‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 22 sur 124 · Arch. dép, de la Meuse, Lv · texte numérisé non relu

Arch. dép, de la Meuse, Lv

nions des confrères de Dom Mougenot : Dom Grappin Dom Mouton, Dom Toussaint, alors discrètes et voilées, s'accuseront au cours de la Révolution.

Telle est brièvement notée la marche à Saint- Vanne de l'hérésie dont l'influence sur le monde relig-ieux fut considérable au xvni® siècle. On pourrait peut-être trouver une timide contrepartie dans un manuscrit que Dom Sébastien Etienne soumettait en 1789 à Moreau avec Tangoisse d'un jeune auteur, et qui était intitulé : « Système aniiconvulsionnaire ». Etait-ce une critique des scènes du cimetière de Saint-Médard ou un remède essayant de les concilier avec l'orthodoxie, je l'ignore*, mais celle-ci ne paraît pas avoir à Saint-Vanne de représentant bien actif, au moins littérairement, et les infiltrations philosophiques qui travaillaient la société incrédule sont bien plus sensibles. L'influence des Encyclopédistes est facile à découvrir. Moins dissimulée, plus cynique, elle causa peut-être des dommages plus remédiables que le jansénisme, parce que beaucoup plus limitée.

Vers la même époque où Dom Moug'enot pensait accabler Tournély, un de ses confrères, Dom Joseph Gajot, faisait paraître une série d'ouvragées si bizarres qu'on ne sait s'il faut les prendre au sérieux.

L' Histoire critique des coquetiichons (Cologne, 1762) est une satire amère contre Thabit religieux. Dom Gajot ne tarit pas sur « l'extérieur gotique )),sur le c comique spectacle » que présentent les moines vêtus « à la manière des païsans italiens ou espagnols », sur ces « modes surannées », les « incongruités», « mômeries puériles » auxquelles sont assujettis les religieux qui croupissent « dans le honteux asservissement de la routine et de l'habitude >:, « la futilité de la vénéra-

1. Didier-Laurent (Dom E.), Correspondance des bénédictins rfe Lorraine, p. 159-160.

tion des moines pour leur habit », le faux raisonnement sur la sainteté de Thabit relig"ieux », mais il faudrait tout citer. Ces extraits suffisent.

Je ne m'occuperais pas des Plagiats de M. J.-J. R[ousseau), de Genève, sur Téducation (Paris, Durand, 1766, in-8°). « Ce pamphlet de pédant à courte vue » ^ est sans rapport avec la question relig^ieuse.

\j Examen philosophique de la règle de S. Benoît (Avig-non, aux dépens de la Gompag-nie, 1767, in-S**) vaut le premier ouvrage, seulement Dom Gajot n'y badine sûrement plus. Saint Benoît fut-il législateur? demande le bénédictin. « La règle est un très petit livre écrit sans ordre et rempli de mysticités creuses » (p. 26). Les chapitres sur le silence, l'état de la Congrégation, Dom Didier de la Cour (p. 91), montrent l'erreur que commit Dom Gajot en embrassant l'état monastique. Je ne dis rien de V Eloge de VAsne dont certains épisodes fort légers relèvent plutôt de l'abbaye & de Thélème. L'attribution de ce volume à Dom Gajot ' n'est pas absolument sûre, et je nen prendrais pas texte. De même, le degré d'aigreur et de dégoût où baignent ses œuvres certaines dénote un cas si particulier qu'il faut le constater sans plus. Mais ce ne fut pas en vain qu'il critiqua son état, insista sur l'inutilité des religieux, ce ne fut pas en vain que la décadence des réguliers fut dénoncée inlassablement pendant un quart de siècle. Toutes ces idées se retrouveront en 1789. Elles eurent un résultat immédiat chez le frère de Dom Joseph : Dom Gharles Gajot ^.

Les écrits du premier avaient naturellement entravé toute sa carrière dans la Congrégation ; il en fut de

1. P. -M. Masson, La religion de J.-J. Rousseau, Paris, Hachette, 1916, 3 vol. in-16, I, 98.

2. Godefroy (J.-E.). Dom Gharles Gajot, 1731-1807. Extrait de la Révolution dans l'Aube, 3* trimestre 1911.

même pour Dom Charles qui avait embrassé maladroitement sa cause '.

Le bénédictin remâcha, peut-être pour sa satisfaction personnelle, pour se justifier de sa vie manquée, les arguments de son frère, en tentant de leur donner une forme plus présentable, un support vraisemblable, et finalement développa, de très bonne foi comme il semble, la thèse contenue en germe dans VExamen philosophique: Tous les monastères auraient eu pour origine un collège.

Il édita en 1787, alors qu'il était confesseur des religieuses du Paraclet, ses notes qu'il amassait dans ses tiroirs depuis 15 ans — le moment était choisi — et qu'il intitula : Recherches historiques sur Vesprit primitif et les anciens collèges de l'ordre de Saint-Benoit d\)ù résultent les droits de la Société sur les hiens qu'il possède. Le titre suffit à montrer les idées soutenues. Enveloppée dans des arguments plus que contestables, abritée par des extraits nombreux des Pères et des Conciles qui étayaient grâce à un appareil factice d'érudition ces idées fausses, la thèse fut facile à réfuter ^, mais elle représente trop bien les courants dominants pour être négligeable et, malgré son indigence, pouvait faire impression. Il n'appartenait guère à un bénédictin de reprendre pour son compte les réclamations déjà générales contre l'oisiveté et le vœu qui se reproduira dans nombre de cahiers de doléances que les moines soient utiles.

Le fait que les raisons d'être d'un ordre soient discutées par un de ses membres avec une méconnaissance aussi absolue des principes qui sont la base de

1. François (Dom Jean), Bibl. des écrivains de VO. S. B., III, 512-516.

2. Dom Lambelinot, bénédictin de Saint-Maur, s'acquitta de celte tâche : Examen critique des Recherches historiques, etc.. Paris, chez les libraires, in-8°.

toute vie monastique : VOpus Dei, la louange divine, qui domine toute la règle de Saint-Benoît prouve à quel point les idées ambiantes avaient pénétré les cloîtres.

Que Ton puisse découvrir un type de religieux aussi curieux et d'une inconscience pareille à celle qui s'étale dans toute sa correspondance, auquel la Révolution même n'apprit rien, qui continue jusqu'à son dernier jour à se féliciter d'avoir voulu « tirer ses confrères de l'oisiveté », c'est déjà un symptôme inquiétant, nous allons en découvrir de nouveaux chez un écrivain d'un bord tout opposé.

En 1782, paraissait un volume intitulé : Le ciel ouvert atout Vunivers, par... J. J., s. 1.

Inspiré par J.-J. Rousseau, l'auteur reprend les principaux traits du vicaire savoyard sur la nature, la religion, la vertu. Il travaille à démolir le mauvais édifice de la superstition pour y substituer le pur évangile. Il s'indigne contre les fables cléricales^ nie l'enfer. Tous les hommes seront sauvés, sauvés par le Christ.

La filiation entre les idées de Rousseau et ce factum agressif et violent n'est pas douteuse. L'étude de la pensée de Rousseau est faite, elle est définitive K Je ne démontrerai pas des résultats acquis.

Or ce pamphlet serait d'un bénédictin du nom de Dom Louis. Il serait donc intéressant de reconnaître en lui un vanniste. Jusqu'à présent, les documents font défaut; je n'oserais me prononcer pour l'affirmative ^.

1. P.-M. Masson, La religion de J.-J. Rousseau, III, 180-182.

2. Le nom de Dom Louis est donné par les Supercheries littéraires de Quérard, II, 39, i03. M. Wilhelm (Berlière, Nouveau supplément à Vhistoire littéraire de la Congr. de Saint-Maur, I, 403-404) l'attribuait également à un vanniste de ce nom. Or en 1789, il y avait trois religieux homonymes :

1° Nicolas-François Louis, né Labry, profès S. -Vanne, 21 mai 1753, à Provins, 1789, désire mener la vie religieuse, interne Citadelle Verdun en 1794.

2» Nicolas Louis, ne 6 mars 1757, Flin, prof. 8 mars 78,

Ce doute m'oblige à ne pas tabler outre mesure sur les opinions de ce prêtre à peu près rationaliste et à ne pas m'étendre sur son ouvrage, d'autant que, d'aucune façon, je ne pourrais en tirer des conclusions générales.

Que les vannistes fussent imprégnés de toutes les idées courantes à la fin du xviii® siècle, la sensibilité du temps, le lyrisme vaguement religieux, l'anathème aux philosophes, l'apologétique du profit que nous retrouverons dans les pétitions pour la conservation des monastères, les bienfaits de l'utilité de la religion, le fait n'est pas seulement certain, il est nécessaire. Nous respirons les idées qui régnent comme l'air qui nous baigne. Rousseau a précisé celles de son temps, leur adonné l'essor, les a rendu vivantes, mais les vannistes ont pu les recevoir avec tout le siècle, sans être aussi rousseauistes que Dom Louis, sans devoir à Jean- Jacques ce qui est l'apport de toute une société. Elles sont loin d'avoir dans la Congrégation l'importance du jansénisme, toutefois je sens chez ces bénédictins comme une tendance, tendance imprécise, qui se devine à peine, qui se soupçonne, non pas tant de réaction contre le jansénisme que d'indifférence pour la doctrine, qui renouvelle dans les âmes les sentiments plus humains de tendresse, de compassion, les sources de la sensibilité, modifie la doctrine rigoriste et froide qui avait si prodigieusement pesé sur le siècle, fait renaître la confiance, l'amour étouffé et craintif. C'est surtout dans ce sens que les théories rousseauistes purent rouvrir les portes à la grâce, mais non conver-

S.-Mihiel, prof, théologie S.-Mihiel, 1789. Mariage blanc avec une Annonciade, réhabilité 1802.

3° Nicolas Joseph Louis, né 22 septembre 1761, Reims, prof. 16 juin 83, S'-Vanne, à Pothières en 1789, marié, professeur grammaire École dArts de Gompiègne, 1803.

L'âge des deux derniers, la vie religieuse du premier ne semblent pas, à première vue, permettre d'attribuer Le Ciel ouvert à aucun de ces bénédictins.

tir ou rattacher au catholicisme les prêtres qui ne le comprenaient plus intégralement. Incidentes et secondaires, elles ne sont en rien déterminantes, elles peuvent être une cause lointaine de conversion, utiles comme tremplin^ à condition qu'on s'en sépare. D'ailleurs, le résultat de la doctrine embrassée totalement est net chez un Dom Louis. Toute la partie d'individualisme était opposée à la foi et au dogme et ce vague théisme ne se pouvait allier au catholicisme complet.

L'influence rousseauiste dut se borner à Saint- Vanne à ces quelques inspirations impalpables et fugitives que je pressens sans pouvoir les déterminer plus sûrement, que je ne voulais pas omettre. Il ne paraît pas que les bénédictins aient possédé dans leurs rangs beaucoup de « vicaires savoyards » ou de « prêtres en quête d'une apologétique nouvelle ». Dom Louis, s'il n'est pas un mythe, n'est pas un chef de file, mais plutôt une étrangeté. Son influence semble nulle.

Symptômes inquiétants, disais-je, de l'existence et des théories tout individuelles d'un Dom Gajot et d'un Dom Louis. L'entrée en scène de la franc-maçonnerie qui prend de plus en plus, à la fin du xviii® siècle, une place prépondérante, approchant presque celle dujan- ft sénisme, est un fait d'une portée autrement impor- * tante, car il touche à Saint- Vanne toute une catégorie de religieux.

Les nombreuses études de détail sur ce sujet tout neuf ont commencé à faire la lumière. Il paraît à peu près démontré que l'œuvre des sociétés de pensées et parmi celles-ci de cette secte ^ fut une des causes déterminantes de la Révolution.

1. Ce ne sont pas seulement les écrivains anti-maçonniques, tels que Gustave Bord, M. Gautherot qui le démontrent, mais c'est l'opinion de maçons tels que M. Bernardin, vénérable et 33" qui, dans ses Notes pour servir à V histoire de la Francmaçonnerie à Nancy jusqu'en 1805 revendique cette origine avec

Implantée en France vers 1726, sous la grande maîtrise de deux princes du sang-, la franc-maçonnerie se développa si rapidement que vers la fin du siècle, il n'était si petit centre de France qui n'eut sa loge.

Princes, mag-istrats, prêtres, bourgeois — les têtes de la société, en somme, — s'étaient laissés gagner par les idées qui semblaient libérales et larges d'un bonheur plus grand promis à l'humanité et par le principe d'une égalité qui plaisait aux petits et dont les grands ne voyaient pas la fausseté. La négation de Dieu en découlait naturellement. Les dogmes révolutionnaires y étaient implicitement contenus et dirigeaient déjà les hommes ignorants du but par le facteur tout-puissant de l'idée ^.

L'activité des loges devint fébrile aux alentours de 89. Les procès-verbaux de « l'Union et la Sincérité » de Troyes témoignent de ce courant intense ^.

Visiteurs de plus en plus nombreux venus des loges amies de province, correspondance fréquente avec celles-ci, union étroite avec le G.*. 0.*. de. France qui seul leur décerne le brevet d'orthodoxie, nombre des adhérents qui devient si grand que le local est bientôt trop petit pour les recevoir, et surtout cette fondation d'une Loge à l'abbaye de Glairvaux qui paraît avoir suivi la création de la « Concorde » à l'Orient de Trois-Fontaines : tous ces faits témoignent de la vitalité et de l'influence croissante de cette société.

Cette intrusion de la maçonnerie dans ces deux grandes abbayes de l'ordre de Cîteaux vaut l'affiliation

orgueil. « La Révolution fit chair le Verbe de la Franc-Maçonnerie » (p. 45).

Cf. Deste (L,), Marie-Antoinette et la F. -M. Nouv. lib. Nat.

1. Noter réclosion du Mesmérisme à cette même époque, La Société des amis réunis de Strasbourg publia en 1787 l'exposé de nombreuses guérisons obtenus par ses membres magnétiseurs, nobles strasbourgeois. Userait curieux de contrôler s'ils étaient F.-.-M.-.

Page 1