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DANS UNE CAISSE A BISCUITS

Entre les moyens d'évasion auxquels il avait réfléchi, le maréchal des logis de hussards Louis Dupont ^choisit précisément celui qui était le plus hasardeux.

Mais, du camp de Langensalza, en Hanovre, où il était interné, la fuite présentait des difficultés insurmontables, sans les ressources de Fim^agination la plus féconde; appuyée sur une attentive observation.

C'est enfermé dans une caisse à biscuits, dans un wagon plom.bé^ qu'il décida, en mars 1917, de tenter l'aventure.

Il avait remarqué que les caisses à biscuits, envoyées pour les prisonniers fran-

çais en Allemagne, par Fintermédiaire de la Suisse, étaient, une fois vides, retournées en Suisse vià Bâle. Ces caisses étaient manutentionnées par les soldats en captivité, sous la surveillance de sous-officiers allemands.

Avec la complicité de quelques camarades, le maréchal des logis Dupont construisit une grande caisse, qui présentait extérieurement Taspect de petites caisses superposées. C'est dans cette boîte qu'il lui fallait se glisser. Quand tout fut prêt, au moment du chargement du wagon, il se mêla à une corvée de prisonniers. Il était en tenue de travail, en sabots, tête nue, et ne pouvait attirer Tattention.

A rinstant opportun, il s'introduisit dans la caisse, tandis que ceux qui l'assistaient en ces étranges circonstances; trouvaient le moyen de faire tourner le dos aux sentinelles. Ainsi fut-il hissé dans le wagon, qui; bientôt fut plombé.

Le voici en quelque sorte muré, soulevant le couvercle de la caisse, qui n'avait été

cloué qu'en apparence, mais, avec Tencombrement des colis, ne disposant que de peu d'espace, ne recevant d'air que par les fentes du wagon.

Il avait emporté des jprovisions, mais avec quelle parcimonie il fallait les ménager ! Il ne pouvait savoir combien de temps durerait le voyage, et ce n'était pas sans angoisses qu'il pensait à tous les retards possibles.

Le premier contretemps, en effet, fut que, avant d'être accroché à un train, le wagon resta en gare de Langensalza près de trente-deux heures. On imagine combien cette attente lui semblait longue.

La corvée était rentrée au camp. L'absence de Dupont avait été constatée. Des patrouilles se lançaient à sa recherche dans toutes les directions. Qui eût pu soupçonner la retraite où il s'était caché !

Enfin, le wagon s'ébranla, mais au bout de quelques heures, il s'arrêta et fut immobilisé sur une voie de garage, pour ne repartir que le lendemain. Dupont avait

estimé qu'il pourrait (( tenir » vingt jours. Mais il y avait des exemples que les caisses eussent mis bien plus longtemps à arriver à Bâle. En ce cas de délais supérieurs à ceux qu'il avait prévus, que deviendrait-il?

Les jours s'écoulèrent avec une désespérante lenteur. On peut se représenter la situation poignante de Tévadé, redevenu prisoniîier dans une prison roulante, ne sachant où il était, guettant les bruits du dehors, impuissant désormais à agir, s'exhortant à la patience, contraint à une mortelle attente. Et quel imprévu pouvait déranger le plan si laborieusement conçu et exécuté avec tant de constance !

Ses impressions? Le jeune maréchal des logis se les rappelle à peine pendant cette période. C'étaient des alternatives d'heures de fièvre et de torpeur. Dans le wagon encombré, il ne pouvait presque pas bouger. Pendant un arrêt dans une gare, un de ses gestes fit choir un monceau de caisses, et il eut un grand émoi. Il eut la sensation qu'on s'étonnait, au dehors, de ce bruit, et

il entendit des réflexions qui le jetèrent dans une explicable anxiété. Le signal du départ fut heureusement donné, mais, à Tarrêt suivant, ce mouvement insolite dans un wagon où il ne devait y avoir que des colis n'aurait-il pas été signalé?

Même en admettant qu'il ne se passât point d'incident, Dupont avait un autre .sujet de tourment. Le déchargement du wagon se ferait-il exactement en territoire suisse? Risquerait-il, au dernier moment, de retomber en des mains allemandes ?

La chance — bien méritée — le favorisa, cependant.

Ce long voyage, dans de telles conditions, l'avait exténué. Il était à bout de l'énergie qui l'avait soutenu, et il en était venu à ce moment ou on s'abandonne à la fatalité, quand il comprit, aux manœuvres du train, que c'était l'arrêt définitif. Mais vingtquatre heures s'accomplirent encore avant qu'on s'occupât du wagon.

Pes allées et venues lui indiquèrent

qu'on s'en approchait. Quand le wagon eut été déplombé et qu'on eut fait glisser la porte, la lumière éblouit le fugitif. Par prudence, il se cacha d'abord. Mais l'instant arriva où il lui fallut se montrer, et on peut concevoir la surprise des employés du chemin de fer, en apercevant cet homme, le visage couvert de poussière, ne pouvant que malaisément se tenir debout, commençant par balbutier des paroles inintelligibles.

Enfin Dupont demanda :

— Est-ce que je suis bien en Suisse?

— Oui, lui répondit-on. Mais que diable faites-vous là?

Il n'eût servi à rien qu'il différât de révéler qui il était. Il conta brièvement son extraordinaire histoire, à laquelle on se refusa d'abord à croire complètement, car il semblait impossible qu'il eût pu supporter, dans cette autre captivité, un pareil trajet. Pourtant, on s'était attroupé autour de' lui, et, après l'étonnement, c'était quelque sympathie qu'on lui témoignait.

Le moins étonné n'était pas un fonctionnaire des chemins de fer allemands qui se trouvait sur le quai.

— Ces Français ! fit-il... il faut s'attendre à tout, avec eux !

Dupont fut conduit au bureau militaire helvétique où il trouva bon accueil. On lui fît donner des détails sur son évasion et on le réconforta quelque peu. On le défendit même contre la prétention d'un employé formaliste de dresser contre lui une contravention, dont Tévadé, touchant à sa liberté, se fut d'ailleurs assez peu soucié. Il avait réussi. Ses alarmes étaient oubliées ; il était payé de ses peines.

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