mufles. On ouvre les portes toutes grandes et on les lâche. Ils circulent, ils font ce qu'ils veulent. On ne voit que des gens laids, mal habillés, gauches, qui parlent fort et qui rient bête. Ils ont un nom : les endimanchés. Ils sont en récréation. Les jardins publics, les avenues, les boulevards, les cafés leur appartiennent. Ils envahissent les musées

et ils disent devant la Joconde ou la Vicloire de Samothrace des choses écœurantes, à taper dessus. Des brutes joviales. Les parents se mettent le doigt dans Tœil et les enfants dans le nez. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?

D où sortent-ils? C'est de l'humanité inférieure. Je ne me sens pas du tout en parenté avec, moi 1 Et ils sont gais, les animaux 1 lis se crèvent !

JEAN. — Pauvres diables ! Ils sont heureux.

PIERRE. — Raison de plus. Quand tout le inonde a l'air si heureux, moi, ça m'embête.

JEAN. — Bonne nature !

PIERRE. — Et c'est aussi le jour de la pommade à la moelle de bœuf, du gant de chevreau à un bouton, de la boucle d'oreille en diamant, de la chaussure à bout verni, qui craque. Le jour de la poussière, de la sueur et des flaques de vin. Le jour humiliant, commun, et dégradant de la vie. Bouali !

bouah I bouah I

JEAN. — Tu es un peu excessif.

PIERRE. — As-tu jamais rencontré une jolie femme le dimanche, toi ?

JEAN. — Des fois.

PIERRE. — As-tu jamais trouvé une voiture de libre ?

JEAN. — Des fois aussi. Et que je montais dedans avec la jolie femme, donc I

PIERRE. — T'est-il arrivé quelque chose d'agréable un dimanche?

JEAN. — Ohl bien souvent I C'est même de là qu'est venue cette expression : « Madame une telle? j'en ferais mes dimanches. »

PIERRE. — Tant mieux pour toi. Moi, jamais.

Rien que des tuiles. La lettre embêtante, la sale dépêche, la facture... dimanche. Invariablement I Chaque fois que j'ai été mis en retenue quand j'étais petit... dimanche!

JEAN. — Parbleu!

PIERRE. — Et plus tard, la salle de police, quand j'étais grand... Dimanche! Alors je l'ai pris en horreur, je peux plus les sentir. Il y avait un bonhomme de la Cour, sous Louis XV, qui restait couché un jour sur deux, immobile, pour s'économiser de vivre, et ne pas s'user. Moi j'ai eu souvent l'envie de faire ça le

dimanche, de me coller au pieu, les rideaux fermés.

JE4N. — Sans manger?

PIERRE. — Ah! si!

JEAN. — Tu consens tout de même? Bon petit ! Pas besoin de te mettre au lit, cependant? Si tu trouves qu'il y a trop de monde sur les boulevards, va dans les rues moins fréquentées?

PIERRE. — On ne peut pas.

JEAN. — Pourquoi?

PIERRE. — Tous les concierges et les boutiquiers qui ne sont pas en liberté s'installent sur le pas de leur porte, en demi-cercle, avec les pattes sur le ventre. Et voilà les électeurs !

JEAN. — On regarde les magasins.

PIERRE. — Ils sont fermés. N'y a d'ouverts que les pharmaciens.

JEAN. — Égare -toi dans les quartiers lointains.

PIERRE. — Oh! La mort, alors!

JEAN. — Va à la campagne.

PIERRE. — C'est pire. On les retrouve. Ils me gâtent l'herbe, la plaine et la forêt. Ils me

dégoûteraient de la mer et de la montagne.

Oh I les papiers sur le gazon 1 La manche de chemise à travers les branches ! La grosse dame sur une fourmilière I La voiture à rideaux de cuir ! Et le petit cheval attaché qui boulotte un jeune frêne à lui tout seul ! Rien que d'y penser j'en ai le frisson !

JEAN. — T'es bien difficile I

PIERRE. — Possible. Je trouve que le dimanche est un jour inutile, un jour de trop, voilà !

JEAN. — Est-ce que c'est pas le jour où le bon Dieu s'est reposé?

PIERRE. — Il aurait rudement mieux fait de travailler. Mais tu as l'air de défendre le dimanche? Veux -tu me dire ce qu'il a d'agréable ?

JEAN, pensif. — Oh!

PIERRE. — Je t'en défie.

JEAN. — Ça nous entraînerait trop loin. Et puis nous n'avons pas la môme nature. Tu ne me comprendrais pas.

PIERRE. — J'essaierai. Marche. Apologie du dimanche.

JEAN. — Pas apologie. Sentiments... senjations... D'abord, le dimanche a une figure à part. Tous les autres jours de la semaine se ressemblent. Mardi est aussi bête que jeudi.

Fandis que le dimanche, il est tout seul. Et mon dimanche, à moi, c'est un jour précieux, le recueillement, de rêve et de pensée.

PIERRE. — Où le places-tu, ton dimanche?

JEAN. — Ça dépend. De préférence dans les quartiers lointains et déserts.

PIERRE. — Qu'est-ce qui s'y passe?

JEAN. — Rien et beaucoup. Il s'agit de savoir écouter... regarder... C'est là qu'on entend des cloches.

PIERRE. — Quelles cloches?

JEAN. — Je ne peux pas te le dire... Des cloches... qui rappellent délicieusement les cloches de province et d'enfance. Ou encore ua des derniers orgues de Barbarie qui pleure une valse tendre. Le joueur est vieux, toujours, et il a toujours un chien, un chien résigné aux yeux touchants... L'air décroît peu à peu parce que l'homme continue à jouer en marchant...

A présent, c'est la Czarine,.. Il a tourné sous le le porche... Un troupeau d'orphelines passe.

J'adore ces choses.

PIERRE. — Joies sévères!

JEAN. — Non. D'une parfaite douceur. Le bon hasard me conduit toujours en droite ligne aux rues mélancoliques de ma prédilection, celles où il y a des laiteries, des semblants de fermes, où des branches d'arbres prisonniers se penchent au-dessus d'un mur, pour voir les rues vides qu'on croit reconnaître et avoir déjà traversées on ne sait quand... II y fait un soleil à part... les chats sont heureux, la pie apprivoisée du cordonnier sautille.

PIERRE. — Et toi, pendant ce temps-là, tu sautilles aussi?

JEAN. — Je savoure.

PIERRE. — Quoi?

JEAN. — Tout. J'écoute les bruits, je me grise des silences. En suivant certaines ruelles dévotes de la Montagne-Sainte-Geneviève, j'attrape avec délices des bouffées de vêpres. Où ètes-vous, petite première Communion? Certains

après-midi, je vais au delà des fortifs... j'y rencontre, aux approches du soir, de pauvres diables en guenilles qui portent sur Tépaule des bouquets de fleurs des champs, pendu la tête en bas le long d'un bâton. Je cause avec eux... Coquelicots, bleuets, marguerites... les trois couleurs, un sou pièce. Il faut manger. Ce sont les mêmes qui, l'hiver, vendent le gui pour la Noël. Mais c'est surtout le Marais, le Temple, Tîle Saint-Louis que je ne me lasse pas de battre en tout sens 1 Je repasse mon Michelet. La rue des Lions-Saint-Paul I L'Hôtel de Sens I Tout ce qu'il y a, dans les vieilles pierres, les vieux balcons et les vieux toits, de souvenirs tragiques assoupis, s'éveille et revient ce jour-là, — le dimanche I

PIERRE. — Es-tu sûr?

JEAN. — Absolument. En semaine, ça se repose, ça dort. Le dimanche, ça circule, c'est dans l'air. On le respire.

PIERRE. — Enfin, tout ça est mourant!

JEAN. — C'est aussi pour ça que je l'aime.

Oui, le dimanche, pour les délicats et les rê-

veurs, a en soi une tristesse et un désenchantement profonds, c'est certain. Même heureux, on souffre un peu ce jour-là de son bonheur.

Pourquoi ? Il y a là un mystère. Le dimanche est toujours pensif; il apporte avec lui, périodiquement, je ne sais quelle déception hebdomadaire. Il est long, long, même quand il passe vite. On ne sait pas toujours comment le tuer, et il arrive qu'il faille s'y prendre à plusieurs fois. Il semble, ce jour-là, que la vie soit suspendue, et qu'on fasse craquer sous ses pieds de vagues feuilles mortes. Le dimanche est peut-être l'automne de la semaine ?

M. GALON, cinquante-cinq ans. Petit.

MADAME GALON, quavonte-cinq ans. Très grosse. Costume de bicycliste ainsi œmbiné : bas de fil noir, bottines à boutons fatiguées, culotte zouave marron, corsage de soie noire, broche camée au cou, chapeau à fleurs. Pas de gants.

Au Bois, un peu après Ermenonville, au mois d'août, le dimanche. M. Galon et madame Galon sont descendus à Finstant du fiacre qui les a amenés. Madame Gahn seule a une bicyclette sur laquelle elle s'appuie. M. Galon, également en

culotte^ avec un livide sous le bras, s^a/pprête à

payer le cocher.

M. GAtON, au cocher. — Qu'est-ce qu'on vous doit?

LE COCHER, debout sur son siège. — Bé, vous le savez bien, mon p'tit père? Ça fait, la course, quarante-cinq sous, avec le retour... c'est-à-dire trois francs vingt-cinq, sans le pourboire.

M. GALON, effaré. — Comment 1 Comment!

LE COCHER. — Y a pas de comment.

MADAME GALON, à son mari. — Mais oui. Il a raison... Donne-lui trois francs cinquante.

LE COCHER. — Ah ben non! Vous ne voudriez pas ! Cinq sous de pourboire pour venir de la rue de la Douane ici... Un dimanche I Ah ben, mon président I

MADAME GALON, à son mari. — Donne-lui trois francs soixante-quinze...

M. GALON, r— Mais...

MADAME GALON, autoritaire. — Donne-lui.

Et que ça finisse.

// les donnCy à regret. Le cocher part à grande

allure sans dire merci. Madame pousse un gros

soupir.

M. GALON. — Enfin, nous voilà rendus!

C'est pas dommage I Comme c'est cher, ces voitures! (A sa femme.) Eh bien, es-tu contente? Nous serons très bien ici.

MADAME GALON, marchant en poussant sa machine. — Non. Allons un peu plus loin.

M. GALON. — Comme tu voudras. J'espère que, depuis le temps que tu désirais monter au Bois, te voilà satisfaite ? Tu y es, au Bois ? Au vrai Bois? Hé? tu ne réponds pas? Qu'est-ce que tu as? Tu fais une tète...

MADAME GALON. — Laisse-moi.

M. GALON. — Tu es malade?

MADAME GALON. — Pas du tout. Mais, je pense, je suis préoccupée.

M. GALON. — Tu as peur?

MADAME GALON. — Je n'ai pas peur. Es-tu bête! Seulement, je fais attention, je pense qu'il faut être prudente...

M. GALON. — Bien entendu. Mais au Bois il n'y a pas de danger. Il n'y a pas d'omnibus»

m LES BEAUX DIMANCHES

Tiens, ici. (Il s'arrête.) Nous sommes très bien.

MADAME GALON, qui regarde. — Il y a encore trop de monde. (Elle repart.)

M. GALON. — Il n'y a personne.

MADAME GALON. — Je te dis qu'il y a trop de monde. Prenons une allée latérale.

M, GALON. — Va devant, je te suis.

MADAME GALON. — Nou. Marche à côté de moi.

M. GALON. — Pourquoi pas derrière?

MADAME GALON. — Parce que je ne veux pas avoir Pair d'une femme seule.

M. GALON. — Tu n'es pas seule, puisque je suis derrière toi .

MADAME GALON. — C'est moius commc il faut qu'à côté.

M. GALON. — C'est qu'à côté tu m'envoies tout le temps ta mécanique dans les jambes, et ta pédale me fait des bleus.

MADAME GALON. — Change de côté. Es-tu assez vexant, mon petit homme ?

M, GALON. — Moi? Je suis vexant? Je fais tout ce que tu veux. Est-ce que c'est pour moi

que je suis ici, et que je viens de dépenser des voitures ?

MADAME GALON. — Des voitures I Une, mon Dieu 1 Ne me fais pas de reproches ? Est-ce de ma faute si je suis malade? et si j ai besoin de bon air? Rappelle-toi ce qu'a dit le médecin, quand nous avons été le voir : « Madame s'étiole. »

M. GALON. — Ohl

MADAME GALON. — Ne mcus pas. LVt-il dit?

M. GALON. — Il l'a dit. Ils disent tous ça.

MADAME GALON. — Madame s*étiole. Il n'y a qu'un remède. Bicyclette! Bicyclette!

M. GALON. — Eh bien, je t'en ai acheté une le lendemain. La marque la plus chère du quartier : « La Pétillante ». Trois cent cinquante francs. Dis que je ne suis pas gentil ?

MADAME GALON. — Tu u'as fait que ton devoir.

M. GALON. — Je t'ai payé une culotte...

MADAME GALON. — Ça n'a pas été sans peine!

M. GALON. — En effet, j'aurais préféré une jupe,

MADAME GALON. — Une jupe I Encore I Tout ce qu'il y a de plus dangereux... Ça se prend dans les roues... Qu'on vienne à tomber... on peut être traînée pendant trente ou quarante mètres...

M. GALON. — Mais non. Tu confonds avec le cheval.

MADAME GALON. — Enfin, j'aime mieux la culotte, moi.

M. GALON. — Tu l'as. De quoi te plains-tu?

MADAME GALON. — Et puis, ça dessiue mieux.

M. GALON. — Ça dessine môme trop.

MADAME GALON. — Du momcut qu'ou n'est pas mal faite.

M. GALON. — Tu n'es pas mal faite, mais tu es forte... surtout du bass...

MADAME GALON. — C'cst de moi que lu parles ? Alors, dit tout de suite que je suis grosse ?

M. GALON. — Grosse ou pas grosse, tu pèses quatre cents kilos.

MADAME GALON. — Qu'est-ce quc ça prouve?

Que j'ai les os épais. J'ai de gros os.

M. GALON. — Oui. Eh bien? Que penses-tu de cette jolie petite allée, ma bonne ? Hein ? je crois que cette fois-ci.,.

MADAME GALON. — Oui, jo vais cssaycr.

Et qu'est-ce que tu vas faire, toi, pendant ce temps-là ?

M. GALON. — Mais dame, je vais lire.

MADAME GALON. — Tou Pouson du TciTail ?

M. GALON. — Oui.

MADAME GALON. — Çat'amusecesmachines-là?

M. GALON. — Beaucoup. Ce Rocambole !...

Tu n'as pas idée...

MADAME GALON. — Où vas-tu te mettre?

M. GALON. — Là. Au pied d'un arbre.

MADAME GALON. — Et tU UC VaS pluS t'oc-

cuper de moi alors ? Il peut m'arriver des dangers, des accidents ? Tu t'en fiches.

M. GALON. — Mais... ma bonne amie...

MADAME GALON. — Tu cs uu drôle dc mari.

Tu vas m'aider à monter au moins ?

M. GALON. — Oui, là I Et puis, tu iras

fT8 LES BEAUX DIXANCHES

jusqu'au bout de Pallée, tout là-bas, bien sagement, et puis, tu reviendras, et puis toujours comme ça, la navette, jusqu'à ce que tu sois fatiguée. Ne te mets pas en nage.

MADAME GALON. — Sais-tu ce que tu ferais si tu étais gentil ?

M. GALON, inquiet. — Quoi ?

MADAME GALON. — Tu marcherais à côté de moi.

H. GALON. — Mais tu irais trop vite pour que je te suive, ma mignonne !

MADAME GALON. — Tu courrais.

M. GALON, désolé. — Vraiment ? Tu veux?

Mais alors...

MADAME GALON. — Quoi ?

M. GALON, faible. — Je ne lirai pas?

MADAME GALON. — Tu liras en courant si tu y tiens.

M. GALON. — Ne te moque pas de moi. Ça n'est pas charitable.

MADAME GALON. — Et puis, tu ue liras pas, quoi donc I Le beau malheur I Tu retrouveras ton sale Rocambole plus tard.

a LA PÉTILLANTE » 179

M. GALON. — Ça m'amuse. C'est très bien écrit, tu sais ? J'en suis quand le duc de Sallandrera...

MADAME GALON. — Tais-toi. Et tieus-moi ma machine. (Elle enjambe.)

M. GALON, résigné. — Y es-tu?

MADAME GALON, qui essaie de se mettre en selle. — Non, non... Pas encore.

M. GALON. — Tu as un pli ?

MADAME GALON, qui regarde au loin. — Non.

M. GALON. — Eh bien, quoi alors? Parie.

MADAME GALON, qui étend la m^iin. — 11 y a des personnes... là-bas, là-bas...

M. GALON, qui regarde dans la direction. — Pas du tout. Elles s'en vont.

MADAME GALON. — H y a cucore quelqu'un.

M. GALON, qui rit. — C'est un chien.

MADAME GALON, butée. — Ça uc fait rien.

Il me regarde. Ça me gêne pour monter. Il faut que je sois toute seule^ toute seule, pour démarrer. Renvoie cette bête.

M. GALON. — Tu es ridicule. Puisque je te liens. Là. tu y es ?

MADAME GALON. — Oui.

M. GALON. — Je lâche tout ; pousse, ma grosse.

MADAME GALON, éperdue. — Non ! Sapristi, Gustave... Veux-tu me tenir!... (EUe redescend.) Mais tu vas me faire tuer, espèce d'imbécile !

M. GALON. — N'aie donc pas peur I

MADAME GALON. — Je n'ai pas peur. Tu es incroyable. Je voudrais t'y voir.

M. GALON. — Tu pousses des cris comme si on te plumait.

MADAME GALON. — D'abord, je suis malade...

la tête me tourne.

M. GALON. — Allons I bon I

MADAME GALON. — Je scns que je ne pourrai rien faire aujourd'hui. Pas un tour de roue.

M. GALON, — C'est sérieusement que tu dis ça?

MADAME GALON. — Très sérieusemcnt. Et puis... après tout... Je ne sais pas jusqu'à quel point la bicyclette... Enfin, je me demande si ça m'est bien bon.

M. GALON^ — Es-tu folle, dis ? Eh bien et le médecin ? Madame s'étiole, Rappelle-toi ?

Bicyclette I Bicyclette !

MADAME GALON. — Pourquoi n'en ferais-tu pas aussi, toi ?

M. GALON. — Je ne m'étiole pas. Et puis, je déteste ça... Pour t'ôtre agréable j'ai déjà consenti à la dépense d'un costume de bicycliste. Je le mets quand je sors avec toi pour faire semblant de savoir monter, et que tu n'aies pas l'air d'être toute seule... C'est tout ce qu'il faut me demander. Monte vite, allons. Grimpe, ma cocotte, et ne nous fais pas d'histoires en plein air.

MADAME GALON. — Je n'ai plus envie.

M. GALON. — Veux-tu moutcr tout de suite?

MADAME GALON. — N'iusisto pas. Je sens qu'il va m'arriver une catastrophe.

M. GALON. — Monte d'abord, nous verrons après.

MADAME GALON. — Nou. Décidément. Je ne me sens plus en confiance là-dessus.

M. GALON, qui s'arme de toute la patience. —

Voyons I Sacrelotte, mon petit mignon, ne fais pas l'enfant, je t'en conjure I Tu montes très bien. Tu es très gracieuse. Voilà huit jours que tu vas toute seule à ravir, le soir, avenue Parmentier... Ça va te faire un bien énorme I

MADAME GALON. — Ici, j'ai peUF. ToUS CCS

arbres...

H. GALON. — Puisque je suis là... puisque je ne te quitte pas de l'œil... puisque le médecin t'a ordonné le bon air des bois...

qu'on a dépensé une voiture pour venir...

Allons, voyons ? petite poule ?

MADAME GALON. — Ne me demande pas ça... Tu vas me faire pleurer... Tu vas me donner une attaque de nerfs.

M. GALON, qui rage. — Je t'ordonne de monter. Ah mais I

MADAME GALON. — Tu m'ordonnes... à moi... Va donc, tiens. (EUe lancç la machine qui va heurter contre un arbre.)

M. GALON. — (Use précipite^ relève la machine^ rinspectCj la tâte.) Ça y est ! Tu l'as cassée...

La roue est tordue. Une Pétillante I Trois cent cinquante francs dans l'eau !

MADAME GALON. — Elle est cassée ? Tu dis cassée pour de bon ?

M. GALON. — Mais ouil mais oui! elle roule encore, mais on ne peut plus monter dessus.

MADAME GALON. — Eh bien! tant mieux...

J'en avais assez de ce sale exercice dangereux que tu voulais m'imposer.

M. GALON. — Oh I Pauline ! Est-ce toi? Estce toi ?

MADAME GALON. — C'cst moi. Et sais-tu ce que nous avons de mieux à faire, maintenant?

M. GALON. — C'est de rentrer. Mais une fois rentrés...

MADAME GALON. — Une fois rentrés, tu te tairas ou je te quitte, je te laisse la maison sur les bras... je divorce et je vais à Melun dans ma famille.

M. GALON, très saisi. — Tu ferais ça? Tu me laisserais le magasin... Notre commerce de papeterie... Tu abandonnerais ton comptoir?...

MADAME GALON. — Si tu m'obstines... Oui dà. En attendant, prends le système et va devant. (Il obéit.)

M. GALON. — Nous avous encore une bonne trotte avant de sortir du Bois et de trouver une voiture.

MADAME GALON. — Une voiture I... Ah çà, tu rêves?... Non, mon vieux, pas de voiture I Tu me coûtes trop cher. C'est-à-dire que moi... je prendrai Tomnibus à la Porte-Maillot.

M. GALON. — Eh bien, et moi? La bic...

MADAME GALON. — Tu ramèreras la bastringue à pied, (n lève les yeux au del.) Et, tiens-la bien, hé ? (Un temps.) Passe-moi ton bouquin. Je lirai en omnibus. (Il le lui donne.)

LA SÀINT-JULES

MADAME LEGOKBEAU, cinquante ans. Un

peu de barbe.

LE PÈRE LANGLU, soixants ans^ immlide.

Jambe de bois.

Chez madame Lecorbeau^ en atyril, à Vaufjirard. Une petite chambre bien gaie^ sous les toits. Un perroquet dans une cage.

LE PERROQUET. — Tra la la la... Demi-tour à gauche I Te v'ià, mon cochon 1 Viv' la Frrrance 1

MADAME LECORBEAU. — Chante, mon fi. Ti-

pôre il va venir I

LE PERROQUET. — Ti-pèro I Crouic I

MADAME LECORBEAU. — Mais oui, ma fille,

il va venir. Il vient tous les dimanches... voir

son Jacquot. (On entend le pUon du père Langlu

qui fait toc dans V escalier.) Tiens, l'entends-tu,

ti-père?

Langlu entre.

LANGLU, médaille militaire. Sa canne d'une muin^ son mouchoir à carreaux de Vautre. Il souffle. — Bonjour, les enfants. Te v'ià, la mère. (Il embrasse madame Lecorbeau. Se tournant vers la cage.) Te v'ià, Canrobert ?

LE PERROQUET. — Te v'ià, mou cochon 1 Ran I pata plan 1 Caca-d'oie I Viv' la Frrrance f

LANGLU. — C'est bon. Colle ton bec et taistoi I (A madame Lecorbeau.) Ma vieille, il fait soif.

MADAME LECORBEAU. — Tu VaS boirC.

D'abord, assois-toi. Prends tes aises. Quitte la jambe. A' te tient chaud?

LANGLU. — Oui. Plutôt. Et l'hiver a' m' fait frais, la gueuse I

MADAME LEGORBEAu. — Et à part Qa? Depuis dimanche passé?

LANGLU. — Y a... qu'y a du pétard avec l'artilleur.

MADAME LECORBEAU. — EuCOre ?

LANGLU. — Et cette fois-ci, c'est du bon !

MADAME LECORBEAU. — Tu vas m'contcr ça !

LANGLU. — Oui, mais avant, viens me tirer ma botte en chêne.

MADAME LECORBEAU. — AsSOis-toi SUr mOU

lit, tu seras mieux. (H s^y met. Elle lui défait sa jambe de bois.) Là, te v'ià comme tout le monde à présent, chéri I (Elle tient la jambe et cherche des yeux où la poser.)

LANGLU. — F... -la sur le carré. EU' me dégoûte à voir,

MADAME LECORBEAU. — T'cxcitC paS, mOU

p'tit homme.

LANGLU. — Ah sil Quand je pense que c'cochon d'artilleur ça a toutes ses jambes, tandis que moi...

MADAME LECORBEAU. — Mais il n'a pas ses bras, lui I

190 LES BBAUX DIMANCHES

LÀNGLu. — L'en a un, le salaud 1 Un grand.

MADAME LEGORBBAu. — Mais rien qu'un.

LANGLU. — C'est bien assez. Ahl le sauvage I

MADAME LEGORBBAU. — RSig^ paS, mon pHit

homme. (Elle va et vient à travers la chambre.)

Ah I c'est ça ? Tu veux ta goutte ?

LANGLU. — Sûr. Et que ça déborde I MADAME LECORBEAU, posaut devant lui, sur

la table de nuity un carafon de cognac avec un

verre à bordeaux. — Là... t'as ta fleur d*orange. LANGLU, polisson. — Et toi?

MADAME LEGORBEAU. — Moi ? Ah I mOU p'tit

homme, tu sais bien que la mienne... Conte l'artilleur, va.

LANGLU. — Et bien, voilà.

MADAME LEGORBEAU. — C'est toujours rapport à ton jardin ?

LANGLU. — Toujours.

MADAME LEGORBEAU. — J'en étais sûre.

LANGLU. — Voilà. On a donc chacun sa tonnelle, avec un carré de jardin devant. Bon.

Avant que d' l'avoir pour voisin, c' chameau-là.

j'étais ben heureux, ben pacifique. C'était, de ce temps-là, le vieux Bigorain, tu te rappelles ?

MADAME LEGORBEAU. — Que Oui.

LANGLU. — Du Mexique et de Crimée, qu'avait pus de nez et un œil dispersé, la gueule en poussière... Un brave... N'aimait point cultiver la terre... Alors, dame, ça me faisait comme deux jardins à moi I Et pi, à la longue, il a crevé. C'est alors que j'ai eu ce carcan de Copie.

MADAME LEGORBEAU. — L'artilleur?

LANGLU. — Oui... rapport qu'il a été, parattil, dans les pièces de canon. Je t'en f...I Dans le train, les riz-pain-sel, oui. Et que son sale bras... pour moi, i n'ia jamais perdu que dans un accident de civil. Mais su... l'champ de bataille? Ahl mon colon 1 Mais jamais il s'a battu, jamais i n'a vu le feu, c't homme-là... Y a qu'à regarder comme il se conduit avec moi, son ancien. Car j'étais de la boîte avant lui...

MADAME LEGORBEAU. — Tout ça ne me dit pas ce qu'il t'a fait.

LANGLU. — I m'a fait, N... de D..., qu'il a

entrepris de faire péri mon jardin, et crever mes fleurs, avec des sales espèces de plantes qu'il f . . . dans le sien, qui pousse à des hauteurs, et qu'intercepte soleil et lumière, de sorte qu'après, moi je me vois pencher dans mes plates-bandes, faute de c'a qui m'bouche.

MADAME LECORBEAU. — Qu'cst-Ce qu'il

plante ?

LANGLU. — Des machines vertes, est-ce que je sais, qui montent, qui font touffu ; alors ma giroflée, mes oreilles-d'ours et mon muguet, tout ça claque comme du Prussien. N'a plus de soleil.

MADAME LECORBEAU. — Tu UC pCUX paS te

plaindre ?

LANGLU. — Mais si. Je m'ai...

MADAME LECORBEAU. — Eh bien ?

LANGLU. — L'général a dit qu'i voulait point s'occuper de tout ça, que c'est à nous à s'arranger entre soi... et pis que si ça prenait des proportions, il supprimera les tonnelles et jardins. Et va donc 1

LE PERROQUET. — Pcau de bidou I Ran tan plani F...tez l'camp.

LAN 6 LU. — Tais-toi, Canrobert. (A niadame Lecorbeau.) Tu penses si je me fais un sang?

Mais ça finira mal Oh I il n'éclatera que de ma main, l'artilleur, je tomberai dessus un de ces jours et je le mettrai en capitulation.

MADAME LECORBEAU. — T'cS foU , mOU

petit homme. T'es pas raisonnable ! Toi 1 un ancien cavalier de la cavalerie 1 Rappelle-toi comme t'étais beau quand je t'ai connu dans les hussards, à Saint-Germain, où je travaillais couturière?

LANGLU. — T'étais pas non plus à faire peur. C'est pas dimanche dernier, dis donc, cette bataille-là ?

MADAME LECORBEAU. — Eh nou. Y a dcs années. J'avais pas de barbe, à Saint-Germain.

LANGLU. — Et moi, j'avais ma patte en viande, N... de D... Et puis j'm'en servais, oui I

MADAME LECORBEAU. — Enfin, c'cst fini.

La guerre a passé par là-dessus. Faut pas y penser.

LANGLU. — Si, au moins, qu'on aurait été vainqueur !

i()i LES BEAUX DIMANCHES

MADAME LEÇORBÉAu. — Qu'est-<îe que tu veux ? Nous ne pouvons pas l'être toutes les fois.

LANGLU. — C'est vrai. Ça sera pour la prochaine. Quelle fanfare I Foutue République!

S'il n'y avait pas c'te culasse d'artilleur qui me gâte la vie, tiens, je n'serais pas encore trop malheureux, vieille Justine 1 Mais il est là, toute la sacrée journée, avec son moignon, qui ballotte dans sa manche. Il a encore trouvé le moyen d'avoir un moignon, le veau f Moi, ma jambe, N... de D... I elle est coupée jusqu'en haut, à razibus, tandis que lui, c' feignant, s'est même pas fait rogner jusqu'au coude I Et pour ça, pour un pauvre petit poignet de deux sous, ça s'est fait recevoir aux Invalos... ça prend la place d'un amputé sérieux 1 Y a pus de justice.

MADAME LECORBEAU. — RcVCnOUS à tOn

jardin.

LANGLU. — Oui. Dis donc, j'ai pensé à une chose, moi, Langlu. Y a pas de la mort-auxrats pour les fleurs ? Si. Ça doit se trouver

LA SAIlfT-JULBS 19H

chez rherborisfe ! Ah I s'y en avait N... de D..., j y ferais le Sahara dans sa tonnelle, à Copie. Et puis que je rirais tout bas dans ma jambe, ouil

MADAME LECORBEAu. — Nou. L'herboristc ne vend point de ça.

LAN GLU. — Tant pire.

MADAME LEGORBEAU. — Mais y a peutêtre un moyen...

LANGLU. — Dis vite, ma mèrel

MADAME LECORBEAU. — C'est d'y mettre de la chaux.

LANGLU, — J'y mettrai. Ah ben I Mais comment ?

MADAME LECORBEAU. — Je t'expliquerai.

Nous arrangerons ça. Parce que, tu comprends, faudrait pas te faire pincer?

LANGLU. — Pas peur. Pour le truc... je suis de première 1

MADAME LECORBEAU. — En attendant, laissons Copie, et viens embrasser ta Justine. Quel jour c'est-il aujourd'hui, petit piton ?

LANGLU. — Dimanche, ma grosse poire.

MADAME LEGORBEAu. — Dimanche, quoi?

LAN G LU. — Dimanche... des Rameaux; c'est demain ma fête I

MADAME LEGORBEAU. — La Saint-Jules.

LE PERROQUET. — Urrpsule I Urrrsule! A la bascule !

MADAME LEGORBEAU. — Et VOilà mOn p'tit

présent.

Elle lui remet dans la main un objet enveloppé.

LANGLU, il développe le paquet. — Un sécateur ! N... de D... I Ce que j'avais tant besoin !

MADAME LEGORBEAU. — Il est en nickel.

LANGLU. — Tu dois savoir ce que ça te coûte ! Ah I ben I ma vieille...

MADAME LEGORBEAU. — ^CS COUtont?

LANGLU. — Mais, dis donc, c'est qu'il a l'air de couper comme un rasoir!... Non!

c'que l'artilleur va rager! Il n'en a pas. Et puis, s'il m'embête, j'y détache un doigt comme une branche morte, quitte à dire ensuite que je Tai pas fait exprès, que c'est d'ia mégarde.

MADAME LEGORBEAU. — N'sols poiut mé-

chant le jour de ta fête, mon p'tit homme. Tu crois que c'est la fin?... C'est pas fini. V'ià du tabac d'Espagne, à priser I

LANGLU. — D'Espagne I

MADAME LEGORBEAU. — Un paquet de cigares.

LANGLU. — Ohl quVes gentille I t'en fumeras un tout à l'heure avec moi ?

MADAME LEGORBEAU. — Oui. Attends donc, tu n'es pas encore au bout ? Voilà des graines I Pour ton jardin, galopin I

LANGLU. — Des graines I Oh ! oh I

MADAME LEGORBEAU. — Ça, c'cst dcs pétunias I

LANGLU. — Ohl

MADAME LEGORBEAU. — Ça, du pois de senteur.

LANGLU. — Zutl

MADAME LEGORBEAU. — Ça de la verveiue.

LANGLU. — Sacrr... Y a-t-il d'Ia gueulede-loup?

MADAME LEGORBEAU. — Y en a. Daus ce cornet bleu ?

lOH LIS BEAUX DIMAlfCHBS

LAifGLU. — Tu me gâtes, ma bonne vache, tu me gfttes.

MADAME LBGORBBAU. — Mais non. Vlà ben près de trente ans qu'on est attelé tous deux... comme mari-femme... ça me fait plaisir de te favoriser, bête !

LANGLU. — CHégall Un sécateur, des graines... du tabac d'Espagne... des londrès, c'est beaucoup, c'est trop I

MADAME LEGORBEAU. — Et puis c'est paS

tout... (Elle va chercher derrière les rideaux de la fenêtre une plante enveloppée d'un grand papier blanc.) V'ià le bouquet !

LANGLU. — Un pot de fleur !

MADAME LEGORBEAU. — Un rosier. Une Maréchal-Niel 1

LANGLU. — N... de D..., une rose militaire I Donne ton bec... Ah ! dame, là, je suis ben aise 1

LE PERROQUET. — Commc ma sœur Thérèse 1 qui rrrit quand on la...

MADAME LEGORBEAU. — Jusqu'à Caurobert qui t'ia souhaite, tiens !

COMTE DE LiHERAY, soixaute-dix ans.

COMTESSE DE LiMERAY, Soixante ans.

l'abbé TERREAU, cinquantc-quatre ans.

Au château de Limer ay^ en automne. Un salon aux deux fenêtres grandes ouvertes. On aperçoit une vallée de pays normand. Le comte et la comtesse sont assis. Luiy lit; eWc, rêve. Une demie sonne au cartel.

LE COMTE, sinlerrompant de sa lecture. — Tu as été à tes vêpres, tantôt?

LA COMTESSE. — Oui.

LE COMTE. — Du monde?

LA COMTESSE. — De moins en moins. Nous n'étions pas quinze.

LE COMTE. — Et parmi nos voisins? .

LA COMTESSE. — Personne. Personne de la Ribaudière.

LE COMTE. — Ni des Grands-Ormeaux?

LA COMTESSE. — Ni du Verger. Des quatre châteaux du pays, il n'y a que moi de restée fidèle aux vêpres.

LE COMTE. — J'avoue que tu y as du mérite... parce que les vêpres, en général, c'est déjà... pas très folâtriculel Et alors les vêpres ici, comme chose mourante, ça dépasse tout.

LA COMTESSE. — Ça u'cst pas fait pour amuser.

LE COMTE. — Je pense bien. Et à quoi songes-tu, à présent, dans ton fauteuil?

LA COMTESSE. — A rien. Je regarde le temps.

LE COMTE. — Ça se brouille.

LA COMTESSE. — Il va pleuvoir.

DÉCLIH 203

LE COMTE. — En voilà pour toute la journée.

LA COMTESSE. — Oh! qu'il pleuve ou qu'il fasse beau...

LE COMTE. — Quoi? Qu'est-ce que tu veux dire ? Encore tes idées noires ?

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