‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 33 sur 46 · PLAN DU STEAMER · texte numérisé non relu

PLAN DU STEAMER

De ce point, une expédition forte de sept cents indigènes, escortée par huit blancs et commandée par le lieutenant Valcke, se mit en devoir de transporter, le long des chutes Livingstone, ce bâtiment dont le poids total est de cinquante mille kilogrammes.

Le capitaine Zboinski, alors en station à Vivi, fut détaché en avant par Stanley pour construire sur la rive droite, entre Vivi et Issanghila, une route de terre accessible aux six compartiments étanches du bateau transformés en chariots.

Ce rude labeur accompli, Zboïnski se rendit à pied, et par la rive gauche, jusqu'à Léopoldville, en étudiant sur le parcours la possibilité d'établir plus tard une voie ferrée.

On n'a pas oublié que le capitaine arriva dans la capitale du moyen Congo pour remettre à son infatigable collègue Hanssens les insignes de chevalier de l'ordre de Léopold.

Continuant ses travaux d'études techniques sur la rive droite du Congo, Zboïnski redescendit vers Vivi; mais, arrivé à Manyanga-Nord, abattu par la fièvre, il dut interrompre sa mission, partit pour Mossamede, ville hospitalière aux pionniers éprouvés de l'Association, et de là retourna en Belgique.

Sur la route que les ouvriers de Zboïnski avaient ouverte à l'aide de la hache, de la pioche et de la mine, l'expédition du lieutenant Valcke avait réussi, après trois mois d'efforts et de soins incessants, à conduire intact à Issanghila, le 4 septembre, le steamer S/ci;!/ev démonté.

Il est impossible de donner a ceux qui n'ont pas pris part à cette opération laborieuse une idée exacte des difficultés de la tâche assumée par le vaillant officier du génie. Néanmoins on peut s'imaginer les soucis et les préoccupations de tout genre qui incombèrent au chef de cette rude mission.

Voici en quelques lignes le résumé de ces efforts surhumains que nous livrons aux méditations du lecteur :

Conduire par monts et par vaux, sur une voie fraîchement déblayée, tantôt détrempée par les pluies, obstruée de troncs d'arbres ou de blocs de rochers et d'entraves provenant des éboulements du terrain, tantôt transformée en fournaise ardente sous les rayons inexorables du soleil africain, six pesants chariots encombrés de bagages et attelés de cinq à six cents hommes réduits à l'état de bêtes de somme; assurer à grand renfort d'éloquence, de palabras interminables, de marchandages criards et décourageants, la vie quotidienne d'un personnel considérable; réprimer par la douceur, par la persuasion ou par des procédés énergiques, la curiosité, la badauderie encombrante, l'enthousiasme effréné des innombrables indigènes rencontrés sur le trajet et barrant le chemin à la caravane extraordinaire; enfin courir du matin au soir d'un équipage à l'autre, inspecter la route pour se rendre compte des réparations à y faire ou des améliorations à apporter, construire et jeter des ponts sur les rivières, établir des remblais sur les points ravinés, rendre en un mot l'accès plus facile sur la voie de communication existante; enfin recruter, dans les districts tra-

versés, des indigènes de bonne volonté pour pourvoir au remplacement des malades et des déserteurs.

A Issanghila, l'expédition de transport s'arrêta pendant plusieurs jours qui furent employés par le lieutenant' Vaicke à étudier le problème fort compliqué d'amener par la voie fluviale le Stanley jusqu'à Manyanga.

Navigable entre Issanghila et Manyanga pour les vapeurs d'un tonnage peu considérable, le Congo présente, en amont de la grande île de Flamini,

LE LIEUTENANT VALCKE.

une succession de rapides dangereux. 'Vaicke, admettant néanmoins la possibilité de les traverser, lança le 20 octobre, dans les eaux d'Issanghila- Station, le steamer Stanley remonté, équipé et paré. La plus grande partie des natifs recrutés pour le transport depuis Vivi furent payés généreusement et congédiés par lui; il garda seulement les hommes que nécessitait la manœuvre du bâtiment.

La première journée de navigation se passa sans incident. On se contenta pour franchir les rapides de Kilolo, de recourir à des pressions plus fortes

que celles employées pour la marche ordinaire du bateau : les obstacles du courant fluvial purent être surmontés avec une facilité relative.

Le deuxième jour des résistances plus sérieuses furent rencontrées près de l'île de Flamini. Il fallut racoler sur la rive gauche de nombreux indigènes et les atteler à des cordages de rotang reliés à l'embarcation, pour la hisser en quelque sorte au-dessus des blocs de granit formant les rapides.

Un peu plus loin, le fleuve opposait à la puissante machine du Stanley et aux bras des remorqueurs une barrière infranchissable: les cataractes de Tchoumbi.

Après deux heures d'efforts soutenus, on était parvenu à doubler sans dommage pour le steamer la première de ces cataractes, lorsque l'un des cordages de rotang sur lesquels tiraient et se courbaient une trentaine de natifs se brisa. Le Stanley n'étant plus soutenu tomba dans un abîme d'eaux mugissantes qui inondaient de leurs gerbes d'embrun des rochers a pic. L'arrière du bateau toucha violemment sur un de ces écueils, et la roue motrice subit une assez grave avarie.

Le troisième jour fut tout entier consacré à la réparation des dégâts. Le bâtiment ayant été allégé autant que faire se pouvait, on tenta une seconde fois, dans la journée du 23, de forcer le passage des cataractes de Tchoumbi.

Toutes les tentatives échouèrent; on dut rebrousser chemin.

Devant cet échec Valcke, qui manquait de personnel, résolut tout d'abord d'attendre la crue du fleuve pour faire de nouveaux efforts.

La pas-e la moins périlleuse de ce rapide côtoie la rive sud. Lorsque les eaux sont basses, ce détroit, bien que hérissé de rochers, est praticable par les embarcations d'un tirant d'eau insignifiant; mais pour qu'un bateau de l'importance du Stanley puisse s'y engager, le niveau de la nappe liquide doit s'élever de plusieurs pieds.

Interrogés par Valcke sur l'époque périodique de la crue du Congo devant Tchoumbi, les natifs turent unanimes à répondre que ce phénomène n'avait lieu qu'au mois de janvier de chaque année. Ces renseignements modifièrent les déterminations du lieutenant. Il trouvait, non sans raison, qu'attendre pendant trois mois, les bras croisés devant une embarcation en détresse, le bon vouloir d'un fleuve, dépassait toutes les bornes de la patience humaine. Il se mit donc en devoir de visiter les villages du district de Tchoumbi et de la région voisine afin d'y recruter des aides en nombre suffisant pour composer les attelages des six chariots du Stanley, et pour défricher au pied des falaises à croupe arrondie qui bordent au sud le lit accidenté du Congo un chemin accessible à ces multiples équipages.

Cette écrasante entreprise, devant laquelle eût reculé plus d'un explorateur, fut en peu de jours menée à bonne fin par le vaillant officier, qui parvint à enrôler environ huit cents hommes de couleur. Le Stanlev put être amené à terre, devant le petit village de Tchoumbi, où l'on procédai la disjonction des sections et à la formation des chariots.

A la fin d'octobre, l'expédition s'arrêtait à Loukoungou (rive gauche) où ne tardait pas à la venir rejoindre un jeune officier de l'armée belge, le sous-lieutenant Lemarinel, de l'arme du génie, adjoint en qualité de second au lieutenant Valcke.

Le nouvel arrivant apportait, malgré son extérieur d'une apparence peu vigoureuse, un précieux concours à l'entreprise hardie dirigée par son infatigable compatriote. Lemarinel déplo^-ait de son côté un zèle et une activité prodigieuses: il prenait alternativement en main les outils du mineur, du charpentier, du pontonnier et du cantonnier et se réservait la part la plus pénible dans ce véritable travail d'Hercule.

Plus favorisé par le sort que le courageux lieutenant Valcke qui, rappelé par ses supérieurs pour des raisons de santé, remit non sans regret son commandement au baron Von Nimpch, officier autrichien du régiment « Léopold II », alors que l'expédition du Stanley continuait avec succès sa marche devant les chutes de l'Inkissi, Lemarinel devait plus tard assister au lancement de ce bateau modèle sur les eaux du Pool.

Ce magnifique résultat assurait la liberté de la navigation sur un parcours de mille sept cents kilomètres, et désormais le vaisseau amiral de la flottille du haut Congo pouvait communiquer régulièrement avec les stations du centre de l'Afrique.

Si le nom de Stanley est indissolublement lié à l'histoire du parcours du haut Congo, il faut reconnaître que l'illustre explorateur anglais a été secondé par de hardis voyageurs européens, et qu'un officier belge, le capitaine Hanssens, a su conquérir une glorieuse place parmi eux.

Ce brillant officier, que nous avons laissé, au commencement de ce chapitre, à Manyanga-Nord, en compagnie du docteur Nilis, ne cachait pas à son ami combien il regrettait d'avoir trop vite renoncé à entreprendre une nouvelle campagne dans l'Afrique centrale,

« Ma santé est excellente, n'est-ce pas, cher docteur? disait Hanssens en lui serrant la main. Je suis maintenant fort bien acclimaté et peut-être ai-je tort d'aller affronter en plein hiver le ciel brumeux de la Belgique. Je ressens, il est vrai, une grande lassitude, mais cet abattement phj-sique, je l'attribue à mes préoccupations morales du moment. Mon cœur et ma rai-

son se combattent depuis huit jours : le cœur me crie : Retourne en Belgique! la raison me conseille de ne pas quitter l'Afrique. »

Arrivé à Vivile 14 décembre, Hanssens hésitait à aller prendre à Banana la malle portugaise qui partait pour l'Europe le 17, lorsque, cédant aux pressantes instances du colonel sir Francis de Winton, il consentit à retirer sa démission de chef de la division du haut Congo et à passer quelque temps encore en Afrique.

Dix jours après, au moment où Hanssens, présumant trop de ses forces et dévoué à l'œuvre qu'il servait avec une énergie sans égale, s'apprêtait à partir de Vivi pour Léopoldville, le même jour de Noël, un terrible accès de fièvre bilieuse le clouait sur son lit.

Le docteur Leslie, chef du service sanitaij'e de la station, s'installa au chevet de l'illustre malade, et durant trois jours et trois nuits il le veilla avec la plus grande sollicitude.

Le 28 décembre, une violente hématurie venait compliquer les accès de la fièvre bilieuse.

« Adieu les rêves! adieu à tous et à tout... murmura faiblement Hanssens,... Je connais le mal qui me tue : c'est le fléau qui a emporté Courtois. »

Une heure après, sans avoir pu exprimer un regret, l'héro'ique soldat rendait le dernier soupir entre les bras du docteur Leslie et de son chef, le colonel sir Fi'ancis de Winton. Il succombait loin des siens et de sa chère Belgique, sur ce sol africain qu'il s'était refusé à quitter, auquel il prodiguait depuis trente-deux mois tous ses enthousiasmes, tout son zèle, toute son énergie.

Cette fin si rapide, si inattendue, impressionna profondément les agents de l'Association internationale et les populations indigènes qui avaient appris à connaître et à respecter l'intrépide Boula Matari II. Elle enlevait à l'œuvre du roi des Belges un de ses champions les plus distingués; elle plongeait dans un inconsolable deuil une famille, des amis et des frères d'armes qui s'apprêtaient à fêter le retour dans ses foyers d'un fils, d'un frère, d'un ami, d'un collègue couvert de lauriers; elle brisait une carrière pleine des perspectives les plus brillantes.

De tant d espérances, il ne reste plus, hélas! qu'une modeste tombe creusée près de la station de "Vivi, sur le versant d'une colline, et ombragée par un grand sycomore.

Ce mausolée en pierres redira aux voyageurs européens de l'avenir le nom du grand pionnier, nom inséparable désormais de la fondation de l'État libre du Congo.

Lorsqu'un homme de la valeur de Ilanssens disparaît, c'est une perte irréparable pour la patrie qu'il a honorée, c'est un deuil national.

Depuis le 28 décembre 1884, les fleurs et les couronnes venues de tous les points du vieux et du nouveau monde se succèdent de mois en mois sur l'humble et raj'onnant tombeau. La lamille du grand mort inoubliable, l'Association internationale, l'armée belge, les officiers du 11"" régiment de ligne, aux cadres duquel appartenait le vaillant capitaine, les sociétés savantes et philanthropiques de la Belgique et de divers pays de l'Europe ont envoyé et envoient à Vivi ces sincères témoignages de leurs regrets et de leur sympathie.

Au milieu de ces regrets unanimes et mérités, les hommes de cœur en éprouvent un autre auquel nous nous associons et que nous devons formuler ici.

Si l'on jette les yeux sur les cartes modernes de l'Afrique, on y rencontre les appellations de Stanley-Pool, Stanley-Falls. Certes personne ne songe à blànier l'emploi réitéré du nom de l'intrépide explorateur anglais pour baptiser les accidents les plus remarquables du cours du grand fleuve qu'il a remonté jusqu'à son origine. Personne non plus ne s'élèvera contre les noms de Léopoldville, de Stéphanieville, de Baudouinville, de Philippeville, qui rediront aux siècles futurs la part prise par la famille royale belge à l'œuvre de la civilisation africaine. Applaudis aussi sont les noms de Strauchville, de Grantville qui rappellent dans le Kwilou ceux du président et d'un agent supérieur de l'Association.

Pourquoi, ici commence le regret, pourquoi ne retrouve-t-on point sur cette carte de l'Afrique centrale un village, une station, une île, une baie, une rivière, une colline, un accident de terrain, un point quelconque enfin qui porte le nom du capitaine Hanssens à qui l'Association doit plus d'une concession de terrain, plus d'une fondation de station dans cette zone hier encore inconnue.^

Les Anglais, les Français, les Portugais, les Espagnols, les Italiens, les Hollandais, les Russes, les Suédois, les Américains, les peuples en un mot qui comptent des navigateurs, des explorateurs, des découvreurs, des voyages illustres, ont inscrit les noms de tous ces illustres aventuriers non seulement dans leurs annales nationales, sur les monuments, aux angles des rues de leurs grandes cités, mais encore sur les feuilles de marine, sur les cartes géographiques.

Cet exemple, n'en douions pas, sera suivi par la Belgique. Ce généreux pays, lui aussi a la mémoire du cœur. Le nom de Hanssens ne restera pas confié à une simple pierre funéraire à Vivi. La Belgique lui rcserv»

LES BELGES, m ÔO

d'autres échos et une notoriété digne d'elle, car elle aussi a des cités, des rues, dos places publiques, des atlas géographiques, des annales.

Elle se souvient. Attendons. Elle saura faire grand et bien.

Ce dernier mois de l'année 188^, déjà si lugubre, ne devait point s'écouler sans porter un autre coup à 1 Association internationale et à la nation belge.

Le message qui apprenait à Bruxelles la luctueuse nouvelle que nous venons d'enregistrer, annonçait encore le décès de Léon Stevart, ce jeune voyageur belge présent à Lèopoldville lors du départ de l'expédition Casman.

Notre pauvre compatriote, que sa mauvaise santé forçait de renoncer au voyage des Falls, avait quitté cette station dès les premiers jours de décembre, pour se rendre au sanitarium de Borna, où il arrivait dans un état déplorable, après vingt jours de marche ou de navigation, pendant lesquels les privations, les fatigues et les souffrances ne lui avaient point fait défaut.

Malgré les soins du docteur Allard et de son adjoint Emile Van den Heuvel, Stevart était emporté par la maladie qui le minait depuis son arrivée au Congo. L'infortuné jeune homme succombait à la peine, avant d'avoir pu recueillir le moindre fruit de son ardent dévouement.

Léon Stevart s'était en effet empressé de saisir au passage toutes les occasions de se rendre utile à l'Association. Ennemi du repos, il avait, dissipant imprudemment ses forces, refusé de subir à Vivi une période d'acclimatation suffisante, et, bravant le soleil et les pluies des tropiques, il tenait à remplir, même souffrant, ses fonctions intérimaires d'agronome à Léopoldville-Station.

L'annonce simultanée de ces deux morts si rapides souleva de plus belle dans une certaine presse du pays un cri d'alarme et de compassion feinte contre le Minotaure africain qui dévorait les plus généreux enfants de la Belgique.

Et cependant, nous le répétons, quoique nous l'ayons déjà dit ici même, les grandes entreprises qui intéressent l'humanité ont eu et auront toujours leurs martyrs. Les peuples, aussi bien que les particuliers, doivent supporter ces coups inéluctables avec résignation et grandeur d'âme. Ces victimes du présent se sont généreusement dévouées et sont tombées sans se plaindre pour assurer le bonheur, la prospérité, la civilisation et l'avenir de centaines de millions de leurs semblables.

Plusieurs de ces journaux que nous ne voulons pas nommer, emportes par une pseudo-philanthropie, ne se sont pas contentés de leur cri de rage

demeure sans écho, ils ont dirig-é des attaques furibondes contre la grande œuvre même de S. M. Lêopoid II et ont conclu à l'insalubrité de l'immense et fertile territoire qu'arrose le Congo.

Quoi que puissent écrire ces j^\-rands critiques humanitaires de cabinet, l'état sanitaire du Congo n'est p\:s de nature à décourager les émigrants; le territoire baigne par le fleuve dans sa partie basse est le plus malsain. C'est d'ailleurs partout et presque toujours aux bords des embouchures des grands fleuves que se développent les maladies contagieuses : le choléra, au delta du Gange; la fièvre jaune, à l'estuaire du Mississipi, par exemple.

Qui donc, parmi les gens sérieux et qui voient sans passion, qui donc affirmera jamais que les travaux entrepris sur les bords du Congo, tels que fondation de stations, défrichements de sol, percements de routes à travers des forêts viei-ges ou des contrées marécageuses, n'engendrent aucune maladie et ne coûtent la vie d'aucun travailleur? Doit-on, devant l'inéluctable perspective de la perte de quelques-uns, sacrifier les incalculables intérêts de plusieurs mondes.^ Doit-on rétrograder? Doit-on abandonner l'œuvre de régénération morale et physique des noirs de l'Afrique centrale? Doit-on formuler de gaieté de cœur l'impossibilité de livrera l'exploitation des peuples producteurs le territoire africain si étendu, si riche et si fertile?

Personne n'oserait donner de pareils conseils, encore moins les soutenir. Si le climat de la zone intertropicale africaine est fatal à certaines constitutions européennes; si les températures excessives sont déprime abord difficilement supportées par le blanc; si les miasmes paludéens, d'où résultent les fièvres malignes, la dysenterie, l'anémie, sont les écueils de l'acclimatement, la pratique de certaines grandes lois hygiéniques aidera les pionniers et les émigrants à en conjurer, à en combattre les dangers. Ces lois, ces indications salutaires, ces moyens préservateurs, ce sont les explorateurs eux-mêmes, ce sont ceux qui ont parcouru ou qui parcourent à l'heure où ces lignes paraîtront l'Afrique dans ses divers sens, qui vont nous les fournir.

Le docteur Von Danckelmann, qui a séjourné pendant deux ans à Vivi comme agent de l'Association internationale, a consigné dans son journal les observations météorologiques suivantes :

« La température moyenne de l'année est à Vivi de 24° 6. (centigrade). Les températures supérieures à 35° sont rares dans l'Afrique tropicale; la chaleur moyenne est semblable à celle que l'on ressent en Allemagne par une chaude journée d'été, sauf que dans cette dernière contrée les nuits

sont toujours assez fraîches, tandis qu'en Afrique la température nocturne ne descend pas au-dessous de 25°. Des températures de 40" et plus, comme on en observe dans le nord de l'Inde, aux États Unis, dans la mer Rouge et à l'intérieur de l'Australie, sont aussi extraordinaires dans l'Afrique cquatoriale que dans l'Europe centrale. »

'Voici, d'après le docteur Nilis, des renseignements climatologiques concernant la partie la moins salubre du Congo : de 'Vivi à Léopoldville.

'' Deux saisons, l'une pluvieuse, l'autre sèche, y divisent l'année climatérique. La grande période sèche ou cacimba, commence vers la mi-mai et finit vers la mi-octobre. Elle est suivie par une période pluvieuse que traverse, du 20 décembre au i" février, une s-aison sèche secondaire.

« La saison sèche est la plus favorable à l'acclimatement des Européens, et il serait désirable que l'époque de l'arrivée des douveaux agents de l'Association coïncida avec les débuts de cette période clémente. On a peu de chance d'échapper à la fièvre, à la dysenterie, à l'hépatite, en un mot aux maladies endémiques, en stationnant à l'époque de la saison pluvieuse à Vivi, ou même sur le littoral, avant de pénétrer vers l'intérieur.

« Le fleuve, dont les bords sont très marécageux entre Vivi et Léopoldville, est encaissé entre deux chaînes montagneuses, qui retiennent les miasmes pestilentiels; il en résulte que les stations d'Issanghila et de Manyanga sont de véritables nécropoles.

« Sur le haut Congo, les stations sont au contraire très salubres; l'Association n'a eu à déplorer la perte d'aucun de ses agents stationnés.

« Il est certaines mesures hygiéniques recommandables aux voyageurs dans l'Afrique centrale, concernant le vêtement, l'alimentation et le logement.

<( Les effets de laine et de flanelle doivent être adoptés; on doit, quelque soit la chaleur, éviter de se vêtir de toile ou d'étoffes légères, et avoir soin de ne jamais s'exposer tête nue aux rayons du soleil; les insolations ne pardonnent guère sous les tropiques.

« Une nourriture saine et bien dirigée, l'usage modéré du vin permettent de faire face aux effets débilitants du climat.

« Quand au logement, les Européens doivent suivre de point en point les précautions indiquées par le docteur Fischer, explorateur africain, relativement à la construction d'une maison d'habitation en Afrique centrale.

« Il faut avant tout, dit .M. Fischer, prendre garde à l'emplacement sur lequel on élève sa maison, sa hutte, ou sur lequel on ne dresse qu'une simple tente. En outre il ne faut pas lésiner, faire des économies aux dépens

d'une installation vraiment saine, car la première condition du maintien de la santé, c'est une habitation et surtout une chambre à coucher salubre.

« Le voyageur doit emporter avec lu: une tente qui réponde aux exigences du voyage, dût-il engager quelques porteurs de plus. Cette tente doit être à toiture double, le toit supérieur, d'un tissus imperméable, devra dépasser de beaucoup les parois de la tente.

« Par un temps humide, il importe de dresser la tente sur un sol imperméable: par un temps clair, il faut l'exposer au soleil.

0 A l'époque des pluies, on évitera de camper sous les arbres ou sous un

IINK IIADJTATION LACUSTRE.

feuillage épais: le campement au vent et à la pluie est plus salubre que dans les endroits où l'air se renouvelle difficilement. Dans la saison sèche, on peut au contraire dresser sa tente sous les arbres, si le soi est sec et qu'il ne s'y trouve pas d'insectes rongeurs; mais si l'on a le choix entre un terrain sans arbres et une forêt humide, il convient de choisir le premier. Il est préférable de stationner au grand soleil et sur le sable, qu'à l'air de la forêt.

« Durant le jour, entre 9 heuree du matin et 4 heures de l'après-midi, il est quelquefois impossible, en raison de la forte chaleur, de se tenir sous une pareille tente ; il faut alors faire élever une toiture d'herbe ou de feuil-

lage, reposant sur des perches; les indijïènes et les Zanzibarites sont très experts a élever en peu de temps de pareils arbres. On peut dès lors être sur que dans une semblable hutte aérienne, dressée sur un terrain sec, exposée au soleil tout le jour, et dans laquelle la température monte parfois jusqu'à 50°, on sera pendant la nuit, préservé de toute infection de germes fébrigènes.

V Les cabanes ou les maisons seront construites autant que possible dans un endroit ouvert exposé au soleil et aux vents, loin des grand? arbres ombreux qui retiennent 1 humidité et empêchent l'air de se renouveler. 11 faut laisser agir le soleil des tropiques, dont la force est souverainement efficace pour sécher et par là même pour désinfecter ; résultats très importants, surtout lorsque les habitations sont recouvertes de toits en paille.

« Dans une hutte d'aryile, couverte de chaume, on peut obtenir une fraîcheur bienfaisante, si le toit est suffisamment élevé et qu'on laisse de côté un espace libre pour un courant d'air.

« Le plancher doit être formé d'une couche d'un demi-pied de cendre et d'aryile pétris ensemble; les fenêtres ou les ouvertures seront pratiquées de telle sorte qu'elles puissent établir beaucoup de courants d'air.

« Les toits doivent avancer, comme des marquises, pour garantir le plus possible de l'humidité les murs des huttes. Enfin, pendant la saison pluvieuse, il faut protéger le côté du vent au moyen d'une paroi tissée d'herbe ou de feuilles de palmier, que l'on enlève lorsque le soleil reparaît. »

Ces citations pourraient être multipliées, mais il faut savoir se borner. Des indications de même nature ont déjà figuré, çà et là, au cours de ce livre : celles-ci les complètent.

Si elles ont été groupées à la fin d'un chapitre dont plusieurs pages pourraient être bordées de noir comme les letti'es de deuil, c'est pour répondre à des déclamations regrettables et surtout pour calmer les transes que ces déclamations ont jetées au sein des familles qui comptent des parents parmi les courageux pionniers actuels de l'Af'ique centrale. Que les mères éplorées se rassurent et qu'elles attendent patiemment leurs chers fils qui, plus heureux que llanssens et Stevart, leur reviendront chargés de lauriers et de souvenirs, et fier d'avoir participé à l'œuvre africaine d'affranchissement et de civilisation!

Néanmoins, pas trop d'optimisme. Cette œuvre sera longue. Il y a, même au sein des nations civilisées des deux mondes, bien des ignorances, bien des appréhensions, bien des légendes, bien des croyances superstitieuses

à combattre et à dissiper. Que de fables ont été répandues sur le soleil torride, le climat meurtrier, les cannibales, les hôtes monstrueux des forêts vierges, les déserts stériles du continent noir!

Que d'efforts il faudra pour persuader aux colons, aux spéculateurs, que cette route transocéanique est sûre et accessible, pour convaincre l'industrie et le commerce des avantages et des bénéfices incalculables qui leur sont réservés dans ces districts lointains!

Pour hâter cet avenir encore éloigné de l'occupation des bords du Congo par des légions de laborieux colons, la Société internationale africaine a, dés la fin de 1S84, réalisé en majeure partie les plans d'exploration, de découverte et de conquête pacifique tracés le 12 septembre 1S76 par les membres de la conférence géographique que réunissait a Bruxelles, dans son palais et sous sa présidence, Léopold U, ce roi modèle. L'idée humanitaire et philanthropique due à l'initiative et a l'impulsion de ce généreux monarque et qui a tant impressionné vieux monde, n'est plus une utopie, comme quelques-uns se sont plu à le dire, et tombe à une réalisation presque complète.

L'immense région où le Nil et le Zambèze prennent leur source, que traverse un fleuve gigantesque, le Congo; qui, au nord, touche aux frontières du Soudan égyptien et aux montagnes bordant l'Ogoué; qui s'arrête; au sud, à la ligne de faite sepfentrionale du bassin hydrographique du Zambèze, bref, l'immense territoire désigné sous le nom d'Afrique centrale est exploré dans ses parties les plus importantes, des routes y sont tracées et le long de ces voies nouvelles de communication s'élèvent cinquante stations hospitalières et scientifiques.

Une grande part d'honneur et de gloire revient à la nation belge dans l'accomplissement de cette œuvre colossale. Grâce à ses enfants, grâce à leur dévouement sans borne, grâce à leur courage, le drapeau bleu et or de l'Association internationale flotte sur les points les plus importants de l'Afrique centrale.

Devant ce pacifique drapeau promené tour a tour de Zanzibar au lac Tanganîka. de Banana aux Stanley-Falls, par des voyageurs intrépides qu'entraînaient et qu'enflammaient d'héroïques capitaines ayant nom Cambier et Hanssens, les hordes des traitants d'esclaves, Mirambo et ses égorgeurs, les flibustiers et les incendiaires d'Abed-ben-Selim, de Tippo- Tip, d'Ibaka, ont cessé leurs déprédations, leurs massacres, leurs incendies, au cœur même du continent noir. Cette noble bannière abrite et protège désormais sous ses plis des millions de nègres, incultes, grossiers, superstitieux, il est vrai, mais aspirant instinctivement aux bienfaits de la

4So

civilisation, à la lumière, a l'instruction, a l'indépendance matérielle et morale.

Aussi, vers la fin de l'année 1884, le drapeau bleu et or de l'Association internationale africaine fut-il salué par les puissances de l'Europe et de TAmcrique à l'égal du pavillon d'une puissance amie, et à la plus grande paitic de l'immense région sur laquelle il flotte les principaux gouvernements des nations civilisées ont donne le nom de .

<( État libre du Congo ».

La Conférence de Berlin. — Le prince de Bismarck. — Reconnaissance de l'État neutre et indépendant du Congo. — Les Chambres belges autorisant le Roi Léopold à accepter la souveraineté du nouvel Etat. — Les adresses des Communes. — Le Congo à l'Exposition d'Anvers. — Massala. — Promesses pour l'avenir.

^ />v^.5^0 'iN'ÉBR.\N'LABLE conviction, l'énergique volonté, l'inépuisable ^V>"(\} largesse dont fit preuve Sa .Majesté Léopold II, pour impuli-y sionner et soutenir l'entreprise la plus belle du dix-neu-

Mm

^7^ '^^f^') ^'i^me siècle, furent universellement admirées jusqu'aux '^xÎÈ^^s^'-'Jj^kè confins des deux mondes.

Le « pas de géant «, cette heureuse expression de .M. Adolphe Burdo, commencé le i2|^septembre 1876, s'achevait en novembre 1S84. Huit années avaient suffi pour conquérir sans effusion de sang et pour gagner à la cause

sacrée de la civilisation un territoire de plus de deux mille kilomètres qui va du Zambèze au lac Tanganîka et de Banana aux Falls, où le Congo coule étonné au pied de quarante-trois villes naissantes et emporte sur sa croupe frémissante et domptée une flottille de bateaux à vapeur dont le nombre va toujours croissant.

Les incessants efforts de Cambier, de Roger, de Van den Hcuvel, de Valcke, de Nilis, de Van Gelé, de Coquilhat et de cent autres non moins intrépides dont nous ne pourrions donner ici que la sèche nomenclature ; et ce long et douloureux nécrologe qu'ouvre Crcspel et que clôt Stevart — puisse la liste funèbre ne plus se rouvrir de longtemps ! — tous ces dévouements jusqu'au sacrifice de la vie, tous ces martyres, ne sont point demeurés stériles, car on leur doit la révélation du « mystérieux continent »; le voile qui l'enveloppait de toutes parts est en partie soulevé et le monde civilisé contemple avec une grave émotion l'aube naissante qui éclaire cette contrée hier si ténébreuse.

Le peuple des États-Unis a salué le premier cette aurore. En 1878, le sénateur Sanford, dans un discours qui a produit une grande sensation, a fait ressortir en termes émus le but tout humanitaire de l'œuvre de Léopold II et a appelé sur elle l'attention de son gouvernement.

Ces paroles furent entendues et le Sénat de la grande République américaine, reconnaissant d'une voix unanime la souveraineté de la Société fondée à Bruxelles, proclama la neutralif-ation du territoire sur lequel flottait le drapeau de l'Association.

L'Europe de son côté ne demeura pas inactive. Le prince de Bismarck, grand chancelier de l'empire d'Allemagne, provoqua la réunion à Berlin d'une conférence internationale pour régler équitablement en faveur des nations civilisées les conditions et l'accès de ce vaste marché ouvert en Afrique par une poignée d'hommes désintéressés, au commerce de tous les peuples.

C'est le 15 novembre 1884 que cette conférence, spécialement dénommée « Conférence de Berlin », se réunit au palais du ministre des affaires étrangères d'Allemagne, sous la présidence du prince de Bismarck.

Voici l'exorde de l'acte général de cet important aréopage :

« Au nom du Dieu tout paissant. Sa Majesté l'empereur d'Allemagne, roi de Prusse, Sa Majesté l'empereur d'Autriche, roi de Bohême, etc.,... et roi apostolique de Hongrie, Sa Majesté le roi des Belges, Sa Majesté le roi de Danemark, Sa Majesté le roi d'Espagne, le président des États-Unis d'Amérique, le président de la République française. Sa Majesté la reine du royaume-uni de la Grande Bretagne et d'Irlande, impératrice des Indes,

Sa Majesté le roi d'Italie, Sa Majesté le roi des Pays-Bas, grand-duc du Luxembourg-, etc., Sa Majesté le roi du Portugal et des Algarves, etc. etc.. Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, Sa Majesté le roi de Suède et de Norwège, etc. etc.. Sa Majesté l'empereur des Ottomans,

« Voulant régler dans un esprit de bonne entente mutuelle les conditions les plus favorablesau développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions de l'Afrique et assurer à tous les peuples les avantages de la libre navigation sur les deux principaux fleuves africains qui se déversent dans l'Océan Atlantique; désireux, d'autre part, de prévenir les malentendus et les contestations que pourraient soulever à l'avenir les prises de possession nouvelles sur les côtes de l'Afrique, et préoccupés en même temps d'accroître le bien-être moral et matériel des populations indigènes, ont résolu, sur l'invitation qui leur a été adressée par le gouverne/ment impérial d'Allemagne, d'accord avec le gouvernement de la République française, de réunir à cette fin une conférence à Berlin, et ont désigné leurs plénipotentiaires... »

Suivent les noms des représentants des puissances participantes, parmi lesquels nous retrouvons les illustrations diplomatiques contemporaines : le prince de Bismarck et le comte de Hatzfeld pour l'Allemagne; le comte de Benomar pour l'Espagne ; le baron Alphonse de Courcel pour la France, sir Edward Baldwin Malet pour l'Angleterre; le comte Edouard de Launay pour l'Italie: le marquis de Penafiel pour le Portugal; le comte Kapnist pour la Russie, le baron de Bildt pour la Suède et la Norwège; MM. Kasson et Sanlbrd pour les État-Unis.

La Belgique y était représentée par M. le comte Van der Straeten-Ponthoz, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près S. M. l'empereur d'Allemagne, et par M. le baron Lambermont, aujourd'hui ministre d'État, alors ministre plénipotentiaire et secrétaire général au ministère des affaires étrangères.

En outre, M. Emile Banning, directeur général au même département, l'un des secrétaires de la conférence géographique de Bruxelles en 1876, assistait les délégués en qualité de conseiller technique ; MM. le comte de Lalaing et le baron Gofïinet, attachés au cabinet du Roi, remplissaient les fonctions de secrétaires de la mission.

Parmi les conseillers techniques et les experts on remarquait surtout l'ex-agent supérieur de l'Association africaine, l'illustre Stanley, dont le concours avait été sollicité par la Conférence, et qui reçut de Sa Majesté l'Empereur d'Allemagne, du prince de Bismarck, et des plénipotentiaires

internationaux des témoignages honorables de bienveillance et de sympathie.

Rappelons également que le rapport qui a servi de base à la discussion des conférenciers, fut lœuvre de l'un des délégués belges : M. le baron Lambermont, qui fît voir, dans l'accomplissement de cette mission délicate, que la Belgique possède en lui, un citoyen d'un rare mérite, un diplomate des plus distingués, qui la représente dignement à l'extérieur.

Si, à notre grand regret, nous ne pouvons nous faire ici l'historiographe minutieux des séances des conférenciers, des conseillers techniques et des experts, en revanche le lecteur trouvera plus loin, sous forme d'Appendice, la « Déclaration relative à la liberté du commerce dans le bassin du Congo. »

Cet acte général de la Conférence de Berlin réglemente l'État neutre et indépendant du Congo; aussi l'avons-nous reproduit en entier à la fin de l'ouvrage, nous gardant bien de mutiler cet important document par la plus petite analyse, par le moindre commentaire.

Le 23 février 1S85 ^^^ ^i^" l'avant-derniére séance de la Conférence de Berlin; elle fournit aux délégués des puissances l'occasion de manifester leur admiration et la sympathie de leurs gouvernements respectifs pour l'œuvre du Roi des Belges, et de formuler leurs vœux pour le succès complet de cette œuvre généreuse.

Avant d'arborder l'ordre du jour de cette séance, M. Busch, représentant de l'Allemagne, lut a l'assemblée qu'il présidait en l'absence de M. de Bismarck la lettre suivante, adressée à S. A. S. le prince président de la Conférence, par le colonel Strauch, président de l'Association internationale du Congo :

« Prince,

« L'Association internationale du Congo a successivement conclu avec les puissances représentées à la Conférence de Berlin (moins une : la Belgique) des traités qui, parmi leurs clauses, contiennent une disposition reconnaissant son pavillon comme celui d'un État ou d'un gouvernement ami. Les négociations engagées avec la dernière puissance aboutiront, tout permet de l'espérer, à une prochaine et favorable issue.

« Je me conforme aux intentions de S. M. le roi des Belges, agissant en qualité de fondateur de cette Association, en portant ce fait à la connaisde Votre Altesse Sérénissime.

« La réunion et les délibérations de l'éminente assemblée qui siège à Berlin sous votre haute présidence ont essentiellement contribué à hâter cet heureux résultat. La Conférence à laquelle j'ai le devoir de rendre

hommage, voudra bien, j'ose l'espérer, considérer l'avènement d'un pouvoir qui me donne la mission exclusive d'introduire la civilisation et le commerce au centre de l'Afrique, comme un gage de plus des fruits que doivent produire ses importants travaux. »

Après cette communication, les délégués de toutes les puissances ont pris tour à tour la parole, pour rendre hommage à l'auguste promoteur de l'œuvre de l'Afrique centrale.

Voici les paroles prononcées par le baron de Courcel, ambassadeur de la république française, délégué à la Conférence de Berlin.

« En qualité de représentant d'une puissance dont les possessions sont limitrophes de celles de l'État libre du Congo, je prends acte avec satisfaction de la démarche par laquelle cette Association nous notifie son entrée dans îa vie internationale. J'émets au nom de mon gouvernement le vœu que l'État du Congo, territorialement constitué aujourd'hui dans des limites précises, arrive bientôt à pourvoir d'une organisation gouvernementale régulière le vaste domaine qu'il est appelé à faire fructifier. Ses voisins seront les premiers à applaudir à ses progrès, car ils seront également les premiers à profiter du développement de sa prospérité et de toutes les garanties d'ordre, de sécurité et de bonne administration dont il entreprend de doter le centre de l'Afrique.

« Le nouvel État doit sa naissance aux aspirations généreuses, à l'initiative éclairée d'un prince entouré du respect de l'Europe. 11 a été voué dès son berceau, à la pratique de toutes les libertés. Assuré du bon vouloir unanime des puissances qui se trouvent ici représentées, souhaitons-lui de remplir les destinées qui lui sont soumises sous la sage direction de son auguste fondateur, dont l'influence modératrice sera le plus précieux gage de son avenir. »

Sir Edward Baldwin Malet, s'est exprimé de son côté, comme suit :

<i La part que le gouvernement de la reine Victoria a prise dans la reconnaissance du drapeau de l'Association comme celui d'un gouvernement ami, m'autorise à exprim.er la satisfaction avec laquelle nous envisageons la constitution de ce nouvel État, due à l'initiative de S. M. le roi des Belges.

« Pendant de longues années, le roi Léopold II, dominé par une idée purement philanthropique, n'a rien épargné, ni efforts personnels, ni sacrifices pécuniaires de ce qui pouvait contribuer à la réalisation de son but.

« Cependant le monde, en général, regardait ces efforts d'un œil presque indifférent. Par ci. par là. Sa Majesté soulevait la sympathie, mais c'était

en quelque sorte plutôt de la sympathie de condoléance que celle de l'encouragement. On croyait que l'entreprise était au-dessus de ses forces, qu'elle était trop grande pour réussir. On voit maintenant que le Roi avait raison et que l'idée qu'il pouisuivait n'était pas une utopie.

« Il l'a menée à bonne fin, non sans difficultés; mais ces difficultés mêmes ont rendu le succès d'autant plus éclatant. En rendant à Sa Majesté cet hommage de reconnaître cous les obstacles qu'EUe a surmontés, nous saluons l'État nouveau-né, avec la plus grande cordialité et nous exprimons un désir sincère de le voir fleurir et croître sous son égide. »

A la séance de clôture de la conférence, le 26 février, M. le prince de Bismarck, présidant, a chaleureusement remercié les plénipotentiaires et rappelé les grands mérites du roi Léopold II, à qui doit revenir incontestablement le titre de premier souverain de l'État libre du Congo.

La conférence de Berlin les délégués de quatorze puissances avaient donc, à cette date, limité conventionnellement et reconnu l'État neutre et indépendant du Congo.

Cet État devait dès lors songera se constituer. La troisième phase de l'œuvre africaine du roi des Belges commençait.

La Belgique ne pouvait rester indifférente aux vœux des représentants des puissances désireuses de voir le sceptre de l'État nouveau confié aux mains de S. M. Léopold II. Mais, l'article 62 de la Constitution belge dit :

« Le Roi ne peut-être en même temps chef d'un autre État sans l'assentiment des deux Chambres. Aucune des deux Chambres ne peut délibérer sur cet objet, si deux tiers au moins des membres qui la composent ne sont présents, et la résolution n'est adoptée qu'autant qu'elle réunit au moins les deux tiers <1 es suffrages. »

Une situation absolument neuve, un événement sans précédent dans l'histoire d'un Étal constitutionnel, allait donc surgir par le seul fait de l'adhésion de S. M. Léopold II aux vœux des puissances signataires de la conférence de Berlin.

La Belgique, à tort ou a raison, n'a jamais voulu de colonies. Pousserait-elle la crainte des charges coloniales jusqu'à refuser une alliance, presque platonique, avec une immense colonie libre, qui sans lui imposer aucune charge, aucune responsabilité, lui offrirait de vastes et lucratifs débouchés, d'incalculables avantages économiques? Quel accueil feraitelle à la demande de son roi, jaloux de conserver la gestion souveraine d'un État qu'il avait fondé, en consacrant une partie importante de sa fortune privée à missionner des expéditions de découvertes et de conquêtes

pacifiques, auxquelles avaient participé des officiers, des savants, des citoyens de tous les pays ?

La réponse à ces questions ne se fit pas longtemps attendre.

Dans la séance de la Chambre des représentants du 21 avril 1885, M. Beernaert, ministre des finances, agissant comme président du conseil, donna lecture de la communication suivante, adressée par le roi Léopold II à son conseil des ministres :

« Bruxelles, le 16 avril 1885.

& Messieurs,

« L'œuvre créée en Afrique par l'Association internationale du Congo a pris un grand développement. Un nouvel État se trouve fondé, ses limites son déterminées et son pavillon est reconnu par presque toutes les puissances.

« Il reste à organiser sur les bords du Congo le gouvernement et l'administration.

« Les plénipotentiaires des nations représentées à la Conférence' de Berlin se sont montrés favorables à l'œuvre entreprise, et depuis, les deux Chambres législatives, les principales villes du pays et un grand nombre de corps et d'associations importantes m'ont exprimé à ce sujet les sentiments les plus sympathiques.

« En présence de ces encouragements, je ne puis reculer devant la poursuite et l'achèvement d'une tâche à laquelle j'ai pris, en eff'el, une part importante, et puisque vous estimez comme moi. Messieurs, qu'elle peutêtre utile au pays, je vous prie de demander aux Chambres législatives l'assentiment qu'il m'est nécessaire.

■ « Les termes de l'article 63 de la Constitution caractérisent par euxmêmes la situation qu'il s'agirait d'établir;

« Roi des Belges, je serais en même temps le souverain d'un autre État.

« Cet État serait indépendant comme la Belgique, et il jouirait, comme elle des bienfaits de la neutralité.

« Il aurait à suffire à ses besoins, et l'expérience, comme l'exemple des colonies voisines, m'autorise à affii'mer qu'il disposerait des ressources nécessaires.

« Sa défense et sa police reposeraient sur des forces africaines commandées par des volontaires européens.

« Il n'y aurait donc entre la Belgique et l'État nouveau-né qu'un lien personnel. J'ai la conviction que cette union serait avantageuse pour le pays, sans pouvoir lui imposer des charges en aucun cas.

« Si mes espérances se réalisent, je me trouverai suffisamment récompensé de mes efforts. Le bien de la Belgique, vous le savez, Messieurs, est

le but de toute ma vie

«' Léopold. »

A la suite de cette lettre royale, le gouvernement, par l'organe de M. Beernaert, président du conseil des ministres, demandait à la Chambre de ratifier le désir du Roi, et d'autoriser Léopold II a être le Souverain de l'État fondé en Afrique par l'Association internationale du Congo.

Pendant la discusion du projet de loi, une des illustrations politiques de la Belgique, un des derniers survivants du Congrès national, .M. le chanoine de Haerne, vénérable vieillard de 83 ans, donnait la note virile du débat en disant qu'en 1885, comme en 1831, un peu d'inconnu ne le faisait pas hésiter, et qu'il retrouvait sa foi et son enthousiasme d'autrefois devant la grande œuvre du Congo.

Entraînée par l'élan du généreux octogénaire, la Chambre votait à l'unanimité, moins une voix et une abstention, le projet de loi ainsi conçu :

« La Chambre des représentants,

« Vu l'article 62 de la Constitution,

« Décide,

« Sa Majesté Léopold II, roi des Belges, est autorisé à être le chef de « l'État fondé en Afrique par l'Association internationale du Congo. »

« L'union entre la Belgique et le nouvel État du Congo sera exclusivement personnelle. »

Désormais deux États, neutres et indépendants, se tendent la main à travers l'océan Atlantique : l'un en Europe, la Belgique, où sont des hommes intelligents qu'enflamme tout ce qui est grand, où sont des travailleurs que le chômage attriste, des audacieux que tente la fortune, des philanthropes qu'anime l'amour de l'humanité ; l'autre en Afrique, le Congo, qui offre des millions d'hectares de terres fertiles à cultiver, de riches gisements de fer, de cuivre à exploiter, du travail pour les bras valides et inoccupés, des productions animales et végétales de tout genre, des millions de créatures humaines à éclairer, à régénérer, à relever par la civilisation.

Le vote de la Chambre des représentants a été approuvé aussi bien en

Europe qu'en Amérique. Partout on reconnaît que l'avènement de S. M.

Léopold II au trône de l'État du Congo assure pour le présent et l'avenir

la transformation et l'assomption morale des peuplades du centre africain.

La prudence des jurisconsultes, la fermeté et l'expérience des fonction-

naires qui seront appelés pai notre sage monarque à administrer les populations si diverses du nouvel État contribueront aussi à hâter ce mouvement de transformation, dont l'industrie et le commerce seront les premiers à profiter.

La Belgique restera, selon l'expression de S. M. Léopold II, le quartier général de cet admirable mouvement civilisateur, et Bruxelles ne cessera

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