F. HUET
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ASTOR. LTNOX
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ORTÉLIUS. 103
VOUS apercevrez peut-être, entre deux piliers, vers la gauche, les derniers mots assez bizarres de lune de ces epitbaphes si maltraitées : cœlebs cœlibi {célibataire à célibataire)., une ligne plus haut, vous découvrez un nom célèbre, mais c'est à une femme qu'il s'applique : Anna Ortelia^ et vous doutez encore. Attendez que cette jeune fille qui prie avec ferveur, et dont la robe flottante cache le reste de l'inscription, se lève lentement et vous découvre les lignes supérieures ; vous verrez que cette pierre à demi usée a été consacrée par cette Anna Ortelia^ à son très-cher frère Abraham Ortelius, géographe du roi^ né à Anvers.
ABRAHABO ORTELIO ,
ANTWERPIAIfO ,
GXOGRAPHO REGIO,
FRATRI CARISSIHO
AlfNA ORTELIA C.SLEBS
CCLIBI H. M. F. CI3. 13. XCVIII.
Tel est le respect que nous avons pour nos anciennes gloires; c'est ainsi que l'on traite le seul monument qu'on ait jamais élevé chez nous, je pense, à l'homme que ses contemporains ont surnommé le Ptolémée du seizième siècle^ à l'auteur du premier Atlas^ à celui qui fut le rénovateur de la géographie ancienne et le père de la géographie moderne. Et ce ne sont pas seulement ses compatriotes qui se sont accordés à exalter ainsi son mérite; ce sont les Français, et à leur tête Augustin de Thou, le grand historien de l'époque, puis d'Anville lui-même dans vingt endroits de ses traités spéciaux. Ce sont les Italiens,
et parmi eux le neveu de l'illustre Guichardin. C'est, après une foule de ses compatriotes, le docte Anglais Hallam; c'est enfin, tout récemment encore, M. de Macedo, ci-devant secrétaire de la légation portugaise à Paris, dans un article communiqué par Walckenaer à Maltebrun, et inséré par ce dernier dans les Annales de la géographie et de l'histoire.
Abraham Ortélius (Ortels), né à Anvers, le 2 avril 1527, avait, à ce qu'il semble, passé les vingt premières années de sa vie, sinon dans l'oisiveté, du moins sans rien manifester des dispositions studieuses qu'il montra plus tard. A vingt ans, il fut inscrit dans la corporation de Saint-Luc, comme marchand et enlumineur de cartes ; ce ne fut qu'à l'âge de trente ans qu'il se mit à étudier les lettres ; mais il y fit des progrès tellement rapides qu'il étonnait les plus habiles et les plus heureusement doués sous ce rapport. C'est qu'il fut dès l'abord préoccupé d'un grand dessein qu'il ne perdit plus jamais de vue, auquel il rapportait tout, et qui, devenu pour lui comme un précieux fil conducteur, donnait de l'assurance à tous les pas qu'il faisait dans le labyrinthe des connaissances humaines. Il avait dès l'abord aperçu la possibilité de coordonner les notions géographiques éparses, que des voyages récents avaient multipliées, mais compliquées en même temps. Comparer ce que les anciens avaient dit avec ce que venaient d'observer les modernes, se familiariser avec tous les grands faits historiques comme avec les monuments des arts qui donnent aux lieux leur principal intérêt, c'était le moyen de répondre à la fois au besoin de l'époque qui s'attachait à tout et voulait des études encyclopédiques, et à cet autre besoin qu'éprouvèrent toujours les esprits
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créateurs, d'une ide'e dominante à laquelle tout le reste vient se relier comme à un centre unique; besoin dont la pleine et entière satisfaction est la première condition de succès dans une œuvre d'art, car il n'y a point de chef-d'œuvre sans unité ; besoin non moins impérieux dans le domaine des sciences, car là où on ne s'en est pas occupé, il peut y avoir des notions scientifiques plus ou moins intéressantes, mais il n'y a point de corps de doctrine, il n'y a rien qui mérite le nom de science.
Rappelons donc à quel point en était la géographie quand Ortélius, réveillé par les récits des navigateurs qui affluaient dans sa ville natale, conçut le projet de réduire ces récits en corps de science, et rapporta dès lors à ce projet toutes les études auxquelles il se livra avec une ardeur rare, même de son temps.
On avait déjà publié des cartes de plusieurs pays de l'Europe; mais il n'existait aucune levée trigonométrique. Ces cartes, prises sur des échelles diverses, remplies de toutes les erreurs impossibles à éviter quand la géographie marche sans le secours des mathématiques, étaient en quelque sorte inconciliables entre elles. Les découvertes des Portugais sur le littoral de l'Afrique et dans l'Asie, celles des Espagnols dans l'Amérique, avaient répandu de grandes lumières sur des parties du monde entièrement inconnues des anciens ; mais les récits de ces grandes navigations étaient dispersés dans toute l'Europe ; il était trèsdifficile de les réunir, très-dispendieux de les acquérir.
Ortélius s imposa la tâche de résumer et de rassembler dans une représentation de toutes les parties connues du globe, tant de notions éparses, soit dans les relations de voyage, soit dans
LES BELGES ILLUSTKES. 14
les cartes publiées, sans s'effrayer ni de la dépense qu'il avait à faire pour se procurer les matériaux^ ni du labeur que devait lui coûter la conciliation de tant de travaux exécutes sans vue d'ensemble et d'une manière presque toujours incohérente. Il se mit silencieusement à l'œuvre et y porta cette persévérance que donne aux grands courages la seule possibilité du succès. La moitié de son Atlas était faite^ quand il en parla pour la première fois à son ami Gérard Mercator, autre savant géographe belge, à qui même les mathématiciens (entre autres Gérard Vossius) accordent le premier rang. « Vous avez fait « les cartes de la moitié de votre monde? lui dit Mercator; mon ce univers à moi est entièrement achevé! » Etildisaitvrai;car tous deux avaient conçu et exécuté en même temps ce gigantesque projet. Mais Mercator était riche et pouvait attendre ; Ortélius, moins connu que lui, était ruiné si Mercator eût le premier publié son Atlas. Celui-ci attendit, et laissa s'épuiser deux éditions du Théâtre du Monde d'Ortélius avant d'éditer le sien ; il fit mieux encore, car le vrai savoir se montre rarement généreux à demi : il loua publiquement l'œuvre de son rival, en en faisant habilement ressortir tout le mérite. « Cet ouvrage est c< un monument précieux pour l'histoire de la géographie, dit « M. de Macédo, et il fera toujours époque dans les annales de « la science, et parce qu'il a été la base de tous les travaux <( géographiques entrepris depuis, et parce qu'il justifie encore « à présent, malgré les progrés étonnants que la science a (( faits de nos jours, le reproche que Danville faisait aux autres ii géographes de n'avoir pas assez souvent consulté OrtéUus. » Le succès de cette publication surpassa toutes les espérances
ASTCP. LF MOX TILDEN p' .:..; •.ilON '
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de son auteur. Cinq réimpressions successives furent faites à Anvers, de 1S71 à 1S87, sans compter les contrefaçons françaises et les traductions italienne et espagnole. Philippe II nomma Ortélius son géographe en titre, et il jouissait d'une telle considération, qu'en dépit de l'étiquette qui régissait alors souverainement toutes les cours, on vit successivement les princes Ernest et Albert d'Autriche aller lui rendre visite el s'entretenir familièrement avec lui. Ortélius avait débuté par faire avec son ami Vivien, l'un des plus savants archéologues de son temps, un voyage scientifique, dont la relation très-élégante renferme des notions qui sont encore aujourd'hui du plus haut intérêt pour l'histoire littéraire contemporaine. Ce premier voyage n'avait embrassé qu'une partie de ce qu'on appelait alors indifféremment la Belgique ou la Gerinanie inférieure; mais partout où s'étaient arrêtés les doctes voyageurs, ils avaient recueilli dans les cabinets des curieux, alors nombreux et riches en Belgique, tous les genres de renseignements propres à jeter quelque jour sur leurs études classiques; et Ortélius, déjà préoccupé de son grand projet, s'attachait particulièrement a tout ce qui pouvait éclaircir les nombreuses questions géographiques qu'il s'était faites.
Bientôt après, Ortélius se rendit en Angleterre et en Irlande, avec son compatriote Thistorien Van Metteren, et parcourut trois fois l'Italie, s'arrêtant partout où il trouvait des inscriptions pour reconnaître les anciens noms de chaque lieu et fixer les rapports de l'ancienne géographie avec la moderne ; sans négliger de faire en même temps provision de médailles, de vases antiques, de statuettes, et de tout ce qu'il pouvait se pro-
curer en ce genre. C'est de son Musée, selon l'expression de Vaière André, que furent tirées toutes les figures qui composent le joli recueil intitulé : Têtes des Dieux et des Déesses^ d'après d'anciennes médailles '.
Ortelius est aussi l'auteur d'un livre intitulé : Image du siècle d'or, ou vie, mœurs, coutumes et religion de l'ancienne Allemagne; mais celui de ses ouvrages qui, au jugement des savants, doit surtout consacrer sa renommée scientifique, c'est son grand dictionnaire de géographie, qu'il publia d'abord sous le titre de Synominie géographique, puis, avec des additions considérables, sous celui de Trésor géographique, livre bien digne de son titre, car c'est un vrai trésor, disait Juste-Lipse en remerciant l'auteur de l'exemplaire qu'il lui avait envoyé.
L'Italien Zacharie Lilio avait le premier donné à Florence, en 1493, l'esquisse d'un dictionnaire de géographie ancienne, ou, pour mieux dire, une simple liste alphabétique de quelques noms de lieux. « Depuis Lilio, dit M. de Macédo, personne « n'avait traité cette matière, lorsque Ortélius se proposa de K donner un dictionnaire de géographie ancienne. Il y réussit, c< ajoute-t-il.... Ortélius, en rendant compte de son travail, c( traça en même temps la route que devaient suivre ceux qui c( voudraient entrer dans la carrière qu'il a parcourue avec tant « de succès. Mais elle était trop pénible pour qu'on osât l'abor-
' L'édilion que possède Fauteur de cette notice, in-4<i, de 1603, sortie des presses de Robert Bruneau, contient 59 médaillons, encadrés dans des ornements extrêmement variés, genre renaissance : Deorum Dearumque capita, ex antiqtUs numisnuUibus Ahrcthami Ortelii, geographi regii, collecta et hiatoHca narratione iilitstrata à Fr. SweertiOy sans pagination.
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<t der. Elle a été abandonnée, et nous n'aurons pas probable- « ment de long^temps un Dictionnaire de géographie ancienne (c plus complet que celui d'Ortélius. »
Un nouvel atlas pour la géographie ancienne, qu'il publia d abord sous le titre de Parergon^ à la suite de son Théâtre du uwnde (1578), puis séparément pour l'usage de son Trésor de géographie ancienne; de nouvelles cartes de géographie moderne; la fameuse carte que l'on croit être du quatrième siècle, et que l'on désigne sous le titre d'Itinéraire d'Antonin ou de Carte de Peutinger, et une carte de géographie sacrée, complètent le cycle géographique qu'Ortélius eut le courage de parcourir tout entier. L'étendue de ces travaux était, comme l'a justement fait observer M. de Macédo, « sujette aux imper- « fections inséparables des grandes entreprises littéraires. Dans t( la carrière des sciences, lorsqu'on a un espace immense à (c parcourir, on ne peut s'arrêter à chaque pas pour appro- <c fondir des matières dont chacune exigerait une discussion <( particulière. Rapporter les opinions des autres, comparer (( tout ce qui a été dit sur l'objet qu'on traite, prononcer quel- ^ (( quefois son jugement lorsque les opinions sont partagées,
J « hasarder une conjecture lorsqu'elle se présente naturellement
I « et qu'elle n'est pas dénuée de fondement, c'est tout ce qu'on
/ u peut attendre des ouvrages de la nature du Thésaurus geogra-
(( phicus et du Parergon, et c'est ce dont Ortélius s'est acquitté a avec une érudition inconnue aux géographes postérieurs. » Il est inutile d'ajouter à ce que nous venons de rapporter qu'Ortélius était lié avec les hommes les plus célèbres de son époque. La partie de sa correspondance qui a été recueillie par
Burmano, ou qui se trouve dans les œuvres de Juste-Lipse., prouve jusqu'à quel point ce dernier estimait et son caractère et son érudition : c'est dans des termes qui attestent iin enthousiasme réel que Juste-Lipse le remercia de lenvoi de son grand allas. Nous avons vu comment il qualifiait le Dictionnaire de géographie ancienne. Dans une autre lettre, il dit que la carte de 1 ancienne Espagne lui est de la plus grande utilité pour les leçons d'histoire qu'il donne sur la guerre punique, en expliquant Tite-Live. Il lui dédia son traité des Amphithéâtres^ et agita souvent avec lui par correspondance les questions d'antiquités les plus intéressantes.
Le fameux peintre liégeois Lombard et ses disciples les plus célèbres, Dominique Lampson, poëte et philosophe comme son maître, Hubert Goltzius, le créateur de la numismatique, Otto Venius, fameux par ses ouvrages, et plus fameux encore par son élève Rubens, entretinrent toujours avec lui des relations d'amitié. La plupart d'entre eux étaient à Liège quand il y vint avec Vivîanus, et disputaient le plaisir de lui faire bon accueil, aux chanoines Charles De Langhe, le fameux philologue, Levinus Torrentius, surnommé par les Italiens l'Horace chrétien, et Arnold De Wachtendonck, l'antiquaire. L'historien De Thou ne se borne pas à le ciler comme un savant qui a les titres les plus incontestables à ses éloges : il en parle comme d'un ami qu'il affectionne et dont il prise le caractère à légal de la science. Ainsi fait encore Louis Guichardin, le neveu de l'illustre historien de l'Italie. Mais ce qui témoigne plus haut que tout le reste de rexcellence de son cœur, c'est la sérénité, c'est la constance inaltérable avec laquelle il porta
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toute sa vie la reconnaissance qu'il devait à son ami Mercator. Quoi de plus touchant^ mais quoi de plus rare en même temps que cette émulation sans jalousie des deux plus grands géographes de leur époque, se rendant mutuellement justice sans affectation et se donnant jusqu'au bout des preuves de ramilié la plus vraie^ comme de l'estime la mieux sentie? Nous avons vu comment Mercator avait cëdë à son ami non-seulement le profit^ mats encore Thonneur de la priorité dans la publication de Y Atlas. Ortélius, en revanche, s'était fait un devoir de proclamer, dans sa preïace, l'opinion du monde savant sur le mérite de son généreux ami. Il semble que la modestie de Mercator rougissait des éloges qu'Orlélius lui avait ainsi donnés publiquement : c< Si oh attaque désormais, lui dit-il, la répu- « tation que vous m'avez faite, songez que ce sera à vous de la ce défendre, non à moi qui ne puis être juge dans ma propre « cause. »
C'est dans ce doux commerce d'amitié et dans des échanges continuels de découvertes scientifiques, communiquées sans prétention et sans réserve, qu'il passa doucement les dernières années de sa vie avec les savants que nous avons nommés^ auxquels il ne faut pas oublier d'ajouter encore Plantin et son gendre Moretus, et Philippe Galle, qui grava son portrait en tête des belles éditions de ï Atlas, ainsi que les têtes des Dieux et des Déesses du recueil que nous avons cité.
Il mourut à Anvers, le 28 juin 1798, et fut enterré à l'abbayc des Prémontrés de Saint-Michel. On sait qu'il avait adopté cette devise, bizarre plutôt qu'orgueilleuse : un globe, entouré de cette légende : contemno et omo, je le méprise et je l'orne.
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11 est pourtant permis de croire qu'il faisait quelque cas de Testime de ce monde, puisqu'il exécuta tant de grands travaux pour se l'assurer.
FÉLIX Van Hulst.
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^ V ^, Gomme Thucydide et Xénophon, comme Salluste et
^ Tacite, comme plusieurs de nos céleT)rités contemporaines, Philippe de Gomines fut à la fois un grand politique et un grand historien; la gloire du second a, sans doute, éclipsé celle du premier ; et pourtant nous ne devons pas négliger ici Thomme d'Etat, car. à notre avis, il explique
souvent lecrivain^ mieux que ne le ferail aucune analyse littéraire.
Philippe de Goroines naquit en i44S, dans un des domaines de sa noble famille, le château de Comines, situé sur la Lys, à deux lieues de Menin. Son éducation fut celle des gentilshommes de son siècle, plutôt physique qulntellectuelle ou morale. En 1464, « au saillir de son enfance et en Fâge de pouvoir monter à cheval, » il vint au service de Charles de Bourgogne, alors comte de Charolais, qui lui fit une pension de 6,000 fr. Il l'accompagna pendant la guerre du Bien public^ assista à la bataille de Montlhery et au siège de Paris : et quand le prince fut devenu duc de Bourgogne, par la mort de son père, il le suivit contre les Liégeois révoltés. En 1468, Louis X [. oubliant sa circonspection habituelle, s'était imprudemment livré, dans les murs de Péronne, à la foi de son adversaire. Comines était alors chambellan du duc, et, selon les vieilles habitudes de domesticité féodale, couchait souvent dans sa chambre. Il semble que, dès lors, son esprit pratique et pénétrant lui eût fait apprécier le caractère et prévoir l'avenir des deux rivaux. Charles, irrité contre le roi, allait mettre à profit sa maladroite confiance, et se porter à quelque violence insensée. Plusieurs conseillers de Bourgogne voulaient (c sa prise rudement et sans cérémonie. » Comines parla dans l'intérêt de Louis XI ; (c nous n aigrîmes point, dit-il, mais adoucîmes à notre pouvoir. » Le roi eut quelque ami qui lui conseilla sous main de céder aux exigences de Charles; que, a s'il fesoit le contraire, il se mettroit en si grand péril, que nul plus grand ne lui pourroit advenir. » Cet ami n'est autre, sans doute, que
Comines iui-méme. Le$ expressions de Louis XI, dans les lettres patentes qu'il rédigea plus tard en sa faveur, ne permettent pas d'en douter. « Lorsque étions, y est-il dit, entre les mains d aucuns rebelles et désobéissants, qui s'étoient déclarés contre nous et en danger detre là détenus, notre dit Philippe de Comines, sans crainte du danger qui lui en pouvoit advenir, nous avertit de tout ce qu'il pouvoit pour notre bien, et tellement s'employa que, par son moyen et aide, nous saillîmes hors des mains de nosdits rebelles. »
Quand Louis sortit de Péronne, Comines était tout à lui. Cependant il ne passa ouvertement à son service que quatre ans plus tard. Après avoir poursuivi avec les deux princes la guerre contre les Liégeois, il fut employé à diverses missions diplomatiques, d abord en Angleterre, puis vers le duc de Gueldre. C'est quelque temps après cette dernière ambassade que Ton trouve dans ses Mémoires cette simple ligne assez inattendue : « Environ l'an 1472, je vins au service du roi. » Quels motifs le déterminèrent à prendre ce parti? Avait-il eu à se plaindre de Charles? Perdit-ii sa confiance? INégligeait-on ses conseils? On ne saurait le dire ; il affecte une singulière discrétion sur ce grand acte de sa vie politique. Souvent il blâme la conduite et le caractère de son maitre; on sent bien que la profonde circonspection de Comines ne pouvait sympathiser avec la présomptueuse folie du Téméraire; cependant il ne s'en plaint jamais personnellement. Une fois peut-être, il se permet une observation sur la conduite de Charles envers lui, je n'en ai rencontrée aucune autre : c est à l'occasion de son dernier voyage en Angleterre. La mission était dangereuse; il s'agis-
sait d'aller affronter le duc de Warwick, ami déclare de la France^ et alors à Tapogee de son triomphe. « Le duc de Bourgogne, dit-il, ne craignoit point fort de mettre en péril un sien serviteur pour s'en aider quand il en avoit besoin. »
Mais pour un esprit de la trempe de Gomines, fort indulgent d'ailleurs au chapitre des injures personnelles, ce n'était point la un motif déterminant de désertion. Voyez comme il s'exprime, quand il est lui-même en cause. Il maudit bien les cages de fer dont il avait tdté sous Charles VIII, mais il excuse le prince qui l'y avait renfermé pendant huit mois. » Je crois, dit-il, que j'ai été l'homme du monde à qui il a fait le plus de rudesse, mais connaissant que c'étoit en sa jeunesse, et qu'il ne venoit pas de lui, ne lui en sus jamais mauvais gré. » Se plaint-il de l'ingratitude de Louis XII? Ce prince, pour qui il avait compromis ses intérêts de fortune et d'ambition, parvient au trône et oublie tout. Gomines se contente de constater le fait : « De lui j'avois été aussi privé que nulle autre personne, et pour lui avois été en tous ses troubles et pertes; toutefois, pour l'heure ne lui en souvint point fort. »
La seule injure que Comines ne pardonnât point, c'était les fautes politiques du prince. Il pressentit les orages où allait s'engloutir la maison de Bourgogne, et, jeune encore, voyant qu un tel service n'offrait à un homme d'avenir ni honneur, ni profit, il quitta le vaisseau dès qu'il vit les nuages s'amonceler à l'horizon. Sans doute, cette conduite n'est ni noble, ni loyale. Comines le sentait, et jedirais volontiers avec Mezerai : u Si ses raisons eussent été honnêtes, il les auroit expliquées, lui qui raisonnoit si bien sur toutes choses. )> La seule excuse
que l'on puisse hasarder eu sa faveur, c'est d une part l'indépendance des seigneurs qui, se croyant encore au bon temps de la féodalité pure, s'imaginaient ne relever que de Dieu et de leur épée, et passaient insoucieusement d'un camp à l'autre, au gré de leurs intérêts ou de leurs passions ; de 1 autre, les mœurs des contemporains. « Au siècle de Gomines, comme Ta judicieusement remarqué M. de Barante^ l'enthousiasme de la chevalerie et de la religion avait déjà Gni, l'empire du monde appartenait aux plus prudents et aux plus habiles. » Louis XI et lesSforzes agissaient alors d'après les principes que Machiavel allait bientôt formuler ; le succès su£Ssait à justifier les intrigues les plus odieuses: les premiers personnages de France et d'Angleterre se laissaient marchander et vendre ouvertement, et se croyaient à l'abri de tout reproche, lorsque, comme le marquis de Hastings,ils prenaient, sans donner de reçu, le prix de leur trahison ; les trésoriers des princes avaient, dans leur livre de compte, le tarif des consciences ministérielles, et pouvaient établir, à un carolus près, ce que chaque négociation leur avait coûté en achat d'âmes et de voix. Comines ne fut pas meilleur moraliste que son siècle, ni en théprie, ni en pratique.
Quoi qu'il en soit, Louis XI récompensa richement le dévouement de son nouveau serviteur. Tandis que Charles punissait sa désertion par la confiscation de ses biens, Louis lui donnait, dans cette même année 157S, les terres de Bran et de Brandon, la principauté de Talmont, les seigneuries de Carzon, Aulonne, Ghâteau-Gontier et les Chaulmes, domaines situés en Poitou. En 1473, il favorisait son mariage avec Hélène de Chambres,
une des plus riches hentières de cette province, qui lui porta en dot le château d'Ârgenton ; Tannée suivante, il y ajouta les seigneuries de Chaillot, près Paris, et de la Chèvre. Bientôt après il le créa capitaine de la ville et du château de Ghinon, et enfin sénéchal de Poitou.
Admis aux conseils et dans la familiarité du prince, Gomines fut employé en diverses négociations, et chargé, après la mort du duc de Bourgogne, de hâter la soumission de plusieurs villes de cette province. La bienveillance quil témoigna aux bourgeois de Dijon, en se montrant moins rigoureux à leur égard pour le logement des gens d'armes que le roi ne semblait lexiger, fit honneur à son caractère, mais lui attira une espèce de disgrâce qui ne fut pas, au reste, de longue durée. Bientôt en effet ses heureux succès dans l'ambassade de Florence, et la satisfaction que Laurent de Médicis en témoigna à Louis XI, lui firent retrouver toute la faveur qu il avait perdue. Louis lui rendit visite au château d Argenton, et lui confia la mission délicate de retenir sous son influence son neveu, le jeune Philibert, duc de Savoie.
Nous avons dit que Charles VllI et Louis Xll ne surent pas aussi bien apprécier les talents de Comines. Celui-ci, il est vrai, quoique membre du conseil d'Etat, avait pris part, sous la régence d'Anne de Beaujeu, à toutes les intrigues des princes, aux cabales du connétable Jean de Bourbon, du comte de Dunois, du duc d'Orléans, du duc de Lorraine. Partant toujours peut-être de ce faux principe, qu'au lieu de rester où nous fixe le devoir, il faut se hâter de courir sous le drapeau du plus habile et du plus fort, il s'imagina qu'une femme, luttant contre des
princes ambitieux etënergiques, n aurait pas pourellc le succès, comme elle avait le bon droit. La sagesse d'Anne de Beaujeu trompa ses prévisions. Des lettres qui dévoilaient sa trahison furent saisies; Comines, renfermé huit mois à Loches dans les cages de fer de Louis XI ^ n'en sortit que pour passer dix-Jiuit autres mois en prison, au Châtelet. Enfin, le 24 mars i488, attendu que, de son propre aveu, « il avoit eu intelligence, adhésion et pratiques par paroles, messages, lettres de chiffres et autrement, avec plusieurs rebelles et désobéissants sujets du roi, et commis autres crimes et maléfices, » un arrêt du parlement le condamna à un exil de dix ans dans ses terres et à la confiscation du quart de ses biens.
Que cette sentence ait été exécutée en partie, ou que plutôt, comme on le croit généralement, le besoin de rallier les esprits ait conseillé llndulgence envers les coupables, toujours est-il que Gomines ne se mêla d'aucune affaire publique jusqu'en i 495. Nous le retrouvons alors présent au traité de Senlis, entre Charles VIII et l'archiduc d'Autriche. Le roi avait compris que la maturité expérimentée du conseiller de Louis XI manquait à la diplomatie française ; il l'appela en Italie, et l'envoya à Venise, dès le commencement de la guerre, pour assurer à la France la neutralité des Vénitiens.
Fidèle d'abord aux intérêts français, la république, aussitôt que Charles songea à se retirer, commença à comploter avec ses ennemis pour lui couper la retraite. Comines quitte Venise en toute hâte, et vient appuyer de sa présence les avis continuels qu'il adressait au roi pour le déterminer à brusquer son retour. Mais le règne de la prudence et de l'à-propos était passé. La
jeunesse irréfléchie et présomptueuse qui entourait Charles VIll , les ennemis que les guerres civiles de la Régence avaient attirés à Comines^ enfin le caractère faible et flottant du prince, tout paralysa les bonnes intentions et les talents du ministre. Après la bataille de Fornoue, où il combattit à côté du roi, et qui ne changea rien à la situation des affaires, il fut chargé de faire accepter aux Vénitiens le traité de Verceil, et plus tard d'obliger le duc de Milan à l'exécution du même traité. Il ne réussit ni d un coté, ni de l'autre. Assurément, la faute n'en était pas à lui, mais au roi lui-même et à ses courtisans, qui avaient mené à si mauvaise fin une expédition commencée sous de si brillants auspices. Les ennemis politiques de Comines se gardèrent bien de présenter la chose sous ce point de vue. <( Us furent au contraire fort joyeux de cette tromperie, et lui lavèrent bien la tête, comme on a accoutumé à la cour des princes en pareil cas. 11 en fut bien iré et marri. »
A partir de ce moment, Comines disparait de la scène politique. Il faut croire cependant qu'il ne perdit rien de la haute position où le plaçaient sa fortune et ses services; car le iS août i504, il maria sa fille unique, Jeanne, à René de Bretagne, comte de Penthièvre, et entra par cette illustre alliance dans la maison de Bourbon. La Belgique peut donc compter parmi les ancêtres de ses rois à venir celui qu'elle place déjà à la tête de ses historiens.
Cinq ans après ce mariage, le 47 octobre 1S09, Philippe de Comines mourut à Argenton. Il fut enterré aux Grands- Augustins. Son tombeau en marbre, orné de deux statues qu'on suppose le représenter lui-même avec sa femme, se trouvait
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