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L'AMOUR

M. Benoît, qui venait de passer l'agrégation d'histoire, et de se marier presque en même temps, fut nommé professeur au lycée de Toulon; il avait trente ans et sa femme quarantehuit: personne ne prit garde à eux.

Toulon est une ville de lumière et de joie: c'est la Naples de France. Elle rit au soleil, entre la mer bleue et les montagnes roses; sur le pavé de ses rues elle entasse des fruits multicolores qui proposent la vie frugale; dans sa poussière déjà parfumée d'Orient, on respire une insouciance gaie qui conseille la bonne humeur et invite à la liberté; l'air est léger et l'âme s'allège: l'homme du Nord qui descend là s'étonne de lui et devient neuf, rajeuni de vingt siècles, comme s'il ressuscitait dans le Pirée ou dans Ostie, et la sagesse d'Épicure le pénètre par tous les pores.

— Nous serons bien, ici...

Tout de suite, cette atmosphère bienveillante les enveloppa et les prit. La lumière donne la confiance. Le présent fut si radieux qu'il illumina l'avenir.

— Oui, nous serons bien.

Pour inaugurer leur nouvelle patrie, ils s'en allaient tous deux, en cette fin d'automne, sous les oliviers gris qui bordent les routes blanches; ils gravissaient les pentes du Faron, admirant des golfes de moire et des horizons helléniques; par les sentiers de thyms et de lavandes, ils descendaient vers quelque grève, pour s'asseoir sous un pin et regarder la mer changeante: tantôt les ondes molles alanguissent leurs reflets de nacre, et tantôt les vagues rebroussées par le vent sont d'un azur épais, fleuri de crêtes blanches. Benoîte n'avait jamais vu la mer: elle s'émerveillait.

— C'est grand... C'est clair...

On les rencontrait en barque et sur les chemins, à Tamaris ou à Saint-Mandrier, comme des tourtereaux, et jusqu'à Carqueiranne,

— On respire...

— Voilà pourtant votre œuvre, Benoîte; sans le courage de la mamoche, nous étoufferions dans un atelier, tous les deux.

— C'est vous, qui avez si bien travaillé.

— Ah, VOUS l'avez gagné, le droit de vivre en paix!

— Vous aussi.

— C'est vrai... Je ne vous le disais pas trop, pour ne pas vous chagriner, mais, tout de même, on m'a fait la vie dure, lorsque j'étais gamin. Eh, la méchante bête, que l'homme!

— Pauvre garçon...

— Bastel c'est fini. Et puis, il faut le reconnaître: c'est surtout aujourd'hui que je remarque combien on fut cruel et injuste pour moi; franchement, je crois que j'en rage, quand j'y pense, plus que je n'en souffrais quand on m'a houspillé.

— Pauvre garçon...

— Que voulez-vous? C'est la règle: celui qui sort de sa sphère pâtira d'en sortir.

Anxieuse aussitôt, elle demanda:

— Vous êtes heureux, cependant?

— Ehl oui, avec vous! Et nous serons heureux à la condition de ne rien chercher près d'autrui. Nous vivons en exil du monde, ma chère, et quoi que nous fassions, nous porterons la marque de l'exil.

Elle eut peur, et fit:

— Oh!

Mais il reprit:

— Il ne faut pas s'en plaindre et je ne m'en plains guère. Nous sommes les exilés qui se

suffisent, n'est-ce pas? Vive la vie, et je n'attends d'elle que le seul bien dont elle nous gave, la paixl Entre une amie comme Benoîte, et un ami comme le travail, reste-il place pour un désir quelconque?

Elle le croyait sur parole, trop heureuse de le voir heureux, et lui-même ne mentait pas. L'époux, pas plus que l'épouse, ne songeait à l'anomalie de leur situation: cette chaste mésalliance des deux âges semblait à leurs yeux une alliance parfaite, aussi durable que sereine, et ni l'un ni l'autre n'appréhendait la fragilité d'un bonheur édifié contre nature.

Benoîte aurait pu s'inquiéter la première, et son instinct de femme, joint à la perspicacité du dévouement, aurait dû l'avertir des dangers qui planaient sur eux: toute autre, à sa place, aurait senti qu'un homme jeune ne peut vivre indéfiniment dans la continence, que le mariage n'est point une fraternité, et que tôt ou tard l'imprescriptible amour vient réclamer son heure. Mais Benoîte ignorait la violence des passions et l'ardeur des désirs: pour elle, amour signifiait tendresse, abnégation, vigilance: elle savait que certains hommes ont des vices, tels que l'ivrognerie ou la débauche, mais elle eût fait injure à son Benoît en le comparant à ces brutes, et l'innocente fille ne soupçonnait même pas que la nature a

mis au cœur du mâle, soigneusement, les appétits de la chair et les mirages de l'illusion.

Quant à Benoît, il jouissait du calme absolu. Une habitude déjà longue lui rendait la vertu facile, de même que ses principes la lui rendaient obligatoire. De tels êtres se produisent assez fréquemment dans les époques de transition, où les idées nouvelles enfantent leurs apôtres et les façonnent pour la foi, sectaires ou martyrs. Les aphorismes sociaux de Benoît avaient pour lui la valeur d'une religion, et il était de ces théoriciens qui ne transigent pas: moine laïque enfermé dans son dogme et cloîtré par sa conscience, il travaillait; le travail suffisait à l'absorption de ses forces nerveuses.

Il écrivait un livre, qui lui prit trois années.

Son essai sur la Démocratie athénienne et les origines de Vostracisme était bien moins une compilation qu'une analyse de psychologie populaire, documentée par les faits: très probablement sa propre enfance, sa condition, ses misères, lui avaient inspiré cet ouvrage en le mûrissant pour l'écrire: si vivante qu'elle semblait vécue, cette étude restituait un monde disparu, et, sans que peut-être il en eût formé le dessein préalable, elle dégageait la notion d'une identité frappante entre l'âme d'Athènes et celle de la France: les mêmes qualités gêné-

reuses et les mêmes vices d'incohérence révélaient des périls communs, et les malheurs de l'Attique prenaient par cela même la portée d'un enseignement, presque d'une menace.

Le livre, au bout de ces trois ans, s'achevait. L'auteur ne sortait plus guère. D'ailleurs, ne possédant nul goût pour la mondanité, le couple avait restreint ses relations aux plus stricts devoirs de politesse.

Benoît pourtant avait été rejoint au lycée par un de ses anciens maîtres, M. Dormize, celui-là même qui jadis s'était le plus intéressé à lui, et qui l'avait poussé vers l'École Normale. Le disciple revit avec joie le protecteur de son enfance. M. Dormize, veuf, pauvre, et simple, vivait modestement avec sa fille, qui atteignait alors sa vingtième année.

Assez souvent, les deux groupes se rencontrèrent, pour un dîner ou une promenade. Pour la première fois de sa vie. Benoîte connut des gens qui ne la méprisaient pas et qui la traitaient en égale.

Intimidée d'abord, elle s'apprivoisa bientôt, et se prit d'affection pour mademoiselle Cécile, qui lui marquait de la déférence. Les réunions devinrent plus fréquentes. L'intiniité se fit étroite. La dame et la demoiselle, chaque jour ou presque, travaillaient ensemble.

M. Dormize avait raconté à sa fille tout ce

qu'il savait des Benoît: l'histoire de ce double dévouement ne pouvait qu'émouvoir une âme généreuse, et la sympathie de Cécile pour ces deux personnages s'était aggravée de respect. Elle aussi, maintenant, disait «Petite Maman». Quand elle venait, elle tendait son front à la dame; elle lui avait offert sa photographie, et le portrait, dans un joli cadre de peluche rouge, ornait la cheminée du salon.

Benoît, touché du bon accueil qu'on faisait à Mamoche, et ravi de la voir moins seule, s'accoutumait à retrouver près d'elle ce doux visage d'une jeune fille un peu triste, et ces yeux clairs qui lui souhaitaient la bienvenue.

Sans effort, il se départissait de sa sauvagerie naturelle, et, peu à peu, il trouva du plaisir à la conversation de cette fille intelligente, suffisamment éclairée et curieuse d'entendre ce qu'elle ignorait.

Même ce plaisir eut pour lui un charme imprévu, qu'il découvrait avec surprise, ne l'ayant jamais soupçonné lorsqu'il parlait à ses élèves, et, pour la première fois, il apprécia tout entière la forte et tiède volupté qui résulte d'instruire; pour la première fois se révélait à lui cette double aspiration de deux pensées tendues l'une vers l'autre, celle-là par le vœu d'offrir, celle-ci par l'appétit de recevoir, et qui se cherchent, s'efforcent, pour se saisir, se

prendre, se comprendre, jusqu'à se fondre enfin dans une communion où l'une donne tandis que l'autre s'abandonne: instruire, c'est posséder, féconder, c'est verser de la lumière dans un esprit vierge, entrer dans une âme qui s'ouvre, et, par substitution, y installer la sienne: instruire est un acte d'amour.

Chaque semaine davantage, le jeune maître s'intronisait dans son domaine spirituel, et la jeune disciple s'enrichissait de conceptions nouvelles; tous deux, sans méfiance, s'accoutumaient à ce commerce. Se tenant pour des personnages graves, ils se rassuraient l'un l'autre, sans même savoir qu'ils eussent besoin d'être rassurés contre eux ni contre rien: trop candides pour concevoir l'existence d'aucun péril, trop fiers aussi et trop sûrs d'eux pour le craindre s'ils avaient pu le concevoir, ils se familiarisaient avec lui, n'imaginant pas que cette intimité pût les conduire vers l'amour, et ils oubliaient leur jeunesse.

La franche gaieté de leurs rapports achevait de leur donner confiance. Mademoiselle Dormize, très réservée à l'ordinaire, et presque froide à force de timidité, s'animait dans la fréquentation de M. Benoît: elle se fit plus libre d'allures et plus vivante. Elle s'épanouissait: elle osa parler et bientôt plaisanter. Parfois même elle discutait les assertions de son docte

interlocuteur, se risquait à des répliques, contestait, bataillait, et toujours finissait par être vaincue. Mais elle ne demandait pas à vaincre, et l'honneur d'avoir pu lutter suffisait à sa gloire.

A mesure que des mois passaient, elle se sentait valoir plus, parce qu'elle devenait lui, et il se sentait valoir mieux, parce qu'il reprenait du printemps auprès d'elle. On le vit plus communicatif et moins sévère, presque alerte; ses pas étaient plus gais et ses gestes moins lents; il parlait d'une voix plus chaude et le teint de son visage, la couleur de ses lèvres, l'expression de ses yeux ne semblaient plus être les mêmes. Il agréait tout et se plaisait à vivre: car on jouit d'un amour longtemps avant de savoir que l'on aime.

Benoîte était reconnaissante à la fille et au père de ces changements si heureux.

--Il est de bonne humeur, le garçon, n'est-ce pas? Il se porte bien.

Elle bénissait la vie.

— Quelle chance d'avoir retrouvé ces braves gens!

Quand Benoît et Cécile, aux réunions du soir, discutaient quelque point de philosophie ou de morale, et s'animaient, tour à tour sérieux ou rieurs, la Mamoche admirait ces belles joutes, avec un bon sourire heureux; très vite elle perdait pied et ne comprenait plus, mais dans ce cas elle se complaisait davantage encore au tournoi, à cause de l'évidente supériorité de ses amis, et de son Benoît qui brillait tant.

Lorsqu'arrivèrent les épreuves de la Démocratie Athéniemie, mademoiselle Cécile aida l'auteur dans son travail de correction: elle s'enthousiasmait pour cette œuvre.

Benoîte écoutait la lecture et n'y entendait guère; mais ses prunelles étaient luisantes, et elle disait: «N'est-ce pas, c'est beau?»

M. Dormize hochait la tête, un peu scandalisé par des conceptions trop larges, des conclusions trop nettes.

— N'écoutez point papa: vous êtes un grand homme I

— N'est-ce pas? répétait Benoîte.

Au bout de trois mois, le livre parut.

Les deux femmes, en cachette, surveillaient les journaux de Paris: leur surprise fut douloureuse de ne jamais y lire le triomphe de l'ouvrage et de l'écrivain. Cécile s'indignait de l'indifférence publique:

— C'est trop fort, cette injustice-là!

— Je crois, répliquait Mamoche, que les gens sont un peu comme moi, qui ne sais rien: alors, vous voyez, ils ne comprennent pas.

Benoît, résigné, haussait les épaules avec tranquillité, et répondait: «Bah!»

A tout hasard, en décembre, il envoya son œuvre au secrétariat de l'Académie; ensuite, il n'y pensa plus.

Un matin de février. Benoîte entra chez les Dormize, essoufflée et brandissant une lettre. Elle cria: «Il a le prixl» Puis elle tomba sur un fauteuil.

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Cécile, sans mot dire, prit la lettre que décorait une Minerve casquée, et lut d'autorité.

— Papa! Il a le prix!

Alors les deux femmes pleurèrent ensemble; après quoi, elles se mirent à examiner les multiples bénéfices qui allaient résulter de ce succès académique.

— Sans compter, fit Benoîte, qu'ils donnent de l'argent, avec le prix: cinq cents francs, vous avez vu? Alors moi, j'ai déjà idée, si vous voulez, qu'on pourrait faire un petit voyage, tous les quatre, aux vacances, et on irait à Porquerolles, pour une huitaine. Il a toujours eu envie d'aller voir Porquerolles!

— Mais, petite maman, mon père n'a pas eu le prix, lui, et la dépense...

— Il n'y aura de dépense pour personne, puisque c'est l'Académie qui paie.

— Mon père ne consentira pas.

— Je sais bien que votre papa a des idées sur l'argent des uns et des autres; mais il ne faut rien lui dire et nous arrangerons cela toutes les deux. D'ailleurs, c'est tout arrangé, et voilà!

Le soir, M. Dormize vint féliciter son ami. Cécile ne tenait pas en place et trépidait de joie. Mamoche était toute rose. En signe de fête, elle voulut faire un punch, comme dans le monde: pour qu'on vît mieux les belles

flammes, elle emporta la lampe dans une pièce voisine. On riait.

— C'est joli, fit Benoîte: on dirait l'Enfer!

Mais le tjiomphatenr regardait tout avec indifférence. Son ancien protecteur le gourmandait comme au lycée.

— Élève Benoît, voyons! Vous n'êtes donc pas content?

— Content?... Si fait.

— Vous n'en avez pas l'air!

— Tout ça, au fond, vous savez bien, ne prouve pas grand chose...

Qu'est-ce qu'il lui faut?

— Qu'on l'embrasse, cria Mamoche! Nous allons l'embrasser tous les trois.

Elle rapporta la lampe, pour cette cérémonie. Puis, avant les autres, elle vint à son enfant, lui prit la tête entre les mains, et le baisa au front, religieusement.

M. Dormize suivit.

Quand ce fut le tour de la jeune fille, le jeune homme recula d'un pas. Elle s'était avancée vers lui, et inclinait la tête: elle attendait.

— Alors, fit la vieille dame, on a peur de s'embrasser?

Les deux jeunes gens, ensemble, firent un pas l'un vers l'autre, et se joignirent. Cécile avança le buste, et Benoît sentit sur sa poitrine, pour la première fois de sa vie, un écra-

sèment tiède qui lui pâma le cœur. Elle tendit sa joue, qu'il effleura des lèvres, à peine; a peine aussi, elle lui rendit son baiser; presque aussitôt il recula de nouveau: les ondes sourdes d'un frisson se propageaient dans tout son corps; il était cramoisi, avec mi regard trouble...

Pendant quelques secondes, elle et lui, face à face, restèrent gênés, immobiles. Puis, il s'en alla vers le fond de la chambre; bientôt après, il sortit.

Dès qu'il fut seul, il secoua la tête, comme mi taureau tracassé par des mouches. A grands coups de poings, il se mit à battre son torse qui sonnait.

— Oh!

A chaque coup des poings, un râle d'horreur lui sortait de la gorge.

— Quoi?... Hein, quoi?... Mais... je me dégoûte, moil

Enfin il rentra au salon.

La soirée se prolongea peu.

— Vous n'avez pas l'air bien, mon petit?...

— C'est ce punch, peut-être?

— Vous n'êtes pas malade, au moins? ■

— Non, merci.

Sous prétexte de reconduire les Dormize, il sortit avec eux; mais il marchait loin de Cé-

cile, et sans la regarder. Ce soir-là, au moment de la quitter, il ne lui tendit pas la main. Longtemps, il se promena dans la nuit, tête nue.

— La bête dans l'homme I Elle est donc irréductible, la bête? Voilà une jeune fille que, certes, je respecte: jamais je n'ai vu en elle autre chose qu'une amie, une sœur, un esprit, jamais je n'ai songé que sa forme eût un sexe, et je n'y songeais pas tout à l'heure! Mais il suffit qu'elle me frôle, pour que là, tout d'un coup, sans une idée malsaine, sans un désir connu de moi, à mon insu, je peux le dire, tout d'un coup, ma bête la devine femme et m'emporte vers elle!

Il marchait à pas bruyants, frappant les trottoirs du talon.

— Qu'est-ce que c'est donc, l'homme? Je me ferais hacher, je me tuerais, plutôt que d'attenter à cette vierge; je la vénère et j'exècre les ordures criminelles: cela est ma raison, ma volonté, cela est moi, et je l'affirme, le moi pensant! Mais ma chair se tend vers la chair, toute seule, comme il lui plaît, et cela est encore moi, que j'y consente ou non, que je l'avoue ou non, le moi spontané, intuitif, primordial! Lequel des deux est le vrai moi, et suis-je sûr que l'un soit moi plutôt que l'autre?

Désormais, la solitude parut lui plaire. Benoîte l'excusait: «Il réfléchit...»

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M. Dormize déclarait: «L'insuccès de son livre l'a touché plus profondément qu'il n'avoue: car on peut dire que le livre, malgré l'Académie, n'a pas réussi devant le public, et il en éprouve une déception. »

Cécile ne croyait pas à cette petitesse d'esprit, et cependant elle ne protesta jamais contre les hypothèses de son père.

L'insuccès de l'ouvrage n'était pas d'ailleurs aussi réel que M. Dormize le pensait. L'auteur avait reçu, sans en parler, plusieurs lettres flatteuses de Paris et d'Allemagne; mais il arriva qu'un savant de Berlin, dans une importante étude, discuta les conclusions du livre; alors, des revues françaises répondirent; l'une d'elles fit une consciencieuse analyse de la Démocratie et de ses conclusions; enfin un article de critiques acerbes parut dans un journal quotidien, en première colonne.

Benoîte et Cécile, révoltées, ne devinaient pas la bonne fortune qui venait de leur échoir là: du jour au lendemain, l'auteur et le livre furent célèbres. Des polémiques s'engagèrent. La Démocratie athénienne trouva des zélateurs fervents, et la politique s'en mêla. Plusieurs s'étonnèrent très haut que l'Académie eût couronné un pareil ouvrage, sans doute par surprise et faute de l'avoir lu; ils s'étonnaient plus haut encore qu'un membre de l'Université eût

osé formuler des paradoxes à ce point subversifs. Un député de l'opposition interpella le ministère, pour réclamer contre l'auteur des mesures rigoureuses.

Mais la Chambre applaudit l'éloquente réplique du ministre, et vota l'ordre du jour. Au 14 juillet suivant, M. Benoît fut décoré.

La maman étouffait de joie. Cécile battait des mains.

— Ça ne vous fait donc pas plaisir, mon ami?

— Mais si, mais si...

L'écrivain, mandé à Paris, fut reçu par le ministre, qui lui proposa une chaire de Faculté: il refusa pour rester à Toulon.

M. Dormize s'en montrait fort surpris, et Benoîte avec lui.

Ensemble, ils le grondèrent, le soir de son retour.

— Vous gâchez votre avenir, mon cher!

C'était une occasion superbe...

Le jeune professeur se défendit mal, et ne donna que de mauvaises raisons pour expliquer son refus.

— Vous n'avez donc pas d'ambition?

— Une seule, vivre: ça me suffit.

Cécile ne dit rien, mais elle regarda M. Benoît; leurs yeux se rencontrèrent, et, aussitôt, en même temps, ils baissèrent les yeux.

Le bonheur est rarement parfait: Benoîte avait eu, ce printemps-là, une émotion terrible.

Digérant fort mal les huiles cuites, elle faisait sa cuisine au beurre; mais elle apprit soudain une nouvelle qui la bouleversa: son crémier venait d'être condamné pour falsification; le jugement du tribunal dénonça que son beurre était margarine, c'est-à-dire graisse de bœuf. La dévote en conclut qu'elle avait péché durant tout le Carême, et elle faillit tomber malade de remords et d'indigestion: il fallut de l'huile de ricin pour nettoyer du même coup son petit corps et sa grande âme.

— Elle purge ses péchés, disait M. Dormize.

L'idée qu'un remède la débarrassait de cette graisse maudite fut pour elle un soulagement qui lui permit de communier à Pâques.

M. Dormize, homme de principes, travaillait à démontrer que le péché n'existe que par le consentement, et raillait l'excellente dame. L'impie Benoît la défendait:

— Ne riez pasi Chacun est dévot comme il peut, c'est-à-dire comme il sent, et pour qu'une dévotion soit bonne, ne suffit-il pas qu'elle soit sincère, à quelque dieu qu'elle s'adresse et quelque geste qu'elle lui fasse? La foi, c'est d'abord de la bonne foi. La plus naïve est la meilleure, et c'est elle que Dieu préfère, s'il existe.

— Dieu ne peut pas châtier une femme d'avoir mangé du bœuf sans le savoir!

— Assurément non, mais prenez garde, car si vous admettez qu'il ne la châtie point pour ce méfait involontaire, vous voilà conduit à reconnaître qu'il ne pourra pas davantage la châtier pour d'autres crimes, fûssent-ils longuement prémédités et perpétrés.

— Que diable! Entre l'intention criminelle et l'inconsciente erreur, il y a une différence!

— Pour vous, qui êtes hommes, pas pour Dieu, qui est Dieu. Elle n'est qu'apparente, et vous seuls la voyez; je dirais mieux: vous seuls la faites, car elle est tout entière dans l'illusion de votre esprit, et Dieu ne se trompe pas, comme vous, aux apparences.

— Pour le coup...

— La différence, mon bon ami, n'existe qu'entre le regard humain et le regard divin. Vous excusez l'homme qui se trompe, parce que son erreur est visiblement produite par

une insuffisance mentale et que sa volonté n'entre pour rien dans son acte; mais la décision de faire le mal n'a-t-elle point aussi des origines non voulues, qui tiennent à la nature de l'individu, h. la forme constitutionnelle de son esprit, aux facultés qu'il apporte en naissant? N'est-elle point erreur, elle aussi, et imposée, comme toute erreur, par une faiblesse de l'entendement? L'incapacité à réagir contre la tentation n'est-elle point, par définition, une incapacité? Celui qui fait le mal, n'est-il pas la première victime d'un état contre lequel il ne peut rien? Ma volonté, dites-vous, relève de moi? Mais les causes de ma volonté sont indépendantes de moi, et me commandent:

faute de les discerner, ces causes, vous me châtiez quand je leur obéis. Frappez-moi donc en raison d'elles: votre ignorance est votre excuse. Frappez-moi, et affirmez ainsi la faiblesse de votre vision! Frappez-moi, mais ne dites pas que Dieu me frappera comme vous, et ne l'assimilez point à vous, car son regard perçoit ce qui échappe au vôtre. L'existence de Dieu implique son intelligence suprême, qui excusera le mal, geste de l'homme, parce qu'elle en connaît les causes, œuvre de nature. Prétendre le contraire c'est dire que Dieu me punira d'être tel qu'il m'a fait, et c'est dire qu'il est absurde. L'homme peut châtier; Dieu n'en a

pas le droit; supposer l'existence de Dieu, c'est lui retirer le droit de punir.

— Paradoxe!

— On appelle paradoxe la vérité des autres. Cécile applaudissait.

— Comme il parle bien, fit Benoîte: on dirait un livre.

Et, par admiration pour la parole, elle approuvait des théories qui l'eussent épouvantée, si elle les avait comprises.

— Remarques-tu, Cécile, comme il redevient gai, mon élève? Je te disais bien que l'insuccès de son livre était cause de tout. Un peu de tapage, et le voilà radieux I

M. Dormize se trompait; l'épanouissement de son collègue avait une raison tout autre, dont celui-ci ne se rendait pas compte, et fort heureusement, car il n'aurait eu garde de s'y abandonner: les vacances étaient venues, l'époque approchait du grand voyage à Porquerolles, et la jeunesse de Benoît se réjouissait en lui, spontanément, à cause de la jeune fille qu'il ne quitterait pas durant huit jours entiers, et des belles promenades que l'on ferait ensemble, sur la mer, dans les roches, parmi les fleurs.

— Porquerolles, le Port des Corolles...

Par avance, la nature le reprenait et l'emplissait de son ivresse. Il ne résistait pas et n'appréhendait rien.

Benoîte, de son côté, s'affairait à mille pré-

paratifs. Elle boutonna des «légion d'honneur», d'un rouge tout neuf, aux habits de son homme illustre.

— Vous allez effrayer les poissons, Mamoche, et je n'en prendrai pas un!

Les deux familles se retrouvèrent sur le quai de la gare, et les visages étaient joyeux.

— C'est bien la première fois, dit Benoîte, que je regarde un train avec plaisir 1

— Pourtant, quand vous veniez me rejoindre à Paris?

— Oui. Mettons: ça fait deux fois.

— Et quand nous quittions l'affreuse ville de Philémon et Baucis?

— Si vous voulez: ça fera trois fois.

— Trois sur trois! Le compte y est.

— Eh bien, non là! Vous avez beau vous moquer de moi, tous! Même les fois que vous dites, j'avais une espèce de peine, et vos locomotives me font une peur...

— D'être écrasée. Madame?

— De ne plus revoir.

Le voyage fut charmant. L'île était presque déserte et toute parfumée.

— C'est rionie, disait M. Dormize, et il récitait des passages d'Homère.

— Non, disait Benoît, c'est l'île des Phéaciens, et il montrait Nausicaa cueillant des fleurs dans l'herbe, Cécile et son bouquet.

Benoîte s'appelait Arête. La vie était naïve et bonne. On marchait, on se reposait sous les arbres, on péchait. La vieille dame prit un gros poisson qui lui fit une peur criarde.

Cécile et Benoît s'asseyaient souvent à l'écart, sur une roche, et, devant les flots helléniques, il évoquait pour elle les tableaux du passé, des carènes et leurs sillages, des voiles enflées par les dieux, la Dalassi qui chante avec des voix nombreuses, le sable où s'enfoncent les proues venues de l'Orient fécond...

— C'est de l'avenir qu'elles portaient, et dans le sable tiède elles déposaient l'œuf d'où notre monde allait sortir.

Il contait des légendes et en cherchait le sens, en rapprochait les parentés, dressait des hypothèses, et Cécile écoutait, ravie.

— Vous devriez écrire cela! Il y a matière d'un beau livre!

— Vous croyez?

Il conçut ainsi, à l'ombre de pins, le projet d'une Histoire des Cyclades, et aussitôt il aima ce livre, dont l'idée venait de Cécile.

Pendant trois jours, l'escadre en manœuvres, évoluant et bombardant le rocher des Mèdes, les troubla de tapages belliqueux; le spectacle était grandiose, mais il déplut au philosophe que les choses de la guerre irritaient comme des survivances de barbarie. Le départ des cui-

rassés fit mieux apprécier la belle paix du monde, et la semaine s'acheva: elle avait été, dans la vie de Benoît, une oasis unique, la trêve de lumière, un temps qui se dégageait en beauté sur la grisaille des mois ternes, si pareils et si plats, depuis trente deux ans qu'il habitait la terre.

— Demain, on s'en va: c'est fini...

Après dîner, Cécile s'approcha de la fenêtre.

— La belle nuit, dit-elle.

— C'est la dernière, reprit Benoît.

— Quel dommage, répondit Benoîte.

— Mais le jeune homme avait trop de regrets pour consentir à les avouer; il détourna la conversation.

— Ne trouvez-vous pas, dit-il, que ces beaux soirs de l'été qui commence exhalent une tristesse? Il y a bien quelque amertume à songer que le premier jour de l'été soit en même temps le premier des jours qui décroissent.

Cécile balança la tête lentement, et M. Dormize pontifia: «La sagesse nous enseigne que de tous les sommets il faut redescendre alors qu'on vient de les atteindre, et que toute apogée est la veille d'une déchéance. »

Le jeune homme se tourna vers la jeune Mlle.

— Au plus somptueux instant de l'année, dit-il, cette somptuosité même profère un aver-

tissement des peines à venir, et cette minute qui se retranche du jour le plus riche est déjà la menace de l'hiver qui se prophétise...

— Oh! dit Cécile, vous gâtez les joies!

— Non pasi Je les souligne, en pensant qu'elles dureront peu.

Cécile baissa les yeux.

— C'est vrai, murmura-t-elle.

Puis elle se récria gaiement: «Allons voir la mer, pour le dernier soiri Venez, petite maman I »

— Sortez si vous voulez, jeunesses! Moi, cette promenade aux Mèdes m'a cassé les jambes; je reste ici.

— Moi de même, répartit M. Dormize, et je vous tiendrai compagnie. Fillette, prends ton fichu, si tu vas au bord de l'eau.

— Il fait chaud, papa.

— Prends ton fichu! Mon cher, ne la laissez pas retirer son fichu.

— Je vous promets.

Le jeune homme et la jeune fille sortirent ensemble.

Dehors, ils virent mieux la nuit immense, criblée d'étoiles, et pâle à force de lumière.

Quand ils eurent contourné la côte, les maisons du village disparurent dans un pli du terrain. Plus rien ne dénonçait la présence des

hommes. Le monde se fit désert, et tout fut loin.

La lune, trop blanche, éblouissait les astres autour d'elle, mais dans l'autre moitié du firmament les constellations crépitaient comme une poudre vivante; l'espace en semblait plus profond; la Voie Lactée enroulait au zénith son panache en torsade. De tout ce vaste azur il pleuvait du silence, et l'herbe était bleue sous les pieds.

Cécile s'arrêta, n'osant plus avancer, comme si le mouvement des créatures infimes eût été sacrilège devant cet infini. Puis, à voix presque basse, elle murmura:

— On dirait un temple... On sent Dieu.

Il ne répondit pas. Elle reprit sa route et gravit la roche; il la suivait, et devant lui la silhouette fine se découpait toute seule au milieu des étoiles.

A la cime du promontoire, ils virent la mer qui s'enfonçait dans le ciel. La lune planait au-dessus et se mirait dans l'eau tranquille: une longue route dallée d'argent montait en droite Hgne, depuis les roches jusqu'à l'horizon, entre deux plaines d'eau plus sombres.

Cécile contemplait fixement ce chemin de clarté.

— C'est beau, dit-elle.

Puis, elle se tut longtemps, et, peu à peu, il lui sembla que ses propres regards l'emportaient dans ce lointain, et qu'elle s'y égarait avec eux: elle se crut là-bas, seule, perdue, en plein désert: elle eut peur et sa niique frissonna.

— Vous avez froid?

— Non...

Cette voix qui la rappelait fut une délivrance: pour échapper à son vertige, elle se tourna vers Benoît. Alors, il la vit différente de ce qu'elle était à l'ordinaire: dans son visage inquiet, presque effrayé, ses yeux étaient nouveaux, grandis et humbles; ils imploraient, et le jeune homme eut la sensation que par eux elle s'accrochait à lui.

Il sourit et demanda: «Un peu de vertige, n'est-ce pas? Vous alliez vous noyer, si loin?

Elle essaya de sourire et se rapprocha de lui: il sentit le frôlement d'une épaule, et discrètement il s'écarta.

— C'est grand, dit-elle.

Mais il voulut la rassurer:

— C'est tout petit! Cette mer n'est qu'un lac, et les navires le traversent en trois jours; l'horizon qui vous trouble est tout proche, puisque vous le voyez. Notre vue est courte et ce que nous pouvons apercevoir sur la courbe du globe, n'est jamais loin de nous.

— Oh!

— Assurément: rhomme ne sait rien mesurer que par rapport à sa taille, et ne conçoit que les distances brèves; les autres, à vrai dire, échappent à son entendement; il en juge, du moins, mais comme on juge dans le rêve, et il en parle sans comprendre ce qu'il dit: car l'espace est immense quand nous sommes infimes, et s'il représente une idée dans notre imagination, il est, devant notre raison, un mot vide de sens.

— Ah?

— Croyez-vous donc le concevoir, l'espace, vous que dix mètres intimident du haut d'une terrasse, et qui prenez le vertige parce que votre regard a plongé dans ce trou d'une lieue que vous appelez l'horizon et que vous prenez pour un gouffre? Votre regard, en se promenant jusque-là, a cru s'en aller loin, et vous ne songez pas que votre corps entier, pendant cette lente excursion de vos yeux, a couru dans l'espace infiniment plus vite: car la terre nous emporte, et nous avons déjà dépassé le point de l'infini que vous contempliez tantôt.

— Moi? Vous?...

— Vous et moi, et tout avec nousl

— Parce que la terre tourne?

— Vous savez cela, on vous l'a dit, et vous le tenez pour dit, sans plus vous souvenir que

la ronde toupie évolue en une journée, et que demain, à cette même heure, vous aurez fait le tour du monde: sans bouger, vous aurez parcouru quatre cent lieues à l'heure, ce qui est déjà fort coquet pour une calme jeune fille.

— Plus vite qu'un train rapide 1

— Vingt fois plus vite, et ce n'est rienl Car vous allez plus vite encore, puisque votre planète, en roulant sur elle-même, circule autour du soleil, et fait sur son orbite plus de cent raille kilomètres à l'heure, trente mille mètres par seconde.

— Plus vite qu'un boulet de canon?

— Soixante fois plus vite, et ce n'est rien! Car vous allez plus vite encore, puisque votre soleil, autour duquel nous tournoyons, fuit luimême et s'en va, vertigineusement, en nous charriant à son flanc: sur l'incommensurable route, il vole, vole, nous entraîne, et nous enroulons sur sa fuite notre spirale inconsciente, pour le suivre vers son but inconnu, qui est là-bas, et qui se sauve, lui-même, à des vitesses innomées, vers d'autres buts qu'on ne sait pas!

Elle inspectait l'azur inquiétant.

— Depuis des millions de siècles, cela dure! Pendant des millions de siècles, nous avons pu courir ces affolantes vitesses sur un chemin toujours nouveau, sans jamais repasser

à la place où nous avons passé, sans jamais heurter sur notre route un des soleils sans nombre qui vont comme le nôtre!

— D'autres soleils, dites- vous? Il y a d'autres soleils?...

— Levez la tête et voyez-les! Ce que vous nommez les étoiles, tous ces clous de lumière qu'un dieu compatissant planta sur la voûte des nuits, pour éclairer, je crois, nos pas et nos affaires, tous ces points qui scintillent sont des soleils en marche, entourés de planètes semblables à la nôtre, de terres que leur petitesse rend invisibles dans l'espace, comme la nôtre. Discernez-vous, parmi la fumée d'une usine ou d'un train, les corpuscules qui la composent? Discernez-vous, dans les nuages que le vent chasse, l'individualité des molécules de vapeur? Les planètes y sont pareilles, et ne comptent pas! Habitées ou habitables, l'ayant été ou devant l'être, déjà défuntes ou seulement naissantes, elles sont les imperceptibles molécules de cette fumée infinie qui se charrie dans l'infini, et vous les chercheriez en vain dans le poudroiement des soleils!

La tête renversée, elle scrutait le zénith: elle regardait comme on boit, et haletait un peu. il continua:

— Des soleils, et tout ce que vous voyez n'est là que des soleils, et chacun d'eux régit

LES BKNOIT 181

ses planètes vivantes I La Voie Lactée est un nuage de soleilsl Mais si nombreux qu'ils puissent paraître à notre vision trop faible, leur nombre véritable est bien plus vaste encore! La moindre lunette vous en révélera le double, et le double du double s'allumera dans une lunette plus forte I Chaque fois que nous perfectionnons nos misérables outils, nous triplons et nous décuplons le compte des soleils: hier nous en connaissions quarante-cinq millions; en voilà cent millions aujourd'hui; contre un que vous percevez à l'œil nu, dixsept mille crépitent, que vous ne voyez pasl Le bleu qui vous semble vide est peuplé de foyers qui brûlent. La distance qui vous semble minime, entre eux, se creuse en profondeur, derrière, et par derrière, toujours, plus que toujours, et les chiffres qui la diraient sont des mots qu'on ne comprend plus.

— J'étouffe, dit-elle.

Mais il poursuivait:

— Dans ce tourbillon des mondes lancés en ouragan, notre système planétaire est une goutte, un point, la gouttelette de vapeur dans le nuage qui s'en va, et.pourtant son diamètre mesure deux milliards de lieues 1 Là, voyezvous, là, dans le Centaure? C'est là qu'habite le soleil le plus proche du nôtre, notre voisin; mais entre lui et nous il y aurait place pour

trois mille sept cents familles de soleils entourés d'enfants planétaires, et si, de fenêtre à fenêtre, ce voisin-ci criait vers nous, sa voix mettrait, à nous atteindre, trois millions d'années. Car d'un domaine à l'autre les lieues se nombrent par trillions, qui sont des milliers de milliards !

— Vous disiez: dans le Centaure? Où est-il, le Centaure?

— Vous trouverez mieux l'Étoile Polaire: elle vous guide quand vous vous égarez en chemin; un dieu la mit là tout exprès pour vous montrer le Nord. Parlez-lui, et votre voix rapide s'élancera vers elle, pour lui parvenir dans quatre cent mille siècles.

— Mais elle ne bouge pas, elle?

— Elle fuit, vertigineuse, comme toutes, comme tout, mais sa course est vue de si loin que nous la jugeons lente, puisqu'il nous faut trois mille années d'attention pour la noter à peine: les Assyriens l'ont vue presque à la même place, et pourtant, depuis lors, elle a fait, jour par jour, sans s'arrêter jamais, des millions de lieues qui, mises bout à bout, ont couvert dans l'espace la largeur de votre ongle!

— Ne parlez plus, dit-elle.

— Je suis pédant? Je vous ennuie?

— Non. Je perds pied.

Il se tut. Elle étendit les bras vers l'horizon, et ses bras retombèrent. Elle voulut lever les yeux au ciel, mais aussitôt elle les rabaissa vers la terre solide, et ses orteils se crispaient pour agripper le sol.

Elle mumiura:

— Que sommes-nous?

Il répondit:

— Rien.

- Nos lois, la société, la vie?...

— Conventions, des mots, un rêve d'éphémères qui vivront quelques heures.

— Oui...

Elle voulut se détourner de la mer, dont les flots mouvants lui rappelaient le flux des mondes; mais, du côté inverse, elle ne découvrit qu'un paysage solitaire, sans maisons, sans arbres, et des brins d'herbe qui tremblaient.

— J'ai peur... Rentrons...

Elle essaya de marcher, et ne put, comme si la charge des étoiles, en pesant sur son dos, l'eût immobilisée. De nouveau, et malgré elle, elle dirigea vers les mondes un regard fasciné: mais de nouveau, ils l'écrasèrent: alors, elle se courba, cherchant un refuge contre l'infini. Pour la seconde fois, le jeune homme sentit sur sa poitrine l'épaule qui s'appuyait à lui.

- Venez, dit-il, rentrons: vous êtes mal.

Sans parler, elle secoua faiblement la tête, pour dire non, et s'appuya davantage. Afin de la mieux soutenir, il tendit son bras derrière elle. Aussitôt, le cou de la jeune fille se mit à fléchir, et sa tempe se posa sur lui. Tandis qu'il s'inclinait, elle releva la face: il vit ses prunelles angoissées, où se reflétaient des étoiles, avec l'immensité des mondes.

Alors, très lentement, elle baissa les paupières; mais avant qu'elle les eût fermées, ils avaient compris qu'ils s'aimaient, et leurs lèvres s'unirent.

Le lendemain, on rentra en ville: pendant le voyage, les jeunes gens évitaient de se regarder, et, dès lors, toute la vie fut changée: l'intimité charmante qui avait jusque-là rapproché les deux familles, et qui plaisait à tous, n'exista plus.

Le jeune professeur semblait craindre les rencontres, et Cécile, de son côté, faisait des visites moins fréquentes. Elle avait repris, et plus encore, son air réservé d'autrefois.

Benoîte en était toute chagrine.

— C'est un peu votre faute, mon ami, vous savez: vous n'êtes pas bien poli avec eux, je vous assure, et je crois qu'elle en est fâchée.

— - Ne vous tourmentez pas ainsi; vous me faites de la peine.

— Vous m'en faites bien plus, et je ne vous comprends pas; car vous m'inquiétez, vraiment: qu'est-ce que vous avez, mon petit ami?

— Rien...

— Vous n'êtes plus le même, ni avec moi, ni

avec personne: j'ai peur que vous couviez quelque mauvaise maladie.

— Les maladies, vous savez, sont toujours mauvaises.

— Ne vous moquez pas de votre vieille Mamoche. Je dis peut-être des bêtises, mais c'est parce que je vous aime.

— Embrassez-moi, Benoîte, pardonnez-moi.

— Vous pardonner? Je n'ai rien à vous pardonner! Je ne suis pas tranquille, quand vous êtes triste, et voilà tout; j'ai tort de vous le montrer, parce que vous n'aimez pas qu'on s'occupe de vous... Mais tout de même, vous n'avez ni bobo?...

— Non.

— Ni des ennuis, au moins?

— Non.

— Allons, ça va bien.

Mais un jour, entrant à l'improviste dans le cabinet du professeur, qu'elle croyait absent, elle le vit affalé au bord de la table, la tête sur ses bras repliés, comme un enfant qui dort en classe.

Devant lui, la photographie de Cécile souriait tristement.

Benoîte s'en alla sur la pointe des pieds.

Elle avait compris tout, et tout de suite: elle s'étonnait de n'avoir rien deviné plus tôt.

— Ça devait arriver! c'était fatal! Voyons... Ça dure, depuis quand?

Elle remontait le passé, et partout elle y retrouvait l'amour.

— Depuis quand? Depuis qu'il la connaît, pauvre petit, et ça a dû le prendre vite: il ne se méfiait pas, lui. Moi non plus, et pourtant, c'est ma faute, son chagrin, ma faute! J'avais l'âge d'être sa mère, et il a voulu m'épouser, par pitié, pour ne pas me laisser seule, parce qu'il est bon, et moi, j'ai accepté, parce que j'étais égoïste! Maintenant, Dieu me punit: il me punit en le frappant! Une jeune fille de son âge, de son monde, il l'aime, et il a bien raison, car elle est digne de lui, bien plus que moi, qui ne sais rien, qui ne vaux rien, et qui suis vieille, laide... Le beau couple qu'ils auraient fait, ces deux-là, et comme c'est dommage!... Si on pouvait... On ne peut donc rien, pour dé-

faire ce qui est? On doit pouvoir quelque chose! Mais, quoi?...

L'humanité, au fond, ne change guère, et la civilisation n'en transforme que les aspects; ce qui fut ne périt jamais, et toutes les pensées de tous les temps, toutes les âmes de toutes les époques continuent et continueront indéfiniment à vivre, tant que des hommes respireront sur la terre: autour de nous, dans nos contemporains, nous pouvons étudier la psychologie des siècles les plus lointains ou les plus disparates, et, sans y prendre garde, nous coudoyons des gens qui sont une résurrection de l'Age d'or ou du Moyen Age, de R'ome ou de Byzance, de la Bible, d'Homère, ou des chasseurs de rennes qui taillaient le silex.

Madame Benoît n'était pas des nôtres; malgré cinquante ans révolus, c'était une créature d'interminable enfance: ce qu'elle avait superficiellement appris de nos mœurs ne suffisait point à altérer sa candeur préhistorique, et ne lui servait que pour les besognes courantes de la vie; dès qu'une situation poignante la mettait en face de sa conscience et en quête de son devoir, elle oubliait le monde, par enchantement, et toutes les notions apprises tombaient d'elle comme un voile qui gêne pour regarder ou un manteau qui gêne pour agir: aussitôt, les naïvetés de l'âge d'or ressusci-

taient dans cette enfant à cheveux gris, qui se mettait à penser et à faire des choses rajeunies de quatre ou cinq mille ans.

Elle n'eut de chagrin que pour son fils et pour Cécile: les tristesses qui pouvaient résulter pour elle de cet amour brusquement découvert n'apparaissaient même pas à son esprit, et la jalousie ne l'effleura pas un instant. Elle perçut un fait, un seul: «La vie du garçon est manquéel»

Cette pensée avait jailli, subite comme un cri, et ce cri couvrait toutes les autres voix.

Son œuvre s'écroulait! A cause de ceci, qu'on n'avait pas prévu, rien n'était fait! Comment donc avait-on pu ne pas prévoir ceci? Elle se vit bien coupable, par ignorance et niaiserie, seule coupable, puisque son rôle de mère aurait dû l'avertir, et puisque en épousant Benoît, elle s'était prêtée à une folie dont le péril était pour tous, et le bénéfice pour elle.

La compréhension d'une faute comportait, chez cette femme, le besoin de la réparer: en elle, ces deux idées de faute et de réparation, indissolublement liées, se prolongeaient l'une l'autre, comme le début à la fin d'une phrase unique.

— Le remède?

Il n'en existait qu'un, son divorce, puisque,

à la félicité de Benoît, il n'existait qu'un obstacle, son mariage.

— C'est bien clair.

Déjà, tout s'arrangeait dans sa tête, spontanément, sans examen: les solutions, les accommodements, dans un ordre logique, se présentaient à l'envi, simplifiés comme en rêve, et nets comme un objet qu'on touche.

Le sacrifice d'elle n'était même pas un sacrifice: au contraire. Le mariage des amoureux constituait le bonheur de tous, et le sien propre en même temps que les autres...

— Mais, comme ce serait bien! Il faut cela, absolument! Absolument, et ce sera si gentil... Je le vois!

Des tableaux charmants se composaient: des enfants y couraient en riant.

— Ni lui ni moi, nous n'avons jamais eu de famille.

Une famille était formée: Benoîte lui souriait d'avance. Car elle en faisait partie, assurément, et sa retraite d'épouse titulaire n'impliquait pas un renoncement de sa maternité : elle resterait là, et rien ne serait changé, sinon en mieux: de « petite maman », elle passerait grand'mère, et bien plus que jamais elle serait Mamoche.

— Des tout petits, comme dans le temps, quand il était petit! Je serai la grand'mère...

Sa tristesse n'avait duré que le temps de

comprendre, et déjà se transmuait en joie. Tous ses arrangements lui semblaient naturels autant que simples, et certes, on l'eût stupéfiée en lui disant que sa place ne serait pas au foyer conjugal, ou que sa présence là prendrait, aux yeux du monde, un caractère choquant. Elle n'imaginait pas davantage que Cécile ou M. Dormize, et Benoît moins encore, pussent entrevoir, dans cette organisation bénie, la possibilité d'un malaise quelconque.

-— Quelle chance d'avoir découvert son secret! La jolie surprise qu'on va lui faire!

Car Benoît, tout d'un coup, redevenait petit, dans cette occasion inespérée d'être aidé une fois encore, d'être porté une fois de plus.

— C'est avec Cécile que tout ceci doit s'arranger: on cause bien mieux, entre femmes; car le mignon, avec sa manie de dévouement, ferait des objections et m'ordonnerait de me tenir tranquille; je ne sais pas lui résister, je promettrais, et tout serait manqué.

Elle attendit impatiemment l'heure de rejoindre mademoiselle Cécile; en mettant son chapeau, elle se piquait le crâne à coups d'épingles, dans sa hâte joyeuse. En sonnant à la porte des Dormize, elle riait.

Elle entra et vit la jeune fille qui lui parut tout autre, bien plus jolie qu'à l'ordinaire, et d'un charme qui vraiment surpassait celui de

toutes les personnes: Cécile avait sur elle un sacre et Benoîte apprit tout à coup qu'elle aimait infiniment cette créature, rangée désormais en dehors de l'humanité.

Minute unique, et qui fut pour la pauvre femme la révélation de l'amour: son vieux cœur virginal, retrouvant les forces accumulées d'une jeunesse qu'elle n'avait jamais dépensée, s'enthousiasma soudain et s'illumina de rêves, d'espoirs, de vœux: ardemment, tendrement, elle désira pour son enfant la possession de cette grâce qu'il aimait, et toutes les choses du monde s'abîmèrent dans ce désir exclusif. Benoîte vraiment aimait d'amour!

Elle resta étourdie pendant un long moment; puis, elle balbutia: «Mon Dieu!...»

Enfin, elle s'élança vers Cécile et lui prit les deux mains.

— Mon enfant chérie, je viens vous dire une chose, oh! mais une chose! Vous allez être bien fière... Écoutez-moi, là, tout près... Benoît vous aime!

Cécile sursauta, épouvantée d'entendre proférer par autrui un secret dont elle n'osait se souvenir.

— Qu'avez-vous, mignonne? Cela ne vous fait pas plaisir? Moi qui suis si contente 1

Mademoiselle Dormize la crut folle. Souvent elle avait remarqué la bizarrerie des idées

propres à l'excellente dame, et, souvent, dans l'intimité, on avait pu rire des candeurs de cette âme fruste. Mais il est des choses qui passent la moquerie: la jeune fille, offensée dans sa pudeur et attaquée dans son amour, se replia avec une méfiance de vierge, et attendit, prête à la défense, uniquement soucieuse de ne pas se trahir.

L'aberration de madame Benoît lui parut indiscutable quand celle-ci, plus calme et posant son chapeau, entreprit d'exposer un plan:

— Vous comprenez, ma chérie? Il vous aime... Laissez, que je dise. Il vous aime. Bien! Moi je suis vieille. Le divorce n'est pas fait pour les chats. Vous savez qu'il était presque mon enfant: c'est moi qui l'ai élevé, et le brave garçon a voulu m'épouser, pour me faire honneur dans le monde. Vous savez ça? Car, si je suis sa femme, vous pensez bien, c'est seulement pour le monde, et je ne suis pas sa femme... Je ne peux pas trop vous expliquer le tout, mais vous saurez que moi, tout d'abord, j'avais refusé. Ah, comme j'avais raison! Enfin, n'y revenons plus: ce qui est fait est fait; mais ça peut se défaire. En somme, ce n'était pas mal, tant que ça ne nuisait à personne. Aujourd'hui, vous entendez bien, tout est changé: il vous aime. Alors, mariez-vous.

— Mais, madame...

— Je sais ce que vous allez dire: ce ne sera guère commode de le persuader! Nous le connaissons toutes les deux, hein? Quand il faut se dévouer, Benoît est là; mais sitôt qu'il s'agit d'accepter quelque chose de bon, Benoît est sorti. Seulement, voilà, il vous aime. Alors nous le tenons. Il ne résistera pas toujours, et nous sommes deux contre lui. Vous allez m'aider, n'est-ce pas?

Cécile, que ces propositions monstrueuses blessaient, répondit avec une froideur presque hautaine.

La mère en fut un peu interloquée.

— Voyons, voyons, mon enfant... Il faut être gentille et causer gentiment, nous deux.

— Madame...

— Ne m'appelez pas «Madame», comme ça.

Je suis «Petite Maman», je suis «Mamoche», causons, et c'est tout simple: il n'y a pas de quoi monter sur ses grands chevaux, ni faire des cachotteries: vous vous aimez...

— Mais, non, madame...

— Puisque je l'ai vu, ma chérie, comme je vous voisl II pleurait devant votre portrait.

— Il pleurait!

— Comme un pauvre mignon qu'il est. Ah, si vous aviez pu le voir! Alors, puisque vous vous aimez...

— Madame, assurément, j'ai beaucoup d'affection, d'estime, pour M. Benoît...

— De l'estime, tout le monde en a pour lui, bien sûr; mais vous l'aimez, vousl

— Madame... De ce que mon portrait... 11 ne faut pas conclure...

— Puisqu'il vous aime, vous l'aimez!

— En vérité. Madame, je vous assure...

— Quoi?

— Et je vous prie...

— Vous l'aimez, voyons I

— Madame... non.

— Vous ne...?

— Non.

— Il vous aime, et vous ne... Ohl

Elle n'avait pas songé que Cécile pût ne pas aimer son garçon; elle ne songea pas davantage que Cécile pouvait mentir. Elle ne trouva rien à répondre. La jeune fille, de son côté, avait hâte de rompre l'entretien. Ce fut, pour toutes deux, un lourd malaise, tant que dura la visite.

Enfin, Benoîte s'en alla.

Mais le malheur de son enfant n'était point de ces choses qu'elle pût accepter ainsi. Elle ne se résignait pas. Hantée, elle cherchait, souffrait.

Cette époque fut dans sa vie le temps des grands chagrins d'amour. Elle en pleurait la

nuit. Comme un amant au désespoir et qui crie: «Elle ne m'aime pas!» Benoîte, pendant les heures nocturnes, se démenait dans son lit et murmurait piteusement: «Elle ne l'aime pas! Comment faire, pour qu'elle l'aime?»

Bien sûr, il existait un moyen, et beaucoup de moyens sans doute; tous les jours, on voit des jeunes filles, indifférentes d'abord, et qui finissent par aimer; il faut bien que l'un des deux commence, n'est-ce pas, et l'autre continue? Sans cela, il n'y aurait sur terre, ni couples, ni amour, et pas de fiancés, pas de mariages !

— Mais, voilà: je n'entends rien, moi, à des affaires pareilles.

Elle s'embrouillait à chercher, et, perdue au milieu de son propre esprit, elle rôdait dans un dédale, sans découvrir aucune issue.

— C'est bien ennuyeux, d'être bête. Si j'avais de l'idée, je trouverais; et je ne vois pas, je ne vois rien...

Soudain, elle vit et sursauta dans la lumière; elle comprit tout. Cécile l'avait trompée, Cécile aimait Benoît, et elle s'en était cachée, comme lui, parce qu'elle avait honte, comme lui, et cela était clair, évident, et les preuves surgissaient en foule, et tout était beau sur la terre!

— Ahl les petits sournois! Je vais vous arranger, moi!

Désormais, toute sa diplçmatie se concentra sur les moyens d'aider à la rencontre des amants: tandis qu'ils se fuyaient, épouvantés d'eux-mêmes, elle s'ingéniait à combiner des promenades, des dîners de famille, des soirées intimes qui étaient des pièges, et qu'elle multipliait en dépit de toute résistance. Elle déployait à ce jeu une astuce dont elle ne se serait pas crue capable: l'atmosphère d'amour l'avait féminisée, comme une petite vierge qui subitement se transforme parce qu'elle aime, et d'innocente devient subtile, afin de courir vers l'amour. Benoîte avait seize ans: elle mentait, elle trottait: les pas et les mensonges ne lui coûtaient plus rien, et elle était heureuse. Rien ne la rebutait, pour voir Cécile et faire que Benoît la vît: on peut dire que ce fut là ses rendez-vous d'amour, car elle en jouissait, non seulement pour eux, mais pour elle-même aussi, et la réunion des amants lui procurait une ivresse délicieuse; quand le jeune homme et la jeune fille marchaient côte à côte ou devisaient ensemble, elle s'épanouissait de leur joie; bien plus, elle éprouvait, à se rapprocher de Cécile, un trouble doux et tendre, et rien ne lui semblait plus beau que cette enfant, et rien n'était meilleur que sa présence. Femme,

elle avait la pensée toute pleine d'une image de femme: elle aimait, mais à sa manière, pour autrui, et, toute fière d'en savoir plus long que les amants, elle se délectait de leur bonheur, quand ils se croyaient malheureux.

Le jeu, tout de même, durait un peu longtemps, et Mamoche se fatiguait d'être contente toute seule.

— Voyons, voyons, il faut en finir, puisqu'ils s'aiment I

Elle délibéra de prendre les amoureux par traîtrise, et, forte d'arguments autant que de confiance, sans peur, elle alla trouver M. Dormize, exposa les faits, et nettement, conclut par une demande en mariage.

— Nous divorçons, ils se marient, et voilà. Elle ne réussit qu'à estomaquer le digne

homme, dont les principes protestèrent tous ensemble. Alors elle insista, démontra que les jeunes gens s'aimaient, donna des preuves, proposa d'invoquer le témoignage de Cécile: le vieux professeur ne voulut rien croire de ces folies, mais fut cependant inquiet.

— Le roman que vous imaginez. Madame...

— Je n'imagine rien. Je vous jure qu'ils s'aiment: regardez et vous verrez comme moi!

— S'il en était vraiment ainsi, madame, la seule conséquence à tirer serait pour moi l'obligation de mettre un terme à cet égarement;

LES BBNOIT 199

d'ailleurs, la conviction où vous êtes suffit pour que nous ne puissions plus retourner chez vous, et vous le comprendrez.

— Mon Dieu!... Vous ne ferez pas cela!

— La réputation d'une jeune personne est chose délicate, et je ne saurais, sans compromettre ma fille, supprimer trop brusquement des relations intimes, mais vous ne trouverez pas mauvais que nous espacions nos visites.

La bonne dame s'en revint désespérée: elle regardait son Benoît qui n'avait plus de Cécile, et qui n'en savait rien, son pauvre enfant séparé de l'aimée, et qui ne la reverrait plus, presque plus, jamais plus comme autrefois...

M. Dormize, en effet, tint sa menace: il fréquenta de moins en moins la maison des Benoît, et, la plupart du temps, il y venait seul.

— Encore ma faute! pensait Benoîte. Si je n'avais rien dit, rien ne serait changé!

Elle s'accusait, mais elle protestait, aussi, et presque jusqu'à la colère, bien qu'elle s'indignât en silence: toute sa jeunesse stérilisée et ses instincts d'amour comprimés dans son cœur se révoltaient contre la barbarie des lois sociales et la sécheresse des hommes. Malgré sa modestie native, elle n'arrivait pas à concevoir que ces gens eussent raison contre elle, et, en dépit de tout, elle s'en tenait à son idée, trouvant absurde que, pour des conventions,

pour des mots, par orgueil, on s'acharnât à rester malheureux, quand il serait si simple de faire le bonheur de tous, avec un petit changement de rien!

Entre temps, elle se reprenait à espérer.

— Ils céderont! Cécile est aussi désolée que lui: elle change à vue d'œil, et le père ne peut pas ainsi tuer sa fille, en gaieté de cœur!

Mais l'amante semblait se soumettre et accepter le sort qu'on lui faisait; elle resta deux mois sans paraître.

— Pour sûr, dans quelque temps, elle reviendra: elle aura pitié, à la fin. Quel mal ça lui ferait-il de se laisser regarder? Ça ne lui coûte rien, voyons! Pourquoi ne vient-elle plus? Je ne l'aurais pas crue égoïste comme ça, cette petite!

Un jour, M. Dormize se présenta cérémonieusement et annonça son déplacement prochain. Benoîte, en entendant cette nouvelle brusque, fut comme ivre, tout d'un coup; elle dut s'appuyer contre un meuble.

— Vous partez! C'est vrai que vous... partez?

Les murs chancelaient autour d'elle, le plancher boulait sous ses pieds. Étourdie par le choc, elle contemplait fixement des choses et elle n'entendait plus rien. Elle leva les yeux

vers son fils et fut épouvantée de ce calme apparent. Elle s'assit pour ne pas tomber. Cependant, M. Dormize parlait:

— Oui, j'ai demandé mon changement. Ma fille avait envie de voir un peu des pays neufs; d'ailleurs, ce climat ne lui convient pas, décidément: elle n'est pas bien du tout, depuis quelque temps.

Il disait ces choses cruelles avec indifférence, et il torturait deux amours, comme si rien n'eût été plus naturel au monde. Mamoche demeurait stupide, de voir comme on fait du mal sans sourciller.

Elle n'y put tenir: elle se sauva dans sa chambre, et éclata en sanglots.

— Méchante! Méchante!... Ohl le pauvre petit... Qu'est-ce qu'il va devenir, maintenant qu'il ne l'aura plus là, pour la voir? Méchante, qui s'en va! Mon Dieu, comme c'est donc sans cœur, les femmes!

L'amant faisait meilleure contenance.

— Un peu plus tôt, un peu plus tard... Tout cela est au mieux, sans doute, et tout cela devait finir ainsi.

Elle l'admirait.

— Comme il est fort! Comme il se dompte! Mais comme il doit avoir de la peine, au fond!

Elle aurait voulu lui parler de Cécile, et de tout ce qu'elle savait: bien sûr, elle l'aurait

consolé un peu. Mais elle ne disait rien, par respect pour une douleur qu'elle jugeait plus ^grande que la sienne, et qui se taisait.

— Il pense que je ne sais rien, et s'il voyait que j'ai surpris son pauvre petit secret, Userait ennuyé, et il aurait honte, encore plus... Quel dommage! Ce serait gentil, encore, de causer d'elle, et ce serait toujours ça, pour lui...

Pendant les semaines qui suivirent, elle essaya maintes fois de provoquer ces confidences qui leur eussent permis d'atténuer la peine commune en se la racontant: mais elle avait beau «lui tendre la perche», comme elle disait; il faisait «la sourde oreille».

— Il faut le laisser, puisqu'il veut.

Il y avait maintenant, entre elle et lui, un secret, c'est-à-dire une distance. Un secret est presque un mensonge; il sépare.

Dès que Benoîte, ainsi reléguée, se sentit loin de son enfant, elle fut comme une bête en pénitence.

Ce silence dura deux mois; puis, l'époque arriva où les Dormize devaient partir. La veille de leur départ, ils firent une visite presque officielle, tant la gêne de tous était grande.

Cécile se taisait, raide et pâle; Benoîte ne se lassait pas de la regarder.

— Elle sait qu'elle fait du mal, et elle le 'fait quand même!

Elle détestait cette «mijaurée». Elle proposa pourtant d'aller «au train», afin que son petit pût la voir encore une fois.

Le lendemain, elle se vêtit comme pour un enterrement. En entrant dans la gare, elle crut entrer au cimetière; elle s'accrocha au bras de Benoît, pour se soutenir, mais presque aussitôt elle le quitta, pour qu'il fût libre avec son chagrin, et qu'il pût se rapprocher de Cécile, dès qu'on l'aurait trouvée, et lui parler tout bas, s'il voulait.

Tout de suite, elle reconnut, de dos, la fille et le père, dans la foule des gens affairés.

Son cœur s'enfla dans sa poitrine, et lui poussa deux grosses larmes aux paupières; elle sentit qu'elle allait pleurer fort, non pas sur ses anciens amis, qu'elle effaçait avec colère, mais sur le pauvre chéri auquel ces gens-là préparaient tant de peine.

Elle regarda la pendule.

— Plus que vingt-deux minutes!

On se rejoignit. Cécile avait les yeux rouges et le visage tiré. Benoît restait impassible. M. Dormize s'occupait des bagages. Benoîte suffoquait, suivait le monde, ahurie, n'osant parler, par crainte d'éclater en sanglots si elle desserrait les lèvres.

On passa sur le quai. En face, il y avait l'autre quai, celui où, quelques mois plus tôt,

on était venu si joyeux, quand on partait pour Porquerolles. Benoîte contemplait, à travers ses larmes, la place brouillée où son chéri avait été content, et les minutes s'en allaient pour toujours.

Le train parut en grondant; secouée au fond de sa poitrine, Benoîte pleura.

Cécile, qui se contenait avec peine, s'en vint à elle et l'embrassa. La pauvre maman se laissa faire, d'abord. Mais mademoiselle Dormize émue, la serra, et Benoîte, sous l'étreinte, se débattit soudain, avec un petit cri de bête. Sa main était posée sur le bras de la jeune fille, et elle le pinça de toute sa force. L'autre, à son tour, cria, en reculant. Elles se séparèrent ainsi.

Benoîte avait fait du mal à quelqu'un pour la première fois de sa vie.

Les voyageurs montèrent en wagon et la portière claqua bruyamment: la tombe d'un rêve était fermée.

La vieille dame ne regardait plus. Elle ne songeait qu'à son enfant: elle lui tomba dans les bras et sanglota sur son épaule.

Benoît et Cécile, les yeux dans les yeux, elle d'en haut, lui d'en bas, immobiles, pensaient l'adieu éternel, sans rien se dire.

Le train s'ébranla. L'amant regardait le train déjà parti, et la tête de son amour, à la por-

tière. Tout en regardant, il tapotait machinalement l'épaule de Benoîte, qui sanglotait toujours, contre sa poitrine.

Soudain, celle-ci redressa le visage, pour apercevoir encore la figure qu'elle avait tant aimée et que son petit aimait tant. Elle vit la place vide, et les rails qui brillaient sur le chemin noir; là-bas il n'y avait déjà plus rien.

Elle leva les yeux vers son fils: alors seulement, dans la pitié infinie de ces regards qui le caressaient, il vit le secret de sa mère, et comprit qu'elle savait tout.

— Ah? fit-il...

Elle répondit très bas: «Oui...»

— Bonne maman!

Elle le plaignait, il avait honte, ils s'entendaient à demi-mot.

Elle murmura: «Pauvre petit... Mon grand garçon... »

Il n'eut plus honte, et sentit qu'il pouvait avouer.

— Bah! fit-il.

C'était le renoncement sur le bord de la tombe, l'acceptation du néant, une résignation à vivre sans espoir et sans but: et ce mot-là fut pour Benoîte plus douloureux que tout.

Il fut aussi la convention tacite de ne plus jamais parler de ce rêve d'amour qu'on venait d'enterrer.

Mamoche s'essuya les paupières, arrangea sa voilette, comme un voile de deuil, et se mit en marche. Côte à côte, le mari et la femme rentrèrent à la maison, les yeux directs, sans échanger deux paroles.

Ainsi se termina l'unique roman d'amour que Benoîte et Benoît eussent eu dans leur vie.

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