‹ Les belles poupéesChapitre 5 sur 17 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

monsieur, que je cessai d'être l'inutile casseur des cailloux de Paros et de Carrare, pour jardins publics, et que je devins digne de m'établir statuaire de poupées.

— Monsieur, dis-je au vieux Chanderlos, vous faites tomber des écailles de mes yeux, d'où il en est déjà tant tombé, et qui cependant en restent couverts, comme le monstre du récit de Théramène. Il est sans doute malaisé d'imaginer Y Iliade ou Atta Troll; mais il n'est pas facile non plus de créer des dames en carton, vêtues de riches étoffes. Donc, pour amuser la petite jNine, je m'en tiens à ce que j'ai dit; j'entrerai au premier bazar venu, et je lui achèterai une catau de trois francs. Mais il n'est pas impossible que j'achète aussi quelquesunes de vos personnes, pour moi-même, pour leur demander leurs secrets, pour m'instruire et, comme disait Baudelaire, pour m'amuser personnellement.

— A la bonne heure, dit Chanderlos, mais je ne veux pas vous vendre chat en poche. Prenez donc votre temps; feuilletez mon troupeau de femmes, et, si le cœur vous en dit, écrivez sous leur dictée des contes qui font oublier les heures.

Ayant ainsi parlé, le statuaire sortit, emmenant avec lui sa fille, mademoiselle Barbe, aux

tristes yeux bleus, mince et frêle comme un lys. Et moi, resté seul avec les poupées, j'écoutai leurs belles histoires.

SINGULIERE ÉiNIGME

— Oui, dit madame Cécile Jounnon à son amie Louise Orélia, les portes de cette chambre sont bien fermées, et aussi celles de la chambre prochaine, et aussi celles qui sont au delà, et personne ne pourra savoir si nous avons tenu des discours qui ne conviennent pas à la modestie de notre sexe. D'ailleurs, pourquoi ne l'avouerais-je pas, puisque nous sommes nées à deux jours de distance l'une de l'autre? nous sommes vieilles; moi, du moins, je suis vieille; car ma jeunesse a fleuri sous le second Empire, c'està-dire à l'époque où, ainsi que le constatent les historiens, la France n'était pas encore vertueuse. Continuez donc, je vous prie, et parlez en toute liberté.

— Eh bien! oui, dit madame Orélia, c'est à vous seule, chère Cécile, que je l'avoue, mague-

nille m'est affreusement chère ! Ce qu'on affirme être si peu de chose en amour, cette joie matérielle et grossière que ressentent également la vachère et la déesse, ces plaisirs des sens auxquels il faut bien que les plus belles paroles aboutissent, car les plus subtiles abstractions de quintessence n'ont encore rien trouvé de mieux que le baiser; ce spasme d'une seconde, définitif et suprême, que le roi Louis XV aurait voulu prolonger pendant des heures, oubliant, en sa légère pensée, que si on employait l'or à en faire les pavés des rues, il ne serait plus bon à faire des joyaux; ces mystérieuses délices où la Vie et la Mort se confondent, et nous emportent, d'un accablant coup d'aile, au delà de notre être sensibilisé et transfiguré, me paraissent être ce qu'il y a de meilleur sur la terre, où d'ailleurs rien autre chose, à ce que je crois, n'existe réellement. Ne pensez-vous pas comme moi?

— Hélas! dit tristement madame Joannon, sur ce point je manque malheureusement d'informations, et ces enchantements, dont le souvenir vous transporte, je n'en pourrais guère parler que comme un aveugle des couleurs.

— Oh! pauvre petite! dit madame Orélia avec une sincère commisération. Quoi, se peut-il! vous avez mordu avidement les savoureuses

pommes d'Eve, et dans votre bouche de rose vous n'avez rien senti qu'un peu de cendre! On vous a payée en bon or comptant, et quand vous avez ouvert votre petite main enfantine, il n'y avait rien dedans que des feuilles sèches ! C'est à faire pleurer les pierres. Ah! mon amie, si je pouvais vous le faire deviner par la pensée, ce monde fermé devant vos pas, vous y verriez des palais auprès desquels ceux de Sémiramis sont des étables, et des fleurs de diamants qui feraient ressembler à un ruisseau bourbeux le fulgurant flot d'or du Pactole!

— Hélas! dit la jolie Cécile, n'allons pas si vite ! ce que je ne sais pas, à mon grand dam ! je ne l'ignore pas non plus complètement. En cette affaire, comme toujours, la réalité dépasse en imprévu les imaginations les plus folles. Mon histoire est si extraordinaire que, si un conteur s'avisait de l'écrire, on le mettrait aux Petites Maisons. Aussi les artistes ont-ils raison de ne pas se colleter avec la vie réelle, et de s'en tenir aux lieux communs habilement présentés.

— Mais moi je vous croirai , dit Louise Orélia, car je sais, pour l'avoir expérimenté, que le vrai ne peut jamais être vraisemblable. Dites-moi donc votre conte, qui déjà m'intéresse infiniment; car, d'après les quelques mots

que vous m'avez dits, il me semble que vous n'avez pas su prendre un parti dans la grande question d'Etre ou de ne pas Etre, et que vous n'êtes, au bout du compte, ni chair ni poisson!

— Oh ! dit Cécile, je ne sais ce que je suis, et c'est bien ce qui fait ma peine. Mais, mon amie, je vais m'acquitter en hâte avec les événements, pour arriver le plus vite possible à ce qu'on pourrait appeler : le Cas de madame Joannon!

— Oh! dit madame Orélia impatiente, parlez, parlez vite! Je flaire déjà quelque bonne Chimère, avec une poitrine de chèvre et des griffes d'oiseau !

— Quand je fis mon entrée dans le monde, dit Cécile, jolie, je puis le dire à présent, avec beaucoup de cheveux châtains et de petites dents solides, qui auraient pu me servir à me suspendre en l'air sous un ballon, et pas plus bête qu'un autre, monsieur Joannon, qui occupait une haute charge, était un vieux libertin, ayant besoin en amour de piments et de picrates que ne fournit communément aucune femme légitime. Aussi me laissa-t-il pour compte, en m'accordant d'ailleurs une pleine et entière liberté, dont je ne savais que faire. Car mon cœur imitait de Conrart le silence prudent, et mes ignorances étaient si profondes et si nombreuses, que j'ai le droit d'en parler au pluriel.

SINGULIÈRE ÉNIGME lo

— C'est alors, dit Louise, que vous avez rencontré une amie...

— Oui, dit Cécile, avec qui je me liai étroitement. Ce fut la très belle Laure Phanner, à qui son étonnante beauté, sa grande richesse, la haute situation de son mari, qui était, comme le mien, un don Juan sur tous les retours, permettaient, à son gré, d'être vertueuse ou de ne pas l'être. Elle avait choisi ce dernier parti, et vous connaissez ses amours célèbres. Elle me représenta qu'en certains cas l'avarice est une dilapidation, que je laissais perdre inutilement le bien du diable, enfin tout ce que vous savez. Il me fallait un consolateur, elle l'avait tout prêt, et me donna de sa main monsieur Armand de Théroude, cet ofticier d'état-major beau comme un prince Charmant, qui avait tout pour lui, naissance, esprit, bravoure, et le reste. On pouvait le résumer par un mot : la Perfection. 11 savait aimer, amuser, respecter une femme, timide ou audacieux selon qu'il le fallait. Il me plut absolument, du moins à ce que je pus croire.

— Et alors, dit madame Orélia, ce fut lui qui vous fit éprouver...

— Rien du tout, dit madame Joannon. Laure Phanner pensa que, cette épreuve n'ayant pas réussi, il fallait en essayer une autre, et par

ses conseils, je cédai au jeune et illustre avocat Armandie, le plus éloquent des hommes, qui persuaderait aux anguilles de se faire écorcher vives. 11 me persuada tout ce qu'il voulut, mais n'éveilla pas mon sang engourdi en un calme sommeil. J'aimai, je crus aimer Nayville, le compositeur Césairé, qui joue du piano avec d'agiles doigts de virtuose : mais à quoi bon pousser plus loin cette triste nomenclature? Mes serviteurs se succédaient, comme des acteurs affairés qui rapidement traversent la scène, et on pouvait dire d'eux, comme dans la Légende des Siècles :

Un autre, un autre, un autre, un autre, ô cieux funèbres!

— Diable ! dit madame Orélia. Dans tout cela, maintenant, c'est le dénouement qui m'intrigue !

— J'y arrive, dit madame Joannon. A ce moment-là, madame Phanner et moi, nous étions voisines de campagne, à quatorze kilomètres l'une de l'autre, car Laure habitait, près de Pierrefonds, son château de Vignolles, et nous, à Compiègne, tout près de la forêt, une jolie maison avec un parc planté d'arbres antiques. Chez l'une comme chez l'autre de nous, le voisinage des fêtes impériales attirait des hôtes nombreux, et nous avions souvent fo.rt agréable

compagnie. J'étais allée passer une journée chez Laure, où se trouvaient réunis force gens amusants et illustres, et, pour tout dire en un mot. la fine fleur, le dessus du panier de la société parisienne. Cette élite de seigneurs, de brillants officiers, de poètes et d'artistes n'était déparée que par une exception unique; mais l'homme qui faisait tache parmi ces héros de la vie avait pour lui une excuse : c'est qu'il était le propre cousinde Laure Phanner.C'élaitunfabricant de draps d'Elbeuf, pas jeune du tout et pas encore vieux, ordinaire, honnêtement vêtu, chez qui la vulgarité n'était pas poussée à ce degré d'exaspération où elle devient intéressante. Il n'avait même pas le mérite de s'appeler Dupont ou Durand, ce qui constitue une sorte d'originalité à rebours, à laquelle des Esseintes peut n'être pas insensible. Il se nommait simplement Loisy, et il aurait ressemblé à tout le monde, si son visage n'eût été orné d'une de ces barbes en collier dont l'usage fut souverain en même temps que le roi Louis-Philippe, et dont la mode surannée, à l'époque dont je vous parle, s'était déjà restreinte à quelques rares cochers de fiacre. Je n'ai pas à vous dire l'impression que monsieur Loisy produisit sur moi; il n'en produisit aucune; il était quelconque, et ne mérite pas d'autre appréciation. La journée

se passa on jeux, en promenades, en musique. J'avais bien promis à monsieur Joannon de rentrer à Compiègne le soir même ; toutefois, quand les invités se furent retirés chez eux, je restai un assez long- temps à causer avec Laure, car nous avions à échanger de nombreuses confidences. Il était déjà fort tard lorsque ma voiture fut attelée, mais j'ai toujours aimé à voyager la nuit, et d'ailleurs il faisait clair de lune.

Cependant les nuages s'amoncelèrent; bientôt les arbres furent tordus par un ouragan furieux, et, au moment où j'allais partir, le ciel s'alluma de soudains éclairs. Bientôt la pluie tomba avec furie ; on n'eût pas mis un poète dehors, à plus forte raison une jolie femme, et je fus bien forcée de rester à Vignolles. Mais ici une difficulté se présentait; le château était bondé, toutes les chambres étaient prises. Laure m'offrit bien de partager la sienne; mais je n'acceptai pas, sachant que mon amie a, la nuit, des crises d'étouffement, et pensant qu'il lui aurait déplu de se montrer à moi dans le désordre que produisent ces cruelles souffrances. Il fallut faire contre fortune bon cœur. On fit lever une lingère , mademoiselle Eulalie, qui était venue travailler en journées au château ; on mit à son lit des draps blancs; une femme de chambre emmena cette exilée avec-elle, et je

me couchai à la place qu'elle venait d'abandonner. Il fut convenu que, pour ne pas trop inquiéter mon mari, je partirais au petit lever du jour ; aussi laissai -je la clef sur la porte de ma chambre, afin qu'on pût m'éveiller sans faire de bruit, ni troubler personne.

Mais le sommeil effleurait à peine mon front et mes paupières lorsque j'entendis la clef tourner dans la serrure, et quelqu'un entra. Je me tus, je n'appelai pas, je ne dis rien : par quels sentiments compliqués et mystérieux? Quelle secrète pensée me conseilla le silence? Fut-ce l'horreur du bruit et du tumulte, ou la vague terreur qui vous force à rester immobile, ou une lancinante curiosité, que je ne m'avouai pas? Quoi qu'il en soit, je me sentis bientôt saisie et pressée entre deux bras robustes, baisée sur le front, sur les cheveux, sur les lèvres, sur le visage, et alors, ô mon amie, comme si se fût déchiré le voile qui me cachait la vie et tout, je les connus, ces spasmes, ces sanglots, ces frémissements, ces plaisirs inouïs,, ces sensations de ravissement vertigineux et mortel que j'avais si souvent rêvés et entendu raconter, comme le Petit Poucet et Peau d'Ane, mais que je ne connaissais pas davantage. Quel flamboyant Archange m'ouvrait ainsi les portes de diamant des paradis d'étoiles et de fleurs?

Il n'y avait pas à en douter, c'était monsieur Loisy, le marchand de draps d'Elbeuf ; j'avais reconnu la coupe extraordinaire de sa barbe ; cependant je roulais, éperdue et subtilisée, à travers les abîmes d'extase, aussi étonnée que si un ânier du village voisin avait inventé Y Iliade! Je m'endormis enfin, et quand je me réveillai, j'étais seule. Au matin, je ne partis pas, parce que mon mari, inquiet, était accouru, et nous restâmes quelques jours de plus chez madame Phanner. Naturellement je revis le marchand de draps, et, croyez-le bien, je n'eus pas du tout l'idée de lui crier : Je vous aime, ni de recommencer avec lui ces heures uniques de ma vie, pendant lesquelles j'ai été femme! Plus que jamais, je le vis quelconque, impersonnel, pas plus fait pour devenir un amant qu'un sultan des Turcs. D'ailleurs, il ignorait complètement sa bonne fortune et son crime, croyait n'avoir outragé que mademoiselle Eulalie, comme il en avait coutume, et ne savait pas du tout qu'il m'avait fait subir ainsi les dernières délices. Qui a bu boira, ma chère Louise; vous le devinez, de nouveau j'ai voulu effeuiller les marguerites avec des hommes beaux, adorés et charmants ; c'est comme si j'avais chanté : Femme insensible] De nouveau j'étais devenue de marbre et de pierre et de glace, et je

pouvais dire de moi ce que madame de Pompadour disait d'elle-même : Je suis froide comme une macreuse! Telle est mon histoire.

— Elle est, dit madame Orélia, tout à fait particulière et comporte des moralités très diverses. D'abord, elle prouve une chose déjà prouvée depuis long-temps ; c'est que l'Amour, non seulement souffle où il veut, mais fait tout ce qu'il veut, et comme il veut. Secondement, elle nous enseigne qu'il ne faut pas juger sur l'apparence, ni même sur la réalité. Car peut-être faites-vous beaucoup trop bon marché de monsieur Loisy, et il n'est nullement impossible de supposer que ce fabricant de draps ait été doué d'un génie spécial! Enfin, elle nous montre que les idées reçues et passées à l'état de formules sont brutalement démenties par les faits. Le mécanisme de nos sens et de nos organes nous est profondément inconnu. C'est pourquoi, si les romans voulaient approcher de la vérité, qu'ils cherchent toujours, ils devraient tous être écrits par de grands physiologistes...

— Qui alors, dit madame Joannon, ne sauraient pas les écrire ! Car c'est un cercle vicieux.

Messieurs, dit le colonel Saulquin, un homme et une femme peuvent-ils se rencontrer, se reconnaître et s'aimer, bien quils aient été évidemment faits l'un pou?' l'autre? Bien entendu à l'état d'exception monstrueuse, je crois le fait possible, car le hasard fait tout ce qu'il veut, et même quelquefois ce qu'il ne veut pas. Mais, sur ce point,mon historiette vous en dira plus que tous les raisonnements.

Le plus étrange officier que j'aie jamais eu sous mes ordres est certainement le capitaine Michel Gensomm, dont le père, le colonel Gensomm, qui mourut au moment où son fils unique allait naître, a laissé de si admirables travaux sur l'art de fortifier les places de guerre et sur la balistique. Ce jeune homme, que j'ai vu brave à la guerre comme un lion, se souciant de sa

vie comme d'une vieille pantoufle, est en même temps riche de trois millions, beau comme un dieu, fort comme un Turc, sans rival à l'escrime, étonnant dompteur de chevaux et nageur intrépide, soumettant les fleuves, fendant les tourbillons et coupant les herbes meurtrières qui l'arrêtent. Avec cela, sobre et chaste; il ne fumait pas, buvait de l'eau et vivait comme une fille. L'an dernier, il a épousé une petite mercière, etj'ai été son témoin.

Michel Gensomm, qui n'ennuyait personne de sa tristesse, était atteint d'une tristesse inguérissable, parce que, bien qu'il n'en parlât jamais, excepté à moi et très rarement, il ne pouvait du tout oublier, se consoler d'avoir perdu sa mère, et, après des années écoulées, sa douleur était telle qu'au premier jour. Mais quelle mère ! charitable, aumônière, à la fois énergique et tendre, vaillante aussi, car en 70, seule dans son château avec des serviteurs, elle fit le coup de fusil contre des tirailleurs hulans, qui n'entrèrent pas et rebroussèrent chemin, madame Marie Gensomm était fille du célèbre helléniste Laurain, membre de l'Institut. Comme elle devait travailler plus tard avec son mari, elle travailla, jeune fille, avec son père, copiant, comparant et rectifiant les textes, compulsant les scholies, corrigeant les épreuves, et elle était

devenue profondément savanle. Mais pas du tout une Femme Savante, dans le sens que Molière attache à l'association de ces deux mots. Son esprit se haussait sans nul effort à connaître une culotte d'avec un caleçon, et elle ne s'y trompait nullement, quand elle faisait ses lessives à la rivière.

Madame Gensomm enseigna toute seule à son fils les langues anciennes, les sciences, l'anglais, le dessin, la musique, et, par-dessus tout, elle lui apprit à donner toujours, à ne pas laisser autour de lui une misère non soulagée, et à être prodigue de sa personne et de ses soins autant que de son argent. Michel grandit sans avoir entendu une bêtise ou un mot corrupteur; son esprit ne fut souillé par rien; il avait vécu dans la familiarité des génies; il avait la tête pleine de belles images; il était comme un marbre bien poli, sur lequel glisseraient plus tard, comme des gouttes d'huile, les ordures et les niaiseries de la conversation courante.

Quant à l'éducation physique, elle fut donnée à Michel par un ancien sous-officier, prévôt de régiment, nommé Jorger, que le colonel Gensomm avait choisi pour intendant, après l'avoir pris en amitié à cause de sa bravoure. Pour apprendre la natation à son élève, il le jeta d'abord dans un torrent, comme un petit chien;

il l'encouragea à monter sur les chevaux les plus sauvages, en s'y prenant comme il pourrait : les principes vinrent ensuite. Il lui inculqua ce principe que la vie ne vaut pas un fétu, que les tètes, les jambes, les bras, les reins sont faits pour être cassés, et que si on les casse, cela ne fait absolument rien. Il lui démontra, selon les plus classiques et savantes règles, l'escrime, le bâton, la savate, la lutte, le pugilat, résumant enfin ses leçons en une seule, qui consiste à n'avoir peur de rien.

Tel était Michel Gensomm; parlons maintenant de la mercière, mademoiselle Claire Gilis. Elle tenait dans la rue Sous-Saint-Jean, près du Cours, une petite boutique assez bien assortie, qu'elle avait héritée de sa mère. Rien ne lui manquait pour exercer son métier, si ce n'est qu'elle était affligée d'un défaut capital. En effet, elle était belle comme les anges, scandaleusement belle; elle semblait une impératrice d'Orient, vendant du coton rouge à marquer le linge et du ruban de fil. Avec cela, une vertu sincère, nullement diablesse, et une âme très haute. Les officiers du régiment qui nous avaient précédés à G,., avaient tous tenté la conquête de Claire; mais elle s'était défendue avec tant de décision et de douceur, qu'ils avaient compris l'inutilité de leurs tentatives.

Dos maris, de petits bourgeois, de bons ouvriers se présentèrent ; mais mademoiselle Gilis les refusa l'un après l'autre, ne pouvant se résoudre à leur honnête vulgarité. D'ailleurs, cachant sous un bonnet de linge ses cheveux magnifiques, vêtue d'une triste robe sombre, donnant à son visage une expression indifférente, tenant ses yeux baissés, elle faisait tous ses efforts pour éteindre sa beauté importune ; si cela eût été en son pouvoir, elle l'eût tout à fait supprimée.

Elle vivait comme une sœur des pauvres. Tous les moments libres que lui laissait son commerce, elle les employait à s'occuper des misérables, ardemment et secrètement. Tout près de chez elle se mourait une vieille femme en proie aux plus horribles maux, dévorée par des plaies si infectes, que ses voisines, saisies d'horreur, l'avaient abandonnée.

Claire Gilis alla s'installer près d'elle, la soigna, la pansa, la fit boire, et quand elle fut morte, la lava de ses mains et la cousit dans son cercueil. On croyait que la jeune fille, victime de sa charité, serait elle-même la proie du mal; mais on la vit reparaître dans sa petite boutique, pâle et un peu lasse, mais ayant sur son noble visage la sérénité du devoir accompli. Dès lors, elle fut entourée d'un respect universel ; on permit à cette jeune sainte de vivre

tranquille, et de vendre paisiblement du fil, des aiguilles et des boutons de nacre.

Cependant, nous venions d'arriver dans la petite ville de C..., et là, comme partout, Michel Gensomm eut bien vite sa légende. Lorsqu'il était entré dans mon régiment, on avait un peu raillé ses mœurs de buveur d'eau; mais Michel n'était pas de ceux qu'on raille long-temps. Non seulement il était le meilleur, le plus infatigable et le plus exact des officiers, mais il avait eu, avec ma permission, plusieurs duels, qui généralement avaient mal tourné pour ses adversaires, et qui avaient donné une haute idée de sa force et de sa bravoure. Enfin, à C... on eut l'occasion de savoir définitivement ce qu'il valait. Par une tempête affreuse où le flot se tordait sous les ouragans déchaînés, une barque chavira, montée par un batelier et ses deux petits, qui tous trois tombèrent dans le fleuve.

Personne n'osait leur porter secours, tant l'effort semblait devoir être inutile, et aboutir à une mort inévitable. Mais Michel Gensomm se jeta dans la Loire affolée et furieuse, et, l'un après l'autre, haletant, las, intrépide, ramena au rivage les deux petits d'abord, puis le père. Alors, ayant perdu connaissance, il fut ramené chez lui, où une fièvre intense le tint pendant

deux semaines entre la vie et la mort. Pour moi, messieurs, j'étais profondément désolé, mais aussi bien heureux d'avoir dans mon régiment un tel soldat; car que ne peut-on pas avec des hommes pareils?

Dès que Michel fut guéri, il fut littéralement accablé d'invitations, et, dans les salons, il passa tout de suite pour un héros, bien qu'il en fût un réellement; mais lui aussi, il portait la peine de son inouïe et terrifiante beauté; car il avait des yeux et des cils d'Arabe, un teint doucement ambré et de très longues moustaches, douces comme des cheveux de femme. Il avait la grâce du cavalier et du gymnaste; il était élégant naturellement; il l'eût été, costumé en paysan du Danube, avec le sayon en poil de chèvre et la ceinture en joncs marins. Ses trois millions aidant, (car on peut croire qu'ils y étaient pour quelque chose,) Michel Gensomm révolutionna la ville de C... et la mit sens dessus dessous. Toutes les femmes le voulurent, beaucoup de belles et honnêtes dames pour le mauvais motif, et toutes les demoiselles, sans exception, pour le bon motif.

Mon capitaine fut assiégé comme la ville d'Ilion dans la Troade; on établit autour de lui des fossés, des palissades, des ouvrages avancés, tout ce matériel de guerre amoureuse et matri-

moniale dont la Province a le génie. Si vous voulez une autre comparaison, on tissa autour de lui une toile d'araignée si compliquée et gigantesque en ses dessins variés, qu'on eût pris dedans tous les aigles du ciel! Mais Gensomm n'aima personne et n'épousa personne. Il se tira d'affaire à force de douceur, d'esprit, de résolution, de générosité aussi, car il donnait aux dames tout ce qu'elles voulaient pour leurs pauvres, et prêtait aux dandies de la ville ses chevaux arabes, qu'ils lui rendaient fourbus. Enfin, il était secouru par la complicité de ses camarades, si souvent obligés par lui, dans le plus profond secret et avec la grâce la plus délicate.

Parmi toutes les femmes de C..., la moins amoureuse de Gensomm ne fut certainement pas la belle mercière, Claire Gilis. Dès la première fois qu'elle avait aperçu le vaillant soldat, avec sa clairvoyance d'être instinctif, elle avait senti, reconnu, deviné l'être pareil à elle; elle avait entrevu les abîmes de tendresse cachés dans l'âme de ce héros élevé par une mère. Dès cet instant, elle se donna à lui complètement, sans restriction, sans retour; mais elle voulait vivre de son amour, le savourer dans la solitude, et elle avait résolu que Michel ne la connaîtrait jamais. Presque tous les jours, le

capitaine passait dans la rue Sous-Saint-Jean, pour se rendre à une écurie qu'il avait louée; et comme c'était habituellement à la même heure, mademoiselle Gilis s'y prenait d'avance, se dissimulait derrière un rideau, s'arrang-eait pour voir le plus longtemps possible le capitaine, sans être vue par lui. Et quand elle l'avait bien contemplé, elle avait en elle un immense bonheur jusqu'au lendemain ; une chaleur délicieuse lui glissait jusqu'à l'âme, et elle se sentait légère comme si elle avait eu des ailes.

Mais heureusement, la meilleure de toutes les précautions est une précaution inutile ! Un jour, Michel passa dans la rue plus tôt que d'ordinaire; Claire Gilis n'avait pas pris ses mesures; Michel Gensomm la vit, éclatante de beauté, de jeunesse et d'innocence ; lui aussi, il fut frappé par le divin coup de foudre. Soudainement, tout de suite et en une seconde, il aima exclusivement et passionnément la seule femme qu'il devait aimer jamais. Et plus tard, lorsqu'il me raconta cette scène et que je m'étonnais, admirant qu'il eût été envahi par une impression si rapide, il me l'expliqua fort bien; car, me dit-il, dans les limpides prunelles de la jeune fille brillait cet éclair de charité, de pitié suprême, qu'il n'avait pas revu depuis qu'il avait fermé les paupières de sa mère adorable.

Cependant, avec sa décision ordinaire, Gensomm était entré dans la boutique où, en le voyant, Glaire se mit à trembler comme la feuille. Mais s'inclinant devant elle avec un profond respect :

— Mademoiselle, dit-il, voulez-vous être ma femme?

En entendant ces mots, Claire se dressa, ses yeux s'ouvrirent démesurément, son visage fut envahi par une pâleur mortelle, et elle tomba à la renverse, évanouie. Pendant une demi-heure, elle resta glacée, froide, pareille à un tas de neige, et c'est vainement que Michel, désespéré, lui mouillait le visage, lui faisait respirer des sels, frottait de vinaigre ses tempes et son front. Enfin, elle rouvrit les yeux.

— Mais, dit alors Michel d'une voix désolée et tendre, comment ai-je pu vous causer un pareil effroi?

— Ah! dit Claire Gilis, qui alors devint rouge comme une pivoine, aussi rouge qu'elle était pâle tout à l'heure, c'est... que je vous aime!

Le capitaine Gensomm accourut chez moi, me déclara qu'il voulait épouser la mercière, et, bien entendu, je lui fis les indispensables objections; mais il me menaça de quitter le service, et, tonnerre du diable! plutôt que de priver la France d'un soldat pareil, j'aurais mieux aimé

le voir épouser les onze mille vierges, avec onze mille belles-mères! Sur un seul point je fus inflexible. Michel eût désiré célébrer ses noces à C...; mais s'il eût fait cela, si on eut pu voir clans la cathédrale l'ancienne mercière en blanche robe de princesse, il eut certainement été déchiré en morceaux par les demoiselles, comme le poète Orphée par les vendangeuses de Thrace, et elles eussent fait de lui de la charpie, bonne à porter chez le pharmacien. J'obtins du ministre que le capitaine Gensomm permutât, fût envoyé dans un régiment de Paris. C'est à Paris qu'il s'est marié, et, comme je vous le disais, j'ai eu l'honneur d'être son témoin.

Michel est et restera soldat, et madame Claire Gensomm est très décidée à le suivre dans toutes les garnisons. Il a déjà fait à sa femme un bel enfant, et j'espère bien qu'il lui en fera d'autres. Dans les rares loisirs que lui laissent les baisers et le service militaire, le capitaine enseigne à sa bien-aimée Claire diverses choses : notamment, le français et la musique.

ni

C'était un déjeuner de femmes. Il y en avait six, buvant des breuvages furieux et mangeant des ragoûts bizarres, composés par la mulâtresse Eglé, dans une chambre tendue d'étoffes magnifiques et sinistres. Un seul être appartenant au sexe mâle, le romancier Paul Marie), avait été indûment admis à ce festin, dans le but avoué de colliger des documents et de prendre des notes. Quant aux trois couples d'amies réunis là, ils offraient cette particularité, dont tout esprit compliqué appréciera le raffinement, que chacune des femmes, tout à fait pareille à sa compagne ordinaire, semblait en être le sosie et le ménechme, si bien que chacun des couples donnait l'idée de Narcisse dédoublé, déjeunant avec lui-même. Comment ces ressemblances avaient-elles été obtenues?

Était-ce par un simple eflet de sélection, ou par un miracle d'art, ou par l'habitude de vivre ensemble, qui façonne deux visages l'un d'après l'aulre? Quoi qu'il en soit, ces figures identiques choquaient suffisamment la vraisemblance, et sans doute, c'est tout ce qu'avaient désiré les Parisiennes réunies dans cette fête.

Le romancier attentif écoutait avec un naïf étonnemcnt des discours où le Pessimisme, à force d'être poussé à ses dernières conséquences, devenait inconséquent. Les demoiselles avaient cet air stupéfait et tragique de la déesse Perséphonè, qui, à force de passer la moitié de son temps dans les Enfers, au bord du Cocyte, et l'autre moitié près des fleuves d'argent, sous les lauriers roses, ne savait plus au juste où elle demeurait. Ces personnes quintessenciées, aux têtes indolentes et féroces, paraissaient être lasses depuis mille ans. Comme la Vache de Victor Hugo, elles regardaient vaguement quelque part ; et, comme les Femmes du poète des Fleurs du Mal, elles regardaient aussi, idéalement du moins, les horizons des mers, bien que la scène se passât près de la Madeleine, dans la rue Tronchet, et que la mer fût, comme on le sait, très éloignée de là. Mais ne faut-il pas énumérer ces créatures, dignes d'attirer

l'attention par un caractère indéniable de modernité récente?

C'étaient d'abord la maîtresse de la maison, Pulchérie Lussereau, et. son amie Hyacinthe Cam, deux épreuves du même Rubens, deux néréides aux chairs opulentes, bien construites, offrant aux regards des tas de lys et de roses, blondes comme des ostensoirs, et sans doute rafraîchies ou rassérénées par l'abus de tout, comme Figaro était engraissé par la misère. Puis, c'étaient Irénée Juilliot et Jeanne Frion, toutes les deux grandes, brunes, sveltes, nerveuses, avec d'énormes yeux bruns, des lèvres pâles, et portant leurs cheveux noirs coupés courts. Jeanne Frion, déguisée en homme, était vêtue d'un costume très correct, coupé par un bon tailleur. Son amie, Irénée Juilliot, portait un habit de femme, très semblable pourtant à l'habit masculin de son amie et comportant également le gilet, la cravate nouée et le col de chemise. Ces deux androgynes semblaient avoir hésité dans le choix d'un sexe, ne s'être pas décidées, et rappelaient le bloc de marbre du fabuliste, qui ne sait pas s'il sera dieu, table ou cuvette.

Mais le couple dont l'association affirmait la plus complète perversion d'idées, c'était celui que formaient Estelle Veignant et Lucie Car-

minad, toutes les deux châtaines et mélancoliques. Elles se ressemblaient comme deux gouttes d'eau; mais, par un -effet cherché et voulu, l'une semblait déjà presque vieille, laissant voir coquettement dans ses cheveux une mèche blanche, et l'autre avait l'air d'un enfant qui va sauter à la corde; bien qu'Estelle Veignant fût parfaitement majeure et que Lucie Carminad ne fut pas vieille, en effet. Combinaison sur laquelle il ne faut pas insister, car n'entrevoit-on pas, quand on y songe, le vertige du gouffre et l'attirance endormante des abîmes ? Cependant on déjeunait toujours et la conversation continuait.

— Ma chère Pulchérie, dit le romancier Mariel, égaré parmi les femmes comme Achille dans l'île de Scyros, avez-vous lu le dernier volume des souvenirs du vieux Léon Rouanne?

— Oui, dit Pulchérie Lussereau, c'est drôle, ça devient presque amusant, à force d'ingénuité. Il me paraît que Rouanne a beaucoup de talent et que, même en prose, il écrit très bien, si toutefois cette association de mots signifie quelque chose. Mais ses historiettes se passent dans des âges évanouis, sous le dernier empire, je ne sais quand, au siècle d'Astrée, à une époque où les lions, buvaient aux ruisseaux de lait et broutaient l'herbe

dans le parc Monceau, où un louis comptait pour quelque chose, et où les femmes du monde croyaient sortir d'une orgie babylonienne, quand elles avaient dîné avec un monsieur en cabinet particulier, pour manger des écrevisses à la bordelaise.

— Oui, reprit Mariel, c'est ce qui fait vraiment rétraîigeté de ce livre. Rouanne a peint, de main de maître et avec une verve étonnamment spirituelle, la grande courtisane de ce temps-là, Thérèse Brunelle, amie de tous les hommes célèbres, gaie, bonne enfant, charmeuse, toujours une rose au sein et une chanson aux lèvres ; mais qu'elle nous parait aujourd'hui démodée et innocente ! On lui donnerait le prix Montyon, avec confession, et elle a dû mourir avec le calme d'une conscience pure.

— Mais, dit Pulchérie, elle n'est pas morte du tout; elle s'est appris à raccommoder les robes, à faire sur les déchirures des reprises invisibles, et, avec ce talent de fée, elle se gagne de toutes petites rentes. Et tenez, elle n'est pas du tout loin d'ici; elle m'attend dans mon boudoir. Vous avez vu que, tout à l'heure, Eglé est venue me parler à l'oreille; elle venait m'annoncer Thérèse Brunelle. Cette ancienne Mimi Pinson me rapporte une robe de six

40 LES ISELLES POUPÉES

mille francs, déshonorée par un accroc, et qu'elle a refaite absolument neuve.

— Oh ! dit Jeanne Frion en allumant un gros cigare, décide -la à venir se mettre à table avec nous, ça sera si drôle!

— Oh oui! dit l'enfantine Estelle Veignant, une femme qui a été la maîtresse d'un vaudevilliste, qui l'adorait, et qui, lorsqu'il a été ruiné, s'est dépouillée pour lui de tout ce qu'elle possédait. Ça nous fera comme si nous buvions une tasse de lait écumant, dans un chalet, avec des figurants en culotte courte !

Pulchérie Lussereau céda au désir de ses amies, et bientôt ramena Thérèse Brunelle. C'était une femme vieille déjà, un peu grasse, mais nullement déformée par l'embonpoint, avec des traits beaux encore. Ses cheveux gris bien lissés, son visage lavé à l'eau pure, que ne gâtaient pas quelques marques très rares de petite vérole, sa robe de petit drap d'une simplicité initiale, ses mains aux ongles polis et roses, donnaient une impression absolue de netteté et de propreté. Elle entra, sans affectation de modestie ou de forfanterie, nullement embarrassée, aussi à l'aise que si elle eût été chez elle, et elle s'assit à table, au milieu des courtisanes tristes.

— Soyez la bienvenue, lui dit Hyacinthe Cam.

LA VIEILLE COURTISANE 4i

— Je vous remercie, dit Thérèse Brunelle, je suis toujours la bienvenue, car je ne vais jamais que là où on me veut. A votre santé, Hyacinthe Cam !

— A propos, dit Jeanne Frion à son amie Irénée, en continuant tout haut une conversation commencée à voix basse, cette jolie duchesse de Palfrène, qu'on voit toujours dans les avant-scènes d'opérette, tu sais ce qu'elle a fait à Laure Courtois? C'est abominable! Tu sais que Bing- et Courtois avaient l'une pour l'autre la plus fidèle amitié. Eh bien! la cruelle duchesse a fait accroire à Courtois que la petite Bing...

Mais tout à coup Jeanne Frion s'interrompit, et, montrant Thérèse Brunelle :

— Mais au fait, dit-elle, ce ne sont pas des historiettes à raconter devant madame, car tu as pu voir par les Souvenirs de Rouanne qu'elle comprenait l'amour comme Shakespeare dans Roméo et Juliette !

— Et, dit Mariel, ce n'est pas là votre école?

— Aon, dit Jeanne Frion, être la révolte, la haine de tout, la vengeance de l'esclave, quelle joie !

— Oui, dit la blonde Hyacinthe Cam, faire le mal parce que c'est le mal! Connaître les lois des choses, et les braver! Être une toute

petite créature, et troubler l'ordre universel, de façon à ce qu'il ne puisse jamais être rétabli, quand mille siècles passeraient en pleurant, et faire cligner désespérément les yeux des étoiles!

— Être, dit Pulchérie Lussereau, un défi à tout ce qui existe, et dire aux Démons, aux Sylphes de la nature verte, aux six mille Naïades des sources, aux Anges et aux Dieux, s'il y en a : Voilà ce que j'ai fait! et puis après?

— Du temps de madame, dit la petite Estelle Veignant, c'était autre chose! elle s'en allait au bras du bien-aimé, dans une forêt où il y avait des oiseaux et des fleurs, si j'ose m'exprimer ainsi. Les calmes demoiselles de ces églogues n'auraient pas aimé à sentir les griffes de la Chimère labourer leur poitrine, ni les clous de fer de la Volupté trouer leurs mains et leurs pieds saignants !

— Et, dit Lucie Carminad, si elles nous avaient vues revenir des enfers, silencieuses, désolées, et nous tenant par les mains, elle nous auraient prises pour des spectres, et elles n'auraient pas même compris pourquoi nous étions si pâles!

Cependant, Thérèse Brunelle souriait, avec une gaieté naturelle et franche.

— Mes petites chattes, dit-elle, il ne faut

pourlant pas vouloir étonner une vieille demoiselle, qui avait déjà dévoré beaucoup de tigres, quand vous en étiez encore à manger votre première cuillerée de bouillie! Croyez bien que vous n'avez pas inventé la dynamite, ni la poudre de riz, ni même le fil à couper le beurre ! Vous découvrez la Méditerranée avec une innocence qui me désarme; mais figurez-vous bien que la dernière des courtisanes de Corinlbe en savait beaucoup plus que vous, et lisez Lucien de Samosate! Ah! vos Cythères, où les vipères rongent des restes de squelettes, vos Gomorrhes d'où montent des sanglots, et cette épouvantable Zo'har, que Catulle Mendès a si magnifiquement décrite dans son roman épique, nous les connaissions comme vous, et avant vous. \ous y allions quelquefois, par ennui, par curiosité, pour échapper un instant aux laideurs de la vie; mais nous y allions rapidement, en partie de plaisir, conduites par des postillons ayant sur la poitrine des bouquets de fleurs, qui faisaient claquer leurs fouets et chanter leurs grelots sonores! Et quand nous avions avalé un verre d'eau de votre Léthé, et mordu à un de ces fruits dérisoires qui laissent la bouche pleine de cendre, nous nous hâtions de revenir vite aux endroits où il y a des bons vins réchautrants et des pèches savoureuses.

Mais vous, c'est une autre paire de manches! Vous demeurez dans les Gomorrhes avec régularité. Vous y achetez des terrains, vous y faites bâtir des hôtels, que vous meublez avec poufs, plantes vertes, coussins de soie japonaise;, et vous y donnez des thés de cinq heures ! Vous y ferez installer bientôt une Chambre des députés et un Conseil municipal. Dans vos amitiés, qui se croient romantiques et manquent d'imprévu, vous apportez toutes les habitudes, toutes les platitudes, toutes les niaiseries desamours bourgeoises. Autant vaudrait être employées dans un bureau, ou faire essayer des confections dans les grands magasins du Louvre. Selon vous, il y a des Dieux que vous étonnez? Eh bien ! ce sont de bons enfants de Dieux, faciles à étonner, et qui manquent de lecture. Non! vous n'insultez rien, vous n'offensez rien, étant pour cela trop peu de chose ; dans le concert des mondes envolés, vous ne parvenez pas, malgré vos prétentions, à introduire une seule fausse note, et vos folies furieuses et glacées ne font même pas tressaillir un brin d'herbe. D'ailleurs, il y avait, bien avant vous, des chiens et des belettes, qui savaient tout ce que vous savez, comme en témoigne le galant Brantôme.

Il est très vrai que nous allions, avec nos amants, dans les bois où des oiseaux chantaient,

et où (les paroles ne puent pas) il y avait en effet des fleurs; mais les fleurs, en somme, ne sentent pas beaucoup plus mauvais que la pourriture. Nous vivions avec des hommes jeunes, beaux, amusants, célèbres, dont nous étions les égales, parce qu'ils le voulaient ainsi, et qui nous apprenaient à nous taire et même au besoin à être spirituelles, une chose qui vous manque! Mais vous, vous vous exécrez entre vous, parce que, ne sachant rien et n'ayant pas été enseignées, vous n'avez rien à vous dire, et vous échangez vos idées, c'est-à-dire rien du tout! Et maintenant, je vous salue, je vous quitte, je prends congé, je m'en vais raccommoder mes robes; tâchez de raccommoder vos âmes! Mais vous pouvez les mettre toutes ensemble et en faire un paquet ficelé avec génie, ça m'étonncra si on vous prête quinze francs là-dessus au Mont-de-Piété ! En versant un flacon entier de cayenne dans le ragoût, on a des chances pour qu'il ne soit pas insipide ; et encore je n'en jurerais pas, car tout est affaire de proportion. Quant à l'arack, c'est une bonne boisson dans les pays chauds; mais ces régals ne valent jamais une côtelette de mouton cuite à point sur le gril, et un bon verre de vin. Prenez ça en note, monsieur Mariel.

— Tout ce que tu voudras, dit Pulchérie Lus-

sereau, blanche do colère. Mais à l'avenir, si tu comptes sur ma pratique, tu ne mangeras ni ragoût ni côtelette, et tu peux t'en brosser le bec.

— Eh bien! fit Thérèse Brunelle, en se levant pour sortir, qu'est-ce que je vous disais? C'était bien la peine de prendre des airs de Léontion et d'Archéanassa, pour aboutir, enfin de compte, à une vengeance d'épicière !

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