‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 121 sur 124 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je n'ai pu que déblayer les grandes voies encombrées des débris de la ville ensevelie. Ces premiers travaux tout grossiers ont permis de deviner le plan possible, non de découvrir les détails qui fixeraient la vie et que le manque de sondag^es préalables laisse dans Fombre. Mais peut-être les grandes lignes seront-elles exactes. La Révolution a permis de pénétrer plus intimement les arcanes de ce grand corps religieux. Elle a suscité ces moments de catastrophes, occasions uniques où les devoirs des moines, leur foi et leurs vœux se trouvèrent en conflit avec leur confort, leur sécurité et même leur existence, conflit qui révèle sans doute aucun, dans les natures les plus molles et les plus insignifiantes comme dans les plus énergiques et les plus hautes, le fond le plus secret de Tâme.

Peut-être ai-je poussé trop au noir la peinture de ces Vannistes, ai-je fait une place trop prépondérante — celle que m'imposaient les documents — aux chutes, <lans ces chutes même n'ai-je pas souligné suffisamment les repentirs, non plus que fait ressortir en dehors et à côté des égarements, la possibilité et l'existence de la persévérance, de la foi et de la charité? Je sais bien que ces vertus éminentes se cachent et sont indiscernables. Il n'en reste pas trace d'archives. L'amour jaloux et unique n'est pas du monde, n'est pas pour la satisfaction du monde. Et quand il est, son action est illimitée et prodigieuse, compense et au delà l'abîme

des fautes. Une victime put racheter tout le médiocre. Elle ne put pas le préserver.

En définitive, les faiblesses, les tiédeurs, le défaut presqueg-énéral de cette charité me semblent acquis. Les œuvres révèlent les hommes et l'œuvre vanniste manque de flamme. La responsabilité de cette lacune essentielle porte avant tout sur les moines, mais peut être atténuée pardes causes indépendantes des individus.

L'erreur capitale des Constitutions qui préposaient à la tête de la Congrégation une direction secouée par des élections incessantes et livrée par ces élection» à la masse est irréparable. L'on a pu saisir sur le vif les conséquences inéluctables de ce manque de continuité, les défaillances constantes de ce régime maintenu longtemps par la forte armature catholique, mais qui se précipite bientôt dans une décadence de plus en plus rapide, aidée par le mouvement des idées et du siècle. De même, les vannistes subissaient cette crise d'idées plutôt qu'ils ne l'aggravaient. Ils étaient les héritiers de tout un lourd passé. L'hérésie avait pénétré chez eux. On la sent, il est vrai, diminuer sur la fin du xvni® siècle, mais les tendances du mouvement religieux auquel ils participaient, allaient nettement à un catholicisme protestantisé, quelles que soient les influences rousseauistes, à une Constitution civile du clergé.

L'importancedeces directions extérieures est grande,, certes, mais surtout les bénédictins eux-mêmes étaient atteints individuellement. Les jalousies, les ambitions sévissaient dans les chapitres que la vie religieuse ne vivifiait plus. Us n'avaient plus la foi en leur mission, ne comprenaient plus leur nécessité propre, la splendeur de l'idée monastique. Ils se débattaient péniblement contre les objections qui leur réclamaient des preuves de leur utilité, s'évertuaient à répondre à cette question que Rousseau avait le premier posée et que le

siècle ne se lassait pas de leur jeter ensuite à la face^ mais d'une façon qui renforçait la thèse de leurs adversaires, alors que cette utilité des cloîtres n'est que fonction de leur bienfaisance transcendante et spirituelle, de leur perfectionnement propre, prend son utilité sociale de la réparation et non de Taccessoire intérêt des collègues, des cures et même des sciences.

Ces erreurs essentielles expliquent la déchéanceinévitable. Elles préparaient malles vannistesà résister. Une infime minorité suivit le parti du devoir. Ces réguliers avaient cependant toutes les facilités pour ne pas tomber. Ils ne furent pas tenus de prêter le serment civique. Mieux que les simples curés, ils surent la portée de leur acte lorsqu'ils jurèrent et s'enrôlèrent dansle clerg-é constitutionnel, puisqu'ils eurent le loisir de délibérer et d'attendre l'arrêt du pape. Dom Mouton sait fort bien à quoi s'en tenir pour le serment, comme- Dom Enard pour l'habit monastique. ^

Le premier serment admis entraînait la suite. Devant les terribles menaces contre les prêtres avant la cessation du culte, ces religieux tombèrent avec une facilitéqui ne peut étonner. L'homme désencadré, dénué detout secours spirituel, ayant relâché tout lien de famille, d'ordre social qui le maintenait, n'est plus protégé par aucune barrière et roule dans les pires basfonds.

Ce fut le but total de la Révolution : cette destruction morale particulièrement dirigée contre les prêtres^ pression inouïe et qui pourrait les excuser légèrement si l'on n'avait vu les chemins qu'eux-mêmes lui avaient préparés.

Le sens très net de cette situation fut perçu dès les premiers jours de la Révolution par un abbé bénédictin anonyme. Il reprend les mêmes arguments que- Dom Pierre pour la cause de l'abstinence, mais avec plus de force. Je voudrais que son discours publié vers-

la fin de 1790 pour retenir les religieux dans les maisons de réunion fût de Tun des 5 abbés réguliers \ C'est peu probable, mais il découvre un véritable moine qui voit et qui juge tout ensemble théologiquement. Jugement qu'il est intéressant de recueillir de la bouche même d'un bénédictin, non pour en faire état contre l'ordre, mais bien pour lui tenir compte de posséder encore de tels religieux capables de sentir si vivement la grandeur de leur mission, l'utilité de leur labeur et la nécessité de l'expiation :

Les jours de pénitence sont arrivés pour nous; il nous faut monter avec Jésus-Christ sur la montagne où se sont opérés les mystères de notre salut.

Comment pourrais-je ne pas ressentir d'émotion du ^ moment qu'on m'arrache du milieu de mes enfans, de mes frères, de mes amis? Comment ne frémirais-je pas en me représentant ce , temple, ces autels, ce siège bientôt couvers de poussière et voués à la solitude et au silence. Cet ordre du Saint Patriarche Benoît dont tant de siècles n'avaient pu obscurcir l'éclat sera éteint.

O temps ! O religion !.. . Ne perdez point courage, votre Chef est toujours Jésus-Christ

Ne pourrions-nous pas dire aussi que dans cette destruction même dont nous sommes les victimes, la miséricorde et la justice divine s'accordent à procurer notre salut

Risquerions-nous de nous tromper en disant que les monastères sont supprimés en France pour les péchés de ■ceux qui les habitent et que cette funeste sentence de mort n'est pas tant portée dans l'Assemblée de la Nation que dans le sanctuaire de la justice divine.

Convenons-en sans détours M. T. C. F. quelle prodigieuse distance n'y a-t-il pas maintenant entre notre Père S. Benoît et ses enfans dégénérés ? Est-il étonnant que Dieu dans sa colère disperse le peuple qu'il avait choisi ?

1. Discours d'un abbé bénédictin, 15 pp. in-8° de rimprimerie de Briand, rue Pavée-Saint-Andrc-dcs-Arcs, n" 22, s. d. (1790), Bibl. Nat., Lb 39, 3056.

Ah ! Je vous en conjure, mes frères, gardez-vous d'attribuer ce malheur à la malice des hommes ou à leur avarice qui n'attendoit que ce moment de se repaître de nos richesses. Non, mes frères, c'est la main de Dieu qui a porté le coup, qui nous écrase. Nous aurions dû parer ce coup par un véritable changement de cœur, par la sainteté de notre vie: mais Dieu disait dans le secret de son conseil suprême: qu'ils ne soyentplus, puisqu'ils ne sont pas tels qu'ils doivent être.

Et ce n'est pas seulement les religieux, mais c'est principalement les crimes de ce royaume qu'il a voulu punir...

Grand Dieu! Sauvez la France, Sauvez la religion qui n'a pas besoin de nous, mais la France nommée jusqu'à présent le royaume très chrétien ne peut s'en passer. Il me semble que notre sort a de la ressemblance à celui du peuple de Dieu. La main qui nous frappe si terriblement est encore conchiite par l'amour.

Et, le dirai-je? Ce déterminisme providentiel est encore la seule explication qui me paraisse valoir pour éclairer la Révolution. A tout moment, il eût suffi d'un geste, d'une volonté pour tout enrayer, tout transformer et donner une tout autre orientation aux événements. Le nez de Gléopâtre... Le voyage de Varennes... Il tint à rien qu'il aboutît. Fatalité? — Non. L'histoire n'est que la suite des actes humains, mais ceux-ci engendrent des conclusions inévitables.

La lucide clairvoyance de l'abbé bénédictin, dont le jugement, un peu trop dur parce que trop général, peut être nuancé à l'aide de cette étude, apporte la preuve absolue de la nécessité d'une refonte totale de ces cloîtres, des idées et des mœurs K Les religieux

1. Je ne prendrais pas texte de deux jugements prononcés sur la Congrégation de Saint- Vanne par deux prêtres lorrains cependant à même de la connaître intimement. Ils manquent du recul nécessaire pour être suffisamment impartiaux.

Le premier est de Chatrian :

« En dernier lieu, dit-il, cette Congrégation a produit une multitude d'apostats schismatiques et ces mauvais moines ont

avaient perdu de vue le but primitif de leur fondation, de cette œuvre bénédictine dont on ne touche ici que la décadence et dont la beauté n'est apparue nulle part. Il leur manquait la mag-nifique simplicité des premiers ouvriers du lointain moyen-âge, même de leurs prédé- «cesseurs du xvn*^ siècle et surtout la paix, cette « summa ■quies » que chantait saint Maur, cette admirable paix i^énédictine — Pax — qui ne se retrouve que sur le ■cachet de la Gongrég-ation, accompagnée des trois clous de la Passion et entourée de la couronne d'épines, symboles dévie devenus emblèmes- inertes, car ils n'étaient plus imprimés dans les cœurs. Il est toujours vain de •deviner l'histoire qui aurait pu être, mais je ne crois pas à la possibilité de la régénération des monastères et du pays sans la Révolution.

Les autres Gong-régations, Bénédictins de Saint-Maur •et de Gluny, Gisterciens, Prémontrés, pour ne citer que les plus marquantes, étaient aussi atteintes que celle de Saint- Vanne. La quantité était trop infime des ordres vraiment réguliers et saints comme celui des capucins «de Lorraine — sans tenir compte des Gongrégations de femmes — pour peser dans la balance. Le clerg-é régulier s'enlisait dans le farniente et la médiocrité. Gomment transformer cette quiétude, toute studieuse fût-elle, en une dure vie de pénitence qui les élève vers l'amour mé-j ■connu? Ils supportèrent les premiers les conséquences «de cette écrasante responsabilité, et montrèrent rhor-i rifiant abîme où peut crouler le monde manquant dej ^charité.

■couvert la Lorraine de pasteurs intrus, de prêtres orduriers.

Le deuxième est de l'abbé George! (21 novembre 1803).

« Un grand nombre des sujets de cette Congrégation ont" <lonné tête baissée dans tous les excès de la Révolution, nos •contrées sont infectées de leur scandale. i>

(Thomassin, ouv.cilë, p. 103. "i

Ces indications ne sont pas négligeables. Elles me sont superflues.

La ruine s'est appesantie plus complète encore que ne l'envisageait l'abbé. La poussière n'est pas demeurée longtemps sur les stalles et l'autel. Les bâtiments disparurent et l'église d'abord. Elle était visée et son oœur avant tout: l'autel. Parfois, un vestige subsiste qui rappelle aux hommes la grandeur du lieu dont lame est partie.

Ce vide d'âme accentue la tristesse des maisons de prière abandonnées et dépouillées dont il ne reste que la coque. Fermes tristes, collèges mornes, pire : bâtiments administratifs, l'utilisation n'emploie que des ruines, débris majestueux souvent qui gardent un semblant de cohésion, mais qui n'expriment plus rien.

— Maisons qui fûtes l'œuvre de tant d'amour, de tant de volontés combinées, transmission léguée de pensées et de soucis, temporels sans doute, mais surélevés par l'amour du Christ qui fut Tunique but, l'ins- ])irateur, suscita les ardeurs, aida aux moyens, maisons des villes et des champs qui languissez délaissées, pourquoi exprimer une telle désespérance ? Il vous manque l'Essentiel.

Combien mieux valut une destruction totale : Moiremont. Saint- Vanne..., mais ces collines bénédictines sont profanées et ne laissent pas le rêve s'élever en paix. J'irai non loin saisir leur âme dans un cadre intact de nature.

Beaulieu ! Ce nom exprime et l'admiration du fon- <lateur qui l'imposa et son goût des grands spectacles. Peut-être fut-ce saint Rouin lui-même dont l'ermitage j)roche, mais dans un humble vallon, enchanté par une source, contentait ses besoins d'existence et contenait dans ses murs resserrés les désirs et les joies qu'aurait procurées la hauteur, joies trop tangibles, supprimées par la mortification, mais que l'ascèse bénédictine sut accueillir.

Nulle part, le sile ne fut plus merveilleusement choisi.

Perché sur un îlot, aux confins sud de la forêt d'Arg^onne, le village s'allong-e sur la crête élevée. L'abbaye en occupait toute une extrémité. Le regard embrasse tout le Barrois, ses hauteurs vallonnées et fertiles, les villages étendus aux toits rouges, couchés dans la verdure, et la forêt tourmentée, profonde, aux cime& mouvantes, infinie comme une mer. Paysages divers et ondoyants avec les saisons, violacés par les vapeurs de l'aube, voilés par les brumes, bleutés par les soirs,^J frais dans les printemps limpides, incendiés par les couchants sur la forêt rouge.

Par ce matin déjà brûlant de Pentecôte, celle-ci abandonnait ses parfums et sa fraîcheur. Réconfort et délectable voisinage. Bain de douceur et de repos exaltants.

— Les ruines mêmes ont péri.

— Qu'eussent ajouté des bâtiments importuns ? Remercier et se taire, n'est-ce pas la vie du moine?

— Il ne reste rien.

— Stupidité ! L'âme des cloîtres est revenue avec la prière.

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