‹ Les BenoîtChapitre 5 sur 7 · LE RÉSULTAT · texte numérisé non relu

LE RÉSULTAT

Ce jour-là même avait inauguré pour le couple une ère nouvelle et décisive, qui fut celle de la solitude.

Les deux époux, rongés chacun par une idée constante qu'ils ne disaient ni l'un ni l'autre, vivaient dans le silence à côté l'un de l'autre; sans jamais se quitter, ils étaient seuls et s'accoutumaient à leur isolement.

— C'est ma faute, pensait-elle.

— Travaillons, disait-il.

Aux vacances précédentes, il avait entrepris son Histoire des Cyclades; mais l'œuvre commencée par un acte d'amour, et qui d'abord avait eu le charme d'un trait d'union entre Cécile et lui, n'était plus dorénavant qu'une besogne quotidienne, l'emploi du temps:

— Travaillons...

— C'est ma faute...

Elle ruminait des remords dans son coin d'étable. Aucun jour ne se passait sans qu'elle se reprochât l'existence désemparée qu'elle avait faite à son Benoît, en l'épousant, et elle se désespérait d'avoir elle-même détruit un bonheur à l'édification duquel tous ses efforts avaient tendu.

Quand, le soir, elle travaillait sous la lampe, près de son fils et si loin de lui, elle regardait ce front penché vers un livre, et déjà barré d'une ride; ce front terne comme un mur ressemblait à la façade d'une maison pleine de deuil; elle le regardait longtemps, et sa contemplation finissait par un grand soupir. N'ayant point lu de romans, elle ne se disait pas que l'amour passe ou peut passer; elle croyait au contraire qu'un amour dure toute la vie, et même par-delà la vie.

— Pauvre petit...

Jamais plus on ne prononçait le nom des Dormize.

Au bout de dix-huit mois, une lettre très amicale apprit que le vieux professeur, prenant sa retraite, allait demeurer avec sa fille, qui se mariait.

— Vilaine! fit Benoîte.

— Pourvu qu'elle soit heureuse, dit Benoît. Mamoche pleura, peut-être de dépit.

Cécile, qui maintenant s'appelait madame Ronceaux, habitait Nîmes. Un an passa: une lettre plus courte que la précédente apprit la naissance d'un premier enfant. Mamoche pleura encore, mais de regret.

Trois ans après, un simple faire-part annonça le deuxième enfant. Mais la bonne dame, cette fois, ne pleura plus, car elle avait alors désespéré de tout.

— C'est ma faute...

Benoîte n'avait point tort: la vie était manquée. L'homme ne s'oppose pas impunément aux vœux de la nature; la nature se venge, quand on la contrecarre. Longtemps elle nous permet de croire qu'on â triomphé d'elle, et qu'on pourra vivre hors d'elle: un équilibre apparent nous donne illusion; mais à notre insu l'édifice se mine et les joints se disloquent; un jour, sous quelque souffle, tout s'écroule.

La révélation d'amour fut pour Benoît cette épreuve critique, la lutte décisive entre l'homme et les lois de nature, la chute; l'ascète qui jadis reniait l'amour et se détournait de la femme mourut de les avoir rencontrés. Tout au moins, son âme en mourut: la belle ordonnance de sa vie, construite sur de la volonté, ne pouvait plus tenir debout quand les événements eurent sapé cette base; la volonté tomba la première, et tout le reste la suivit.

Cet homme qu'un amour déçu allait tuer

lentement n'avait eu par l'amour aucune joie sereine: les débuts mêmes de sa passion n'avaient comporté- quelque douceur que dans le temps où il aspirait confusément vers une lumière inconnue, et ne voyait pas clair en lui; mais ce temps avait duré peu: l'ivresse d'être aimé, si enthousiaste à l'ordinaire, et qui féconde toutes nos forces, au lieu de l'épanouir, l'avait épouvanté; à l'heure où cette communion d'une âme avec une âme nous élargit et nous extériorise jusqu'à nous donner l'appétit de communier avec le monde, il s'était au contraire ramassé sur lui-même, dans la honte subitement révélée de trahir un ami, de tromper une épouse, d'abuser une jeune fille, et s'il n'allait point alors jusqu'à se juger criminel, il constatait du moins l'irréalisable folie d'un sentiment sans avenir.

Leur unique baiser lui léga cette angoisse; sa misère devint pire encore lorsque Cécile fut partie: dès lors, ayant entrevu dans un rêve le but véritable de la vie, il fut l'homme auquel on a retiré son but et qui marche encore un moment, avant de bien comprendre qu'il ne va nulle part.

L'énergie était morte. Renaîtrait-elle un jour? De sa jeunesse vierge, il entra d'emblée dans une maturité morose: son âme oscilla par trois fois avant de s'effondrer.

La première phase fut de lassitude.

A toutes les offres de l'existence, devant les projets à former, devant les ennuis qui surgissent ou les avantages qui se proposent, il haussait lentement les épaules, si lentement qu'il avait l'air de tendre le dos pour recevoir un faix très lourd, et il disait: «Bah!...»

Parce qu'une femme avait apparu et disparu, il ne voyait plus que de l'ombre à la place des choses illuminées la veille par des prunelles chères; et quand, peu à peu, l'ombre fut moins épaisse, examinant le monde autour de lui, il s'aperçut que le monde était vide, et que rien ne valait la peine de rien.

— Pourquoi ceci, pourquoi cela, ou cela plutôt que ceci?

Des choses en lui fluaient sans cesse, comme du sable, entraînant d'autres choses: sans qu'il s'y aidât, presque sans qu'il le sût, il se désagrégeait; cette agonie perpétuelle, exempte de douleur aiguë, et faite uniquement d'ennui, affadissait toutes ses heures.

L'habitude de l'ennui nous en donne le besoin, et le manque de désirs engendre peu à peu l'horreur de tout désir. La pensée réagit sur le corps, le corps sur l'âme: un cercle s'établit, d'actions réversibles; le dédain des réalités nous conduit à la négation des principes, et l'inutilité patente de nos gestes con-

dut rapidement à l'inutilité de la vie, et de tout.

— A quoi bon?

Les affirmations anciennes et les vaillantes théories, qu'en reste-t-il? Rien n'est sûr, rien n'est vrai. Eux-mêmes, les goûts physiques confessent leur inanité: peut-être ce cigare n'est pas indispensable? Les besoins physiques cèdent à leur tour, en se laissant restreindre au strict nécessaire: il faut manger pour vivre, mais pourquoi faut-il vivre?

Déjà Benoît, détaché de tout, récusait tout; à toutes minutes, par tous ses sens, il percevait le néant universel; il l'absorbait comme on respire et l'accueillait sans protester. Rien encore ne dénonçait aux passants le nihilisme de cet homme toujours aimable, qui consentait à tout: à quoi bon résister? Il était à la merci de chacun, agréant tour à tour les dispositions les plus incompatibles: pourquoi non? L'inutilité que voici vaudra bien celle que voilà. Avec ceci, avec cela, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes, si ce n'est toutefois que ce monde est à peine acceptable, et que rien n'y est bon. Mais quoi? S'il ne supporte pas l'examen, ne l'examinons pas; tout à peu près va mal, mais il y a du bien en tout, et la sagesse est de nous résigner à ce que nous n'empêcherons pas: car empêcherons-nous quelque

chose? A quoi bon y prétendre? Évidemment, nos efforts ne nous mènent à rien: la science prouve peu et n'invente guère plus, notre gloire est sans durée, et c'est justice, car notre valeur est sans portée. N'importe, travaillons quand même: à quoi bon ne pas travailler? Il se peut, d'ailleurs, qu'on fasse quelque bien, par hasard; en surplus, il faut s'occuper et emplir le temps, pour attraper la mort, qui vient un peu tard, mais qui vient vite, en somme. Faisons n'importe quoi, peu de chose: si nous faisons beaucoup, ce sera peu de chose quand même. Ayez une ambition, si vous pouvez: assurément, le but sera médiocre, qu'il s'appelle gloire ou fortune, amour ou famille, plaisir ou quiétude; lequel choisissez-vous? La quiétude, à vrai dire, est bien morne, mais il est, d'autre part, fort ennuyeux de s'amuser. La richesse fatigue l'estomac et le luxe gêne les coudées; l'or vous est-il bien nécessaire, pourvu que vous ayez du pain? La notoriété vous procurera quelques satisfactions et des inconvénients qui leur seront au moins égaux; l'amour cause mille tracas, et la famille plus encore, sans compter que, peut-être, il n'est pas bon plus que mauvais de procréer des créatures qui devront tout refaire après nous, pour n'en pas faire plus que nous. Tout cela, du reste, n'implique aucunement que vous ayez tort de courir

après ces papillons, si courir vous aide à marcher: tous les papillons valent qu'on les poursuive, car ils sont merveilleux, ne fût-ce que par la merveille de provoquer des hommes à faire tous ces pas pour les atteindre, en s'essoufflant au jeu, sans se douter de leur enfantillage.

Benoît, d'ailleurs, continuait à bouger comme les autres hommes, ou du moins y tâchait, un peu, pas trop, autant qu'il pouvait: allant, venant, changeant de place, exécutant les gestes que comporte la vie, mais n'en usant qu'avec réserve et sans plaisir, il marchait peu, dormait peu, mangeait peu: à quoi bon davantage, puisque cela suffit? Également, il aimait peu de personnes, et en détestait moins encore: évitons la rancime, qui ajouterait une peine oiseuse à la peine qu'on nous a faite; garder rancune à nos ennemis, c'est collaborer à leur œuvre; au surplus, méritent-ils notre colère, même s'ils nous ont nui? Ils obéissaient à des lois que l'instinct et l'éducation leur imposent: s'avise -t- on de juger défavorablement les vagues de la mer qui brisent une barque sur les roches, ou de décréter l'infamie d'un lion qui vous déchire à pleins crocs? Non plus, ne méprisez personne, car les meilleurs ne diffèrent pas sensiblement des pires, et si vous estimez telle créature humaine, comment vous

est-il possible de mépriser telle autre, qui lui ressemble tant et par tant de côtés? Rien n'est très bien, rien n'est très mal; le mal est dans tout, comme le bien...

Il pensait ces choses, et mille autres pareilles, ou mille fois la même chose: mais ces constatations se produisaient doucement, sans ironie, et elles l'ennuyaient comme le reste.

Cette indulgence négative, qui absout parce qu'elle supprime, contrastait singulièrement avec sa clémence d'autrefois, faite d'attention et de pitié; alors sa vigoureuse jeunesse, notant moins la présence du mal que l'absence du bien et l'impossibilité d'y atteindre, acceptait par bonté de cœur ce qu'elle répudiait par droiture de l'esprit; en ce temps-là, quand ses yeux se détournaient du vice, c'était par pudeur pour autrui, un peu aussi par égoïsme, afin d'en voir le moins possible et de réduire au minimum le désagrément de considérer cette laideur: aujourd'hui il la regardait sans sourciller; en ce temps-là, aussi, lorsqu'une indignation l'avait secoué, sous le choc de quelque méfait, sa colère d'un instant concluait bien vite en tristesse, et sa tristesse finissait en résignation, mais non pas en indifférence; en ce temps-là, il était le juge solitaire, et non le sceptique lassé; il était apitoyé, mais il n'était pas seul...

Tant bien que mal, pourtant, il termina le livre auquel il travaillait depuis le baiser de Porquerolles, et le publia. Débarrassé de cet encombre, il n'y pensa plus, et il laissait aller son œuvre sans plus se soucier d'elle que d'une paille jetée à la rivière.

Cet ouvrage sévère n'eut pas le retentissement du volume qui l'avait précédé. L'Histoire des Cyclades était pourtant une belle œuvre, où l'auteur, par l'analyse des légendes, des textes et des étymologies, recherchait la pénétration des deux races sémitique et aryenne, qui, réciproquement, se fécondent pour créer, d'une part, la Grèce, et, d'autre part, Carthage. Cette thèse, qui tendait à trouver dans le génie grec un primordial apport du génie phénicien, causa quelque émoi dans le monde savant. Mais les critiques ne connurent guère que le chapitre où Thésée apparaissait comme un pirate pélasgique, et où le Minotaure de Crête s'identifiait avec la statue de Moloch, nourrie de sacrifices

humains, alors que le Dédale devenait simplement un symbole graphique du swastika prométhéen.

Le public, qui s'intéressait médiocrement à ces problèmes, passa outre. Quant aux spécialistes, ils se détournèrent avec un dédain manifeste, qui chez eux est professionnel: l'idée, trop neuve encore et non enseignée dans les manuels, leur semblait procéder de l'imagination plus que de l'érudition, et tenir du roman plutôt que de l'histoire. Mais surtout ce penseur avait à leurs yeux le grand tort de n'être pas des leurs et de ne point sortir de leurs maisons. Les clercs du Moyen Age, et peut-être les mandarins de la Chine ou les bonzes de l'Inde, ont légué cet état d'esprit aux écoles modernes, où l'usage persiste de former et de fermer des castes, en dehors desquelles ne se trouvent ni capacité ni salut: quiconque ne s'est pas instruit sur des bancs appropriés est tout d'abord jugé inapte à savoir ou même à comprendre; Polytechnique admet peu que des inventions puissent germer utilement sous un crâne que le bicorne n'a pas coiffé, et les Chartes sourient à la seule idée d'un philosophe étudiant les mœurs, quand les mœurs sont du temps passé, d'un psychologue analysant les âmes, quand les âmes sont mortes, ou d'un artiste professant un culte pour l'art quand

l'art est de jadis. Ces choses d'antan leur appartiennent, et défense d'y toucher! Une dotation naturelle, une éducation personnelle, ne comptent pas, ne valent pas, et l'estampille d'un diplôme confère seul le droit de comprendre et d'aimer.

Benoît, précédemment couronné par l'Académie Française, n'avait pas reçu d'elle un brevet suffisant pour parler de choses si lointaines; il avait porté ses regards trop en arrière, et plus qu'il n'est permis à un simple historien; il sortait de son domaine pour envahir celui des autres: on l'en blâma dans les revues doctes.

Il s'en moquait et haussait les épaules.

— Bah! La critique fait vivre ceux qui ne produisent point, et ne fait pas mourir ceux qui produisent. Que lui demandez-vous de plus?

Néanmoins, peu de mois après la publication de son livre, il fut nommé d'office à une chaire de Faculté. Cette fois, il ne refusa plus, puisque Cécile était partie, mais il accepta sans joie. Il fit ses paquets et quitta Toulon pour Montpellier; pour lui, cette aventure avait tout juste l'importance d'un changement de wagon à une gare d'embranchement. La vie est un grand chemin. Ici ou là, qu'importe?

Il le croyait du moins, lorsqu'il se mit en route: mais, en changeant de pays, il changea d'âme pour la seconde fois. Cette transformation nouvelle se produisit avec la brusquerie et la netteté d'un phénomène physique: autant la première s'était effectuée sourdement, autant celle-ci fut rapide, violente, brutale; elle se fit au grand jour, et quelques heures y suffirent.

Dans la ville d'amour, bien des choses lui étaient douces encore, sans qu'il le sût, et subsistaient pour lui attiédir le cœur. Son départ fut un divorce entre lui et le passé. Il enferma dans ses malles des reliques où palpitait encore un vestige de foi, et quand il rouvrit ses bagages, il n'y retrouva plus que de la poussière morte: rien qu'à voir ou palper ces choses, en ballots, en tas, gisantes, serrées, il sentit que tout en elles avait cessé de vivre, et qu'il ne possédait plus dans l'âme assez de force vitale pour les ressusciter ou pour les remplacer par d'autres.

— Ah! ah! vraiment?

Cette minute de l'homme qui constate son propre décès fut aiguë et stridente: il détesta ce qu'il touchait et jeta tout avec fureur. Il cassa des bibelots gentils, et Benoîte ramassait les morceaux. Rageant contre le désordre, il marchait dessus, au hasard et sans pitié.

— On avait bien besoin d'apporter ces saletés-là!

Le logis où ils allaient vivre lui fut parfaitement désagréable, et peut-être il le choisit en raison même de ses défauts.

— Pour ce que j'y veux faire...

Il traversa la ville, qui ne lui déplut pas moins, et il visita des gens, qu'il trouva insipides.

— Tu vas t'amuser, mon garçon...

Il n'avait plus rien derrière lui, ne voulait plus rien devant lui.

Ceux qui le fréquentèrent à cette époque connurent un personnage que nul n'avait vu avant eux, et qui venait d'apparaître sur terre, spectre ou caricature de ce que l'autre avait été.

Tout de suite, on le jugea assez peu sympathique et passablement rêche. Cette opinion fut bientôt confirmée par les rapports qu'il avait avec tous.

On disait: «C'est un homme aigri.»

Ce Benoît nouveau fut un nerveux tracassé d'impatience, qui trépidait au repos et sursautait sous les contacts. Tous les effleurements de la vie étaient des agressions et le crispaient. Un pessimisme noir s'installait dans son âme; muré en lui, il y étouffait, comme dans une cave sans soupirail, et des cris sortaient de cette ombre: cris de colère et de douleur, cris de la solitude, cris de l'exil voulu! Il était maintenant le combattif acerbe, qui s'attaque aux principes moins qu'aux hommes, et plus rien ni personne ne trouvait grâce devant lui. Les tendances paradoxales de son esprit s'accentuaient jusqu'à tourner à une monomanie de la contradiction; il prenait le contrepied de tout, et chaque opinion formulée devenait l'erreur à détruire; chaque sottise, chaque vilenie était saisie au vol, et épinglée d'un mot; on eût dit qu'il prenait un plaisir de collectionneur à numéroter sans tin le mal et sa fréquence, le mal constant, si ingénieux à changer de forme, le mal Protée, le mal universel.

Il n'attendait plus, pour s'irriter, que l'existence provoquât son indignation; il cherchait les prétextes et guettait la vie pour l'insulter; sous les actes les plus louables il découvrait le ressort du mal; toutes les fraîcheurs portaient la tache originelle, et tous les fruits étaient gâtés. Son verbe se faisait cassant; les mots

violents jaillissaient de lui et le secouaient au passage: car, à vrai dire, la colère naissait du mot bien plus qu'elle ne l'engendrait, et ses phrases mauvaises, tout en satisfaisant son animosité, lui tordaient les nerfs, comme un spasme.

Mais rien ne dure: de ce vice, il glissa dans un pire, et ce fut la troisième phase.

Par fatigue de s'exercer, l'indignation se mua en mépris; de la colère, qui en sorame avait sa noblesse et ne manquait point de fierté, il descendait dans l'ironie: l'univers ne méritant plus le bâton, les verges suffisaient; les mots vengeurs ne furent plus que des mots railleurs. Il devint spirituel, ou presque: un petit rire à bouche close, un rire court, lui fronçait les narines ou lui relevait le coin gauche des lèvres, et l'insolence giclait.

On vit enfin cet homme grave se complaire aux sournoiseries agressives, aux pointes qu'il lançait sans courage, assez aiguisées pour écorcher, mais trop -peu pour qu'on pût s'en plaindre, et qui blessaient inutilement. Inutilement? Non: elles servaient à son âme hostile et faisaient son unique joie; il ne les lançait point en face, mais de côté: l'œil obliquement tourné vers la terre, il les projetait comme un matelot qui chique; après quoi, il s'en allait très volontiers, pour mieux ruminer ce bon

mot, et il en riait dans sa barbe, ainsi que d'une belle victoire.

— L'imbécile, tout de même, n'a rien trouvé à répondre...

Se vengeait-il des misères passées, sur n'importe qui, sur n'importe quoi? Toute victime lui était bonne, ses collègues ou ses élèves; le solitaire d'autrefois recherchait maintenant la compagnie des hommes, pour se procurer des patients. On le fuyait: alors, faute de parler assez souvent, il écrivit; lui qui, jadis, avait l'horreur de gaspiller ses minutes à rédiger des correspondances oiseuses, se prit de goût pour le soulagement épistolaire: il renoua d'anciennes relations avec des camarades de jeunesse, à seule fin de s'épancher en épîtres caustiques; faute aussi d'écrire à d'autres, il s'écrivait à lui-même, notant ses pensées sur des carrés de papier qu'il enterrait dans le tiroir d'un secrétaire.

Nul autre travail ne le sollicitait plus; l'application d'un effort le harassait par avance: tout ce qui dure durait trop, tout ce qui recommence ressemblait trop à ce qui fut, et tout recommence; il se débarrassait de son cours ainsi que d'une corvée, versant sur l'auditoire une science acquise autrefois, et refroidie.

Son existence intime n'échappait point à ce nihilisme grincheux: Cécile eut sa part des

railleries; lorsqu'on apprit, de Nîmes, la naissance d'un troisième enfant, il s'égaya très fort de ces procréations chroniques.

— Elle a raison, d'ailleurs, si ça l'amuse. Puis, pour épancher sa bile, il écrivit trois

pages de satire contre l'idole de Pétrarque, cette Laure qui faisait d'innombrables enfants à son mari, pendant que son poète la chantait en des élégies platoniques.

Leur passé d'amour n'était pas plus respectable que le reste:

— Fus-je assez bête! Le printemps la tourmentait, cette petite...

Il se jugeait lui-même avec la même aigreur:

— Quelle peste je fais! Je me dégoûte... Il ne finira donc pas, le temps?

Le soir, il regagnait son lit, asile quotidien, et, frileusement, même en été, il s'y blotissait, se faisant tout petit, comme pour exister moins; pour exister moins encore, en supprimant la pensée, il se mettait, à peine couché, à réciter l'alphabet, des vers grecs, des prières, ou bien il comptait jusqu'à mille.

La bonne Mamoche demeurait seule à l'abri des mauvais propos; jamais Benoît ne proféra contre elle une parole dissonnante; mais s'il continuait à vénérer en elle une exception de beauté morale, et s'il admirait sa vie, il ne s'abstenait aucunement de juger cette vie dans son œuvre et de la condamner: l'œuvre, c'était lui-même, et le sort qu'elle lui avait fait; décrétant que sa protectrice, dans la plus généreuse des intentions, avait accompli la plus déplorable des besognes, il multipliait à l'envi les aphorismes relatifs aux méfaits de l'éducation; ses notes volantes étaient noires de sentences qui prônaient le retour de l'homme vers la nature, et sa thèse favorite consistait à soutenir et à prouver par tous les arguments que l'unique bonheur réside en la simplicité. Ces considérations générales le soulageaient comme une manière de malmener Benoîte tout en la respectant, et de l'accuser sans la nonuner.

D'ailleurs, et par compensation, il s'accordait

vis-à-vis d'elle un droit aux taquineries mesquines; une entre toutes l'amusait fort: ayant découvert que l'excellente dame, toujours attentive aux moindres affaires de son «grand homme », apportait un soin minutieux à tout ce qui devait le montrer avec avantage, il s'appliquait à déjouer la surveillance de cette tutelle; ses vêtements râpés lui devinrent les plus chers : tout exprès et comme par hasard, il endossait, pour sortir, un paletot crasseux, un habit non brossé, ou chaussait en cachette les souliers boueux de la veille: elle se désolait de le voir aller ainsi, et lui, ravi de la faire endêver, riait dans l'escalier comme un gamin sournois qui a fait ime farce. Elle le poursuivait et, penchée sur la rampe, elle appelait: « Benoît 1 » Il feignait de ne pas entendre. Elle rentrait en hochant la tête, prenait ses lunettes, son tricot, et elle attendait qu'il revint.

Mais le Benoît d'antan semblait ne devoir plus revenir, et s'en être allé pour toujours.

Les espoirs qu'elle avait conçus au départ de Toulon, espoirs d'oubli, de paix, furent sa dernière joie, et durèrent juste autant que le voyage. Dès l'arrivée à Montpellier, elle vit le mal incurable, et qui croissait chaque jour. Elle tremblait jusqu'au fond d'elle.

— Qu'est-ce qu'il a, mon Dieu?

Elle le savait trop.

— On n'a jamais vu ça, vraiment, et qu'mi homme si doux, si bon, change si vite, comme il fait...

Chacune des paroles acerbes qu'il lançait contre les hommes et la vie flagellait la triste maman.

— Doit-il souffrir pour être si méchant, le pauvre petit! Et comme il doit souffrir d'avoir été méchant 1

Il n'avait plus les mêmes yeux: quelque chose tournoyait dans le noir de ses prunelles; rien qu'à les regarder, quand elle osait, Benoîte prenait le vertige, comme si elle se fût penchée sur le bord d'un grand trou.

— Il est malade, il va tomber malade : ça ne peut pas durer, bien sûri

Cela, pourtant, dura quatre années.

Pendant quatre années, la mère contempla l'agonie de son œuvre.

Plus il se faisait cruel, ingrat, mauvais, injuste, plus elle se faisait douce, comme vers un enfant infirme; elle lui pardonnait tout, mais elle ne se pardonnait rien.

— C'est ma faute 1

Son remords la rongeait.

— C'est du chagrin d'amour, qui le mange: il est tout mangé.

Les journées étaient sans fin. Le soir, sous la lampe, on ne devisait plus.

— Qu'est-ce qu'on peut faire, pour le soigner?

Deux ou trois fois encore elle essaya de croire à l'avenir meilleur, mais nulle illusion ne pouvait vivre un peu, devant ce front chargé d'un incurable ennui.

En elle aussi des choses mouraient, sous la monotonie des semaines, et c'était, par contagion, la foi qui s'effritait.

La religion même ne la consolait plus; car ni Dieu, ni la Vierge n'avaient jamais tenu dans son cœur autant de place que « le petit », et elle ne les aimait qu'en raison de lui, derrière lui... Même, elle leur gardait un peu de rancune, comme s'ils eussent trahi sa confiance, eux en qui elle s'était reposée, et qui, sachant tout, comprenant tout, n'avaient pas daigné l'éclairer d'un conseil, au jour néfaste où elle avait gâté la vie de son enfant.

— Nous avons fait du beau...

Et du temps passait, encore du temps.

A bout de courage, elle perdait ses forces et vieillissait beaucoup. Elle avait les cheveux tout blancs. L'idée que sa vie ne serait plus très longue l'inquiétait à cause de Benoît.

— Qu'est-ce qu'il deviendra, le pauvre chéri, quand je le laisserai tout seul?

La mort possible, et prochaine sans doute, lui

LE8 BKNOIT 233

apparaissait comme une faute nouvelle, qu'elle allait ajouter aux autres.

— Que je sois là, que je m'en aille, je ne lui fais que du mal...

Elle maigrissait: on la reconnut diabétique.

Elle devint presque aveugle, et, bientôt, presque sourde.

Benoît criait pour se faire entendre, et Benoîte pensait: «Je le fatigue.»

Le mal devint plus grave avec rapidité. La pauvre vieille sentit qu'elle n'était plus sur terre que pour bien peu de jours. A travers la taie de ses yeux troubles, elle regardait le garçon de toutes ses forces, pour emporter le plus possible de cette image chère, dans l'autre monde.

Elle se désolait de penser qu'elle mourait trop tard pour qu'il reconstituât sa vie.

- Pourquoi le bon Dieu ne m'a-t-il pas reprise dix ans plus tôt?... Il ne pense donc pas, le bon Dieu?

La maladie de cette sainte créature remua profondément Benoît, et sa sécheresse factice tomba d'un coup, comme une crise de fièvre qui cesse: devant ce pauvre visage de parchemin jauni, toutes les bonnes tendresses d'autrefois lui remontaient du cœur, et ses yeux se brouillaient de larmes, à la seule rencontre de ces yeux las qui s'efforçaient encore de lui sourire.

Il fut empressé, soigneux, filial; il ne quittait la malade que pour aller faire son cours; il lisait, assis auprès d'elle et arrangeait la couverture autour de ses épaules.

— Êtes-vous bien, mamoche?

Par crainte du bruit, il s'abstenait, en lui parlant, de crier fort, et elle n'entendait plus, mais elle devinait; elle répondait:

^< Je suis bien... Merci... Tu es mignon.» Elle s'était remise à le tutoyer. Quand il avait dû sortir, il lui rapportait des fleurs.

— Un peu de patience, petite maman, et vous

serez sur pieds; le médecin me l'a dit. Voilà le printemps: nous irons à la campagne, pour vous remetttre, n'est-ce pas? A Porquerolles, voulezvous? Ce sera gentil, de retourner là, tous les deux?

Le drame final dura une semaine.

Quand Benoîte sentit que l'heure approchait, elle appela Benoît d'un geste de son doigt osseux. Il vint au chevet. Elle lui prit la main, et, faisant effort pour tourner la tête vers lui, elle attira lentement cette main vers ses lèvres; elle y mit un baiser, et en même temps, elle levait vers son enfant un regard qui allait s'éteindre. Elle murmura:

— Adieu, mon petit.

— Mais, Benoîte, vous n'êtes pas...

— Je sais... C'est maintenant... Écoute... Si jamais tu la revois, elle... demande lui... pardon... pour moi.

— Pardon?...

— Elle t'aimait... J'en suis sûre.

Elle se tut, et respira. Puis, son regard se fit plus tendre encore, et deux larmes noyèrent ses yeux, et elle dit:

— Pardonne-moi... de t'avoir... épousé...

— Ohl ma bonne chérie!

Il lui jeta ses bras autour des épaules, et l'étreignit longuement. Il perçut contre sa poitrine la secousse d'un faible sanglot, et il

se releva un peu, pour lui parler en face. 11 la vit souriante. Elle était morte.

Il la veilla seul et l'ensevelit de ses mains; il la mit lui-même au cercueil, et sous sa tête, en guise de coussin, il plaça les deux livres qu'il avait écrits.

— S'ils valent quelque chose, c'est son œuvre.

Il n'envoya aucun faire-part, et demanda comme un service que nul n'escortât la voiture funèbre: il accompagna seul cette femme qui avait vécu pour lui seul.

vn

La jeunesse et la vieillesse sont choses contagieuses, et que nous gagnons, dans l'intimité quotidienne, en dépit du nombre réel de nos années: les êtres d'âges différents, lorsqu'ils vivent ensemble, réagissent l'un sur l'autre, et se façonnent un âge commun. Benoît était devenu le contemporain de Benoîte.

Il s'en aperçut au retour du cimetière, dans l'appartement vide où son pas sonnait plus fort que de coutiune: debout au milieu du salon, il vit dans la glace son image voûtée, lourde, sa barbe déjà grise, et le bord de son chapeau qui, par derrière, rejoignait le col du pardessus. Il sourit à cette laideur.

— Tant mieux! Ça s'avance... Et si ça traînait trop...

Mais, que faire, en attendant? Rester dans cette ville, dans ces chambres, cela n'était plus possible; il ne délibéra même pas; séance tenante, sans souci de ce qu'en penseraient un

recteur ou un ministre, il rédigea une demande de congé, et partit le soir même.

Au guichet de la gare, il s'arrêta, sans mot dire, devant la buraliste qui attendait ses ordres: il s'aperçut alors qu'il n'avait même pas fait choix du pays où. il se rendrait. Il leva la tête, et lut des noms: «Nîmes-Lyon-Paris.»

A cause de Benoîte, dont il avait la pensée toute pleine, il dit: «Lyon».

Dans les cahots du wagon et le crépitement des vitres, le nom de la morte sonnait; il l'entendait distinctement:

— Benoîte, Benoîte...

Il pensait à elle avec tendresse et presque sans chagrin: mourir n'est pas un malheur.

— Elle se repose maintenant; elle est en paix et elle l'a bien gagné; il ne faut pas la plaindre. Autant vaut mieux qu'elle soit partie, car elle n'avait plus rien de bon à regarder.

Et les bruits du train répétaient sur le même rythme: «Benoîte, Benoîte...

— Elle s'en est donné, du mal! Et pourquoi, grands dieux, à quoi sert?

— Benoîte, Benoîte...

— Pour la récompenser, je l'ai bien fait souffrir. Qui aurait pu prévoir cela? Ah, comme j'ai changé, depuis... Depuis quand donc?

— Cécile, Cécile...

— Elle aurait de la peine aussi, celle-là, de

savoir que Benoîte est morte. Benoîte a dit: «Si jamais tu la revois...» Je ne la reverrai jamais.

— Cécile, Cécile...

— Pourquoi a-t-elle dit cela? Croit-elle donc que je l'aime encore? Borme Mamoche! Elle le croyait. J'ai aimé deux femmes dans ma vie. Maintenant, c'est fini; je n'ai plus d'amitié, puisque Benoîte est morte, et voilà onze ans que je n'ai plus d'amour.

— Cécile, Cécile...

— Comment est-elle? Que fait-elle? Est-elle heureuse, au moins?

Complaisamment il évoqua cette figure de femme qu'il repoussait à l'ordinaire: il revit celle d'autrefois, avec sa taille souple et ses gestes harmonieux, la robe qu'elle portait à Porquerolles et ses yeux pleins d'étoiles, au soir de leur baiser; il vit celle d'à présent, un peu vieillie, sans doute, et ses trois enfants autour d'elle, un mari et d'autres amis, une existence étrangère à lui dans mie ville inconnue de lui.

— En somme, elle est pour moi aussi morte que Benoîte, car je ne les reverrai pas plus l'une que l'autre; dix années d'effacement, c'est de la mort; une ville au loin ou un cimetière proche, c'est tout un...

Mais soudain il songea que le train, à chaque

tour de roue, le rapprochait de Nîmes, de Cécile, et qu'il allait frôler la vie de cette absente qu'il disait morte.

Vite, il consulta sa montre, et l'idée d'être déjà si près lui fit battre le cœur.

— Dans trente minutes!

Dès lors, une angoisse l'étreignit.

— C'est fou! Qu'est-ce qui me prend?

Tout ce qu'elle avait fait en lui, accaparant ses forces, dévoyant sa marche, arrêtant son âme comme une pendule qu'on arrête du bout du doigt, tout ce qu'elle avait brisé sans le vouloir, tout ce qu'elle avait été et tout ce quelle aurait pu être, pêle-mêle sautait en lui dans les trépidations du train, et la morte ressuscitait.

— Je ne l'aime plus, pourtant!

Il regarda sa montre encore: neuf minutes seulement le séparaient de Nîmes.

— «Si jamais tu la revois...»

Il baissa la glace et huma dans la nuit l'air qu'elle respirait.

Quand la locomotive siffla pour s'annoncer, il se leva; accoudé à la portière, il mit la tête au dehors et admira l'espace sur la ville sacrée. Le vent d'amour lui fouettait le visage.

— Elle n'est donc pas morte?

Déjà on percevait dans les ténèbres des cubes sombres de maisons.

— Elle dort là!

Des lumières rouges piquaient la nuit.

— Elle vit là!

Le paysage ralentissait sa marche. Un grondement, et ce fut la gare. Le train stoppait.

— Si elle était là, par hasard?...

Il examina le long ruban du quai: un homme courait, des lanternes se balançaient au loin; une voix indifférente criait: «Nîmes.» Sans comprendre tout ce que signifiait ce nom, la voix répétait: «Nîmes.»

— Ici... Ici!

Noyé dans une griserie d'opium, il cherchait Cécile parmi les ombres, sûr qu'il allait l'y découvrir, et il balbutiait son nom, pour l'appeler, peut-être.

Le coup de sifflet du départ, strident, passa; un autre répondit: ils traversèrent Benoît comme des lances. Il tressauta, ouvrit la portière, et s'élança sur l'asphalte.

Le sol, dès qu'il l'eût touché, lui poussa au cœur de la jeunesse et de la joie: comme Cécile avait ressuscité tantôt, il ressuscitait à son tour.

— Je vais la voir!

En regardant s'éloigner la lampe du fourgon, il se dit qu'il venait d'accomplir le seul mouve-

ment qui jusqu'à ce jour eût valu la peine de vivre.

— Je l'aime donc encore?

Il sortit de la gare: avant de pénétrer dans la ville endormie, il s'arrêta.

— Elle dort... Là-bas aussi, Benoîte dort... Elle avait prévu... Si l'âme était immortelle, son âme serait auprès de moi, autour de moi, ici comme moi, et que dirait-elle de m'y voir, la bonne Benoîte? Elle dirait: «Va, mon enfant...»

Il entra dans la ville nocturne. Il y marcha pendant des heures, la traversant dans tous les sens, admirant des murailles et des avenues où le regard de Cécile s'était maintes fois promené, des arbres et des bâtisses enviables, des pavés qui portèrent le poids de son corps et des tournants de rues où sa silhouette s'était brusquement profilée.

Aux Arènes, il dit: «Sûrement elle est venue là, une nuit, et elle a regardé ce que je vois.»

Toutes les perspectives, décors accoutumés à la présence de l'image idéale, en conservaient un caractère hiératique, et la ville était un temple; il y marchait religieusement, ému par des pierres qu'il voyait pour la première fois.

Il se retira pourtant dans un hôtel, afin d'attendre le jour; il ne put dormir, mais l'insomnie lui fut douce comme elle n'avait pas été

depuis longtemps, car sa pensée allait avec une tendresse heureuse, de Cécile à Benoîte, de Benoîte à Cécile, se blotissant tour à tour en elles deux et se réchauffant d'elles: l'homme sans femme entre deux femmes, revenu aux temps de jadis, rajeunissait pour être enfant, pour être amant, et voilà qu'il n'était plus seul.

Au petit jour, il se leva; n'osant, par pudeur, s'enquérir de Cécile, il demanda M. Dormize qui demeurait avec sa fille.

Un joie naïve le portait vers la rue indiquée; mais un malaise le prit et augmenta, à mesure qu'il approchait.

— Pourquoi me refuserais-je cela, et quel mal y a-t-il? Calme, calme... Il ne s'agit pas d'entrer à cette heure, il est trop tôt.

Il vit la maison, et pour la mieux voir, il passa sur le trottoir opposé: la demeure était bourgeoise et sans beauté, si banale qu'elle gênait le rêve. Aux fenêtres du second étage, des rideaux multicolores lui déplurent par leurs tons injurieux, et, sans hésiter, il décida que l'idole s'abritait derrière les blancs rideaux du premier étage, nets, simples, harmonieux conmie l'aimée.

— C'est làl

En arrière de ce frêle tissu, résidait le bonheur, l'univers, tout ce que le monde a de souhaitable, et rien n'existe ailleurs!

— C'est là qu'il aurait fallu vivre!

L'émotion lui serrait la gorge.

— Je ne savais pas que je l'aimais tant...

Il restait là, pétrifié: les premiers passants du matin l'inspectaient avec surprise. Il reprit sa course à travers la vieille cité, qui se réveillait. Deux fois par heure, il revint devant la maison; il longeait la chaussée, guettant du coin de l'œil les jolis rideaux blancs, aux fenêtres du premier étage. Mais le cœur lui manquait chaque fois, et il passait.

Enfin, brusque, il traversa la rue et s'engouffra dans le trou noir du corridor; devant lui, un escalier s'éployait en éventail; il continua sa course; mais quand il approcha du palier, il dut s'aider de la rampe pour gravir les dernières marches, et quand il arriva contre la porte close, il s'épouvanta de ce qu'il avait osé: tous ses actes de la nuit et du matin lui apparaissaient comme des gestes exécutés dans le rêve ou dans la folie, et il se réveillait, stupéfait d'être là.

Un cordon de sonnette, orné d'un gland verdâtre, pendait devant lui et l'ahurissait. Il essaya de tendre la main vers cette chose, mais sa main retomba; dans le même instant, il souhaita d'être loin, très loin, et il tourna le dos pour partir. A ce moment, un bruit se faisait et la porte s'ouvrit. Une grosse servante

parut: étonnée de cet homme immobile, elle se mit à l'examiner avec méfiance.

— Quoi vous voulez, vous?

— M. Dormize, s'il vous plaît?...

— L'étage au-dessus!

Il répondit: «Je vous remercie bien, madame.» Mais il pensa: «Cécile habite derrière les rideaux affreux.»

Sous l'œil hostile du souillon, se sentant suspect, il n'osa rétrogader et monta: au second étage, il vit mi cordon de sonnette qui pendait, pareil à l'autre, au bord d'une porte pareille. Il entendait la fille grommeler au-dessous de lui, et, à cause d'elle, il sonna: presque aussitôt Cécile fut devant lui.

Dans la pénombre, elle se dressait, en peignoir, un tablier aux reins, la tête ébouriffée, et la lumière frisante d'une chambre voisine l'auréolait de cheveux blonds; un enfant s'accrochait à sa jupe. Elle interrogeait du regard ce visiteur matinal, et il saluait.

Enfin, il balbutia: «J'ai voulu venir...»

Elle reconnut sa voix, et poussa un faible cri; puis elle recula.

Il reprit: «Je vous dérange, peut-être?»

— Mais non... Je... Entrez...

Il la suivit et pénétra dans une salle à manger dont il ne vit pas le désordre. Cécile, prestement, ôtait son tabher.

— Je m'attendais si peu... Excusez-moi... Cette tenue... Les fournisseurs, à cette heure-

— Je suis indiscret, sans doute?

— Mais non. Mon père est sorti justement, et mon mari s'en va de très bonne heure... Comment vous portez-vous?... Vraiment, je suis honteuse. Asseyez-vous, je vous prie.

Elle lui sembla inquiète: elle s'agitait, tournant les yeux de droite et de gauche, fermant le buffet, repoussant un tabouret sous la table, et, d'une main, elle avançait une chaise vers Benoît, tandis que, de l'autre main, elle ramassait des bardes d'enfant qu'elle lançait dans un coin. Il remarqua que ses joues n'étaient plus des fleurs de printemps et que ses lèvres avaient pâli.

— L'appartement n'est pas encore fait, ditelle. La bonne est sortie, pour le marché. Ah! si je m'attendais à voir quelqu'un, vraiment, ce n'est pas vousl Madame Benoît va bien?

— Elle est morte.

— Déjàl Si jeune!

— Elle avait soixante-deux ans. Je l'ai enterrée hier.

— Hier! Et nous n'avons rien su!

— Je n'ai envoyé aucune lettre, mais à vous, j'ai voulu annoncer moi-même cette nouvelle,

car vous fûtes la seule amie, les seuls amis de la pauvre femme.

— Et vous êtes venu exprès?

— C'est-à-dire, je... traversais la région... Je me suis arrêté entre deux trains.

— C'est bien aimable à vous...

Elle écoutait mal, occupée qu'elle était d'un torchon posé sur la table, et qu'elle tâchait d'enlever sans attirer l'attention du visiteur. Le petit garçon avait lâché sa mère et se rapprochait de l'inconnu, dont il battait le genou.

— Viens ici, Baptiste! Laisse le monsieur. Ces mots, qui le reléguaient dans la foule,

« le monsieur », entrèrent froidement dans l'âme de Benoît et le glacèrent. Il s'inclina vers l'enfant, un peu pour cacher son malaise, un peu pour se donner contenance, et, sans trouver une seule parole à dire, il se mit à hocher la tête devant la petite créature. Cécile profita de cette attitude pour dissimuler le torchon. Alors, plus calme, elle s'assit, et renouvela l'assurance du regret que son mari et son père ne manqueraient pas d'éprouver, en apprenant qu'ils avaient manqué la visite de M. Benoît.

— Nous parlons bien souvent de vous.

Elle lui demanda si la morte avait beaucoup

souffert avant de s'éteindre, et dans quel hôtel

il était descendu, et combien de temps il resterait à Nîmes.

— Je reprends le train de cinq heures... vers cinq heures, si je ne me trompe...

— Vous ne nous ferez même pas le plaisir de dîner avec nous?

— Je dois...

Elle n'insista nullement.

L'un et l'autre évitèrent toute allusion au temps passé, et cette convention du silence fut leur seule pensée commune. Tout le reste les séparait: la ménagère, visiblement humiliée par l'état de son logis, était gênée plutôt qu'émue; Benoît se sentait importun, et son émoi l'abandonnait aussi: il regardait avec attention, avec étonnement, la femme assise en face de lui, et la bouche de son baiser unique, il ne les reconnaissait pas; il croyait voir quelque étrangère, n'ayant avec l'aimée que des rapports lointains, une ressemblance assez vague des traits ou de la voix, du regard surtout: la présence de cette dame, qui l'obligeait à des phrases de civilité, l'empêchait d'aimer l'autre et de s'en souvenir.

Cécile, en personne bien élevée qui reçoit et qui s'ingénie à combattre le silence, parla de son mari qui travaillait beaucoup, de son père dont la santé chancelait, de ses enfants et des distractions qu'on peut trouver à Nîmes.

L'homme dont elle avait brisé la vie enregistrait tant bien que mal ces renseignements, dont il avait été avide, et qui, tout d'un coup, ne l'intéressaient plus.

La conversation languissait; elle dura peutêtre une demi-heure, et peut-être le double, ou la moitié; ils n'en surent rien, mais le temps leur parut long. Benoît craignait d'être malhonnête en se retirant trop vite. Cependant, il se leva, enfin.

Immédiatement, Cécile se leva: elle crut devoir formuler de nouveaux regrets. Elle tendit la main à celui qui avait eu ses lèvres; en même temps, leurs regards se rencontrèrent et se fuirent aussitôt; leurs doigts frémirent en se touchant et s'enfuirent aussi: ce fut entre eux l'unique instant de trouble et d'union.

Benoît se pencha vers l'enfant, et l'enleva. Il était alors parfaitement calme, mais quand le visage du petit être fut en face du sien, soudain il revit dans ces yeux enfantins les prunelles de Cécile au soir de leur baiser; il ne s'attendait point à cette rencontre et son cœur chancela pour la dernière fois.

— Ah! fit-il.

Ce fut presque un cri de douleur, mais cette évocation l'avait illuminé comme un symbole, qui expliquait tout: «Nos yeux ne sont plus à nous; ils appartiennent à d'autres qui viennent

nous remplacer sur terre; nous sommes des morts... »

Pieusement, et les paupières closes, tendant ses lèvres vers le petit front blanc dont les cheveux ondulaient, il y mit un baiser funèbre, pareil à celui que deux jours plus tôt il posait au front de Benoîte.

D'une voix qui était solennelle, il proféra: «Adieu».

Cécile comprit peut-être, car elle ne répondit pas.

Il passa le seuil et ne se retourna plus.

Il entendit une porte qui se fermait derrière lui. C'était fini.

Il s'en revint vers la gare et, six heures durant, il arpenta les trottoirs pour attendre un train. Son amour était mort, et le monde se révélait infiniment désert.

vin

Cette visite lui fut néfaste: elle achevait de lui démontrer son néant.

Le lendemain, il était à Lyon: il erra tout le jour dans la ville de son enfance. Vingt-cinq ans avaient passé depuis son départ; les aspects dessinés sur sa jeune mémoire, il les revoyait pareils, ou un peu changés par endroits, moins changés que lui-même: c'était des rues où, le dimanche, Maman Benoîte l'avait promené, le lycée, les ponts, les quais, Fourvière, et l'hospice où il était né, et cette boulangerie où la pauvre ouvrière avait acheté pour lui deux gâteaux de trois sous, pour elle un morceau de pain; la maison de Benoîte, surtout, avec son entrée mince, et la mansarde, tout là-haut...

Longtemps il demeura devant cette façade, les yeux levés vers la lucarne...

— C'est là vraiment que je suis né, oui c'est bien là, puisque derrière ces ardoises l'idée naquit de me faire ce que je fus: le petit pro-

létaire qui vint au monde sur un lit d'hôpital, ce n'est pas moi, puisqu'il n'a point vécu: on l'a tué au berceau pour le remplacer par un autre, un autre qui s'engendrait d'un rêve et qu'on allait nourrir d'un dévouement!

— A quoi bon?

Par cette porte étroite, noire, visqueuse, il était sorti de la misère prédestinée pour entrer dans la vie: la vie, achevée maintenant, avait commencé là! Le tour du monde, le tour des ans était fini, et il se retrouvait à son point de départ.

— Vous vous êtes trompée, bonne Mamoche : il ne fallait pas et vous avez eu tort; mais vous décidiez par amour, par bonté, et c'est avoir raison, même quand on a tort.

Une journée lui suffit pour ses divers pèlerinages; quand le soir vint, il avait tout revu, la liste des souvenirs était repassée; il n'avait plus rien à faire en ce pays, et cette ville de son aube lui apparaissait comme celle entre toutes où le séjour lui serait impossible, car elle proclamait, plus que toutes, la triste inanité des efforts et des patiences. Elle niait trop; elle criait trop que rien ne mène à rien, le prouvant par Benoîte et le prouvant par lui. Tant de peines perdues l'accablaient et le navraient: il en avait la tête lourde et les membres rompus.

— Allons-nous en.

Avant de partir, il revint une dernière fois devant l'ancienne demeure de Benoîte. A la lucarne de là-haut, une petite lumière s'efforçait: on eût dit l'âme de la morte qui tremblotait pour l'éclairer encore, et pour lui rendre l'énergie, comme un phare.

Il hocha la tête, dans le geste de dire: Non.

Puis il fit deux pas en arrière.

— Adieu, maison de Benoîte.

Il s'en alla.

Il partit le soir même. Mais il se sentait pareil à une tombe errante: l'idée de se rendre en un lieu quelconque l'en dégoûtait de prime abord; la nécessité de fixer un but le harassait: il s'en retourna chez lui.

— Je vous reviens, Benoîte. C'est bien ici le terme...

Il fit le tour des chambres: les volets étaient clos; la lumière était grise; l'air des lieux renfermés avait une odeur de poussière ou de mort; trois jours seulement s'étaient écoulés depuis le départ de Benoîte, et déjà tous les vestiges de la vie semblaient infiniment lointains.

— Ici pas plus qu'ailleurs! Il n'y a plus de place pour moi, sur la terre. Je vous reviens. Benoîte...

Il se rendit au cimetière. L'avril s'y épanouissait. De riches verdures luisaient paisiblement dans la lumière, et le vol courbe des passereaux rattachait un arbuste à l'autre; des fleurs

brillaient avec joie; une lime bleutée planait au milieu du ciel clair.

— Beau jardin que vous avez là, ma Benoîte: vous voilà riche et vous êtes bien; jamais je ne vous vis être si bien...

Il arriva près de la tombe: une bosse de terrain fraîchement remué, une croix, un nom; il sourit de constater que le nom écrit sur cette croix était, en somme, le sien propre.

Presque aussitôt, il remarqua qu'il venait de sourire, et s'étonna de n'éprouver aucune tristesse.

— Là-dessous, vraiment, il n'y a rien; elle n'est pas là-dessous! Benoîte était une âme, et l'on n'a mis dans ce trou-là que de la chair.

Il se prit le front.

— Sa tombe est là-dedans, sous mon crâne; tout ce qui survit d'elle est là-dedans, et lorsque je ne penserai plus, elle sera tout à fait morte : elle ne mourra véritablement que par ma mort...

Il lui parlait:

— Mais c'est bientôt. Benoîte, que vous allez mourir pour la seconde fois, oui, bientôt, et il ne faut pas m'en vouloir.

Il s'assit au bord d'une pierre, et resta là, pendant des heures, à deviser avec sa morte. Lentement, la lune évoluait dans le ciel.

— La lune descend, voyez-vous? Elle va rentrer tantôt dans l'horizon, comme vous.

comme moi, et nous ne la reverrons plus. 11 faut que vous compreniez bien une chose, Benoîte, et vous me pardonnerez. Certes, je n'aurais pas eu, de votre vivant, la cruauté, l'ingratitude de vous laisser pour venir ici, volontairement, le premier: et cependant, Mamoche, voilà longtemps que je suis mort, car je suis mort bien avant vous, croyez-le; je suis mort par une autre, peut-être, mais pour vous j'ai fait semblant de vivre, et ce n'est plus la peine de continuer la comédie: je n'étais guère qu'une apparence, voyez-vous, un petit mensonge pour tromper ma Benoîte et lui donner à croire que son œuvre durait encore, bien abîmée, n'est-ce pas? Tout casse. A présent, il ne reste plus grand'chose à supprimer: n'ayez point de regrets, je ne détruirai pas grand'chose...

Le ciel devenait mauve ; la lune, un peu plus dessinée, descendait vers la cime des arbres.

— Le temps passe à causer: voyez-vous la lune qui descend? Il va falloir partir, Mamoche, et nous dire adieu.

Il se leva, fit quelques pas, cueillit trois fleurs.

— Comme au jour du mariage, un petit bouquet pour la bonne Mamoche! L'heure était la même et le ciel tout pareil. Le temps a passé. A d'autres poupées, l'avenir! Trois

petits tours et puis s'en vont, trois petites fleurs et puis sont mortes... Regardez, la lune descend! Elle diminue derrière un arbre. Elle diminue encore! Vos trois fleurs se fanent déjà dans ma main. Qu'était-ce donc que ces fleurslà? Corome tout va vite, Benoîte!

Il mit un baiser sur le bouquet et s'agenouilla devant le tertre.

— Adieu, Benoîte. .."^ Merci, Benoîte... Vous étiez une brave créature, une bonne maman. Vous avez fait tout ce que vous avez pu. Merci, Benoîte.

Il posa son bouquet et se releva.

— La lune est descendue!... Adieu, Benoîte. Il rentra chez lui, et, le surlendemain, on le

trouva pendu: il était mort depuis deux jours.

Page 1