LES PRODROMES DE LA REVOLUTION
La tentative de résoudre en 1787 les difficiles problèmes auxquels se trouvait acculé le gouvernement par des Assemblées provinciales n'avait donné aucun résultat. Celle octroyée à la Lorraine comme aux autres provinces avait compris Dom François Maillard, abbé de Moyenmoutier \ parmi les douze députés du clergé; mais sa nomination par les six députés déjà choisis par le roi^, comme celle de ses cinq collègues, n'avait pas modifié la composition de cette commission prise tout entière parmi le haut clergé et n'avait pas contribué à apaiser les ecclésiastiques du second rang. Elle honorait la Congrégation de Saint- Vanne. L'abbé fut en outre nommé président du bureau du Commerce et de l'Agriculture, distinction flatteuse en sa faveur. De même, Dom Aubertin, abbé de Munster, avait été nommé membre de la Commission intermédiaire pour le district de Colmar •^. Ces manifestations platoniques s'arrêtèrent là.
1. Dom François Maillard, né à Ligny, profès de Moyenmoutier le 29 mai 1731, abbé de Moyenmoutier le 6 août 1771, -j- le 2 février 1790. Sur lui: Th. Poirot, Dom Maillard, dernier abbé de Moyenmoutier, dans la Semaine religieuse de ^aint-Dié, 1891. Cf. ci-après les démêlés résultant de sa succession.
2. Pour tout ce chapitre ; L. Jérôme, Les élections du clergé lorrain aux États Généraux de 1789. Nancy, 1899, in-8°. Tirage à part des Annales de VEst.
3.Sitzmann(Fr.Ed.),Dtc^io;inatredeJbi05fr.des hommes célèbres de l'Alsace. Rixheim, Sutter, 1899, 2 vol. in-S" (t. I, pp. 65-66;.
Au début de 1789, des États Généraux apparurent comme le seul remède à la situation, et Louis XVI se laissa persuader de les convoquer. Les trois ordres furent invités à élire des députés, qui devaient se réunir le 5 mai, par un scrutin à deux degrés, et à faire connaître dans des cahiers qu'ils leur confieraient leurs doléances et leurs souhaits. La période électorale s'ouvrit le 24 janvier 1789.
Le règlement des élections du clergé donnait un suffrage direct à tous les ecclésiastiques qui possédaient un bénéfice séparé : évêques, abbés, curés, chapelains, mais ne reconnaissait aux couvents des deux sexes, quelle que fût leur importance, qu'un suffrage par communauté.
Cette clause atteignait directement les bénédictins pour qui le dommage matériel et moral était considérable. Cette innovation capitale, au même titre et dans le même esprit que tout le règlement qui brisait l'armature sur laquelle reposait l'ancien régime, était inattendue et les religieux, interloqués et furieux, ne purent que s'incliner. Ils se borneront à faire enregistrer leurs réclamations sur les cahiers. Ils apportèrent d'ailleurs moins de passion dans leurs revendications que les Chapitres.
La cause en est complexe, mais se peut trouver. Par tendance et situation, l'ordre bénédictin est aristocratique. Les religieux le sentaient confusément. D'abord, leur sentiment instinctif de supériorité sur les curés de village reposait sur les faits. La nomination à nombre de cures appartenait à l'abbaye, seigneur du village. L'abbé commandataire était un noble avec qui le moine, puissance collective, traitait d'égal à égal.
Les trois vœux marquent enfin un degré supérieur dans l'ordre spirituel. La vexation de ce désavantage qui leur était infligé vis-à-vis de leurs inférieurs enrôlait les bénédictins dans l'opposition, donc dans le parti du haut clergé.
Mais, d'autre part, l'hérédité propre de chaque religieux, le niveau social assez commun du plus grand nombre rapprochaient du Tiers Etat leurs aspirations personnelles. Il faut y ajouter l'atmosphère qui les imbibait, la croyance universelle en la nécessité d'une réforme de l'Église de France, en la souveraineté du peuple, chez les jeunes, l'accès aux honneurs encore lointain, la présence de curés dans leurs rangs. Tout leur fait envisager avec sympathie les efforts du bas clergé.
Les supérieurs participaient du premier de ces deux courants qui se partageaient la Congrégation. Ils sentaient plus vivement Tinjure faite au Corps entier et quelle pouvait être de grande conséquence.
Dom Gallet, procureur général à Nancy, s'évertuait à la pallier, avec l'approbation de Dom Nicolas Casbois, Président depuis le chapitre de 1786. Les bénédictins vont s'efforcer d'accaparer le plus de procurations possibles. Les efforts de Dom Gallet auprès des Carmélites du grand couvent de Nancy sont typiques.
a Elles avaient toujours donné leur procuration à M. Guilbert, curé de S. Sébastien de Nancy (qui jouera un rôle très important dans les élections, il était très influent auprès des curés et comptait bien être élu député). Mais des religieux carmes et surtout bénédictins persuadaient aux religieuses qu'elles avaient eu tort d'agir comme elles avaient fait et insistaient pour qu'elles revinssent sur leur détermination. Les pauvres religieuses, inquiètes, tourmentées ne savaient qu( faire. Dans ces conjectures, grande était la perplexité de l'infortunée prieure. Mère Marie-Thérèse de Saint- Joseph, au fond dévouée à Guilbert, mais circonvenue par les bénédictins. »
Une lettre confidentielle d'une carmélite, S(X'ur Félicité, adressée à Guilbert, dévoile quelques détails de l'intrigue:
Le procureur général des bénédictins a tourné la tête à notre mère prieure pour n'avoir pas donné sa procuration aux moines. Il lui a dit que nous allions être accablées par le clergé s'il n'y avait pas de religieux député pour Paris. Je n'ai pas besoin de vous dire que les moines n'ont jamais exercé que du désordre chez nous.
Et dans une autre lettre :
Nous ne savions ce qui se passait. Les bénédictins ne quittent plus la mère prieure, elle est enfermée depuis le matin avec eux au parloir, nous sommes inquiètes de savoir ce qu'elle brasse.
« A la fin cependant, tout s'arrangea. Par quel concours de circonstances, on Tignore, mais la prieure eut la joie de pouvoir annoncer au curé de Saint- Sébastien que tout était pacifié. Les bénédictins en furent pour leurs frais et Guilbert conserva la procuration des Carmélites K »
Ils avaient réussi par ailleurs : Dom Pierson, abbé de Saint-Léopold, votait en son nom et au nom des Dames du Saint-Sacrement; Dom Gridel, prieur de Saint- Nicolas, pour sa communauté et les Dames bénédictines de Saint-Nicolas. A rassemblée du bailliage de Nancy, figuraient nombre de vannistes : Dom Debras, prélat de Flavigny, comme prieur titulaire; Dom Bridot, curé de Saint-Nicolas-du-Port, possédait son propre vote et deux procurations ; Dom Renel votait pour Varangéville ; Dom Probst pour M. de Seichamps. Les communautés étaient représentées : celle de Laye-Saint-Ghristophe par Dom Didelot, Saint-Léopold de Nancy par Dom Gallet, et Flavigny par Dom Georges. Ils étaient parvenus à réunir 13 voix pour quatre abbayes ou prieurés ^.