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Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateurs

Le 7 décembre 1882 à Léopoldville. — Janssen sur le Stanley-Pool. — De l'île Bamu au village d'Enyari. — Msuata-Station et Soii:^oii M'Pembé. — "WViere is your canoë ? — Le lac « Léopold II ». — Stanley et Hanssens à Vivi.

r ^'"\ CI nous revenons au 7 décembre 1882, date à laquelle Stanley vfVôvT lançait sur les eaux du Pool le steamer En Avant, dont le 1^^^ nom, en quelque sorte prophétique, indiquait l'impulsion '^i^ qu'allait recevoir l'exploration de l'Afrique centrale. ^:^j|l>ta'e^^^ La route de Banana à Léopoldville n'était déjà plus à l'état de projet ou d'ébauche: les premiers explorateurs belges. Braconnier, Harou. Janssen et Orban, y plantaient sur divers points des jalons pour les futures stations hospitalières.

L'agent supérieur du Comité d'études préparait de son côté à celte époque une sérieuse expédition vers le haut Congo et appelait à son aide le sous lieutenant Janssen qui donnait à Issanghila des preuves éclatantes de ses aptitudes et de son dévouement à l'œuvre pacifique de la conquête africaine.

Le 8 mars, Janssen recevait l'ordre de rejoindre Stanley à Léopoldville.

« Voilà donc comme cela va, écrit à cette date le jeune officier ; je commençais à être plus ou moins installé à Issanghila : mon jardin était un petit parc, ma maison me semblait un palais... Je dois quitter le tout... Enfin, je me console, car je serai là-bas sous l'œil du grand chef. »

Le lendemain, Janssen remettait à M. Swinburne le commandement de la station. Le voj'ageur bouclait ses valises, entassait par précaution des boîtes de sardines et des biscuits dans ses coffres, et partait pour Léopoldville, au grand regret de ceux qu'il laissait à Issanghila.

Le 19 avril, à six heures du matin, Stanley et Janssen, embarqués sur VEn Avant pavoisé aux multiples couleurs des nations du monde civilisé, saluaient de la voix et du geste le capitaine Braconnier et les travailleurs noirs de la station de Léopolville rangés en ligne de bataille sur les quais naturels du futur Gibi"altar de l'Afrique centrale.

Bientôt la cloche du steamer jette dans la brume vaporeuse ses appels réitérés, appels qu'enti'ecoupe le sifflet aigu de la machine; les nombreux amis accourus pour assister au départ de Boula Matari poussent un vigoureux hourra, les tètes se découvrent, les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, les bras se tendent, un dernier salut est échangé de part et d'autre et l'Eu Avant vogue vers le nord-est en remorquant la flottille exploratrice.

A quelques encablures du steamer dont l'équipage est de vingt hommes, nage une allège montée par dix rameurs et rattachée par un câble de rotang à l'arriére du vapeur; plus loin, également remorqués, deux grands canots indigènes, montés par trente hommes et portant un approvisionnement de vivres pour dix jours, glissent bord a bord sur les eaux du Stanley-Pûol.

"Vers sept heures VEn Avant, suivant toujours à une faible distance la rive gauche du fleuve, s'apprête à doubler la pointe qui sera connue plus tard sous le nom de Kallina.

Le léger brouillard étalé sur la rive s'efface peu à peu devant le soleil qui se lève et qui, à mesure qu'il monte sur l'horizon, dore de ses rayons les parties encore sombres et indécises du paysage.

Çà et là, sur les talus gazonnés descendant en pente douce jusqu'au fleuve, des bouquets d'arbres au feuillage diapré laissaient entrevoir dans

leur ramure des miliers de perroquets gris qui font leur toilette du matin. Dans le fouillis des joncs, des rotangs, des roseaux massés sur la rive, les ibis labourent le sol marécageux de leur bec crochu, les buffles, encore mal éveillés jettent autours d'eux un regard lourd de sommeil; au-dessus de ces animaux voltige une foule de merles qui saluent l'aube de leurs notes joyeuses.

Plus loin, des femmes indigènes se livrent à des travaux de culture et de charmants oiseaux (gareolx) les suivent et volent autour d'elles. Au clapotis des eaux troublées par les pirogues, ces femmes s'inquiètent et courent en tremblant se blottir au plus épais des grandes herbes, d'où s'échappent par bonds rapides des antilopes effrayées.

A chaque touffe d'euphorbe sont suspendus des nids qui se balancent au souffle d'une douce brise comme autant de petites lanternes vénitiennes. La scène offre partout le caractère tropical; une lumière argentée relève et repousse vigoureusement les teintes glauques ou bronzées, sombres ou vives, de cette nature ravissante.

Après avoir doublé la pointe de Kallina, les passagers de VEn Avant distinguent les huttes de Kinchassa, au-dessus desquelles les couleurs du drapeau français se découpent crûment parmi les gerbes des palmiers.

Le sergent Malamin avait, on ne l'a pas oublié, occupé ce village sur l'invitation du chef indigène Nchuvila.

En apercevant le steamer, le sergent Malamin se hâta d'exécuter les saluts de pavillon réglementaires.

Pour la première fois, au centre de l'Afrique, le drapeau français saluait l'étendard du Comité d'études.

Stanlej' répondait a cotte politesse en amenant par trois fois, du haut en bas de sa hampe, le pavillon bleu constellé d'or déployé à l'arrière de VEn Avatit, et le drapeau tout de fantaisie qui flottait comme une immense voile bigarrée au sommet du grand màt.

Ce pavillon fantaisiste, confectionné à grands renforts de mouchoirs de couleurs, comprenait tous les drapeaux des nations diverses; son auteur, Stanley, disait non sans raison qu'il était le véritable symbole d'une association internationale.

Outre sa valeur <i symbolique » pour l'imagination de Stanley, cet amalgame d'étoffes aux mille couleurs causait aux nègres une admiration sans pareille. Il devait bien des fois éveiller plus tard la cupidité, les désirs des makokos éblouis à sa vue.

Dans l'après-midi, VEn Avant, sur le pont duquel on grillait littéralement, longeait la rive devant le district de Kinchassa; puis s'éloignant du

bord où l'eau ne présentait pas une profondeur suffisante, le steamer se frayait péniblement une route à travers quelques petits îlots jusqu'à l'île Bamu.

Bamu est la plus considérable des îles du Stanley-Pool.

Cette île occupe au centre de l'expansion lacustre un espace présentant environ cent kilomètres d'un littoral très bas, susceptible d'être aux trois quarts inondé à l'époque des crues du fleuve.

La partie nord est la plus basse, elle est presque déserte; la partie sud est couverte d'une Ibrèt où pénètrent seuls les buffles, les éléphants, les hippopotames (.t des myriades d'oiseaux.

Sur ces bords, néanmoins, d'intrépides pécheurs indigènes ont dressé çà et là quelques abris de chaume pour se garantir des brûlants rayons du soleil.

L'île Bamu sépare le courant en deux bras très larges, parsemés de bancs de sable et d'îlots rocheux.

Le bras méridional est seul navigable en toute saison.

Ce fut donc dans ce canal, séparant la cote sud de l'île de la rive gauche du fleuve, que la flottille expéditionnaire essaya de poursuivre sa route.

Un obstacle formidable s'opposa à la rapidité de la marche. Des hippopotames, massés par troupeaux, formaient comme autant de dangereux récifs ambulants, menaçant sans cesse de culbuter l'une ou l'autre des embarcations.

Ces terribles monstres s'avançaient doucement à l'encontre des bateaux, on distinguait leurs croupes rugueuses nageant entre deux eaux; parfois l'un d'eux, stoppant prés dune pirogue, montrait son énorme gueule armée de dents brillantes, véritable gouffre dans lequel l'homme le plus robuste eût été englouti aussi rapidement qu'un moineau disparaît dans la gueule d'un chien.

Les feux de 'peloton parvinrent à disperser ces troupeaux d'écueils vivants. Les animaux blessés par les balles plongeaient au fond des eaux; leurs cadavres, le lendemain, servirentde pâture aux noirs gourmets de Kinchassa.

L'un d'eux, tué par Janssen, fut l'emorqué par le steamer jusqu'à l'endroit choisi sur la rive gauche pour établir, dans la nuit du 19 au 20 avril, un bivouac de repos.

Là, il lit tous les frais du repas abondant que s'offrirent les équipages de la flottille avant de se livrer, sur des lits d'herbe sèche, aux douceurs du sommeil.

Le bivouac était installé sur les bords d'une anse profonde, à quelques

centaines de mètres au sud du confluent de la Nselé, rivière qui déverse dans le Stanley-Pool, par une double embouchure, des eaux noircies par les racines des manguiers.

Une jungle épaisse recouvre partout le sol et s'étend sur une plaine immense limitée au sud par une chaîne de montagnes qui s'élèvent graduellement de l'est au sud-ouest jusqu'au mont Mabengu, dont l'altitude est d'environ sept cents mètres.

Dès l'aube du 20 avril, un violent orage éveilla les dormeurs; la pluie tomba jusqu'à huit heures du matin, empêchant les explorateurs de reprendre leur marche.

« Maudite pluie, disait Stanley à Janssen; elle nous occasionne un retard préjudiciable. Vous n'ignorez pas, lieutenant, que mon émule, ^L de Brazza.

ILE FLOTTA.NTi; SUR LE STA,N'LEÏ-POOL.

étend vers le haut Congo le réseau de ses découvertes. Nous devons lutter de vitesse avec ce rival intrépide.

— Le ciel exauce vos vœux ; voilà précisément une forte bourrasque soufflant du sud-ouest qui poussera nos embarcations et nous permettra de regagner le temps perdu. »

Une forte brise s'élevait en effet et refoulait les gros nuages noirs vers les plateaux herbeux, pelouses resplendissantes qui couronnent les Dover cliffs.

« Cette brise vient à propos; vous prendrez, lieutenant, le commandement de l'allège que nous pouvons livrer à ses voiles et à ses rameurs. J'embarque sur ÏEn Avant; essayez de dépasser le vapeur, si vous êtes un pilote habile. »

Vingt minutes plus tard, VEn Avant remorquait seulement les deux

pirogues de l'expédition et fendait les eaux du Pool, en amont du confluent de la Nselé.

L'allèj,'e, battant toutes voiles et pagayoc par ses dix rameurs, courait parallèlement au steamer, en passant au plus près de la rive.

Le courant, moins fort qu'en aval, opposait à l'allège une résistance qui paral3^sait les efforts de ses vaillants rameurs et l'envergure de ses voiles. L'En Avant se jouait de l'obstacle et remontait le fleuve en tirant de droite et de gauche des bordées pour éviter les quelques bancs de sable où d'énormes alligators, arrachés au sommeil par le vapeur, ouvraient leurs gueules menaçantes.

Au bout d'une heure, le steamer avait gagné sur l'allège une distance de plusieurs milles. Janssen apercevait à peine ÏEn Avant côtoyant les criques sinueuses de la rive.

La brise n'avait pas molli, et un pilote expérimenté n'eût pas perdu l'espoir d'atteindre le steamer, ou tout au moins de perdre honorablement la victoire dans cette régate inégale.

Mais le jeune officier maniait le gouvernail en apprenti marin. Une fausse manœuvre jeta l'allège presque à la rive gauche du Congo, où des arbres gigantesques projetaient sur le fleuve d'énormes et vivaces rameaux.

Le màt de l'allège embarrassé dans les branches se cassa par suite des efforts qui furent tentés pour le dégager. On emplo3'a une demi-heure à le rajuster avec des lianes.

Puis Janssen se ravisant donna l'ordre du départ, en ayant soin de gagner le milieu du fleuve. La barre du gouvernail portée à gauche imprima la direction voulue à l'embarcation. L'allège vola sur les eaux • la brise gonflait ses voiles, les rameurs excités redoublaient d'entrain ; le bruit régulier des rames marquait harmonieusement la cadence d'une chanson des noirs matelots.

A midi, l'allège accostait VEn Avant stoppé dans un chenal, en face du village de Kimpoko.

La chaleur était intolérable; les équipages noirs se plaignaient même des ardeurs inusitées du soleil. On décida de débarquer, pour manger d'abord, et pour prendre ensuite, à l'ombre des arbres tutélaires qui abritaient les huttes de Kimpoko, un regain de forces et de fraîcheur.

Le village de Kimpoko s'étend sur la rive gauche, entre deux petits cours d'eau tributaires du Congo. Sa situation est délicieuse, il occupe comme le premier gradin d'un escalier formé par des collines très boisées dont le dernier échelon se confond avec le sommet de la chaîne de montagnes

qui court en forme de croissant, parallèlement à la rive méridionale du Stanley-Pool.

Devant les huttes le fleuve, resserré entre la rive et les bords d'une île couverte de végétation, constitue un canal où les eaux sont troublées seulement par de rares hippopotames et par des alligators en quête de gibier. Kimpoko dépend du district de Nfumu-Nguma, habite par la tribu des Banfunu, nègres qui excellent dans le métier de bûcherons et de charbonniers.

Des sentiers indigènes serpentent en tous sens à travers ce district lorestier; ils sont fréquentés surtout par les W'abuma, porteurs d'ivoire, dont les nombreux villages sont perches comme autant de nids d'aigles sur les pentes abruptes, mais boisées, de montagnes encaissant le lit du Congo à l'entrée en amont du Pool.

L'accueil sympathique fait aux vo3-ageurs par les habitants du village de Kimpoko impressionna favorablement Stanley, qui conçut le projet d'installer plus tard une station dans ces parages.

Après une halte de deux heures, la flottille quitta Kimpoko et passa à quatre heures et demie en vue de la pointe d'Inga, promontoire crayeux auprès duquel s'élèvent deux ou trois colonnes de même formation et qui ferme au nord l'étang de Stanley.

En amont de ce promontoire, la largeur du Congo n'est plus que de mille mètres ; la profondeur est très considérable ; le courant a une vitesse de trois nœuds à l'heure. Une bourrasque habituelle du sud-ouest rend très dangereuse pour les embarcations à bordage peu élevé la navigation du fleuve.

L'En Avant, remorquant toujours les deux pirogues indigènes s'engagea résolument dans le lit encaissé du Congo. Stanley avait préalablement recommandé à Janssen, pilote désormais excellent de l'allège, déménager Jes bras de ses rameurs et de ne courir près du vapeur qu'en cas d'appel. Le héros de la découverte du fleuve africain se souvenait de son dernier combat, le trente-deuxième, soutenu et gagné par lui contre les indigènes riverains de cette portion du Congo.

Ainsi prévenu, Janssen toujours, aux écoutes, avait peu de loisirs pour détailler les merveilles que la flore et la faune africaine étalent sur les rives.

On nageait silencieusement à une faible distance de la rive droite ; doublant de petites anses découpées au pied de falaises d'un grès de couleur grise et très dur, reposant sur des couches d'un grès tendre et rougeâtre. Parfois ces falaises s'abaissaient et laissaient deviner des vallées boisées.

lo CHAPITRE PREMIER

où les dômes vert-noir du gaïac estompaient les bouquets ravissants des acacias mimosas aux fleurs d'or, poussés entre les troncs gris d'argent, ressemblant à des colonnes marmoréennes, des majestueux cotonniers au feuillage vert tendre.

Au bord de l'eau, sous les voûtes impénétrables de ces géants de la flore, pullulaient des joncs, des rotangs, des lianes grimpantes et des milliers de plantes aquatiques formant comme un filet à mailles inextricables emprisonnant des fleurs de toutes couleurs et des baies de toutes sortes.

De petites antilopes abondaient sur la rive droite; plusieurs de ces gracieux animaux, interrompus dans leurs ébats par le clapotis des rames, tombaient en arrêt et suivaient d'un regard étonné, hésitant, les mouvements saccadés de l'allège enlevée sur les eaux légèrement moutonneuses.

Dans la crainte de pousser quelque indigène frénétique à jeter son cri de guerre, ce qui aurait répandu l'alarme parmi les équipages de la flottille, Janssen s'abstint à regret d'enrichir ses provisions de bouche de quelques pièces de ce gibier délicieux.

D'ailleurs la famine n'était pas imminente, et les cartouches des winchesters constituaient des richesses trop précieuses pour qu'elles fussent aussi légèrement prodiguées.

Les rives du Congo semblaient inhabitées au sortir du Stanlcy-Pool. On ne rencontrait pas, sur un parcours de plusieurs milles, une seule agglomération de huttes indigènes pouvant prétendre au nom de village: deçà, delà, quelques abris bâtis par des pécheurs révélaient néanmoins la présence d'êtres humains.

Le fleuve court du nord au sud, en venant de l'Equateur: entre le troisième et le quatrième degré de latitude méridionale il baigne, à droite, le territoire appartenant encore à la nombreuse tribu des Bateké, riverains nord du Pool; à gauche, les terres du district des Banfunu.

A la nuit tombante, les embarcations de la flottille s'arrêtaient à quelques mètres en aval du confluent de la rivière Wampoko, entrant dans le Congo par la rive gauche. Les eaux de cet affluent ont la couleur d'une décoction de thé; elles sont beaucoup plus fraîches que celles du Congo. La plaine qu'elles arrosent semble la terre privilégiée des palmiers hyphœne, des élaïset des bananiers. Ces plantes tropicales s'y groupent en bosquets splendides fixant le regard des voyageurs par l'harmonieux pêle-mêle du feuillase, et éveillant l'appétit par le velouté alléchant de leurs régimes de fruits.

Mais tout explorateur doit au centime africain éprouver bien des fois le supplice de Tanta'e; il sait voir sans avoir, car son désir de posséder les

ir

fruits qui s'offrent à sa vue et parfois à sa faim s'efface nécessairement devant l'appréhension de déchaîner la fureur des hordes sauvages propriétaires du sol.

Dérober le fruit mûri sur une plante qui s'est développée, même à l'état sauvage, dans le domaine d'un chef nègre, c'est bénévolement s'exposer à des revendications excessives de la part du noir, sinon à encourir les plus mauvais traitements, voire même la mort, de la part de fétichistes âpres à l'assassinat.

Un petit village nègre situé à deux kilomètres au nord du confluent du

PAYSAGE Df HAUT CONGO.

'Wampoko offrait abondamment contre monnaie locale, età bon marché, des poules, des œufs, des fruits, des légumes et du poisson frais. Sa population, facile à amadouer avec des cadeaux, fit aux marchandises des explorateurs un accueil sympathique; il n'eût tenu qu'à Stanley d'abandonner aux natifs en échange de toutes leurs denrées le chargement en étoffes et en bibelots de ses embarcations, y compris les drapeaux et la voilure.

Sur la rive droite, en face de ce petit marché indigène, s'étagent fantastiquement d'énormes blocs de rochers grisâtres; en amont, sur la rive gauche, le lit du fleuve dessine une crique barrée par de hautes falaises de

grés projetant dnns le courant plus rapide qu'en aval une série de récifs.

Plus loin la scène change, les rochers et les falaises des rives disparaissent pour faire place à des massifs de palmiers hyphœnc; le cours se sépare en deux bras pour former les deux Iles boisées de Dualla et Pururu; cette dernière est très longue, on emploie une demi-heure pour la doubler.

Dès lors, des villages indigènes s'entrevoient sur les flancs des collines peu pittoresques qui limitent à l'ouest la vallée du Congo. Ils portent les noms de Makann's, Ejani, Hali, et appartiennent encore à la tribu des Banfunu.

La rive droite est depuis le Stanley-Pool dépourvue de villages ; en amont de l'île Pururu, elle offre une succession de sites plus pittoresques que ceux de la rive opposée.

La chaîne de collines qui court parallèlement au rivage, détache une série de terrasses descendant par gradation jusqu'au bord de l'eau, et dont la plupart couvertes de végétation semblent avoir été disposées artificiellement et plantées de jeunes arbres splendides.

Les lions, les éléphants, les buffles, sont les farouches hôtes de ces bois.

Dans l'après-midi du 25, YE)i Avj?it, après avoir croisé un grand nombre de criques tortueuses, parvenait entre deux villages construits face à face, l'un Mbula sur la rive gauche, l'autre Enyari. premier centre populeux rencontré sur la rive droite depuis le Pool.

Janssen avec l'allège voguait auprès du steamer.

« Continuez votre route, cria Stanley au sous-lieutenant. J'ai l'intention de rendre visite aux bandits de ces rives qui me reçurent jadis à coups de mousquet. Si vous entendez des détonations, virez de bord, et accourez à mon aide. »

L'ordre de Stanley donnait à réfléchir, mais il fut fidèlement exécuté par Janssen.

L'allège mollement bercée par la brise, glissa à côté des pirogues qui remontaient le courant à force de rames, tandis que i'£'n/liu«/, gouverné par Stanley, allait aborder au village d'Enyari.

Soudain vingt coups de feu, signal de mauvais augure, font résonner les échos du Congo et vibrer le cœur de Janssen.

Allège et pirogues évoluent prestement : sur l'ordre de Janssen, les noirs se courbent sur les rames; les embarcations, aidées par le courant, volent vers Enyari, stoppent et sont amarrées aux abords du village; en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, les équipages du canot, formés en peloton derrière l'ofïicier, lancent leurs sinistres cris de guerre et parviennent au pas de charge sur la place de la localité.

Stanley, cerne par des indigènes animés plus par la curiosité que par des sentiments hostiles, y fume tranquillement son cig-are en causant amicalement avec son entourage.

Jansscn et son peloton en cro3'aientù peine leurs yeux.

La stupéfaction du lieutenant s'accrut encore à la vue du drapeau français qui fut déployé à la branche d'un arbre, unique ornement de la place d'Enyari.

« De Brazza est-il ici ? demanda Janssen.

— L'explorateur français n'y est pas, et il n'y est même pas venu. Au premier abord les natifs m'ont pris pour de Brazza; ils ont fêté mon arrivée par une salve de mousqueterie. L'histoire du drapeau est fort simple, continua Stanley; de Brazza est passé, il y a près de deux mois, à plusieurs milles du village, chez un chef bateké nommé Ganchu. Il a fait à ce chef don de nombreux drapeaux, en le chargeant de les distribuer aux mfoums des villages environnants, avec recommandation de les exhiber si un blanc venait à se montrer. »

Nous éviterons de relater dans notre ouvrage les rumeurs plus ou moins fondées relatives à l'antagonisme des deux explorateurs, rumeurs colportées dans les derniers mois de l'année 18S2 par divers organes de la presse européenne.

Comme Stanley, le vaillant officier de la marine française était un de la civilisation cherchant à pénétrer dans les régions encore inconnues du continent noir.

C'est à tort que quelques-uns de ces journaux ont posé la mission de M. de Brazza comme rivale de celle que dirigeait Stanley.

Peut-être ignoraient-ils que S. ^\. Léopold II, jaloux d'encourager toutes les entreprises humanitaires ayant pour but le centre ducontinentafricain. avait aidé de ses propres deniers l'expédition de de Brazza, dont l'action s'était étendue jusqu'au delà du Stanley-Pool par l'Ogoué et l'Ali ma.

Sans même essayer de pousser les indigènes d'Enyari à renier le drapeau qu'ils tenaient de la libéralité de Ganchu, Stanle}- quitta, le lendemain 26 avril, cette localité, pour aller s'installer plus au nord, sur la rive gauche, au village de Msuata ("latitude 3° 28'), à trente kilomètres en amont de l'entrée du Stanley-Pool.

Les équipages de la flottille, débarqués sur le rivage, se mêlèrent aux habitants de Msuata venus pour les examiner.

Entre-temps, Stanley et Janssen, accaparés par les notables du village, étaient amenés devant le chef Gobila, nègre remarquable par sa corpulence et surtout par sa toilette indigne d'un haut et puissant personnage.

Gobila avait grand besoin d'une pièce d'étoffe pour couvrir décemment

SCS hideux tatouages. Ce fut aussi par un cadeau de ce genre que Stanley entama avec lui les négociations que nécessitaient l'achat de terrains et l'obtention de droits de séjour pour les agents du Comité d'études.

Gobila accepta avec empressement tous les présents en espèces qu'on voulut bien lui octroyer; mais il n'avait pas, disait-il, le pouvoir de contracter avec les étrangers des engagements relatifs à la cession d'un seul arpent de terre.

Le village de Msuata était un fief vassal du roi des Banfunu : ce roi avait nom Gandelay. On dut aller quern- cette majesté noire au fin fond de ses domaines. Le i" mai seulement Gandelay se rendit prés des exp. orateurs

blancs, précédé d'une file interminable de guerriers, de musiciens, de femmes et d'enfants. Le défilé de son excentrique escorte égaya fort le sous - lieutenant Janssen . Le jeune explorateur avait assisté bien des fois à des parades nègres, aucune ne lui avait paru d'un aussi haut comique.

Toute la population valide de Msuata s'était portée au-devant du souverain . Une houle humaine, exhalant des odeurs nauséabondes d'huile de palme et de sueur, emplissait les espaces libres entre les cabanes: c'était un pèle-mèle de jambes et de bras s'agitant, remuant l'air empesté, avec accompagnement infernal de tambours, de trompes d'ivoire, de fifres, de musettes et de guitares d'un modèle particulier, sur lesquelles des fragments de roseaux tenaient lieu de cordes.

Lorsque Stanley put enfin se trouver en face de Gandelay, la foule des assistantsse précipita vers la rive du fleuve.

Trois canots bateké venaient de débarquer le célèbre Ganchu, l'homme aux drapeaux français, et une nombreuse suite.

jamais Msuata n'avait vu grouiller entre ses huttes une affluence d'étrangers aussi considérable.

Deux longues heures s'écoulèrent avant qu'il fût possible aux blancs d'entamer une conversation avec les chefs indigènes.

HACHE DE GAXCHU.

LES BliLGES DANS L AFRIQUE CENTRALE

Entraînés par l'exemple de leurs sujets, Gandelay, Ganchu, Gobila luimême malgré son embonpoint excessif, se livraient à une danse des plus échevelees.

Vers quatre heures du soir le calme commença à s'étabir.

Stanley et Janssen s'assirent assez commodément sur des nattes de gazon, en face des potentats nègres, sous un bombax dont la frondaison formait un plafond de salle d'audience convenable avant le coucher du soleil.

Pendant que Stanley captivait l'attention de ses auditeurs noirs, Janssen observait la physionomie et laccoutrement de chacun.

Ganchu représentait, phj^siquement parlant, le moins laid des trois chefs réunis. Ce personnage remplissait les fonctions de collecteur de taxes pour compte de Sa Majesté Mpumu Ntaba, le plus grand makoko des rives du Congo moyen, souverain omnipotent du royaume desBateké. 11 tenait fièrement dans sa main droite l'insigne de sa dignité, sorte de hache dont la lame en l'oi^me de croissant était reliée au manche cannelé par une longue tige en fer forgé.

Son plus bel ornement consistait dans la disposition architecturale de sa chevelure empennée, tressée et maintenue horizontalement à l'aide d'un filet de fibres de palmier.

La plupart de ses sujets s'étaient parés de plumes de pélican.

Mais Gandelay éclipsait par son faste le luxueux accoutrement de Ganchu. Indépendamment des peaux de léopard jetées sur ses épaules, le chef des Banfunu, grimaçant sans cesse un sourire disgracieux qui s'efforçait d'être aimable, étageait sur sa poitrine une série de colliers de dents de singe et de rongeurs, et par un mouvement assez coquet de l'avant-bras il invitait le regard à s'arrêter sur de magnifiques anneaux de cuivre auxquels étaient appendues des divinités portatives, becs d'oiseaux, arrêtes de poissons, cailloux, morceaux de bois coloriés sculptés au couteau.

Sa cour au grand complet l'avait accompagné. Près de lui quelques femmes demi-nues fontroflRce de chasse-mouches, des musiciens semblent attendre son signal pour arracher les sons les plus étranges à de non moins étranges instruments.

Mandé auprès d'un mundelé, Gandelay a eu le soin de se munir des présents qu'il lui destine; il offre a Stanley trois chèvres, une corbeille d'arachides, une calebasse d'huile de palme, un pot de miel, une demi-douzaine de poulets et de nombreux régimes de bananes.

Ces généreux arguments valurent à Gandelay une réponse non moins généreuse.

L'éloquence de Stanley, renforcée par la munificence de l'agent supérieur

i6 CHAPITRE PREMIER

du Comité d'études, triompha aisément des craintes puériles que manifestait le chef des Banfunu au sujet de l'établissement des blancs sur ses domaines.

Comme tous les makokos fétichistes, Gandelay attribuait aux mundelés un rayonnement néfaste, le mauvais œil.

Néanmoins, en monarque peu autoritaire, Gandelay s'en remit à la décision de Gobila, pour accorder à Boula Matari les terrains sollicités aux environs de Msuata.

Gobila, témoin des libéralités de Stan'ey, se déclara enchanté d'avoir dans son voisinage une sorte de poule aux œufs d'or, une maison où les fils du mpoutou entasseraient les merveilleux trésors de leur industrie.

On régla, séance tenante, le montant de l'annuité à payer pour la cession d'un terrain sis à quatre minutes du village, sur une éminence peu élevée, dont la base se baignait dans les eaux du fleuve.

janssen fut aussitôt présenté aux chefs indigènes en qualité de futur commandant du poste à établir.

Le lendemain, le sous-lieutcnant plantait sur la hauteur concédée le drapeau bleu du Comité d'études et y installait en même temps une escouade de travailleurs.

Ce même jour, un émissaire de de Brazza, aj^ant nom Giral, quartiermaître de la marine française, survivant glorieux des bataillons du Bourget. se présentait à Msuata pour remettre à Gobila le pavillon tricolore. Cet agent de la mission française arrivait trop tard; il n'avait pourtant pas ménagé en chemin ses forces et sa santé. Ce messager fidèle avait abandonné aux ronces du chemin le cuir de ses chaussures; il arrivait pieds nus à destination.

« .Avec cent jeunes gens de la trempe de Giral, a écrit depuis Stanley, on fonderait aisément un empire en Afrique. »

Giral, devancé par les agents du Comité d'études, accepta pour une nuit leur cordiale hospitalité ; il quitta, le 27, le village de Msuata en compagnie de Ganchu qui s'était chargé de le conduire prés du grand makoko Mpuma Ntaba.

A la date du 5 mai, le terrain de la station était entièrement déblayé. Janssen y transporta sa tente et commença la construction d'une maison d'habitation.

Le sol contenait en abondance du grès rouge propre à fabriquer des briques; les environs de Msuata offraient en quantités prodigieuses le bois de charpente et le loango utilisable pour les toitures. L'effectif de Janssen, réduit le 7 mai, par le départ de Stanley, a vingt Zanzibarites et à dix

r.-i'T^r ci'j;<sij*'-.

Imp A Merrsns .Bruxelles.

Ganchu, Roi Bateké

et sa lance sacrée

Kroomen, pouvait, selon les calculs de l'officier, édifier en trois mois les bâtiments indispensables de la station de Msuata.

Janssen avait compté sur les bonnes dispositions de la population indigène. Il ne négligea rien pour obtenir l'appui efficace des habitants de Msuata.

Pendant son séjour à Issanghila, l'officier belge avait acquis les connais-

L'NE LEÇON DE KIBUMA PAR GODILA.

sanccs rudimentaires de l'idiome fiot; plusieurs semaines de pratique l'amenèrent à comprendre le langage kibiima usité par les peuplades banfunu du district de Msuata, et différant fort peu de la langue parlée sur les bords du Congo inierieur.

Une leçon de kibuma par Gobila ou par tout autre personnage du village rompait la monotonie des heures inoccupées du chcl de la station.

LES EELCE5. III.

i8 CHAPITRE PREMIER

Les professeurs improvisés s'émerveillaient des progrès rapides de leur élève qu'ils avaient baptisé du sobriquet de Zoiizou M'Peinbè (coq blanc), à cause, paraît-il, des vêtements de tricot blanc portés par Janssen.

En revanche, les Zanzibarites de la garnison de Msuata appelaient « aigle » leur commandant.

Janssen témoignait aux natifs la plus grande bonté possible : traitant d'égal k égal avec les notables du village, il acceptait, en appelant Gobila son « papa », le titre de fils de ce chef nègre, et se laissait interpeller par les femmes même vieilles sous le nom de moulumé ( mari), titre auquel, bien entendu, il n'avait aucun droit, mais qui lui valait d'être nommé « papa blanc « par les enfants de la localité.

Cette familiarité occasionnait parfois des désagréments au chef de la station. Pas un habitant du village ne passait devant la demeure de Janssen sans y pénétrer effrontément pour aller serrer la main de son ami et l'asommer de questions naïves.

Un matin, trois ou quatre de ces fàcheu.x amis venaient distran-e l'agent du Comité d'études occupé à rédiger son courrier et voulaient à tout prix s'approprier son encrier pour se barbouiller le visage.

Les natifs de .Msuata ont la manie du maquillage : les uns tracent sur leur visage les dessins les plus informes à l'aide d'une couleur blanche et de l'ocre rouge; les autres se font comme des pince-nez bicolores autour des yeux; presque tous renforcent le noir de leur teint par une couche de charbon de bois délaj'é dans l'huile de palme.

Bien entendu, Janssen n'encourageait pas leur passion du peinturlurage en leur abandonnant sa provision d'encre. Il dut donner à la plupart de ses visiteurs d'interminables explications relativement à l'usage qu'il faisait de cette matière noire; chaque fois qu'il écrivait en présence des natifs, il se pliait bénévolement aux lantaisies de certains, désireux de tracer des barres sur le papier.

Les plus habiles de ces apprentis écrivains réussissaient toujours à gâcher les feuilles blanches qu'ils couvraient de larges pâtés provoquant leurs plus bru3-antes exclamations.

Le lendemain, de nouveaux visiteurs envahissaient par bande la chambre de l'officier et y mettait le mobilier au pillage. Les uns se disputaient pour carresser le tigre magnifique biodé sur la couverture de vo3'ageàfon(i rouge, achetée par Janssen dans un magasin de Bruxelles; d'autres s'extasiaient non sans effroi devant le remontoir nickelé qui scandait les minutes avec son tic-tac habituel.

La mimique exjDressive de chaque nègre découvrant un objet nouveau

LES BELGES DAXS L'AFRIQUE CENTP^ALE 19

pour lui divertissait quelque peu le chef blanc qui était néanmoins obligé de mettre brusquement un terme a la curiosité de ses naïfs amis. Il fallait alors avec ces envahisseurs miportuns recourir à la sévérité qu'exerce un pion sur une troupe de bambins conduits dans un bazar à dix centimes, le jour de la Saint-Nicolas.

Au demeurant, Janssen ne pouvait point trop se plaindre de ses complaisances envers les sujets de Gobila; il eut plus souvent maille à partir avec des visiteurs ba3'arizi, tribu dont le territo-rc s'étend en amont de .Msuata, le long de la rive gauche du Congo, au delà du continent du Koango, l'un des plus importants tributaires du grand cours d'eau de l'Afrique centrale.

Ces Bayanzi, intrépides porteurs d'ivoii^e, traversaient fréquemment le district de Msuata et se montraient assidus auprjs de Janssen au point d'éveiller la jalousie de Gobila et de ses surbordonnès.

Dans la nuit du g au 10 mai, une nombreuse caravane bayanzi. quittant la station après une altercation assez vive avec des natifs de Msuata. dérobait le seul canot possède par Janssen.

A l'aube du lendemain, l'otîicier, éveillé par des rumeurs insolites, courait a la rive du fleuve où la populace guerrière de Msuata, embarquée sur une vingtaine de pirogues immenses, hurlait à tue-tète le sinistre cri de guerre local.

Janssen chercha vainement son canot pour se rapprocher de l'embarcation montée par Gobila. Ce dernier vint gracieusement donner au mundelé les explications relatives à la prise d'armes.

« Les Bayanzi ont déclaré hier qu'ils nous enlèveraient Souzou M'Pemb j, notre bon fétiche... Nous allons brûler leurs villages, emmener en captivité leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, piller leurs troupeaux et ravager leurs champs de manioc. Les Bayanzi sont méchants; venez avec nous, votre seule présence assurera la victoire. »

Janssen n'en pouvait croire ses oreilles en apprenant le motif de cette guerre imminente qu'il désapprouvait et a laquelle, bien entendu, il refusait de prendre part.

« D'ailleurs les Bayanzi ne m'enlèveront pas, affirma-t-il à Gobila ; ils ont bien peu prouvé leur intention de rester mes amis, puisqu'ils m'ont volé, cette nuit, le seul canot que je possédais.

— Ils ont dérobé votre pirogue ! s'écria Gobila indigné; raison de plus pour les châtier; nous allons leur faire la gueixe, et demain nous vous ramènerons votre embarcation. •>

Tout discours fut inutile pour empêcher le mfoum de Msuata de se vcn-

ger des procédés censément déloyaux des Bayanzi. Du reste l'obose Gobila eût été impuissant à réprimer les élans belliqueux manifestés par son armée navale.

Les équipages de sa flottille, qu'impatientait la longueur du dialogue entre les chefs blanc et noir, proféraient des paroles malveillantes à l'égard de Janssen qui tourna le dos à son interlocuteur et regagna la station.

Le II, Gobila revint, assez confus, dire au sous-lieutenant qu'il avait bien reconnu le canot en question parmi les embarcations de la flottille bayanzi et qu'il avait tenté par tous les moyens de s'en emparer, sans pouvoir y réussir.

Dans l'aprés-midi, les Bayanzi revenaient eux-mêmes pour restituer, moyennant six cents mitakos, la pirogue dérobée, qu'ils affirmaient avoir trouvée nageant à la dérive sur la rive droite.

Janssen, refusant de récompenser d'hypocrites voleurs, offrit néanmoins trente mitakos pour rentrer pacifiquement en possession de l'objet qui lui avait été volé.

Son offre fut rejetée; les Bayanzi filèrent avec son canot.

Ladite embarcation, creusée dans le tronc d'un gigantesque teck, pouvait aisément contenir vingt-cinq hommes; c'était une des deux pirogues remorquées par l'En avant lors du départ de Léopold ville; elle avait été achetée aux indigènes par Stanley, au prix de trois cents mitakos.

Stanley, remontant le fleuve, apparaissait précisément le 12 mai devant Msuata-Station.

A la vue inopinée du steamer qui amenait l'agent supérieur du Comité d'études, Janssen s'était précipité vers le rivage, dans l'espoir d'obtenir plus tôt son courrier et de revoir un visage blanc.

L'Eu avant était encore à une distance de dix minutes du débarcadère, que Stanley, appuyé sur le bordage à l'avant du navire, scrutait de son œil de lynx les herbes et les criques tortueuses de la rive, et criait à Janssen d'une voix inquiète :

ft Whcre is yoiir canoet? (où est votre canot?)

— Volé! » répliqua laconiquement Janssen.

VEn avant stoppa. Stanley sauta prestement à terre et, sans serrer la main que lui tendait l'officier, il exigea le récit immédiat des circonstances du vol.

Les paroles de Janssen jetèrent dans une violente colère le loyal administrateur des biens du Comité d'études.

Stanley, une fois le récit terminé, brusqua tout son personnel, activa le déchargement du navire, donna fiévreusement des ordres au chef de la

Station et fit chouft'er VEn avant, à trois lieures du matin pour voler chez les coupables Bayanzi.

Sur ces entrefaites, on annonça l'approche de pirogues descendant le fleuve. C'était justement la flottille des porteurs d'ivoire, grossie du canot en litige.

Stanley fit distribuer les armes et des munitions à tous les hommes dont il disposait; ÏEn avant, menaçant de sombrer sous le poids du nombre considérable de ses passagers armés, se mit en travers de la route des Bayanzi.

Ces derniers n'en persistèrent pas moinsàavancer. Arrivés près du steamer, à portée de la voix, ils déclarèrent leur intention de restituer le canot, sans même exiger le moindre mitako.

Cette promesse aussitôt réalisée fit disparaître la sombre fureur à laquelle Stanley était en proie.

Le lendemain, 12 mai, le canot de la station de .Msuata, solidement amarré, se balançait de nouveau dans la crique protégée par la bannière bleue du Comité d'études.

Ce même jour, Stanley recrutait parmi les sujets de Gobila des guides volontaires, qui l'accompagnaientle iq dans son exploration vers le Nord.

Assez mal reçu par les indigènes des rives du Congo, Stanle)^ s'engagea sur YEn avant dans les eaux du Kwa ou Koango. 11 remonta cet affluent jusqu'à l'endroit où il se divise en deux larges rivières courant l'une vers le sud, sous le nom de Mbiheh, l'autre vers le nord-est, sous le nom de Mfini.

Là, Stanley, poursuivant ses découvertes, explora la rivière Mfini et atteignit l'expansion lacustre formée par ce cours d'eau, véritable lac connu depuis (26 mai 1SS2) sous le nom de lac Léopoid II.

Le 7 juin, Stanley, gravement malade, rentrait à .Msuata, où il infor-

PANIER (collection DE .M. FLEMINg).

mait Janssen de son projet de retourner en Europe pour y recouvrer la santé.

Le 8 juillet 1882, l'agent supérieur arrivait à Vivi.

Voici en quels termes le capitaine Hanssens raconte, dans une lettre datée de Vivi 11 juillet, l'arrivée de Stanley dans cette station :

« Vendredi dernier, nous avons vu apparaître, au sommet d'une des montagnes qui bornent à l'est l'horizon de Vivi, une caravane précédée du drapeau de l'Association.

« De tous les blancs qui se trouvaient à la station, j'étais le seul qui fût prêt à se porter à la rencontre du chef de l'expédition : tous les autres étaient en ce moment dans des costumes impossibles.

« Je me dirigeai donc vers la caravane, que je rejoignis a quelques centaines de mètres nos constructions. Je m'approchai du hamac dans lequel était couché Stanley, et j'eus de la peine a retenir des exclamations de surprise en apercevant les ravages produits par l'horrible fièvre d'Afrique dans cette organisation de fer.

« Lafigure avait une teinte cadavérique: les yeux profondément enfoncésdans les orbites n'avaient pour ainsi dire plus de regards.

« Stanley éprouva toutes les peines du monde à sortir de dessous sa couverture de voyage la main qu'il voulait me tendre lorsque je me présentais à lui; sa voix n'était qu'un soufîle lorsqu'il répondit à mon speech d'introduction :

« — Bonjour, mon cher capitaine, je suis heureux de vous voir en bonne santé. »

« Je marchai à côté de son hamac, jusqu'au moment de notre arrivée sur le plateau de la station.

« En ce point, le malade sembla se ranimer; en revoyant cette ville naissante qui était son œuvre, sa création, et qui avait marqué ses premiers pas dans la mission d'agent en chef du Comité d'études, ses j'eux prirent une expression de contentement et sa figure rayonna de joie.

« Il se sentait chez lui; il savait qu'il y trouverait tous les soins dévoués qu'exigeait son état.

" Entre-temps, les autres blancs étaient venus lui présenter leurs compliments de bienvenue.

« Porte près du pavillon qui sert de logement aux autorités de l'expédition, et qui renferme sa chambre et sa bibliothèque, Stanley sortit de son hamac : Lindner (chef actuel de \'ivi) et moi, nous le prîmes chacun sous un bras, et l'aidâmes à monter l'escalier qui conduit à ses appartements.

« Une légère collation et quelques réconfortants le ranimèrent bientôt complètement.

<i Mon étonnement n'eut pas de bornes en entendant cet hommme, réduit à i'etat de cadavre ambulant quelques instants auparavant, demander sa pipe à Dualla et l'allumer avec toutes les apparences d'une vive satisfaction.

« Il semble tout à fait s'illusionner sur son état, et ne parle de rien

moins que de revenir en Afrique après deux ou trois mois de séjour en Europe. Je souhaite que son espoir se réalise ! »

Le départ du chef de l'expédition modifiait l'organisation de celle-ci et amenait un changement dans les attributions du capitaine Hanssens.

La possibilité de ce départ avait été prévue par S. .M. Leopold II. .

Avant que Hanssens quittât la Belgique, le roi avait mandé en son palais de Laeken le capitaine belge, en même temps que le colonel Strauch et un agent allemand, le docteur Peschuel.

Au cours de cette audience, l'auguste promoteur de l'œuvre africaine avait déclaré que si, par suite d'une circonstance quelconque, M. Stanley quittait l'expédition, le commandement en serait remis à M. Peschuel. Sa Majesté avait ajouté que le docteur allemand recevrait des pouvoirs écrits sous une enveloppe cachetée qui ne serait ouverte que le jour où M. Stanle}^ serait mort ou aurait décidé son retour en Europe.

Précisément, au moment ou l'une de ces éventualités se produisait, le docteur Peschuel se trouvait a \'ivi. Il informa Stanley de la décision du roi des Belges et ouvrit devant lui. en présence aussi de Hanssens, le pli cacheté.

Stanley parut satisfait de voir la direction de l'expédition assurée par les soins du Comité; il remit avant son départ ses pouvoir au docteur Peschuel.

Nous avons précédemment raconté un épisode concernant une expédition du chef intérimaire, et relaté brièvement quelques-unes des étapes accomplies dans le bas et le moyen Congo parle capitaine Hanssens, dont les pouvoirs s'étendirent d'abord sur toute la zone entre Issanghila et le Stanley-Pool inclusivement.

Peu après, tout le personnel attaché aux postes établis dans cette zone et au delà, fut placé sous les ordres du capitaine belge: par suite du départ du docteur Peschuel, la charge d'agent supérieur fut confié a Hanssens.

La tâche désormais imposée au capitaine était lourde, pleine de responsabilités sérieuses, hérissée d'obstacles et de difficultés; mais il la préférait

de beaucoup au service relativement sédentaire qu'il aurait eu à remplir en acceptant le commandement d'une station.

La vie agitée de bivouacs, de marches, d'aventures, de luttes imprévues et de découvertes, était plus conforme aux aspirations du vaillant pionnier. Il désirait le bruit, les émotions, le mouvement, un généreux retentissement de son nom en Europe : son vœu le plus cher s'accomplissait.

Hanssens agent supérieur de l'Association. — Voyage d'exploration de VÉclaircur. — Les Wabouma. — Bolobo. — Ibaka et son chapeau. — Relation ethnographique sur les peuplades B-U'anzi. — Funérailles de Mpoki.

^■^^^^s^^^u jour oii Hanssens fut investi du commandement effectif

de l'expédition du Congo, il se créa une besogne à sa taille: il tenta résolument vers l'intérieur une entreprise dans laquelle Stanley lui-même avait précédemment échoué. ^ïïJ^SvSiiï^Ss^ Après avoir assuré l'établissement d'une route suivant la rive méridionale du Congo entre Manyanga et le Stanley-Pool, pacifié les territoires riverains situés entre ces deux points, conclu deçà, delà, grâce à l'éloquence de sa parole persuasive ou au triomphe de ses armes,

des traités d'alliance et d'amitié avec les chefs des tribus qui habitent cette partie de la lijine d'opérations de la Société internationale, Hanssens s'apprêtait, en octobre 1SS2, à visiter les domaines des sauvages Bayanzi.

Le 6 octobre, le capitaine transmettait à Janssen l'ordre de rechercher dans son district des nègres capables de servir de guides et d'interprètes à une expédition dirigée vers le Nord.

Janssen connaissait les mœurs peu hospitalières des Ba3'anzi, et d'autre part il savait que Gobila était opposé à l'établissement d'une succursale des blancs en amont de Msuata, succursale qu'il considérait comme nuisible à ses propres intérêts.

Incapable cependant de reculer devant l'exécution d'un ordre reçu, Janssen se mit en quête de recrues indigènes.

Il manda Gobila et les notables du village, et leur exposa dans une palabra émouvante les projets d'un nouveau Boula Matari, dont le nom et les aventures audacieuses danslebisetlemoyen Congo servaient déjà de thème à de merveilleuses légendes parmi les nègres.

La conférence eut lieu dans la soirée du 8 octobre.

Gobila et sa suite, reçus avec plus d'honneui's et d'affabilité encore que d'habitude, étaient réunis dans la chambre à coucher du chef de la station.

Un temps épouvantable avait empêché de tenir la palabra à l'extérieur. Le vent soufflait à déraciner les arbres et couvrait de sa voix puissante les roulements ininterrompus du tonnerre. On était alors en pleine saison des grandes pluies.

Janssen, assis sur une caisse à bagages en face de Gobila accroupi à la turque sur la magnifique couverture de voyage au tigre brodé, emplo3-ait depuis une demi-heure toutes les ressources du langage persuasif pour déterminer l'assistance à lui prêter son appui dans la conjoncture présente.

Ses meilleurs arguments étaient successivement combattus par les divers orateurs de la suite de Gobila :

« Nous ne connaissons pas Boula Matari II, disait l'un; comme vous, il est peut-être bon; peut-être aussi comme vous veut-il notre bonheur, mais son intention n'est-elle pas d'aller bâtir une ville chez les Ba\'auzi, nos traditionnels ennemis ? N'ira-t il pas vendre lui-même aux tribus de notre voisinage les marchandises du mpoutou que nous obtenons directement de vous aujourd'hui, et que nous leur revendons avec de gros bénéfices.^ Toutes ces suppositions sont à craindre; aussi nous défendrons à nos amis, à nos frères, à nos enfants, à nos esclaves, de guider le nouveau mundelé sur les terres des Bavanzi.

— Eh bien, répliqua Janssen, j'admets vos tiésitations à accorder des guides à Boula Matari II; mais je vous demande en mon nom personnel de me confier une escorte. Vous me connaissez; je suis pour vous tous le. bon Souzou M'Pembé, le fils de votre mlou Gobila; je vous promets de suivre vers le Nord mon frère blanc et d'user auprès de lui de toute mon influence pour qu'il ne prenne avec les Bayanzi aucun arrangement préjudiciable à vos droits et à vos intérêts.

— Vous avez bien parlé, exclama Gobila. Je tiendrai à votre disposition mes interprètes les plus fidèles. Ils vous conduiront auprès de mon confrère de Tchoumbiri, le roi Monkouala; et plus loin, à l'endroit où le grand fleuve s'élargit, dans les domaines d'Ibaka, fier makoko de Bolobo. »

La palabra se termina sur ces bonnes promesses.

Janssen, fidèle aux traditions, fit verser aux assistants des rasades de gin; on buta l'amitié, à la fraternité de Gobila et de Janssen, on continua sans toaster à faire de copieuses libations ; puis un membre de l'assistance improvisa sur le rythme monotone des reirains africains une ballade en l'honneur de Souzou M'Pembé.

Au dehors l'orage continuait avec une violence inouïe; le crépuscule qui commençait, rendait plus vives et plus terribles les incessantes lueurs des éclairs.

Janssen alluma une bougie, supportée par le traditionnel bougeoir de l'explorateur africain ; le goulot d'une bouteille vide. Pendant ce temps, le noir improvisateur emplissait des éclats de sa voix l'étroite chambre où les conférenciers ronflaient, cuvant leur gin, dans les pauses les plus diverses et les plus imprévues.

Janssen maudissait dans son for intèrieurl'idéequ'ilavaiteuedeprocurer à ces fieffés ivrognes le moyen de s'alcooliser dans son appartement privé. Il songea un moment à appeler ses serviteurs pour emporter un à un les hôtes encombrants de sa chambre à coucher, mais il faisait un temps à ne pas mettre un chien à la porte.

Janssen laissa donc le champ libre à Gobila et à ses conseillers engourdis par l'ivresse, prit son bougeoir et s'installa pour le reste de la nuit dans la pièce voisine. Dormir n'étant pas possible avec le concert infernal exécuté par les ronfleurs, le jeune pionnier, que n'inquiétaient pas les nuits blanches, disposa sur le semblant de table à manger faisant au besoin fonction de bureau, tout ce qu'il fallait pour écrire. Depuis plusieurs jours, ses occupations absorbantes ne lui avaient pas laissé le loisir de causer avec les siens.

Mais à l'extérieur l'orage était loin de se calmer; la pluie tombait

bru3'amment en larges gouttes sur la toiture de paille . le vent s'engouffra violemment a travers les volets mal joints des fenêtres et éteignit la lumière du veilleur.

Décidément Janssen devait cette nuit- là passer par toutes les petites misères réservées aux voyageurs dans l'Afrique centrale.

Faisant néanmoins contre vilaine nuit bon cœur, le sous-lieutenant laissa, en dépit du vacarme, courir son imagination à travers les mirages de l'avenir.

<t Le capitaine Ilanssens vient sans nul doute, pensait-il, pour léaliser le but du Comité d'études, la jonction des stations du Congo au poste de Karéma. Je le prierai de m'attacher à lui en qualité de second.

« J'ai acquis aujourd'hui l'expérience du pionnier de la conquête pacifique africaine; après Issanghila, j'ai élevé .Msuata.

« Ces services passés me vaudront l'honneur de traverser l'Afrique avec Ilanssens et d'assouvir ainsi mon goût des aventures, du changement, de la marche en avant, à la découverte, vers l'inconnu. Hé! pourquoi pas? ma santé est excellente, ma constitution inébranlable a résisté au ciel de ce pavs, et les dangers ne m'effrayent pas... »

Rêvant ainsi, le lieutenant Janssen s'endormit sur son escabeau, comme il l'eût fait sur un mœlieux lit de plumes.

A l'aube, il ccait debout, secouant énergiquement ses hôtes encore ivres dont les exhalaisons nauséabondes infectaient sa chambre à coucher. Les conseillers noirs, tout surpris de se réveiller entre des murs qu'ils ne connaissaient pas, attachèrent sur Janssen des yeux égarés. Tous avaient oublié la scène de la veille, le lieutenant la leur rappela en peu de mots; Gobila promit de confier au chef de la future mission exploratrice son esclave le plus dévoué, guide sûr doublé d'un excellent interprète auprès des districts bayanzi.

Délivré de ces malencontreux buveurs, Janssen se mit à l'œuvre, loin de songer à prendre du repos, en prévision de la venue très prochaine du capitaine Hanssens, nouvel administrateur général de l'expédition.

Ce dernier arrivait à .Msuata le 17 octobre. Parti de Léopoldville le 12 du même mois, Hanssens avait employé cinq jours pleins pour parcourir cent cinquante milles anglais, soit environ deux cent cinquante kilomètres, distance qui sépare Léopoldville de Msuata-Station.

Cette traversée aurait nécessité moins de temps si le steamer En Avant eût été en état de l'entreprendre. Mais, par une singulière coïncidence, le vapeur se trouvait hors de service depuis le départ de Stanley pour l'Europe, par suite de la disparition de deux robinets ce la machine. Ces

deux engins, indispensables à la locomotion du bateau et qu'il était impossible de fabriquer dans l'Afrique centrale, il fallait attendre plus de trois mois pour pouvoir les remplacer.

Hanssens avait disposé d'une allège à fond plat, mise en mouvement par huit rameurs. Cette embarcation, lourdement chargée, contrariée par le vent et par le courant, avait difficilement accompli le trajet.

En maints passages du fleuve où la violence du courant présentait un obstacle insurmontable aux huit rameurs, les hommes de l'équipage avaient été obligés de se jeter à l'eau, pour aller attacher un fort câble à l'un des gros arbres de la rive, et haler ainsi l'embarcation. Ce manège fréquemment renouvelé occasionna une perte de temps considérable.

Dans ce voj'age, le capitaine Hanssens était accompagné de AL Boulanger, un Français, agent de l'Association internationale.

Dés son arrivée à Msuata, le capitaine Hanssens accomplit spontanément une partie des rêves de Janssen : M. Boulanger fut désigné pour remplacer par intérim le suus-lieutenant dans le commandement de la station; Janssen accompagnerait le capitaine au pays d'amont.

Le départ des explorateurs fut retardé jusqu'au 23 octobre.

Le 18, Hanssens utilisa son séjour à Msuata en inspectant minutieusement la station, dont l'installation lui parut merveilleuse.

Il Rien ne vous manque ici. disait-il à son jeune compatriote; cuisines, fourneaux, fours, magasins, arsenal, et voire même, luxe inconnu jusqu'ici dans les stations africaines, des water-closets bâtis en torchis. Comment avez-vous fait pour arriver â ces surprenants résultats, en si peu de mois et avec un nombre fort restreint de mauvais travailleurs noirs.^ • — J'ai travaillé moi-même, capitaine ; je me suis fait terrassier, briquetier, maçon, menuisier et charpentier à l'occasion.

— Travailleur inûitigable. Ah ! je reconnais bien là, lieutenant, mon ancien élève Janssen de l'École militaire. Qui nous eût dit, a l'époque où je vous déclamais mon cours sur ÏAri militaire dans la vieille abbaye du bois de la Cambre, que nous nous retrouverions, après des années, à quatre degrés sud de l'Equateur, presque au cœur du Continent noir, ouvriers tous deux du monument impérissable qu'a construit notre auguste Roi.^ »

Là-dessus, une longue évocation de souvenirs communs aux deux compatriotes charma les veilles prolongées des hôtes blancs de Msuata.

Le 10, Hanssens fit la connaissance de Gobila, — « ce bon gros Roger Bontemps, préoccupé surtout de bien boire et de bien manger, à la façon nègre, s'entend, » selon les termes du capitaine, — et conclut avec lui un traité d'amitié.

30 CriA'^lTRE DEUXIÈME

Fidèle à ses promesses, Gobila céda au mundelè l'esclave Banfunu, lutur interprète et guide des blancs chez les Bayanzi: il dépassa même ses engagements car il accorda deux pirogues indigènes au chef de la prochaine exploration.

Les journées des 20, 21 et 22 octobre furent employées oux préparatifs de départ : choisir parmi les Zanzibarites de la station de Msuata les hommes nécessaires à l'établissement et éventuellement à la défense de la station à créer; leur distribuer des armes et des munitions; emballer les étoffes et les autres articles indispensables; charger les deux pirogues de construction indigène, les réunir par des pièces de bois transversales de façon à leur donner plus de stabilité, etc., etc.

Le 23, à six heures du matin, la flottille quittait Msuata. L'allège à fond plat emportait Ilanssens et Janssen, peu commodément assis dans un coin très exigu de l'arrière, où un homme seul eût eu quelque peine à se caser; plus dix rameurs, les ballots d'étoffe et les effets personnels des blancs.

Chacune des pirogues contenait six pagayeurs.

Voici la reproduction textuelle du passage d'une lettre du capitaine Hanssens, lors de son départ de Msuata :

« C'est une singulière impression que l'on ressent, lorsqu'on quitte ainsi une contrée connue, occupée par des blancs, pour se rendre dans une partie dont la grande majorité des habitants ignore jusqu'à l'existence d'êtres humains d'une autre couleur que la leur.

<. On se demande quels incidents surgiront pendant le trajet. Sera-t-on bien ou mal reçu par ces populations sauvages } Faudra-t-il jouer du fusil ou de la poignée de main? Trouvera-t-on à acheter de la nourriture en route? En un mot, sera-ce une partie de plaisir ou une promenade tragique? »

On peut concevoir les préoccupations anxieuses qui dominaient les explorateurs, car l'un et l'autre connaissaient l'accueil peu sympathique fait à Stanley au mois de juin précédent par les populations qu'ils allaient affronter avec des forces bien inférieures à celles que transportait naguère Y En Avant.

L'expédition comprenait cette fois vingt-quatre Zanzibarites armés de bons fusils, il est vrai, l'esclave de Gobila et les deux blancs, représentant les deux seuls hommes réellement courageux et résolus. L'allège avait ete baptisée par Hanssens du nom de ÏÊclaireur.

La journée du 21 se passa sans incidents notables; les explorateurs doublèrent vers midi une sorte de promontoire barrant sur la rive droite une

anse spacieuse au fond de laquelle se dressait un village où des missionnaires français installèrent plus tard un poste hospitalier.

Le 24, dansla matinée, ÏÉclaireiir passa, à hauteur du confluent du Congo avec la rivière Koango, dont une portion avait été récemment explorée par Stanley. Ce cours d'eau, renseigné dans la carte de Chavanne sous le nom d'Hari Nkutu, est appelé Woiikiiii en dialecte bateké, et Moussa, en dialecte bayanzi. Il étale à son embouchure une largeur d'environ quatre cent dix mètres; ses sources, traversées par Livingstone en 1855, viennent ^^ la ligne de faîte séparant le bassin du Congo du bassin du Zambèze.

Dans l'angle méridional de ce confluent habite une tribu féroce : les Wabouma, ou mieu.x les Babouma.

Ces indigènes inhospitaliers refusent à tout étranger, voire même au.x hommes de race noire, l'entrée de leur territoire; ils cherchent à empoisonner quiconque se risque parmi eu.x. Moins rigoureux pour eu.x-mémes lorsqu il s'agit d'opérer une excursion intéressée, une razzia chez le voisin, ils se hasardaient souvent, en armes, mousquets et lances, jusqu'au.x abords de la station de Msuata.'

Hanssens, n'ayant rien à faire chez les Babouma, passa sans s'arrêter devant leurs villages, et à sa grande surprise il ne fut môme pas menacé par cette sauvage population.

Au nord du confluent du Koango, le Congo coule avec rapidité dans un lit d'une largeur de plus de mille mètres; les rives montueuses, inhabitées sur les pentes, présentent, au sommet des falaises, des villages, des plantations de bananiers et de manioc.

Les habitants y sont aussi hospitaliers que les Babouma le sont peu. Hanssens s'arrêta quelques heures parmi eux, et comme le pays était très riche en vivres, il renouvela sa provision de pains de manioc qui, sous le nom de chicoanga, constituaient la nourriture de ses hommes.

Ra.-^surée du côté de la famine, l'expédition poursuivit son ascension du fleuve. A la nuit tombante, on s'arrêta pour loger dans un village et se mettre tant bien que mai, sous la toiture béante de quelque hutte enfumée, à l'abri d'une pluie torrentielle.

Les averses se montrèrent d'ailleurs compagnes inséparables, mais dont on se fût passé sans regret, des explorateurs ayant pour se garantir des manteaux soi-disant imperméables, qui devinrent bientôt aussi perméables que des éponges.

La journée suivante se passa sans incident intéressant. On longea de fort près la rive gauche pour échapper, autant que faire se pouvait, à la violence du courant.

De nombreux villages s'échelonnent sur les falaises. Les habitants en apercevant VÊclaireur. pirogue de forme inconnue montée par des visages pâles, accouraient au bord de l'eau et regardaient ahuris, mais sans pousser la moindre clameur malveillante.

Loin de témoigner de linimitic, ils adressaient aux mundelés les plus amicaux « m'boté <>. Ces indigènes connaissaient quelque peu l'homme blanc; plusieurs d'entre eux s'étaient rendus à Msuata ou à Léopold ville, et avaient pu constater par eux-mêmes que, conirairement à la légende. le blanc ne passe pas son temps à couper les tètes ou à sucer le sang de l'homme noir.

« Le vendredi 27 octobre, rapporte Hanssens, je suis arrivé à Tchoumbiri, localité sur laquelle Stanley donne beaucoup de renseignements dans la relation de son grand voyage « à travers le continent mystérieux ».

<: Je tenais à me mettre en bons termes avec le chef de ce district, attendu que si mon projet d'installation en amont, à Bolobo, ne réussissait pas, j'avais l'intention de m'établir dans le Tchoumbiri. Je fis donc amarrer mes embarcations aux arbres de la rive, et je me rendis dans le prmcipal villagf, résidence du roi Moukouala. »

Ce personnage, dont nous avons parlé assez longuement en relatant les découvertes de Stanley, reçut très cordialement, mais sans quitter son chapeau légendaire, Hanssens et son jeune second.

De sa vûix doucereuse, le roi de Tchoumbiri, que Stanley désigne comme « le nègre le plus rusé et le coquin le plus fieffé de l'Afrique », offrit gratuitement un terrain aux mundelés pour y bâtir une station.

L'offre fut momentanément écartée par Hanssens.

Après avoir frugalement déjeuné sur l'heroe, en présence de la jeunesse mâle de l'endroit, guerriers sa distinguant par un genre de coift'ure spécial — leurs cheveux se divisent en une multitude de tresses ; quatre de ces nattes sont en forme d'accroche-cœur et deux de ces dernières se projettent au delà du front — (Stanley), — les explorateurs se rembarquèrent.

A partir de ce point, chaque massif de rotangs, chaque bouquet d'arbrisseaux, chaque amas de rochers sur les rives recèle un ennemi, lâche mais acharné,, à l'affût contre les blancs dont la marche est signalée de village en village.

Impossible, durant toute la soirée du 27, de débarquer en un point hospitalier des berges, pour y trouver un abri ardemment souhaité, car le ciel, inciément lui-même, versait sans relâche une piuie diluvienne sur les explorateurs.

Partout repoussés, les infortunés passagers blancs de ÏÉclairciir orga-

nisent leur lit entre les jambes des pagayeurs et disposent les voiles de l'embarcation en forme de parapluies.

Protcg-cs contre l'averse, les blancs passent curieusement leur tètes entre j'es couvertures de toile pour jouir du curieux spectacle des fureurs grotesques des indigènes massés sur les rives et qui essayent d'effrayei- les étrangers en poussant des hurlements, en agitant leur lances empennées, voire même en les mettant en joue avec des arquebuses impossibles.

Bien qu'inotïenslves par elles-mêmes, ces démonstrations étaient fort désagréables. Ces nuées d'indigènes empêchaient les équipages de la flottille de prendi'e pied sur le rivage.

La nuit était commue d'habitude complète à six heures du soir; les nuages chargés de pluie masquaient la lune dont la clarté aurait été si utile pour se guider sur le fleuve ; au milieu de cette obscurité il était impossible, sans commettre de graves erreurs, d'estimer la largeur de la nappe d'eau; les malheureuses embarcations allaient à l'aventure et couraient à chaque minute le risque d'échouer contre une des nombreuses petites îles qui parsemaient le fleuve et qui étaient presque entièrement submergées dans cette saison pluvieuse.

Vers neuf heures du soir, on put heureusement aborder dans une crique de la rive droite, où des pécheurs inoffensifs accueillirent, sans opposition ni menaces, les explorateurs exténués ; ils poussèrent même la bienveillance jusqu'à accorder aux deux officiers belges, un refuge contre la pluie : la hutte dans laquelle ils fumaient leur poisson.

L'odeur y était intolérable; la toiture de la cabane garantit cependant les voyageurs, déjà transis de froid, de la douche glaciale que leur eût réservée la nuit en plein air. Auprès d'eux, « dans un espace grand comme un mouchoir de poche », écrut Hanssens, les équipages de la flottille s'entassèrent comme ils purent et s'acharnèrent a maintenir allumés de grands feux de bois mort que la pluie menaçait d'éteindre à chaque instant.

Au petit jour, blancs et noirs, heureux de quitter ce déplorable gîte, s'embarquèrent pour remonter le fleuve.

Ils entrèrent dans une sorte d'archipel boisé, coupant çà et là la vaste nappe d'eau dont l'ampleur égalait presque celle du Congo devant Banana.

Sur la rive gauche, des hauteurs boisées esquissaient une chaîne dentelée, se confondant au loin vers l'est avec l'horizon gris-clair; à droite, un plateau couvert d'herbes fauves surplombait à pic le' courant et profilait sur le ciel quelques sommets en pain de sucre.

Avant midi, les embarcations nageaient dans les canaux d'un archipel

LEi KF.LCES III. S

chargé d'une végétation luxuriante: les hauteurs boisées de la rive gauche se dressaient fières de leurs villages et de leurs cultures.

On côtoyait le district de Bolobo.

L'indigène de cette partie du fleuve n'était plus le sauvage et inhospitalier Wabouma, ou la brute intraitable qui s'était opposée la veille au repos des vo3-ageurs. « Il semblait, écrivait Stanley en 1877, appartenir à l'humanitc et comprendre qu'il y avait sur terre d'autres individus de son espèce, mais d'une autre couleur. »

Néanmoins les explorateurs fii'cnt escale de village en village sans pouvoir obtenir autre chose qu'un accueil d'une réserve agaçante.

Partout la population des agglomérations de huttes cachées dans les raphia vinifcra, les elaïs giiineensis et les bananiers de la rive gauche se portait au-devant des étrangers, mais, se tenant sur la réserve, l'efusait de répondre aux questions posées par Ilanssens.

Sans être hostiles, ces gens étaient soupçonneux, méfiants, et ne comprenaient pas pourquoi les mundelés venaient chez eux. Les absurdes récits importés de la côte par les traitants d'ivoire, et qui posent les blancs en mangeurs de petits nègres, n'étaient pas étrangers a la froideur de l'accueil.

Il fut littéralement impossible aux explorateurs de connaître les noms des \illagcs qu'ils rencontrèrent ce jour-la, et les noms des chefs de ces localités.

Voici du reste un extrait du journal de Janssen, relatant laconiquement les déboires de la journée du 28 octobre :

« Arrivés dans le district de Bolobo, nous rencontrons sur la rive gauche une série de villages.

« Nous stoppons au premier village, pour demander le nom. — « Pas de nom », répond une voix, celle d'un notable probablement. Le nom du chef, alors.,.» — « Pas de nom ». répond la même vojx.

« Hanssens enrage, nous enrageons et nous partons. A cinq minutes de là, deuxième village; nous débarquons. La population accourt et attend respectueusement nos questions. « Comment nomme-t-on votre village.^ » fait demander le capitaine. — « Que vous importe.- » — « .Merci! et votre chefr » — « Nous n'en avons pas. »

« Inutile d'insister avec de telles brutes, nous filons. De quart d'heure en quart d'heure, nous stoppons devant le troisième, le quatrième, le cinquième... le neuvième village...

« Toujours et partout la même et désolante réponse : « Pas de nom ! Pas de nom ! »

" C'est une mystification. On pourrait croire que ces g-aillards là se sont ti'ansmis par téléphone un mot d'ordre contre nous.

<• Enfin, di.xiéme village; il y a un chef!... mais il est ab.^ent.

<' En ce moment, la clarté du jour disparaît; la pluie continue à tomber; nous demandons à loger dans ce villag-c, en dépit de l'absence du chef.

" — Il est trop tard, glapit quelqu'un, nous n'avons pas d'ailleurs de place pour héberger des étrangers. »

« Nous enrageons de plus belle, et nous quittons ces sauvages.

<i Devant nous, vers le milieu du fleuve, nous entrevoyons des masses noirâtres coupant le courant. Ce sont des îlots estompant le ciel nuageux de leurs bois sombres et épais; nous abordons successivement le premier îlot, le deuxième, le troisième. Impossible d'atterrir,... ces îles sont submergées: seuls, les dômes touffus sui"plombent la surface liquide.

« Nous naviguons dans une obscurité complète jusqu'à dix heures du soir, mouillés, trempés, rincés, par une de ces averses africaines dont les plus abondantes giboulées d'Europe ne peuvent donner une idée.

« La nuit est. trop noire pour continuer sans périls la navigation: ÏÊclji rciir et les pirogues sont amarrés à un arbre du troisième îlot; nous essayons jusqu'au matm dedormir sous les voiles de l'allège. Quelqueshippopotames indiscrets viennent lugubrement renifler près de nous; plus loin, des crocodiles festoient bruyamment; et le ciel inclément lance dans ce concert terrible les notes sourdes et prolongées de son tonnerre peu rassurant.

« Le dixième jour, à g heures du matin, nous débarquons a Dolobo, capitale du district de ce nom, où s'élèvera bientôt, j'espère, une station dont j'aurai le commandement ab intérim »

Le lendemain, 31 octobre, le capitaine llanssens datait de ce village une lettre a laquelle nous emprunterons, sans ct.'e assez malavisés pour y changer un mot, les passages d'un haut intérêt touchant notre récit :

« Ouvrez la carte de Chavanne et prenez la branche du Congo située en amont du Stanlej'-Pool et se dirigeant vers le nord-nord-est. Vous y trouverez la localité de Bolobo, par environ 2" i '2 de latitude sud et 17° 3'4 de longitude est.

« C'est la que je me trouve depuis hier matin, et c'est de là que j'écris.

« Mon bureau diftere essentiellement de ceux que l'on voit d'habitude en Europe. Il se compose d'une vieille caisse vide dont les planches ont ete réunies pour faire une tablette plus ou moins horizontale, placée sur quatre pieux fixés dans le sol; pour plafond, j'ai un superbe palmier dont les longues gerbes garnies de feuilles me protègent des rayons du soleil. \ quelques pas en face de moi, une hutte en paille que j'ai fait construire hier, et

dans laquelle je loge avec mon camarade d'exploration, le sous-lieutenant Janssen.

« Enfin, tout autour de moi, un ceixle compacte d'indigènes accroupis ou debout, regardant d'un air ahuri cet homme bianc, ce mundelé, comme ils nous appellent, promenant sur une feuille blanche une pointe d'acier fixée au bout d'un morceau de bois et trempée de temps en temps dans un petit réservoir renfermant une liqueur noire.

« Je regrette de ne pouvoir croquer ce tableau réellement curieux et indescriptible. Il faut le voir pour s'en faire une idée. Ce groupe de spectateurs est là en quelque sorte en permanence, observant jusqu'au moindre de nos gestes et les commentant dans leur langue as.sez harmonieuse pour un dialecte sauvage; il ne diminue jamais; quand une partie s'en va pour une cause quelconque, elle est bien vite remplacée par un groupe nouveau venant de distances très éloignées et attiré ici par la curiosité.

« Hier, durant la soirée, j'avais autour de moi plus de trois cents de ces types, armés, la plupart, de lances ou de longs et larges couteaux de fabrication indigène. Cette curiosité poussée jusqu'à l'indiscrétion n'est pas un des moindres désagréments de la vie du voyageur en Afrique : mais il n'y a pas moyen de s'y soustraire, il faut en prendre son parti.

<> Heureusement ces enfants noirs possèdent un autre défaut, très ennu3^eux parfois, mais qui, dans la circonstance présente, nous a fait le plusgrandbien : je veux parler de leurrapacité. Moyennantquelques pièces d'étoffe et quelques bibelots de bazar, je me suis peu à peu attiré leur sympathie.

« Les habitants de Bolobo et tous ceux qui vivent sur la rive gauche du Congo, à partir du confluent du Koango jusqu'un peu au-dessous de l'Equateur, appartiennent à la tribu des Bayanzi.

« Fort laids en généi^al, ils ajoutaient à cette laideur un aspect féroce et repoussant en se bariolant et se peinturlurant la figure.

« Les couleurs employées sont variées à l'infini: mais celles qui prédominent sont le rouge, le jaune, le blanc, le bleu et même le noir pour ceux qui ont la peau d'une temte bronzée.

« Je vois un indigène a3'ant sur la poitrine une grande croix renversée peinte en trois couleurs, noir, jaune et rouge. J'éprouve une impi-ession indéfinissable de voir les couleurs nationales servir à l'ornementation d'un thorax de négro.

« Mais, au point de vue physique, une distinction caiactéristique des Bayanzi réside dans leur coiffure.

« Contrairement aux indigènes du bas Congo, les Bayanzi ont les che-

veux très loi\:iset luisants. Ils les divisent d'abord en deux nattes par une raie longitudinale suivant le plan médian de la tète, absolument comme les <• gommeux » de nos grandes villes; puis chacune de ces nattes est ellemême subdivisée en plusieurs autres par des raies perpendiculaires à la première, ou bien circulaires. La disposition de toutes ces tresses forme dos dessins fort originaux : sur le devant elles détachent deux cornes qui dirigent leurs pointes en avant.

« Cette mode de coiffure, la plus généralement adoptée, admet naturellement des exceptions et certaines variétés dans les détails.

« On remarque par exemple ceitaines femmes qui se sont fait épiler la tète à droite et à gauche, et laissent pousser seulement leurs cheveux dans la zone médiane. Leur chevelure relevée en bourrelet, et fixée au mo3'en d'une sorte de résille en fibres de palmier, revêt l'apparence des cimiers qui surmontaient jadis les casques des pompiers de ma bonne vilie d'Ypres.

« Hommes et femmes apportent un soin extrême dans l'édification de ces monuments chevelus, a l'aide d'un peigne végétal ayant la forme d'une truelle profondément entaillée et dentelée sur le plus large côté.

« Chez les Bayanzi, la barbe est rare et clairsemée; les chefs seuls la portent au menton, elle est, dans ce cas. généralement tressée. Sauf cette exception en faveur des familles puissantes, tous les Ba}-anzi, hommes et femmes, s'èpilent complètement le corps, y compris les cils et les sourcils. Est-ce par coquetterie ou par mesure de propreté?

« Les Bayanzi n'ont pour se garantir la tête contre les ardeurs du soleil que les tresses de leurs cheveux. Le privilège de se couvrir le chef est réservé aux rois de la contrée.

« Ibaka, makoko du district deBolobo, use consciencieusement de ce privilège. Son chapeau est tout un poème. De la même forme que celui du clergé arménien, cette cr^iffure monumentale se compose d'une natte très serrée, faite avec des fibres de palmier crucifèrj et assez solide pour lui durer toute sa vie et passer encore sur les tètes de ses peùts-enfants; elle est fixée à demeure sur la tête de son propriétaire par un fil de laiton.

« A défaut de poches, Ibaka entassj dans ce magasin portatif une collection d'objets disparates dont l'énumération serait trop longue et parmi lesquels je me bornerai à citer : des déchets de pièces d'étoft'es, des vieilles douches de cartouches, des morceaux de journaux déchirés iiier par nous, des poires à poudre, des pierres à fusil, des squelettes, des becs d'oiseaux, etc., etc., etc.

« J'ai eu un jour l'occasion d'examiner de près ce capharnaûm africain, mais j'ai bien vite renoncé à en explorer les abîmes, comme j'en avais eu primitivement l'intention.

'. Ibaka tient à son chapeau presque autant qu'à son autorité; il ne le quitte jamais que la nuit, lorsqu'il se trouve « en famille •<, et il a fallu toute l'amitié et la confiance dont il honore les blancs pour le décider à s'en dessaisir pendant quelques instants en ma faveur. Encore n'a-t-il pas voulu exposer sa tête aux regards indiscrets de ses sujets: j'ai dû lui prêter ma casquette d'explorateur.

" — Jamais, m'a-t-il dit en me remettant son couvre-chef, jamais jusqu'à ce jour je ne m'étais décoiffé avant la nuit. »

<• Tant de condescendance de sa part méritait une récompense. Je m'acquittai envers lui en ornant le devant du chapeau de quatre superbes lézards en cuivre repoussé et d'une boucle de ceinture en laiton portant au centre un énorme diamant... en verre.

« Depuis ce jour, Ibaka se croit le plus grand roi de la terre, et je suis persuadé que, s'il connaissait l'histoire des cantons helvétiques, il s'empresserait d'imiter l'exemple de Gessler.

« Je suis aussi convaincu qu'il ne se trouverait pas dans tout le Bolobo un Guillaume Tell assez audacieux pour refuser de saluer la coiffure du souverain, tant cette dernière semble faire partie intégrante de la personne même du roi de ce district. »

Ce fut avec ce personnage haut coiffé que le capitaine Hanssens conclut le 10 novembre la convention autorisant l'Association internationale à établir dans les parages de Bolobo un poste hospitalier.

Le portrait d'Ibaka, qui accompagnes les présentes pages, est d'une ressemblance tellement frappante, que nous croyons pouvoir nous dispenser d'y ajouter la moindre description.

La voix et les manières d'Ibaka, son obséquiosité cérémonieuse, laissaient percer de toutes parts des instincts rapaces; le moral répondait chez lui au physique et paraissait totalement dépourvu de franchise.

Ses époLises, qui sont nombreuses, l'avaient accompagne pour assister à son entrevue avec Hanssens. Quelques-unes d'entre elles, presque jolies et bien faites, avaient la peau d'un brun luisant et une gracieuse courbe d'épaules, rare sur les bords du Congo.

Leur costume, identique à celui des hommes, consistait en un tissu roulé autour des reins et tombant jusqu'aux genoux. Au-dessus et au-dessous, rien: c'est aussi primitif que possible.

Mais Eve, dans les sentiers du Paradis terrestre, ne leur eût certes pas

envié les massives parures, fallacieux ornements de cuivre, scellées autour de leur cou.

Ces lourds anneaux ont trois ou quatre centimètres de hauteur et pèsent approximativement dix-sept ou dix-huit kilogrammes chacun. Ce ne sont pas des colliers, mais des carcans véritables.

Les dames qui ont cette... parure, sont condamnées à porter nuit et jour un poids considérable leur pressant les épaules et montant jusqu'au menton. Sans paraître nullement gênées par ces larges cravates de métal, elles

BRACELETS ET ANNEAUX BAVANZI (COLLECTION DE M. FLÏ>;LNg).

s'en montrent toutes très fières; elles se réjouissent même de la pression qu'ils exercent sur leur corps et qui est enviée par les femmes-esclaves.

Bon nombre d'entre elles poussent la coquetterie « locale » au point de garnir leurs jambes de gros anneaux plats également en cuivre, larges de plusieurs centimètres et superposés depuis la cheville jusquà la moitié environ des mollets. Le diamètre de chaque anneau va en s'élargissant de manière à se mouler sur la jambe. Ces anneaux sont couverts de ciselures parfois délicatement exécutées.

Ainsi accoutrées, les femmes font, à chaque pas, résonner le cliquetis de tous ces cuivres qui s'entre-choquent ; de loin, on croirait, lorsqu'elles

défilent, entendre le bruit métallique des armures de nos anciens chevaliers en marche.

Les favorites du majestueux Ibaka furent gracieuses avec les blancs et se miontrèrent fort empressées à recevoir les nombreux cadeaux dont elles lurent gratifiées.

Grâce ù ses libéralités, Hanssens avait obtenu l'autorisation de camper dés les premiers jours sur un terrain abandonné, à proximité du village: mais cette première installation sommaire n'était que provisoire.

Le II novembre, les équipages de la flottille d'exploration procédaient au déblaycment d'un terrain concédé en aval du village, et convenable à l'établissement d'une station.

Les bâtiments, maisons de logement pour les blancs, magasins et dépendances, allaient s'élever rapidement, grâce à l'expérience de Janssen, sur ce plateau de Bolobo- Station couronnant le sommet d'un morne qui tombe à pic dans le Congo.

Par prudence, en cas de revirement subit dans les dispositions des indigènes, Hanssens fit établir une citadelle palissadée, sorte de blockhaus moins important que celui de Léopoldville. où son personnel pourrait au besoin trouver un refuge assuré.

Hanssens et Janssen ne tardèrent pas à constater un des plus fâcheux inconvénients que réservait Bolobo-Station.

Les moustiques s'y donnaient rendez-vous en quantités prodigieuses, et rendaient intolérable et cuisant le séjour du plateau.

Aux premiers brouillards de la nuit, ces insectes insupportables bruissaient partout à l'extérieur, et, bravant portes et fenêtres, ils pourchassaient les blancs de la salle à manger aux chambres à coucher, de la table au bureau, du bureau au lit de camp.

Ces insectes avides, attirés par l'éclat des bougies, formaient de véritables nuages autour des lumières; on fut obligé de renoncer a l'emploi de tout éclairage et de se coucher à tâtons, chaque soir a huit heures, comme les poules.

A la crainte d'être dévorés par les moustiques, les explorateurs durent ajouter, dès la fin de novembre, le danger de mourir de faim.

Les vivres, rares aux environs de la station, consistaient en chèvres, poules étiques et chicoanga; mais les indigènes étaient les dispensateurs rapaces de ces ressources alimentaires.

Les provisions de l'expédition s'étaient épuisées insensiblement, et les pièces d'étoffe, les bibelots de tout genre, les mitakos, monnaie courante

du pays, importés par Hanssens, n'avaient qu'en partie assouvi la cupidité des indigènes.

D'autre part, le personnel noir fort restreint des explorateurs belges avait, en raison des constructions à développer, paru insuffisant pour assurer, par la voie fluviale, des services réguliers entre les exilés de Boiobo et ceux de Msuata et du Stanley- Pool.

La perspective prochaine de la famine aidant, on expédia des Zanzibarites à Léopoldville, avec ordre de ramener le plus tôt possible l'allège chargée de vivres. .En même temps, le capitaine Hanssens mandait auprès de lui, en qualité de commandant de la station de Boiobo, le sous-lieutenant Orban, alors second de Nilis à Manyanga.

La présence de Janssen redevenait indispensable à Msuata.

En attendant le retour de l'allège, les explorateurs firent maigre chère; le menu habituel se composa de bananes étuvées, d'un poulet ou d'une tourterelle rôtie, et de bananes grillées comme dessert.

Quelquefois ce frugal repas était arrosé de malafou. Depuis le mois de juillet précédent Hanssens n'avait plus vu ni une bouteille de vin, ni un verre de liqueur sur sa table.

Le !'■■ décembre, on se trouvait à Bolobo-Station sans un atome de graisse ou de beurre; on se vit contraint de préparera l'huile de palme les quelques poulets étiques qui formaient la maigre base de l'alimentation quotidienne.

Le lait, le café, les condiments, tout ce qui peut exciter l'appétit ou disposer l'estomac à accepter la nourriture grossière que les blancs parvenaient difficilement à se procurer, la farine, qui leur eût permis de remplacer par une appétissante tranche de pain de froment l'écœurante chicoanga obtenue en laissant pourrir complètement le manioc dans l'eau, leur faisaient depuis longtemps défaut.

En suivant un régime aussi débilitant les deux courageu.x pionniers belges marchaient rapidement à l'anémie, à l'épuisement.

Les petites plaies, les moindres blessures qu'ils devaient soit aux piqûres des moustiques, soit à toute autre cause, se transformaient en ulcères et contribuaient à appauvrir encore leur sang déjà si pauvre.

A peu prés tous les mois, Hanssens et Janssen avaient un accès de fièvre qui durait tantôt plusieurs heures, tantôt plusieurs jours.

Le capitaine possédait heureusement une réserve d'ipécacuanha, excellent vomitif qui, doublé d'un purgatif, détergeait son vigoureux organisme et triomphait de la maladie.

<( Enfin !!! écrit Hanssens à la date du 15 décembre, le bateau, qui assure

nos communications avec le Stanley-Pooi, arrive et apportedes vivres pour le corps et des aliments pour l'esprit.

« Je reçois les courriers arriérés de juin, juillet, août, etc. : plus de cinquante lettres et une caisse de journaux ! »

Jansscn avait aussi reçu un monceau de lettres, des livres et des périodiques.

Quelle débauche de lecture à Bolobo-Station ! Ce plaisir-là, bien entendu, ne nuisait pas aux travaux en cours. Les coups de marteau des charpentiers bâtissant les façades, ou de hache des bûcherons fendant les arbres, les grincements du rabot des menuisiers, troublaient chaque jour le silence du plateau où s'élevait la ville future.

L'allège avait en outre apporté des mitakos, des pièces d'étoffes, des caisses de bimbeloterie, valeurs susceptibles de dérider les nègres des alentours et de ramener l'abondance sur la table des pionniers.

Ce renfort de monnaies courantes permitàHanssensde resserrer les liens amicaux qui l'unissaient a Ibaka, noire Majesté rapace, et d'étendre ses relations avec les habitants des environs du nouvel établissement.

Hanssens en profita pour recueillir sur les mœurs et les coutumes des peuplades du district de Bolobo les documents les plus variés et les plus intéressants.

Il nous serait impossible de puiser à des sources plus autorisées et plus sûres que les lettres manuscrites du capitaine une relation ethnographique sur les Bayanzi.

Avant nous, divers périodiques européens ont fait des emprunts identiques à la correspondance de l'illustre officier, qui joignait aux qualités viriles du soldat et de l'explorateur les charmes et le talent du conteur le plus agréable, l'esprit et la verve enjouée du meilleur écrivain.

Certains de nos lecteurs retrouveront avec plaisir, sans nul doute, ces extraits intercalés dans notre récit.

Outre les détails donnés plus haut sur le costume et les ornements des Bayanzi, Hanssens a noté les renseignements qui suivent :

<i La '1 peinturluration » du corps semble exclusivement réservée aux hommes. Dans cet art la fantaisie se donne libre carrière. Tantôt des lignes iTiulticolores, bleues, jaunes, rouges, blanches, courent le long des bras, à la façon des passe-poils qui ornaient jadis les « kourka » de nos lanciers, et viennent se rejoindre sur le dos en dessinant des arabesques variées. Tantôt la poitrine est sillonnée par des lignes analogues s'étendant sur toute la hauteur du torse et projetant latéralement des embranchements qui rappellent les brandebourgs de nos uniformes contemporains.

« Quelquefois aussi des cercles concentriques, de couleurs différentes, s'épanouissent au creux de l'estomac ou entre les mamelles et font ressembler les bustes à des cibles pour carabines Flobert.

» L'ensemble de ces décorations multicolores, toujours exécutées avec infiniment de goût, ressort fort bien sur le fond bronzé de la peau et donne à tous ces corps à demi-nus une physionomie siii gciieris.

<c L'ornement de la figure est l'objet de soins particuliers. Dans les circonstances ordinaires, les Bayanzi se bornent à recouvrir les paupières de l'un ou l'autre de leurs yeux d'une couche de couleur blaache, faisant de loin l'effet d'un monocle à large garniture d'argent.

« Mais dans certains cas particuliers, mort d'un chef, départ pour la guerre, première visite aux blancs, etc., la face est couverte de dessins multiples les plus variés et dénotant l'incontestable sentiment artistique de leurs auteurs.

« Les femmes ne recourent pas à l'emploi des peintures; elles s'enduisent très souvent le corps tout entier d'une teinte rouge uniforme, obtenue par l'infusion de l'écorce de certains arbres.

« Les tatouages sont également très variés.

« Tandis que les Bateké, habitants de la rive droite, se découpent longitudinalement les joues par des stries parallèles descendant des tempes vers la bouche, les Bayanzi, indigènes de la rive gauche, se tatouent de préférence le front. Ls pratiquent parallèlement à la ligne des yeux une ou deux rangées d'incisions en forme de croix, incisions dans lesquelles ils introduisent un liquide corrosif qui a pour effet de boursoufler la peau.

« Quelquefois ces tatouages se continuent sur les tempes jusqu'en dessous des yeux. D'autres fois une troisième rangée perpendiculaire aux deux premières descend de la naissance des cheveux suivant le plan médian de la tète et se prolonge jusqu'à l'extrémité du nez. Parfois aussi, chez les femmes surtout, le buste est orné d'une façon analogue : plusieurs rangées d'incisions de formes diverses s'étendent alors de la naissance de la gorge jusqu'au bas-ventre et projettent latéralement des branches qui contournent les seins

« En dépit de cette hideuse ornementation, les Bayanzi ont physiquement assez bonne apparence.

« Leur taille est en général au dessus de la moyenne ; chez quelques-uns elle est beaucoup plus élevée.

« Le corps est bien fait, les jambes nerveuses, quoique assez grêles, les épaules larges, le buste bien découpé, les bras assez faiblement musclés.

« La figure légèrement aplatie leur donne une phj'sionomie caractéristique, l'angle facial est ouvert, le crâne rond, rarement pointu.

« Comme les indigènes du district de Mukumbi, les peuplades Bayanzi riveraines du haut Congo paraissent cordialement détester les ablutions d'eau froide. Les prescriptions hygiéniques du Coran ne sont jamais parvenues jusqu'à eux et l'ignorance mvétérée de ces tribus fétichistes les maintient au physique et au moral dans un état permanent de crasse.

<i De même que chez lesBateké,IesBacongo,lesBanfumu,lesBabouendé, les Kabindas, les Krouboys et toutes les tribus du bas Congo, la polygamie recrute de nombreux et fervents adeptes chez les Bayenzi : la quantité de femmes que chaque individu possède croit en raison directe des ressources pécuniaires de chacun.

« Sitôt qu'un Bayanzi dispose de quelques centaines de baguettes de laiton ou de leur équivalent en étoffe, il s'empresse d'acheter une esclave nouvelle qu'il appelle à l'honneur de partager sa couche.

« C'est d'ailleurs un excellent placement : le produit du travail de la nouvelle épouse procurera en effet à son maître une source de bénéfices et son entretien ne lui coûtera rien, puisqu'elle cultive elle-même le manioc nécessaire à son alimentation.

« Les enfants issus de ces unions, loin de constituer une charge pour le père, lui procurent au contraire un accroissement de puissance ou de richesse : les garçons augmenteront le nombre de guerriers dont il dispose, les filles arrivées à l'âge de puberté seront vendues comme épouses à l'un ouà l'autre voisin et feront ainsi affluer de nouveaux capitaux dans le trésur du père

« Il va sans dire que dans les familles ainsi instituées les sentiments affectueux brillent par leur absence.

« Le père ne s'occupe de ses enfants qu'à dater du moment où ils commencent à lui rapporter; jusque-là il ne s'y intéresse que fort superficiellement.

« Ibaka interrogé sur le chiffre de sa progéniture répondait, sans paraître gêné le moins du monde, qu'il ne se rappelait pas exactement s'il possédait trente ou quarante rejetons !... Le roi de Bolobo ne mourra pas sans laisser d'héritiers.

« Quant à la mère, elle soigne son enfant par instinct tant que celui-ci est petit; comme chez les animaux, elle s'en désintéresse complètement dès qu'il parvient à marcher seul. Les soins qu'elle lui donne pendant les premiers mois qui suivent sa naissance, ne constituent d'ailleurs pas une bien lourde charge pour elle.

« Heureusement les bébés ne sont pas douillets clans ce pays ; leur toilette comporte absolument ce que la mère nature a eu soin de leur procurer: les mesures de propreté sont totalement inconnues.

« Quand la mère se transpoi"te d'un endroit à un autre, elle campe son rejeton à califourchon sur le dos ou une des hanches et le fixe dans cette position au moyen d'une pièce d'étoffe enroulée autour du corps et ne laissant dépasser que la tête de l'enfant.

<i Rien n'est plus tristement drôle que devoir une femme pagayant à bord d'une pirogue dans cet accoutrement : la tète du petit suit tous les mouvements du corps de la mère, oscillant d'avant en arriére, de droite ou de gauche, à la façon d'un balancier de pendule.

HABITATIONS INDIGENES A EJLOEO.

<- Un tel traitement imposé à nos enfants d'Europe leur ferait pousser des cris aigus et donnerait lieu à un concert de vagissements des moins harmonieux.

« Les nourrissons bayanzi ne paraissent pas s'apercevoir de l'incommodité de leur position, et semblent goûter les douceurs d'une béatitude parfaite.

« Mal soigné à sa naissance, tout être bayanzi est mal traité au moment de sa mort. »

"Vers la mi-décembre, Hanssens et Janssen mirent à profit les derniers jours de leur présence a Bolobo, en observant les cérémonies très intéressantes occasionnées par les funérailles d'un notable du village de Manga (à quelques kilomètres en aval de la station).

Ce notable, nommé Mpoki, avait ) oui pendant sa vie d'une certaine auto-

rite, mais de bien peu de considération, car sa fortune n'était pas considérable.

Dès qu'il eut rendu le dernier soupir, le corps fut lavé complètement, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé auparavant. La figure fut ensuite barbouillée d'une peinture fantaisiste; les jambes, repliées de manière a faire monter les genoux le plus haut possible, furent fixées par des ligatures en écorces d'arbre et en étoffe indigène.

On enroula le corps dans les plus riches étoffes délaissées par le défunt. Il présentait après cette opération l'aspect d'un vaste mannequin multicolore aussi large que haut, surmonté d'une tête bariolée dont les yeux restaient largement ouverts.

Ainsi fagoté, le corps fut exposé devant la hutte habitée avant le décès.

Pendant huit ou dix jours, les mdigénes de .Manga et ceux des alentours vinrent exécuter autour du cadavre des danses funèbres accompagnées de chants, de roulements de tambour et de coups de fusil.

Ce charivari, commencé au lever du soleil, durait toute la journée et se prolongeait parfois bien avant dans la nuit. Bien entendu le malafou, ne perdant pas ses droits à figurer dans toute cérémonie nègre, circulait à pleines calebasses, et les danseurs ne se retiraient qu'épuisés de lassitude ou tout à fait ivres.

Les mêmes scènes se reproduisirent jusqu'au jour où la décomposition du cadavre fut avancée au point d'infecter les environs a une lieue à la ronde. On procéda alors à l'enfouissement.

Un trou plus large que profond fut creusé aux abords de la case du défunt ; le corps y fut déposé avec toutes les étoffes dont il avait été entouré lors du décès.

Dans l'esprit des indigènes ces étoffes étaient destinées à assurer le bienêtre de celui qui n'était plus, pendant le grand voyage qu'il venait d'entreprendre.

Il résulte de cette façon de voir que plus le défunt est riche et puissant, et plus son bagage d'outre-tombe est volumineux.

Ne doit-il pas soutenir son rang dans l'autre monde } Peut-on le condamner à se priver dans le pays inconnu où il pénètre des soins de ses épouses favorites, des services de ses esclaves?

Cette déplorable croyance donne lieu à la pratique barbare des sacrifices humains.

Selon la coutume on égorgea sur la tombe du notable de .Manga un nombre de femmes et d'esclaves proportionné à sa richesse et à sa puissance.

Lbi BFLOES. I!!.

Les deux explorateurs belges durent assister, confus et révoltes, à cette inqualifiable hécatombe.

A l'heure du sacrifice, la nuit avancée était radieuse; la lune dans son plein projetait sur le théâtre du drame les reflets les plus fantastiques de sa lumière d'argent.

Près des sièges réservés aux blancs se tenait Ibaka entouré de sa cour, et non loin de là se dressait le billot à côté duquel un nègre de haute stature, le corps barbouillé d'ocre rouge, armé d'un sabre énorme et recourbé, conservait l'attitude du bourreau qui attend sa victime.

Bientôt quatre femmes, dont deux épouses de iMpoki et deux de ses jeunes esclaves furent amenées garrottées, le corps caché sous des monceaux de fleurs, de feuilles et d'oripeaux de tout genre, la tète entièrement nue. à quelques mètres du billot.

Les noirs assistants gorgés de malafou, altérés de sang, dansèrent une sarabande effrénée et hurlèrent comme un troupeau d'hA'ènes flairant les restes d'un festin de cannibales.

« Oh! Mpoki était un pauvre diable, dit Ibaka au capitaine Hanssens: on va tuer seulement deux de ses femmes et deux esclaves sur sa tombe. »

— Penses-tu, que je sois flatté d'assister à cette inl'àme cérémonie? répliqua vertement l'explorateur. Ne sais-tu pas que ces atrocités me répugnent.^ Les blancs n'aiment pas l'assassinat. »

Hanssens s'oubliait; son àme généreuse se soulevait contre l'horreur des apprêts de cet atïreux spectacle.

Ibaka offensé par la réponse indigné; du capitaine s'apprêtait à proférer des imprécations menaçantes; mais l'attrait momentané de la scène fit taire cet ignoble dilettante.

Une musique sans nom étouffait les pleurs des quatre infortunées. La foule indigène, hommes, femmes, enfants, se ruait, en proie au délire de l'ivresse ou de la joie féroce, autour des cadavres des victimes immolées.

Fifres en bambou, gourdes trouées, lyres, tam-tams, tambours, instruments à cordes impossibles et innomables essayaient d'unir leurs accords aigus, criards, sourds ou plaintifs aux voix enrouées des hurleurs. Ibaka, dominant cette foule delà hauteur de son chapeau, battait joyeusement la cadence en branlant la tête: les généreuses récriminations du capitaine Hanssens étaient tout à fait oubliées.

Le calme se rétablit peu à peu; les corps des deux épouses de Mpoki furent déposés en travers dans le fond de la fosse, comme pour servir d'assise au cadavre du défunt: quant aux deux esclaves, on les enfouit

pjle-mèlc après avoir au préalable tranché leurs tètes, que l'on plaça comme ornement sur le faîte de la case qui avait appartenu à Mpoki. Api^es le hideux épilogue de cette cérémonie, que lesiueurs mourantes deslcux de nuit indigènes et les pâles rayons de la lune faisaient ressembler à un drame emprunté au royaume deBelzébuth, Hanssens et Jansscn.sous le poids d'une profonde émotion, regagnèrent le plateau de Bolobo-Station, évitant avec horreur la compairnie royale d'Ibaka littéralement grisé par le malafou et les péripéties de ces odieuses saturnales.

Naufrage de Kallina. — Voyage de Briinfaut : de Léopoldville à Msuata. — Arrêt à Kinchassn. — Chez Callewaert, fondateur de Kimpoko-Station. — Un jugement de Souzou M'Pembc. — Janssen dans la capitale des Batelcé. — Le sérail de Mpumu Nt.iba.

YJf^%-^?yi E 2<, décembre, le jour même de Noël, Orban relevait Janssen A^'^çh du commandement intérimaire de la station de Bolobo. .:^^py Deux jours plus tard, Janssen retournait à Msuata et l^^/V descendait le fleuve en compagnie du capitaine Manssens ^<j.^^<^''JMà que réclamaient des affaires de service à régler dans les multiples stations de l'Association internationale.

Ce voyage de retour renouvela, entre le village de Bolobo et l'embouchure du Koango, les incidents désagréables qui avaient marqué le voyage d'exploration des deux officiers.

En aval du confluent du Koango, à une journée de canot de Msuata, le capitaine Hanssens, reconnaissant l'importance capitale que présenterait l'établissement d'une station nouvelle à l'embouchure de ce large cours d'eau, décida une longue halte dans ces parages pour tenter la possibilité d'une acquisition.

Ce fut là une heureuse détermination. Après quelques heures de pourparlers et moyennant un prix dérisoire, l'agent supérieur intérimaire de l'Association conclut avec les chefs indigènes des traités qui garantissaient à la société le protectorat de tout le territoire situé à dix lieues en amont, dix lieues en aval et trente lieues à l'intérieur du confluent en question.

Sur cet espace de six cents lieues carrées acquis désormais à l'Association grâce à l'initiative du capitaine Ilanssens devait s'élever plus tard, dans l'angle formé par la rive gauche du Congo et la rive méridionale du Koango la station de Kwamouth (3° 14'lat. sud).

Le I" janvier 1883, Hanssens et Janssen se reposaient à iMsuata.

Ils pouvaient fièrement adresser, en guise de brillantes étrennes aux administrateurs européens de l'Association internationale, le récit de leur rapide exploration, qui assurait de nouvelles victoires et un prestige plus erand au drapeau bleu constellé d'or.

A la station de .Msuata, les moustiques formaient des nuées moins épaisses que sur le plateau de Bolobo et permettaient les longues veillées et les calmes causeries. Pendant la première nuit de la nouvelle année, les deux compatriotes, dont l'âge et le grade différents n'altéraient en rien l'amitié, échangèrent leur impressions mêlées de douceur et d'amertume. Malgré l'intime satisfaction que leur causait le succès si promptement réalisé de leur expédition, ils ne pouvaient néanmoins se soustraire aux idées mélancoliques en pensant à leur famille et aux amitiés dont une si erande distance les séparait. L'époque à laquelle ils se trouvaient rendait, en le ravivant, ce souvenir plus douloureux encore.

Une catastrophe,, dont Hanssens allait apprendre à Léopoldville tous les détails, empêchait les hôtes de Msuata de recevoir à cette date les vœux les plus touchants dont ils étaient l'objet et qui leur étaient adressés de l'Europe dès le mois de septembre précédent.

Une partie de la correspondance destinée aux explorateurs en amont du Stanley-Pool avait été perdue à la suite du naufrage qui coûta la vie à M. Kallina. Cet agent de l'Association avait abandonné son pays et la brillante carrière qui lui était réservée dans l'armée autrichienne où il occupait le grade de lieutenant, pour se rendre au Congo en juillet 1882.

Arrivé à Vivi, il y avait été retenu pendant plusieurs mois, et sous divers prétextes, par le chef de la station.

« Finalement, raconte Hanssens, on l'expédia vers le haut du fleuve conformément aux instructions qui lui avaient été données à Bruxelles, et, pour lui permettre de regagner le temps qu'on lui avait fait perdre dans le bas, on lui .prescrivit de me rejoindre dans le plus bref délai possible.

« Fidèle à sa consigne i\l. Kallina, ne m'ayant pas trouvé à Léopoldviile, voulut absolument remonter jusqu'à Bulobo.

« Comme nos embarcations étaient, l'une hors de service, ÏEn Avanl. et l'autre en route, le jeune Autrichien profita d'un canot indigène récenv ment envoyé par le chef de Msuata pour chercher divers articles à Léopoldviile.

<i II s'y installa avec quelques hommes et, malgré les pressantes sollicitations du capitaine Braconnier qui voulait absolument le retenir, il partit le 23 décembre, gai comme un pinson et tout heureux d'aller voir des pays inconnus.

« Hélas! il ne devait jamais y aborder.

« Son canot, creusé comme toutes les pirogues indigènes dans un tronc d'arbre, présentait peu de stabilité; il ne parvint pas à doubler la pointe qui barre en aval de Kinchassa l'entrée du Stanley-Pool.

« En cet endroit, il existe un rapide augmentant la violence du courant. Lecanotfutsaisidecôtéparleslames, etimmédiatementculbuté: M. Kallina, l'équipage et les marchandises furent lancés dans le fleuve.

« Quelques hommes et deux chiens parvinrent à atteindre la rive à la nage. L'infortuné blanc et trois nègres trouvèrent la mort dans les eaux du Congo.

'■ Pauvre Kallina, ajoute le capitaine, quelle triste fin!

C'est une fin déplorable en effet : quitter sa patrie, renoncer de gaîté de cœur à une brillante carrière pour venir misérablement s'engloutir dans le Stanley-Pool, avant même d'avoir été efficacement utile à la cause africaine!

Désormais, l'îlot sablonneux sis à la pointe de Kinchassa et où gît le corps du naufragé, porte le nom de Kallina et transmettra à la postérité la plus reculée la mémoire de l'infortuné voyageur.

Le 16 janvier, Hanssens, retenu à Léopoldviile par les besoins du service, apprenait par express le brusque retour de Stanley à Vivi.

Hanssens était relevé des hautes fonctions temporaires qu'il avait si heureusement remplies; il était nommé chefsupéi'ieur de la zone qui s'étend de l'Océan au Stanle}'-Pool.

Nous avons mentionné l'accueil qui fut réservé au vaillant pionnier par la garnison blanche et noire de Manyanya, à la date du 26 janvier 188^.

L'arrivée à Léopoldvillc d'un compatriote de Hanssens, agent de l'Association : Emile Brunfaut, coïncida avec le départ du capitaine de cette même station, le 18 janvier.

Brunfaut venait de Vivi par étapes; en route il avait connu les souffrances de toutes sortes inhérentes a la marche le long des rives et à la navigation du fleuve; il avait néanmoins conservé sa bonne mine habituelle écrivait Hanssens, et paraissait fort bien acclimaté.

Désigné pour commander la station de Bolobo en remplacement d'Orban nécessaire dans le bas Congo, Brunfaut s'embarquait à Léopoldville, vers la fin de février, sur l'allège pagayée par une vaillante escouade de Zanzibarites, pour remor.ter le fleuve en compagnie de M. Johnston, le voyageur anglais dont nous avons, en son temps, mentionné la présence à Manyanga.

Nous pouvons, relater d'après l'ouvrage publié par M. H. Johnston, The River Congo, les épisodes intéressants survenus pendant le cours de cette traversée.

La partance fut saluée par une épouvantable bourrasque n.êlée de pluie dont la violence et la durée exceptionnelles permirent aux voyageurs de constater avec une satisfaction relative leur degré d'acclimatation avancée, puisqu'ils furent assez heureux pour échapper à tout malaise après avoir subi durant plusieurs jours les rigueurs de la tropicale saison des averses.

Dans la vaste embarcation ouverte à tous les vents et à tous les orages, il leur fut absolument impossible de trouver un abri contre les larges gouttes d'eau qui trempaient leurs légers vêtements, et contre les glaciales rafales de la tempête, terribles menaces de fluxion de poitrine et de maux de toute espèce.

Comme il eût été téméraire de s'exposer durant de longs jours à des douches incessantes et meurtrières, on doubla résolument la pointe qui avait été si fatale au malheureux KaUina et on chercha sur la rive gauche, près des villages de Kinchassa un refuge contre les éléments.

Une misérable hutte indigène abrita tant bien que mal les voyageurs inondés, qui n'étaient pas sans ressentir quelque inquiétude en raison de l'attitude peu engageante que prirent dès leur arrivée les sauvages habitants du village.

Le propriétaire de la case hospitalière était un nègre wambundu d'une trentaine d'années, aux cheveux noués en chignon sur le sommet de la tète, paraissant fort doux et plein d'attentions tendres pour son

unique épouse, allaitant son enfant, et dont le front disparaissait sous une bande d étoffe de couleur écarlate.

Ce ménage indigène si uni avait, sans calcul intéressé, recueilli un vieillard décrépit, oncle ruiné de la famille. Prochain suppôt de l'enfer, le vieux nègre, acariâtre au dernier degré, s'était énergiquement opposé à l'entrée des blancs dans la cabane. Son neveu n'ayant tenu aucun compte de ses injonctions envenimées, il avait traîné sa rancune de hutte en hutte chez les voisins et provoqué en quelque instants un attroupement menaçant devant la case occupée par les mundelés.

Pour calmer la rage soudaine de la population, les assiégés durent en appeler aux couleurs éclatantes des pièces à mouchoirs et aux attractions séduisantes des divers articles de bimbeloterie européenne faisant partie des ballots débarqués de l'allège.

Soudain les sauvages de Kinchassa, et le ciel, devenus cléments, donnèrent une fois de i^lus raison au proverbe : <- Après l'orage vient le beau temps ').

Brunfaut et son compagnon, libres de tout souci momentané, détaillèrent à loisir le mobilier de la case, sans s'occuper des regards et des acclamations arrachées par chacun de leurs mouvements aux curieux indigènes massés sur le seuil de la porte.

Au centre de la hutte, un tas de cendres marquait l'emplacement habituel du foyer. La ménagère noire, soucieuse du bien-être de ses hôtes s'était hâtée, aussitôt l'orage terminé, d'y raviver les charbons à demi éteints pour permettre aux blancs de sécher leurs vêtements dégouttants d'eau.

Cette marque de sollicitude attentive toucha d'abord les voyageurs, qui coururent bientôt le risque d'être asphyxiés par la fumée; mais la maîtresse du logis retira délicatement de l'àtre les tisons mal allumés et les jeta à l'extérieur. La fumée s'échappa peu à peu en nuages par l'unique ouverture de l'habitation.

La maison était propre ei bien tenue; des objets de fabrication locale étaient rangés avec beaucoup d'ordre le long des parois.

Ici les longs tuyaux de pipes emmanchés à de petits fourneaux dénotaient la passion pour le tabac et le chanvre des hôtes indigènes ; plus loin un clairon bossue, (acquis probablement à des caravaniers retour du mpoutou), un instrument de musique assez semblable à la guitare, mais muni de cinq cordes végétales, pendaient au mur et témoignaient des aptitudes musicales du propriétaire; un peu partout, symétriquement disposés, brillaient des défenses d'ivoire, des colliers de dents de fauves, des cornes

d'antilope, des arêtes de poissons, et une multitude de petits objets, plus faciles à classer, dit Johnston, sous le terme trcs-commodc à'et cxtera.

L examen de ces chefs-d'œuvre de l'art local ne put empêcher les explorateurs de ressentir et de suivre les exigences de leur estomac.

Ils prirent congé du gracieux couple indigène, non sans avoir au préalable généreusement reconnu l'accueil hospitalier qu'ils en avaient reçu, et dressèrent le couvert, à quelques mètres de la plage, sous le dôme touffu d'un cotonnier, verte toiture aussi impénétrable aux rayons brûlants du soleil, qu imperméable en quelque sorte aux rayons humides des nuages pluvieux.

Les incorrigibles badauds de la localité ne firent pas aux dîneurs la grâce de les laisser manger en paix.

La vue des boîtes de conserve excita surtout chez les natifs une curiosité où perçait la crainte. Ils se demandaient quel comestible pouvaient renfermer ces ustensiles d'étain.

Quelques-uns, invités par Brunfaut à examiner les petits poissons (sardines) flottant dans l'huile, exprimèrent leur grande surprise en se cachant les lèvres avec les doigts et poussant des exclamations étouffées. Mais, en dépit des instances des blancs, pas un noir ne voulut goûter aux petits poissons magiques contenus dans les b jîtes.

Au dessert, Brunfaut et Johnston savourèrent les délicieuses bananes que les naturels cueillirent à leur intention.

Autant la matinée de ce jour avait été orageuse et pluvieuse, autant la soirée était calme et douce: contrairement aux lois liabituelles de la saison, le ciel était resté sans nuages, mais une douce brise tempérait les ardeurs du soleil.

Brunfaut consulta son compagnon sur l'opportunité du départ immédiat. M. Johnston fit remarquer l'heure avancée de la journée et la difficulté de rejoindre avant la nuit noire l'une des îles du Pool : on décida de partir de Kinchassa le lendemain au petit jour.

Les blancs ordonnèrent alors à l'équipage de l'allège de dresser les tentes a quelques mètres du bombax sous les branches duquel on avait diné.

L'emplacement du camp était ravissant : fougères arborescentes, lianes grimpantes, palmiers hyphœne, raphias, elaïs, enchevêtraient leur vert feuillage au dessus de massifs herbacés où les fleurs jaunes des cucurbitacées, et mauves des convolvulus, couraient sur une pelouse riche et plaisante en coloris. Des fruits et des baies pendaient en régimes ou en

grappes à chaque plante, à chaque arbuste de ce coin de terre, reproduction en petit du Paradis perdu.

Un tentateur, vieux nègre perverti doublé de son épouse, y remorqua ses deux fillettes dans un costume assez primitif et proposa aux blancs de devenir ses gendres, moyennant plusieurs mètres d"étoffe.

Brunfaut et Johnston se rappellèrent en ce moment l'histoire de Joseph abandonnant un pan de son manteau aux mains de Putiphar. Ils laissèrent eux, aux mains des fiancées ofiertes, des pièces à mouchoirs, et repoussèrent spontanément les propositions d'ailleurs peu séduisantes du père dégradé de ces deux mal heureuses.

Cet acte jeta un froid momentané dans l'assistance noire; Brunfaut et son compagnon Johnston furent des incompris.

Néanmoins, grâce à leur générosité, les deux blancs n'occassionnèrent aucun événement fâcheux par leurs refus obstinés.

Dès la nuit, les femmes se retirèrent; la mère des refusées, ignorant la rancune, offrit un superbe poisson tout frais péché dans le Stanley-Poo!, et souhaita aux vertueux étrangers un heureux sommeil. Le père déconfit, se joignit à l'assistance masculine quidevait. en buvant du malafou, contant des légendes et brûlant des kilos de tabac, de chanvre ou d'iamba, empêcher les passagers de l'allège de fermer les yeux, durant cette nuit oii la lune toute grande, masquée à intervalles par des nuages noirs, fit l'ofiSce d'un phare à feux tournants.

Le lendemain, les voyageurs s'éloignèrent de leurs amis de Kinchassa. L'allège cingla rapidement les eaux du Stanley- Pool, qui étalait son ampleur magnifique coupée d'îlots, de bancs de sable et de masses flottantes de végétation aquatique, îlots de papyrus, de joncs et de roseaux où nichent les ibis, les hérons et les pélicans.

On débarqua vers midi dans l'une des petites îles, pour y déjeuner avecle poisson donné par l'aspirante belle-mère.

Tandis que le cuisinier de l'expédition, un Zanzibarite du nom de Mafta, préparait, plus heureux que Vatel, ce poisson en ragoût avec des patates douces et du manioc, les blancs exploraient et contournaient l'îlot.

Au centre, s'étendait un vaste marécage, dont mille oiseaux aquatiques labouraient la vase. Sur les bords la végétation tropicale étalait ses merveilles, et les enivrantes senteurs des fleurs blanches des raphias dominaient les émanations fétides du marais.

Des milliers de perroquets gris jacassaient, voletaient, où se suspendaient aux branches; le sous-bois semblait n'avoir été foulé que par les énormes

6o CHAPITRE TROISIEME

hippopotames, dont les larges empreintes maculaient les lianes et les arbrisseaux.

Non loin de l'îlot s'étendaient plusieurs bancs de sable, où des nègres soumettaient le produit de leur pèche à des fumigations spéciales.

La plupart de ces pêcheurs étaient des Bayanzi, revenus des marchés d'ivoire du bas Congo et profitant de leur passage sur le Stanley-Pool pour s'assurer des approvisionnements.

.A. deux heures, malgré les menaces dun ciel orageux, les voyageurs s'embarquèrent et se frayèrent un passage à travers les files serrées d'un troupeau d'hippopotames.

Soudain de rapides éclairs tracèrent sur la surface tranquille des eaux des zigzags éblouissants et rougeâtres, le tonnerre roula avec des grondements pareils à ceux que pourraient produire les détonations simultanées de milliers de canons de cent tonnes. Tour à tour, de gros nuages noirs se massèrent à l'horizon et obscurcirent l'espace; un vent furieux secoua le le fleuve jusque dans ses profondeurs.

Durant quelques minutes la pluie parut hésiter avant d'inonder ses victimes; de larges gouttes d'eau tombaient par intervalles, presque une à une; l'aquilon augmentait de violence et apportait aux passagers de l'allège les senteurs étranges de la terre des rives.

Virant prestement de bord, l'allège parvint à force de rames à la rive sud de lile Bamu, où les passagers débarquèrent et dressèrent leurs tentes.

Une seconde après le vent avait faibli et les nuages couleur d'encre se fondaient en gouttes d'eau énormes, tombant avec une violence inou'ie, ricochant sur les lames du pool, et ravinant deçà delà, les faibles pentes boisés de l'île.

L'averse cessa seulement à six heures du soir, c'est-à-dire au moment où l'obscurité naissante empêchait les voyageurs de reprendre leur route interrompue. Les moustiques s'acharnèrent dès lors sur les malheureux voyageurs incapables de trouver le sommeil.

Le lendemain matin, l'aurore d'une journée splendide fut saluée par les chants de milhers de perroquets gris, folâtres habitants des forêts de Bamu. Johnston,savantnaturalisteet profond observateur, rectifia au sujet du chant de ces oiseaux une erreur généralement commise : les refrains de ces perroquets étaient très variés; les modulations de leur voix passaient par toutes les phrases de l'octave musical.

Deux heures de nage amenèrent l'allège dans le paisible canal de Kinipoko. Les voyageurs débarquèrent dans ce village où Callewaert, le même

agent qui s'était porté au secours de MM. Peschuel et Teusch attaques à Mowa, construisait sur les plans de Stanley une nouvelle station de l'Associatiori.

Callewaert avait reconnu de loin l'embarcation portant les blancs, et, sans distinguer autre chose que la couleur du visage des lointains passagers, il avait aussitôt fait préparer pour les recevoir un accueil réconfortant, un excellent déjeuner.

L'appétit des convives suppléa à la variété et à la qualité des mets: la conversation la plus vive et la plus enjouée y remplaça la gaieté factice obtenue à l'aide de vins trop généreux dans les dîners du monde officiel d'Europe.

Callewaert présenta a ses hôtes le chef nègre de la localité.

Ce dernier était un personnage à la physionomie très sombre, au regard dur et arrogant, et d'un caractère soupçonneux et jaloux. Ilparuttrésoffensé de l'attention que Bruntaut, poussé par la smiple curiosté, prêta a l'examen des traits et de la toilette des dames qui l'accompagnaient.

Invité par les blancs a boire un verre de vin de Madère, luxe passager de la cave de Callewaert, le noir se i^écusa d'abord : c'était fétiche pour un homme libre de Kimpoko d'absorber un liquide quelconque en présence d'étrangers.

Néanmoins, sur les instances des mundelés, ce païen fanatique accepta le verre, déploya devant sa figure le large niorceau d'étoffe écarlate qui lui servait de manteau et but d'un trait le liquide rosé.

Surpris après cette opération par l'arrivée inopinée d'un groupe d'indigènes, le chef de Kimpoko rendit à Callewaert le verre vide en tremblant comme un homme qui vient de commettre un méfait.

Quelques murmures de désapprobation s'élevèrent dans l'assistance; la crainte respectueuse qu'éprouvèrent pour les blancs les sujets de Kimpoko réprima seule les représailles que l'accomplissement d'un tel sacrilège eût occasionnées inévitablement à une époque antérieure.

Le chef de Kimpoko, pris à partie par les plus rigides censeurs de l'endroit, faillit dans la nuit suivante être destitué par ses propres sujets.

L'un d'eux, nègre ambitieux, favori de Gandeley, makoko desBanfundu, ressemblant phj'-siquement à un magot de porcelaine japonaise, déclama un violent réquisitoire contre le chef indigène qui avait souillé ses lèvres

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