LÀ COMTESSE. — NOU
LE COMTE. — Mais si.
LA COMTESSE. — Que veux-tu I Je n'en suis plus à l'époque où il me suffisait d'un nuage qui change de place et d'un coin de ciel bleu pour avoir l'âme en joie. La vie, à mon âge...
LE COMTE. — A ton âgel Eh bien, qu'est-ce que tu diras donc, quand tu seras au mien ?
LA COMTESSE. — Pas une syllabe. Je serai morte.
LE COMTE. — Morte I Morte I C'est ton dada !
Tu es inouïe. Tu tiens toujours à être morte, et à mourir la première.
LA COMTESSE. — Je sais bien que c'est ce qui arrivera I
LE COMTE. — C'est ce qui te trompe. Ça te ferait trop plaisir. Tu ne sais rien du tout. Et puis, comme c'est agréable et poli pour moi,
cette façon de t'en aller avant ton mari, de le planter là. « Va donc, dépêtre-toi comme tu pourras, moi je me trotte au ciel. Adio...
Adio I )»
LA COMTESSE. — Je n'irai pas au ciel.
LE COMTE. — Bien entendu. Tu rôtiras. Tu es un monstre.
LA COMTESSE . — Je ne suis pas un monstre, mais je suis imparfaite.
LE COMTE. — Qui est-ce qui est parfaite, veux-tu me le dire ? Est-ce moi ?
LA COMTESSE. — Nou, Certainement.
LE COMTE. — Je ne suis pas parfait, moi?
Eh bien, tu es encore gentille I
LA COMTESSE. — Dame... tu me demandes...
LE COMTE. — Enfin, laissons ça. Tu vivras jusqu'à cent quatorze ans, tu entends? Et je te défends bien de filer la première, à l'anglaise I J'ai besoin de toi. Tu m'es utile.
LA COMTESSE. — Oh ! à quoi ?
LECOMTE. — Tu me plies ma serviette.
LA COMTESSE. — S'il n'y a que pour ça que tu tiens à me garder...
LE COMTE. — Pas pour autre chose! Viens embrasser ce vieux beau. (EUe se lève et va à lui. Il remh^asse.) Ma mignonne, je vais t'adresser des reproches. Tu n'es plus assez coquette?
LA COMTESSE. — Es-tU foU ?
LE COMTE. — Non. Tes cheveux blancs...
tout ça... tu devrais avoir de jolis bonnets? On fait des choses charmantes à présent en dentelles... Je t'en ai assez donné des dentelles, Dieu merci I C'est dans des boîtes, dans des petits cartons. J'aimerais te voir élégante... très chic... Au lieu de ça... tu ne quittes pas tes petites robes noires. Tu as l'air de la receveuse des postes.
LA COMTESSE. — Tu vcux quc je me mette en rose ? En costume de tennis ?
LE COMTE. — Non, mais l'autre jour, quand madame de Crépy-Valune est venue te rendre visite, as-tu remarqué? elle avait une très jolie robe gros vert, vert prune... Je ne sais pas ce que c'était... Enfin, ça avait beaucoup de cachet! Et elle a deux ans de plus que toi... facilement !
LA COMTESSE. — Elle est ridicule.
LE COMTE. — Elle oui. Mais, toi, tu ne le serais pas.
LA COMTESSE. — Tu es bien aimable. Ohl et puis, à quoi bon?... Pour ce qui me reste à
LE COMTE, agacé. — Ah I je vais me fâcher!
Laisse-moi lire, tiens. Où sont les journaux ?
LA COMTESSE. — Je ne les ai pas. Ils doivent être dans ta chambre. Lis-tu le feuilleton de la Gazette de France?... signé : Un ancien zouave pontifical ?
LE COMTE. — Jamais de ma vie. Pourquoi ?
LA COMTESSE. — PaTcc qu'il est un peu osé.
11 y a des peintures...
LE COMTE. — Tu m'étonnes tout à fait.
Maintenant, je sais bien... qu'à cette époque incroyable où nous vivons... tout se relâche! (Il regarde au dehors.) Ta ! ça y est. Voilà la pluie.
LA COMTESSE. — Salomou va être content pour ses fraises.
LE COMTE. — Il n'aura pas besoin d'arroser
dAglin 107
aujourd'hui, le flemmard ! Oh 1 comme jardinier, celui-ci, il est complet I
LA COMTESSE. — C'est un brave homme !
LE COMTE. — Heureusement I Sans ça, il y a longtemps que je l'aurais balancé.
LA COMTESSE. — A propos, tu sais qu'il fait partie de l'orphéon, à présent?
LE COMTE. — Salomon? C'est fou? Il fait partie de la fanfare du bourg ?
LA COMTESSE. — De la « Lyre Gobervilloise », parfaitement.
LE COMTE. — Mais il ne sait pas une note de musique ?
LA COMTESSE. — Pas uue.
LE COMTE. — De quoi joue-t-il?
LA COMTESSE. — De rien?
LE COMTE. — Alors?
LA COMTESSE. — Il porte la bannière.
LE COMTE. — Tu m'en diras tant 1 Oh I mais, pleut-il I pleut-il !
LA COMTESSE. — Ça va peut-être empêcher le curé de venir?
LE COMTE. — Parles-tu sérieusement?
208 LES BEAUX DIUANCHES
LA COMTESSE. — Mais...
LE COMTE. — Notre curé? l'abbé Terreau...
Il n'y a pas de cataracte ni d'ouragan capables de l'empêcher de venir dîner. Je le connais, je l'ai pénétré. C'est un sensuel !
LA COMTESSE. — Lui ! le pauvre homme 1 Peux-tu dire !
LE COMTE. — Mais oui... mais oui... Ah !
Ça n'est pas François P', parbleu I... Mais... enfin je m'entends... la cuisine du château ne lui fait pas peur. Non, mais regarde-moi cette ondée ?
LA COMTESSE. — Ça me rend toute triste.
LE COMTE. — Ça ne te change pas.
LA COMTESSE. — La pluic me rappelle le passé.
LE COMTE. — Moi, je n'ai pas besoin qu'il pleuve pour me le rappeler... et le regretter.
LA COMTESSE. — Moi, le dimanche est un jour où je pense davantage que je suis vieille.
LE COMTE. — Te souviens-tu, petite biquette, que c'est un dimanche que j'ai demandé ta précieuse main à ton oncle et à ta tante?...
LA COMTESSE. — Oui, jo n'avais plus mes parents.*.
LE COMTE. — ...Qu'ils me ront refusée, ta précieuse main... les misérables!
LA COMTESSE. — Oh I Louis I
LE COMTE. — Que toi, tu voulais bien de moi... que tu brûlais... mais eux qu'ils ne brûlaient pas du tout... et alors...
LA COMTESSE. — ...Que le dimanche suivant... Dieu I
LE COMTE. — Je t'ai enlevée, ma vieille bonne. Comme une plume.
LA COMTESSE. — Oui !... J'en ai honte aujourd'hui.
LE COMTE. — Pas moi, nom d'un chien!
LA COMTESSE. — C'cst incroyable...
LE COMTE. — Ça se passait le 15 mai 1855.
LA COMTESSE. — Tu avais des gants mauves.
LE COMTE. — C'est pourtant vrai! Je les ai retirés.
LA COMTESSE. — Tais-toi. Il n'y a pas à dire, nous avons eu notre roman... Si on pouvait écrire l'histoire de notre mariage. . . non I
LE COMTE. — Ça ne serait pas ennuyeux, tu sais ?
LA COMTESSE. — Mais parfois un peu...
sur l'oreille.
LE COMTE. — Comme la machine de l'ancien zouave pontifical? Enfin, peu importe, ça serait à refaire, vois-tu, que je le referais. Et toi?
LA COMTESSE. — ...Je croîs que oui.
LE COMTE. — A la bonne heure. Tiens?
n ne pleut plus. Â parler de ça, nous avons ramené le beau temps.
LE DOMESTIQUE, annonçant. — Madame la comtesse, c'est M. le curé.
LE COMTE, à sa femme. — Qu'est-ce que je disais? Et il arrive en avance, encore I Sensuel ! Sensuel I
LE CURÉ. — Madame la comtesse... Monsieur le comte.
LE COMTE. — Bonjour, mon curé.
LA COMTESSE. — Mais vous dégouttez!
LE CURÉ. — Un peu... Oui... J'ai négligé de prendre mon parapluie.,. Aussi ai-je subi,
madame la comtesse, les justes conséquences de ma distraction. Toute l'aterse à partir du carrefour des Trois-Couteaux...
LE COMTE. — Allez vous séchep à la cuisine, mon curé... tout de suite !
LE CURÉ. — Merci, monsieur le comte, ce ne sera rien. Et puis, comme me le dit notre précédent évêque, monseigneur Soufflet, un jour que Sa Grandeur, au cours d'une tournée diocésaine, avait reçu assez fortement l'eau du ciel : « Cela trempe, mon cher fils. » Il faisait un calembour. Nous en rîmes longtemps au séminaire.
LE COMTE. — Je comprends ça. Mon curé, vous tombez chez des gens abattus.
LE CURÉ. — Abattus I Pour quelle raison?
LE COMTE. — Cette coquine de vieillesse que nous ne pouvons pas arriver à digérer, ma femme et moi. Surtout ma femme.
LE CURÉ. — Oh! se peut-il que vous, madame la comtesse, qui avez l'esprit de renoncement...
LA COMTESSE. — Il scpcut, mou pauvrcabbé.
2lt LB8 BEAUX DIMANCHES
LE COMTE. — Et alors, nous nous révoltons.
Vous avez devant vous des Satan, des Lucifer!
LE CURÉ. — Non? Vous ne parlez point pour de bon? Vous vous faites un jeu?...
LE COMTE. — Pas le moins du monde. Il y a des jours, spécialement le dimanche, où nous souffrons comme quatre et où notre âme ne sait plus où se fourrer. Ma pauvre femme, ça se traduit chez elle par des soucis funèbres. Elle ne pense qu'à sa mort.
LE CURÉ. — Sainte pensée I Le souhait d'une bonne mort...
LE COMTE. — Taisoz-vous, mon curé. Il n'y a pas de bonne mort, il n'y a que la mort, toute crue, et c'est une laide chose...
LE CURÉ. — Que dites- vous là, mon cher comte? En auriez-vous peur?
LE COMTE. — Carrément, l'abbé. Une peur bleue.
LE CURÉ. — Et comment pouvez-vous en avoir peur, puisque vous ne la connaissez pas? Pour la craindre, il faudrait en être revenu.
LE COMTE. — Vous êtes amusant, mon carél Eh bien, je vous disais, ma femme, c'est donc ça... l'idée du trépas.
LE CURÉ. — Sainte idée!
LE COMTE. — Non. Moi, c'est une autre paire démanches. C'est le regret de ma jeunesse...
avec tous ses accessoires. Quand je me remémore que j'ai enlevé la comtesse, ici présente... LE CURÉ. — Sainte Vierge! C'est donc vrai?
Le bruit m'en était parvenu...
LE COMTE, — Tout cc qu'il y a de plus vrai.
LA COMTESSE. — Mais nous nous sommes mariés huit jours après.
LE CURÉ. — Comme c'était tard I LE COMTE. — Oui, nous avions perdu du temps en route... Quand je me rappelle que j'ai eu un conseil judiciaire, que j'ai joué, noce, que je me suis battu onze fois.
LE CURÉ. — A la guerre?
LE COMTE. — En duel, mon curé.
LE CURÉ. — Ah ! sur ce point, l'Église...
LE COMTE. — Oui, je sais... je la connais...
214 LBS BEAUX DIMANCHES
Quand je pense donc que j'ai fait tant de choses I
LE CURÉ. — De vilaines choses.
LE COMTE. — Et parbleu, oui. Mais qui en valaient la peine tout de même, et puis que je me retrouve ici, à Goberville, au château de mes pères, dans un fauteuil de vieux monsieur, en face de vous pour tout visage de jolie femme, eh bien, que voulez-vous, mon curé, ça m'est très dur, je ne vous le cache pas.
LE CURÉ. — Oui I hélas 1 Que pense madame la comtesse de ces vains propos?
LA COMTESSE. — Je ne les approuve pas.
LE CURÉ. — A la bonne heure. Deo grattas,
LA COMTESSE. — Mais je les comprends ! Et puis, malgré toutes ses calembredaines, il a été un mari parfait; il m'est toujours revenu.
LE COMTE, au curé, — Ahl ah I Vous l'entendez, mon curé? Enfin, vous venez dîner avec nous ? C'est très gentil.
LE CURÉ. — J'ai grand plaisir à rompre ici le pain de l'amitié.
DBGLIN 215
LB COMTE. — Mais oui, mon curé, et vous le rompez joliment I
UN VALET DE CHAMBRE, entrant. — Monsieur le curé... '
LE CURÉ. — Qu'y a-t-il?
LE VALET DE CHAMBRE. — On viCUt VOUS
quérir de la ferme des Berteaux.
LE COMTE. — Ah! ahl
LE VALET DE CHAMBRE. — Pour la mère à maître David.
LE CURÉ. — Serait-elle en état alarmant?
LE VALET DE CHAMBRE. — Le garçon de charrue est là qui dit qu'elle est près de passer, qu'elle veut la suprême onction.
LE CURÉ. — Dites que j'y vais.
LE COMTE. — Sans dîner?
LE CURÉ. — Dieu me l'avait donné. Dieu me le reprend.
LE COMTE. — Que son saint nom soit bénil Mais c'est à une lieue, la ferme des Berteaux?
LA COMTESSE. — Et il ne va pas tarder à faire nuit.
LB CURÉ. — Bien le bonsoir, monsieur le le comte.
LE COMTE. — Je vais dire qu'on attelle.
LE CURÉ. — Inutile. Je connais les chemins.
LE COMTE. — Mais cependant... vous seriez rendu plus vite.
LE CURÉ. — Guère. Et puis, Notre-Seigneur ne veut point pénétrer chez l'humble en riche équipage.
LE COMTE. — Et si la bonne femme part avant que vous arriviez? Ah 1
LE CURÉ. — Cela est impossible; j'aurai le bon Dieu sur moi ! Seulement, si on le pernaet, j'oserai demander à l'office un parapluie.
LA COMTESSE. — On va VOUS en donner un.
LE COMTE. — A dimanche prochain, alors?
LE CURÉ, qui s'en va. — Oui... Peut-être.
Voilà quinze ans que je la connais, cette mère David ! C'était une vaillante ménagère...
BARON DE SAVOLLES, cinquante-sept ans.
BARONNE DÉ SAVOLLES, quarantc-huit ans.
JEANNE DE SAVOLLES, dix-sept ans.
RENÉ DE SAVOLLES, vingt-deux anS.
En mai. Vers les midi un quart. On vient de finir de déjeuner. Le baron parcourt les journaux. La porte du salon où il se trouve est grande ouverte et donne sur la chambre de la baronne qu'oih entend aller et venir et parler avec sa fille.
LE BARON « '— Allons I alloDsl Ne bavarde;^
pas tant que ça. Vous allez vous mettre en retard pour la messe.
LA BARONNE, de stt chambre. — N'ayez pas peur, mon ami.
JEANNE, de la chambre de sa mèrCj également.
— A quelle messe va-t-on ?
LE BARON. — Midi et demi.
JEANNE. — Oh I pas mèche !
LA BARONNE. — C'est impossible 1
LE BARON. — Ne me dites pas çal Vous avez encore sept minutes. Saint-Philippe est à deux pas.
LA BARONNE. — Je VOUS répète que c'est impossible. Je suis à moitié nue.
JEANNE. — Mais oui, maman, nous irons à celle de une heure. Elle est aussi bonne que l'autre.
LH BARON. — Comme vous voudrez. Maïs si vous n'êtes pas prêtes pour une heure...
LA BARONNE. — Nous serons prêles.
LE BARON. — ...Et que vous manquiez la messe comme ça vous est arrivé, il y a quinze jours, vous me contrarierez beaucoup 1
JEANNE. — Puisqu'on te dit qu'on ne la ratera pas ! Mais en as-tu une tête 1
LK BARON. — Je tiens énormément à la messe.
JEANNE. — Moi aussi. J'ai le cotillon de jeudi à promettre, en sortant, à M. de Coutanœs.
LA BARONNE, à sa fille, — Où Célestiue a-t-elle fourré mon jupon mauve? Sonne-la.
LE BARON. — Moi, je vois la messe à un point de vue... comment dirai-je?...
JEANNE. — Ne le dis pas. Tu nous mels en retard.
LE BARON, qui parle tout en parcourant son journal. — Un point de vue, je dirai...
social... Quand on est d'une certaine classe... Ainsi... Dieu merci, je ne suis pas un saint, je ne me fais pas meilleur que je... Tiens 1... on donne Amphitryon mardi à l'abonnement?
A la bonne heure 1... Eh bien... ah oui, je disais... la messe... Eh bien, sans être un rigoriste... jamais je ne manque d'aller à la messe le dimanche... Et à ma paroisse I Je me le
dois... à ma situation... à mon nom... baron de SavoUes... Comprenez comment je le dis?.., mais l'église, pour nous autres, c'est encore le dernier refuge... du bon ton, le dernier salon...
JEANNE. — Où Ton cause !
LE BARON. — Jeanne, je n'aime pas ce manque de respect sur de pareils sujets, tu m'entends ?
JEANNE, — Oui, mon doux père.
LE BARON. -TT Je ne suis pas \xt\ ii^bécile; je pie connais. J'affirme qu'aller à la messe, régulièrement, ponctuellement, c'est une force, une grande force. On vous y voit. Eh bien!
est-ce fini, ce harnachenaent?
JEANNE. — Ça se tirel Case tire!
LE BARON. — Vous savcz qu'il est une heure moins le quart ?
LA BARONNE. — Nous avous tout le temps.
Et puis, j'ai horreur d'arriver avant le spect..., avant que ça soit commencé.
JEANNE. — D'ailleurs, tu sais, petit père...
jusqu'à l'évangile, la messe, ça iie compte
pas... c'est pour les petits bancs. Pourvu qu'on arrive juste à l'évangile, on est en règle. (Elle entre.) Là. Me voilà ficelée.
LE BARON, admiratif. — Pristichel
JEANNE. — Suis-je réussie? Obtenue?
D'attaque?
LE BARON. — Tu n'cs pas mal.
JEANNE. — Fier de ta fille, alors? Bien coiffée? Bien juponnée?... Nous ne passerons pas inaperçus à l'entrée?... Et nous produirons une vive sensation à la sortie ? Hé ?
LE BARON. — Je 1^ craiqs.
JEANNE. — Embrasse. T'es en or.
LE BAi^QN, — Mais que fait ta mère?
JEANNE. — Elle se combine. Elle est plus coquette que moi, tu sais?
LE BARON. — Et ton frère?
JEANNE. — Oh! lui, il doit être à l'écurie.
LE BARON. — ,1e compte bien qu'il va venir avec nous ?
JEANNE. — Le voilà. (René entre.)
RENÉ. — Bonjour. Eh ben? Qu'est-ce qu'on fabrique ?
LE BARON. — Mais... on va à la messe, mon enfant.
RENÉ. — Ahl C'est là qu'on se rue?
LE BARON, — Sans doute.
RENÉ. — A Philippe?
LE BARON. — Mais oui... à Saint-Philippe...
Pourquoi cette figure? Tu sais que je tiens essentiellement à la messe.
RENÉ. — Oui... Ça ne te ferait rien, dismoi, si j'allais à Honoré... au lieu de Philippe?
LE BARON. — Hein? quoi?
RENÉ. — Honoré... Honoré d'Eylau...
LE BARON. — Ah ! Saint-Honoré d'Eylau.
Perds donc cette façon d'argot... que tu as prise.
RENÉ. — C'est notre petit patois. Alors, ça colle?
LE BARON. — Non. Ça uc colle pas. Je préfère que tu ailles à ta paroisse.
RENÉ. — Parce que... voilà... Gaspard vient d'atteler... Je prends le phaéton. Et alors, comme je bondis à Auteuil et qu'Honoré se trouve sur mon chemin... je m'y aurais déposé dix minutes... Comprends-tu, le temps de
recueillir ua bout de vobiscum^ et puis je m'aurais pas mis en retard pour les dadas t...
LE BARON. — Tra, la, lai Tu ne t'arrêterais pas le moins du monde à Saint-Honoré. Non.
Tu peux très bien venir avec nous et aller après à Auteuil.
RENÉ. — C'est ta sainte volonté?
LE BARON. — Oui, mou eufaut.
RENÉ. — Ainsi soit-il. Mais t'es pas chic.
Seulement, dame, en ce cas, qu'on s'excite, qu'on se galvanise. Qu'est-ce qu'on attend? Que Jeanne soit mariée ?
JEANNE. — Je le serai avant toi, va I
RENÉ. — J'y compte.
JEANNE. — Et puis, qu'est-ce que tu as à me regarder, en claquant de la langue ?
RENÉ. — Je pense que tu vas donner des distractions aux voisins.
JEANNE. — Tant mieux pour eux. Ah 1 mon livre que j'oubliais I Mes petites Heures en maroquin ! (Elle prend sur un meuble un vieux livre richement lelié. A son frère.) Tu n'en prends
pas, toi ?
226 l^S BKAUX DIMANCHES
BENÉ. — Sûr. Et toi, je me demande pourquoi tu t'embarrasses ^e ce bouquin ? Tu ne l'ouvriras même pas.
JEANNE. — Je le prends pour la reliure, qui est épatante, aux armes de la Dubarry, avec la devise : Boute en avant !
RENÉ. — Eh ben, boutons I Nous sommes là qu'on s'enracine 1 C'est idiot.
LE BARON. — On guette ta mère. Mais qu'est-ce qu'elle fait? Va donc voir, Jeanne.
RENÉ. — Elle prend un bain. C'est pas possible I
LA BABONNE. — Me voilà, mou Dieu ! Vous ne direz pas que j'ai été longue? Vous m'avez bousculée. Je suis malade.
LE BABON, qui la regarde. — Je n'aime guère ce chapeau.
LA BABONNE. — L'autre jour, lu Tas trouvé ravissant.
LE BABON. — Pag pour l'église. C'est un chapeau profane.
LA BARONNE. — Je mets ce que j'ai de mieux, pour honorer le Seigneur:
RENÉ, -rr Mais oui, maman, tu es une s;iinte. Ah çà 1 démarre-t-on ?
LE BARON. — Une heure qui sonne. Nous arriverons en retard 1
JEANNE. — Pleure pas.
RENÉ. — Nous débûcherons pour Vévangile.
LA BARONNE, à son mari. — Où vaa-lu, en sortant de Téglise ?
LE BARON. — Voir Texpositiou de la galerie Pultokofif à la salle Petit.
LA BARONNE. — Ça ne m'amuse pas. J'irai faire des visites avec Jeanne. (A son mari.) As fu pensé comment tu placeras, demain soir, ton monde à table? Où mettras-tu la duchesse?
Et la marquise de Lalanproie ? Et la vieille baronne de Bombe ?
LE BARON. — J'hésite... Je vais y songer pendant la messe. Partons, mes enfants I Par* tons 1
Le baron et la baronne sortent les premiers.
RENÉ. — Minute. (Il regarde le revers de sa redingote.) J'ai ma boutonnière? Oui.
JEANNE; — Bleue et blanche.
RENÉ. — Aux couleurs do Técurie Garonnette... Gants... ma canne... lorgnette...
JEANNE. — Tu l'emportes à l'église?
RENÉ. — Mais oui. Ficherai dans le fond de mon chapeau... ou bien en bandoulière au prie- Dieu. Là. (Dernier regard à la glace.) Très mimi I Et maintenant...
JEANNE. — Hopl famille chrétienne I
ij^^^m)
LE VIEUX, soixante-quinze ans.
LECTGLiSTEy trente ans.
En Anjouj plein éiéy trois heures de Vaprèsmidi. Le cycliste s'est arrêté devant une belle ferme... Il est entré en tenant sa machine à la main, a traversé la cour déserte, où seul un veau s^est mis à mugir ; puis il s^est approché du principal bâtiment, a poussé une porte, et là, dans une grande pièce, il a vu un vieillard assis près de la cheminée, immùbik et êeuh
232 LBS BEAUX DIIIANCBES
LE CYCLISTE. — Pardon de vous déranger, monsieur. Mais est-ce que je pourrais me reposer un peu et me rafraîchir?
LE VIEILLARD. — Ça n'cst point ici un débit de boissons.
LE CYCLISTE. — Excuscz-moi.
(Fausse sortie.)
LE VIEILLARD. — Rcstcz. Je ne disais pas ça par offense. Asseyez-vous. Je vous offrirai à boire de bonne volonté.
LE CYCLISTE. — Je ne veux pas...
LE VIEILLARD. — Mais moi je veux. Vous êtes chez moi et je suis le maître pour l'instant, puisque je suis tout seul. Qu*est-ce que vous désirez boire? J'ai du bon lait.
LE CYCLISTE. — Donuez-moi du lait, fie vieillard se lève, prépare une tasse^ va chercher le laitj le verse. Puis il se rassoit. Le cycliste se délecte). Fameux ! Et c'est à vous, cette ferme ?
LE VIEILLARD. — A moi et à mes enfants.
Mais elle ne nous appartient pas.
LE CYCLISTE. — Comment ça?
LE VIEILLARD. ~ G'est bien à nous pour
être les fermiers, mais ce n'est pas notre bien. C'est à M. le marquis de Frossay.
LE CYCLISTE. — Un bon patron?
LE VIEILLARD. — Ni bon ni mauvais. On ne sait point. C'est un jeune qui n'est jamais venu. Reste à Paris,
LE CYCLISTE. — Combien avez-vous d'enfants?
LE VIEILLARD. — Trois grands fils, David, Désiré, Lucas.
LE CYCLISTE. — Bravo. Alors, vous êtes content ?
LE VIEILLARD. — Dame non.
LE CYCLISTE. — Avcc uue si belle ferme?
LE VIEILLARD. — L'était bcu plus belle, dans le temps du temps. Aujourd'hui, c'est plus ça, la ferme. Et tout, d'ailleurs. C'est fini de vivre. Aut'fois, on était... réglementaire, comprenez ? Maintenant, on n'est plus.
LE CYCLISTE. — J'entcuds, Vous n'êtes pas pour le progrès?... les temps modernes?...
LE VIEILLARD. — Ah! Dicu uou I Tout ça, c'est du malheur.
LE CYCLISTE. — Vos fils sont mariés?
LE VIEILLARD. — Deux. Et mes brps ne me donnent pas joie,
LE CYCLISTE • — Ils prendront la ferme après vous?
LE VIEILLARD. — Ah! ben, oui! Ça les dégoûte, qu'ils disent. Ils crachent sur la terre.
LE CYCLISTE . — Mais qu'est-ce qu'ils veulent faire?
LE VIEILLARD. — Dcs mcssieurs, pas des paysans. Ils rougissent des bestiaux. Ça vous a pris le goût du plaisir à la caserne en faisant son temps, et ça veut après garder sa moustache... au lieu de se raser, comme moi, comme un vrai de la terre... Mon s^îné David n'a qu'une envie, c'est d'être facteur, porter des papiers dans une boite. Ah I là là I et l'autre. Désiré, de devenir employé de chemin de fer... Je vous demande un peu... ç'est-ildu propre?
LE CYCLISTE. — C'est pcut-être pour gagner davantage ?
LE VIEILLARD. — N'y a bien assez ici de
quoi glaner. Ahl de mon temps, monsieur...
Mais à quoi bon? Tout ça ne vous ^n^euve point...
LE CYCLISTE. — Vous VOUS trompez. Allez donci ça m'intéresse beaucoup.
LE YiEiLi^ARD. —Eh beu, monsieur, de nnon temps, c*était tout l'opposé de nos jours. iVh dame, oui. Du haut en bas. Oq était... réglementaire, comprenez? Qn avait d^ meyb|çs travaillés par de bons ouvriers d\i pays, ^veç 4u bois fameux. Moi que je vQua parje, j'ai encore ma clîarobre telle que je l'ai héritée de mon père, oui, monsie^^l qui l'avait reçue du sien, le lit à colonnes, la table et la huche, tout ça solide pour l'éternité. A présent, ils n'en veulent plus. Leur faut un buffet, une table ronde avec des allonges I et une lampe qui pend du plafond comme chez les bourgeois I Mon aîné me fait des raisons et pourquoi? Vous ne devineriez pas? Pour avoir un salon, des chaises en acajou. C'est la folie de la dépense, monsieur.
LE CYCLISTE. — fls out douc de l'argent?
236 LES BEAUX DIMAKCUES
LE VIEILLARD. — Oui et îion. C'est-à-dire qu'ils en ont des fois. Par des mauvais moyens.
LE CYCLISTE. — Comment ça?
LE VIEILLARD. — Savez-vous OÙ lis sont, aujourd'hui dimanche, mes trois fils et mes deux brus? Eh bien, ils sont aux courses. Y a des batailles de chevaux à la ville. Ils y vont tous les ans. Et puis en dehors, ils jouent aussi à celles de Paris. Ils ont des correspondances... Ahl quel bon Dieu de malheur I Et s'il n'y avait que ça... mais tout a changé, tout, je vous dis, que ça en est comme diabolique I Du vivant de mon grand-père et même de mon père, on faisait soi-même son pain ; aujourd'hui, on aime mieux acheter un sale pain, mal cuit, où y a de tout, excepté de la farine, et qui n'a pas le poids. La viande aussi.
Jadis, on ne savait point ce que c'était que d'aller à la boucherie. On engraissait un porc, on fumait les jambons. Avec des poulets et des canards, le lait et les œufs, ah ! on vivait comme Mathusalem I Aujourd'hui, ces messieurs de la campagne veulent de la viande
fine. Mon atné, David, se croirait un manant s'il avalait une bouchée de cochon ;lui faut du bœuf I Et mes brus se font parer des côtelettes d'agneau. Et puis, le café, les liqueurs, les absinthes, les amers, toutes les saletés qui empoisonnent le monde I Môme chose pour Thabillement et le linge. Autrefois, on faisait son linge et même ses vêtements à la maison ; les femmes filaient l'hiver, y avait des petits tisserands qui connaissaient bien joliment leur affaire... Cette culotte que j'ai, là, tenez, sauf respect, elle en vient, monsieur... C'est du bon, allez I... Au lieu deçà... maintenant, on va quérir dans des grands magasins, des habits tout faits qui ne durent pas plus qu'une toile d'araignée. Ah ! ah I je ne vous chagrine point?
LE CYCLISTE. — Mais non. Tout ce que vous me dites me paraît vrai.
LE VIEILLARD. — A la bounc hcurc alors, si vous pensez comme moi ! Vous avez Tair bien capable, d'ailleurs. Ah I je ne m'arrêterais pas si je voulais énumérer tout le mal... C'est comme la moisson. Tenez!...
S38 LI8 BEAUX BIMAMGHBS
LE CYCLISTE. — Vous avez de beau blé dans le pays. J*ai vu ça.
LE YiEiLLARD. — Pardi, sans doute il n'est pas vilain. Mais on le gâche, on le perd. Ylà qu'y a des batteuses à présent! Des machines de sauvages I Ahl quand je pense, moi, que je me rappelle dans ma petite enfance, on coupait le blé à la faucille, monsieur... à petites poignées...
LE CYCLISTE. — Comment, la faux...
LE VIEILLARD. — Ehl La faûx, monsieur, ça n'est que pernicieux I... c'est le progrès moderne 1 Savez-vous d'où ça vient la faux, monsieur? Ça vient de ceux qui voulaient frauder en faisant la moisson. Ils allaient plus vile, ils avaient fini plus tôt et ils touchaient la même paye. Mais le blé coupé à la faut ou celui tranché à la faucille, ça ne se ressemble pas plus que Noël et la Saint- Jean. Vous n'allez pas me croire peut-être ben, monsieur? Mais du pain qu'a été fait avec du blé coupé à la faucille... ça se sent rien qu'au goût.<. stik* la langue.
LE CYCLISTE, incréduk. — Oh!
LE VIEILLARD. — Oui, monsicur I . . . Mon père le disait. Et s'y connaissait. (Il fait le signe de la croix.) Que le bon Dieu l'y soit propice. Ahl on est bien tourmenté de vivre, allez, monsieur, quand on n*est plus jeune et qu'on a mes âges. On est comme une curiosité de la foire pour ses enfants, et je ne comprends rien non plus à ce qui leur agrée. Plus les mêmes goûts, les mêmes plaisirs, les mêmes croyances. Plus rien de pareil. Les paysans de ce temps-ci c'est tout citadins. Vont à la grande Exposition, quand y en a. Moi, celle de 89, j'ai jamais voulu y mettre les pieds. Ça ne me regarde point, c'est pas pour moi. Vous Tavez vue, vous?
LE CYCLISTE. — Un pcu, oui.
LE VIEILLARD, fuirquois. — M'ont dit qu'y avait là une tour. C'est-il ben vrai ?
LE CYCLISTE. — Oui, OUi.
LE VIEILLARD. — C'cst possible. Moi je ne quitte pas ma terre. J'ai soixante-seize à Saint- Thomas. Jamais je ne l'ai quittée depuis que
Î40 LIS BBAUX DIMANCHES
j'y sois né. Toujours je reste ici; mais c'est le dimanche que je suis le plus aise, parce que n'y a personne. Je vais le matin à l'église. Et tenez, monsieur, le boui^ a huit cents âmes.
Nous sommes trois hommes seulement qu'on voit à la messe. Tous païens, à présent, et révolutionnaires. Les gars ne respectent plus leurs parents; les filles font la faute aussitôt qu'elles ont à peine l'âge, et jusqu'à not' curé qui va-t-à cyclettel C'est peut-être ben la fin du monde?
LE CYCLISTE. — Mais non. Ça n'est que le commencement.
LK VIEILLARD. — Tant pis donc. Je verrai point la suite.
LE CYCLISTE. — Et qu'cst-ce que je vous dois?
LE VIEILLARD. — Rien que le plaisir.
LE CYCLISTE. — Mcrci. Donnez-moi la main.
Vous êtes un brave homme. Par où faut-il que j'aille pour gagner Ouzicourt?
LE VIEILLARD. — Tout droit... par là...
Réglementaire.
MADAME DOUBLEAU, oinquanle ans.
NOÉMiE DOUBLEAU, vingl Qm.
RENÉE DOUBLEAU, vingt-Siiœ ans.
La chambre à coucher de madame Doubleau.
Les deux filles sont assises. Madame Douhleau tripote dans ses iiroirs de cmnmode. Il fait gris. Journée d automne,
NOÉMIE. — Où est papa?
MADAME DOUBLEAU. — Au Cercle.
RENÉE, — Quapd rentrera-t-il ?
MADAME DOUBLEAU. — Oh t pas avant d'avoir fait sa partie. Et ces messieurs n'arrivent aux Chasseurs que très tard, vers les cinq heures. Renée, tu n'as pas vu mon petit fichu de laine ?
RENÉE. — Lequel?
MADAME DOUBLEAU. — Beige, que ton père m'a rapporté des Pyrénées. Je ne peux pas mettre la main dessus. (Aux enfants.) Aidezmoi, voyons? Vous èles là comme deux mortes.
NOÉMiE. — Mais non, maman.
RENÉE. — On pense.
MADAME DOUBLEAU. — A qUOi ?
RENÉE. — A rien. On pense que c'est dimanche.
MADAME DOUBLEAU. — SaUS doUtC, mCS
petites filles, c'est dimanche. Avez- vous remarqué, ce matin, à Saint-Porcheron ?
NOÉMIE. — Non. Quoi?
MADAME DOUBLEAU. — L'abbé Leturc...
NOÉMIE . — Eh bien ?
MADAME DOUBLEAU. — VoUS u'aVCZ paS...
PR0V1NC£ 245
Il avait ma chasuble, avec des œillets mignardise...
RENÉE. — Ahl
MADAME DOUBLEAu. — Mais oul... Celle que je lui ai brodée Tan passé pour sa nomination de chanoine. Vous ne voyez donc rien à l'église ? Qu'est-ce que vous y faites ?
NoÉMiE. — Nous prions, maman.
MADAME DOUBLEAU. — SaUS doUtC. Moi
aussi. Ça n'empêche pas d'observer. Il engraisse, l'abbé.
RENÉE. — Je ne trouve pas.
MADAME DOUBLEAU. — Je te demande pardon. Il engraisse beaucoup. Il est presque aussi gros que ta tante Valérie. Ça lui va bien d'ailleurs. Avant, il avait l'air d'un fifre. Maintenant, pour sa santé, je ne sais pas jusqu'à quel point... Enfin, c'est son affaire. (Elle met la main au fond d'un tiroir sur le fichu.) Ah I le voilà 1 II n'y a rien de plus commode que ces petits lainages-là I C'est léger, léger. Et ça lient chaud comme une caille. Oh ! il y a déjà longtemps que je Tai. Votre père me l'a
246 LES BEAUX piMANCHES
rapporté en sept.., huit... en quatre-vingldouze, n est comme neuf. Là. Eh bien, qu'est-ce que vous faites de votre diipanche, vous, mes enfants?
MOÉMiE. — Ce que tu voudras, maman.
RENÉE. — Ce que tu voudras, petite mère.
MÀDAMB DOUBLEÀU. — Avez-vous UHC idée?
RENÉE. — Non, maman.
NOÉMiE, — Et toi? En as-tu une pour nous?
MADAME DOUBLEAU. — Oh ! CC qUe VOUS
voudrez, mes petites filles. Il y a une chose pourtant qui serait très bien ? Ce serait d'aller voir notre oncle Arsène,
RENÉE. — On y a été dimanche dernier.
MADAME DOUBLEAU. — Ça ne fait rien.
Votre tante a son lumbago. Ce sera une gentille attention. Faites donc ça. Justement aujourd'hui, vous rencontrerez votre cousin I^éon, Il a congé.
NOÉMIE. — Léon ne nous aime plus depuis qu'il est au lycée.
MADAME DOUBLEAU. — DcS bètisCS 1 AUCZ
voir votre oncle. Vous le trouverez sûrement.
PROVINCB 247
Il ne sort jamaia, Ne prenez pas par la rue de l'Hospice, Op dit qu'il y a des typhoïdes. Vous lui rappellerez qu'il dîne mardi, qu'il y aura du rôti de porc et des douillons. Dès qu'Annetle sera revenue des vêpres, je vais lui dire qu'elle vous accompagne.
RENÉE. — Ça nous ennuie bien, maman,
NOÉMiE. — Dame, oui 1
MADAME DOUBLEAU. — Mcs cufants, je ne vous comprends pas. C'est votre oncle. Il vous aime beaucoup, toutes les deux. Il vous a donné pour vos chambres, au premier de Tan, deux ravissantes garnitures de toilette.
NOÉMIE. — Je sais bien que, moi, j'aurais préféré autre chose.
MADAME DOUBLEAU. — Ce sôut dcs étreuues utiles. Il a très bien fait. Et tante Valérie aussi est bonne. Elle a son lumb... Enfin, ça ne vous va pas, n'en parlons plus. Il vaut mieux ne pas faire les choses que de les faire de mauvaise grâce. Vous irez dimanche prochain^ voilà tout.
koémib: r— Tu es gentille:
RENÉE. — Tu n'es pas fâchée?
MADAME DOUBLEAu. — Mois non. Seulement je vjeux que vous soyez pleines de déférence pour votre oncle et votre tante parce que...
RENÉE. — Mais oui, maman*
NOÉMiE. — Mais oui.
MADAME DOUBLEAU. — Alors, que faitesvous?
NOÉMIE, avec explosion. — Si on allait voir madame de la Beuvrière?
MADAME DOUBLEAU. — A Court-Lépinay ?
RENÉE. — Oui. Ohl oui. Elle est si gaiel
MADAME DOUBLEAU. — Mais c'cst à deux lieues I
NOÉMIE. — On passerait chez Godiveau, on lui commanderait pour trois heures la calèche verle.
RENÉE. — ...On dirait qu'il mette des grelots aux chevaux. Ça serait amusant !
MADAME DOUBLEAU, sérieuse. — Mais, ètesvous sûres de trouver madame de Beuvrière?
RENÉE. — Oui. Oh I aujourd'hui elle y sera.
MADAME DOUBLEAu, glocie. — Tu n'en sais rien. Et puis Godiveau prend quinze francs pour la calèche. Ça n'est guère raisonnable.
Et, j'admets encore que vous la trouviez, qu'est-ce que vous ferez chez madame de la Beuvrière ?
RENÉE. — Oh I on ne s'ennuie pas avec elle.
Elle vous raconte des histoires... du temps de sa jeunesse... Elle est drôle... Elle a des mots...
MADAME DOUBLE AU. — Oui. Elle cst même parfois un peu légère dans son langage. Elle est très vieille aujourd'hui... C'est une relation de votre père. D'ailleurs, ses cheveux blancs couvrent tout... Mais enfin, cette bonne madame de la Beuvrière... il ne faudrait pas trop creuser... (D'un air réservé.) On raconte... (Se ramant.) Mais non, vous êtes encore trop jeunes...
NOÉMiE. — Ohl non, maman. Dis.
RENÉE. — Dis ce qu'on raconte.
MADAME DOUBLEAU, indulgente. — Eh bieni on raconte qu'elle a travaillé dans le temps le piano au Conservatoire, à Paris... là!
I«(0£M1£. Ahl
MADAME DOUBLEAU. -r- Et qu'elle aurait une fois joué devant l'Empereur... à un concert. Et alors dame... les compliments... dans le monde artiste...
RENÉE. — Ohl
MADAME DOUBLEAU. — Tout ça sc passait bien avant son mariage ^veç M. de la Beuvrière. Ça n'est pas bien grave, évidemment.
Cependant, j'aime mieux que vous n'y alliez pas toutes seules... comprenez-vous?... dans l'intérêt de votre mariage...
NOÉMi^, avec un soupir. — Oh moi! mon mariage! Me voilà dans ma vingt-septième année I
MADAME DOUBLEAU. — Raisou de plus pour redoubler de prudence. Et puis, tu te marieras assez tôt, va, ne t'inquiète pas. Monseigneur s'occupe de toi.
NOÉMiE. — Il y a déjà trois ans qu'il s'en occupe.
MADAME DOUBLEAU. — Ça prouve qu'il s'en occupe sérieusement.
PRO¥INGE 251
NOÉMiE. — Il ne m'a jamais trouvé qu'un homme de quarante-deux ans, un M. Voulon, qui était chauve.
MADAME DOUBLEAu. — Il avait quiuze mille livres de rente, avec les meilleures références. Et des dents magnifiques. Il avait d'abord songé à se faire prêtre.
NOÉMIE. — Justement, je ne veux pas pour mari d'un homme qui a eu l'idée de se faire prêtre. Ça me rendrait toute drôle quand il me donnerait le bras.
RENÉE. — Je pense comme toi. Je ne pourrais pas le regarder sans pouffer.
MADAME DOUBLEAU. — Laissous ça. L'affaire a manqué, n'en parlons plus. Prenez-vous l'air aujourd'hui ? Ne le prenez-vous pas ?
NOÉMIE. — Je ne sais guère.
RENÉE. — Faut-il?
MADAME DOUBLEAU. — HâtOZ-VOUS, mCS
enfanta. Vous ne manquez pas de distractions, Dieu merci 1 Vous pouvez aller à la musique.
RENÉE. — C'est déjà commencé.
MADAME DOUBLEAU. — A peine. Vous arri-
t52 LES beaux'dimanches
verez encore à temps pour attraper un ou deux galops.
RENÉE. — Si on allait promener jusqu'à l'octroi? et puis s'asseoir... à regarder les gens qui ont des choses à déclarer?
NOÉMiE, mélancolique. — Ou bien, tout bonnement, descendre la rue de la République jusqu'à la Loire.
RENÉE, résignée. — Oui, si quelquefois ily avait des pêcheurs à la ligne ? Après, on reviendrait.
NOÉMIE. — Par l'autre trottoir.
RENÉE. — En chemin, on s'arrêterait goûter chez Leloup.
MADAME DOUBLEAU, ravie. — Mais oui. Ça serait parfait.
NOÉMIE. — Je ne vois guère que ça qui nous sorte un peu de l'ordinaire I
MADAME DOUBLEAU, avec éUin. — Que je suis bête 1 Mais non... U y a autre chose à quoi je ne pensais plus et qui va vous ravir I...
RENÉE. — Quoi ?
MADAME DOUBLEAU. -— Yoilà. G'est au musée...
FROVINCB 253
NOÉMIE. — Oh I
RENÉE. — Nous le savons par cœur I
MADAME DOUBLEAu. — Attendez donc. Vous ne savez rien du tout. Il y a une nouvelle salle... Ah ! Ah I
NOÉMiE. — Une nouvelle...
MADAME DOUBLEAU. — Depuis hier... avec des objets nouveaux... des plus curieux...
RENÉE. — Qu'est-ce que c'est ?
MADAME DOUBLEAU. — DcS silcX I... Une
centaine de silex I qui ont été trouvés à Saint- Étienne -en-Pont, par M. de la Pilaterie... à qui tu as tiré la langue, Renée?... un jour que tu étais toute petite ? Tu ne le rappelles pas ? rue des Barils ? RENÉE. — Non.
MADAME DOUBLEAU. — Ça VOUS Va-t-il ?
NOÉMIE. — Pas énormément. Mais tout de même, si Renée y tient.
RENÉE. — J'aime mieux respirer dehors.
MADAME DOUBLEAU. — A votre aisc. Amusez-vous comme vous Tentendez. Ne vous échauffez pas. Je vais prévenir Annetle. Mettez
254 LES BKAUX DIMANCHES
VOS chapeaux, vos petits gants de fil. Moi, je devrais aller faire des visites. C'est le jour de la générale. Ma foi, tant pis, je ne bouge pas. Ah... j'oubliais... Voulez-vous être deux chérubins ?
NOÉMi. — Oui.
MADAME DOUBLEAu. — G'cst uue petite commission. Si vous passez devant chez Facture, et qu'il soit ouvert, vous prendrez deux petits boudins blancs... pour déjeuner, demain matin. Votre père les adore... Bien enveloppés... une ficelle rose... on ne saura pas ce que c'est. On pourra croire que c'est de la mercerie. Là. Au revoir, mes choux, embrassez maman. Et surtout ne faites pas les folles I
PAUL, dix ans.
LOUIS, douze ans.
JOSÉ, treize ans.
LUCIEN, quinze ans.
M. TRICHE, trente-trois anSy un peu gras, des longs cheveux sous un claque.
Sur les quais, vers le TrocadérOj les quatre garçons, sur un rang, traînent leurs souliers à clous en bavardant avec animation. M. Triche, le pion, marche derrière eux, morose et pensif comme 0US les gardiens.
PAUL. — ...Moi, j'ai une sœur qui a des diamants... plein une commode!
LOUIS. — Moi, j'ai mon grand frère qui a toutes les décorations du monde entier.
JOSÉ. — Moi, mon père, une fois, dans une forêt, il a rencontré un voleur, la nuit. Le voleur a passé, sans rien lui dire.
LOUIS. — Moi, le mien, il a tué un éléphant.
JOSÉ. — Un éléph...?
LOUIS. — Oui. Un gros.
JOSÉ. — Où ça?
LOUIS. — Dans... dans ses voyages, donc.
JOSÉ. — Où a-t-il été, ton père?
LOUIS. — Partout.
PAUL. — Moi, j'ai un château...
JOSÉ. — Moi, plus tard, j'en aurai deux.
Avec des canons.
PAUL. — Eh ben, moi, papa et maman sont morts, là !
LUCIEN. — Vous dites tous des bêtises et des mensonges.
PAUL. — Non I
JOSÉ. — Mais non!
LUCIEN. — Allons donc I Voyons ? Les diamants de ta sœur, Paul... l'éléphant de Louis... les châteaux... je sais bien que c'est pas vrai, tout ça? Avouez?...
PAUL. — ...Sans doute... y a un peu d'élastique.
JOSÉ. — On s'amuse.
LOUIS. — C'est pour avoir l'air d'être grands, tiens!
PAUL. — Faut bien dire des histoires... On conte des blagues parce que c'est dimanche.
JOSÉ. — Qu'on se promène... C'est vrai, de marcher... le grand air... ça fait inventer.
LUCIEN. — A la bonne heure!
LOUIS. — Et puis, ça distrait, ça remplace la famille... nous autres qui ne sortons pas.
JOSÉ. — C'est embêtant tout de même d'être lâché comme ça par son papa et sa maman 1
LOUIS. — Qu'est-ce que tu veux y &ire?
Puisque nous avons des parents qu'habitent loin... qui mangent des gâteaux sans nous.
PAUL. — Dame! il a raison... Faut bien
se promener les dimanches de sortie avec M. Triche.
JOSÉ. — Not'gorille.
PAUL. — Tiens I Regarde-le. Est-il assez laid?
LOUIS. — Il a un chapeau, mon vieux, qu'est beurré comme une tartine.
LUCIEN. — Il n*est pas méchant.
LOUIS. — Manquerait plus que çal
PAUL. — Il n'a pas Tair de s'amuser plus que nous I
JOSÉ. — Ben. Il est diflScile tout de même.
Il peut faire ce qu'il veut, lui, au moins... Se payer un journal, acheter un sucre d'orge.
LOUIS. — Fumer.
PAUL. — Et puis... s'arrêter à son idée.
JOSÉ. — Oui. Tandis que nous, même pour ça, faut demander : permission, m'sieu.
LOUIS. — C'est éreintant. Où sont-ils tes parents, à toi ? Toujours au Brésil ?
JOSÉ. — Oui.
PAUL. — C'est gentil le Brésil?
;osÉ, -r- C'^st pas laid»
PAUL. — Tu y as été?
JOSÉ. — J'y suis né. Mais je me rappelle rien. Tout de suite j'ai été mis en pension de nourrice en France.
LOUIS. — Et depuis?
JOSÉ. — Pas bougé. Papa m'écrit une ou deux fois l'an, quand il envoie l'argent.
LOUIS. — Qu'est-ce qu'il fait?
JOSÉ. — Il gagne de l'argent. Et les tiens, de père et mère? Ils sont loin aussi?
LOUIS. — Non. Ils sont à Paris.
JOSÉ. — A Paris? Mais on ne les voit jamais.
LOUIS. — Ils ont pas le temps. Ils travaillent.
JOSÉ. — A quoi ?
LOUIS. — A gagner de l'argent.
JOSÉ, à Paul. — Et toi, les tiens?
LOUIS, à Paul — Tu as dit tout à l'heure qu'ils étaient morts ?
PAUL. — Mais non, bote. Pas encore.
LOUIS. — Pourquoi tu l'as dit?
PAUL. — Pour m'amuser.
JOSÉ. — Eh ben, qu'est-ce qu'ils font?
S82 LES BBAUX DIMAUCHES
PAUL. — Gagnent de l'argent.
LOUIS. — Ils ne viennent pas te voir tous les jours?
PAUL. — Non. Ils m'oublient un peu derrière ma malle. Je ne leur en veux pas. Quand je serai grand...
JOSÉ. — Ben, et toi, Lucien? Tu nous as jamais raconté ce qu'ils fichaient, les tiens?
LUciBN. — Je ne les ai plus.
PAUL. — Ah I
LOUIS. — Plus personne? Personne?
LUCIEN. — Personne.
JOSÉ. — T'as bien un onde? un cousin?
un premier venu ?
LUCIEN. — Non. Rien qu'un correspondant.
JOSÉ. — Qu'est-ce que c'esl que ça?
LUCIEN. — C'est un iponsieur, comprendstu ? qui s'occupe de vous, qui se charge de faire sortir l'enfant.
JOSÉ. — T'en as un, de cette espèce-là?
LUCIEN. — Oui.
LOUIS. — Mais... il ne se montre pas des flottes?
PROMEIIADBS S63
LUCIEN. — 11 vient rarement, en efifet, parce qu'il est occupé.
JOSÉ. — Où ça?
LUCIEN. — En province, à Bordeaux.
JOSÉ. — A quoi?
LUCIEN. — A gagner de l'aident.
LOUIS. — Oui, enfin... t'as un correspondant qui ne correspond pas.
PAUL. — Tout ça est rigolard!
M. TRICHE, qui s^est rapproché. — Messieurs... prenez garde aux voitures. Nous allons traverser dans un instant.
LOUIS. — Ayez pas peur.
PAUL. — Dites donc, m'sieu?
M. TRICHE. — Quoi?
PAUL. — Je voudrais vous poser une question.
M. TRICHE. — Allez.
PAUL. — Vous avez l'air de bigrement vous embôter à la promenade avec nous ?
M. TRICHE . — Moi ? Non. Je pense, tout seul.
LOUIS. — A quoi?
M. TRICHE. — Oh I ça ne vous intéresserait pas.
PAULi — Sil
JACQUES. — Vingt ans.
LUGIB. — Dix-neuf ans.
Dans ks bois des environs de Paris, Après le coucher du soleil.
JACQUES. — Ahl ma bien-aiméel
LUCIE. — Mon chéri I
JACQUES. — Je suis heureux I Tu ne peux pas savoir à quel point I
LUCIE. — Tu ne l'es pas plus que moi.
JACQUES. — Il me semble que je te connais depuis mon enfance.
268 LES BEAUX DIliÀNCHES
LUCIE. — Moi, depuis toujours. Pourtant il n'y a pas deux semaines...
JACQUES. — Ça ne fait rien. Je t'aime. C'est fini. Je n'aimerai jamais d'autre femme que toi.
LUCIE. — Bien vrai?
JACQUES. — Oh 1 Je te le jure. Je te... Sur quoi veux-lu que?
LUCIE. — Sur rien. Embrasse-moi.
JACQUES. — Toi d'abord.
LUCIE. — Toi après, deux fois alors?
JACQUES. — Dix. Vingt. Cent.
LUCIE. — Mille. Entends-tu le petit oiseau?
(Ils écoutent.)
JACQUES. — Oui.
LUCIE. — J'adore.
JACQUES. — Quel oiseau est-ce? Une mésange? Une...
LUCIE. — Je ne sais pas. Peu importe. Il chante comme nous nous aimons, de tout son cœur.
JACQUES. — Où diable est-il ?
LUCIE. — Tu ne le trouveras pas. On ne
POUR l'Éternité 260
voit jamais les oiseaux qui chantent. A quoi penses-tu avec tes yeux?
JACQUES. — A toi. A tout. A rien.
LUCIE. — C'est comme moi. Comment te dire? Il me semble que je suis en même temps à toutes les époques de ma vie : quand j'étais petite... comme je suis à présent... et plus tard aussi, quand je serai vieille... et que tu ne seras plus là.
JACQUES. — Pourquoi donc ça, s'il te plaît?
LUCIE. — Parce que, dans ce temps-là, tu ne m'aimeras plus.
JACQUES. — Je t'aimerai toujours.
LUCIE. — Non... Longtemps, je veux bien !
Très longtemps. Mais...
JACQUES. — Tou-joursl
LUCIE. — C'est pourtant déjà bien gentil, longtemps, voyons?
JACQUES. — Alors, tu ne me crois pas? Je mens?
LUCIE. — Oh! je suis sûre que tu es sincère, mon trésor, je ne doute pas de toi. Tu
270 LES BEAUX DIlCAlfCHES
m'aimeras au moins... dix à quinze ans... Ça, j'en suis bien sûre...
JACQUES. — Ahl l'ingrate ! la méchante I
LUGIB. — Vingt, là!
JACQUES. — Non. Mais pour qui me prendstu? Pour un cœur à caprice?
LUCIE. — Vingt ans I Pense donc comme c'est long, chérubin, en y réfléchissant? Pourtant, je te les accorde. Mais après ?... Dans vingt ans, j'aurai trente-neuf ans... Je peux n'être pas morte... avoir de longues années encore à vivre. Qu'est-ce que je ferai alors sans toi? Qu'est-ce que je deviendrai?
JACQUES. — Mais puisque je serai là... bête adorée, toujours, toujours I jusqu'à la fin... Jamais je ne te quitterai, tu entends? A sa petite, jusqu'à la mort. Le premier soir que je t'ai emmenée au Bois de Boulogne, il y a quinze jours, je te l'ai juré ; tu ne te rap donc pas ?
LUCIE. — Oh! si.
JACQUES. — Dans la petite allée noire.
LUCIE. — Gomme nous avons pleuré I
POUR l'Éternité 271
JACQUES. — Nous n'étions pourtant pas tristes. Eh bien, je tiendrai ma promesse.
LUCIE. — Mais, tu ne peux pas... Tu ne pourras pas...
JACQUES. — Comment ça I Pourquoi?
LUCIE. — Parce que... parce que toi...
moi...
JACQUES. — Je te devine. Achève.
LUCIE. — Tant de distance I Ton père est notaire... Moi... une modiste... Et tout le reste qui nous sépare.
JACQUES. — Rien du tout. Qu'est-ce qui nous sépare, à cette minute où je tiens tes mains dans les miennes? Veux-tu me le dire?
Eh bien, ce sera éternellement la même chose. La vie entière, nous la passerons à nous aimer. Je l'ai résolu tantôt.
LUCIE. — Comment arranges-tu cela? Ta famille?
JACQUES. — Je ne l'arrange pas. Ça s'arrangera.
LUCIE. — Je ne suis pas une femme pour te faire honneur dans ton monde.
JACQUES. — Mon monde, c'est toi, toi seule, tout mon monde.
LUCIE. — Je ne gagne rien, presque rien.
JACQUES. — Je gagnerai pour deux.
LUCIE. — A quoi?
JACQUES. — Je ne sais pas. Je me ferai...
journaliste.
LUCIE. — Il y en a déjà tant!
JACQUES. — Justement. Un de plus, on n'y verra rien. Et puis, ne parlons pas de ça... Je ne suis pas en peine. Ah I la vie est bien facile, va, quand on est deux à la vivre.
LUCIE. — Ohl ouil
JACQUES. — Je ne comprends pas ceux qui se plaignent de l'existence. Avec toi, mais tout m'est égal I Je coucherais sous les ponts. J'irais à Nouméa.
LUCIE. — Moi aussi. Mais je suis tout de même un peu préoccupée.
JACQUES. — Tu as tort. Tu vois pourtant bien que j'ai pensé à tout?
LUCIE. — Sans doute.
JACQUES. -^ Je travaillerai de mes mains,
POUR l'Éternité 273
s'il le faut, là I Je suis jeune, fort... Bah I Non, Tavenir ne me fait pas peur. Embrasse-moi.
LUCIE. — L^avenir ! Moi, ça m'effraie.
JACQUES. — Quoi? Le mot? La chose?
LUCIE. — Les deux, mon chéri. L'avenir...
c'est-à-dire ce qu'on ne sait pas... ce qui est là, derrière la porte, ce qu'on ne peut pas éviter, qui est réglé d'avance. L'avenir, ça me fait toujours l'effet d'être du chagrin... ce qui arrivera de triste.
JACQUES. — Allons donc I Du gai... du joyeux... pas autre chose. Est-ce que la vie est triste, à notre âge?
LUCIE. — Nous ne l'aurons pas éternellement, notre âge ?
JACQUES. — Si. Il n'y a que ceux qui n'aiment pas qui vieillissent.
LUCIE. — Tu es gentil. Tu trouves des mots du cœur qui donnent envie de pleurer.
JACQUES. — Je ne veux pas non plus que tu pleures, jamais.
LUCIE. — Qu'est-ce que tu veux, alors ?
JACQUES. — Je veux que tu ne penses à
274 LES BEAUX DIHANGHES
rien, que tu te laisses aller au cours de la vie, entre mes bras, les yeux fermés, comme si tu dormaiS' éveillée, dans une barque, au fil de Feau.
LUCIE. — J'aime bien ça d'aller en barque!
Nous irons ?
JACQUES. — Oui. Sur de belles rivières qui ont des tournants pleins d'ombres et de mystère, avec des arbres très vieux, qui trempent—
LUCIE. — Comme dans les décors, c'est ça..., Et puis aussi sur des lacs ?
JACQUES. — Aussi. Des lacs d'Ecosse. Des lacs dltalie... tous les lacs que tu voudras.
LUCIE. — Surtout des lacs où il y a de la lune?
JACQUES. — Bien entendu.
LUCIE. — Oh ! mon chéri I
JACQUES. — Lucie! Lucettel Petite lumière!
Baisers.
LUCIE. — Pourquoi m'appelles-tu petite ?
JACQUES. *— Rien... je suis heureux. Je vis des siècles.
LUCIE. -^ Moi aussi... ça me fait comme si
POUR L'ÉTBaMITé 275
je n'étais plus moi... comme si j'avais dit adieu aux chapeaux... comme si je ne devais jamais bouger d'ici... sans boire ni manger !.. C'est donc ça l'amour ?
JACQUES. — C'est ça.
LUCIE. — Et on dit... j'ai lu dans les romans... que ça fait soufifrir... qu'on en pleure et qu'on en meurt ?
JACQUES. — Quelle bêtise 1
LUCIE. — Alors, ils se trompent ?
JACQUES. — Mais oui. Ils ne savent pas.
La nuit est venue.
LUCIE. — Chéri, je pense à la petite chambre que nous aurons... avec de l'étoffe aux mur&... notre chambre à nous... le jour où on ne se quittera plus à minuit. Quand est-ce que ça sera ?
JACQUES. — Je ne sais pas... Bientôt, va..,
LUCIE. — Oui. Mais est-ce que tu n'as pas peur que ?...
JACQUES. — Tout s'arrangera. Tais-toi...
Tout s'arrange...
LUCIE. — Ah ! je voudrais être plus vieille de plusieurs années...
JACQUES. — Pourquoi ?
LUCIE. — Pour être plus sûre.
JACQUES. — Oh ! méchante ! plus sûre! De quelle sûreté plus grande as-tu besoin ? Tu as ma parole, mon serment, mes baisers. Je ne suis pas comme les autres, moi. Je me donne, c'est pour l'éternité. Pas toi ?
LUCIE. — Oh 1 si 1 Plus que l'éternité encore, moi 1 Jusqu'après I
JACQUES. — Eh bien, alors? Puisque nous nous sommes donnés l'un à l'autre pour si loin, pour si loin... que craignons-nous? Rien! Rien 1 C'est fait 1
LUCIE. — Sans doute... mais...
JACQUES. — Mais quoi ?
LUCIE. — Tout de môme...
JACQUES. — Quoi encore?
LUCIE. — Ça me semble trop beau... impossible... Par instants, quand j'y pense..,
JACQUES. — Ne pense pas. Tu penses trop.
Embrasse. Donne tes mains. Regarde-moi malgré les ténèbres comme si tu me voyais...
que je sente tes yeux sur les miens. Là Et
POUR l'éternité 277
puis parle. Pas trop vite. Dis mon nom, tout bas. Ou, plutôt, ne dis rien. Taisons- nous ensemble... Veux-tu?
LUCIE. — Oui.
JACQUES. — On n'entend rien.
LUCIE. — Rien.
. JACQUES. — C'est une étoile qui fait blanc, là-bas?
LUCIE. — Oui.
JACQUES, il se dresscj égarée soudain. — Oh I Lucie 1 ma Lucie I ma Lucie 1
LUCIE. — Quoi! Qu'as-tu?
JACQUES. — Je t'aime 1 vois-tu! je l'aime!
. LUCIE. — Moi encore plus, Jacques ! Tu serais aveugle... estropié... que je t'aimerais quand même I
JACQUES. — Écoute, chérie... Veux-tu que aous partions... Demain?
, LUCIE. — Comment ?
, JACQUES. — Le veux-tu? Quitter ton magasin? . LUCIE. — Mais... Et toi? Ta famille ?
JACQUES. — Je leur laisserai une lettre...
Nous leur écrirons de l'étranger.
178 LBS BliUX DIMAHCHES
LUCIE. — Nous irions si loin que ça?
JACQUES. — Oui... Je vais tout te dire. J'ai huit cents francs.
LUCIE. — Huit cents francs I Mais nous sommes riches, alors ?
JACQUES. — Oui. En faisant bien attention...
Ça nous donne toujours au moins un an...
A Félranger, la vie est moins cher qu'à Paris. Le temps de me retourner. Le veux*tu ? Dis un mot. Je t'adore, je suis fou... Je voudrais qu'il n'y ait que nous deux sur la terre...
LUCIE. — Calme-toi, trésor... je t'en prie.
Écoute... je veux bien.
JACQUES, au œnhbk. — Oh I Merci I... Merci t...
LUCIE. — Mais... plus tard. Pas demain, plus tard.
JACQUES, consterné. — Oh I
LUCIE. — Non. Je ne sais pas... j'ai peur que nous ne fassions une mauvaise chose...
un peu imprudente... qu'on r^retterait...
Attendons un peu. . . Jusqu'à dimanche prochain.
JACQUES. — Soit. Attendons à dimanche prochain. Mais tu m'aimes ?
LUCIE. Oh !
JACQUES. — De tout ton cœur ?
LUCIE. — De tout...
JACQUES. — Viens.
LUCIE. — Prends garde.
JACQUES. — Il n'y a personne.
LE PÈRE. — Soixante-douze ans, très droit, offi-^ cier de la Légion d*honneur.
LE FILS. — Vingt-quatre ans accomplis.
Au mois d^aoûty par un joyeux soleil. Tous deux, en tenue de voyage, sont debout dans la campagne, sur un plateau dont les pentes, en partie boisées et assez rapides^ descendent jusqu^à une petite rivière.
LE PÈRE. — Mon cher enfant, je t'avais promis qu'au début de ta vingt-cinquième année je te ferais faire un beau voyage.
LE FILS. — Mon premier.
LE PÈRE. — Je tiens ma promesse. Nous sommes en Alsace. Tout d'une traite, sans nous arrêter que pour prendre un peu de repos, nous avons été de Paris à Strasboui^, de Strasbourg à Niederbronn par la bifurcation d'Haguenau. Nous voici rendus aux portes d'un village qui se nomme Frœschwiller. Regarde.
LE FILS, — Oui.
LE PÈRE. — Et ne perds pas une de mes paroles.
LE FILS. — Je vous écoute.
LE PÈRE. — Ce lieu que nous avons traversé, il y a une heure, sans descendre de voiture?... dont tu m'as demandé le nom?
c'est Reischoffen.
LE FILS. — ReischofiFenI
LE PÈRE. — Ce bourg, là, dans la plaine, Wœrth; la ligne d'argent, c'est la rivière de Soultz-Bachel, affluent de la Sauêr.
LE FILS. — Oh 1 C'est donc ici I...
LE PÈRE. — C'est ici, mon enfant, sur cette
terre il y a ving-sept ans, un dim^anche matin, le 7 août 1870, j'ai failli mourir et j'ai été fait prisonnier.
LE FILS. — Vous me montrerez la place?
LE PÈRE. — Oui. Tu n'étais pas encore au inonde, car je ne me suis marié qu'après ma captivité et mon retour en France. Je t'ai eu très tard. Je voulais un fils. Pour la revanche.
Quand tu naquis, je demandai à Dieu qu'il me laissât vivre assez pour que nous puissions, dès que tu aurais l'âge d'homme, venir ensemble aux lieux où j'ai le plus souffert... Il m'a exaucé. Je l'en remercie.
LE FILS. — Moi aussi, mon père.
LE PÈRE. — Je t'ai raconté maintes fois la bataille; je ne t'en referai pas le récit. Dans ce qu'on appelle communément Reischoffen il y a trois phases : Wœrth, FrœschwiUer et Reischoffen.
LE FILS. — Je sais. Wœrth, c'est le combat.
LE PÈRE. — Acharné... acharné...
LE FILS. — FrœschwiUer, c'est la défaite...
LE PÈRE. — C'est elle... mais héroïque... la
286 LES BBAUX DIMAlfCBES
défaite en se défendant, pied à pied... nos troupes tournées par les deux ailes, forcées de lâcher successivement toutes les positions... Et, de FroBschwiller à ReischofiTen, alors...
LR FILS. — C'est la déroute.
LE PÈRE. — Pas ce mot-là. Dis la retraite!
Effrayante, par exemple. Plus de bataillons... toutes les armes confondues dans le désordre et rhorreur... les mourants qui meurent sur les morts, Tartillerie qui passe au galop sur les mourants... Atroce.
LE FILS. — Et les cuirassiers?
LE PÈRE. — Les cuirassiers?
LE FILS. — Oui. Qu'est-ce que c'est au juste, dans la bataille ?
LE PÈRE. — Les cuirassiers, c'est deux efforts, comprends-tu I Deux derniers efforts tentés, perdus d'avance, inutileâ, sublimes, deux efforts français, quoi I Un à Morsbroon...
LE FILS. — L'autre?
LE PÈRE. — A Ëlsashausen. Mais nous allons voir tout ça... Ne sois pas impatient... Je vais te promener sur le terrain de manœuvres... Le
LB8 D1MÀNCHB8 81 SUITBNT..* 287
voyage commence. Il ne fait que commencer.
LE FILS. — Je voudrais qu'il fût fini!
LE PÈRE. — Et pourquoi ça?
LE FILS. — Parce que j'en suis déjà malade.
LE PÈRE. — Tu es trop nerveux, mon petit.
Ta me parlais des cuirassiers... cuirasse-toi. Tu n'es pas au bout.
LE FILS. — Continuez.
LE PÈRE. — J'étais commandant. Mon régiment faisait partie de la 3* division opposée au 5« corps prussien. Le 6 août, c'était un samedi... Ce clocher que tu vois, c'est l'église de Frceschviller... Pas la même. Elle a été recons* truite. Je te dis tout cela pêle-mêle. «. je suis suffoqué de souvenirs. Regarde, là, ce tertre... y es-tu?
LE FILS. — Que surmonte une croix?
LE PÈRE. — Oui. Ohl je m'y retrouve..* C'est là, sur ce tertre, que j'établis ma grand'garde, l'avant-veille du combat... Presque toute la nuit, la pluie n'a pas cesssé de tomber.
(Il regarde avec sa lorgnette.) Et là-bas... qu*est*
ce que c'est? Encore des croix? Toi qui as de bons yeux ?
LE FILS. — Deux... trois croix. Et, plus loin encore, d'autres. Comme il y en a I
LE PÈRE. — Oh ! on marche dessus, ici.
C'est courant, les croix dans le pays. Sans parler des pyramides et des monuments commémoratifs... Combien de mes camarades qui sont làl Pauvres vieux 1 Des amis de Saint-Cyr...
Anglade qui était capitaine aux turcos... De Bonneville... Chose... si gai, qui jouait du piano comme une femme... Je ne peux pas retrouver son nom. Est-ce bétel II me reviendra... Oui, il y a beaucoup de gentils garçons qui sont bien partis.
LE FILS. — Mais vous?... Ce danger de mort que vous avez couru ? Jamais vous ne m'en aviez parlé ?
. LE PÈRE. — Exprès. D'ailleurs, ça n'est pas bien grave. Et puis , je réservais ça pour quand tu serais grand, un homme en état de comprendre. Je vais te dire la chose en deux mots* Blessé d'une balle au front, ayant perdu
connaissance et laissé pour mort sur le champ de bataille, je ne repris mes sens que le lendemain, le 7 au matin. Étendu dans un sillon , au bord d^une route, je rêvais confusément de victoire... de je ne sais quel fracas glorieux.., quand une commotion violente me tira de la torpeur léthargique dans laquelle j'étais plongé depuis seize heures. Aussitôt, je me rappelai. J'ouvris les yeux. Le ciel était pur, je sentis la terre humide de rosée... et, soudain, j'entendis la fusillade. Elle éclatait autour de moi, presque sur moi. Je crus recevoir à bout portant le coup de grâce dans la tête. Je me soulevai , et je vis un Prussien à genou qui tirait, se faisant un abri de mon corps, le fusil allongé sur ma poitrine... Et, aussi loin que mon regard s'étendait... il y en avait d'autres... des centaines. La bataille avait-elle repris? Je le pensai sur l'instant. Mais non. J'aime mieux te dire tout de suite... parce que tu ne devinerais pas. Oh! cette race! Ils faisaient l'exercice... Comprends-tu? L'exercice I Oui, au lendemain de la victoire, dès le premier
rayon du soleil, à peine reposés, ils manœuvraient sur le champ de bataille, sur le vrai, encore chaud et fumant, parmi les blessés, les morts, les débris, les membres épars. Dans le charnier, dans les mares de sang glacé par la fraîcheur de la nuit. . . ces messieurs piétinaient à pleines bottes. . . exécutaient l'école des tirailleurs à blanc, pour rien, pour ne pas se rouiller...
LE FILS. — Quelle honte 1 - LE PÈRE. — Mais quelle leçon?
LE FILS. — Et après?
LE PÈRE . — Je crus qu'on se battait, moi.
Je fus debout, avec un sabre de cavalerie au poing, un sabre qui était par terre et que je ramassai. Les Prussiens m'entourèrent, et je m'apprêtai à vendre ma peau plus cher encore qu'elle ne valait, comme si c'avait été une peau de maréchal. J'allais cependant y rester. La fusillade s'était tue. Ils étaient dix ou quinze sur moi... Quand, tout à coup, un bruit de galop. Un ofBcier supérieur passe, crie: « Arrêtez 1 » On s'écarte. Il me t'ait le salut : « Votre épée, monsieur le commandant.
LES DIMANCHES SE SUIVENT. . . S9i
C'est moi qui vous la demande. » C'était le prince royal. Il a été très bien^
LE FILS. — Alors?
LE PÈRE. — Alors, je la lui ai rendue. Je ne voulais plus mourir.
LE FILS. -T- Pourquoi?
LE PÈRE. — Pour avoir un fils. Voilà l'histoire. Mets-la dans ton sac. Tu sais, après, ma captivité... Il y a eu aussi des moments raides. (A ce moment j on, entend des bruits de tambour. Son visage se contracte.) Mais... Dieu me pardonne... écoute.,., on dirait...
LE FILS j qui prête aussi r oreille. — Le tambour? . LEPÈRE.— Oui...EtlesfifresICes3acrésfifres!
LE FILS. — Ce sont eux.
Un paysan passe.
LE PÈRE, interpellant Fhomme. — Parlezvous français?
LE PAYSAN, se rapprochant et devinant quHl a devant lui un soldât. — Oui, mon officier.
LE PÈRE, à son filSj désignant le paysan. — En voilà un, tiens 1 Un vrai (Au paysan^ le regardant au fond des yeux.) Toujours alors?
LE PAYSAN. — Toujours, mou officier I
LE PÈRE. — Brave homme. C'est bien eux qu'on entend, n'est-ce pas?
LE PAYSAN. — Oui. De ce moment, il y a des manœuvres.
LE FILS. — Ils se rapprochent.
LE PAYSAN. — Les voilà.
Ik apparaissent à Vextrémité de la route. Les
casques à pointe... les petits tambours plats...
les jambes bottées... On distingue déjà les faces
bestiales... mâchoires de dogue... poils roux
sous les yeux verts..,. Et les fifres... aigus
œmm/e des couteaux qui vont au cœur...
LE FILS. — Allons-nous-en. Venez, père...
LE PÈRE. — Non. Reste. Aujourd'hui, on peut les regarder passer. Les dimanches se suivent...
LE FILS . — Et ne se ressemblent pas.
LE PAYSAN. — Adieu.
LE PÈRE. — Au revoir.
La colonne défile.