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EN CHEMIN DE FER

Le capitaine du génie Nicollas, dès les premiers temps de son internement, au camp de Reisen-in-Rosen, avait songé à s'évader. Avec l'aide de quelques camarades, déterminés comme lui, à la fuite, il avait creusé une galerie, dont le travail fut découvert avant son achèvement. Transféré à Hulow, en Pomoranie, il recommença, par les mêmes moyens, à tenter la délivrance. Cette fois, la galerie souterraine put être terminée, et, quelle que fut l'énorme distance à franchir avant d'arriver à franchir la frontière, il se lança dans l'aventure, au bout de laquelle était l'espoir de la liberté. Parti des environs de Posen, le 16 octobre 1917, il fut arrêté à Lûhne, en

Westphalie, à une centaine de kilomètres de son but.

C'est alors qu'il fut envoyé au camp de représailles de Butow-in-Pommern.

Son échec ne l'avait pas découragé. Il avait seulement acquis l'expérience des difficultés^ plus grandes encore qu'il ne les avait connues. Décidé, plus que jamais, à essayer de revoir la France, il avait seulement réfléchi aux nouveaux moyens à employer.

Une idée audacieuse se présenta à lui. De ce camp de Poméranie à la Hollande, la distance était telle qu'il ne pouvait^espérer la parcourir impunément à pied. Eh bien ! c'est en chemin de fer qu'il se risquerait à traverser la plus grande partie de l'Allemagne. Il faudrait, sans doute, compter sur beaucoup de chance. Mais, enfin, d'heureux hasards pouvaient le servir. Un acte, même téméraire, lui semblait préférable à l'acceptation passive de l'insupportable captivité.

C'est ici, directement, le sobre et émouvant récit du capitaine Nicollas.

«Comme l'indique le croquis ci-après, le camp de Bûtow-in-Pommern est constitué

par une série de baraques entourées d'un fil de fer doublé d'une palissade. Les pri-

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Ordonnanjces

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Infirmerie

sons sont isolées et séparées des baraques par un autre fil de fer.

Les civils qui entrent au camp (fournisseurs, horloger, dentiste, etc.), se présentent d'abord à la sentinelle, qui leur indique le poste de police et les regarde y pénétrer. De ce poste, se détache alors un homme de

garde, qui les accompagne pendant toute la durée de leur séjour au camp, et ne les quitte qu'au moment où ils en sortent, après leur avoir fait franchir la porte B et les avoir suivis du regard, du poste à la porte A.

Conclusion : — Un civil qui se présente à la porte A sans avoir été vu par personne, n'est nullement inquiété par la sentinelle A extérieure, qui s'imagine que ce civil est passé, accompagné, par la porte B et le poste.

A 17 h. 50, le 17 décembre 1917, le capitaine Duval (9^ zouaves), et moi, franchissions le fil de fer FF, en X, tournions la prison des officiers et allions sortir par la porte A, tous deux en civil, et saluant la sentinelle d'un : « Bonsoir ! » amical.

M'étant, l'avant-veille, déguisé en ordonnance, pour aller reconnaître la gare au cours d'une corvée de colis, je prenais, une demi-heure après, deux billets de 3^ classe, pour Schlawe, et, à 18 h. 47, nous quittions la gare de Butow pour arriver à Schlawe deux heures plus tard.

LËS BELLES ÉVASIONS 2â3

Après un voyage sans incident notable, de Schlawe à Munster, par Stettin, Hambourg, Bremen, voyage effectué en 2^ classe et entrain omnibus, nous arrivâmes à Munster le 19 décembre, vers 17 heures. J'y pris deux billets (aller et retour) pour Ahaus, par Cœsfeld, où nous étions obligés de changer de train. Arrivés à Cœsfeld vers

20 heures, nous retournions à la gare à

21 h. 50, après nous être promenés deux heures durant à travers le village et sur les routes avoisinantes. Le train déjà en gare partait à 21 h. 55.

En arrivant à la gare de Cœsfeld, le capitaine Duval, coiffé d'une casquette, attire Tattention d'un civil, vraisemblablement un agent de la Sûreté, qui s'avance vers lui, et lui demande des papiers d'identité. Mon camarade ne peut en montrer, et répond, comme il avait été convenu entre nous : « Je suis sourd. Adressez-vous à mon camarade ». Mais devant son air embarrassé, et le train pour Ahaus étant prêt à partir, le civil requiert immédiate-

ment quatre sentinelles, qui montent dans notre train, deux dans chacun des compartiments immédiatement voisins de celui dans lequel mon camarade et moi avions pris place. .

Jugeant évidemment la partie perdue, puisqu'on allait nous interroger, à notre arrivée à Ahaus, nous convînmes d'agir chacun de notre côté, pour essayer de nous en tirer coûte que coûte.

Trois minutes avant l'arrivée, à Ahaus, j'entrai aux cabinets, décidé à sauter du train en marche. Est-ce hasard? Toujours est-il que je trouvai la fenêtre close, et la courroie coupée à ras, — ce qui en rendait impossible le rabattement. Briser la fenêtre? L'idée m'en vint un moment, — mais le bris de vitres serait entendu des compartiments voisins, où les sentinelles veillaient sans aucun doute, et je renonçai à ce moyen, dressant immédiatement un autre plan.

Je descendis à Ahaus, le train arrêté, et notai immédiatement la présence de quatre

sentinelles S encadrant remployé de gare E qui demandait les billets à la sortie et examinait les papiers des voyageurs.

Je sortis alors mon billet, pris dans ma poche un papier

quelconque que je q ^ q

joignis à mon billet, o o

et, passant franche- ^ ment entre les deux premières sentinelles (sans doute trompées par mon air assuré), je remis le tout au contrôleur.

Aussitôt, je fonçai entre les deux dernières sentinelles, en écartant les bras, et eus tôt fait de dépasser les quelques voyageurs déjà sortis. N'écoutant évidemment pas les cris poussés par les sentinelles, j'allai droit devant moi, courant à perdre haleine, jusqu'au moment où je n'entendis plus aucun bruit derrière moi. Je me déchaussai alors rapidement, traversai le village nu-pieds jusqu'à un boqueteau, où je me rechaussai, m'orientai, grâce à l'étoile polaire, et repris immédiatement ma marche à travers champs, dans la direction nord-ouest.

236 LËS BELLES ÉVASIONS

A minuit, je distinguai enfin les premières maisons d'un village, que je supposai être Vessum, et m'engageai sur une route que je supposai être la route indiquée sur ma carte : Ahaus-Vessum-Alstâtte. La première maison était éclairée, et j'entendis h pas de la sentinelle devant les armes, pas caractéristique de Thomme qui tape fortement des pieds pour se réchauffer (température probable : 5 à 7 au dessous de 0). Je me tapis derrière un tas de bois, compris, sans la voir, que la sentinelle venait jusqu'à ma hauteur, et examinait d'un œil soupçonneux s'il n'y avait personne autour d'elle, car elle avait, sans aucun doute, entendu quelque bruit, et je me redressai enfin, dès qu'elle eut fait demi-tour et se fut éloignée.

Je tournai le village par le sud, et retrouvai, au delà de la dernière maison (aussi éclairée), la route Ahaus-Alstatte. Un poteau indicateur auquel je grimpai, m'assura que je venais de passer Vessum, et je continuai mon chemin, prenant résolument la route

d'Alstâtte, à Tallure de 2 kilomètres à rheure (marchant sur le bas-côté, très vite, pendant une cinquantaine de mètres, m'arrêtant quelques secondes, écoutant, et repartant aussitôt).

A 2 h. 30, j'aperçus un groupe de maisons ; un poteau indicateur, auquel je grimpai encore, me confirma que j'arrivais à Alstâtte. Une maison éclairée, à Tentrée du village, me fit soupçonner la présence d'un corps de garde. Je décidai de tourner Alstâtte comme j'avais tourné Vessum^ comptant trouver glacée la rivière qu'indiquait ma carte. Malheureusement, il n'en était rien, et de T'endroit où je me trouvais, je distinguais des terrains très bas et très marécageux, aux abords immédiats de la rivière. Je retournai alors sur mes pas, jusqu'au poteau indicateur, me déchaussai, et décidai d'aller, à travers le village, reconnaître le pont marqué sur la carte. J'arrivai, nu-pieds, jusqu'à une maison qui, comme celle signalée à l'entrée du village, était éclairée et

occupée par un poste. D'ailleurs, de Tendroit où j'avais été arrêté par la rivière, j'avais aperçu cette maison éclairée, et vu briller deux ou trois fois de suite (comme s'il s'agissait de signaux optiques), la lueur d'une lampe électrique. Bref, aucune sentinelle ne se trouvant devant la porte, je passai très silencieusement,- et arrivai à une dizaine de mètres du pont, dont j'aperçus les piliers faisant tache plus sombre dans l'obscurité de la nuit. Je me mis à plat ventre, rampai très prudemment, n'aperçus rien de suspect, et passai vivement de l'autre côté de la rivière. Il ne s'agissait plus, pour moi, que de traverser la ligne des sentinelles de la frontière.

Je quittai la route, à partir de ce moment, continuai à marcher nu-pieds dans un chemin de terre à environ 200 mètres du pont et de direction est-ouest (2 kilomètres environ de longueur). A l'issue de ce chemin; se présentaient des marais franchissables ; je me rechaussai alors, et m'engageai dans ces marais, coupés tous les 50 mètres de

ruisseaux non gelés, d'environ 50 centimètres de largeur, bordés d'espace en espace de fils de fer barbelés.

Vers 5 heures, le 20 décembre, persuadé que j'étais en Hollande, et le ciel s'étant couvert de nuages qui m'empêchaient de voir l'étoile polaire, je m'arrêtai dans un boqueteau, décidé à attendre le lever du soleil pour ne pas me tromper de direction dans mes recherches, en vue de trouver Enschede.

Une heure durant, j'essayai de lutter contre le froid et le sommeil, mais, comprenant que je ne pourrais résister davantage si je demeurais stationnaire, craignant de m'endormir pour ne plus me réveiller, je décidai de prendre un chemin de terre, en lisière du boqueteau, boqueteau d'ailleurs très touffu, dans lequel il était impossible de circuler librement. Ce chemin avait une direction vraisemblablement sud-nord, qui, me disais-je, me conduira à la voie ferrée Gronau-Enschede, voie ferrée que je suivrai alors jusqu'à Enschede, en tournant vers l'ouest. Deux cents mètres plus

loin, ce chemin se perdait dans des marais très touffus, dans lesquels je m'engageai^ toujours poursuivi par cette idée fixe (ju'il ne fallait m'arrêter à aucun prix, bien qu'ayant les pieds en sang.

Un quart d'heure après, j'avais perdu toute notion de direction, et je sentis que la glace cédait sous moi. J'enfonçai jusqu'à mi-jambe, et pataugeai un peu précipi* tatnment de tous côtés. J'eus, l'avoueraije? un moment d'affolement et de profond désespoir.

Déplus, en plus, je me sentais saisi par le froid, des herbes suffisamment hautes me cachaient les moindres accidents de terrain, et, aussi loin que ma vue pouvait s'étendre, je devinais des marais tous semblables à cdui où je m'enlisais toujours davantage. J'eus nettement l'impression que j'étais perdu, que cette région resterait peut-être plusieurs mois durant sans être parcourue par un être humain, et que j'allais demeurer là, complètement abandonné.

Dans un dernier sursaut d'énergie, Je

résolus de lutter encore et m'élançai en avant, complètement à Taventure.

Après bien des péripéties, j'atteignis une petite digue non recouverte d'eau, et m'y soulevai, complètement rendu.

Un quart d'heure plus tard, commençant à sentir de cuisantes douleurs aux pieds, je me remis en marche, sur cette digue, et arrivai sur un chemin de terre carrossable. L'intensité de l'aurore, plus forte dans une certaine partie du ciel, me laissait vaguement soupçonner l'est, et me permettait de supposer que ce chemin, découvert par hasard, avait une direction sud-nord. Je m'y engageai donc, mais fus brusquement arrêté à un tournant par deux militaires, marchant côte à côte, l'arme à la bretelle. Je n'avais plus la force de courir pour échapper à ces sentinelles, que je croyais allemandes et, à l'interrogatoire que me posa l'une d'elle, en allemand : « Que faitesvous là?» Je répondis: «Je suis contrebandier allemand, je viens de Vessum, et vais à Enschede faire d#6 provisions pour

«la Noël. C'est bien là la route, n'est-ce «pas? Laissez-moi passer, je vous donce nerai 5 marks à chacun de vous, et, au (( retour, dans trois ou quatre heures, soyez- (( là : je vous ferai cadeau de chocolat et (( de saucisses.

— Si vous êtes contrebandier, nous sommes douaniers hollandais, et vous allez nous suivre ; gardez votre argent.

Alors seulement, je m'aperçus que ces hommes portaient un bonnet de police, bien différent de la casquette allemande, mais je n'en étais pas encore avisé, dans l'état de dépression où je me trouvais. Une violente réaction s'opéra en moi, je répétai à plusieurs reprises : « Je suis donc en Hollande !... Eh bien oui, conduisez-moi vite à votre « poste, je suis officier français, évadé (( d'Allemagne cette nuit ».

J'étais, à ce moment, à quelque 500 mètres à peine de la frontière allemande, vers laquelle je me dirigeais si je n'avais pas été arrêté par ces douaniers hollandais. »

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