LES FOSSES
Fait prisonnier avec sa section, le 28 déeembre 1916, le sergent Edmond Magnan, de la 30® compagnie du 52® régiment d'infanterie, fut envoyé au camp de Mannheim. Sa première question, en retrouvant, en captivité, un ami qui avait eu la même mauvaise chance que lui, fut : — Y a-t-il moyen de s'évader d'ici ? — Oh ! impossible ! lui répondit son camarade, une surveillance très active aux abords du camp, et la distance jusqu'à la frontière ! — C'est bon, répliqua Magnan, il faudra donc aviser à se rapprocher de la Suisse. — Et comment? — Oh ! quand on ne pense qu'à une chose !..,
L'occasion se présenta, en effet, au bout de quelque temps, par la formation d'une équipe agricole, pour le village de Belling. Ses galons de sous-offîcier exemptaient Magnan de travail, mais il demanda et il obtint de faire partie de cette équipe.
A Belling, il n'y eut pas de travailleur plus soumis que lui. Cette soumission et ce zèle dont il faisait preuve entraient dans le plan qu'il avait conçu. En se rendant au travail, il étudiait le pays, se renseignait peu à peu. Il lui fallait d'ailleurs se faire envoyer de France des provisions et quelques objets indispensables.
Au mois de juillet 1917^ il lui parut que ses préparatifs d'une fuite à laquelle il n'avait pas cessé de songer un instant étaient achevés. Son camarade, qui l'avait rejoint, partageait ses intentions. Ils caressaient le rêve d'être libres le 14 juillet, mais une série d'orages les força à différer leur projet.
Le 16, à bout de patience, ils creusèrent deux fosses dans la vigne où ils travail
laient. Le lendemain, ils furent employés à sulfater le vignoble- A cinq heures, leur gardien leur donna Tordre de rentrer et continua son chemin pour rassembler des prisonniers russes.
Au lieu de prendre le chemin du village, Magnan et son ami se dirigèrent vers les fosses où ils se tapirent* Un soldat russe, leur complicCj cacha successivement les deux trous avec des échalas et un peu de terre* Puis il se hâta de regagner le cantonnement.
A huit heures, la disparition des deux Français fut signalée. L'alarme fut donnée et des recherches commencèrent. L'idée dene pas s'éloigner immédiatement était bonne* Si les fugitifs eussent cherché tout de suite à gagner du terrain, ils eussent été infailliblement repris. Ils entendirent passer, à côté d'eux, les soldats, ne pouvant soupçonner leur présence aussi près. Vers dix heures, le calme se rétablit.
— Filons maintenant ! dit Magnan.
Ils possédait une boussole et une carte.
qu'il s'accuse, en souriant, d'avoir dérobée au propriétaire des vignes, le comte von Andelauw,
Les évadés marchèrent cinq heures, jusqu'à ce qu'ils arrivassent à l'orée d'un grand bois. Ils s'y cachèrent et s'endormirent. Ils furent promptement réveillés. A leur insu, ils avaient bien mal choisi leur abri! A côté de ce bois se trouvait un camp d'instruction allemand, et le bois lui-même servait à des exercices. Ainsi, terrés autant qu'ils pouvaient l'être, craignant à chaque instant d'être découverts, furent-ils contraints d'assister aux évolutions des recrues. Leur retraite devint tout à fait dangereuse quand les jeunes soldats en vinrent au lancement des grenades et au tir au fusil. Des balles sifflèrent autour d'eux. On imagine combien cette journée leur sembla longue. Les manœuvres se prolongèrent d'ailleurs fort tard.
La nuit vint enfin, et ils purent sortir de leur très aléatoire cachette. Ils prirent la direction du sud-est, pour pouvoir tra-
verser une rivière, au village de Volback. La recherche d'un pont fut laborieuse. Ils se hasardèrent à passer Teau sur la digue d'une minoterie, mais ils avaient été aperçus et ils durent prendre leur course pour se perdre dans des bois.
Le soir, ils repartirent dans la même direction pour trouver la ville de Lorack. Mais ils s'étaient égarés, ils avaient perdu du temps, et le jour naissait quand ils arrivèrent en vue de la ville. Ils furent forcés de s'arrêter et d'attendre que la nuit fût de nouveau tombée. Il leur était i^ipossible d'éviter Lorack. Ce fut en se glissant le long des maisons qu'ils s'y aventurèrent. Mais il était nécessaire de franchir un canal. Comment y parvenir? A mesure qu'ils s'avançaient, une grande lueur, qu'ils avaient aperçue de loin, devenait plus intense ? Ils s'en éloignèrent : les détours d'un chemin qu'ils avaient pris les y ramenèrent. Cette lueur venait de l'éclairage d'une usine de guerre, en pleine activité.
Que faire? Le seul pont qu'ils eussent
trouvé sur le canal y conduisait. Une route la contournait ensuite.
— Il paraît bien difficile de ne pas rencontrer des ouvriers ou des surveillants, dit au sergent Magnan son camarade.
— Et ce sera la même chose, maintenant, répliqua Magnan, si nous retournons en arrière.
— Alors?
— Jouons le tout pour le tout. Mais je t'avertis que je ne veux pas être repris : tant pis, j'ouvre mon couteau.
Ce fut par le plus heureux des hasards que les ouvriers qu'ils croisèrent, en effet, ne s'occupèrent pas d'eux. Ils atteignirent la voie ferrée qui, d'un côté, bordait l'usine, et, là encore, par les précautions qu'ils prirent, ils n'éveillèrent pas l'atention* Mais, ayant marché très vite pour mettre de la distance entre eux et cet endroit dangereux, ils constatèrent qu'ils s'étaient écartés de leur route. Après avoir pris un peu de repos dans la journée, ils s'orientèrent et refirent leur itinéraire.
C^était, maintenant, la cinquième nuit de leur voyage. La frontière suisse n'était plus bien éloignée, mais des récits de camarades, repris au dernier moment, leur avaient fourni Findication que cette frontière, au delà de la route Lorack-Eifîeld, affectait la forme d'un doigt. En traversant cette bande de terrain, on risquait de retomber en Allemagne : c'est de cette mésaventure qu'avaient été victimes les évadés dont ils avaient retenu les avis. Aussi, pour eux, leur parut-il sage, bien que leurs provisions fussent épuisées, d'attendre encore un jour, pour étudier le terrain et former un plan qui ne les exposât pas à ce danger.
Ils projetèrent donc de tourner le (( doigt » et de passer la frontière au village d'Obert. Ils se trouvèrent aux alentours de ce village vers minuit et ils le dépassèrent au sud par un petit bois. Au moment v de sortir de ce bois, ils entendirent parler : ils écoutèrent. A moins de trente mètres d'eux se faisait une relève de sentinelles.
Ils s'immobilisèrent longtemps — jusqu'à ce qu'ils fussent fixés sur le champ d'action des soldats qui-venaient prendre leur poste. Les sentinelles s'espaçaient de soixante en soixante mètres. La seule chose à tenter était de passer entre deux d'entre elles, en rampant. Tous les évadés ont ainsi, au dernier moment, rasé la terre, anxieusement. Magnan et son camarade devaient mettre deux heures et demie pour franchir un étroit espace. Un des hommes de garde avait-il eu quelque soupçon, cependant?
Il avait, soudain, manœuvré la culasse de son fusil.
Les fugitifs parvinrent enfin à un petit bois, où ils attendirent les premières clartés du matin. Peu de temps après, ils se présentaient au poste suisse de Crechonia, d'où, en sûreté désormais, ils étaient conduits au consulat français de Bâle. Là on prenait soin d'eux et on les rhabillait. Le soir, ils étaient à Berne, et le lendemain, à Pontarlier, ils revoyaient la France.