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t5() LES BELGES ILLUSTRES.
Si cette épilaphe manque de simplicité et peut-être de goût, on ne peut Faccuser d exagération ; quoique la mort ait aussi ses courtisans et ses flatteurs, il peut arriver, comme ici, qu une épitaphe soit une vérité.
Le Baron de Reiffenberg.
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BOLLANDUS.
Il n'est personne , parmi les gens du monde ^ qui n ait ouï . parler une fois dans sa vie d une sorte de Babel scientifique , d un prodige de patience et de labeurs , d'un entassement de volumes énormes qui a épuisé des générations de savants, comme les pyramides des Pharaons avaient usé des populations d'ouvriers. Les Àcta Sanctorum leur apparaissent comme
ces ténébreux monumeiUs de l'Inde, devant lesquels la pensée recule épouvantée , et que Tesprit le plus entreprenant n'oserait sonder dans leurs dernières profondeurs. Un livre que deux siècles n*a pas sufiB pour terminer, que la société de Jésus elle-même n'ont pu conduire à fin ! La vue des 55 volumes in4^ empilés par Bollandus et ses continuateurs leur cause assez généralement une sorte de cauchemar bibliographique aussi effrayant que le rêve de Piranèse. 11 résulte de cette irapression ^ que nous avouons avoir ressenti nous-méme^ que, sil est un livre au monde presque aussi universellement inconnu qu'universellement estimé , c est bien la vaste collection desBollandistes.
Quant aux hommes d étude, aux vrais savants, cest autre chose. Aucun deux n'ignore les immenses et incontestables services rendus aux sciences historiques par le laborieux jésuite. Ceux-là ne craignent pas de s'aventurer dans cette consciencieuse et méthodique encyclographie religieuse. Pour eux , Bollandus n'est pas seulement le téméraire entrepreneur d'une œuvre gigantesque et presque surhumaine : c est le restaurateur de la science hagiographique, le compilateur courageux et infatigable qui , le premier, osa porter le flambeau de la critique dans le fabuleux chaos des légendaires du moyeu âge. Pour apprécier la portée de cette œuvre , disons en quelques mots dans quelle pensée elle fut conçue.
Jusqu'au dix-septième siècle, Thagiographie , la grande science historique du moyen âge, n'avait (à part quelques exceptions) d autre base que la légende , cette fille pieuse et poétique des époques d ignorance et de foi. Les légendaires
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avaient entassé péle-méle dans leurs recueils . tous les contes ^ tous les récits merveilleux^ toutes les superstitieuses croyances que la tradition orale avait portées jusqu a eux. Et tout cela, sans discernement, sans critique; souvent même, sans reculer devant Tabsurde. devant le niais. La religion couvrait tout de son manteau sacré et inviolable, et la crédulité du vulgaire admettait sans discussion tout ce qui touchait aux choses saintes. L'Église elle-même, tout infaillible qu elle était, avait canonisé bon nombre de saints de contrebande : et certains martyrs , dont on vénérait les reliques , avaient jusqu au grave inconvénient de n'avoir jamais existé.
Les bénédictins , et d'autres corporations religieuses , avaient bien, dans les loisirs de leurs cloîtres, travaillé à sauver des ténèbres de la barbarie quelques feuillets épars du livre des connaissances humaines ; ils avaient recueilli des diplômes , enregistré des chartes et classé des archives ; ils avaient arraché à la destruction des chefs-d'œuvre de Tantiquité, en regratlant des palimisestes où d'autres moines avaient écrit leurs sommes théologiques par-dessus les décades de Tiie-Live. — Mais un scrupule pieux , ou d'autres motifs plus mondains , les avaient empêchés de porter le scalpel dans les biographies de leurs saints. A la renaissance des lettres en Europe , l'attention s'était surtout portée vers les monuments littéraires de 1 ancienne Rome et de lancienne Grèce. Pour la science, l'impulsion avait été la même que pour les arts, et l'Europe offrit alors le singulier spectacle d'une société toute catholique, dédaignant l'étude des institutions qui furent son berceau et celle des monuments qui furent I expression de sa
croyance , pour se ruer avec iin engouement sans égal sur les monuments littéraires ^ sur larcbitecture et sur les arts des sociétés païennes, dans lesquelles elle n'avait aucune racine. Ainsi ^ quand la religion catholique élevait 1 église de Saint- Pierre sur le modèle des temples de Jupiter^ ses saints vénérés avaient encore Caesarius et Baronius pour historiens.
C était donc , même après la réforme , une tentative hardie que celle de dépouiller la légende des saints . qui formait les annales héroïques de TÉglise ^ des fables qu'une crédule ignorance y avaient introduites , et dont la plupart étaient consacrées par une croyance de plusieurs siècles. L'homme à qui vint cette pensée, et qui eut le coiffage d'en entreprendre Texécution. appartient à la Belgique. C'est le jésuite Bollandus.
Sa biographie n'offre point de faits éclatants, point d'épisodes glorieux ou romanesques. C'est celle d'un simple savant, humble, modeste et laborieux. Mais de ses obscurs et pénibles travaux est sortie une œuvre impérissable , une œuvre dont les proportions gigantesques font pâlir les savants rachitiques de nos jours. Il a attaché son nom à cette œuvre . et son nom est immortel. Si les événements de sa vie ne sont point de nature à intéresser les lecteurs de roman , les amis de la science remonteront avec plaisir au berceau d'une entreprise devant laquelle TËncyclopédie elle-même est une œuvre de pygmées. D'ailleurs . la vie du savant n'est autre que l'histoire de ses travaux.
Jean de Bolland naquit au village de Julémont, dans le Limbourg, le i3 août i596. Ses parents étaient originaires d'un hameau voisin, nommé Bolland, d'où ils avaient pris leur
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nom. Il fit ses humanités au collège de Maestricht. où il demeura cinq ans. Ce collège était alors renomme\- outre le latin et le grec, on y enseignait l'histoire et la géographie. Cette dernière science était celle qui avait pour le jeune BoUand le plus de charmes. Il n'avait que i3 ans quand il expliquait^ avec une rare lucidité', 1 histoire et la topographie des endroits mémorables des Indes que les Portugais avaient ouverts au commerce de TËurope. Il avoua toute sa vie avoir eu les plus grandes obligations à deux de ses professeurs, Henri Nemius, frère de Tarchevéque de Cambrai de ce nom , et Gérard Van den Bergen, qui .lui enseigna la poésie et la rhétorique. A quinze ans , il entra comme novice au collège des jésuites de Malines. Il en sortit pour aller professer la philosophie à Louvain , d où il partit bientôt avec les autres professeurs pour Anvers, où la maison venait d ouvrir une école.
Une fois admis dans renseignement par son ordre, il occupa successivement une chaire à Ruremonde, à Bois-le-Duc^ à Bruxelles et à Anvers. Sa première œuvre littéraire fut un drame en vers latins dont saint Ignace était le héros, et qu'il composa pour la dédicace de la nouvelle église des jésuites. Le succès fut aussi grand que peut letre celui d un drame en vers latins.
Bolland cultivait la poésie latine avec beaucoup de goût, ce qui ne Tempéchait pas de se livrer avec ardeur aux études théologiques. Ce fut probablement à l'occasion de son drame qu'il ajouta à son nom une terminaison latine, selon l'usage des savants en m. 11 termina sa théologie à Louvain , où il reçut les ordres sacrés en 1625. On lui confia alors la préfecture des écoles de Malines.
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C'est dans cette ville, vers Tannée i626, qu il commença ses premiers travaux hagiographiques. Il n'eut d abord pour but que de corriger un martyrologe , pour son usage particulier. Il forma en même temps le projet de faire imprimer une col* lection de chroniques beiges. Il entra à cet effet en relation avec quelques autres savants de son temps, Ërycius Puteanus, Hermanus Hugo, André' Schot, et le père Héribert Rosweide dlJtrecht, jésuite de la maison professe d'Anvers. Il commença par la chronique inédite d'Edmond de Dynthere, dont il eut le mauvais goût de vouloir changer le style. Il avait entrepris en même temps de traduire en latin les meilleurs ouvrages des littératures italienne, espagnole et française. On le voit, rimmensité ni la diiBculté d une œuvre n'était jamais ce qui pouvait l'en détourner. Il semblait à cette époque qu'il tâtonnât et qu'il cherchât partout une entreprise assez vaste pour absorber toute l'activité et toute la patience dont il se sentait capable.
Cette occasion se présenta bientôt. Héribert Rosweide était mort en laissant d'immenses documents qu'il avait recueillis pour une collection hagiographique. Ces papiers furent déposés, avec les livres du défunt, dans la bibliothèque commune de la maison. Les religieux supérieurs voulurent les faire mettre en ordre pour continuer la collection. Personne ne convenait mieux que BoUandus pour cette tâche difficile ; aussi l'en chargea-t-on sans hésiter. Bollandus vit que ces matériaux confus, bien émondés et bien classés, contenaient les éléments d'une collection qui serait pour la science, et pour l'histoire de l'Église en particulier, d'une réelle et incontestable
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utilité. Il mit immédiatement la main à Tœuvre^ et aussitôt que ce créateur d un nouveau genre vit que le jour commençait à se faire dans le chaos d'Héribert Rosweide. il annonça son travail aux principales maisons de son ordre en Europe. Le souverain pontife Alexandre VII approuva hautement Tentreprise. rengagea à donner à son ouvrage le plus d'extension possible, d'embrasser Tbistoire religieuse de toute l'Europe, et, s il se pouvait, de réunir des documents pour le monde entier.
Bollandus setait associé avec un de ses confrères, Godefroi Heuschen, et en 1643, les deux savants publièrent à Anvers les deux premiers volumes de leur collection , à laquelle ils donnèrent le nom de : Àcta sanctorum quotquot loto orbe co^ luntur^ collegit, digessit, notis illustravit Joannes BoUandusj operam et studium contulit Godefridus Heuschenius, etc. Ces deux volumes, qui contenaient les saints du mois de janvier, étaientdus à cette belle typographie plantinienne queBalthazar Noretus continuait avec tant d éclat à cette époque. Il est curieux de descendre dans les détails intimes des travaux de ces deux modestes et infatigables savants. Le laboratoire oii se pétrissaient ces prodigieux matériaux — était une petite mansarde de grenier, éclairée par une seule lucarne. Il s'y trouvait deux petites tables et deux tabourets de cuir. Autour de la mansarde régnait une planche, sur laquelle venaient s'entasser, dans le plus grand ordre, toutes les paperasses qui formaient leur collection. Les paperasses entassées sur cette planche devinrent en peu d'années la plus riche collection hagiographique du monde — bien supérieure à celle du palais Barberini à Rome. Les relations que trouvait Bollandus dans sa corres-
poodance avec toutes les maisons de son ordre faisaient affluer de toutes parts les documents. L'entreprise était si généralement approuvée, les travaux du savant inspiraient tant d'estime et de sympathie, que chacun s empressait de mettre à sa disposition tous les matériaux qui pouvaient lui convenir.
Cependant, sa santé s'altérait. Les forces d'un homme étaient au-dessous d'un semblable labeur. BoUandus, qui se plaignait de ne pouvoir achever seul son entreprise , ne se doutait pas que deux siècles après sa mort on ne trouverait plus ni bénédictin ni jésuite qui osât se charger seulement de ia continuer.
Après la publication de ces deux premiers volumes, il fit un court voyage à Spa pour se rétablir. Il alla dans la même tournée visiter sa famille à Julémont et à BoUand. Aussitôt après son retour à Anvers , il se remit à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. En i558, parurent les trois volumes de février. Toute l'Europe savante s'en émut. Le pape Alexandre VII , les cardinaux Garafa et Barberini l'engageaient avec les plus vives instances à se rendre à Rome« BoUandus, qui craignait de perdre son temps en voyage, y envoya Heuschenius et un jeune jésuite nommé Daniel Papenbrock , qu'il s'était récemment adjoint. De façon que BoUandus, après la publication du mois de février, demeura seul à Anvers , classant et élaborant les matériaux que ses deux collègues lui envoyaient du fond de l'Allemagne et de l'Italie.
Malheureusement, ces rudes travaux devaient user bien rapidement la faible constitution de l'illustre hagiographe. Ses
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collègues . à leur retour, lavaient trouve tout à la joie d examiner, de retourner, de palper et de flairer, avec un bonheur que connaissent seuls les enfants et les savants, les précieux parchemins et les manuscrits dont ils avaient rapporté avec eux une charge entière. Mais la durée de cette joie ne fut pas longue. Sa santé était perdue, et il déclinait a vue d œil. Le 3Sd août 1665, il s'était rendu comme de coutume , après la messe qu'il célébrait tous les jours , dans sa bibliothèque. Après son repas du midi , se sentant fatigué, il se retira dans sa cellule pour y prendre un peu de repos. 11 voulut ensuite se remettre à Touvrage, pour corriger son volume du mois de mars; mais ses efforts augmentèrent sa fatigue ; il regagna sa cellule, où il ne fut pas plus tôt rentré qu'il tomba frappé d'une attaque d'apoplexie. Une saignée faite à propos rendit quelque espérance a ses amis ; mais elle ne fit que retarder de quelques jours une mort inévitable. 11 mourut le 12 septembre suivant, aussi doucement, aussi humblement que s'il n'avait pas acquis une renommée universelle , que s'il iic laissait pas derrière lui un monument impérissable. Le disciple de Jésus avait travaillé pour la gloire de son maître, pour Tinstruction de ses frères. Il n'avait rempli qu'un devoir auquel son génie, ce don de Dieu , Tavait rendu propre. Personne cependant n'eût pu le démentir s'il se fût écrié, en mourant, comme le poëte romain :
Esegi fnonumentum œrœ perennius!
La mort de Boliandus fut considérée comme un malheur par toute l'Europe savante. Dans tous les couvents , même à l'étranger, on ordonna des prières publiques. L'envie ellemême, cette lèpre de toutes les gloires, avait toujours respecté
le nom du laborieux jésuite. Aussi ne laissa-t-it après lui qu une estime incontestée et d universels regrets.
Cependant, lœuvre commencée par BoUandus ne devait pas être interrompue par sa mort. Ses deux collaborateurs, Heuschenius et Papenbrock, la continuèrent sur le même plan. Plus tard, d autres s y joignirent, et de i643 à 1794 la collection des Acta Sanctorum atteignit 53 volumes, tous imprimés à Anvers, à lexception du S« volume d'octobre, qui a été imprimé à Bruxelles en 1786, et du 6", qui a été imprimé à Tongerloo en 1794. On joint ordinairement à ces S8 volumes les deux ouvrages suivants : Martyrologium Usuardi, Anhcerpiœ^ 1714, in-folio ; — Àcta Sanctorum Bollandiana; apolo-geticis vindicata^ Antwerpiœ, 17S6, in-folio. Il n'existe que très-peu d'exemplaires complets de cette vaste collection , par la raison que les derniers volumes qui restaient au fond ont été dispersés pendant la révolution française.
Interrompus lors de la dispersion des jésuites , les travaux des Bollandistes ont été repris en 1779, et interrompus de nouveau en 1794. La collection, quelque volumineuse qu'elle soit, est loin cependant d être complète. Il serait à souhaiter de voir cette grande entreprise menée à fin , non-seulement dans l'intérêt de l'hagiographie . mais dans celui de toutes les sciences historiques. Personne n ignore, en effet, que presque toute Ihistoire de l'Europe et une partie de celle de 1 Orient, depuis le septième siècle jusquau treizième, est dans la vie des personnages auxquels on donnait alors le nom de saints. 11 n'est aucun événement de ces âges religieux qui n'ait eu pour acteur quelque pape, quelque évéque, ou quelque
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abbë. Et dans Thistoire des premiers temps du christianisme dans nos contrées, il n y en a pas une qui n ait eu quelque saint apôtre à son berceau.
Eugène Gens.
Parmi les auteurs dont les ouvrages ont meVitë de vivre , il en est dont le nom rappelle d'abord des actions plutôt que des veVités^ et IniteVét qui s attache à ceux-ci prend en grande partie sa source dans leffet produit par celles-là. Les mémoires de Jules César (auxquels on s obstine si courageusement à donner le titre de Commentaires) ne seraient guère connus que des érudits de profession . s ils étaient 1 œuvre de quelque chef de légion, et non du conquérant des Gaules^ du vainqueur de Pliarsale^ du génie fatal et suprême qui renversa Tordre