‹ Les Belges illustresChapitre 11 sur 18 · CE · texte numérisé non relu

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Froissard

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politique établi depuis des siècles dans le pays qu il venait d agrandir, enfin d un des plus puissants destructeurs dont le inonde ait conservé la mémoire. Les élucubrations du philosophe de Sans-Souci n'auraient pour lecteurs qu un petit nombre de curieux , si la main qui traça ces pages froidement et sèchement spirituelles n'eût aussi tracé les plans de campagne d'où sortit lune des premières monarchies de l'Europe. — Il est une autre classe d'écrivains dont la vie individuelle est peu connue, parce que leurs seuls actes dune importance gêné* raie et durable ont été des livres , et dont l'histoire n'est guère que celle de leurs ouvrages. Cest à cette dernière catégorie qu appartient Ihomme dont nous allons parler.

Jean, ou^ pour ceux qui préfèrent cette forme, Jehan Froissart naquit à Valenciennes vers l'an i333, comme on le voit par un passage du troisième livre de ses chroniques , et non en i337, comme on Ta dit, par une singulière erreur de supputation, dans la dernière édition de ses œuvres. Les penchants qu il manifesta dès son enfance et qu il conserva durant toute sa vie, nous sont révélés par lui-même, de manière à nous expliquer également les heureuses qualités et les brillants défauts de ses ouvrages historiques. Nul écrivain , nul homme peut-être, n'a jamais reçu plus fortement et plus fidèlement reproduit l'empreinte de son époque. Même avant d'être parvenu à l'adolescence, il se sentait irrésistiblement entraîné vers les plaisirs et les exercices auxquels se livrait alors la noblesse ; l'amour, ou du moins la galanterie , la chasse , les tournois, la musique et la danse, enfin tout ce qu'embrassait le gai savoir, était exclusivement les objets de ses désirs et de

ses pensées >. Ses parents le destinaient à letat ecclésiastique, ce qui alors^ heureusement pour lui, n'entraînait pas le renoncement absolu à toutes les voluptés mondaines. Il fit en conséquence les études nécessaires à un clerc^ non sans de fréquentes distractions ., causées par la lecture des romans de chevalerie, remplis d'exploits amoureux ou guerriers qu'il imitait à sa manière , en offrant de petits cadeaux aux jeunes bachekltes, et engageant avec les garçons de son âge des luttes dont il sortait tantôt battant, tantôt battu, mais jamais découragé , comme il convenait à l'émule des paladins du moyen âge. Ainsi se formèrent en lui ( à l'exception des aventures belliqueuses, dont il ne fut que le narrateur) ce caractère à la fois ardent et facile, cet esprit porté à la tendresse non moins qu'à l'enjouement, qui devaient pleinement justifier les

* En mon jouvent, tons tels estoie Que trop volontiers m'esbaloie ; Et tels que fui, encor le sui ;....

Très que n'ayoie que douse ans, Estoie forment goulousans De véoir danses et carolles, D^oïr ménestrels et paroUes Qui s*apertiennent a déduit.

Et de ma nature entroduit Que d'amer par amour tous ceaulx Qui ament et chiens et oiseaulx...

On ne m'en doit mies blasmer S'a ce est ma nature encline.

Car en pluisours lieus on décline Que toute joie et toute honnours Viennent et d'armes et d'amours.

{Espineile amoureuse).

FROISSA RT. m

paroles qiill attribue à Vénus dans une de ses gracieuses fic* tions '. Tel était Jean Froissart^ lorsque, parvenu à Tâgede vin^^^t ans , commençant à mêler aux fantaisies de Timagination des travaux plus sérieux . il entreprit , à la demande de messire Robert de Namur, « son chier maistre et seigneur^, » d'écrire rhistoire de son temps. Il prit pour guide et pour modèle dans cette entreprise Jean Le Bel, chanoine du chapitre de Saint- Lambert à Liège , qui s était livré au même travail , et dont il parle avec un grand éloge. Il se borna d abord à revoir et à compléter les écrits de ce vénérable personnage, et ce fut cette œuvre remaniée qu'en i36i il alla présentera madame Philippe de Hainaut, reine d'Angleterre, qui Taccueillit très favorablement et demeura sa constante protectrice. Pendant cinq années il fut attaché à Thôtel de la reine , comblé des bienfaits de cette princesse, quil récréait « de beaus ditties et traités amoureus, » bien vu du roi Edouard, et, par suite, entouré de la faveur des princes et des nobles, dont il recevait « tout honneur, largesse et profit, » outre l'avantage, si précieux pour son insatiable et naïve curiosité . de pouvoir s'enquérir auprès d'eux des événements plus ou moins mémorables auxquels ils

' • D^amours la dame el la déesse Vers moi vinl el dist :...

« Vis tant que poes d*or en avant ; u Mes lu auras, tout ton vivant, «« Coer gai, joli et amoureus :

v« Tenir t'en dois pour ewoureus {heureux) .. » Et il te vault trop mieuls avoir « Plaisance en coer que granl avoir :

' Avoir se perl, el joïe dure. «

{Espinefle amoureuse).

avaient assisté ou participé. Ce fut à I aide de ces renseignements qu il commença la rédaction de la partie des Chroniques qui lui appartient en propre. L an 1363, il se rendit en Ecosse dans le même but et avec le même succès. Revenu à Londres, il y composa une ballade ou plutôt une complainte au sujet du roi Jean, vaincu et pris à la funestç journée de Poitiers. En i366 et Tannée suivante, il suivit à Bordeaux le prince de Galles, si fameux sous le nom de Prince Noir^ qu'il se proposait d accompagner en Espagne , où ce béros allait soutenir la cause de Pierre de Gastille contre Transtamare , qu appuyait un autre héros , Bertrand du Guesctin : mais , par des motifs que l'auteur n'explique pas, ce projet fut abandonné, et Froissart retourna en Angleterre. Peu après il partit pour l'Italie, et fut présent aux noces de Lionel, duc de Glarence, avec la fille du duc de Milan, Galéas Visconti. A ces fêtes somptueuses assista aussi Geoffroi Chaucer, le poète anglo-normand , imitateur imparfait, mais non pas inhabile, du Décaméron de Boccace dans ses Contes de Canterburyj enfin Pétrarque complétait ce triumvirat littéraire, où la Belgique, comme on voit, était convenablement représentée. Froissart parcourut ensuite divers États de l'Italie, puis revint par l'Allemagne dans son pays, où il ne fit cependant pas un long séjour. Ce fut vers ce temps qu'il perdit sa bonne protectrice, la reine Philippe; et cet événement, qui devait influer défavorablement sur ses relations avec l'Angleterre, parut d abord apporter un grand changement dans son existence. C'est en effet vers cette époque qu'il fut nommé à la cure de Lessines : mais les austères devoirs du pasteur, la vie simple et uniforme du presbytère . ne

pouvaient se coDcilier avec son esprit poétique . ses habitudes de courtisan , et son goût pour les pérégrinations lointaines . qui d'ailleurs offraient tant d aliments à son avide curiosité. Il nous apprend toutefois qu'en i370 il était à Bruxelles, où il vit Wenceslas , duc de Brabant ^ en Thonneur duquel , deux ans après^ il composa une pastourelle^ pour célébrer Theureux retour de ce prince^ qui peu auparavant avait été vaincu et fait prisonnier par le duc de Juliers^ à la bataille de Bastweiler. Le caractère et les penchants de Wenceslas^ souverain dissipé, prodigue et voluptueux ^ sympathisaient fort avec le naturel , et, comme on dirait aujourd'hui, les antécédents de Froissart : aussi s'attacha-t-il sérieusement au bon duc, qui joignait à toutes ces heureuses qualités celle de rhymeuvy et dont les poésies , jointes à celles du chroniqueur, forment le recueil intitulé Meliadus, Après la mort de ce nouveau protecteur (i383), il passa au service de Guy, comte de Blois, autre seigneur non moins courtois et généreux. Quelques années plus tard , il alla rendre visite au magnifique et puissant Gaston . comte de Foix et de Béarn, dont la cour était l'endroit le mieux choisi « pour être informé de toutes nouvelles , » à cause du grand nombre de chevaliers et autres nobles personnages qu'attiraient la renommée de ce prince et la splendeur de ses fêtes. Ce fut effectivement là que le curieux investigateur recueillit ses plus merveilleuses légendes , racontées par lui avec une naïveté si gracieuse et si poétique. Nous ne le suivrons pas dans ses excursions ultérieures à travers diverses provinces . où il se montre toujours le même , chevauchant , s'enquérant, écrivant, festoyant , et entremêlant ses travaux historiques

de ballades, de pastourelles^ de chansons Jeux accoutumés de son imagination souvent trop féconde et trop facile. Nous le retrouvons en 1392 à Paris, puis deux ans après en Angleterre, où il reçut un favorable accueil de Richard II . et où il fit un séjour assez long. Le récit de la fin tragique de ce monarque, assassine dans la Tour de Londres par des agents de l'usurpateur Bolingbroke, qui lui succéda sous le nom de Henri IV, termine à peu près les chroniques de Froissart, lesquelles^ par conséquent, s arrêtent vers Tannée i400. Cette circonstance a fait croire à plusieurs qu'il avait cessé de vivre vers cette époque, opinion partagée par l'auteur de l'excellent article publié sur ce personnage dans la Biographie Universelle, mais évidemment erronée, puisque Froissart a mendonnédansseschroniques la déposition du pape Bénédict (Benoit XIII), laquelleeut lieu en 1409 *. Il n'est donc pas douteux que notre chroniqueur n'ait vu les premières années du quinzième siècle, période fertile en événements non moins remarquables que ceux qu'il a retracés. Il devait alors avoir environ 76 ans. Ses restes furent déposés dans l'église de Chimay, dont il était chanoine, et en outre trésorier de la collégiale. Une note , communiquée à l'éditeur des Chroniques par M. le prince de Chimay, il y a quelques années , porte que les recherches faites pour retrouver le lieu précis de la sépulture de 1 historien ont été inutiles : mais il conviendrait de mieux constater ce fait, dans nos jours où la Belgique, redevenue nation, s'attache à raviver la mémoire des hommes supérieurs qu'elle a produits. Au surplus, le

■ M. Buchon rapporte cet évéïieineiil à Tannée 1408 : mais ce fut au concile de Pise, tenu Tannée suivante, qu'eut lieu cette déposilion.

grand peintre des faits et des mœurs du moyen âge n a pas manqué de panégyristes ; nombre de poésies latines ^ selon Tusage des temps postérieurs, furent consacrées à sa louange, et dans lune d'elles , il est appelé l'honneur et la gloire des Gaules : ce qui, vu les habitudes pompeuses du style lapidaire, ne doit pas sembler trop hyperbolique.

Considéré comme inventeur, Froissart ne s'élève pas audessus de la plupart des trouvères de son temps, et se montre même inférieur à quelques-uns d'entre eux. II n'a ni la tendresse mélancolique de Charles d'Orléans , qu'à la vérité il précéda d'environ un demi-siècle, ni la franche verve et Tallure originale de Thibaut, comte de Champagne, ni la variété d'Ëustache Deschamps (grand voyageur, comme Froissart), bien que le deuxième lui soit très-antérieur. Poète dans ses récits historiques, où il n'a pas le fond à créer, il est souvent prosaïque dans ses vers, tellement qu'on s'étonnerait d'y rencontrer une pareille indigence de pensées et de sentiments, si Ton ne songeait que l'auteur suivait la cour et n'était inspiré que par la circonstance. Mais dans les vers dont la source était en lui-même, on trouve des idées heureuses, de jolis détails, surtout beaucoup de naturel et d'abandon, quoiqu il abuse de la mythologie, comme on le faisait alors et comme on l'a fait trop longtemps après . C est dans sa prose, nous le répétons , que Froissart est poète :, il a les qualités qui font le poète : l'imagination, quelquefois la sensibilité , toujours le mouvement et la couleur. N'y cherchez pas, cela serait absurde, ce qui ne pouvait exister de son temps : l'appréciation philosophique des hommes et des choses , comme on dirait aujourd hui , la logique des

faits, la saine critique : encore moins la synthèse, ce procédé chimique appliqué à l'histoire , que Ton croit sincèrement une découverte contemporaine^ bien que Montesquieu et surtout Bossuet semblent s'en être doutés ; n'y cherchez pas même des pensées fortes et profondes : tout cela n'était ni de son temps ni dans sa nature. Le véritable historien devait venir plus tard : or, pour mériter ce titre, il fallait un politique et non un trouvère, un observateur et non un enthousiaste, le conseiller de Louis XI, et non le commensal de la bonne reine Philippe. Acceptez donc Jean Froissart tel qu'il est , conteur ingénu et par-là même intéressant, partial à son insu, parce qu'il se passionne pour son sujet ou son héros, grand enfant plein d'esprit et de curiosité, avide de l'extraordinaire, épris du merveilleux, crédule comme Hérodote, avec qui il a quelque rapport, au reste parfaitement insoucieux du sort des peuples, c est-à-dire des dix-neuf vingtièmes du genre humain, ne voyant et n admirant que les belles chevauchées qui décimaient l'Europe, et le faste princier qui la ruinait; sans vrai patriotisme, parce que pour en avoir il faut être quelque peu démocrate; enfin ne poursuivant et ne prisant que ce qui ressort et ce qui reluit, toujours comme les enfants et les poètes. Narrateur sans ordre et sans méthode , dépourvu d'instruction solide et de véritable moralité , sans être pour cela ni dur ni pervers , Froissart est attachant, parce qu'il est naturel, animé, enthousiaste, qu'il dit avec chaleur et avec candeur les choses qu'il a vues, bien qu'il ne lui arrive guère de les juger sainement; et, sans trop le savoir peut-être, il a fait un livre aussi instructif que curieux : car ce livre est le miroir de son temps. Ph. L***.

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rNOV

Simon Stévin.

a besoin de s'arrêter aux détails, et surtout de trouver des

objets qui soutiennent son essor par de grandes pensées. On naime point à trouver un palais désert: et les hommes qui peuvent le mieux en faire les honneurs sont ceux qui , dans la succession des temps ^ ont répandu le plus d éclat sur leur patrie.

« Je regrette, dit M. Ârago, car c'était le noble visiteur que j avais l'honneur d'accompagner, je regrette qu'une aussi belle salle ne soit pas animée par les statues de vos hommes les plus distingués dans les sciences et les lettres ; ce serait ici leur place, et je vois avec plaisir que l'architecte y a pensé. » — <c I! nous serait peut-être di£Bcile de peupler cette salle comme vous l'entendez , dit en souriant la personne qui voulait bien nous servir de guide. Dans les sciences physiques et mathématiques, par exemple, qui prendrions-nous pour représentant ? » — « Qui? repartit vivement l'astronome français, qui? mais Simon Stevin , le véritable auteur d'une des belles découvertes dont on fait honneur à l'un de mes compatriotes les plus illustres , à Pascal ! N'eût-il trouvé que la loi des pressions des liquides sur les parois des vases , le savant brugeois devrait avoir sa statue dans ce palais. »

Cette statue s'élèvera en effet. Simon Stevîn; malgré ce qu'en ont dit les étrangers, n'a point été oublié de ses compatriotes. Sa statue fera l'ornement et l'orgueil de sa ville natale , dont lui-même était fier, car c'était le seul titre qu'il prit dans ses ouvrages, sur la première page desquels on lit ces mots si remarquables dans leur simplicité : Par Simon Stevin de Bruges.

Mais , dira-t-on , un simple savant , dont le vulgaire ignore

SIMON STKVIN. 179

méoie le nom, mcrite-t-ii les honneurs d une statue? Eh quoi ! un simple savant, qui, perdu dans la foule, s'est élevé par lui* même et par la force de son génie jusqu'aux plus hautes conceptions; qui, parses travaux etsesveiUes^a fécondé le domaine de lintelligence ; qui a déchiré d'une main ferme les voiles dont se couvraient de grandes lois de la nature ; qui nous a enrichis de découvertes utiles dont nous recueillons paisiblement les fruits; quoi, ce savant ne mériterait pas de prendre place à côté de ces grands conquérants dont toute l'illustration ne repose, bien souvent, que sur les maux dont ils ont souillé 1 humanité ; de ces princes qui ont appauvri et décimé leurs peuples, pour porter la ruine et la désolation che? leurs voisins? Si vous déifiez ces hommes, ne proscrivez point les hommages qui s'adressent à de grandes vertus, à de sublimes intelligences. Ces qualités précieuses émanent plus directement de la Divinité que celles que vous honorez par vos statues. C'est dans le fond des bois, c'est dans l'enfance des sociétés que l'homme, encore courbé sous l'influence des forces matérielles, déifiait la peur et adressait son culte à ce qui pouvait la faire naître. Nos hommages aujourd'hui doivent s élever plus haut ; et la nation qui sait honorer les grandes vertus militaires, qui dresse une statue à l'illustre chef de la première croisade, au héros qu'a chanté le Tasse, cette nation ne refusera pas d'employer le talent de ses sculpteurs à nous reproduire les traits de ses enfants qui se sont illustrés aussi dans d autres carrières. Si le vulgaire ignore leurs noms, qu'il apprenne à les connaître ; quïl sache quels ont été ses bienfaiteurs. L'ingratitude est odieuse ; c'est un des principaux dissolvants des sociétés ; elle rompt tous les

liens, produit légoïsme politique et fait tarir la source de toutes les vertus du citoyen.

Honneur donc à la ville de Bruges qui a voulu consacrer la mémoire d un de ses fils les plus illustres ! Plus d un jeune talent s'enflammera devant ce monument de reconnaissance , et rétranger même ne le verra pas sans quelque émotion.

Avant de monter, deux siècles après sa mort, sur le piédestal qui lui est destiné, le savant brugeois a rencontré plus dun obstacle. Ne la-t-on pas accusé même d'avoir porté les armes contre sa patrie? Et sur quelles preuves une pareille accusation était-elle fondée? je Tignore, comme ceux qui Font portée, trèsprobablement. La vie de Simon Stevin est enveloppée de mystères ; et quoique ce savant ait été revêtu de hautes fonclions, on ne le connaît guère que par ses travaux et par le peu quil nous apprend lui-même de sa personne, dans le cours de ses ouvrages. Mais le silence de Thistoire ne nous autorise pas à devenir doublement injustes à son égard.

Simon Stevin naquit à Bruges en 1548 : c est ce qu on lisait sur son portrait, de grandeur naturelle, portrait qui probablement existe encore en Hollande. Il parait qu'il quitta de bonne heure sa patrie , et qu'après avoir habité quelque temps la ville d'Anvers , il visita successivement la Pologne , le Danemarck et tout le Nord de TËurope, comme on le voit dans plusieurs endroits de ses ouvrages où il parle de ce qu il a observé dans ces pays, sur la construction des maisons et sur Tendiguement des côtes de la mer. Il est assez naturel de croire qull avait adopté la réforme, et que c'était pour échapper à des persécutions qu il jugea à propos de quitter son pays , comme le

firent à la même époque, un grand nombre de ses compatriotes.

Scevin n était cependant pas un esprit bien remuant, un sujet bien difficile à gouverner; il nous apprend lui-même, dans sa vie politique^ opuscule publié à Leyde en 1590^ qu'il professe un grand respect pour le gouvernement de fait; et que, dès sa tendre jeunesse, il a toujours vécu dans la soumission '.

Il croit à la nécessite d une religion dominante dans un État, et il la regarde comme devant former la base de renseignement. Pour ceux qui ne suivraient pas cette religion , il leur conseille de se mettre en règle avec Tautorité compétente , de ne pas froisser les usages reçus, ou de quitter plutôt le pays. £n supposant que ses principes aient été en harmonie avec sa conduite, et tout nous autorise à le croire, il est difficile de ne pas admettre qu il appartenait à la religion réformée. Les lieux qu'il visita, ceux où il finit par s établir, et ses difierentes relations , en présentent des preuves bien manifestes.

11 était tellement partisan de Tordre qu il voulait voir partout une hiérarchie fermement établie, dans renseignement comme dans FËtat; il va même jusquà préconiser celle des jésuites, chez qui il avait probablement reçu sa première éducation.

Toutefois cet amour de Tordre et de la conservation n'ex-

* On possède très-peu de renseignements sur la vie privée de Simon Stevin. Une des notices les plus étendues est celle qui a été publiée en 184t par M. Goethaels, bibliothécaire de la ville de Bruxelles.

cluait pas le rare talent de saisir le côté utile du mouvement intellectuel qui s'opérait à cette époque, et de le faire tourner au proGt de la société. Il sut s'affranchir des formes pédantesques de la science d alors, et vulgariser des vérités qui semblaient le domaine de quelques adeptes privilégiés. C'était un esprit essentiellement organisateur ; son influence se Gt bienlôt ressentir à Leyde, où il vint s établir. 11 paraît que c'est à lui que Ion dut la création de différents cours pour les sciences politiques et administratives.

Stevin employa beaucoup de soins et de temps à composer des traités qui pussent servir de base au nouvel enseignement. En jugeant ses ouvrages sous ce point de vue, on ne sait ce qu on doit admirer le plus , ou le génie inventeur à qui sont dues tant de découvertes remarquables, ou le profond géomètre qui coordonne un vaste plan dans lequel il fait rentrer toutes les sciences mathématiques et physiques de son temps, et qui les expose avec une netteté de vues, et une simplidté qui peuvent encore servir de modèles. On trouve partout le savant qui domine son sujet , et qui saisit dans chaque question le côté utile avec une sagacité et une finesse d aperçus qui n appartiennent qu'aux esprits vraiment supérieurs.

On conçoit qu un homme d'une trempe aussi forte devait exercer une grande influence sur tous ceux qui 1 entouraient. Cette influence setendit jusqu'au prince Maurice de Nassau qui voulut avoir Stevin pour maître et pour ami. Â mesure qull composait ses ouvrages, le géomètre les soumettait au prince qui les étudiait, même au milieu du bruit des camps , et y faisait des changements et des annotations qui tournaient ou

pro6t de la science. Ces relations devinrent la base de la fortune et de rélevation de Simon Stevin^ qui fut d'abord attaché au prince Maurice en qualité de ministre ou d intendant de sa maison. Il s'acquitta avec tant d'habileté de ses fonctions, et parvint à établir tant d ordre dans des affaires qui paraissaient assez embrouillées, que le prince désira que son ami pût rendre le même service à la république batave. On ne peut douter en effet que ce ne soit à cette puissante intervention que Stevin dut la place de quartier-maître de Tarmée. L'an 4617^ il fut nommé aux fonctions de castramétateur, qui furent créées pour lui et qui le chargeaient de tout ce qui concerne le campement des armées. Vers la fm de sa vie, il chercha à étendre encore ses attributions en y joignant celles d'inspecteur des fortifications.

Rien ne paraissait étranger à ses puissantes facultés : elles se reportaient tour à tour sur les sciences mathématiques et sur toutes leurs applications à la mécanique , à l'astronomie , à la physique, à l'archiiecture militaire et navale, à la défense des places fortes ; sur la philosophie , sur les sciences politiques, sur les langues et la poésie même. La langue était l'instrument par lequel il sentait que les connaissances scienti< fiques devaient descendre jusque dans les dernières classes du peuple; il travailla donc avec le plus grand zèle à épurer le flamand, sa langue maternelle, dont il préconisait fort la richesse et l'énergie; elle se pliait merveilleusement, selon lui, à exprimer avec des mots qui lui sont propres tout ce qui appartient aux sciences, tandis que le français est forcé de recourir à la Tormation de mots barbares, que le vulgaire

184 LES BtLGKS ILLUSTRES.

lie saurait comprendre à moins d être initie aux langues anciennes, ou aux langues orientales.

Le premier ouvrage de notre compatriote fut publié à Anvers, et sortit des presses de Christophe Plantin : c'étaient les tables d'intérêt; elles étaient écrites en flamand et avaient été composées à Leyde. La dédicace est adressée au bourgmestre de cette ville ^ le privilège porte la date du 22 décembre 1584 ; l'auteur n'était donc que dans sa trente-sixième année. 11 parait que, dès lors, son talent était mûr: il ne s'agissait plus que d'en recueillir les fruits. Chaque année vit naître ensuite quelque travail nouveau de sa composition sur les mathématiques, la mécanique, la philosophie, loptique, l'art militaire. Il ne peut entrer dans notre plan d'analyser ici sèchement tous les ouvrages que nous devons à sa plume féconde; mais nous essayerons de donner au moins une idée de ce qu'ils renferment de plus important.

 ce titre, le traité de statique doit occuper le premier rang ; il parut à Leyde en 1586. Depuis Archimède, à qui l'on doit la connaissance du principe du levier, la science de lëquilibre dans les corps solides n'avait fait aucun progrès. Guido Ubaldi avait reconnu le principe des moments dans la théorie du treuil et des machines simples ; mais il n avait pas su l'appliquer au plan incliné, ni aux autres machines qui en dépendent, comme l'a fait observer Lagrange. Le rapport de la puissance au poids sur un plan incliné, dit ce géomètre, a été longtemps un problème parmi les mécaniciens modernes ; Simon Stevin la résolu le premier, dans son ouvrage sur les principes de l'équilibre {Beginselen {/«• IVeeghconM).

Chacun sait qu un corps placé sur un plan incliné tend à

tomber dans la direction de la pente la plus rapide, et qu il faut user d'une certaine force si Ton veut le retenir en équilibre dans sa position primitive. Cette force devient dautant plus grande, qu on incline davantage le plan sur lequel le corps se trouve posé; et elle atteint son maximum quand le plan devient vertical ; il faut alors, en effet, que la force puisse soutenir le poids du corps tout entier, tandis que précédemment une partie de ce poids était supportée par le plan. On conçoit encore que la force qui retient le corps passe par toutes les nuances de grandeur, à mesure que le plan s'incline davantage; elle est d'abord nulle quand le plan est horizontal, et finit par supporter seule tout le poids, quand le plan est devenu vertical. Ce plan, tout au contraire, ne supporte rien dans la dernière position, et il supporte le poids tout entier du corps dans la position horizontale. Or il s'agissait d'assigner, pour toute inclinaison donnée, ce que supporte le plan et ce que doit soutenir la force ou puissance qui tient le corps en équilibre.

Les considérations qui ont guidé le géomètre flamand dans la solution du problème sont extrêmement ingénieuses. Il suppose un cordon ou chapelet chargé de quatorze globes ou poids sphériques, égaux entre eux et attachés à des distances égales. Ce chapelet est placé sur un support triangulaire dont la base est horizontale et dont les deux autres côtés forment des plans inclinés inégaux. L'un de ces plans, double de l'autre en longueur, porte quatre poids, et l'autre deux seulement. Stevin fait observer alors que le chapelet doit rester en équilibre, et qu'un mouvement quelconque replace toujours le

système dans les mêmes conditions où il se trouvait primitivement; il remarque^ de plus, que sans troubler 1 équilibre on peut supprimer la partie du chapelet chargée de huit poids qui pend au-dessous du triangle , de manière que les quatre poids placés sur le plan incliné le plus long contrebalancent les deux poids placés sur le plan incliné le plus court. II s ensuit que les poids qui se font équilibre sont dans le rapport des longueurs des deux plans inclinés sur lesquels ils sont appuyés.

Une des applications les plus heureuses de sa découverte est la théorie de 1 équilibre entre trois puissances qui agissent sur un même point ; il montre que cet équilibre a lieu lorsque les puissances sont parallèles et proportionnelles aux trois côlés d'un triangle rectiligne quelconque. La représentation des forces, en direction et en intensité, par les directions et les longueurs de lignes droites, porte la science de lequilibre dans le domaine de la géométrie, et lui donne ainsi plus d étendue : elle rend sensibles aux yeux des conceptions purement abstraites.

Les éléments de statique de Simon Stevin sont partagés en trois livres ; les deux premiers exposent les principes déduits purement de la théorie ; dans le troisième livre , intitulé statique pratique ^ non-seulement Tauteur présente de nombreux exemples usuels, mais il semble avoir voulu tenter quelques efforts sur le terrain de la dynamique. Ce qu il dit sur le frottement et sur la résistance des milieux mérite particulièrement d'être mentionné.

Les découvertes que Stevin fil dans l'hydrostatique, bien

que généralement moins connues que celles don! nous venons de parler, ne sont cependant pas moins remarquables. Les premiers principes de l'équilibre des fluides furent découverts par Ârchimède ; et, après un grand nombre de siècles de méprises et d'erreurs, à Stevin était réservée la gloire de rentrer dans la bonne voie qu'on avait abandonnée et dajouter aux découvertes du grand géomètre de Syracuse. Il démontre, comme une des principales conséquences de 1 équilibre, qu'un liquide peut exercer sur le Tond d'un vase une pression beaucoup plus grande que son propre poids. C est ce qui constitue le paradoxe hydrostatique, dont la découverte est généralement attribuée à Pascal.

Cette découverte est trop importante pour que nous ne chercbions pas à en donner au moins une idée aux personnes qui ne se sont pas occupées de l'étude de la physique. Chacune délies peut fort bien se représenter la pression que doit supporter le fond d'un tonneau, par exemple, quand ce tonneau , de forme cylindrique, est placé droit et se trouve plein de liquide. Chacune conçoit encore que la pression doublerait, triplerait, si Ion donnait au tonneau une hauteur double ou triple , et si Ton relevait en même temps le niveau du liquide dans la même proportion. Mais ce qui devient difQcileà concevoir, et cest en quoi consiste la découverte de notre illustre compatriote . c'est que la pression exercée sur le fond du tonneau que nous supposons rester toujours le même, dépend uniquement du niveau auquel on élève le liquide et nullement de la forme des parois latérales du tonneau. Ainsi

cette pression reste la même, pourvu que le niveau du liquide reste à la même hauteur, que le tonneau du reste conserve la forme cylindrique, ou bien selargisse par le haut en forme d'entonnoir, ou se resserre en forme dentonnoir renverse', il en résulte donc qu'avec un Glet d eau , dans cette dernière circonstance, on peut produire les pressions les plus grandes. Cette belle propriété a été souvent utilisée dans les arts et notamment dans la presse hydraulique.

Le livre dans lequel se trouve exposée la théorie mathé* matique de 1 équilibre des fluides, forme le quatrième des Hypomneniata^ qui comprennent encore un cinquième livre : les Principes de la practiqtœ de l'hydrostatique. On y rencontre quelques expériences intéressantes sur la pression des liquides et la description de plusieurs instruments ingénieux, dont on fait encore usage dans les cours de physique, sans se douter de leur ancienneté.

VÀppendix, qui suit, renferme des remarques extrêmement curieuses sur l'aérostatique, dont Simon Stevin s'était également occupé avec un grand succès. On y voit qu'il avait des idées justes sur le mode d'action de l'air, dont il connaissait la pesanteur ; il connaissait aussi la pression que l'air exerce sur les corps qui y sont plongés, et la résistance qu'il oppose à la chute des graves; il établit fort bien la différence qu il convient de faire entre le poids d'un corps pesé dans l'air et le poids de ce même corps pesé dans le vide. Du reste, il est juste de dire que la découverte de la gravité et de l'élasticité de l'air remonte plus haut qu'on ne l'admet communément et que plusieurs

' Histoire des sciences matfiématiques en Italie, par H. Libri, t. m. p. 121. «*( Historx ofthe imlttctive sciences, par M. W. Whewell. l. ii, p. 46.

savants du seizième siècle^ J. B. Benedetti par exemple', se sont exprimés positivement à cet égard. Il est fort à regretter que dans ï Adjonction de la statique de Simon Stevin^ qui devait contenir six parties, on ne trouve que les quatre premières : les deux autres qui devaient traiter de ïhydatolde ou attraction de l'eau, et de Xaérostatique ou poids de l'air, manquent entièrement, sans qu'on en indique les motifs. On a quelque raison de croire que notre compatriote aurait porté l'aérostatique aussi loin que la science de Téquilibre des solides et des liquides^ et qu'ici encore il aurait partagé avec Galilée Thonneur d avoir posé chez les modernes les véritables lois de l'équilibre.

Les quatre parties de ï Adjonction de la statique présentent des développements curieux des principes exposés dans les livres précédents; ils sont l'ouvrage du savant, toujours soigneux de féconder les théories qu'il développe ; Stevin s'occupe d'abord des cordages, des polygones funiculaires, de l'équilibre des vaisseaux et enfin de la chalinothlipse ou de l'art de faire des freins convenables pour les chevaux. Cette dernière partie paraît due au prince Maurice de Nassau, de même que les recherches sur l'équilibre dans un système de poulies, quand les cordes agissent obliquement.

Ce qui se rapporte à l'équilibre des vaisseaux avait un intérêt de circonstance : u comme on vouloit appareiller de petits batteaux avec des eschelles élevées dedans iceux d'environ vingt pieds de haut, dit l'auteur, pour y faire monter des soldats, on révoqua en doute, si la force du sommet flottant le pourroit

' Histoire des sciences mathématiques en Italie j par M. Libri, t. m, p. 121. (*l Hintory ofthe imluclire sciences, par M. Vf. Wht>well. l. ii, p. 46.

endurer: car il pourroit advenir que le batteau renverseroit, et partant ceiuy qui seroit monté en haut viendroit à tomber dans l'eau ; à cette fin, pour en estre plus certain, on en fit Tespreuve d un. Ce qui me convia à rechercher s'il ne seroit pas possible de le sçavoir par calculations mathématiques, devant que d'en venir à lexpérience en grand volume, supposant figure et pesanteur, et puis venir de là à la practique. »

On sent combien devait exercer d'influence un homme qui savait unir si habilement la pratique à la théorie, et qui était toujours soigneux de porter son attention sur les grandes questions d'utilité publique. Le renom qu'il s'était acquis par ses connaissances dans l'art militaire et particulièrement dans la défense des places fortes par le moyen des eaux, n'était plus borné aux limites de son pays; on faisait de lui un tel cas à Textérieur, qu'on lui demandait ses avis sur les points les plus importants. C'est ainsi qu'il nous apprend lui-même, dans la Fortification par écltises, qu'il fut invité par le gouverneur de Calais, homme de grand jugement et fort expérimenté en matière de guerre, de lui donner ses conseils sur les moyens de fortifier un point très-vulnérable de la place confiée à sa garde. « Comme le gouverneur, monseigneur de Vie de bonne mémoire, estoit en peine de cecy, il désira devant son trespas que je me portasse sur se lieu, pour ad viser sur la fortification de la ville; ce que je fis, etc. »

Mais de toutes les inventions mécaniques de Simon Stevin celle qui lui fit le plus d'honneur et de réputation, c'est la construction de son chariot à voiles. On peut se faire une idée de lenthousiasme qu'excita cette innovation , par ce que nous avons

SIMON STEVIN. «9i

pu voir à 1 époque où les premières locomotives ont parcouru DOS chemins de fer. L'expérience en fut faite sur la plage entre Scheveningue et Petten. Quatorze lieues furent parcourues avec une rapidité telle qu'un cheval n'aurait pu suivre le chariot chargé de vingt-huit personnes. C'était le prince Maurice lui-même qui dirigeait la manœuvre^ et parmi les voyageurs se trouvaient le frère du roi de Danemarck, le comle Henri de Nassau^ Fambassadeur de France et ce même François de Mendoce, amiral d'Aragon, que le prince Maurice avait combattu et fait prisonnier à la bataille de Nieuport. Le prince, avec une intention malicieuse, dirigea un instant le chariot vers la mer. et la terreur se répandit soudain dans lequipage -, mais il le ramena presque aussitôt dans sa véritable direction et acheva gaiement le trajet. La poésie et les arts célébrèrent le triomphe de la science : l'illustre Grotius, l'ami et le traducteur de quelques ouvrages de Stevin, chanta en vers latins ce voyage mémorable dont il avait fait partie; et les mêmes vers furent traduits en hollandais par Constantin Huyghens, le père du plus grand géomètre que la Hollande ait produit.

L'opinion publique présente aussi Simon Stevin comme l'inventeur du calcul décimal ; mais cette opinion est-elle bien fondée? Et d'abord, on pourrait se demander ce qu'on entend par invention. Est-ce, comme le mot semble l'indiquer, l'idée première que l'on a d'une découverte importante? Mais cette idée se présente en général d'une manière si obscure, si embarrassée quil est bien souvent impossible, même pour celui qui l'a conçue, d'en apprécier toute la portée. Il reste presque toujours un second travail à faire; c'est celui qui consiste à féconder

1 mvendon, et à mettre si bien en évidence Tutilitë que peuvent en retirer les hommes, qu'elle prend désormais un rang assure dans les sciences. Cette seconde création est sans contredit la plus importante, c est celle qui donne l'âme et la vie.

Simon Stevin pouvait passer pour un des calculateurs les plus habiles de son époque; et son mérite avait été parfaitement apprécié dans le pays du monde où I on calcule le plus et par conséquent le mieux ; il n est donc pas étonnant que son génie inventif ait trouvé d'abord toutes les ressources que présente le calcul décimal et l'économie de temps que Ton fait en substituant les fractions décimales aux fractions ordinaires. Plein de confiance dans son invention, notre savant en proclama hautement les avantages; et il le fit sans restriction, en homme bien convaincu de la valeur de sa découverte. Dans la dédicace de son opuscule la Disme. il demande qu'on ne juge pas de l'importance de l'invention par l'exiguïté du volume, (( pourtant, dit-il, si quelcun me voulust estimer pour vanteur de mon entendement à cause de l'explication de ces utilitez : sans doubte il demonstre, ou qu'il n'y a en luy ny jugement ny intelligence de sçavoir discerner les choses simples des ingénieuses: ou quil soit envieux de la prospérité commune: mais quoy qu'il en soit, il ne faut pas omettre l'utilité de cestui cy, pour l'inutile calomnie de cestuy là. »

Cette découverte si hautement proclamée eut ses conséquences habituelles. Il faut croire que les savants de l'époque se mirent à feuilleter les écrits de leurs devanciers et y trouvèrent enfin, grâce à Simon Stevin, ce qu'ils n avaient pas su y lire par eux-mêmes, c'est-à-dire que le calcul décimal avait

d^à été employé avec avantage. Sans doute, ils ne manquèrent pas de lui en faire obligeamment la remarque, et notre compatriote en profita en homme qui avait de quoi se dédommager en perdant un des fleurons de sa couronne. Non-seulement il reconnut de bonne grâce qu'on avait fait usage des fractions décimales avant lui, mais il fit remonter cette découverte aux époques les plus reculées.

Stevin imaginait qu'avant les Grecs il avait existé une race privilégiée, beaucoup plus instruite que ses successeurs ; c'est ce qu'il nommait le siècle sage. Les Grecs n'avaient fait que nous transmettre, d'une manière plus ou moins maladroite, ce qui avait été découvert à cette époque heureuse des sciences, qu'il rappelait de tous ses vœux. C'était à elle quil rendait les honneurs de son invention.

Quoique plusieurs contemporains et prédécesseurs de Stevin aient fait usage des fractions décimales dans quelques circonstances particulières, par exemple pour exprimer le rapport de la circonférence au diamètre, pour l'extraction des racines, il parait néanmoins que notre compatriote a eu l'honneur d'avoir bien apprécié la simplicité et la généralité de ce calcul et de l'avoir appliqué à toutes les opérations de l'arithmétique usuelle.

Cependant sa notation était loin d'être satisfaisante. A la suite des unités entières qu'il nommait commencements, il écrivait un zéro renfermé dans un petit cercle pour marquer le commencement de la fraction décimale, à la suite de chaque chiffre de cette fraction, il écrivait son rang dans un petit cercle également ; en sorte qu une fraction décimale comprenait un

LES BELGES ILLCSTEES. 25

nombre de chiffres double de celui que nous employons maintenant. Il est vrai que, pour ne pas embarrasser le calcul par tous ces chiffres renfermés dans des cercles, il se bornait dans les opeVations^ à les écrire une fois, au-dessus des chiffres décimaux auxquels ils se rapportaient ; ces indications devenaient ainsi de véritables exposants, dont Simon Stevin, a la rigueur, pourrait être considéré comihe l'inventeur. Ces prétentions pourraient même être d'autant mieux justifiées, que Stevin indique lusage de ces exposants, non-seulement sous forme entière mais encore sous forme fractionnaire, et il en fait l'application à 1 élévation aux puissances et à l'extraction des racines. Sous ce rapport, tout ce qu'il dit dans le premier livre de son arithmétique est extrêmement remarquable; je citerai en particulier le paragraphe intitulé que les dignitez ou dénominateurs des quantitez 7œ sont pas nécessairement nombres entiers, mais potentiellement nombres rompuz et nombres radicaux quelconques.

Non-seulement, Stevin avait aperçu toute la fécondité de la théorie des fractions décimales, mais il avait encore conçu la possibilité d'un système décimal des poids et mesures bien coordonné et approprié à tous les besoins des hommes ; ce qu'il ne faut pas confondre avec le calcul décimal proprement dit, comme l'ont fait quelques personnes au sujet de ses ouvrages. Il exprime le vœu que les autorités adoptent un pareil système qui serait un véritable bienfait '< mais, ajoute-t-il, si tout cecy ne fust pas mis en œuvre si tost comme nous le pourrions souhaiter, il nous contentera premièrement qu'il fera du bien à nos successeurs ; car il est certain que si les hommes futurs

$ont de cette nature comme oot esté les précédents, qulls ne seront pas toujours négUgens en leur si grand avantage. » Il alla donc véritablement aussi loin qu on pouvait aller à son époque ; et s'il existe quelques droits à réclamer, soit pour avoir fait apprécier la simplicité et les avantages des fractions décimales dans les calculs, soit pour avoir senti et précenisé Futilité d'un système de poids et mesures basé sur la division sousdécuple de préférence à la division sexagésimale, c'est à Simon Stevin qu'il faut les attribuer.

L arithmétique de ce savant eut un très-grand succès à l'époque où elle a parut ; elle fui publiée en même temps que la traduction des quatre premiers livres de l'algèbre de Diophante d Alexandrie; mais ce qui excita surtout l'attention, ce fut la Practique de l'Arithmétique qui contenait le traité de la Disme et les Tables d'intérêts^ quil publiait pour la seconde fois.

La Pratique de la Géotnétrie n'est pas le meilleur ouvrage de Stevin, mais ce nest certes pas le moins original sous le rapport de la forme et des propositions quil contient. On y trouve, avant tout, l'homme qui domine son sujet et qui fait plier impérieusement la science aux besoins de la société. Il saffranchit entièrement de la rigueur des démonstrations de la géométrie ancienne, et s'attache à rendre la science d'une application facile. Il a réalisé avec un succès remarquable pour lepoque où il vivait, l'idée qui a présidé à la rédaction de la plupart des géométries industrielles et autres ouvrages élémentaires que Ton a cherché dans ces derniers temps à mettre à la portée des ouvriers. Il suit, dans sa géométrie, l'ordre qu'il a suivi dans son arith-

mctique: il applique à Tespace les quatre premières règles du calcul , puis la théorie des proportions ^ Textraction des racines^ etc.

En conservant cette allure libre, il présente dans sa marche des propositions nouvelles qui font honneur à son génie inventif; telle est la description de l'ellipse au moyen du cercle dont on allonge toutes les ordonnées dans un rapport constant. Il montre encore que si. d un point pris dans le plan dune conique, on mène des rayons aux points de la courbe, et qu'on les prolonge dans un rapport donné , leurs extrémités seront sur une nouvelle conique , semblable à la première : « proposition extrêmement simple, virtuellement contenue dans le 6® livre d'Apollonius , et formant avec la proposition précédente, comme le fait observer M. Ghasles, le point de départ, et le cas le plus simple d une méthode de déformation des figures, qui a pris plus tard de lextension entre les mains de Lahireet de Newton. »

Simon Stevin s'occupa de 1 optique et de la catoptrique, comme il s'était occupé des autres branches des sciences mathé* matiques , d'abord par le désir d étendre le cercle de ses connaissances , et puis pour complaire à son protecteur et ami le prince Maurice de Nassau , à qui il accorde toujours une large part dans 1 honneur de ses découvertes. Le prince aimait le dessin « et principalement celuy des paisages, avec citez, rivières , chemins . et bois situez en iceux ; pour par cela plus facilement, l'occasion se présentant, déclarer aux autres son intention , il se servit a ceste fin pour instructeurs , des plus adroits peintres qu'il peut trouver. » Les peintres habiles

certes ne lui manquèreot pas : mais il parait que les connaissanees pratiques qu'ils savaient si bien employer, ils les exposèrent fort mal, car Maurice eut recours à son oracle accoutume'. Stevin chercha donc à lui montrer comment on pouvait mettre les objets en perspective par cognoissance des causes et avec sa démonstration mathématique. Le prince goûta fort le travail du géomètre ; il se mit parfaitement au courant des méthodes générales qui lui furent exposées et les corrigea en plusieurs parties. Cestcet ouvrage qui fut ensuite rendu public.

Le traité d optique devait se composer de trois parties : de la scénographie ou perspective, de la catoptrique et de la dioptrique ou théorie des réfractions. Cette dernière ne nous est malheureusement point parvenue ; et même, d'après ce que nous apprend le traducteur, il paraîtrait qu'elle n'a point été composée.

Dans la catoptrique, qui est donnée très -sommairement, l'auteur relève quelques erreurs de ses prédécesseurs, et résout plusieurs problèmes élémentaires concernant la réflexion sur des miroirs plans. Il montre ensuite que la théorie de la réflexion sur les miroirs courbes, convexes ou concaves, se réduit à la théorie de la réflexion sur des miroirs plans , en substituant à chaque élément de la surface courbe le plan de tangence; mais il se trouve arrêté, comme on le conçoit, par la difficulté de construire le plan tangent. « Puisque pas une manière géométrique en ceste description, ne m'est venue à la mémoire, dit-il, je la construiray méchaniquement. » Cet ouvrage n'est certes pas un des meilleurs de Simon Stevin , mais il ne méritait pas le superbe dédain du père Dechales .

surtout dans le jugement porté sur le premier livre qui traite de la perspective : In primo {libro) tradit sciagraphiam, 9eu potins perspectivam, in quâ qiuimvis bonM demonstrationes habeat, methodus tamen non est satis pi^ojctica. In secundo, de catoptricâ patica tantum habet. In tertio, nempè de refractione, tiihil. Nous opposerons au jugement du savant jésuite, celui d'un homme que nous regardons comme plus compétent dans ces matières. Voici le jugement que M. Cbasles a porté du traité de perspective, dans les notes de son ouvrage sur Thistoire de la géométrie, ce S'Gravesande et ' Taylor sont cités souvent, et à juste titre, comme ayant traité la perspective d'une manière neuve et savante : mais nous nous étonnons que Ion passe sous silence Stevin qui, un siècle auparavant, avait aussi innové dans cette matière, qull avait traitée en géomètre profond, et peut-être plus complètement qu aucun autre, sous le rapport théorique. Ainsi, nous ne trouvons que dans cet auteur la solution géométrique de cette question qui est Tinverse de la perspective : Étant données, dans un plan et dans une position quelconque l'une par rapport à l'autre, deux figures qui sont la perspective l'une de l'autre, on demande de les placer dans l'espace de manière que l<i perspective ait lieu, et de déterminer la position de l'oeil. Stevin , il est vrai , ne résout que quelques cas particuliers de cette question, dont le plus dilSicile est celui où 1 une des figures est un quadrilatère et la seconde un parallélogramme. Le cas où les deux figures sont deux quadrilatères quelconques comporte toute la question. Mais Stevin ne pouvait la résoudre, parce qu'il ne faisait usage que des propriétés descriptives ld<BS

figures de la perspective, et qu'il eût fallu considérer aussi leurs relations métriques. »

Simon Stevin a donc porté la théorie de l'optique et de la catoptrique aussi loin que le permettaient les connaissances géométriques de son époque, et il a eu la gloire de considérer la perspective sous un point de vue qui donne une preuve nouvelle de Foriginalité et de la fécondité de son génie mathématique.

Dans le traité de cosmographie, il traite successivement de la résolution des triangles rectilignes et sphériques, de la géographie et de l'astronomie. Bien que ces traités, destinés à exposer d'une manière précise les connaissances de son époque, ne renferment point de découvertes importantes, cependant ils donnent une idée avantageuse du savoir de l'auteur ; on y trouve aussi des vues ingénieuses et qui aujourd'hui même méritent encore de fixer l'attention. Qu'il nous sulSise d en donner quelques exemples.

Dans la partie de sa géographie où il traite de l'atmosphère qui enveloppe notre globe, il commence par donner, en la simplifiant , la solution de Nonius du problème du plus court crépuscule; puis, il aborde un autre {iroblème non moins curieux et tout aussi important pour la science. Il s'agit de déterminer la hauteur d'un nuage et sa vitesse de translation. Stevin remarque d'abord qu'à cause de Téloignement du soleil et du parallélisme des rayons de cet astre, l'ombre d'un nuage est égale en grandeur au nuage même qui l'a produite, et que la vitesse de translation du nuage se trouve mesurée par la vitesse de marche de son ombre sur la terre. Seulement il

fait observer avec raison qu'il convient d'avoir égard à la pénombre.

Si Ton pouvait se placer toujours dans des lieux assez élevés pour suivre la marche de lombre des nuages, et si cette ombre dans toutes les circonstances était assez nettement prononcée pour qu'on la distinguât facilement, cette méthode serait assurément la plus simple et la plus facile dans 1 application. Du reste, malgré tous les efforts qui ont été tentés depuis, cette partie de la science est encore fort peu avancée.

Dans l'introduction à sa géographie, Stevin traite d'une manière fort sage quelques points scientifiques intéressants; il le fait en homme du monde et avec des formes bien éloignées de celles qui dominaient dans les traités de son époque. Ainsi, en considérant la terre comme une planète, il s'attache à faire apprécier les apparences qu'elle offrirait si on pouvait la voir à la distance où se trouve la lune: il explique fort bien les phases qu'elle présenterait, les curieuses modifications qui seraient dues aux monceaux de nuages suspendus dans notre atmosphère, et tous les jeux de lumière produits par la réflexion des rayons solaires sur les eaux de la mer. Ailleurs, il soulève l'importante question de la détermination des longitudes , et insiste sur la nécessité de déterminer nettement le point d'oiî il convient de commencer à les compter. Il apporte dans cette discussion pratique la même finesse d'aperçus, la même force de conception, que quand il examine l'importance d'un système nouveau de poids et mesures, en harmonie avec le calcul décimal.

Les 4^ et S^* livres du traité de géographie contiennent un

traité de navigation , à la suite duquel Stevin donne la théorie des marées. Cette partie de Fouvrage est très-remarquable pour lepoque où elle a été écrite, a Qu on nous concède de dire que la lune et son poinct apposite tirent et sucent conti* nuellement Feau du globe terrestre. » Telle est la première pétition de notre géomètre. Cette attraction lunaire était déjà connue par Pline; mais ici elle se présente sous des formes scientifiques^ et Stevin l'examine avec une élévation de vues qui décèle un profond observateur, bien au courant de la question qu'il traite. Il indique parfaitement les points sur lesquels il convient d'attirer l'attention des navigateurs instruits et les lieux les plus favorables pour l'observation des marées. Il avait aussi très-lnen reconnu les causes qui produisent des retards dans la marche des marées et les obstacles qu'éprouvent les eaux à se transmettre à l'intérieur des fleuves ou le long des côtes.

L'astronomie, qui forme la troisième partie de la cosmographie, ne paraît pas avoir obtenu un grand succès; et. dans le fait , cet ouvrage ne renferme pas, comme les autres écrits de Fauteur, des idées nouvelles, des aperçus qui ont fécondé la science. Stevin ne s'était point livré à l'astronomie d'observation; ce qu'il enseigne, il Fa appris par l'intermédiaire des autres, et par suite il manque doriginalité. Cependant ce traité est écrit avec sagesse, et l'on doit savoir gré à Fauteur d'avoir contribué à propager la théorie de la mobilité de la terre. Il a suivi l'ordre naturel des idées, celui que l'on conserve encore dans la plupart des traités modernes; il rend d'abord compte des mouvements apparents, les analyse, et ce n'est qu'après un

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