PROLOGUE
titre seulement que mes poupées peuvent causer avec vous. Après les avoir écoutées, vous connaîtrez tous les mouvements sérieux ou bouffons qui animent la vie, et pour égaler Balzac lui-même, il ne vous manquera plus rien que l'invention, le génie, l'esprit, l'imagination et le style.
— A la bonne heure, dis-je, voilà qui va des mieux; mais, monsieur Chanderlos, expliquezmoi comment vous êtes parvenu à savoir modeler ces figures où se confondent si impeccablement la nature et l'art, et à qui il manque seulement des âmes, si toutefois les poupées n'en ont pas, ce qu'il faudrait démontrer.
— Monsieur, dit Chanderlos, j'ai subi des transformations diverses. D'abord statuaire, élève du baron Bosio et prix de Rome, j'ai exécuté en marbre des Thémistocles et des statues de l'Abondance, qui, achetés parle Gouvernement, ont orné les jardins publics ; car il y a de sots métiers! Mais enfin, j'ai éprouvé le besoin de rompre avec les pompiers de la tragédie, aussi horribles que les vrais pompiers sont utiles et magnifiques! Je me suis remis à étudier le dessin, d'abord avec le père Ingres, puis avec mon camarade Alfred Dehodencq, et ces deux grands hommes m'ont appris à savoir, le cravon à la main, fixer immédiatement un
mouvement, une impression, l'expression d'une tète, et à faire des croquis justes, aussi rapides que l'instant qui fuit. Je me suis beaucoup adonné à cet exercice dans les rues, tout en étudiant assidûment les chefs-d'œuvre de Daumier. Puis, saisi par la rage de la création, je suis allé plus loin. Je me suis dressé à fixer seulement l'image dans mon cerveau et, rentré chez moi, à la recopier fidèlement, soit en la dessinant au crayon ou au pastel, soit en la modelant, toute vive, dans l'argile. Mais il me restait à subir l'épreuve suprême, la plus difficile de toutes, et voici en quoi elle consiste. En rencontrant, aux Champs-Elysées, par exemple, une passante digne de m'intéresser, j'avais soin d'interroger ses traits, et je notais fidèlement dans mon esprit l'histoire qu'ils m'avaient racontée. Puis, quand, l'ébauchoir à la main, j'avais reproduit l'image de cette passante, je l'interrogeais à son tour, et si son récit ne concordait pas exactement avec le premier, s'il y avait quoi que ce fût de changé, une circonstance, une image, une métaphore, une épithète, fût-ce une simple virgule, mon ouvrage n'était pas bon, je fracassais la maquette molle, et je recommençais! Mais bientôt, je travaillais à coup sûr, lisant les âmes aussi aisément qu'un journal du matin» C'est ainsi,