HUSSON ET LEGAT A FRANCTOWN
Aussi Légat s'empressa-t-il de remettre le commandement de la station à son compatriote, et dès le 12 novembre ils'apprètaita partir pour Loanga, sur le littoral.
Jusqu'à cette époque, les chefs de stations de la zone du Kwilou n'avaient pas reçu l'ordre formel de s'opposer dans leur circonscription aux pratiques barbares des indigènes. M. Buonfanti, chef de la division centrale du Kwilou, transmit à tous ses sous-ordres, le 11 novembre 1884, des instructions pour interdire l'emploi du poison dans les causes de justice nègre.
Cet ordre parvint à Husson au moment où le roi Makaboua, du district de Franktown, se disposait, à l'occasion du décès de deux de ses enfants,
à empoisonner la population entière de son village, soit quelque deux mille créatures humaines.
Husson, informé de la résolution prise par ce potentat, expédia auprès de lui son interprète, et lui défendit, sous menace d'une déclaration de guerre acharnée, de faire prendre le poison a son peuple.
Dans la soirée du ii novembre, une négresse du village de Makaboua, poursuivie par des féticheurs, fuyait vers la station en criant à tue-téte : « Je vais voir le mundelé, je ne veux pas prendre le poison. »
En entendant ces cris, Husson et Légat envoyèrent des Krouboys aux renseignements.
Ces estafettes rapportèrent que Makaboua, ne tenant aucun compte de la défense des blancs, s'obstinait à faire arrêter par ses guerriers des soidisant coupables, passibles d'être empoisonnés.
Obéissant aux instructions humanitaires de leur chef direct, les blancs s'armèrent de revolvers et de lances en usage chez les natifs, et se rendirent, suivis de la petite garnison de Franktown, sept soldats krouboys armés de winchesters, au village de Makaboua.
La nuit était assez avancée, lorsque cette vaillante poignée d'hommes pénétra dans les rues de ce village ; quelques torches de résine et des bûchers flambant déjà sur la place jetaient une clarté lugubre dans les ténèbres.
Les blancs se mirent en quête du roi Makaboua; mais ce dernier fut introuvable, et les notables refusèrent de palabrer en alléguant que leur présence était indispensable à la fête sanglante qui se préparait.
« Cependant, dit Légat, vous nous écouterez. Nous avons donné l'ordre au roi Makaboua de cesser les sacrifices humains, et ces odieuses tueries ne s'accompliront pas. •>
A cet énergique langage, les natifs répondirent par d'impudentes claineurs. Légat indigné jeta sa lance au plus épais des clabaudeurs.
Ce mouvement provoqua un sauve-qui-pcut général.
Mais le retour offensif des sauvages ne se fit pas longtemps attendre; ils avaient pu compter, à la lueur des feux, le nombre peu imposant de leurs adversaires.
Après avoir éteint à coup de pieds et de lance les flammes des torches et des bûchers, les natifs se massèrent en armes sur la place et résolurent de combattre les mundelés.
L'un d'eux se glissa en rampant jusqu'aux pieds de Husson ; il se redressa soudain et s'apprêtait a le frapper à l'improviste d'un énorme coutelas,
lorsque Légat apei'çut dans le clair-obscur de la nuit la lame étincelante du lâche assaillant.
Légat saisit l'assassin à bras-le-corps et réussit à le désarmer. Les Krouboj's garrottèrent étroitement ce prisonnier, pendant que Husson mettait à son tour les menottes de chanvre à un certain .Makaïé-Sadi, édile du village et qui, mù par des intentions également offensives, s'était glissé, le long des huttes, à portée des mundelés.
Cette double capture parut suffisante aux agents de l'Association, qui décidèrent de se replier aussitôt sur la station.
Toute rixe eût été téméraire dans l'obscurité et désastreuse pour les blancs, vu l'importance numérique des indigènes.
Malheureusement, en retournant à Franktown, les Krouboys laissèrent échapper l'un des deux captifs. Maka'i'é-Sadi fut donc seul emprisonné à la station.
Le lendemain de cette affaire, les habitants de Makaboua, renforcés par la population d'un village voisin, arrêtèrent un Zanzibarite, serviteur de Légat, et lui déclarèrent leur intention d'attaquer dans la nuit la station pour délivrer le prisonnier et mettre à mort les deux blancs.
Ces menaces en l'air, familières aux peuplades incivilisées de l'Afrique, préoccupcrent très peu Légat et Husson. Néanmoins les deux chefs de Franktown, désireux d'éviter un conflit sanglant entre eux et leurs farouches voisins, proposèrent à Makaboua un arrangement amiable.
On se mit d'accord sur le choix d'un arbitre: le roi Mahinga, de N'dongo frère de sang- de Légat.
Les décisions de ce juge nègre furent acceptées par les deux parties; ces désisions étaient de tous points conformes aux désirs des mundelés. La liberté fut rendue à Makaïé-Sadi ; le roi Makaboua garantissait en retour la vie aux nègres et aux négresses condamnes a prendre le poison, et s'engageait à payer à titi e d'indemnité de guerre cinq chèvres et cinq moutons.
Les blancs exécutèrent fidèlement la clause qui les concernait; mais Makaboua se montra moins docile. Il fallut l'arrivée du marquis Buonfanti avec un renfort de troupes zanzibarites et krouboys pour obtenir pacifiqueemenl, aux termes de l'arbitrage, la solution de ce différend.
Les événements que nous venons de raconter firent ajourner au 3 décembre le départ de Légat.
Une fois seul, Husson se mit en devoir de terminer les constructions de Franktown, de renouveler tous les chimbecks primitivement installés et devenus des nids à serpents, crapauds, scorpions et cancrelats.
La garnison ne comptant pas un seul menuisier ou charpentier, le chef
se trouva dans l'obligation de prendre en main les outils de ces divers corps de métier, d'abattre les arbres, d'équarrir les troncs, de scier et de raboter les planches.
Les natifs du voisinage, paresseux à l'excès, refusèrent constamment d'aider en quoi que ce fût le mundelé, constructeur de village. Ils lui gardaient rancune de s'être immiscé dans les affaires du roi Makaboua, et finirent, en janvier 18S5, par lui couper les vivres, par fermera ses serviteurs l'accès de leurs marchés.
Le grand prêtre fèticheur de Makaboua convoqua même à cette occasion toutes ses ouailles, battit les fétiches et leur adressa publiquement l'invocation suivante:
« Vous êtes des canailles, des dieux de mauvais sort d'avoir laissé venir sur notre territoire des hommes blancs qui défendent les sacrifices humains et qui ne nous donnent pas assez d'étoffes et de gin en échange de nos denrées 1 Désormais nous ne vous écouterons plus, à moins que vous ne nous aidiez à faire mourir de faim le mundelé et son personnel. »
Les fétiches battus répondirent par la voix d'un compère du grand prêtre que le seul mo3'en de faire mourir les étrangers était de leur fournir des vivres empoisonnés.
La réponse du soi-disant oracle fut saluée par des marques unanimes d'approbation, et les fidèles fétichistes résolurent d'user sans retard du procédé indiqué.
Husson fut, par bonheur, prévenu du complot d'empoisonnement. Il acheta néanmoins, en feignant de ne rien savoir, tous les paniers de vivres que lui apportèrent une trentaine de conjurés. Puis, priant les vendeurs d'attendre le payement de leur marchandise, le commandant de Franktown distribua des cartouches à ses hommes, fit cerner les empoisonneurs et les enferma sous clef dans l'un des magasins de la station.
11 se rendit ensuite en toute hâte avec ses soldats au village de Makaboua, où le vieux roi vint le saluer en souriant, et le complimenter sur l'achat de vivres qu'il avait dû faire dans la matinée.
« Effectivement, répondit Husson avec le plus grand calme, je suis satisfait de cet achat, et je voudrais remercier le grand fèticheur à qui je suis redevable du zèle des natifs à m apporter des denrées aUmentaires. »
Le roi, pris au piège,indiqualademeure de son ministre du culte. Husson s'y rendit avec ses soldats et s'empara sans ob-tacle du fèticheur qu'il fit garrotter et conduire à la station.
La population, qui ne s'était point opposée à cette capture, était convaincue que l'homme blanc mourrait s'il touchait à un seul cheveu de la tête du représentant des divinités de Makaboua.
Pourtant, Husson et les Zanzibarites, qui avaient vigoureusement secoué le misérable instigateur des tentatives criminelles dirigées contre les agents de l'Association, ne succombèrent pas en route : le grand féticheur fut emmené à Franktown.
« On va te faire préparer un excellent repas, dit Husson à son prisonnier. Choisis au hasard parmi les provisions toutes fraîches que m'ont apportées ce matin tes administrés. Veux-tu de la chicoanga, des bananes, du pain de cassave?... préféres-tu une côtelette grillée de ce mouton qui saigne encore, ou bien un de ces poulets rôtis et assaisonnés par tes amis :■... Allons, décide-toi, tu es mon hôte, je veux t'offrir à déjeuner !
— Non! non! répliqua habilement le féticheur terrifié; c'est aujourd'hui jour de jeûne pour moi, je ne puis goûter à aucun de ces mets, quelque appétissants qu'ils soient ! »
Une foule assez compacte d'indigènes assistait à ce singulier débat. Des hochements de tête significatifs, des lazzis, des sourires ponctuèrent la réponse du féticheur.
« Ah! je comprends ton refus, répondit Husson; mais, malgré tout, tu mangeras devant moi l'une ou l'autre des ces victuailles... N'hésite pas, prouve à ton entourage que tu sais avaler sans mourir un mets empoisonné.
— Oui! oui! hurlèrent les natifs; que le grand féticheur prenne à son tour le cassa,... le mundelé a dit vrai.... le mundelé a de l'esprit. »
Malgré le danger de perdre tout son prestige aux yeux des fétichistes, le ministre du culte persista dans ses refus et se retrancha dans son obligation de jeûner.
Les natifs huèrent à qui mieux mieux le misérable confondu, et saluèrent par des bravos frénétiques et de bruyants éclats de rire le prononcé par Husson d'un châtiment applicable au féticheur de Alakaboua, coupable d'avoir voulu empoisonner l'homme blanc et son personnel.
Cette sentence portait que le ministre du culte recevrait séance tenante et coratn populo cinquante coups de chicotte.
Au vingtième coup, le grand féticheur demanda grâce... Husson poussa la complaisance jusqu'à panser avec de l'ammoniaque les blessures de son ennemi vaincu; il le laissa partir ensuite en liberté.
Désormais le prestige du grand féticheur était éteint, et bien éteint; le mundelé, en revanche, venait d'acquérir une influence énorme sur les fétichistes de la contrée et ce fut à lui que recoururent les peuplades voisines dans toutes les conjonctures diflnciles de leur existence superstitieuse.
Les tribus de la circonscription de Franktown se composent de Bakongo
LES BELGES. III. t6
et de Bassongo; leurs mœurs rappellent celles des riverains du Congo inférieur; leurs croyances et leurs pratiques religieuses ne diffèrent pas de celles des peuplades du centre africain.
Les sorciers et les féticheurs ont tout à faire et à dire dans l'administration des cérémonies publiques; ils président aux réjouissances générales, noces, levées de boucliers et funérailles; ils essayent de faire la pluie ou le beau temps, d'apprivoiser les crocodiles ou les hippopotames, d'arrêter les fléaux, sauterelles ou fourmis blanches, qui dévastent les plantations, à l'aide des ordalies qui ont déjà été décrites.
Les guerres de tribu à tribu, de village à village, sont plus fréquentes dans le Kwilou et plus meurtrières que dans le bassin du Congo.
En général, les belligérants attendent la nuit pour combattre; ils envahissent, à la faveur de l'obscurité, le ou les villages ennemis, enfoncent les portes des huttes et tuent à bout portant les hommes, les femmes et les enlants surpris dans leur sommeil.
Ces massacres déciment la population et amènent des déplacements de tribus encore plus que la chasse à l'homme; ils expliquent aussi pourquoi l'on rencontre dans le bassin du Kwilou de nombreux villages déserts et dont le temps achève insensiblement la ruine.
Fort heureusement, l'arrivée des agents de l'Association internationale a marqué l'avènement d'une ère nouvelle pour les populations du bassin du Kwilou.
Deux ans après que le capitaine EUiott, secondé par le lieutenant 'Van de Velde, eut jeté les bases des stations diverses où nous avons tour à tour suivi le voyageur Husson, une amélioration sensible s'opérait dans les mœurs des indigènes; les prises volontaires du poison, les immolations d'esclaves, les guerres futiles suivies d'assassinats odieux devenaient moins fréquentes; les commerçants européens établis sur ce littoral océanique pouvaient sans danger étendre leurs relations jusqu'aux peuplades les plus reculées de la vallée du Kwilou.
Il en était de même dans la vallée du Niari où, depuis le mois de mars 1883, le valeureux capitaine Hanssens avait déployé et hissé le drapeau civilisateur de l'Association.
La rivière Niari. — Hanssens entre Manyanga et les rives du Niari. — De^train, commandant de Stephanieville. — S. -M. M'Wala M'Bounga. — La station de Phiiippeville. — Les sources de l"Edwin Arnold. — Hanssens blessé au combat de Nganda. — Un guide à imagination téconde.
ï^j'W A riviore Niari se jette dans le Kwilou, dont elle est une des
k^^'^'^Cvi branches initiales, au confluent même du Leialli, autre ^cÇ^)rï/î cours d'eau qui, sur la rive gauche, à quelques centaines '{^^Jj/H de mètres en amont de Stephanieville, est le plas impor- ■^<:i-<s^r'''J^ ti-'nt affluent du petit fleuve.
Dès que le capitaine Elliott eut acquis pour l'Association, en février 1883, l'emplacement que nécessitait cette Station, Destrain procéda sans desemparer au délrichcment du sol. Stanlej', qui revenait de l'Europe où il était
allé rétablir sa santé affaiblie, chargea Hanssens, à qui l'on devait la fondation de Bolobo-Station, de rattacher la ville naissante, portant le nom d'une princesse belge, aux stations du bas Congo par une voie qui devait être établie en dehors du ten-itoire qu'un traité conclu entre IVl. de Brazza et le makoko des Bateké assurait à la France.
Sans parler des difficultés matérielles d'exécution, la mission de Hanssens était très délicate: il fallait éviter des froissements avec l'expédition française et acquérir sur de Brazza un droit de priorité. Ce côté moral de la situation explique, sans qu'il soit besoin d'j' insister davantage, le choix de Stanley, qui en homme pratique, se déchargeait sur le capitaine belge d'une assez lourde part de responsabilité. Néanmoins Hanssens n'hésita pas un instant à l'accepter. Dès le 23 février 1883 il formait à Manyanga- Nord, avec l'assistance de Nilis, une imposante caravane, et partait pour l'inconnu dans la direction du nord-ouest magnétique.
Cette expédition de découverte eut, dès le début, à lutter contre des difficultés sans cesse renouvelées. La saison mi-pluvieuse et mi-séche favorisait le développement des herbages. Il fallait se frayer dans la savane un passage à la hache et au couteau et surmonter un à un tous les obstacles d'un sol singulièrement accidenté.
« Cette vie d'activité au grand air est tout à fait dans mes goûts, raconte Hanssens. J'ai toujours été un peu bohème par tempérament, la liberté d'allures a toujours constitué mon plus grand desideratum. Ici j'en jouis complètement; je marche comme je veux et aussi longtemps que mes jambes me le permettent. Lorsque je suis fatigué, je m'arrête et je campe, ma tente est dressée en un coup de main; mon cuisinier allume ses feux, et une demi-heure après, mon appétit aidant, je dévore les provisions que j'ai pu, grâce à mes marchandises et à mon éloquence, me procurer dans le pays. C'est, si l'on veut, une existence de Juif errant; mais avec cette restriction que je n'ai pas constamment derrière moi une divinité en colère qui me crie : <> Marche ! marche ! »
« Je me lève avec le soleil, c'est-à-dire un peu avant six heures; mon bain, préparé depuis la veille dans une grande baignoire circulaire en gutta-percha, m'attend chaque matin; je déjeune d'une tasse de thé sans lait ni sucre, de deux œufs quand il y en a, de bananes frites, ou d'un gâteau de maïs vert bouilli dans lequel je mords à même, comme un gamin dans une pomme tombée dans le verger: les hommes roulent ma tente, ficellent leur charge-, et à sept heures je donne le coup de sifflet, signal du départ.
« Mon domestique me précède, portant mon fusil, ma cartouchière et
le drapeau déployé de l'Association; les porteurs me talonnent et nous marchons ainsi jusque vers midi, escaladant les collines, descendant les pentes, traversant les cours d'eau, contournant les obstacles insurmontables, jouant de la hache dans les forêts vierges, déchirant les tapisseries de lianes, ouvrant des routes dans les herbes enlacées, nous arrêtant de temps à autre pour reprendre haleine, et pour me permettre de crayonner sur le 0 taratara » les remarques que j'ai pu faire sur le terrain.
« Durant le trajet, nous rencontrons des villages; et neuf fois sur dix, en traversant ces agglomérations de huttes, nous les trouvons désertes, momentanément abandonnées : les habitants mâles et femelles, jeunes et vieux ont couru à notre approche se cacher dans les grandes herbes. Ce n'est qu'une heure ou deux après notre arrivée, et si nous séjournons entre leurs murs, que les villageois se hasardent vers nous un à un. Ces pauvres diables, habitués aux incursions des marchands d'hommes noirs s'imaginent toujours que lorsque des étrangers viennent chez eux, c'est pour les piller, les ficeler, assassiner les récalcitrants et brûler leurs bicoques.
« Ma couleur blanche n'exclut pas la frayeur des natifs; ils ont encore présentes à la mémoire les exactions et les razzias cruelles des traitants d'origine européenne, des foiçats portugais évadés des bagnes de la côte.
« Mais si les natifs sont courageux comme des lièvres, ils sont en revanche d'une mauvaise foi à rendre des points ù leurs congénères les plus effrontés du Congo. M'arrive-t-il de leur demander le chemin le plus court pour atteindre les bords du Niari qui coule au nord de l'endroit où je me trouve en les questionnant ils me désignent avec une touciiante unanimité le côté sud, la direction de Manj'anga, d'où je viens.
« Si j"interroge d'autres villageois sur le temps qu'il me faudra marcher encore pour arriver à la rivière en question, les uns me répondent deux jours, les autres me parlent de vingt à trente journées de marche forcée... »
Ce manque de renseignements précis augmentait singulièrement les difficultés matérielles de la mission de Hanssens, et n'était certes point fait pour accélérer sa marche letardée par les accidents du sol.
Les habitants de. la forêt Noire, les bûcherons de la Suède et de la Norwège, les chasseurs de chamois des Alpes, les gauchos, bergers des pampas de la Plata et de l'Uruguay ne peuvent se figurer l'enchevêtrement de montagnes, de ravins, de forêts, de savanes, du chaos de verdure étincelante,de rochers sourcilleux, d'eaux roulantes et mugissantes, d'hommes, d'animaux sauvages, que présente la contrée entre Manyanga et les rives du Niari.
« Cette contrée, continue Hansscns, est une série interminable de montagnes en pain de sucre de deux à trois cents pieds de hauteur se succédant sans ordre, sans méthode, s'enchevètrant les unes dans les autres, se juxtaposant, se superposant, se servant d'appui et formant un pèle-mèle, un fouillis inextricable de montées et de descentes vertigineuses. Des ravins avec berges à pic courent au fond de cette pâtée servant quelquefois de lit à de jolis petits ruisseaux à fond rocheux, d'autres fois à de larg-es rivières mesurant de vingt à trente mètres de largeur et qu'il faut traverser en ayant de l'eau jusqu'aux épaules.
« Au point de vue géologique, la contrée est lormèe de roches volcaniques, amenées à la surface par le même soulèvement qui a donné lieu à la création de l'immense contrefort soutenant le plateau central de l'Afrique.
« Le sol est sur les montagnes aride et généralement dénudé; il donne naissance à quelques herbes chétives, à de rares arbrisseaux faméliques dont les branches épineuses nous déchirent la figure et les mains. En certains endroits cependant, on trouve une couche argileuse plus fertile, sur laquelle les herbes atteignent deux ou trois mètres de hauteur, sont plantureuses, mais servent de repaire à des légions d'insectes et de reptiles, ignobles bètes plus nuisibles les unes que les autres.
<' Dans cette partie, la marche est plus pénible et dangereuse, surtout lorsqu'il a plu. L'eau désagrège alors la surface et en fait une espèce de savonnée sur laquelle on marche comme à la procession d'Echternach. un pas en avant et deux en arrièi^e, en risquant à chaque instant de dégringoler au fond de ravins tapissés de mousses et de plantes sarmentcuses, qui ont l'air de vous inviter.
« Dans les profondes échancrures de cette zone montucuse, la végétation est entièrement touffue et vigoureuse; l'humidité a décomposé les roches, et, combinée avec les feuilles mortes et les détritus de toute nature, elle a donné naissance à un humus d'une fertilité exubérante. Aussi y voit-on d'immenses arbres relies entre eux par des lianes d'une vivacité surprenante, belles à la vue, mais a travers lesquelles le fer seul réussit à nous frayer un passage.
« Par suite de sa constitution même, le pays est peu peuplé. On rencontre d'étape en étape un misérable village d'une vingtaine de cases. Ces localités sont reliées entre elles par des sentiers « nègres », des pistes qui tantôt descendent des hauteurs, suivant la ligne de plus grande pente, tantôt courent le long des flancs des montagnes en corniche et contournant en spirale les obstacles, les bouquets d'arbres, les blocs de rochers, les fourrés de buissons et d'épines. »
La marche, on le voit, était loin d'être agréable dans une sembable contrée; mais Hanssens devait, là comme ailleurs, triompher par la perscvéi'ance, la volonté et l'énergie, des obstacles matériels et de la mauvaise foi des natifs.
Les hommes de couleur qu'il dirigeait se montraient dévoues et courageux. La plupart de ces pauvres diables transportaient chacun une caisse ou un ballot pesant vingt-sept kilogrammes, plus un fusil, cinquante cartouches à balle, des effets personnels, des vivres pour huit joui's ou leur équivalent en étoffes. Le transport d'une pareille charge était écrasant, et pour ménager les forces de ses porteurs Hanssens ne faisait pomt de longues étapes.
Le 12 mars, dix-huit jours après son départ de Manyanga, l'intrépide chef de cette caravane d'exploration, arrivé au village d'Oumbi, situé à l'est de Moukoumbi, en territoire babouenndé, se voyait obligé de laisser en route trois de ses serviteurs, deux gardant l'autre. Cet autre était précisément le Zanzibarite Hamadi, domestique attaché à la pei'sonne de Hanssens depuis son arrivée au Congo.
Le pauvre Hamadi, que les forces trahissaient, avait des abcès aux jambes et ne pouvait presque plus marcher. On le débarrassa de sa charge, et Hanssens l'autorisa à poursuivre sa route à son aise, sans s'astreindre à suivre l'allure de la caravane, et à rejoindre plus tard les marcheurs sur les bords du Niari.
Fort heureusement, le capitaine Hanssens supportait bien ces fatigues et sa santé qui laissait à désirer lors de son départ de Manyanga, allait chaque jour s'améiiorant. Le grand air et la locomotion avivaient son appJtit; les forces revenaient, et maintenant sa bonne humeur même au milieu des tracasseries et des méchants tours pes indigènes,
Le 20 mars cependant le capitaine subit un accès de fièvre qui dura quelques heures, et disparut grâce à de fortes doses de suliate de quinine. Cet accès de fièvre était dû à un violent accès de colère ressenti par l'explorateur à la suite d'un trait de mauvaise foi de deux Babouenndé.
Ces effrontés coquins s'étaient offerts pour guider la caravane, pour lui faire traverser à pied sec, par un sentier connu d'eux seuls, une immense vallée marécageuse qui se déroulait dans les passages du village de Moukaïé.
Le prix avait été convenu et accepté de part et d'autre; mais au lieu du sol ferme promis, ces guides d'un nouveau genre confluisirent les marcheurs au beau milieu du marécage, les firent patauger de droite et de
gauche à la recherche du prétendu sentier, et les ramenèrent couverts de fange à plus d'un kilomètre en arrière du point de départ.
Pour comble d'impudence, les noirs réclamèrent le payement du salaire convenu... Hanssens s'emporta et paya d'un vigoureux coup de pied dans le bas du dos chacun de ses malencontreux cicérones. Les deux indigènes comprirent ce langage cosmopolite et ne jugèrent pas prudent de réitérer leurs réclamations.
Le résultat de cette intervention fut une journée de marche sans profit, un accès de fièvre pour l'exp orateur.
On conçoit sans peine qu'après une telle équipée Hanssens renonça pour toujours à l'emploi des guides, et ne consulta plus que sa boussole.
« Je suis certain de cette façon-là de ne pas marcher sur place, comme les choristes et les figurants de l'Opéra, » écrivait le 20 mars l'explorateur toujours enjoué et guéri de son double accès.
Parti le 21 mars de Moukaïé, Hanssens parcourut une contrée qui par l'aspect différait complètement de celles qu'il avait parcourues jusque-là.
Au lieu du fouillis de montagnes et de ravins rencontrés dans la première section de son itinéraire, s'étalaient d'immenses et fertiles vallées, larges de plusieurs kilomètres, s'étendant du nord-ouest au sud-ouest et limitées par des collines à croupes moins sourcilleuses que les pics aigus menaçant au sud l'horizon.
Mais le fond de ces vallées plantureuses était, généralement, marécageux, fangeux, et les voyageurs marchèrent pendant des journées entières dans une boue épaisse collant à la chaussure et dégageant des émanations paludéennes fétides et nauséabondes.
En maints endroits le sol était inondé, et les marcheurs franchissaient avec de l'eau croupissante jusqu'aux genoux des espaces de deux à trois cents mètres de largeur couverts de joncs et de roseaux.
Par-dessus le marché, les populations de cette contrée insalubre se montraient fort peu sympathiques a l'homme blanc.
Il n'y eut pourtant pas un seul coup de fusil tiré contre les natifs; le capitaine passa devant les villages hostiles, sans se préoccuper des criailleries, des aboiements menaçants des habitants.
« Le comte de Brazza, le célèbre explorateur français, écrit à ce propos le capitaine Hanssens, a tenté, aux mois de septembre et d'octobre 1882, de longer cette partie de la vallée du Niari. Il n'y est pas parvenu, et a été obligé de se rabattre vers le Gordon-Bennett, par suite de l'hostilité des indigènes, qui ont à main armée refusé de lui laisser traverser leurs villages.
« M. Savorgnan de Brazza ne disposait, il est vrai, que d un petit nombre de soldats sénégalais, et il ne pouvait s'imposer par la force.
« Plus favorisé que lui sous ce rapport, puisque je commande vingtdeux gaillards robustes et bien armés, sévèrement disciplinés, formant toujours un groupe compact dont l'aspect intimide les natifs et leur donne à réfléchir, je suis parvenu à traverser sans encombre cette contrée notoirement hostile aux blancs, en alliant la patience a la fermeté dans mes rapports avec les habitants.
« J'ai atteint la rive méridionale du Niari le 2 avril, au village de Kindamba ou Chintoumba (haut Niari). Dès mon arrivée, j'y fus salué par le chef indigène, qui m'annonça la présence d'une expédition comprenant cinq blancs et une soixantaine de Zanzibarites, bâtissant une ville à deux journées de marche en aval.
« J'envoyai aussitôt une patrouille de plusieurs hommes dans cette direction, pendant que je procédais à la reconnaissance du terrain aux environs de Kindamba.
<■ Mes émissaires revinrent le 6 avril, avec un billet du chef de la station voisine, Destrain, un compatriote, ancien officier de l'armée belge.
« Je me rendis avec empressement auprès de Destrain, afin de reconnaître la contrée intermédiaire et de raccorder mon travail avec celui de l'expédition EUiott.
<- Je laissai la plus grande partie de mes charges à Kindamba, sous la garde de dix hommes, et je partis avec les douze autres, dès l'aube du 7 avril.
« Le lendemain dans l'après-midi, j'eus le plaisir de serrer la main de mon collègue, et de recevoir une hospitalité cordiale dans la hutte en paille qui lui sert provisoirement de logement.
« Depuis quarante-cinq jours je n'avais pas revu un visage pâle; j'avais vécu isolé, réduit à un silence forcé, sans pouvoir échanger mes idées dans mon idiome natal avec un camarade... C'est assez dire combien j'ai pris ma revanche, combien nous avons bavardé, causé, jasé avec mon charmant compatriote, excellent patriote qui avait l'ait arborer sur son habitation provisoire le drapeau belge à côté de celui de l'Association.
« Quand j'ai vu d'assez loin flotter les couleurs nationales dans cet endroit perdu, à plus de deux mille lieues de mon pays, j'ai agité mon casqueen l'air, et j'ai lancé dans l'espace un vigoureux hipl hip! hourra!!! aussitôt répété par mes Zanzibarites... Ces joies spontanées consolent de bien des déboires et font bien vite oublier les ennuis de toute nature qu'on a rencontrés en chemin.
LES BELGES. UI. i7
« La station de Destrain portera le nom de Stéphanieville. Elle est située sur le sommet d'une colline baignée par le Niari et à trois cents mètres environ du confluent de la Loulia ou Loudima.
« L'emplacement en est fort bien choisi et Destrain se propose d'y édifier un poste superbe. J'y suis resté jusqu'au 13, mettant mes loisirs a profit pour faire la connaissance des rois des districts environnants. Je dis des rois,... il y en a par douzaines, et l'éditeur de Y Almanach Gotha aurait fort à faire s'il voulait mentionner les généalogies des familles souveraines de cette contrée.
« Pendant mon séjour à Stéphanieville, mon brave serviteur Hamadi, laissé en route pour cause de maladie, m'a rejoint fortuitement, sur les indications des riverains du Niari.
« Le malheureux éclopé restera ici, voué aux bons soins de Destrain, et j'espère que, le repos aidant, il se remettra bientôt. Je ressens une véritable tristesse en me séparant de ce bon serviteur : voila treize mois et demi qu'il était à mon service, marchant le jour à mes côtés en déployant le drapeau bleu, dressant ma tente, surveillant les apprêts de mes repas, couchant la nuit au travers de ma porte et toujours prêt à donner sa vie pour défendre la mienne. Au cours de la grave maladie qui est venue m'accabler à l'époque de ma période d'acclimatation, Hamadi m'a soigné comme un frère, et j'aurais voulu pouvoir lui témoigner ma reconnaissance en le soignant à mon tour. Mais le devoir m'appelle sur les bords inexplorés du Niari et le pauvre Hamadi ne peut plus me suivre...
« Au moment de prendre congé de moi, le brave garçon avait les yeux remplis de larmes. Je lui ai remis un certificat constatant ses loyaux services, je lui ai donné un présent en étoffes, afin qu'il puisse se procurer quelques petites douceurs pendant mon absence; je lui ai serré la main en lui souhaitant cordialement un prompt et complet rétablissement, en lui assurant que je serai toujours heureux de le reprendre à mon service.
(. Comme j'allais quitter Stéphanieville et donner l'accolade à mon collègue Deslrain souffrant de la fièvre, mon compatriote m'avoua la situation très précaire où il se trouvait par suite de la désertion d'une caravane chargée de ravitailler la nouvelle station.
0 Depuis la veille. Destrain entrevoyait à courte distance le spectre de la famine, et c'est là une perspective fort peu réjouissante.
« Dès qu'il m'eut fait part de ses préoccupations, je me hâtai de le rassurer en lui offrant de céder à la station de Stéphanieville une partie de mes étoffes. Destrain accepta ma proposition avec non moins d'empressé-
ment que j'en avais mis à la lui adresser, et il me proposa de m'accompagnera Kindamba pour les chercher lui-même.
« Son état de santé ne lui permettant pas de faire à pied le trajet, nous décidâmes d'effectuer cette route par la voie fluviale, en pirogue. Ce moyen me convenait du reste à un double point de vue : je rendais service à un camarade, et je me procurais l'occasion d'étudier le régime et le cours du Niari, de me rendre compte, de visu, de la possibilité de me servir plus tard de cette rivière pour les transports nécessaires à mon expédition.
« Nous fîmes donc accord avec le roi du Niai'i. S. .M. .M'W ala M'Bounga, un brave homme pas fier du tout, et moyennant le payement de quatre pièces de mouchoirs une grande pirogue devait se trouver prête à partir le lendemain, 13 avril, avec son personnel, son matériel, pour transporter à Kindamba Destrain, moi, nos hommes et nos bagages, et ramener ensuite à Stéphanieville Destrain et ses serviteurs.
« D'après des prévisions optimistes des natifs, nous devions atteindre Kindamba en moins de deux jours, et le voyage de retour de Destrain s'effectuerait en douze heures. Nous eûmes. Destrain et moi, la naïveté de croire à ces promesses, oubliant l'un et l'autre que par instinct les indigènes mentent pour le plaisir de mentir. Ah ! combien notre confiance avait été mal placée !
« Je fis d'abord un triage des hommes et des charges que nous devions emmener; je désignai à cet effet mon domestique Assani, successeur de Hamadi, mon cuisinier, et un interprète.
« Comme le voyage ne durerait que deux jours, pour moi je me contentai d'emporter une petite caisse contenant des menus objets de toilette, mon lit de camp avec matelas, couverture et oreiller, et mon fauteuil pliant. Je renvoyai tout le restant de mon bagage personnel avec neuf hommes de mon expédition, par la voie de terre, leur donnant rendez-vous pour le 14 au soir à Kindamba.
« Destrain prit de son côté deux serviteurs et quelques objets de première nécessité.
« Le 13 au matin, à l'heure fixée, nous nous présentons à l'embarcadère du village situé au pied de la colline, au sommet de laquelle s'élèvera Stéphanieville.
« Le brave homme de roi M'Wala avait envoyé la pirogue, mais sans pagayeurs; S. M. croyait probablement que nous pagayerions nous-mêmes, il n'avait pas songé à envoyer l'équipage nécessaire à la navigation du jcanot.
0 II ne fallut pas moins de trois heures pour parvenir à dénicher trois
natifs consentant à nous servir de rameurs. Mais, quand nous voulûmes nous mettre en mouvement, ces trois pagayeurs renoncèrent à leur besogne, sous le prétexte que le courant était trop violent et que le canot devait être mù par de longues perches prenant appui sur les berges.
« Or les berges en question sont couvertes d'une végétation si touffue, s'avançant tellement en maints endroits sur la rivière, que nous avons la perspective de nous déchirer pendant le trajet la figure et les mains aux ronces et aux épines à travers lesquelles nous serons obligés de nous frayer un passage.
« Néanmoinsles désagréments prévus ne nous arrêtent pas; nous secondons de notre mieux les trois indigènes; le canot glisse doucement, très doucement au milieu des arundos, des pistia, des amones et des raquettes qui forment au bord de l'eau comme une m.adraguc aux mailles hérissées.
« Tout alla bien pendant deux heures, mais après, alors que nous étions peut-être éloignés de deux kilomètres de notre point de départ, les natifs déclarèrent qu'ils étaient fatigués, et, sans demander leur compte et notre permission, ils déposèrent leurs perches et manifestèrent l'intention de déguerpir.
0 Je leur fis observer qu'ils manquaient à tous leurs engagements, et qu'avec le système adopté par eux nous risquions fortement de ne pas être rendus à destination avant quinze ou vingt jours. Mes observations leur produisirent un singulier effet : ils restèrent, mais les bras croisés, dans notre embarcation.
« J'usai de patience et de douceur, je promis des présents et des pourboires, et. j'obtins la reprise des manoeuvres.
« Trois jours après, nous arrivions à peine au quart du trajet entre Stéphanieville et Kindamba.
« Diverses causes avaient amené ce fâcheux résultat : les nombreux méandres de la rivière, la force du courant et surtout la paresse de nos pagayeurs.
« Je ne trouve pas sous la plume une comparaison assez juste pour donner une idée de l'état d'exaspération où me mettait l'indolence des natifs.
« Plus de vingt fois, en trois jours, je fus sur le point d'assommer à coups de bâton ces fieffés fainéants, et je dus sur moi-même faire de violents efforts pour ne pas donner suite à cette intention.
« Pour augmenter le désagrément, ces trois messieurs nous arrêtaient le soir, avant le coucher du soleil, à l'endroit qui leur plaisait, et j'étais obligé chaque jour de les menacer d'une correction bien sentie pour les
décider à hèler le canot au point le plus convenable à l'établissement d'un bivouac de nuit.
« Le matin, au moment de nous mettre en route, nos trois conducteurs brillaient généralement par leur absence; et nous perdions plusieurs heures à les faire dénicher par nos Zanzibarites dans les grandes herbes du rivage où ils paressaient délicieusement en fumant l'iamba, sans plus se soucier de nous que du grand Turc, dont ils ignorent l'existence.
« Une telle situation ne pouvait se prolonger sans conséquences graves.