LES SOUVENIRS DU SERGENT FORETS
Cernée, après avoir épuisé toutes ses munitions, dans une défense désespérée, une section (ou, plutôt, ce qui restait de cette section) du 5^ régiment d'infanterie, auquel appartenait le sergent Forets, tomba entre les mains de Tennemi. Les prisonniers furent dirigés sur le fort de Douaumont. C'était le 1-^ juin 1916, en une période critique de la résistance de Verdun. La rage dans le cœur, ils purent voir se poursuivre Tattaque allemande*
— Eh bien ! dit au sergent un de ses camarades, en pansant sommairement une blessure, nous voilà « faits » !... C'était bien
la peine de se battre pendant dix heures !
— Oui, répliqua Forets, nous sommes pris, mais qui sait si c'est pour longtemps?...
Dès ce premier moment, il avait rêvé de s'échapper, de tenter de rejoindre les hgnes françaises, dans le temps même que les captifs seraient envoyés à Tarrière. Il avait compté sur quelque confusion. Mais il y avait à traverser une zone battue par les obus, et Tordre fut donné aux Français de quitter le fort par groupes de dix, pour se grouper ensuite en un seul détachement. La fuite était impossible.
— Eh bien ! grommela Forets, quand il fut arrivé, à Juberey, ce sera pour plus tard!
De Juberey, le détachement fut expédié à Stenay, où il y avait encore quelques civils. Ceux-ci, trouvant le moyen de s'approcher des prisonniers, les interrogeaient anxieusement. Douloureux échange de paroles entre compatriotes, les uns séparés depuis deux ans de la patrie, les autres allant vers Texil !
A Stenay, où ils furent logés dans une caserne, Forets et ses compagnons rencontrèrent des Russes, employés par les Ailemands à des travaux.
Puis ce fut le départ pour TAllemagne, un voyage de quatre jours dans des wagons à bestiaux, presque sans nourriture, et Tinstallation au camp de Darmstadt.
— Vous n'avez pas de chance, firent les occupants du camp en voyant débarquer ces nouveaux camarades. C'est, ici, la pire des misères !
Ils n'exagéraient pas. La ruée des gamelles, pour obtenir une soupe parcimonieusement faite d'orge, de maïs et de betteraves dont on avait déjà extrait le suc, attestaient la faim, la faim lancinante, la faim perpétuelle.
Les caractères se ressentaient de ces privations. Le « cafard » régnait au camp de Darmstadt. Les visages se creusaient. Les conversations étaient rares ou mornes et se résumaient par cette expression mélancoliquement pittoresque : « Ce qu^on se la
pile ! » L'ennui, la tristesse, Tépuisement avaient métamorphosé ces hommes jeunes, naguère vigoureux et déterminés, contraints, maintenant, à d'abrutissants travaux.
Le sergent Forets essayait de réagir contre ce découragement, mais il le subissait. Ce fut ce qui aurait pu lui ôter tout espoir, cependant, qui lui rendit sa force de volonté.
Des prisonniers avaient cherché à s'évader, en septembre, et ils venaient d'être ramenés au camp, après de cruelles mésaventures, dont ils firent le récit.
— Qui sait, si, en m'y prenant mieux qu'eux, pensa Forets, je ne- serais pas plus heureux?
Peu de temps après, il fut transféré au camp de Tauberbis-Schofsheim, établi sur une colline, et dont l'aspect lui parut un peu moins rébarbatif que celui de Darmstadt. Là, du moins, les yeux pouvaient se porter sur un assez large horizon. Pais quelques vivres arrivèrent de France. Mais
la discipline demeurait brutale et humiliante, et c'était toujours la captivité.
Octobre était venu. La saison était trop avancée pour qu'une tentative de fuite eût alors quelques chances de succès.
Forets résolut de faire ses préparatifs pendant Fhiver, pour partir au printemps. Il s'agissait, d'ailleurs, pour lui, de se procurer des objets indispensables.
En d'autres camps, des prisonniers étaient parvenus à avoir une carte de la région, ou en copier une. Là, il n'y en avait point de cachée. Eh bien, le jeune sergent en ferait venir une. Mais comment?
Il se souvint que, dans le tiroir d'une commode, chez ses parents, se trouvait, dans une chemise de carton rouge, une carte semblable à celle dont il avait besoin. Il s'ingénia à la demander de façon à ce que la censure allemande ne vit rien de suspect dans son désir.
Il écrivit pour qu'on lui envoyât «la photographie » laissée par lui dans un carton rouge, en spécifiant minutieusement
Tendroit où on la rencontrerait. Il priait en même temps qu'on lui expédiât les engins nécessaires pour Tagrandissement de cette photographie : ce serait, disait-il, une distraction pour lui.
Il ne doutait tpas qu'on ne comprît ce qu'il réclamait. Mais il fallait encore indiquer les moyens de lui faire parvenir la carte. Alors, il exprima, en même temps, un autre désir : il voulait des pantoufles. « Seulement, ajoutait-il, en feignant un grand souci d'économie, le feutre étant cher, il me semble que vous pourriez employer du carton ; cela reviendrait à peu près au même. Du carton rouge, de préférence. »
Les parents apprirent ainsi les projets d 'évasion ^de leur fîls. Ils s'appliquèrent à insérer les fragments utiles de la carte entre deux feuilles de carton. Bien qu'un peu effrayés des dangers que Pierre Forets s'apprêtait à affronter, ils avaient suivi ses instructions.
Au bout de quelque temps, les pantoufles
182 LËS BELLES ÉVASIONS
truquées arrivèrent. Le feîdwebel qui examina^ les colis retourna cel-ii-là en tous sens, rapprocha même de son oreille, mais le papier qui en faisait l'intérêt était bien fixé, et rien d'insolite ne fut remarqué.
Quant à la boussole, implicitement sollicitée, les expéditeurs n'avaient pas trouvé de moyen de la dissimuler sufTisamment.
Mais un hasard permit au prisonnier d'en faire acheter une, avec les précautions requises.
Les visites dans les bagages étaient fréquentes; ces brusques investigations avaient fait imxaginer des cachettes: dans la toiture, sous les planches, voire dans un paquet de riz. Ce fut dans une des planches de soutien d'une mallette, habilement creusée, que Forets céla la carte et la boussole. Il y joignit quelques billets de monnaie allemande.
Il possédait donc le principal. Maintenant, il songeait à s'associer un camarade, décidé comme lui. Il tâta un compagnon de captivité, qu'il savait d'humeur résolue.
Celui-ci accepta de courir tous les risques, et il désigna un autre candidat à la liberté, dont il était sûr.
Tous les trois, remuant dès lors une foule d'idées qui, souvent, à la réflexion, leur apparaissaient peu pratiques, mais ne cessant de combiner des plans, ils ne s'entretenaient plus que de Flieureuse occasion à faire naître. En tout cas, ils commençaient à réserver des provisions. Ils avaient dressé une liste de tout ce qui leur serait nécessaire. Cette liste, qui prévoyait de Palcoo] solidifié, du fll, des aiguilles, des lacets, de la teinture d'iode, un paquet de pansement, des chaussures de rechange, une lampe électrique dut, quand Pheure vint de la réalisation du projet, être bien réduite.
Le départ du camp présentait des difïi* cultés insurmontables. Forets et ses amis s'avisèrent de se faire envoyer en équipe agricole dans un village voisin. Ils savaient que les travailleurs étaient logés au rez-dechaussée d'une maison. Cela ne signifiait
pas, sans doute, qu'il n'y eût qu'à ouvrir la porte pour s'en aller, mais ce pouvait être un obstacle de moins.
Leur requête fut admise. Au moment de la visite des bagages, ils avaient glissé la carte dans Tintérieur d'une glace et la boussole dans un morceau de lard...
Mêlés à Téquipe, ih laissèrent percer leurs intentions, qui furent accueillies assez ironiquement. Combien d'autres avaient fait ce même rêve, et avaient dû y renoncer! La distance était trop grande pour qu'on pût atteindre la frontière suisse... S'ils parvenaient à fausser compagnie à ceux qui formaient le kommando, on les verrait bientôt revenir penauds, pour subir de dures punitions... Mais ce tableau des déceptions qui leur étaient prédites ne les découragea pas. Au demeurant, un autre camarade qui ne partageait point ce pessimisme, leur demanda de se joindre à eux.
Ils étaient donc quatre, désormais. Forets, le sergent Bereni, Leyre et Dupré.
Mais des précautions sévères étaient prises contre les velléités de fuite des prisonniers. On allait jusqu'à leur retirer, le soir, leur pantalon et leurs souliers. Il leur fallut donc, tout d'abord, ruser pour dissimuler leurs vêtements de rechange, enfouis sous le plancher. Ils avaient fixé leur départ à la première quinzaine d'avril 1917, car ils avaient été prévenus que, après le 15t les envois de colis cesseraient pendant trois semaines. Mais Bereni, qui marchait presque nu-pieds, attendait des chaussures. Elles tardaient à venir. La période de suppression des colis arriva. Force fut donc de remettre la tentative. Un des inconvénients de ce délai fut la nécessité d'avoir recours aux vivres réservés pour le voyage.
On était maintenant au 20 mai. Bereni était toujours sans souliers et se désolait. On ne pouvait plus guère différer, cependant, en raison du moment favorable. Dans un sentiment de solidarité remarquable en de telles circonstances, les quatre prison-
niers convinrent que, tout étant mis en commun, le sort indiquerait celui qui ne partirait pas. Cette résolution fut rendue inutile, cependant. Le 21 mai, Bereni recevait ses souliers, et, le soir venu, le sousoffîcier allem.and ne les lui retirait pas, lui permettant de les essayer.
— Eh bien ! ne tardons plus ! dit Forets.
Et l^évasion fut décidée pour la nuit même. Elle avait été préparée dans ses détails, depuis longtemips. Le seul moyen auquel on avait pu songer avait été de se glisser au dehors par Tétroite lucarne des latrines, dont ks barreaux avfdent été préalablement ébranlés. Une dernière pression suffirait à les faire tomber. Cette lucarne donnait sur un petit jardin soigneusement clôturé.
Les associés dans la difficile entreprise qui allait être tentée, retirèrent de la cachette où ils les avaient serrés, les vêtements et L s chaussures qu'ils s'étaient procurés, s'habillèrent, puis, s'enroulant dans une couverture, feignirent de dormir au*
moment de la contre-visite habituelle.
— - Au travail ! firent-ils, quand elle eut été passée.
Les barreaux cédèrent moins vite qu'ils n'avaient pensé, et ils s'inquiétèrent du bruit qu'ils étaient obligés de faire. Mais il n'y eut pas, de ce fait, d'incident et ils purent, en s'aplatissant, franchir successivement cette même ouverture. La barrière de fils de fer, qu'ils n'avaient jamais pu voir de près, plus haute qu'il ne semblait, fut aussi malaisée à escalader.
Enfin, après quelques détours, ils se trouvaient dans la campagne. Ils descendaient un ravin planté de vignes et gagnaient une route qui les menait au village de Môckmull, cherchaient assez longtemps un pont pour franchir la rivière qui alimentait des mioulins, traversaient une ligne de chemin de fer et piquaient vers le sud. Ils s'arrêtaient le matin dans un petit bois. Marcher la nuit, se caclier le jour, c'est le système de tous les évadés.
Cette première nuit s'était bien passée.
Elle leur donnait bon espoir. Le soir, à dix heures, après que chacun d'eux se fut coupé dans le bois un solide bâton, ils se remettaient en chemin. Ils rencontraient bientôt un village où quelques maisons' étaient encore éclairées. Ils se firent aussi silencieux que possible, en s'espaçant, se regroupant à l'entrée d'un petit pont. Ils allaient s'y engager quand ils aperçurent un homme, assis sur une pierre, qui fumait sa pipe. Il se leva à leur approche et les interpella. Les fugitifs étaient trop avancés pour prendre un autre parti que de se risquer sur ce pont, en courant. Ils entendirent des appels : l'homme, évidemment, donnait l'alarme. Mais, en précipitant leur allure, ils se pensèrent hors d'atteinte.
Le petit jour les trouva en pays de plaine. Pas de bois à l'horizon. Il leur fallut donc poursuivre leur chemin en pleine lumière, à la recherche de quelque accident de terrain qui leur offrirait un abri. Ce fut une matinée d'anxiété. Leur uniforme, qu'ils n'avaient guère pu modifier, les eût
de suite trahis. Ils ne découvrirent, à la fin, qu'un mince bouquet d'arbres sous lesquels ils se blottirent, alarmés, fréquemment, par des allées et venues de paysans. Il leur fut impossible de se reposer un instant. D'ailleurs, ils souffraient de la soif, qui fut, pendant tout leur voyage, leur tourment.
C'était, maintenant, la troisième nuit de marche. La boussole était un article de camelote allemande, un jouet plus qu'un instrument, et on ne pouvait s'y fier. Ils ne se guidaient qu'aux étoiles. Ils avaient projeté de contourner Veinsberg, mais ils furent obligés de se faufiler le long des maisons. Des habitants attardés, étonnés de leur manœuvre, voulurent leur barrer la rue. Là encore, ils forcèrent le passage avec une décision qui était leur seul moyen de salut.
Arrivés à trois kilomètres de Mundelsheim, ils trouvèrent, cette fois, un bois épais où ils purent dormir avec moins de risques d'être inquiétés. Forets y cueillit
des muguets qu'il plaça entre deux feuilles d'un carnet avec cette mention : « Cueilli le 25 mai, en liberté provisoire ».
La nuit suivante fut dure, à travers un terrain accidenté, occasionnant des chutes perpétuelles, et c'était toujours la soif, insuffisamment assouvie par un peu d'eau de pluie. Un accident arriva, qui devait être sensible aux évadés. En tombant, le sergent Bereni cassa sa montre.
— Ça va bien ! s'écrièrent-ils avec dépit, après la boussole, la montre ! Et quoi, maintenant?
L'accident fut, il est vrai, compensé par une trouvaille, celle d'une bouteille, qui devait être particulièrement précieuse pour pouvoir emporter une provision d'eau.
Vingt-quatre heures assez calmes. Mais, dans la nuit du 26 au 27 mai, les rencontres se succèdent. Les quatre camarades doivent s'éparpiller, se perdent', ne se retrouvent que difficilement, et quand le jour vient, aucun abri. Ils en sont réduits à se coucher dans un champ de groseilliers. Chacun
d'eux doit veiller à son tour. Vers neuf heures du matin, Dupré cherche à réveiller ses compagnons. Ceux-ci sont si las qu'il a toutes les peines du monde à les tirer de leur torpeur : un danger presse, cependant. Un civil a aperçu les Français, a examiné leur pitoyable costume, dont les loques rappellent pourtant un uniforme et s'est éloigné en hâte dans la direction du village.
— - Il va revenir avec du renfort. Il faut filer !
— C'est commode ! lui répond-on. Nous sommes en terrain plat !
— Nous n'avons pas de temps à perdre en discussion, insiste Forets. On verra après ce qu'il faudra faire. Mais il n'y a, tout d'abord, qu'à déguerpir.
Les fugitifs se jettent sur une route, dans une direction opposée à celle qu'a pris l'homme et courent devant eux jusqu^à l'essoufflement. Ils se dissim.ulent alors dans des taillis, puisqu'ils ne rencontrent pas un meilleur asile. Ils s'aperçoivent que, en quittant le champ de groseilliers, ils ont
oublié quelques objets dont la perte va être grave pour eux, mais que faire?
Ils se pensent cachés, malgré tout, lorsque, au bout de quelques deux heures, ils entendent près d'eux des coups de sifflet. Ce sont des enfants, ayant pris part à la chasse à Fhomme qui s'est poursuivie, après que Falerte a été donnée. Ils avertissent qu'ils sont sur la bonne piste.
Il faut donc encore une fois se sauver. Ils se précipitent à travers des vignes, s'y enchevêtrent, et ne peuvent user de vitesse que lorsqu'ils aperçoivent un petit chemin, où ils s'engagent éperdument Des coups de feu sont tirés sur eux. Des balles sifflent à leurs oreilles, mais ne les atteignent pas.
Enfin, voici un bois, s'ofîrant comme un refuge. Ils s'y enfoncent et tombent sur la terre à bout de souffle. Moins d'une heure plus tard, de nouveaux coups de sifflet. A-t-on pu suivre leurs traces? Mais ils sont à ce point épuisés que, cette fois, ils se résolvent à ne pas bouger. Au demeurant, parviendraient "ils, une troisième fois, à
s'échapper ? Ils se tienrientimmobiles, serrés les uns contre les autres sous les branchages dont ils se sont recouverts.
C'est le dimanche de la Pentecôte. Il a rendu libres plus de gens pour essayer de les traquer. Ce sont, tout près d'eux, des allées et venues. A chaque instant, ils se croient perdus, tant ils se sentent frôlés. Cependant, les bruits s'éloignent, puis s'apaisent. Mais la journée a été fertile en péripéties.
Ils s'orientent. Le village d'où on s'est mis à leur recherche doit être le village d'Enderback. Il leur faudra traverser bientôt le Neckar, à Plochingen. La nécessité leur inspire, quand ils sont arrivés là, une détermination hardie : ils franchissent la rivière sur le pont du chemin de fer, gardé, cependant. L'attention de la sentinelle, par un hasard heureux, n'a pas été éveillée. Ils suivent un moment encore la voie. Dans l'obscurité, Dupré tombe, roule jusqu'au bas d'un talus, et ce sont d'autres inquiétudes du bruit qu'on fait en venant à son aide,
Le 31 mai, les fugitifs sont dans le Jura de Souabe. Ils ont gravi un pic couronné de quelques maigres sapins où ils tâchent de trouver leur abri de la fournée. Audessous d'eux, un berger garde un troupeau, et des enfants du village d'Eningen passent fréquemment. Les vivres sont épuisés. C'est, constamment, la faim.
— Je ne sais pas comment je suis, note Forets, ce jour-là, mais mes camarades, pâles, décharnés, les yeux luisants de fièvre, me font peur... Nous sommes exténués. Je me demande si nous aurons la force d'aller jusqu'au bout !
Cette force, il fallait la retrouver, cependant. Mais pour combien de jours? On avançait, sans doute, mais si lentement !
Des oignons arrachés d'un champ sont maintenant la seule nourriture à laquelle on puisse prétendre, et avec quelle économie il faut user de cette mince provision ! Mais l'eau est rare, et la soif est torturante.
Une fois, une fâcheuse aventure encore* Pour ne pas traverser un village, ces
malheureux escaladent un plateau rocailleux qui le domine. Avec quelques précautions qu ils marchent, ils déplacent des pierres qui vont rouler sur la toiture des maisons. Cette manière d'avalanche, qu'ils ont déterminée, fait sortir de chez eux des habitants, qui s'étonnent et s'inquiètent. Quelques-uns d'entre eux gravissent à leur tour le plateau. Pour échapper à leur curiosité, c'est de nouveau une fuite à travers les rochers. Forets glisse dans un creux, et il lui faut beaucoup d'efforts pour s'en retirer.
Voici déjà qumze jours que se poursuit les voyages des évadés, dans des conditions de plus en plus rudes, alors que leurs forces déclinent, qu'ils ne peuvent plus espérer du hasard que des aliments dér 'soires, qu'à ces misères, arrivées à un point extrême, se joint le supplice des piqûres de moustiques, qui pullulent. Pourtant, ils ont encore bien des étapes à accomplir.
Le 7 juin, au matin, ils sont aperçus par une sentinelle. Ils se trouvent près
d'un camp d'aviation. Ils sont incapables de courir, désormais. Ils se terrent dans des champs avec fatalisme. La sentinelle n'a pu, de loin, les définir et les indications qu'elle a données ont dû être vagues. Les recherches ne se poursuivent que peu de temps.
Le 9, ils aperçoivent le village de Nordhalten. D'après les renseignenents qu'ils ont recueillis, il y a autour de ce village une ligne de postes, incessamment reliés les uns aux autres.
— Dans quelques heures, dit Forets à ses camarades, nous serons libres... ou nous serons perdus. Moi, je sais que j'aimerais mieux recevoir une balle que de retourner en captivité... Allons ! du courage ! Jusqu'ici, si nous avons souffert, nous nous sommes tirés de tous les écueils.
Ils décident de s'espacer et de ramper lentement, lentement (car ^'est maintenant qu'il ne faut pas se montrer impa-^ tient), jusqu'au sommet d'une colline d'où ils doivent -reconnaitre une maison au toit
rouge devant laquelle sont plantés deux arbres. Ils auront soin de Téviter, mais elle leur annoncera la frontière, enfin toute proche.
Ils s'appliquent à s'avancer en observant un tel silence, en gardant de si longs temps d'arrêt, qu'ils passent, inaperçus, à travers les cordons de sentinelles. Ils ont un peu plus loin, à recommencer cette manœuvre. D'après les annotations de leur carte, signalant certaines particularités, ils pensent être arrivés en Suisse. Bien que timidement encore, ils cessent de parler à voix basse, et ils se relèvent. L'un d'eux a même cru distinguer un poteau frontière, qu'ils ont dépassé.
Soudain, un cri retentit: «Hait! Verda ! » (1) Quelle déception ! Ih sont
(1) Même aventure arriva au zouave Alexis Michaux et à son camarade Baptiste Dournes, du 259® d'infanterie. Ils pensaient avoir atteint la Suisse, lorsque des soldats allemands bondirent sur eux, et les conduisirent à un poste voisin. L'un et l'autre firent mine de se résigner, puis, soudain prirent leur course et, par un galop effréné, réussirent à gagner, cette fois, avec certitude, le sol helvétique. Michaux et Dournes étaient partis de Wilbald-Galmbach (Wurtémberg) et avaient marché pendant neuf nuits.
encore en Allemagne, et ils voient des soldats se hâter de leur côté. Quel que soit leur épuisement, ils retrouvent, dans ce péril, si près de la liberté, de la vivacité et de la souplesse. C'est une course frénétique qu'ils reprennent. On fait feu sur eux, les balles les poursuivent. Mais cette frontière, Sur laquelle ils s'étaient abusés, ils la franchissent, enfin. Ils sont au but de leurs épreuves ; ils ont atteint l'hospitalier territoire suisse.