‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 24 sur 46 · VILLAGE LACUSTRE · texte numérisé non relu

VILLAGE LACUSTRE

Reichard, parti de la station de Mpala (Tanganîka) en 1883, avait conduit une expédition d'études à travers le Maroungou (district limité par la rive sud-sud-ouest du lac Tanganîka). puis exploré l'immense région comprise entre le Loualaba et le Louapoula, ces deux grandes rivières qui forment le Congo, et que jamais Européen n'avait parcourue.

Le Louapoula sort des lacs Moero et Bangwclo ; la longueur de son cours peut être approximativement fixée à treize cents kilomètres; le Loualaba se déverse dans le lac Kassali et prend a Nyangwé le nom de Congo, après un cours de neuf cents kilomètres environ.

^i) CHAPITRE VINGTIEME

Ces deux puissantes branches d'alimentation du fleuve gigantesque forment à leur confluent un lac très important nommé Lanji. relié au lac Tanganîka par un canal naturel découvert par Cameron en 1874 et exploré par Stanley en 1S76. Ce lac présente des villages lacustres, des petites Veniscs africaines fort curieuses.

Ce canal, ou plutôt cette rivière, par laquelle le trop-plein du Congo a'écoule dans les eaux du lac Tanganîka, porte le nom de Loukouga. Ce cours d'eau est reconnu aujourd'hui d'une importance sans- égale : il est la voie de communication la plus sûre et la plus facile entre les stations de l'Association internationale du Congo et les stations ae la côte orientale.

Un officier belge, le lieutenant Storms, commandant des postes de Karéma et de Mpala, dont les travaux et les découvertes ont été relatées dans la première partie de cet ouvrage avait, dès le 16 juin 1S83, entrepris la reconnaissance de la Loukouga. Ameiot s'apprêtait à la longer, dix-huit mois plus tard, pour gagner à Mtowa la côte occidentale du lac Tanganîka et de la descendre à la station de Mpala, puis à Zanzibar par la route hospitalière tracée dans la zone orientale africaine sous les auspices de la Société jumelle de l'Association internationale du Congo.

Revenons maintenant aux deux compatriotes qu'Amelot laissait en décembre 1884 à la station des Staniey-Falls.

Le lieutenant Van Gelé et son adjoint \'an den Plas retournaient à petites journées vers l'Ouest, s'arrétant sur les rives du fleuve, dans les districts des .Mayombé, des Basoko, de l'Oupoto, des Oubika, des Bangala, partout, en un mot, où l'héroïque capitaine Hanssens avait réussi le premier par son initiative, son énergie et son éloquence persuasive à planter le drapeau de l'Association.

Le 24 février 1885, les steamers arrivaient à la station de l'Equateur, où Casman, tout heureux de revoir des compatriotes, décimait son étable et sa basse-cour, pillait ses jardins maraîchers et rançonnait ses sujets les pécheurs baroumbé, pour leur offrir une hospitalité réconfortante, en même temps que pour ravitailler les agents de la Livingstone Inland Mission venus, sous la conduite de M. Petersen, avec l'intention d'élever une station évangéliquc a cent mètres à peine de sa résidence et sur le terrain déjà concédé à l'Association.

Casman avait eu, au début de son installation, quelques difficultés avec les indigènes bakouti: mais ses bons procédés, sa patience et son habileté lui avaient fini par lui concilier l'attachement et la confiance des natifs.

Un incident récent avait même prouvé au mouncounzou des Baroumbé

comment ses sujets entendaient faire respecter par tous la propriété et les prérogatives du mundelé commandant de l'Equateur.

Pendant la nuit du 12 février, un indigène s'était introduit dans l'un des magasins de la station et en avait enlevé un ballot d'étoffe d'échange. Les deux Haoussas de garde, interrogés le lendemain, déclarèrent ne rien avoir entendu, et des natifs insinuéient malicieusement que le blanc ne serait pas assez puissant pour découvrir le ou les coupables.

Casman, piqué au vif,tît aussitôt des perquisitions dans les habitations de ses hommes, voire même dans celles des ouvriers du missionnaire anglais Petersen. Ces fouilles n'amenèrent aucun résultat.

Les blancs promirent alors de récompenser largement celui qui fei'ait découvrir le voleur, ou qui amènerait devant Casman tout porteur d'un vêtement de mérikani; c'était l'étoffe qui avait été volée et que possédait exclusivement sous 1 Equateur l'agent de l'Association.

Le dimanche suivant, les serviteurs de la station prenaient leurs ébats, et le hasard de la promenade conduisait l'un d'eux, nyamparazanzibarite, au village de Wangata, capitale du district baroumbé.

Le nyampara remarqua, au milieu d'un groupe de négresses, la femme d'un natif nommé Eyambi, se pavanant, se laissant admirer, enveloppée de la tête aux pieds dans un morceau de mérikani faisant à la fois office de chàle et de coiffure.

Le serviteur de Casman s'approcha aussitôt de la vaniteuse négresse et lui demanda de qui elle tenait son brillant vêtement.

« De mon aimable époux. » répondit-elle.

Alléché par la récompense promise, le Zanzibarite se mit en quête du natif, le découvrit et l'amena par persuasion devant le mundelé Casman.

« De qui tenez-vous l'étoffe dont votre épouse est parée? interj-ogea le mouncounzou baroumbé.

— Mais, répondit Eyambi avec hésitation, c'est Kindelé, un de mes frères, qui a remis en cadeau à mon épouse quelques brasses d'étoffe. Kindelé travaille là-bas à la maison des Anglais; il m'a dit que son maître blanc lui avait donné le mérikani.

— Pourtant votre femme affirme que c'est à vous qu'elle doit son nouveau vêtement, souligna Casman en toisant Eyambi à la façon d'un juge d'instruction.

— Effectivement, j'ai donné le mérikani à mon épouse favorite, mais je tenais ce présent de mon frère Kindelé. »

Le? réponses contradictoires des époux Eyambi éveillèrent les soupçons

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de Casman; néanmoins, afin d'endormir leur méfiance, il ordonna l'arrestation de Kindelé.

Celui-ci protesta énergiquement, et par toutes les divinités fétichistes, de son innocence: il demanda à cor et à cri d'être soumis par le sorcier de Wangata à l'épreuve du poison, habituellement appliquée aux natifs inculpés de vol.

M. Petersen et Casman rassurèrent de leur mieux ce pauvre diable; ils le gardèrent à vue à la station en recommandant expressément qu'on usât envers lui, jusqu'à nouvel ordre, des meilleurs traitements.

Cette affaire criminelle assez insignifiante préoccupait outre mesure les chefs du district baroumbé, bien plus sévères pour les voleurs que les gens de l'Oupoto. Les conseillers de W'angata vinrent à la station et s'indignèrent en apprenant les soins et les ménagements dont Kindelé était l'objet , ils insistèrent auprès de Casman pour que cet accusé leur fût livré, ils avaient l'intention de l'exécuter sommairement et sans autre forme de procès sur la place de leur village.

Le mouncounzou blanc eut fort à faire pour calmer ces forcenés « lyncheurs »; il leur communiqua ses doutes concernant la culpabilité de Kindelé et ses soupçons sur Eyambi. Les notables tournèrent aussitôt leur fureur contre ce nouvel inculpé ; ils offi'irent à Casman leurs bons offices pour fouiller de fond en comble, en compagnie de dix zanzibarites armés, la hutte d'Eyambi.

Cette perquisition amena la découverte de quelques mètres de l'étoffe volée; on arrêta le receleur qui persistait effrontément à protester de son innocence et à accuser Kindelé de la soustraction.

Les Zanzibarites le conduisirent, étroitement garrotté, à la station, pendant que les natifs de Wangata, excités par leurs chefs, brûlaient sa hutte et fustigeaient à coups de bâton ses femmes et ses enfants, ces derniers sans nul doute entièrement étrangers au vol.

Eyambi, confronté avec Kindelé, finit par avouer son crime et désigna l'endroit où était caché le restant de l'étoffe.

Casman s'apprêtait a punir sévèrement le voleur, afin d'empêcher le retour de pareils faits et d'arrêter la propension des natifs; au vol mais en apprenant la vengeance que les notables de Wangata avaient au préalable exercée contre leur coupable administré, il lui accorda son pardon en l'engageant à quitter le district.

Ce dernier conseil n'était pas inutile, car les Baroumbé, beaucoup moins cléments que leur mouncounzou persistaient à réclamer la tête du voleur.

Casman ne tarda pas à regretter sa mansuétude à l'égard d'Eyambi; son autorité et son prestige sur les Baroumbé en furent amoindris; il reconnut la nécessité de n'avoir aucune indulgence pour les mélaits commis par ses sujets baroumbé.

L'attitude nouvelle du commandant de la zone équatoriale lui fit recouvrer assez vite le respect de ses noirs administrés.

« Malgré toute absence d idées morales et de connaissances théoriques, écrit "Guillaume Casman, malgré les coutumes barbares, les préjugés fétichistes, la superstition et l'indolence des indigènes qui m'environnent, on doit leur reconnaître certaines facultés intellectuelles qui les placent actuellement au-dessus de la brute, et qui pourront dans l'avenir les mettre au rang des nations policées.

« Ll's Bakouti et les Baroumbé comprennent les avantages qu'ils peuvent retirer de leurs relations amicales avec les blancs. Je leur parle de notre civilisation, lecture, écriture, chemins do fer, facilité d'envoyer leurs produits snr les marchés lointains, et même au delà des mers; je leur vante les bienfaits de l'agriculiure et je les engage à défricher leurs terres, en leur faisant miroiter le bien-être qui résulterait pour eux de la vente de leurs récoltes.

<i Certains d'entre eux m'écoutent attentivement et semblent comprendre la portée de mon langage; ils songent à développer la culture de la canne à sucre, du café, du caoutchouc (Siphonia elastica), plantes qui croissent ici spontanément à l'état de nature.

0 Tous d'ailleurs sont rusés vendeurs et madrés acheteurs; ils ont la bosse du trafic; cette bosse-là est par excellence l'agent civilisateur qui leur fera accepter toute innovation avantageuse, et les élèvera tôt ou tard dans l'échelle sociale au niveau des autres races. »

Les Baroumbé et les Bakouti attirent la sympathie par leur bonne humeur, leur caractère enjoué: ils sont toujours prêts a rire et s'amusent d'un rien; l'âge et la position sociale n'altèrent pas chez eux cette gaieté; ils n'ont pas le sentiment de la gravité dans la tenue et dans les allures.

L'esclavage et les sacrifices humains constituent les plaies de la contrée; ces deux odieuses coutumes dépeuplent la région et maintiennent les natifs dans un état d'infériorité et d'abjection qui doit fatalement étouffer en eux tous les bons sentiments. Néanmoins ces nègres de l'Afrique équatoriale ne resteront pas toujours des êtres habitués au mensonge, peu scrupuleux de la propriété d'autrui, paresseux et ivrognes à l'excès. Le jour où ils seront déclarés hommes libres, lorsque des philanthropes dévoués, tels que Van Gelé et Casman, les auront patiemment guidés et soutenus

LES CÎLGES. III. 53

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dans leurs premiers pas vers la vie nouvelle qui s'ouvre devant eux et pour laquelle ils n'étaient pas préparés, ils rejetteront bien loin derrière eux les liens traditionnels qui les rattachent encore à leur état de barbarie; ayant reconquis leur indépendance matérielle grâce au contact prolongé des blancs, ils marcheront à la conquête de leur indépendance morale; ils oublieront leur faiblesse et leur triste condition antérieure.

Comme la plupart des riverains du Congo, les nègres baroumbè et bakouti montrent beaucoup d'aptitude pour la musique, le chant et la danse.

Physique, ces noirs sont bien proportionnés; leurs formes sont régulières, leur force musculaire est considérable; ils tirent vanité de la couleur de leur peau, plus noire que celle des peuplades d'aval.

Leur costume est remarquable par sa simplicité ; il se compose d'un pagne d'herbe graisseuse ettrès résistante; ce vêtement noirci par l'usage se transmet de père en fils pendant plusieurs générations. Nous engageons vivement les ouvriers tailleurs européens à ne pas se presser d'aller exercer leur profession dans ces parages.

Les pelletiers-fourreurs auraient plus de chance de faire fortune chez les Bakouti et les Baroumbè; les sous-chefs et les hommes libres de ces districts rafolent en effet des fourrures et ils se drapent avec orgueil, aux jours de gala, de réjouissances publiques, d'épousailles, d'obsèques, de levées de boucliers, dans des peaux de makis, de sokos, ou de vul- I gaires singes; les plus riches jettent sur leurs épaules des peaux de panthère et de léopard.

Casman avait en quelques semaines beaucoup vu et beaucoup écrit, et c'est à sa correspondance antérieure au retour de Van Gelé à Equateur- Station que nous avons emprunté l'anecdote du vol et les renseignements ethnographiques qui précèdent.

Cet agent remplissait son devoir avec autant d'ardeur sur les bords du Congo qu'à Moukoumbi, sur les bords de la Mata. Le climat salubre et l'air vivifiant et pur de sa nouvelle résidence étaient pourtant impuissants à détruire les graves atteintes qu'avait subis la santé de l'explorateur, lors de son incursion de plusieurs jours chez les riverains du hautNiari; la fièvre

couchait périodiquement sur un lit de douleur ce valeureux pionnier que -M. Petersen entourait des soins les plus assidus.

Van Gelé, sans inquiétude sur le sort de la ville dont il avait jeté les bases sous l'Equateur et sur la prospérité à venir de la nation baroumbé qu'il avait confié à l'intelligente direction d'un homme aussi dévoué, éprouvait, et ce sentiment n'étonnera personne, un faible assez marqué pour la l'éiidence équatoriale; il s'y attarda trois jours et ne donna aux mécaniciens de la flottille du haut Congo l'ordre de partir pour Léopoldville que le 27 février.

Ce voyage de retour s'effectua sans incident. Van Gelé, rentré dans la capitale du moyen Congo, s'apprêta à retourner en Europe pour s'y reposer quelques mois au milieu des siens. Dés lors la flottille du haut Congo ne fut plus appelée à entreprendre des voyages de découverte. Les rapides steamers devenaient désormais des bateaux de transport de vivres, d'outillage et de matériel, destinés au ravitaillement, au développement des villes naissantes qui jalonnaient, sur un parcours de dix-sept cents kilomètres, les rives du Congo, entre le Stanlej'-Pool el les Stanley-Falls.

La navigation était libre et facile dans cette immense zone; le fleuve n'opposait même pas, comme en aval, la violence de son courant, les roches infranchissables de ses cataractes, les rugissements incessants de ses chutes, les dangers de ses tourbillons.

Partout, depuis Léopoldville jusqu'au poste avancé des Falls, les districts fertilisés par les eaux limoneuses du fleuve exploré étaient rangés sous l'autorité de l'Association, sous le protectorat salutaire du drapeau bleu et or, ou sous la protection non moins bienfaisante du pavillon d'une grande nation européenne; partout des terres fécondes, de riches gisements, des forêts tropicales, conviaient les émigrants, les ambitieux de la fortune et les déshérités des deux mondes; partout des populations primitives, favolables au commerce, avides d'échanger les productions locales contre les produits manufacturés des blancs, susceptibles de s'initier aux travaux de la culture, aux merveilles de l'industrie, désireuses de sortir graduellement de leur ornière matérielle et morale, jalouses de connaître et de mériter les bienfaits de la civilisation, acclamaient les mundelés par qui elles pressentaient qu'elles allaient être régénérées; partout aussi de valeureux enfants de la Belgique, Hanssens, Janssen, Liebrechts, Van Gelé, Coquilhat, Brunfaut, Amelot, Casman, allaient leur disant que bien loin de leur pays, en Europe, un homme bienfaisant, un philanthrope illustre, roi d'une nation petite en étendue, mais grande par le cœur, riche par le

travail et la liberté, S. M. Léopold II. avait conçu le projet sublime •d'élever la race noire au rang de la race blanche, de provoquer comme un rajeunissement de la vie africaine dans le monde et dans l'histoire de l'humanité.

Le Kwilou. — Expédition Grant Elliott et Van dt; Velde. — Hodister à Massabe. — Un Néron africain. — Enterré au rhum. — Husson explore la rivière Sette-Cama. — Sur la route de Tauntonville à Franktown. — Légat et Husson à Makaboua. — Les indigènes du Kwilou et l'Association.

f^ tTTTVvx^>LUSiEURS rois, dans le cours de ce livre, nous avons mentionne ^wy yi^i en passant, et sans y insister davantage, l'arrivée au bas

;rj^vi5-^f$^ Congo de quelques Belges venus pour renforcer l'cxpédi- '^T% is^^^^^B tion du Kwilou, entreprise, elle aussi, avee le concours de XVST^^^-^LîVv l'Association internationale africaine. Voici l'heure pour nous de retourner sur nos pas et de parler plus amplement de cette expédition.

Le Kwilûu, fleuve qui a son embouchure à quelques kilomètres au nord

d'un groupe de factoreries désignées sous le nom de « Ville de Loango », suit, en seloignant du littoral océanique, une direction parallèle au bas Congo, puis il décrit brusquement un coude vers le sud et peut, par l'une de ses branches initiales, la rivière Niari, servir de communication directe entre l'Océan et le Stanley-Pool.

Cette voie, dont l'importance n'a pas échappé à la sagacité des explorateurs, permet de pénétrer plus facilement dans l'Afrique centrale; en outre elle est moins onéreuse pour les trafiquants que la route de Banana à Léopoldville par le Congo, qui oppose ses chutes et son redoutable courant à ia sécurité des trafics et des transports que recherche avant tout le commerce régulier.

En examinant attentivement la carte de l'Afrique, on remarque que les vallées du Kwilou et de ses affluents sont comme enclavées entre l'Océan à l'ouest, les vallées de l'Ogoué et de l'Alima au nord, le bassin du Congo au sud et à l'est. La configuration de cette vaste ^one peut être géométriquement représentée par un triangle presque isocèle dont les trois sommets sont l'estuaire du Congo, l'embouchure de l'Ogoué, le confluent du Congo et de l'Alima.

En 1882, le voyageur français de Brazza avait étendu son action entre les deux derniers sommets de ce triangle et la rive occidentale du Congo en amont du Stanley-Pool. Le Comité d'études et l'Association occupaient déjà le troisième sommet et le côté sud-est de ce triangle.

Stanley, agent général de ce Comité, ne tarda pas à constater les avantages économiques que présentait pour ses expéditions africaines l'occupation par ses aides des vallées du Kwilou et du Niari; il forma donc en 1883 et plaça sous les ordres du capitaine Grant Elliott une sorte de subdivision expéditionnaire ayant pour mission de tracer une route hospitalière entre l'embouchure du Kwilou et le Stanley-Pool.

Le lieutenant Van de Velde fut adjoint au capitaine Elliott pour fonder tout d'abord dans le secteur méridional formé par l'embouchure du Kwilou et le littoral océanique la station de Rudolfstadt (lat. 4°', long. 1 1» 42'). C'est ainsi que l'on fonda successivement : Baudouinville, sur la rive droite du Kwilou, à 60 mètres de son embouchure ; Tauntonville, sur la rive gauche, en face des premiers rapides de ce cours d'eau; Franktown, rive gauche, en face du confluent de la Louessa; enfin Stéphanieville (lat. 3° 59', long. 13° 15'), sur la rive gauche, au confluent de la Loudima, rivière dont l'une des sources surgit à quelques kilomètres de la station de Moukoumbi, dont Guillaume Casman allait jeter les bases dans la même année 1883.

Stcphanieville eut pour premier commandant Henri Destrain, ancien officier belge.

Pendant que le cours du Kwilou était ainsi exploré par Grant Elliott et Van de Velde, le lieutenant Harou fondait Massabe, au nord de l'embouchure du Tchiloang-o, entre le Congo et le Kouilou, et organisait une expédition pour tenir les points les plus importants de la zone occidentale africaine comprise dans le nouveau champ d'action des pionniers de l'Association internationale.

Le commandement de Massabe fut primitivement confié à un ancien sous-offlcier de l'armée belge, Hodister, appelé plus tard à la direction de l'importante station de Rudolfstadt.

Le 21 juillet 18S5, un compatriote de Hodister, comme lui ancien sousofficier, Jean-Pierre Husson, arrivait à Massabe pour se mettre aux ordres du lieutenant Harou.

Husson fut présenté par Hodister au roi de Massabe, Tyabo, qui était employé au mois depuis douze ou treize ans, parle gérant d'une factorerie hollandaise établie sur ce point.

Tyabo savait lire et écrire, parlait le portugais et l'anglais aussi couramment que sa langue maternelle, s'habillait àl'européenne. fumait et se nourrissait comme un Européen, et n'en conservait pas moins le respect de tous ses sujets et l'estime de tous les rois et princes des districts environnants.

Mais la ressemblance du roi de Massabe avec un homme civilise s'aiTète là. Ce potentat nègre est un homme cruel à l'excès. Un de ses esclaves essayet-il de s'enfuir, il le fait brûler vif sur la place de son village, en présence de tout son peuple; une de ses épouses, voire même une négresse esclave de ces dernières est-elle surprise en conversation trop intime avec un de ses sujets, aussitôt Tyabo prend des tenailles et coupe lui-même, devant une nombreuse assistance, le nez et les oreilles de la délinquante. Il ignore la clémence et ne pardonne jamais; les efforts combinés des blancs, employés à la factorerie hollandaise, et des agents de l'Association n'ont pu adoucir le caractère cruel de ce faux civilisé.

« Si je ne punissais pas rigoureusement mes esclaves ou mes épouses coupables, tous et toutes partiraient, et alors je serais ruiné.

— Mais, demandait Husson à ce barbare monarque, que faites-vous des épouses à qui vous avez coupé les oreilles et le nez?

— Je les rends à leur famille, et je me hâte de les remplacer par de plus jeunes et plus chastes filles. Je suis à la veille de convoler en quinzième noce, et si vous voulez y assister, je serai heureux de vous recevoir.

— Comment refuser une offre aussi gracieuse, et surtout aussi galamment tournée? répondit le voyageur belge. »

Quelques jours après, Ilodister et Husson assistaient à la cérémonie nuptiale.

L'usage veut à Massabe, comme dans tous les districts du littoral, entre Banana et le Gabon, que la jeune négresse devenue nubile soit placée dans une maison particulière, peu avant son mariage, pour y être instruite sur ses devoirs futurs par les soins d'une vieille matrone.

C'est de l'un de ces établissements d'éducation matrimoniale nègre, que sortait la quinzième épouse du roi Tyabo.

La fiancée fut, au matin de la noce, avant les épousailles, conduite en grande pompe, par la directi'ice et les élèves de ladite maison, sur les bords de ta mer, où elle fut lavée par quelques unes de ses compognes.

Cette excellente pratique hygiénique terminée, on conduit toujours avec bruyante escorte, la fiancée dans la hutte qui doit être son domicile conjugal.

Le fiancé est alors introduit auprès de sa future; la matrone en question les unit aux bravos de l'assistance entière. Puis la foule s'écoule, et la porte de la cabane se referme sur les deux époux.

Le lendemain, les ex- compagnes de la nouvelle épouse, pour être certaines de la consommation du mariage, vienr.ent voir si le mari a retiré les anneaux qui ont été attachés la veille à la ceinture de la mariée.

L'époux est dès lors tenu de faire aux parents de sa femme un payement mensuel, ou mieux par lune, dont la valeur a été préalablement stipulée verbalement.

Lorsqu'un enfant vient au monde, les conjoints assemblent aussitôt le conseil de famille pour discuter quels seront les fétiches du nouveau-né. On décide en même temps le nom qui lui sera donné, les viandes et les boissons qu'il pourra prendre durant son enfance : certaines substances lui sont absolument interdites.

Le premier-né de Tyabo avait été voué dés sa plus tendre enfance à la chair de poulet, à la viande d'antilope et au gin. La chair de chèvre, les œufs et le rhum lui étaient défendus.

Lorsqu'un notable meurt, la famille du défunt simule un profond désespoir; enfants et veuves sanglotent, hurlent, poussent des cris déchirants; les oncles et les neveux frappent sur un tam-tam, et avertissent ainsi l'un ou l'autre féticheur de la localité.

Un sorcier, affublé d'un masque qui le rend entièrement méconnaissable, se précipite vers la hutte d'où partent les sanglots et les sons du tambour;

ilf-e présente à la famille assemblée, en exécutant trois ou quatre pirouettes sur lui-même avec une agilité que lui envieraient les clowns les plus lestes; puis il se prosterne, se jette la face contre terre aux pieds des parents en deuil, et prononce d'une voix prophétique les noms de ceux ou de celles qui par leurs sortilèges ont provoqué le décès. Aussitôt les héritiers cessent de hurler et de sangloter ; ils s'arment,

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