‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 40 sur 124 · LES ADRESSES A L ASSEMBLEE NATIONALE · texte numérisé non relu

LES ADRESSES A L ASSEMBLEE NATIONALE

Devant l'imminence des événements, préparés par d'innombrables brochures, pressentis par l'ambiance, nombreuses furent les adresses envoyées à TAssemblée nationale, d'ailleurs réclamées par elle, émanées de toutes les catégories sociales : toqués qui soumettaient des plans de gouvernement, anonymes qui donnaient des idées de réformes, ou, sous couleur de dénoncer des abus, commençaient déjà de s'attaquer à leurs ennemis personnels. A plus juste titre, les ordres religieux, particulièrement visés, employaient ce seul moyen de défense^.

Toutes les opinions sont représentées dans ces adresses, chez les Bénédictins, Mauristes et Vannistes comme chez les Glunisiens, et il ne faut pas prendre texte des idées révolutionnaires émises par quelques exaltés ou dévoyés pour juger l'ensemble. L'on a trop insisté sur la supplique destructive des religieux de Saint-Martin-des-Ghamps, heureux de secouer le joug de l'obéissance, et dès 1789, l'on a fait silence sur la contre-partie. Ce que Ton ne sait pas assez c'est que la protestation de leurs confrères Clunisiens fut presque unanime contre cette déclaration. L'éloquente pétition des Capucins de Lorraine pour leur maintien intégral,

1, Tous les textes cités dans ce chapitre proviennent;, sauf exception signalée en note des Archives Nationales, D XIX 14.

avec les procès-verbaux de la séance tenue à cet effet par toutes les communautés, sig^nés par chaque religieux, est aussi inconnue.

Nombre de protestations des Ordres et des Communautés mériteraient d'être mises à jour : ainsi celle des bénédictins de Saint-Remi de Reims, mais surtout cette magnifique page des Supérieurs Majeurs de TÉtroite Observance de Gluny qui proclame énergiquement les sentiments de la plus grande partie des moines de Cluny « sur la nécessité des corps religieux ; leurs membres ont fait vœu et serment de stabilité... la vie commune et régulière est indispensable pour Tédification des peuples, le maintien de Tordre social dont la base repose sur la religion... C'est un lien étroit d'obligation absolue, consacré par la religion ; la mort est préférable à en changer >>.

Cette affirmation est signée par Dom Courtin, supérieur général, plus tard guillotiné : il fut écouté.

La Congrégation de Saint-Vanne ne suivit pas cet exemple d'une protestation officielle contre sa suppression et n'en comprit pas la nécessité. 11 est possible que, tenus au courant de la marche des événements par Dom Casbois, les supérieurs majeurs se soient rendus compte de la vanité apparente de ce geste. Il n'en était pas moins indispensable.

La lettre de Dom Conscience à son cousin a laissé soupçonner des rivalités intérieures. Il est fâcheux que la seule pétition des supérieurs qui existe confirme ses assertions. Elle dénonce les religieux de Moyenmoutier qui se seraient emparés de l'héritage de Dom Maillard. L'incident viendra à sa date. A leur place qu'ils ne surent pas tenir, les communautés ou les religieux individuellement multiplient les avis ou les demandes. Ils eurent raison d'agir puisque leurs chefs s'abstenaient, mais l'esprit de discipline est dès lors aboli. La division règne sur toutes les questions. Les vues les

plus divergentes, parfois même les plus ridicules, sont exprimées. Le règne de l'individualisme commence.

Quelques rares opinions saines, presque héroïques alors, viennent compenser la nausée que cause toute la vilenie humaine contenue dans cet amas de documents.

Deux protestations vannistes, celle des communautés de Saint-Pierre-au-Mont à Ghâlons-sur-Marne et de Montier-la-Gelle remplacèrent celle que les supérieurs ne voulurent pas écrire.

La première est datée du 29 septembre 1789.

Les religieux de Saint-Pierre-au-Mont de Châlons ont l'honneur de vous exposer les allarmes dont ils sont agités. La motion relative aux corps réguliers étoit de nature à nous faire craindre une dissolution prochaine. Les principes d'équité qui animent l'auguste Assemblée, l'assurance solennelle de ne point toucher aux propriétés, notre confiance en vos justice et promesses étoient à la vérité des motifs bien puissants pour écarter nos fi'ayeurs, mais des bruits désastreux et soutenus nous font redouter leur objet, notre espoir chancelle et nous osons mettre sous vos yeux nos inquiétudes, nos perplexités.

L'élite de la nation la plus éclairée se décideroit-elle à nous frapper de l'anathème, au moment où elle vient de rendre l'existence libre et légale aux sectes jadis prescrites de son sein?... Se plairoit-elle 'à arracher des sanctuaires, élevés par la piété de ses pères, des victimes qui se sont librement et légalement immolées au culte de son Dieu ?

Le dépôt des lettres conservé dans nos

cloîtres , . . le tiers du royaume, sorti de l'inertie , . . fécondé par les sueurs des Bénédictins, ne sont-ils pas des monuments... durables,., intéressans ?

Ne réclament-ils pas avec plus d'énergie que nos

paroles la conservation des maisons religieuses, l'azile des vertus et des lettres?

Les habitans des villes et des campagnes la sollicitent de concert. Si vous daignez interroger ceux qui envi-

ronnent nos établissemens, ils vous diront que la classe indigente trouve en nous des âmes compatissantes, l'artisan un salaire assuré, le cultivateur des propriétaires indulgens et commodes, le père de famille des établissemens.

Vous avez, Nosseigneurs, assuré la liberté à la nation ; chaque citoyen partage ce bienfait, nous vous demandons d'user de cet avantage pour conserver nos foyers et nos propriétés, remplir des obligations sacrées que nous avons contractées envers Dieu et l'Etat. Nos sentimens, nos consciences nous pressent impérieusement de nous rendre à nos engagemens, de pratiquer nos règles.

Notre patriotisme nous donne l'assurance d'offrir à la Nation nos talens et nos veilles. . . Nous rendre utiles à la Société est un nouveau genre de gloire qui nous est réservé. Nous adhérons à toutes les requêtes qui sollicitent de vous la conservation des ordres religieux K

Cette requête, comme la suivante, est des plus importantes. Elles émanent toutes deux des communautés composées des éléments les plus sains de la Congrégation qui prouveront par des actes leur attachement à la vie monastique. Le silence général donne plus de prix à leur voix et celle-ci condamne les autres.

La pétition de Montier-la-Celle développe légèrement certaines des raisons de Saint-Pierre-au-Mont. Elle est datée du 15 octobre 1789. Il est évident de sa comparaison avec la précédente que les religieux troyens eurent copie de celle de leurs confrères châlonnais etjugèrent à propos de la compléter sur quelques points à leur idée :

Les religieux de l'abbaye de Montier-la-Celle les Troyes ...ont l'honneur de vous prier d'agréer leurs hommages et

1. La pétition est signée de Dom Joseph Prêcheur, prieur; Dom Gesnué, sous-prieur et secrétaire, Dom II. Gayet, Dom J. Gourmet, Dom B. Adam, Dom Stassart, Dom Gizart, Dom Mabille et Dom Rémi Pétré, procureur.

Quatre religieux s'abstinrent.

de mettre sous vos yeux leurs justes craintes et leurs vives allarmes.

Les bruits qui se répandent journellement dans les papiers publics par toute l'Europe que la suppression de l'Etat religieux a été vivement agitée au Tribunal de la Nation, parce que quelques-uns vous ont sollicité de rompre les liens qu'ils ont contracté librement, nous pénètrent de la douleur la plus amère.

Nous nous persuadons aisément que quelques

jeunes religieux dans le délire de l'âge, dans le feu des passions et par séduction désirent la dissolution d'un Etat qu'ils ont embrassé, mais les sollicitations d'un petit nombre doivent-elles l'emporter sur la réclamation du plus grand ?

En ne considérant les maisons religieuses, surtout

ces anciennes abbayes de moines rentes, de Bénédictins, que du côté de la politique, la nation entière n'est-elle pas intéressée à leur conservation ? Vous, père de famille qui avez plusieurs enfans dont quelques-uns sont portés par inclination à embrasser un état honnête et tranquille, n'êtes-vous pas bien aise de trouver ce port d'innocence pour y placer un enfant sans qu'il vous en coûte beaucoup ? Le noble n'y trouve-t-il pas une grande ressource ? L'artisan ... ? L'indigent, le malade. . . ?

L'on dira peut-être que les moines sont trop riches, mais induire de là qu'ils doivent être anéantis serait s'écarter de la saine raison. En effet, l'on ne peut nier qu'ils perçoivent à peine le tiers du revenu de leurs biens. Un fait non moins incontestable, c'est qu'il n'existe aucun propriétaire dont les richesses aient une source aussi pure.

Si vous arrachez cet arbre antique qui ombrage si

majestueusement la France par tant de beaux édifices. . . dans les villes et dans les campagnes...., que deviendront ces monuraens et ces contrées ?

Les Jésuites, les Grammontains, les Célestins, les Antonins, etc. . . ont été détruits. Quel fruit en a retiré la nation ? Aucun. Comment donc oseroit-on se flatter que la suppression actuelle des autres ordres religieux fut avantageuse à l'État? Ainsi, on doit tenir pour constant que la destruction des religieux, non seulement blesserait

— gela justice et préjudicieroit à l'Eglise, à la Nation et aux lettres, mais encore seroit impolitique puisqu'elle ne procureroit qu'un secours pécuniaire momentané et priveroit pour jamais les générations futures d'une infinité de ressources précieuses, en un mot auroit tous les caractères d'un acte despotique. . . .

Non, Nosseigneurs, nous ne pouvons croire. . . que vous qui voulez substituer à des loix antiques et barbares les vrais principes de la félicité publique, aviez projette d'anéantir des corps de citoyens, vos parens et vos amis qui. . . n'aspirent qu'à concourir avec vous au bien général et particulier, soit en s'appliquant à l'instruction de la jeunesse, ou à la culture des lettres, soit au Saint ministère, si vous jugez à propos de leur faire rendre les cures dépendantes d'eux à mesure qu'elle viendront à vacquer, cures qu'ils ont autrefois possédées, ce qui donneroit un nouveau lustre aux Bénédictins dont les maisons deviendroient des séminaires de pasteurs actifs et vigilants, de religieux fervents et utiles; nous joignons nos vœux à ceux des religieux qui sollicitent la conservation de leur Etat.

A part ce dernier paragraphe, la requête était valable. A force de vouloir trop prouver, les religieux fournissaient des armes à leurs adversaires. Ils ne remplissaient donc plus le but de leur institut, puisqu'ils reconnaissent implicitement la nécessité d'être employés, éternel et banal raisonnement. Si les abbayes devaient devenir des séminaires et les religieux des curés, à quoi bon, puisque les uns et les autres existaient déjà. Ainsi ces idées de Dom Gajot deviennent des arguments dans la bouche des meilleurs religieux. Elles n'étaient pourtant pas acceptables au point de vue monastique. Les concessions sont toujours vaines, l'intransigeance était seule admissible, il fallait s'en tenir aux affirmations des Supérieurs de Çluny, à la rigueur, aux raisonnements de la communauté de Saint-Pierre-au-Mont, et tous les moyens ne pouvaient être bons.

Mais le lieu commun de l'utilité était si bien admis à cette fin du xvni*^ siècle qu'il paraissait le seul soutenable. La thèse est inlassablement répétée. Elle est reprise par les bénédictins de Novy qui le 10 novembre 1789 supplient l'Assemblée de les conserver, offrant de. servir selon tout leur pouvoir ^ ainsi que par les relig-ieux de Munster, tant les uns et les autres croyaient à la possibilité d'un accommodement avec la Révolution !

D'autres requêtes furent envoyées à l'Assemblée par les municipalités soucieuses de conserver leurs religieux. Le 18 janvier 1790, les officiers municipaux de Luxeuil demandent la conservation des bénédictins qui tiendraient un collège. Ils font d'eux les éloges les plus flatteurs et célèbrent les 234 marcs d'argenterie qu'ils adressèrent à la Monnaie.

Dès ce moment, municipalités et moines intriguent pour se préserver, de concert, et le moyen le plus employé est de faire admettre la conservation des abbayes en tant que collège. Chaque monastère tente de se sauver individuellement, ainsi du prieuré de Breuil à Commercy en novembre 1790 ^, et le régime présente les symptômes de désagrégation déjà signalés.

C'est toutefois du Président général que part l'approbation pour l'abbaye de Bouzonville d'ériger une cure dans l'église de l'abbaye le 5 novembre 1789.

C'est un grand motif de consolation pour nous, écrit-il à la communauté, de voir dans ce moment une municipalité, une ville respectable s'intéresser de notre sort et nous rendre une justice que nous avons tâché de mériter partout, puisque partout, nous avons essayé de nous rendre utiles à nos [conjcitoyens, mais il est rare d'en trouver d'aussi reconnaissants que ceux de Bouzon-

Page 1