Mangenot, ouv. cité, pp
Journal de Chatrian, extrait dans Sem. relig. de la Lorraine, 1864, p. 21, repris par Benoît, Les élections aux États généraux de Lunéville, p. 59.
quand, vers le mois de juillet, Dom Bridot fut averti d'un complot tramé par les sans-culottes du pays, qui avaient monté la tête aux bourgeois et devaient tout jeter par les fenêtres de THotelde Ville. Le prieur s'y rendit une demi-heure avant l'heure fixée par les meneurs — c'était le 11 juillet — parla raison à ceux qui s'y trouvaient rassemblés et prévint le vandalisme tant par ses exhortations que par sa fermeté.
Ce projet de destruction stupide était évidemment dirig-é contre le but charitable et le caractère relig^ieux du fondateur. La haine du prêtre naissait.
A Luxeuil, la tentative n'avorta pas. I^a foule ne va plus être susceptible d'être maîtrisée ni raisonnée.
Au matin du 21 juillet, le tocsin retentit dans les environs de Luxeuil. Le mot d'ordre était donné. Les villageois se rassemblèrent et à une heure de l'après-midi les paysans de Mailleroncourt, "derrière eux ceux des Landres, de Vironcourt, Baudoncourt, de la Chapelle, de Brotte, et par une voie opposée ceux de Froide- Couche parurent devant l'abbaye, échevins en tête. La troupe houleuse était armée de pieux, bâtons, fourches, de faux emmanchées et de haches qui hérissaient menaçants la masse compacte.
Les bénédictins avertis avaient fermé leurs portes et s'étaient réfugiés presque tous dans la maison et dans les jardins. Le prieur Dom Vautherot, accompagné de deux ou trois religieux, se tenait dans la cour basse qui servait habituellement d'entréeau monastère. La cour d'honneur était soigneusement verrouillée.
11 accueillit les délégués et leur demanda le but de leur d.émarche. Ceux-ci répondirent qu'ils réclamaient les titres de propriété du monastère. Le prieur ne refusait pas de s'en dessaisir, mais exigeait que l'on dressât un inventaire des papiers qu'il consentait à remettre. La discussion se prolongeait. La foule agitée s'impatientait derrière la porte. La milice et la maréchaussée,
impuissantes et indécises, ne pouvaient la contenir. La porte de bois qui fermait l'entrée de la cour vole en morceaux, la grille qui formait une deuxième barrière est enfoncée. Les manifestants escaladent l'escalier du coin de la cour, vident quelques rayons de la bibliothèque, jettent quelques litres, registres, livres imprimés pris sans discernement, volent la caisse du procureur qui contenait 20 ou 30 louis, puis descendent à la cuisine, cassent les assiettes et se précipitent à la cave dont ils tirent plusieurs pièces de vin ; il était cinq heures ^.
La même scène se produisit au palais abbatial. M. de Clermont-Tonnerre est forcé, la hache levée, de signer un abandon de ses droits seigneuriaux sur 23 terres. 11 résidait depuis 1743, était d'un caractère doux, d'une piété sincère, de mœurs exactes, et n'avait rendu que des services.
Rendu libre, il s'enfuit. Les mutins brisent les meubles, pillent le médaillier ; la fête dura jusqu'à dix heures du soir.
Le lendemain, la milice bourgeoise fît observer une consigne sévère; le 26, 50 dragons, 33 chasseurs achevai arrivent à Luxeuil : le calme était revenu.
L'émoi était grand dans les alentours. La fuite de l'abbé avait affolé les esprits, et M""® de Sabran écrivait le 24, de Plombières, au Chevalier de Boufflers :
Luxeuil est en feu. On pille les buveurs d'eau. On brûle leurs voitures. On a voulu tuer l'abbé de Luxeuil qui est bien le plus digne homme du monde. Sa maison est arrangée à la mode de Réveillon. Ce pauvre malheureux est venu hier se réfugier ici, mais on l'a prié de vouloir bien «lier ailleurs, de crainte d'attirer à Plombières le même vacarme, et dans ce moment il est peut-être assassiné.
1. Beauséjour (Chanoine de), Les derniers jours de Luxeuil, dans Mém. del'Acad. de Besançon, 1879, p. 32.
Voyage d'une Française en Suisse et en Franche-Comté, depuis la Révolution, Londres, 1790, 2 vol. in-12.
Remiremoiit est assiégé. On veut avoir les titres, on veut brûler la maison *.
Le refus apeuré de recevoir cet hôte compromettant n'était pas complètement injustifié. Le même jour, une autre troupe s'était jetée sur le prieuré de Fontaines où les bénédictins furent pillés et molestés, comme ceux de Luxeuil. Le lendemain, la même troupe, forte d'environ 900 hommes, s'en vint à Saint-Loup où elle commit quelques méfaits que conte le curé de Saint-Loup à Dom Grappin ^. L'exemple de Luxeuil portait ses fruits. Les paysans voisins de Morizécourt, de Flabémont, excités par des agitateurs analogues, entreprirent de forcer les bénédictins et les prémontrés à renoncer à leurs droits féodaux et à signer un acte d'abandon de toute propriété sur leurs terres ^.
Ce fut ensuite le tour du prieuré du Saint-Mont, tout voisin. Encouragés par les exemples journaliers, l'appât du butin et l'impunité, quelques hommes se réunirent en bande et vinrent, dans la nuit du 26 au 27 juillet, frapper à la porte du monastère sur les onze heures du soir. Réveillés, les bénédictins firent appeler en hâte les domestiques et accoururent au vestibule, armés au hasard de bâtons, broches et outils pillés à la cuisine et au bûcher.
Dom Brunet, dont la taille gigantesque et la voix puissante ranimaient la confiance de ses confrères, hurla : « Qui êtes-vouset que voulez-vous?» — « Ouvrez la porte ou nous allons l'enfoncer, répondirent des voix menaçantes ». — « On n'ouvre la porte à personne et celui qui aura l'audace de le faire périra sur place. » — Les agresseurs gardèrent un instant le silence puis se
1. Correspondance inédite de la Comtesse de Sabran et du Chevalier de Boufflers, Paris, Pion, 1875, in-S", p. 169.