‹ Les Belges illustresChapitre 8 sur 18 · A?TO'\ T · texte numérisé non relu

A?TO'\ T

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dans une chapelle qui portait son nom. Transporté ensuite au Musée des monuments français^ ce mausolée doit être maintenant à Versailles. Je ne sais si l'on y lit encore Tepitaphe que voici :

GàLLORDH ET. IfOSTRA LAU9 DNA Et GLOBIA GEIITIS,

HIC, COHIIIE, JACES, SI MODO FOBTE JACES; BISTOSIiB VIT AH POTUISTI REDDERE VIVVS,

EX8TINCT0 VITAH REDOIDIT HISTORIA;

et que Ton pourrait se hasarder à traduire litteValement par les quatre vers suivants :

Gloire du nom français et de noire pairie, Ci-gîl Comines, si toutefois il est mort.

L'histoire n*étattphis; il lui rendit la vie, Et rhistoire lui rend la vie après sa mort.

A en juger par la première ligne, Fauteur de cette ëpitaphe devait être Belge. Quel qu'il soit, il a parfaitement apprécié Comines. Ce fut Comines., en effet, qui rendit ventablement la vie à l'histoire. Jusqu'à lui, la France n'avait eu que des chroniques, et des chroniques incomplètes , car elles ne présentaient d'ordinaire qu'une des faces de la société. Grégoire de Tours et ceux qui, jusquau treizième siècle, employèrent, comme lui, la langue latine, se bornent presque exclusivement à l'histoire de l'Église. Les événements n'ont guère de valeur à leurs yeux qu'autant qu ils se rattachent aux annales des évéchés et des abbayes, d'où ils font partir et où ils ramènent presque tous les faits. Dans Villehardouin, Joinville et Froissart, les seigneurs ont succédé aux moines et aux évêques. Froissart surtout, le prédécesseur presque immédiat de Comines, est l'écrivain féodal par excellence. Ne lui parlez

LES RELGE8 ILLUSTRES. ^^'

pas du peuple et des roturiers. Ce sont ce des Jacques, des vilains, noirs, petits et très-mai armés, » qui l'inte'ressent fort médiocrement. Ce qu'il lui faut, cest la noblesse avec ses hauts et puissants barons, ses galants écuyers, ses fêtes, ses tournois, ses batailles, ses blasons, ses brillantes armures de chevaliers.

De Philippe de Comines date réellement Thistoire du peuple entier, Thistoire des communes ajoutée à celle des rois, des grands et des prêtres. Les calamités dont chaque guerre menace le commerce et la bourgeoisie, la misère des campagnes déchirées dans les luttes nationales ou civiles, commencent a remuer rhistorien. Un quatrième acteur, le peuple, est entré en scène dans le grand drame humanitaire.

Comines a encore un autre mérite. Il a créé parmi nous rhistoire politique, ou plutôt, si j'ose employer cette expression, Fhistoire pratique. Dans le premier âge des sociétés, quand les productions de Tintelligence, en quelque genre que ce soit, ont encore Tattrait de la nouveauté pour la jeune imagination de rhomme, il demande à Thistoire un intérêt de poésie, et les souvenirs du passé deviennent la matière de narrations brillantes ou naïves qui charment une curiosité avide et facile à satisfaire. Les vieilles légendes, les anecdotes privées, tout ce qui frappe les yeux et Timagination, tout ce qui même émeut le cœur, 1 historien le raconte ou le décrit avec amour. Mais pour les causes, les moyens, les ressorts cachés, il ne s'en inquiète guère. C'est plus tard , c'est quand les progrés de la civilisation et le développement de Tesprit commencent à s associer a Tactivité de la vie publique, que l'histoire prend un autre ca-

ractère. Alors on y cherche avant tout les travaux et les passions de rhomme dans la condition sociale ; on veut connaître la nature et le jeu des institutions^ pénétrer dans Fintërieur des partis^ démêler le secret des influences et des événements qui font le sort des nations. Joinville écoute et raconte ; Froissart regarde et peint; Comines observe^ compare et juge. Avec lui, l'esprit d'analyse et de positivisme remplace, dans Thistoire, l'esprit de foi naïve et poétique. C'est sans doute en ce sens que Catherine de Médicis disait que Comines avait fait autant d'hérétiques en politique que Luther en religion. Montaigne Ta jugé excellemment. « Vous y trouverez, dit-il, le langage doux et agréable, d'une naïve simplicité, la narration pure et en laquelle la bonne foi de l'auteur reluit évidemment, exempte de vanité parlant de soi, et d'affection et d'envie parlant d'autrui : ses discours et exhortements, accompagnés plus de bon zèle et de vérité que d'aucune exquise suffisance, et tout partout, de l'autorité et gravité représentant son homme de bon lieu et élevé aux grandes affaires. » C'est précisément cela. Comines n'est point un philosophe et un moraliste, c'est un homme positif, un homme d'affaires. Il nous fait remarquer qu'avant d écrire, il était resté dix-huit ans auprès des princes, et là il avait beaucoup appris sur le ménagement des choses de ce monde. De toutes les vertus, celle dont il fait le plus grand état, c'est la prudence ; si la générosité et la franchise lui semblent louables, c'est qu'elles sont, en définitive, le meilleur calcul. Comines, né à Florence, se fut appelé Machiavel: il est à Machiavel ce que Louis XI est à François Sforze ou à Borgia.

Cette profonde connaissance des affaires a peut-être un autre deïaui; elle lui donne en mainte occasion une sorte d'indulgence que j appellerais fataliste ou matérialiste. Ce n est pas chez lui que vous trouverez

Ces haines vigoureuses

Que fait naître le vice aux âmes vertueuses

Il prend tout doucement les bommes comme ils sont.

Un seigneur de la cour de Bourgogne conseille à son maître un acte de la plus lâche cruaute\ « Les plus sages errent aucunes fois^ dit simplement Comines^ et très-souvent ou pour être passionnés aux matières de quoi l'on parle^ ou par amour^ ou par haine, ou pour vouloir dire l'opposite d'un autre., et aucunes fois par l'indisposition des personnes ; car on ne doit pas tenir pour conseil ce qui se fait après diner, » Mais, lui dit-on, il faut alors chasser pareilles gens du conseil des princes. Â quoi il est d'avis qu'il faut répondre : ce Que nous sommes tous hommes, et qui les voudroit chercher tels que jamais ne faillissent à parler sagement, ni qui jamais ne s émussent plus une fois que l'autre, il faudroit les chercher au ciel. »

Les princes sont--ils cruels euvers leurs sujets, les sujets ingrats et rebelles envers leur prince? La faute n'en est pas tout à fait aux hommes ; ils ne sont, aux yeux de Comines, que des instruments en la main de Dieu. « Je serois assez de l'opinion de quelque autre que j ai vu, c'est que Dieu donne le prince selon qu'il veut punir ou châtier les sujets ; et au prince les sujets, ou leurs courages disposer envers lui, selon qu'il

GOMINES. i25

les veut élever ou abaisser. » Cette pensée dlotervention céleste revient continuellement dans notre historien : « Quelque chose que savent délibérer les hommes, Dieu en conclut à son plaisir. . . L'homme propose, et Dieu dispose, etc.. »

Et cependant, Comines était un esprit trop exact, un caractère trop actif pour se laisser bercer à la vague indolence du fatalisme oriental. Tout en en appelant à Dieu, quand il ne peut dénouer autrement le mystérieux entrelas des choses humaines, il n'en est pas moins attentif à donner en toute occasion des leçons de politique applicable, des préceptes de science positive et d'expérience; a dans mon livre, dit-il lui-même, princes et gens de cour trouveront de bons avertissements, à mon avis. » On sent qu'il n'a recours au Ciel que quand la terre est impuissante, et qu'au-dessus de sa maxime » L'homme propose et Dieu dispose, » domine le vieux proverbe : « Aide-toi, le Ciel t'aidera, w

Les morceaux de son ouvrage qui méritent d'être le plus soigneusement médités sous ce rapport, sont les chapitres qui terminent les divers livres, et où, sous le titre de Digressions ou Discours^ il appelle l'attention du lecteur sur les enseignements pratiques de l'histoire ; ceux, par exemple, dans lesquels il explique l'accroissement successif des impôts en France, les révolutionsde l'Angleterre, les causes delà victorieuse résistance des Suisses et de l'affaiblissement de la maison de Bourgogne. Comme modèles de narration, lisez le récit des batailles de Montlhéry , de Granson, de Morat, la mort de Charles le Téméraire et celle de Louis XI. Peintre de ce prince, Comines est à la hauteur de son modèle ; ses réflexions sur le caractère de son

tnailre, au chapitre x du premier livre, soûl admirables de finesse et de bon sens.

La iang[ue de Gomines^ quelquefois nue jusqu'à la sécheresse, n'est pas encore faite assurément, mais elle est plus claire, plus précise, plus métaphysique, et pourtant plus intelligible que celle de ses devanciers ; plus française que celle de ses contemporains. En passant du drapeau de Bourgogne au drapeau de France, Comines avait assuré son existence littéraire autant que sa fortune politique. Malheur aux vaincus ! Les écrivains réellement bourguignons de l'époque, Georges Chastelain, Olivier de la Marche, inviolablement fidèles à la famille du Téméraire, tombèrent avec elle et furent longtemps oubliés. Leur style, où se rencontrent des termes wallons et hennuyers, était réputé incorrect au temps même où ils parurent; et bien qu'aujourd'hui tous ces gazouiUk, pour parler comme Pasquier, soient enveloppés pour nous dans le même nuage d'archaïsme, on sent dans Comines comme un fond de vrai français plus solide et mieux arrêté.

On a comparé notre auteur à Tacite, non point sans doute pour le style, si éminemment pittoresque, et parfois abrupte à force de travail, dans l'historien romain ; la langue du quinzième siècle ne pouvait atteindre ces hauteurs ; ni pour l'enchaînement et la disposition savante qui distinguent les grands annalistes de l'antiquité; ni, en un mot, pour le côté artistique et littéraire de l'histoire ; mais bien pour la rectitude de jugement et la sagacité d'appréciation, qui rattachent les effets aux causes, et font prévoir les conséquences dans un avenir même fort éloigné. Voyez comment il pressent les destinées de TAn-

glelerre et de Venise ; admirez cette profondeur qui devine le caractère et les intentions secrètes^ et peint un homme et un peuple en quelques traits.

L'ouvrage de Philippe de Gomines intitulé : Chronique et histoire, est adressé à Tltalien Angelo Catto, archevêque de Vienne ; il semble même avoir été composé à la requête de ce prélat, attaché d'abord, comme notre historien, au duc Charles de Bourgogne, et qui passa, comme lui, au service de Louis XI, dont il devint le médecin et Taumônier. Cet ouvrage se divise en huit livres ; il comprend le récit des événements qui se passèrent non-seulement en France, mais en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Portugal, en Italie, et jusqu en Hongrie, depuis Fan 1464 jusquen i498, cest-à-dire sous les rois Charles VU, Louis XI et Charles VIH.

La première édition fut publiée en 1523, à Paris, par le président de Selves, quatorze ans seulement après la mort de l'auteur. Les seuls exemplaires de cette édition qui existent encore sont datés de 1524; ils ne contiennent que les six premiers livres. Les deux derniers, qui renferment l'expédition de Charles VIII en Italie, ne parurent que cinq ans plus tard. En 1559, Denys Sauvage, historiographe de Henri II, fit imprimer à Lyon, chez Jean de Tournes, sous le titre de Mémoires, au lieu d'Histoire ou Chronique, usité jusqu'alors, l'ouvrage complet de Comines. Il forme un volume in-folio.

Parmi les nombreuses éditions qui succédèrent à celle de Sauvage, on distingue celle des Elzeviers, 1648, in-18; celle de Jean Godefroy, Bruxelles, 1706-1713, 4 volumes in-8°, à laquelle l'éditeur a ajouté la Chronique scandaleuse de Louis de

Valois, de i460à i483; celle de Lenglct-Dufresnoy, Londres. i7i7, 4 volumes in-4<'. M. Buchon ne pouvait oublier Gomines dans sa Collection des Mémoires antérieurs au seizième siècle et dans le Panthéon littéraire. Enfin, la Société de l'histoire de Finance vient de donner au public le premier volume d une édition nouvelle de Gomines. Je regrette que la notice promise de M"« Dupont n'ait pu être publiée en même temps. Jaurais été heureux de mettre à profit ses remarques sur le premier historien politique des âges modernes, sur un écrivain qui honore à la fois et la France et la Belgique.

A. Baron.

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Mercator.

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TEurope et l'Asie tout entière.

La Belgique surtout brillait d un éclat nonpareil à cet âge

LES BILGES ILLUSTRES. 17

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La Belgique surtout brillait d un éclat nonpareil à cet âge

130 LKS BELGES ILLUSTRES.

d or du génie — nos peintres — nos poètes — nos historiens — nos savants — nos hommes de guerre ajoutaient chaque jour un rayon au nimbe rayonnant de la patrie. De grandes découvertes étaient accomplies dans le monde de la science — l'astronomie — la physique, s étaient enrichies de faits nouveaux qui jetaient des faisceaux de lumière dans le chaos de la philosophie d'Aristote; le vieux monde s'en allait, et pour la première fois Thumanitè se trouvait face à face avec les e'ternelles vérités qu'elle avait si longtemps cherchées en vain par les ténèbres de la scolastique et d une science fanatique qui n'avait que des bûchers pour répondre aux esprits assez audacieux pour porter la main sur ses vieilles erreurs et ses vieux systèmes.

Jusqu'au seizième siècle la géographie avait partagé le sort commun des sciences. Les relations des voyages étaient des tissus de fables plus propres à étonner l'imagination du lecteur qu'à l'instruire. Les cartes étaient plus déplorables encore. Les limites du monde connu étaient déterminées d'après l'antique système de Ptolémée, modifié quelquefois par les relations d'un voyageur contemporain qui ne faisait qu'ajouter des erreurs nouvelles à des erreurs anciennes. Les noms des peuples, des pays, tout était confondu. Les iles devenaient des continents;, les continents, des îles. Dans les cartes d'André Bianco qui se trouvent à la bibliothèque Saint-Marc de Venise, les trois parties de l'ancien monde forment un grand continent partagé en deux parties inégales par la Méditerranée et lOcéan indien, qui court de l'est à l'ouest. L'Afrique s'étend de l'ouest à l'est parallèlement à l'Europe et à l'Asie, L'Europe

et le royaume du prêtre Jean se prolongent jusqu a son extrémité méridionale. G est TAfrique des anciens, terminée au nord de lequateur. L'Asie est tout aussi mal Ggurée. La côte méri* dionale court tout droit de Test à Touest. Il ny a point d'indices des deux péninsules de llnde ni du golfe de Bengale. La partie orientale consiste en deux grandes presqu'îles séparées par un golfe immense. Sur celle du nord, on voit Gog et Maqog^ et sur la méridionale, le Paradis^ d'où sortent quatre grands fleuves dont deux se jettent dans la mer Caspienne. A la place de Terre-Neuve on voit une grande île appelée hoUx de la man Satanaocie (Ue de la main de Satan); une grande main noire sort de leau. Dautres géographes avaient placé dans les mêmes latitudes Yhola de los Demonios. Le cosmograpbe Koerius représentait encore au dix-septième siècle les dix-sept provinces unies sous la forme dun lion.

Les travaux immortels de Colomb et de Vasco de Gama, en renversant les bornes cbimériques qui avaient arrêté le génie des anciens — anéantirent tout d'un coup les systèmes de Ptolémée, de Strabon et autres cosmographes de lantiquité. Magellan popularisa par ses voyages cette vérité — que la terre est un globe. Les découvertes de Tycho-Brahé et de Galilée portèrent le dernier coup aux systèmes des anciens, et firent éclater à tous les yeux les énormes erreurs de Ptolémée. Les mappemondes des frères Appian de Ribeiro vinrent donner un nouvel aspect à la cosmographie. Enfin, dans le seizième siècle, Sébastien Munster, Ortelius et surtout Mercator jetèrent les fondements de la géographie sérieuse, et en firent une science basée sur des faits et qui désormais allait jeter un

grand jour sur l'histoire. Cest de Mercator que date la géographie moderne. — Ces paroles de Malte -Brun sont le plus beau titre de gloire de notre illustre cosmographe.

Nous avons cherché longtemps et interrogé plus d'un poudreux in-folio pour retrouver quelques détails sur la vie de Mercator. De nos jours, où chacun prépare soi-même les éléments de son immortalité future, une pareille discrétion des contemporains à l'endroit d'un homme tel que Mercator semble étrange. Mais quand on songe aux vastes travaux des savants du seizième siècle , on comprend qu'il devait leur rester peu de temps pour songer aux soins de leur renommée. Nos savants modernes sont mieux avisés; ils se chargent euxmêmes de leur biographie, et la postérité reculera un jour d'étonnement en voyant le nombre des grands hommes qui illustrèrent le dix-neuvième siècle.

Un hasard nous a fait rencontrer une curieuse vie de Mercator. Nous croirions commettre une profanation en substituant nos idées et nos appréciations personnelles à cette naïve biographie, écrite sur la tombe du grand géographe par son illustre ami et continuateur Judocus Hondius — autre Flamand ' qui seul put accepter le lourd héritage de la gloire et des travaux de Mercator.

<( Gérard Mercator, docte et bien exercé cosmographe du très-illustre prince de Juliers, Clèves, naquit au monde — dit

■ llondius ou de Uondt est né en Flandre, au village de Wakem, en 1563. 11 fui un des plus habiles graveurs de cartes de son temps. Le. prince de Parme l'employa souvent et voulut ramener à Rome. C'est à de Hondt que nous devons la meilleure édition de Tatlas de Mercator, qui fut dédié à Louis XIII.

Hondius — Tan du salut lSi2, le 5 de mars. Ses parents estoient de Juliers. Le nom de son père estoit Hubert M ercator^ et le nom de sa mère Emerentiane, demourant lors à Rupelmonde, aux fins du comté de Flandres, au logis de leur oncle Gisbert Mercator, pasteur dudict lieu. Iceluy Gérard Mercator étant sorti d enfance après avoir aucunement appris en sa patrie les premiers rudiments de la langue latine^ fut par son dict oncle envoyée Bol-le-Duc, pour illec achever l'cstude de la grammaire et apprendre les commencemens de la dialectique. De là fut envoyé à l'académie célèbre de Louvain et mis en pension au collège célèbre du Porc^ où il fit le cours de ses estudes jusqu à ce qull eust obtenu le degré de maître aux arts. Mais lors cuidant que la poursuite de la philosophie ne pourroit aisément sufiQre aux frais et dépens nécessaires à Tentretenement d'une future famille ^ embrassa la science des mathématiques, en qUoy il s'employa avec telle diligence qu'en peu d'années il l'enseigna aux autres, faisant lui-même les instrumens propres à cette science: sphères, astrolabes, anneaux astronomiques et autres. L'an 24 de son âge, il se maria à une bourgeoise de Louvain nommée Barbette Schelleken, de laquelle il eut six enfants, trois fils et trois filles. Etant marié, il commença à tailler des tables en cuivre, par la description de la Terre Sainte, qu'il acheva et mit en lumière avec admiration Tan 37 de son âge. En ces disciplines mathématiques, il n'eut aucun précepteur , sinon qu il usa privément des doctes écrits de Gemma Frisius, lors fort estimé en ces sciences. A la requeste urgente de quelques marchands, il entreprit la description de la Flandre, laquelle en peu de temps il acheva avec

heureux succès. Il publia à Anvers^ Tan iMl^ un livre de la tnanière de former les lettres latines^ qu'ils appellent Ualiques et cursines. Or, comme il entendoit ses ouvrages estre agréables et bien reçues entre les doctes, commença lors un globe terrestre, lequel il acheva en l'espace d un an ou deux. En ce temps parvint à la cognoissance de l'empereur Charles V, par la recommandation que luy en fit le seigneur de Brusselles : auquel empereur il tailla et fit plusieurs instrumens mathématiques, lesquels estant peu après bruslez et consumez en un grenier secrètement bruslez par les ennemis , luy en refit de nouveaux. Dix ans après (1S51), il mit en lumière à Louvain un globe auquel il comprint la constitution et mouvement du ciel, des planètes et signes célestes. Au mesme temps il fit un livre audict empereur de l'usage du globe et un autre petit traité de l'usage de l'anneau astronomie. L'année suivante, assavoir Fan 52., il se transporta de Louvain à Duisbourg, au pays de Glèves, avec toute sa famille : auquel lieu estant arrivé il fit deux petits globes , l'un de pur crystaL lautre de bois. Au premier estoyent gravés avec un diamant et enluminez d'or les signes des planètes avec les principaux signes célestes. Le second contenoit, selon la capacité du lieu, une exacte description du monde, lesquels il présenta à firusselles audict empereur avec quelques autres instrumens mathématiques. L'an 54. il mit en lumière la description d Europe, laquelle il a voit commencée avant qu il partist de Louvain. La mesme fust par luy corrigée avec admiration de tous, Tan 1572. Après fust requis par un sien amy de graver en cuivre une description des Isles Britanniques, tirée diligemment et fidèlement, ce qu il

fit avec grande dextérité et perfection. Quasi au même temps, il tira avec la plume une belle et exacte description du duché de Lorraine, y est aussi allé en personne, lequel voyage de Lorraine ne fust sans grand danger de sa vie et de son bon sens. Quatre ans après, assavoir Tan 68, il laissa aller en lumière, à la requeste urgente de ses amis , sa Chronologie. Peu de temps après, mit en lumière une nouvelle œuvre, assavoir une Description du monde universel^ non sans admiration de toutes personnes et de toutes qualités, lan 69. Cecy fait, il se mit à corriger et restituer les fautes des Tables de Plolémée, œuvre par lequel il n'a pas acquis petite louange. Longtemps avant que Abraham Orteiius mist en lumière son œuvre, il avoit conçut lidée des cartes générales et particulières; mais il ne les a voulu mettre en lumière jusqu à ce qu'en premier lieu le dict Orteiius ait fait vente d'un grand nombre d'exemplaires, à cause de 1 estroicte amour qui étoit entre eux. Mais enGn , pour ne frustrer le monde de ses labeurs, il lit, Tan 85, imprimer les tables (cartes) de toute la Gaule et d Allemagne : puis tailla en cuivre la générale et les particulières dltalie, et les acheva en Tan 90. Peu après, il commença la description des régions septentrionales ; mais la mort le prévint. Il a aussi écrit un livret de l'art de la géographie, lequel ses héritiers espèrent en bref mettre en lumière.

Jusques icy , de ses œuvres mathématiques et géographiques et de la louange qu'il s'est acquise par icelle. Suit maintenant à parler de ses œuvres en théologie. Avant que les troubles de la Germanie commençassent, il écrivit une harmonie évangéliquc {Harmonia Evangelistaruni;, Duisbourg. in-4*>) qui fust mise en

i36 LES BELGES ILLUSTRES.

lumière en Tan i592. II a fait en outre un beau commentaire de la prescience et prédestination de Dieu^ et un sur quelques chapitres d'Ézéchiel. Mais outre cecy^ qui pourroit en point entier décrire ses labeurs inGnis qu'il a faits en la recherche et description de tant de familles de rois, princes et autres seigneurs de qualité? Et pourtant que le lecteur désireux de cognoistre plus en particulier toutes ses opuscules, lise lepistre dédicatoire qull a préGxée devant ses tables de la Gaule et de TAUemagne, auquel œuvre il imposa le nom d'Atlas.

Quant à ses mœurs, il estoit d'un esprit paisible et doux, d'une singulière candeur et sincérité de cœur, grand amateur de paix, tant publique que privée, aimoit ses voisins, favorisoit les estudes et estudiants , ne se préféroit à personne , mais préféroit tous autres à soy. Sa femme, aussi honneste, vertueuse, obéissante, bien instruite et qualiGée es choses qui concernent le gouvernement d'une famille. Elle mourut l'an 86, le 24 d'aoust. Ses enfans aussi estoyent bien moriginez, et print grand peine à les faire instruire aux sciences libérales. Quant à ses estudes ordinaires et quotidiancs, il y estoit de telle sorte diligent qu'il estoit bien difficile de le trouver oysif, mais toujours occupé en son art ou en la lecture de quelque historiographe ou autre autheur fameux. Quant à sa diète, il estoyt homme fort sobre en son manger et boire, mais soigneux, au reste, d'avoir toujours sa cuisine bien et honnestement fournie des choses nécessaires. Quant à la familiarité, laquelle par son sçavoir il s'est acquise non seulement avec les doctes en toutes sciences, mais avec les empereurs, rois, princes, ducs, comtes et gentilshommes en toutes sortes, cela seroit s'éloigner du

bien de ce discours que d en traiter particulièrement. Il vesquit avec sa première femme 50 ans et plus, laquelle e'fant morte, peu de temps après se remaria. Mais bienlost après ses secondes nopces, fust saisy d une paralysie au costé sénestre, de laquelle^ quelques remèdes qu on y pust apporter, il n'en put jamais {3[ueVir. Avant sa mort, montra de fort grands signes d'une vraye repentance. tant en paroles qu'en gestes. Le temps de sa vie fust 82 ans et quelques sepmaines, et ainsi s'endormit paisiblement au Seigneur. »

Nous n avons que bien peu de chose à ajouter à cette simple et naïve biographie d'une des plus hautes et des plus scVieuses intelligences du seizième siècle, qui a tour à tour jeté la sonde dans les plus ténébreux abîmes de la science humaine. Génie souple et investigateur — esprit hardi et curieux, Mercator a touché a toutes les questions de la géographie ancienne et moderne, et quelques passages de son traité de la Créatimi et fabrique du monde ont peut-être été le point de départ des immortels travaux de Cuvier.

Ce fut encore Mercator qui introduisit dans la géographie quelques idées de statistique. Ses descriptions des divers pays de l'Europe contiennent des notions excellentes sur la climatologie, la botanique, la zoologie, letat politique, moral et industriel des peuples. Ses cartes de la Gaule, de FAIlemagne. de l'An* gleterre et de la Belgique sont précédées d excellents résumés historiques, dans lesquels il jette un coup d œil sur 1 organisation sociale et communale de ces divers pays. L'esprit effrayé se cabre lorsqu'il songe aux nombreuses difficultés qui ont diî entourer un semblable travail. Art, commerce, histoire,

LES BELGLS ILLlSTRtS. IH

138 LKS BKLGES ILLUSTRES.

science, navigation, industrie, littérature des divers peuples du monde, sa puissante pensée s assimilait tout, et de ce chaos il fit surgir un Jivre admirable de méthode, de clarté et de science.

Dans le livre sur la Création et fabrique du monde, qui précède son atlas, Mercator s est élevé aux plus hautes considérations philosophiques, et son génie hardi a touché les brûlantes questions de lorigine du mal et de la prédestination. Le premier, peut-être, il a montré qu'il ne fallait pas s'atlachcr à la lettre de la Genèse et que les jours de la création n avaient rien de commun avec les idées que nous y attachons.

Le vigoureux et mâle génie de Mercator ne devait pas s arrêter là : il avait pénétré les mystères du symbolisme des livres sacrés, et repoussant la lettre pour s attacher à lesprit. il allait jeter une lumière nouvelle sur Ihistoire de la création et ouvrir la voie à la géologie philosophique. L'Eglise fut effrayée de cette audace et condamna quelques propositions de son livre, et surtout le passage suivant, vraiment remarquable pour l'époque où il a été écrit :

i< Quand Moyse dit : Dieu dit, il ne monstre point une sentence donnée pour quelque temps péculier (déterminé), mais la perpétuelle volonté de Dieu, laquelle parle et effectue les choses sans mots ou parolles expresses et les produit au temps défini. Ainsi aussi aux actions de Dieu quand il dit : Dieu sépara la lumière des ténèbres, il n entend pas une action externe, mais la volonté perpétuelle de Dieu, par laquelle il comtnençe et parfait toutes choses au tennps préor^ donné. »

MKRCATOh. 139

La révolulîon que Mercator apporta dans les cartes géographiques^ par la projeclioD qui porte son nom., est surtout son principal titre de gloire. Jusque vers le milieu du seizième siècle, les marins se servaient de cartes planes, dans lesquelles les degrés des méridiens et des parallèles étaient égaux entre eux. C'était là un vice énorme^ attendu que sur le globe les degrés des parallèles décroissent en allant vers les pôles dans le rapport du cosinus de leurs latitudes. Les cartes planes donnaient des résultats faux. Les longitudes et les latitudes d un vaisseau en marche, déterminées par ces cartes, étaient inexactes, et la distance évaluée par ce moyen entre deux lieux dont on connaissait les latitudes, ne s accordait pas avec la distance réelle de ces lieux.

En 1550, Mercator publia ses cartes réduites, qui assuraient aux navigateurs des résultats conformes à la vérité. Il setait aperçu que les erreurs produites par les anciennes cartes étaient le résultat de Tégalité des parallèles. 11 pensa toutdaboid à faire décroître ces degrés en allant vers les pôles, mais il comprit qu alors les méridiens ne pourraient plus être représentés par des droites parallèles. En conséquence, il maintint légalité des degrés aux parallèles et fit au contraire croître, eu allant vers les pôles, les degrés des méridiens représeniés par des droites parallèles dans la même proportion que les degrés des parallèles décroissants.

Ainsi les cartes réduites de Mercator ne diffèrent des cartes planes qu en ce que, dans les premières, les degrés des méridiens croissent vers les pôles dans le rapport des sécantes des latitudes. Cependant , comme Ihabile géographe navak pas

fait connaître les principes daprés lesquels il avait tracé ses nouvelles cartes — principes qui ne furent publiés qu en i599 par Edward Wright, dans sa correction des Errors of navigation^ les Anglais ont donné longtemps à cette projection le nom de projection de IVright^ dépouillant ainsi notre illustre cosmographe dune gloire bien légitime.

Génie encyclopédique, Mercator a jeté les vives lueurs de son génie sur toutes les sciences auxquelles il a touché. Esprit ardent, infatigable, s il succomba sous sa tâche, il nen fut pas moins le précurseur sur les pas duquel les Cluver. les Varenius, les Coronelli. les Sanson et les d'Anville arrivèrent a la vérité. Comme Moïse, il entrevit la terre promise, mais comme lui il n'en put franchir le seuil, et mourut en montrant à son siècle les espaces rayonnants entrevus par son génie.

Victor Joly.

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bout d un siècle, de cinq siècles, quelque soi-disant astronome intellectuel les ramène dans le champ de son télescope et les

donne comme nouvelles à ses contemporains, jusqu a ce qu elles s évanouissent de nouveau, pour reparaître encore quelques autres siècles plus tard. Ainsi, ouvrez les poètes français de lepoque de saint Louis, et vous serez étonné d'y voir que Voltaire, dans ses hardiesses antireligieuses, ne fut qu un pâle plagiaire de Rufebeufet du roman du Renard, et que les saint- Simoniens copièrent une partie de leurs dogmes les plus bizarres et les plus antisociaux dans le Roman de la Rose. Parcourez les théologiens philosophes qui marchèrent à la suite d Abélard pour arriver à l'auleur inconnu du Traité des Trois Imposteurs, et vous vous convaincrez que les réformateurs du seizième siècle ne sont que des enfants rabougris des maîtres du treizième.

De même une étude comparative nous amènerait à constater que Jansénius ne fut que le copiste de Baïus, et que Baïus ne fut lui-même qu'un réchauffeur dldées et de principes déjà vieux au cinquième siècle, puisqu'ils se rattachent en partie aux doctrines de Pelage. Pourquoi donc écrivons-nous ici le nom de Baïus et celui de Jansénius sur la liste des Belges illustres? Parce qulls eurent tous deux, pendant un certain temps, un immense retentissement: parce quils parurent comme un double drapeau dans les querelles qui agitèrent la France religieuse sous Louis XIV; parce quils se rattachent aux noms les plus célèbres de Port-Royal ; parce qu enfln les doctrines que ces deux théologiens essayèrent de faire revivre, 1 un au seizième, lautre au dix-septième siècle, mirent pendant quatre-vingts ans la discorde dans 1 Eglise française.

Michel Baïus ou De Bay naquit en iSi3, au village de Melin.

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près d'Ath, dans la province de Hainaul. Il dirigea de bonne heure ses e'tudes vers la théologie, et embrassa les ordres sacrés. A cette époque fiévreuse et turbulente, où non-seulement les formes passagères de la politique, mais les principes religieux eux-mêmes furent remis en question et discutés dans les livres et sur les champs de bataille ^ Baïus ne put se soustraire au mouvement général qui entraînait presque tous les penseurs. 11 y avait du luthéranisme dans lair. Baïus le respira et sen nourrit^ malgré lui peut-être. Appelé en 1531, par Charles- Quint, à la chaire d'Écriture sainte à l'université de Louvain, et revêtu, quelque temps après, du titre de chancelier de cet établissement, de conservateur de ses privilèges et d'inquisiteur général, il attira bientôt l'attention du roi Philippe 11.^ qui approuva le choix que ût Tuniversité, de Baïus et du professeur de théologie Jean Hessels, pour représenter ce corps au concile de Trente. Les austères et solennelles discussions qui s'agitèrent dans cette grande assemblée religieuse ne servirent eu rien à éclairer ces deux intelligences, si hautes du reste, sur les erreurs qui germaient dans leurs têtes.

Plusieurs écrits de Baïus parurent pendant la durée du concile de Trente, qui s'ouvrit, comme on sait, en 1545 et ne se termina qu'en 1563. Dès lan 1552, plusieurs docteurs de l'université de Louvain s'étaient élevés contre les erreurs qui se trouvaient semées dans ces productions. Ce ne fut que le prélude des attaques dirigées en 1560 contre le professeur flamand par quelques cordeliers français, qui le dénoncèrent à la faculté de théologie de Paris. Cette faculté condamna dix-huit articles soumis à sa censure, et sept années plus tard, le pape

Pie V lança, contre soixante-seize propositions de Baïus une bulle que le cardinal Granvelle fit présenter à luniversité de Louvain par son vicaire g^énéral Morillon. Baïus se soumit d abord au décret papal^ mais il revint bientôt à ses doctrines, dont il publia en 1569 une chaude apologie. Cette pièce ayant été déférée à la cour de Rome^ le souverain pontife confirma sa première décision et lança un bref dans lequel il ordonna à Baïus de se soumettre sans restriction. Il se soumit^ mais pour se relever avec une obstination nouvelle sous le pontiQcat de Grégoire XIII. Une bulle nouvelle intervint en 1579 pour confirmer celle de Pie V. Le fougueux théologien se décida alors à faire une rétractation publique de ses principes. Ce fut en 1580. Cet acte cependant ne fut qu'un acte extérieur; car au fond^ Baïus persista jusqu à la fin de sa vie dans les erreurs qu'il n avait rétractées que pour la forme. 11 mourut le 17 octobre 1589.

Mais la doctrine dont il avait semé le germe dans lesprit de quelques docteurs de Louvain, y avait poussé de profondes racines. Elle fut recueillie par Jansénius.

Jansénius naquit^ en 1585. au village d'Âcquoi^ près de Leerdam, dans la Hollande méridionale. Son véritable nom était Jansen, qu'il latinisa selon Fusage généralement admis à cette époque par les savants. Comme il appartenait à une famille catholique, il fut envoyé à l'université de Louvain pour y faire son cours de théologie; car^ dès son extrême jeunesse, il avait manifesté un goût décidé pour la carrière ecclésiastique. Pendant le séjour qu'il fît dans cette ville, il se lia d'amitié avec Jean Duverger de Hauranne. plus connu sous le nom

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dabbé de Saint-Cyran. De Louvain il se rendit à Paris, où il continua ses études à la célèbre faculté de cette capitale. Mais il ny resta pas longtemps. Son humeur aventureuse et sa liaison avec Duverger de Hauranne rengagèrent à rejoindre son ami à Bayonne, où il fut chargé de la direction d un collège que labbé de Saint-Gyran y avait établi. Cependant, poussé par son esprit inquiet, Jansénius ne resta pas plus à Bayonne qu'il n était resté à Paris. Il rentra dans les Pays-Bas, et revint à Louvain, où il fut placé à la tête du collège de Sainte- Pulchérie. Jusqu'alors il n'avait point pris le grade de docteur en théologie; il l'obtint en 1619.

Dès cette époque il paraissait entré dans une région plus calme de la vie, et guéri dé cette agitation presque fébrile qui ne lui avait laissé de repos nulle part. Cependant ce calme n'était qu apparent, ou, pour mieux dire, Jansénius donnait un autre aliment à l'activité qui le dévorait. En effet, il avait commencé à vivre plus retiré que jamais en lui-même, mais en même temps plus adonné que jamais à ses spéculations théologiques. Il avait repris une étude qui avait déjà, pendant bien des années, préoccupé son esprit, celle des doctrines de saint Augustin sur la grâce et sur le libre arbitre. Il crut que l'illustre évéque d'Hippone n'avait pas été compris, ou, pour parler plus exactement, tout plein qu'il était des idées erronées de Baïus sur la nature humaine, il voulut chercher à les justifier par des passages de ce Père de TEglisc, auxquels il attribua le sens de ses propres principes. Malheureusement il ne faisait ainsi que ressusciter des erreurs pélagiennes, déjà condamnées depuis le cinquième siècle, et il arrivait tout droit au fatalisme.

Cependant ces spéculations n'occupaient pas exclusivement lesprit de Jansénius. Parfois il sortait tout ébloui de cet abîme de lumièrequi s'appelle saint Augustin, pour se jeter tête baissée dans la chose la plus matérielle du monde, dans la politique. Car il fut de ceux qui ourdirent contre la domination espagnole cet étrange complot dont le résultat devait être la formation d une république belge catholique, alliée de la république des Provinces-Unies. Son inQuence parvint à entraîner l'archevêque de Malines, Boonen, et le duc d'Arschot dans cette trame, à laquelle participèrent la plupart et les plus considérables des seigneurs de nos provinces. Le plan de cette machination ayant échoué, Jansénius se hâta de rentrer dans le cercle de ses études chéries. Mais ce ne fut pas sans avoir lancé d'abord une sorte de pamphlet contre la politique de Richelieu, qui avait contribué à déjouer les projets du parti oligarchico* républicain en Belgique. Cet écrit, intitulé lUars Gallkus, rendit à Jansénius la faveur de la cour d Espagne, et le fit nommer, en 1638, évêque d'Ypres, après qu'il eut occupé, pendant cinq ans, la chaire d'Ecriture Sainte à l'université de Louvain.

Mais il ne resta pas longtemps à la tête de ce siège épiscopal. Il mourut le 6 mai 1658, atteint d'une maladie pestilentielle, qu il avait contractée en visitant les pauvres de son diocèse.

Il laissa plusieurs ouvrages, outre le Mars Gallicus dont nous venons de parler. Mais il n'y en a que deux qui méritent réellement d'être distingués : l'un est un Commentaire sur le Pentateuque et sur les Évangiles, dans lequel les juges com-

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pëtents en cette matière reconnaissent beaucoup de mérite; I autre est le fameux ÀugusHnus, fruit de vingt années d'études et arsenal de doctrines d'où devaient sortir plus tard de si vives et si terribles querelles.

Jansénius avait passé une grande partie de sa vie à combattre Thérésie, comme latteslent plusieurs d entre ses écrits; et, par une bizarrerie étrange, son Àtigustinus est un livre tout rempli de doctrines hérétiques. Mais il parait avoir eu lui-même le pressentiment des orages que cette production devait soulever un jour, comme on le voit dans une lettre qu il adressa à son ami Tabbé de Saint*Cyran^ et comme le prouvent les hésitations qu'il ressentait chaque fois qu'il songeait à la publication de son travail, et mieux encore la lettre qu'il écrivit au pape lorsqu'il se trouva sur son lit de mort.

L'histoire des luttes suscitées par YÀuguslinus est l'histoire réelle de Jansénius ; aussi l'on a dit avec raison de cet homme que sa vie fut une vie posthume. C'est pourquoi nous croyons devoir entrer ici dans quelques détails au sujet de ces débats fameux.

A peine Jansénius fut-il mort que deux de ses anciens collègues, Libert Froidmont et Henri Calenus, docteurs de Louvain, qu'il avait nommés ses exécuteurs testamentaires, se mirent en devoir de publier ce livre destiné à faire tant de bruit. LAugustinus parut par leurs soins en 1640, mais sans que la lettre adressée au saint-siége par leur ami s'y trouvât jointe, soit qu'elle se fût égarée, soit qu'ils l'eussent supprimée à dessein : elle ne fut retrouvée que soixante ans plus tard, lors de la prise de la ville d'Ypres par le prince de Condé.

Dès 8on apparition^ lÀugustinus excita de vives discussions. On donna ie nom de Jansénistes à ceux qui en soutenaient les doctrines, et celui de Molinistes à ceux qui s en déclarèrent les adversaires^ du nom de Molina, père jésuite qui avait publié, dans le cours du siècle précédent, un livre contraire aux idées renouvelées par Jansénius.

Presque au début de la querelle, le 6 mars 1642^ le pape Urbain VIII condamna YÀtigustinus et les tbèses que les Molinistes y avaient opposées. Jansénius^ dans la préface même de son livre, avait déclaré se soumettre à la décision de la cour de Rome : de manière quïl se trouvait en quelque sorte en dehors du débat qui s'agitait autour de son livre. Cependant les docteurs de Louvain Grent difficulté d accepter la bulle papale; ils ne s'y soumirent qu'après une longue hésitaiion. Dès ce moment, la France devint le théâtre principal de la lutte. Vers la fin de 1645, Tarchevéque de Paris ordonna Facceptation de la bulle dans son diocèse ; taudis que la Sorbonne fit défense de soutenir les principes contenus dans ÏAugustimis. Mais ces mesures n'obtinrent aucun résultat : car la doctrine condamnée trouvait chaque jour de plus nombreux partisans, parmi lesquels se firent bientôt remarquer le célèbre Arnaud et labbé de Saint-Cyran. Alarmée de cette opposition, la faculté de théologie de Paris songea, en 1649, à demander un examen des propositions qui divisaient ainsi le clergé français. Ces propositions, au nombre de cinq, résumaient Fesprit du livre de Jansénius. Elles furent déférées au saint-siége, et Innocent X les frappa danathèmc en 16S3. Le jugement de la cour de Rome devait être désonnais la règle de la foi ; mais les Jansé-

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nistes, tout en reconnaissant que les propositions étaient heVétiqucs dans les termes dans lesquels elles étaient posées, allé* guèrent quelles n'étaient pas textuellement contenues dans VÀugti8tinu8. et que, d ailleurs, elles pouvaient s expliquer dans un sens orthodoxe, qui était le sens réel dans lequel Jansénius les avait conçues. Pour trancher cette nouvelle difDcuIté, le pape Alexandre VII condamna, en i6S6, et la doctrine de Jansénius et les cinq propositions, dans le sens que Fauteur y avait attaché.

Forcés ainsi dans leurs derniers retranchements, les Jansénistes regardèrent cet acte du saint-siége comme un abus de pouvoir, et déclarèrent qu'ils se renfermaient dans un silence respectueux. C'est pourquoi rassemblée du clergé de France décida, en 1660, qu'il serait rédigé un formulaire que tous les ecclésiastiques seraient tenus de signer. Cette mesure, approuvée, en 1665, par Alexandre VII, reçut son exécution. Le formulaire fut présenté à tous les ecclésiastiques et à tous les religieux du royaume. Louis XIV menaça de saisir les revenus de quiconque refuserait de le souscrire , et il fut résolu que pour être promu aux ordres ou pourvu d'un bénéûce, il fallait préalablement avoir donné cette preuve de soumission a l'Eglise. Il y eut cependant quatre évéques qui refusèrent leur adhésion au formulaire; ce furent celui d Angers, celui d'Amiens, celui de Beauvais et celui d'Aleth. De leur côté, les rigides du parti janséniste, tels qu'Arnaud et les solitaires de Port-Royal, déclarèrent qu'ils ne pouvaient adhérer à cet acte sans se parjurer. On se disposait à intenter un procès aux quatre évéques, quand la mort du pape Alexandre VII vint

arrêter cette mesure extrême. Son successeur parut se contenter d'une soumission apparente. Mais le partie se prévalant de ce qu'il regardait comme un acte de faiblesse, ne tarda pas à relever la tête. Aussi, au commencement du dix-huitième siècle, en 170S, le pape Clément XI renouvela les anathèmes lancés contre la doctrine de Jansénius et la condamnation des cinq propositions.

Cependant, à 1 époque où Ion était parvenu, les principaux défenseurs du jansénisme étaient morts. Les Arnaud, les Nicole, les membres les plus distingués de Port-Royal, avaient disparu de la scène du monde. On pouvait donc espérer que la lutte allait finir faute de combattants, quand un ancien ami d'Arnaud, le père Quesnel, prêtre de l'Oratoire, lança tout à coup dans la lice ses Réflexions morales sur le Nouveau Testament, et ralluma la bataille. Elle se termina, en i7i9, par le ridicule. Les Jansénistes, voyant leur cause perdue, voulurent la faire revivre au moyen de miracles frauduleux ; ces miracles ne leur réussirent points dès ce moment leur rôle était fini. Ils avaient agité la France pendant quatre-vingts ans.

Jansénius est enterré dans l'église Saint-Martin à Ypres. La pompeuse inscription qui fut tracée sur sa tombe après qu'on l'y eut déposé, a complètement disparu de la pierre qui couvre son sépulcre. On n'y voit qu'une simple croix et une simple date. En conscience, cela ne suffit-il point à la mémoire de cet homme qui fut un grand homme, malgré lui peut-être?

Albert Van Limburg.

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Jamais la puissance de Timprimerie ne s'était encore mani* festée comme au milieu du seizième siècle. C'était une époque de lutte incessante et de rénovation générale : religion, philosophie, littérature, politique, trouvaient dans la presse des

moyens d'attaque et de deïense. Ce fut alors qu'un pauvre jeune homme, né à Montlouis en iSi4^ après avoir fait son tour de France, vint s'établir à Anvers, cette cité du commerce et de lopulence, à qui TEscaut amenait des tributaires de toutes les parties du monde. Dans ses courses il avait appris le mécanisme de la typographie et acquis des connaissances littéraires, sans lesquelles l'imprimerie cesse d'être un art et n'est plus qu'un vil métier. Doué d'une intelligence prompte, d'un sens droit et sûr, il comprit que la fortune l'attendait et il se garda bien d'abuser de sa bonne volonté. Il commença par se faire Belge, corps et âme; le mariage le naturalisa tout de suite et lui donna des lettres de bourgeoisie. Il demeurait près delà Bourse neuve. Son début comme imprimeur date de 1555. Il publia d'abord l'Institution d'une filk de noble maison^ en italien et en français, et y mit une dédicace signée par lui, ainsi que beaucoup de préfaces en diverses langues dont il enrichissait ses éditions. On a prétendu que Juste-Lipse et d'autres écrivains lui prêtaient leur plume. Cette assertion n est fondée sur aucune preuve et n'a été dictée que par cette disposition d'esprit chagrine et envieuse qui ne reconnaît une aptitude extraordinaire dans un individu que pour lui refuser toutes les autres.

Plantin, devenu riche en peu d années, fit le plus noble usage de sa richesse. Sa maison , comme celle des Aides à Venise et des Estiennes à Paris, fut ouverte à tous les savants. Il honorait le talent, consolait et secourait le malheur, et cherchait à s'attacher les hommes de mérite par les avantages solides qu'il leur proposait. En ce temps-la, les correcteurs

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Puteanus.

La Polyglotte de Plantin parut dans des temps difficiles. Commencée en 1569^ elle ne fut achevée qu en i572. Dans cet

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intervalle s'accomplit au cœur des Pays-Bas une révolution dont on navait pas encore eu dexemple. Cette entreprise gigantesque, poursuivie au milieu des troubles civils et de la crise de lindustrie et du commerce^ aurait complètement ruiné Plantin^ sans Tordre qu'il avait maintenu dans ses affaires^ sans sa persévérance et sa fermeté. Lorsque, quatre ans plus tard, le célèbre De Thoux visita XArchiUjpographie Planli-nietme (titre consacré par un diplôme de Philippe H, en Tannée i571), il y vit encore dix-sept presses roulantes.

Un livre instructif et curieux serait celui qui présenterait un catalogue chronologique complet et raisonné des éditions de Plantin et de ses successeurs, avec la vie de ces hommes utiles. Cet ouvrage prendrait place à côté de Thistoire des Aides et des Estiennes : et si j'avais trouvé tous les secours nécessaires pour traiter un pareil sujet, j aurais tenté de Tesquisser, il y a longtemps.

Les publications de Plantin sont presque toutes d'un genre sévère; je crois même qu'on citerait diiDcilement un livre frivole sorti de ses presses. On en nommerait, au contraire, une quantité du domaine de l'érudition la plus élevée, et qui n auraient jamais vu le jour s'il n'avait fourni à leurs auteurs les moyens de se produire aux regards du public. Une correction scrupuleuse, une élégance grave et solide, distinguent tout ce qu'il a imprimé. Les catalogues de ces impressions sont mis au rang des curiosités typographiques.

Ce qui ne contribua pas médiocrement à accroître la fortune de Plantin et de ses descendants, ce fut le privilège exclusif

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