CHASSE K L HIPPOPOTAME
Sette-Cama (lat 2" 40') fut bâti a l'embouchure du petit fleuve Settc, dans les premiers mois de l'année 1884, par le capitaine Grant Elliott.
Cette station, dont l'emplacement est on ne peut plus heureux, est située au milieu d'une contrée fertile et populeuse.
Des forêts peuplées de léopards, de singes de toute taille, de buffles, d'hyènes, de rhinocéros et d'éléphants, abondent dans son voisinage. Le petit fleuve pullule de crocodiles, d'hippopotames, de monitors, de tortues et de tapirs; quant à la savane. eUe à des hôtes très dangereux pour l'espèce humaine, des variétés infinies de serpents venimeux, depuis le boa gigantesque jusqu'au cobra, sorte de vipère verte dont la blessure est mortelle.
430 CllAl'lTRE VINGT ET UNIÈME
La rivière Sette-Cama fut reconnue par Husson depuis son embouchure jusqu'au lac N'dongo. dont la nappe azurée s'étend au pied des montaiines qui séparent la vallée de i'Og:oué du bassin du Kwilou. Sa direction générale est entre ces deux points, sjd-est, puis nord-quart-ouest; elle se jette dans l'Océan par deux bras assez larges. Le principal est situé a quinze kilomètres au nord des comptoirs européens de Sette-Cama; l'autre finit à la mer, à vingt kilomètres environ plus au nord que le premier, près du village nommé KapoLita.
La largeur de la Sette varie de 50 à 125 mètres; ses rives généralement boisées présentent de ravissants points de vue; le courant est émaillc de petites îles, dont quelques-unes sont habitées: la profondeur de ce cours d'eau permet aux navii'es à vapeur d'un asscs: fort tonnage de le remunter jusqu'au lac N'dongo, soit à trente milles environ de l'embouchure.
Ce lac, de soixante-quinze kilomètres de long sur quarante-cinq de large, est également parsemé d'îlots en partie habités; le premier que l'on rencontre en quittant le cours de la Setté se nomme Abinda; il est depuis longtemps occupé par une factorerie anglaise, succursale du comptoir de MM. ilatton etCookson de Liverpool.
Ces îlots sont pour la plupart couverts d'une végétation vigoureuse et très giboyeux; le lac est de son côté ti^ès poissonneux; les riverains et les habitants des îles trouvent en abondance une nourriture saine et réconfortante.
A la sortie oiùentale du lac, on rencontre une rivière dont l'embouchui'e est signalée aux voyageurs par un piquet colorié planté dans l'eau. Les herbes et les joncs sont sur ce point en telle abondance et de dimensions si considérables, qu'ils ont envahi la surface liquide et la cachent aux regards. On croit plutôt se trouver devant une prairie tropicale submergée qu'en présence de l'estuaire d'un cours d'eau assez important.
Les pagayeurs de Ilusson éprouvèrent une peine sans pareille pour frayer un passage à l'embarcation exploratiice, dans l'emmèlenient inextricable de cette végétation aquatique.
Après deux heures d'une navigation où les rames lurent inutiles, car les hommes d'équipage balaient la pirogue en tirant de toutes leurs forces sur les tiges des joncs et des roseaux, on put atteindre la rivière appelée Rambo.
Partout, sur les rives de cette route fécondante, se développent à l'état sauvage la canne à sucre, le cotonnier, l'ananas, le bois de teck, les arbres de teinture et de construction, l'ébénier, le mahogoni, etc., etc.
Près du lac N'dongo, sur le Rambo, le commerce européen est représenté
par quelques lactoreries importantes. On fait plus spécialement le trafic du caoutchouc.
Les riverains sont fort industrieux et ne redoutent pas les trafiquants européens; mais ils n'osenv point s'aventurer dans les forêts trop profondes, ils craignent, disent-il, d'y retrouver quelques chasseurs d'esclaves échappés des bagnes du mpoutou.
ARACaiS HVPrOAEA.
Pour comprendre ces appréhensions, il faut savoir que la zone appelée aujourd'hui Kwilou était, il y a trente ans a peine, comme le vaste hall des marchands d'esclaves du centre africain; tous les cours d'eau grands et petits qui aboutissent à l'Océan, dans cette zone, ont servi d'assises aux flottilles des négriers.
Cet état de choses n'a cessé que depuis peu de temps, depuis que des
croiseurs de guerre, battant pavillon des nations européennes, fouillent sans cesse tous les points de cette côte, tout l'horizon, pour s'emparer des bateaux que l'on soupçonne chai'g-cs de bois d'ébàne.
A l'abri de cette protection efficace, les populations du Kwilou peuvent désormais vaquer à leur besogne quotidienne sans craindre les chasseurs d'hommes.
Les riverains du Rambo s'appliquent surtout à fabriquer des articles en terre cuite, pipes, briques, ustensiles de ménage; puis des couteaux et des poignards dont ils sculptent les manches et cisèlent les lames avec une habileté remarquable ; à tisser des étoffes avec des fibres du palmier et de VAnanassa saliva, plante très commune qui couvre d'un épais tapis de verdure le sol de cette région.
Le plus considérable des villages situés sur les bords du Rambo s'appelle Aschira; ses huttes, séparées par des jardins et des plantations, s'alignent sur une longueur de plusieurs kilomètres.
Le roi d'Aschira, entouré des grands de sa cour vint, remettre à Husson les présents de bienvenue : la noix de cola et le vin de palme; il conseilla au voyageur de ne pas continuer sa route vers le soleil levant, car de ce côté, et non loin de ses terres, habite une tribu sauvage hostile aux étrangers et surtout aux Européens.
La capitale de cette tribu s'appele Missoga; tout récemment un agent de l'expédition de Brazza,s'étant présenté devant ce village, avait été attaqué par les habitants et obligé de se replier vers l'Ogouô.
Husson ne tint aucun compte de ces recommandations; sa mission était d'explorer la rivière Rambo jusqu'à son confluent avec le fleuve Ogoué, et, fidèle à la consigne que lui avait donnée l'Association internationale, il marcha résolument au-devant du danger.
Il arriva devant Missoga le 14 septembre au matin. Sa petite caravane fut aperçue aussitôt; les femmes et les enfants du village s enfuirent en poussant des cris d'alarme; les guerriers s'armèrent, se rassemblèrent et se ruèrent, au son du tambour de guerre, vers les étrangers, dans l'intention de leur barrer le chemin.
Husson ordonna à ses hommes d'escorte de ne point faire usage de leurs armes et de s'arrêter, de dresser le campement ù l'endroit même où. ils se trouvaient et sans prendre garde, en apparence, aux cris menaçants des sauvages; puis, remettant son fusil à son domestique, il s'avança d'un pas décidé, son bâton de touriste à la main, sans autre arme qu'un revolver caché dans sa ceinture.
Cette courageuse attitude impressionna favorablement les natifs; ils ces-
sèrent leurs clameurs, se consultèrent et laissèrent le blanc arriver jusqu'à eux.
Ilusson alla droit au chef de ses antagonistes, reconnaissable à sa coiffure de plumes multicolores et à la peau de léopard qui lui servait de vêtement; il tendit la main à ce noir potentat, et, faisant appel à tout ce qu'il savait du langage indigène, il lui exprima ses remerciements pour l'accueil sympathique que lui réservaient les natils de iMissoga.
Cette flatteuse conliance produisit un excellent effet. Le roi Missoga se montra fort courtois avec le courageux mundelé; il l'invita à visiter ses cabanes et ses femmes, et s'engagea à ne plus faire désormais aucune epposition aux visites des hommmes blancs.
Le 15 septembre, Husson reprenait la route de Sette-Cama; et regagnait cette station par le même chemin : rivière Roinbo, lac N'dongo, fleuve Sette, le 12 octobre suivant.
Toutes les populations visitées pendant ce long trajet se montrèrent favorables envers les mundelcs; elles connaissaient le drapeau bleu et promettaient de le respecter.
A Sette-Cama, Husson trouvait un Allemand, M. Crowther, envoyé pour prendre le commandement de ce poste, en remplacement de l'agent belge mandé à Grantville, nouveau quartier général du capitaine Grant Elhott.
Selon l'habitude du chef anglais de l'expédition du Kwilou, M. Crowther n'était nanti d'aucune commission manuscrite Husson dut croire sur parole l'agent qui venait le remplacer.
Notre compatriote s'exécuta de bonne grâce, il boucla sa valise et dîna avec ses amis qui lui offrirent un véritable festin où la chair de tapir, le maiigou des natifs, était apprêtée à toutes les sauces. Le 20 octobre, il prit passage à bord du A''2«se;7!èo, paquebot postal desservant la côte occidentale africaine; trois jours après, il débarqua à Grantville (lat. 4° 35', long, w" 46'), au sud de l'embouchure du Kwilou. Le capitaine Grant Elliott le nomma commandant de la station de Franktown, en remplacement de l'agent belge Légat, autorisé à revenir à la côte pour profiter d'un congé de convalescence.
Le 26, l'infatigable Husson quittait Grantville et se rendait par voie de terre a Rudolfstadt, d'où le petit vapeur allemand Augusta le transportait à Baudouinville.
Cette dernière station devait être bientôt commandée par Hodister, le sympathique chef du poste de jMassabe.
De la, llufson conduisit une imposante caravane le long delà rive gau-
LES BELGES. III. t,5
chc du Kwilou. Franchissant les torrents qui roulent dans les profondes cchancrures d"un sol tourmenté, montueux et couvert de forêts, cette vaillante colonne expéditionnaire s'arrêta le i" novembre au bas de la colline, au sommet de laquelle flottait sur les bâtiments de Tauntonville-Station le drapeau bleu à étoile d'or.
Le marquis Buonfanti, chef de la division centrale du Kwilou, le Beipe Waterinckx, commandant deTaunton ville Station, descendirent au-devant du voj'ageur pour lui souhaiter la bienvenue.
Les souhaits furent d'autant plus vifs et sincères, que Husson remit au marquis Buonfanti plusieurs plis du gouvernement italien, dont l'un contenait une décoration à l'adresse de ce vaillant explorateur qui représentait glorieusement le pavillon de la péninsule ita'ienne dans la phalange internationale au service de l'Association.
C'était le jour de la Toussaint, jour de fête par conséquent. Waterinckx se mit en quatre pour célébrer dignement cet anniversaire, et le roi Maboukou contribua par ses présents, mouton, poulets, bananes, manioc et malafou, à grossir le menu du dîner.
Le 3 novembre, à six heures, la caravane de Husson défila, escortée jusqu'au bas de la colline de Tauntonville par Waterinckx et le marquis Buonfanti,
En route pour Franktown, les marcheurs intrépides gravirent montagne sur montagne, passèrent a gué ou à la nage des ruisseaux ou de larges rivières, se frayèrent dans la savane et les haliiers des passages étroits à la hache et au couteau; parfois sous un soleil de feu, mais le plus souvent fouettés par l'averse, trempés jusqu'aux os; ils arrivèrent ainsi, exténués, brisés de fatigue, aux abords du village de Mengo, le 5 novembre au soir.
Au moment où Husson faisait dresser sa tente, son serviteur Ali vint lui rendre compte de l'animation extraordinaire qui régnait dans le village voisin.
Les nègres de Mengo défilaient au son du tambour dans les rues illuminées avec des torches de résine; la place de cette localité était encombrée de billots et de bûchers préparés. Il s'agissait sans nul doute d'une révoltante cérémonie de sacrifices humains. La population était fort occupée; elle n'avait prêté aux étrangers qu'une attention très médiocre.
A minuit Husson, que troublait cet effroyable vacarme, n'avait pu, malgré sa fatigue, trouver encore le sommeil; il se leva, et suivi de son interprète et de son domestique Ali, il s'aventura dans les rues de Mengo.
En suivant le courant de la foule indigène, le voj'ageur arriva jusqu'à
LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE .is5
la place où les guerriers et les féticheurs forçaient de nombreuses victimes à prendre le poison.
Depuis près d'un an, le grand chef de Mengo était mort; ses héritiers vengeaient seulement alors, et à la manière fétichiste, son décès dû à une cause accidentelle.
Vmgt créatures humaines, à savoir onze négresses, cinq nègres et quatre enfants, couvertes d'oripeaux, de feuillages et de plumes, étaient promenées, enchaînées et trébuchantes sous les coups de chicotte des bourreaux, devant l'assistance exaltée et attendant avec impatience l'heure de l'autodafé.
Husson, contenant son indignation, suivit un instant du regard ce lugubre cortège; mais son calme et son sang-lroid s'évanouirent bientôt, son àme généreuse se révolta contre un acte odieux.
La plus âgée des négresses condamnées à être brûlées vives se traînait avecpemeà côté de ses plus jeunes compagnes; ses noires épaules déchirées par les coups de fouet ruisselaient de sang, et d'une voix suppliante elle demandait grâce à ses bourreaux.
Ceux-ci s'acharnèrent avec plus de fureur sur la malheureuse; elle tomba, et lut aussitôt lardée de blessures par des natifs armés de lances, de coutelas et de poignards.
Ilusson franchit d'un bond la faible distance qui le séparait du groupe de ces fauves acharnés sur une si l'aible proie; il bouscula a droite et à gauche les prêtres et les bourreaux, et envoya à bout portant une balle de son revolver dans la tête de la négresse qui se tordait convulsivement.
Ce seul moyen de mettre un au long martyre de cette infortunée provoqua une panique indescriptible. L'acte du mundelé avait été si prompt, sa venue si inattendue, qu'indigènes, exécuteurs des hautes œuvres, victimes et témoins croj'aient avoir affaire a un être surnaturel tombé du pays des esprits.
Mais bientôt le fiis aîné du roi défunt, mis au fait de cette étrange aventure, revint, flanqué de ses plus intrépides guerriers, vers l'endroit où s'étaient arrêtés Husson et son interprète.
« Qui ètes-vous et d'où venez-vous } demanda ce prince héritier en attachant sur le visage pâle du voyageur des regards empreints de stupeur.
— Je viens du mpoutou, et je vais rejoindre mes frères blancs campés en amont, sur les bords du fleuve qui arrose vos terres. Le hasard m'a amené près de votre village, au moment où vous alliez procéder à des sacrifices humains; j'ai cru devoir empêcher des misérables de torturer une
faible femme vouée par vous sans doute au poison et au bûcher. Je bénis les circonstances qui m'ont amené aujourd'hui dans votre viilaye, car je pourrai sauver de la mort les innocents que vous avez à tort condamnés. L'homme blanc ne se trompe jamais, il est plus puissant et plus habile que vos féticheurs et vos sorciers; tu le sais et ta me croiras, car j'affirme sur ma vie que le décès du roi ton père n'est point dû aux sortilèges des femmes, des enfants et des nègres que tu veux brûler vivants sur tes bûchers.
— Et qui donc a fait mourir mon père!' demanda le chef noir.
— Qui.^... répliqua Ilusson. Qui.\.. Un esprit plus puissant encore que les rois allies de la terre, une divinité dont tu ignores l'existence : le Dieu des mundelés; celui qui a créé le monde, qui ordonne au soleil de briller, aux étoiles et à la lune d'éclairer le firmament, celui qui a donné la vie aux arbres, aux animaux, aux hommes, et qui a seul le pouvoir de la leur retirer. »
Cette réponse évasive valut au blanc une ovation enthousiaste. On se pressa autour de lui, on le supplia de raconter en détail tout ce qu'il savait relativement à l'existence et au pouvoir du grand fétiche des mundelés.
Husson fit traduire à ces créatures primitives tout ce que ses lointains souvenirs d'enfant lui rappelaient de l'Histoire sainte. Bref il intéressa à tel point ses auditeurs, qu'ils ne pensèrent plus à termiiier la fête de sang pour laquelle ils s'étaient rassemblés.
Husson s'éloignait de Mengo à l'aube du lendemain, en emportant la promesse faite au nom du Dieu des mundelés que les condamnés de la veille seraient épargnés.
Pour la première fois l'éloquence d'un blanc empêchait l'épilogue dramatique qui suit généralement, de près ou de loin, la mort d'un potentat de r.Afrique centrale.
Le 6 novembre, la caravane Husson s'arrêtait au village de Komé, sur l'un de ces pics capricieux, mais d'une beauté ravissante, qui constituent au nombre de deux cents environ, la chaîne des monts Malais, barrière méridionale du fleuve Kwilou.
Les marcheurs s'y reposèrent jusqu'à minuit, heure à laquelle ils se remirent en route pour traverser une immense plaine inhabitée, où les buffles seuls folâtrent et pâturent parmi les graminées gigantesques.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre, une nouvelle étape amena les voyageurs au village de Tandenboukou, premier centre de population que l'on rencontre au delà de la plaine des buffles.
Au nord-est de ce village se déroule le plateau d'Angouela, vaste plate-
forme, en partie couverte de forêts vierges et en partie défricliée et parsemée de bourgades.
Enfin, le 8 novembre, Husson arrivait a Franktown, où il serrait la main de Légat, heureux de voir arriver son remplaçant. Car le pauvre Légat souffrait d'un mal atroce; il éprouvait depuis plusieurs semaines des insomnies que tous les baumes somnifères possibles étaient impuissants à combattre. Cette maladie, assez fréquente dans l'intérieur de l'Afrique intertropicale, provoque une lassitude générale du corps et amène la nostalgie, -les regrets de la patrie lointaine.