‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 120 sur 124 · Bibliothèque de Besançon, mss · texte numérisé non relu

Bibliothèque de Besançon, mss

3. Ing:old (A. M. P.), Les correspondants de Grandidier. Pbri», Picard-, 1896, in-S*».

le rendait infiniment séduisant et explique les amitiés profondes qu'il fit naître, s'y découvre tout entier. Sa vie variée, ses voyages aux chapitres, à Saint-Mihiel en 1786, ses villégiatures, comme chez Dom Lombard^ abbé de Senones en 1787, s'y révèlent sans fard.

Les quehjues lettres que lui envoyait de Bruxelles cet excellent homme de Dom Berthod, son ancien maître devenu son ami, primesautier, incapable de cacher ses opinions et ses jugements, susceptible, imaginatif et cœur d'or, confirment la place assez considérable qu'occupait Dom Grappin à cette époque, participant aux Chapitres et même aux diètes, voix écoutée et un peu redoutée.

Le jansénisme ne ressort pas si nettement de cette correspondance que dans la lettre de l'Italien impulsif et imprudent. Des traces nombreuses s'y découvrent cependant et en particulier dans les lettres de Dom Mouton. Je citerai ce passage infiniment curieux d'une lettre de 1779 :

Votre messe du Sacré-Cœur m'a donné an peu d'hu-^ meur, non pas que je l'aye cru, mais c'est que notre Prélat y a beaucoup applaudi.

Ainsi le bruit avait pu courir que dans l'abbaye où se trouvait Dom Grappin avait été célébrée une messe* du Sacré-Cœur. Dom Mouton avait jugé la chose in-* vraisemblable et la réalité l'avait vite rassuré. L'on connaît l'horreur des jansénistes pour ce culte. Les Nouvelles ecclésiastiques ne peuvent se tenir d'écumer en abordant ce chapitre. Les bénédictins de Saint- Vanne ne sont pas suspects d'avoir propagé cette dévotion, qui s'étend de plus en plus, malgré la secte, à la fin du xvin^ siècle. L'approbation de l'honnête abbé de Luxeuil, quoique séculier, il est vrai, et sans attaches avec la Congrégation, n'en est pas moins digne de remarque. Le jansénisme de Dom Grappin

devait alors être plutôt atténué. Il n'apparaîtra vraiment déterminé qu'après la Révolution. Il est difficile de le concilier avec ses relations mondaines et surtout avec ses Essais poétiques.

Cet étonnant recueil de poésie fut édité en 1786, à petit nombre « pour quelques amis bien sûrs ».

Les trois odes du début intitulées: « Le triomphe de lafoi», « La question », « Le Duel », ne semblent insérées que pour sauver la face par une dernière pudeur. Le bénédictin s'exerce ensuite dans les g^enres les plus divers : épîtres, satyres, chansons, moralités, sonnets, épithalames, stances. Il n'y a guère que du médiocre dans cet amas de petites pièces, la plupart de circonstance,

ornées de titres de ce genre : « A Mademoiselle âgée

de quinze mois », « Pour un enfant à sa mère », mais il semble que ce soit la satire qui inspire le mieux la verve du religieux, comme dans un couplet sur un abbé qui fait courir les femmes à ses sermons :

Ambré comme on l'est à Cythère M. l'abbé, vermeil et frais Etale à nos yeux dans la chaire Et ses grâces et ses attraits.

ou peut-être davantage les couplets galants : « La Chanson sur l'Air », « La jeune Iris », montrera jusqu'où peut aller Dom Grappin (p. 26) :

Avec transport sur les pas d'Eulalie, Tous les amours éparpillent des fleurs, Mais sous ses traits, une fleur plus jolie Scait plaire aux yeux et subjuguer les cœurs.

A l'incarnat d'une rose nouvelle.

Blancheur de lys paroît s'y réunir.

Talens heureux, doux appas, tout en elle Laisse à mon âme un charmant souvenir.

Oui, l'ing-éno, l'agréable sourire Naît sur sa bouche, enyvre tous les sens. Sa voix lég-ère accompagne sa lyre Et tout Paphos répète sesaccens.

Au bon esprit, aux grâces d'Eulalie, Offrons, amis, le tribut de nos vœux.

Rions, chantons et qu'un grain de folie Vienne égayer nos danses et nos jeux.

Évidemment, il ne faut .pas prendre au trafique le grain de folie, non plus que les danses ou les jeux : mais enfin le texte est là. Que Dom Grappin peste plus loin contre ses pertes au reversis (p. 51) et jure de n'v plus jouer, c'est un autre symptôme que la vie du reli gieux n'a plus grand'chose de monastique. L'abbé^ ambré comme on Test à Gythère, aurait beau jeu pour retourner au bénédictin ses traits les plus acérés..

Je sais bien que le cardinal de Bernis dans sa jeunesse et le cardinal de Bayane au temps qu'il était auditeur de Rote et abbé d'Mautvillers ', commirent d'aussi méchants versiculets que Dom Grappin. Ce travers était banal. Je ne chargerais pas davantage ce dernier et je n'attacherais pas plu* d'importance qu'il ne faut à cette parfumerie mythologique que le xvni® autorisait amplement. Le bénédictin ne se cache nullement de ses relations — en tout bien, tout honneur du restr — qui le flattaient grandement. 11 est reçu chez M'"" de Mesmey, au château de Quincey, chez M*"® Grosset et M™*' de Saint-Maurice, et naturellement paye son hospitalité par des vers galants qu'il leur dédie. Complaisance piquante pour ces dames, beaucoup moins pour Tordre. L'on ne peut s'étonner qu'il y ait trouvé ^du charme. Cette fréquentation du monde et du grand

1. Des Robert (I.), Le cardinal de Laitier de Bayane. Extr. des Mém. de VAcad. de Slnnislas, 1890, p. 59-61 du Tirage à part. Picard, 1891.

inonde, comme disait Dom Mouton, dut lui être d'une aide appréciable pour atteindre le but qu'if visait depuis longtemps. Dom Berthod mourait à Bruxelles en 1788, et Dom Grappin était élu comme son successeur à l'Académie de Besançon.

11 était arrivé au but de ses efforts, à peu prèsintang"ible désormais dans sa cong-rég-ation,

La Révolution le surprit au milieu de ces occupations. Qu'il l'ait vue venir des fenêtres de Saint-Vincent, j'en doute fort, et ses préoccupations n'allaient pas jusque là ; il semblerait qu'il avait tout à y perdre,, il ne s'en troubla pas outre mesure. 11 sut fort bien s'adapter aux circonstances. Dès les premiers jours, il adresse à l'Assemblée Nationale la pétition qui fut analysée dans laquelle on ne sait s'il faut admirer davantage l'incompréhension des événements, l'égoïsme transcendant ou la persuasion enfantine de l'importance de son épître, qui transpire à travers tous les méandres qu'elle recèle.

Il demande le maintien de l'abbaye de Saint-Vincent, comme il avait déclaré tenir à la vie conventuelle, pour toutes sortes de raisons, dont la principale est qu'il s'y trouve bien, pose toutes sortes de conditions à la capitulation qu'il -propose, conditions bien amusantes en un pareil moment, comme si sa lettre eût pu l'engager à quelque chose : mais bien significatives de la tournure d'esprit de cet iiomme retors et fuyant qui ne se prononce et ne se compromet jamais.

Vite, il évolua, non par intérêt, mais suivant ses tendances naturelles et au fond parce que, comme Dom Mouton, il voyait à juste titré, dans la Constitution civile du clergé, l'aboutissement de son jansénisme triomphant. Cette dernière raison surtout suffit à expliquer son adhésion totale. Il n'était pas sans connaître les rédacteurs jansénistes de la Constitution

comme Camus; aussi, dès mars 1789, il a pris parti. Outre son « Anti Brutus » et son « Gonfiteor » dont Crétin le félicite, on lui attribue trois pièces de théâtre en un acte : Le nouveau bourgeois gentilhomme, Le serment civique, Le retour à la raison ^ .

Avec ardeur, il se lance dans la mêlée, anonymement. Pas plus que pour les Essais poétiques, il n'aura garde de sortir de l'ombre. Le mystère l'enchante, d'autant que c'est un secret de polichinelle pour ceux desquels il a intérêt de se faire reconnaître. Trait de caractère notable que cette répugnance à se montrer, cette peur de la lumière et du plein jour. Besogne austère pour une plume aussi légère, mais bien plutôt polémique que dogmatique. Les titres de cette nuée de petits ouvrages sont d'ailleurs significatifs: Le petit mot pour rire à une Société de gens de lettres en mauvaise humeur, par P. D. F. M. C***, de la Société des Amis de la Constitution de Besançon, cache une apologie de la constitution de M. Seguin, évêque constitutionnel. Il est chef réel et secret de l'Eglise du Doubs dès 1792, dit Sauzay, et c'est fort possible, il manœuvre Seguin à son gré dans la coulisse et publie une Lettre dunJjon citoyen, propre à calmer les consciences, puis La Grande Colère des aristocrates, curieux titre pour l)om Grappin (Ton n'est jamais trahi que parles siens), brochure de 7 pages, datée du 8 juillet 1792, gage au parti terroriste.

L'anonymat de ses ouvrages ne trompera bientôt plus personne, car il confesse publiquement ses opinions en devenant vicaire épiscopal en septembre

Après la Terreur, il se retira à Gy. L'air de Besançon ne lui convenait probablement plus. De cette re-

1. Pour toutes ces brochures révolutionnaires, cf. Archives dép. du Doubs, Inventairenmprimé de la série L. (collection de pièces sur la Franche-Comté).

traite, bien placé entre Vesoul et Besançon, comme Taraio^née qui jette sa trame et guette sa proie, il collabore aux Annales de la Belic/ion, publie des brochures de circonstance : Les Prêtres (contre la rétractation), Lausanne 1795 ; Lettre d'un prêtre français assermenté aux prêtres incommunicants (21 mai 1796), et prépare les voies à la reconstitution de TEglise constitutionnelle.

Sa liaison avec Grégoire doit dater de cette époque. Il était naturel qu'il cherchât à connaître le véritable Chef de son Eglise. Il devient membre de la Société de philosophie chrétienne, fondée par Grégoire en 1795, et de plus organise à Besançon, à l'instar de celle de Paris, une Société littéraire de philosophie chrétienne ^. Ce titre est tout un programme qui sera suivi par les deux prêtres. Négligeant les suggestions innocentes de Flavigny que nous avons rapportées — car le bénédictin ne tarda pas à faire la connaissance de son métropolitain— Grégoire et Dom Grappin voyaient plus loin, en s'appuyantsur des réalités plus tangibles et cherchaient avant tout la reconnaissance de leur Eglise constitutionnelle par le Gouvernement qui leur eût donné accès, à leur sens sur pied d'égalité, pour traiter avec rÉglise réelle et leur eût permis, pensaient-ils, de pouvoir entrer en relations avec le pape. Tous leurs efforts vont être dirigés dans ce sens pendant ces cinq années de 1795 à 1800.

Naturellement Dom Grappin assiste en août 1797 au Concile. 11 est député du clergé de second ordre de la Haute-Saône (19 juillet 1797) et accompagne Flavigny.

On lui proposa Tévêché d'Eure-et-Loir ^. Il ne voulut pas en entendre parler, tenant aux avantages de sa

1, Anna/es de la Religion, t. VIT, 4« année, p. 35-36, 11 prairial

2. Pisani, Répertoire de Vépiscopal constitutionnel^ III, 66,

position intermédiaire, manœuvrant toujours de la coulisse sans avoir les responsabilités qu'il laissait aux pmtins qu'il faisait marcher. 11 contribue activement à î'org"anisation de rKg^lise constitutionnelle et le concile national de 1801 où il arrive en qualité de délé- ^"■ué de Fiavig-ny — après avoir résij^né la procuration de ] rivg^lise de Gand — et où il est nommé secrétaire semble être le couronnement magnifique de tous ses efforts.

Tout cet édifice de Perrette croule avec le Concordat et les « immenses » travaux des Pères du Concile leur restent pour compte, symbolisés par ces mélancoliques pèlerinag'es qu'accomplissaient souvent, lors lie la préparation du concile, M. Grégoire, M. Dégola <et Dom Grappin « au sommet d'une forêt d'où Ton découvrait tout Port-Royal », terre promise qu'ils ne voulaient aborder qu'en vainqueurs, source de médilations et d'espoirs cruellement déçus K

Dom Grappin s'en tirera sans peine. Ses relations constitutionnelles vont lui être utiles, car l'Empire était plutôt favorable aux schismatiques qu'il tenait mieux en mains.

Le bénédictin est nommé vicaire général de Le Coz, archevêque de Besançon, ancien évêque constitutionnel, qu'il avait dû connaître au Concile et dont il sera le bras droit. Je n'ai plus à suivre Dom Grappin dans l'administration des trois vastes déparlements qui composaient le diocèse. L'on peut être sûr que ses qualités «diplomatiques de finesse, de circonspection et d'habileté durent tixDuver leur emploi total. Il resta en relations avec Grégoire, Wadelaincourt, Mavi^ny, Maudru <[ue nous avons vu déverser ses rancœurs dans le sein <lu religieux. La réaction qui suivit la mort de l'arche-

1, Bibl. de Besançon, mss. 567, f" 98. Dom Grappin composa une insci-iption destinée à être placée au sommet de celte forêt.

vêque survenue en même temps que la Restauration balaya Dom Grappin de Fadministration, cette fois définitivement.

Il dut se contenter de mener une vie retirée, occupé de ses beso{]^nes académiques, d'éloges funèbres, d'une histoire de la vie de Le Coz et de petits vers, incorrigible jusqu'à son dernier jour.

Il continue à correspondre avec ceux de ses amis qui vivent encore et lui restent fidèles dans sa disgrâce, eux-mêmes disgraciés et finis. Cette pléiade de constitutionnels ardents qui compte Dom Toussaint, Dom Dussert, Dom Ybert, Dom Rey, Dom Rreuillot, forme encore en 1814 une petite chapelle qui garde entières toutes ses opinions. Grégoire en est le porteflambeau et le chef reconnu comme le désignent ses qualités indiscutables et son titre de sénateur. Et toute cette descendance de Port-Royal, ultime rempart de la secte, cherche à se retrouver et surtout — car il est bien tard et les beaux jours sont passés — à se ressouvenir deleur jeunesse, loin de la vie qui les dépasse et les ensevelit tous les jours.

Le {( nerveux et vaporeux » Grappin eut Tamère tristesse de leur survivre à tous, presque abandonné de la mort même, il finit par s'éteindre à l'âge de 97 ans, le HO novembre 1833, obstiné dans son serment qu'il ne voulut jamais rétracter malgré toutes les sollicitations ^ .

Dans cette esquisse rapide de cette balzacienne figure, je n'ai pu qu'indiquer largement ses évolutions successives, presque déroutantes, et seulement en entrevoir les causes qui ne sont pas impossibles à dé- <^'ouvrir. J'ai insisté sur le côté janséniste de Dom

1. La notice sur D. Grappin dans : Ami de la religion, fév. 1834, t. LXXIX, p, 530-532, nous conserve ce détail sugg-estif : Pendant plus de trente ans qu'il a été chanoine, on ne Ta Jamais vu dire sa messe à rEglisc. Il faisoit faire sa semaine d'office par un autre.

Grappin, qui suffirait peut-être à expliquer sa vie en grande partie, plutôt que sur les services qu'il put rendre à sa Congrégation par ses travaux, son intelligence incontestable, la situation qu'il s'était créée.

Esprit d'une finesse infinie, voltairienne même dans le sens élogieux dé ce mot, sans le sectarisme étroit et l'athéisme, mais d'une souplesse telle qu'elle en devient inquiétante. Ce prudent homme d'église savait que théologiquement et même humainement tout est de conséquence. Que ne s'en avisa-t-il pour le jansénisme ? Il eût pu jouer un grand rôle pacifiant et catholique. Ses amis l'aimèrent chaudement. Ce sera le seul éloge à mettre à son actif, contre le lourd bilan de cette vie : vie ingrate et inutile, stérile et médiocre atout prendre, remplie à déborder, mais de petites intrigues et de vanités. Que reste-t-il de cette interminable existence? Du vent. Pasuneœuvre, parce qu'il n'aima pas. Desséché et recroquevillé dans son hérésie, il peut être comparé à ces sépulcres blanchis qui n'ont jamais dégagé ces seuls éléments qui comptent: la flamme intérieure et le rayonnement K

Le simple exposé de cette vie de Dom Grappin, juxtaposée à celle de Dom Fréchard, rend tout parallèle inutile. Le commentaire s'imposera de lui-même par leur contraste absolu.

1. L'on pouvait se demander si Dom Grappin ne fît pas partie de la franc-maçonnerie. La question se trouve réglée par la lettre que voici :

Paris, le 3 octobre 1818.

Mon très cher collègue

Oui, je vous ai crû maçon (D. Gr. avait donc nié, et il n'y a que moi qui avait eu cette pensée) et vous l'êtes en effet car le vrai maçon est un homme de bien. Salutem, salutem, salutem. A.*. Janvier. » (Bibl. Besançon, ms. 624.) C'est ce même Antide Janvier qui ^s'était employé à Verdun pour faire nommer Dom Charles Cajot à la bibliothèque de la ville. Coïncidence curieuse et sur laquelle je n'insiste pas. Cf. J.-E. Godefroy, Dom Gh. Cajot, Révolution dans VAube.

Dom Joseph Fréchard naquit le 30 décembre 1765 à la Petite-Raon K II étudia les humanités à Senones et la théologie à Moyenmoutier. Précaires et rapides, ses études tardives le conduisirent jusqu'à la profession suivant la règle de Saint-Benoît qu'il fit à Moyenmoutier le 6 janvier 1787. La Révolution les interrompit. Ordonné en 1792, probablement à Etlenheim, des mains du cardinal de Rohan, le religieux se garda de tous les pièges doctrinaux, intact de toute souillure de soumission aux gouvernements irréligieux. Revenu d'émigration après la Terreur, il devient missionnaire dans le pays de Senones, qu'il laboura à la sueur de son front. Réfugié à Nancy, sur le point d'être arrêté sous le Directoire ^ , il échappa par prodige aux grandes persécutions, et ne subit qu'en 1799, à Saint-Dié, une courte réclusion, pourbénéHcier d'unepartdes rigueurs purifiantes.

Il accourt à Saint-Jean-du-Mont se placer sous le joug de Dom Lombard. Séparé de la communauté dissoute, il fut nommé curé de Colroy-la-Grande et de Saint-Blaise-la-Roche. Il y exerça un ministère fructueux encore que discuté. Il avait conservé de la théologie vanniste, gangrenée de jansénisme, les sévérités exagérées et l'étroitesse, et s'il avait prudemment relégué à l'écart les théories sur la grâce, leur influence réagissait sur sa discipline. Et sans hypocrisie, intégralement. Farouche avec lui-même, ennemi de toute aise el de toute distraction, même légitime, il imposait à ses paroissiens, en même temps que des pénitences

1. Cf. Marton (Abbé P.), Notice biographique sur Dom Fréchard, dernier bénédictin de Senones (sic), curé dé Colroy et de Saint-Blaise-la-Roche, fondateur des frères de la Doctrine chrétienne de Nancy. Nancy, Vagner, 1890, 109 pp., in-8».

extraordinaires — souvenirs de la coulpe capitulaire et des levers matinaux — des discours véhéments et emportés où il n'épargnait ni les personnalités, ni les reproches, sermons médiocrement g-oûtés par des ouailles ahuries ou surexcitées par ce traitement empirique et violent, qui auraient préféré des remèdes plus onctueux. Dom Fréchard estimait que la corruption était grande et qu'il valait mieux enlever le morceau que panser les plaies profondes.

Gendarme botté et tonnant, il agitait sa paroisse d'une poigne autoritaire, enseignant une religion compassée, plus austère que consolante, mais peut-être seule nécessaire alors. Attentif à discerner les nécessités présentes, il visitait scrupuleusement les écoles» convaincu de la grandeur de la tâche éducatrice. Aussi, vers 1817, désolé de la pénurie d'instituteurs intelligents et pieux, il réunit dans son presbytère quelques jeunes gens de 16 à 18 ans et leur donna les leçons dont il était capable. Ce fut le berceau des frères de la Doctrine chrétienne. Berceau humble comme celui de toutes les grandes choses, prêta être brisé par toutes les difficultés matérielles pour obtenir les bâtiments et l'argent indispensables, l'autorisation de l'évêché^ secouru toujours à temps jusqu'à être établi définitivement en 18*22 avec l'autorisation du Gouvernement.

Le nouvel Institut put enfin s'organiser et vivre comme les institutions parallèles de Jean de Lamennais en Bretagne et de l'abbé Mortain en Alsace.

Epouvanté par la Révolution de 1830, Dom Fréchard crut la Terreur revenue, il licencia tout son monde, affolé à la pensée de lutter encore. L'œuvre interrompue jusqu'en 1837 fut alors confiée aux fameux Baillard. Revivifiée par le renouveau éducatif du temps, elle participa de leur splendeur sur la Colline inspirée jusqu'à Vintras, dédaigneuse de Dom Fréchard, ancêtre retardataire et un peu ridicule, nommé directeur

honoraire des frères de la Doctrine chrétienne. Sauvée de leur chute en 1848, la Communauté retrouva son berceau de Vézelise, à temps pour que son fondateur enfin apaisé put chanter son Nunc dimillis et ra.ourir le '24 juillet 1849 entre les bras de ses enfants.

Il me plaît de le croire le dernier bénédictin de Saint- Vanne: belle fin d'une Gompag-nie viciée, mais dont la grandeur paraissait encore à travers les tares. Ses cadets dans la Congrégation n'étaient au plus que de trois ans plus jeunes. Je voudrais qu'aucun n'eût une carrière I aussi longue. Aucun n'eut cette vie droite invariablement et pure. Sa substance théologique était faible, mais sans ergoter, il accomplit des prodiges. tout opposés au Jansénisme, parce qu'il pria.

On le croyait inculte et borné. Il reconnaissait son manque de talents et de moyens. Et cet homme comprit la nécessité de l'éducation avant même l'élite de 1835 ; il fut choisi pour être le truchement qui rendit au peuple les écoles saccagées par la Révolution. On ne le croyait pas mystique et idéaliste. Il était persuadé de sa mission divine et de son appel effectif,, le contraire de^ la prédestination. Il ne doutait pas. Idéaliste, le peut-on concevoir plus haut, lorsqu'il proclamait tous les enfants, fils de Roi, fils du Roi de& Rois ? On le croyait âpre et sec. Il était passionné pour le salut des hommes et leur progrès vers Dieu. Toute sa vie n'est-elle pas une vied'amour, du pluspur et du plus surnaturel ?

Ainsi, ce bénédictin à l'abord fruste, raide et peu amène, sans culture, arriva à conquérir des âmes» greffa sur la souche de Saint-Benoît un rameau inattendu, qui sert de lien spirituel, quoiqu'un peu lointain, avec la restauration de Dom Guéranger.

Dom P'réchard espéra celle-ci, la connut, mais ne put mettre à exécution son désir de faire refleurir sa Congrégation éteinte. Désir vivace, toujours renais-

sant qui le travaille avec obstination, qu'il expose même au soir de sa vie, aux vicaires généraux de Nancy, suscitant des vocations, proposant au besoin un pis aller : desservir l'hôpital de Vézelize sous l'habit bénédictin (1846-1847), tant étaient grands sa confiance en Dieu et ses espoirs à cet âge même, où Ton retrouve son étonnante et indomptable énergie. Logiquement, n'aurait-il pas dû y parvenir, dirigeant tous ses efforts dans ce sens ? Cette mission ne lui appartenait pas. 11 ne fallait pas que la Congrégation détruite eût aucun rapport [avec la nouvelle branche. La hache avait frappé un arbre pourri. Il ne pouvait refleurir.

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