‹ Les besoigneuxChapitre 15 sur 16 · LBS BB80ION£UX · texte numérisé non relu

LBS BB80ION£UX

— Uais maintenant les circonstances ne seront plus les mêmes. Je veux dire bientAt.

— Oh I certainement, bientôt cela sera tout autre. Hais c'est égal, je suis heureux de ce que tu me dis : solide à vivre cent ans ; et bonne, et affectueuse, et dévouée. C'est une bénédiction gu^une femme comme toi.

— Tu es bon garçon.

— Ohl non, s'écria-Ml avec véhémence; puis presque aussitôt avec un accent qu'il s'efforçait de rendre enjoué : — Oh non, Je t'assure, pas si bon garçon que ça.

Puis comme ils arrivaient à un endroit où le Jardinier travaillait avec ses aides, il la quitta.

Elle fut satisfaite devoir qu'il prenait le chemin de la ville; elle savait où il allait : passer devant la maison de celle qu'il aimait.

Si elle avait pu le suivre des yeux, elle aurait vu qu'il dépassait cette maison sans même la regarder et qu'il entrait chez le docteur Ghaudun.

C'était l'heure de la consultation du vieux médecin, ce qu'il appelait l'heure des pouilleux. Quand il vit Thierry entrer dans son cabinet il poussa une ex* clamation de surprise.

— Que se passe-t-il donc?

— Je viens vous dire que la serre ne m'a pas donné la migraine; mais vous n'en êtes pas surpris, je pense, car J'imagine que vous ne parliez pas sé^ Pieusement.

— Très sérieusement^ au contraire. Sans doute 11 n'y a aucun danger à séjourner dans vos serres le

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Jour; mais la nuit, en cette saison, quand tant de plantes sont en fleur et quand Tair ne se renouvelle pas, il en serait autrement.

— C'était de cela justement que je voulais vous parler à propos de ma tante qui fait un long séjour dans les serres. Mais ce que vous me dites me rassure. D'ailleurs, ma tante est solide, n'est-ce pas ?

— Ce n'est pas affaire de solidité.

Cette réponse n'était pas celle que voulait Thierry ; il pressa le médecin et ne se tint pour satisfait que lorsque celui-ci lui eût affirmé que madame Charles avait trente ou quarante années encore devant elle.

Le soir, au dîner, il se montra avec sa mère et sa tante ce qull avait été au déjeuner, c'est-à-dire souriant: après le dîner il passa la soirée avec elles et voulut que sa tante fit de la musique jusqu'à dix heures. Alors il les quitta pour « aller faire un tour », dit-il, et, avant de partir, il les embrassa tendrement, longuement, plus tendrement et plus longuement que de coutume, mais sans rien dire.

Son tour ne fût pas long ; en sortant de la maison il se rendit directement au jardin d'hiver où, pendant la journée, toutavait été remis en état. Quelques châssis étaient ouverts dans le vitrage, les portes qui communiquaient avec les serres étaient fermées : il ouvrit ces portes et ferma ces châssis, et, cela fait, il s'allongea sur le canapé où la veille il avait eu son entretien avec Marianne.

Il n'avait qu'à attendre, les fleurs et la nuit feraient leur œuvre : mort par accident pour s'être endormi dans la serre ; quelle catastrophe I C'était la faute de

la fatalité. Sa tante, solide et vaillanle, soignerait sa mère et la consolerait.

Et, pendant qu'il raisonnait ainsi, le parfum des fleurs Talourdissait et le troublait; il n*avait qu*à fermer les yeux et à s'endormir. Adieu la vie, — implacable pour lui !

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Il n'avait fallu rien moins que le procès de Piquet pour faire diversion, dans les conversations et les bavardages du public; au malheur qui avait frappé « les dames Dubuquois ».

— N'est-ce pas une fatalité? Après le père, le fils, et l'explosion I

— Quand le malheur est sur une maison...

— Elles payent cher leur fortune.

Il y en avait qui, tout bas, osaient risquer « que ce n'était pas une grosse perte » ; mais ceux-là mêmes plaignaient « les bonnes dames ».

A l'exception de Marianne et du docteur Ghaudun qui n'avaient rien dit, tout le monde croyait à une imprudence de Thierry, et son calcul se trouvait réalisé : sa mère et sa tante, folles de douleur, pleuraient un accident ; personne ne pensait à un suicide. Gomment admettre cette idée, alors qu'on savait qu'il allait se marier ? On ne se tue pas quand tout vous sourit, l'amour, la fortune, le bonheur.

Si Ton ne parlait pas de Thierry, de sa mère et de sa tante, c'était de Strengbach qu'on s'occupait.

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— Qui aurait dit que cet homme, que nous avons vu arriver en sabots pour surveiller les maçons, deviendrait le directeur des établissements Dubuquois?

— Il en deviendrait propriétaire, que ça ne m'é* tonnerait pas.

— A qui ces pauvres femmes, anéanties par le désespoir, pouvaient-elles remettre leurs affaires? C'est une lourde responsabilité que la direction d'une maison comme la leur.

— Strengbach aussi était anéanti par la douleur.

— Il a drouvé tans son tévouement la force de la surmonter.

Ce n'était pas seulement par ses nouvelles fonctions que Strengbach provoquait les bavardages, c'était encore par la nouvelle tenue qu'il avait adoptée. S'il n'avait pas pris le deuil de Thierry, avec crêpe au chapeau, au moins s'était-il habillé tout de noir, et élégamment habillé. Plus de vêtements gris, plus de sabots, plus de casquette de loutre, mais la redingote noire boutonnée militairement, et le pantalon de casimir tombant sur des bottes toujours bien cirées. Les manières aussi étaient changées : ce n'était plus h pas de loup qu'il montait les escaliers, mais en faisant sonner ses talons, la tête haute, le regard h quinze pas, fier et dur avec ceux qui étaient autrefois ses égaux ou ses supérieurs, Torrent-de-Larmes plus que Jamais avec les ouvriers. Son accent même s'était modifié h ce point, que ceux qui savaient se rendre compte de ce qu'ils entendaient soutenaient qu'il était moins al-

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sacien, — ce qui paraissait aussi absurde qu'invraisemblable.

Mais quand les assises durent s'ouvrir, Piquet fit tort & Thierry et à Strengbach. C'était un procès à sensation, autant par les circonstances dans lesquelles le crime avait été conunis, que par la pénalité encourue par le coupable, et qui, aux termes de Farticle 434 du Gode pénal, était la mort.

Le président de ces assises fournissait aussi un élément & la curiosité. C'était le conseiller Hairies de la Freslonniëre, célèbre dans la contrée par la façon dont il avait présidé l'affaire du docteur Claude, qui avait abouti à une condamnation à mort contre un innocent (1). S'il présidait de la môme manière l'affaire Fiquet, cela serait intéressant. Entre Fiquet, l'orateur des réunions publiques, et le président, le beau parleur, il y aurait un duel amusant pour la galerie.

Mais, de ce côté, l'attente fut trompée. La salle était pleine, et tout ce qui compte à Condé et à Hannebault avait sa place. C'était à l'interrogatoire qu'on attendait le président ; là, semblait-il, devait s'engager la lutte.

Après avoir demandé à l'accusé son nom, ses prénoms, son âge, sa profession, sa demeure et le lieu de sa naissance, le président avait procédé aux formalités ordinaires; puis après la lecture de l'acte d'accusation par le greffier, la prestation des serments des jurés, l'appel des témoins, au lieu d'inter-

(1) Voir le DceUur Claude.

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roger longuement Taccusé comme on croyait, il avait tout de suite commandé à l'huissier-audiencier d'introduire le premier témoin.

Alors il y eut un murmure dans l'assistance ; ce n'était pas cela qu'on attendait; il y avait tromperie.

— Le président est un malin, dit un avocat aux stagiaires qui se f&chaient. Quand il est sûr de faire de l'esprit il interroge, quand il a peur d'être collé ou d'entendre des choses qu'il ne veut pas qu'on dise, il n'interroge pas.

Déjà le premier témoin était & la barre : c'était François Néel, chimiste. Il y eut un mouvement de curiosité; mais elle fut déçue. Insignifiante, la déposition du chimiste. Il ne savait rien, ou comme semblait l'insinuer le président, il ne voulait rien dire.

Gela n'empêcha pas BadouUeau, qui avait sa place aux bancs des Journalistes, d'afQrmer à ses confrères parisiens que c'était un homme remarquable dont le nom devait être retenu, parce qu'un Jour il ferait parler de lui.

— Pour le moment, il vaudrait mieux qu'il parl&t lui-même^ répondit un de ses conflrères.

Mais déjà le président s'était débarrassé de ce témoin insignifiant avec sa phrase de dédain : « Allez vous asseoir; » et il en avait demandé un autre.

— Strengbach, Louis-Guillaume, directeur des établissements Dubuquois.

Sans doute cela n'était pas prononcé avec la netteté d'un Parisien, mais ce n'était plus cet accent alsacien, naguère si fortement caractéristique chez lui.

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— Votre Age?

— Quarante^troid ans.

— Vous Jurez de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité et rien que la yérité 7

— Je le jure.

Gela fut dit avec un recueillement et une émotion bien faits pour porter la conviction dans la conscience des jurés. Gomment ne pas avoir confiance en un personnage si correct dans son costume noir, si grave dans sa tenue, si brave homme, si honnête homme dans son air, avec quelque chose d'onctueux et de paternel dans le regard aussi bien que dans la voix ?

Elle tut longue, la déposition de Strengbaoh, et circonstanciée, portant principalement sur les sentiments d'hostilité contre les dames Dubuquois qu'il avait pu constater chez les ouvriers. Aussi l'explosion ne l'avait-elle pas surpris. Il y avait longtemps qu'il la redoutait, ou tout au moins qu'il craignait quelque chose dans ce genre. Il avait même communiqué ses craintes au général Rœmel, lors de la dernière visite que celui-ci avait faite à ses sœurs. Pour lui, le complot et la vengeance étaient manifestes. Quant à la part que l'accusé avait pu prendre dans cette vengeance, il fut très bref, car il ne savait qu'une chose : la fabrication par Fiquet de nitro- glycérine, ou plutôt pour être rigoureusement vrai, les essais que Fiquet avait faits avec de la glycérine.

Le président remercia Strengbach de sa déposi^ tion si claire et en même temps si modérée qui devait produire une profonde impression sur MM. les

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jurés, en leur montrant dans quelles conditions l'explosion avait eu lieu. Puis, s'adressant à Piquet :

— Âvez-Yous quelque chose à répondre à ce qui vient d'ôtre dit contre vous ?

— C'est donc contre moi qu'on vient de dire quelque chose? demanda Piquet en se levant et d'un ton goguenard.

-^ Accusé, dans votre intérêt, je vous engage & être sérieux.

— Tout de suite, monsieur le président. Pour commencer, je vous prie de demander au témoin...

— Vous n'allez pas, je l'espère, interrompit le président avec sévérité, répéter les sottes accusations que vous avez imaginées lors de votre premier in-

i terrogatoire?

f — Ce n'est pas d'une accusation qu'il s'agit, c'est d'une question que je voudrais qui fût posée au témoin, puisque vous ne lui avez pas demandé où il est né.

— Je n'avais pas h lui poser cette question.

— Enfin, si vous vouliez bien la lui poser?

Il y eut un moment de silence, et ceux qui pouvaient bien voir Strengbach remarquèrent en lui un . certain embarras ou tout au moins de la surprise; [ mais cela ne dura qu'un instant.

— Tout le monde sait que je suis né à Strasbourg, rue de la Nuée-Bleue, dit-il.

—Et comme vous avez dit tout à l'heure que vous aviez quarante-trois ans, continua Piquet, c'est donc en 1839 ou 1840 que vous êtes né.

\ Disant cela, Piquet se pencha vers son avocat et

tout bas hii demanda un papier que celui-ci tendit, mais sans le lui donner.

— Eh bien, continua Fiquet, il résulte de cette pièce que mon avocat communiquera à la cour, qu'en 1839, 1840, 1841, il n'est point né à Strasbourg d*enfant s'appelant Strengbach, Louis-Guillaume.

Il y eut dans l'auditoire ce qu'on appelle, en style de cour d'assises^ un mouvement prolongé. Que signifiait cela? Où Fiquet voulait-il en arriver ?

L'attente ne fut pas longue, il continuait :

— Mais, d'une autre pièce qui sera aussi communiquée à la cour,il résulte qu'un Strengbach, Louis- Guillaume, est né à Winden, grand-duché de Hesse, en 1840, et qu'il a été baptisé au temple de son pays, le 23 Janvier. Or, Je prétends que le Strengbach ici présent et le Strengbach baptisé à Winden est la même personne. G'est-à-dire que celui qui se faisait passer pour Alsacien et qui exagérait même son accent afin d'inspirer plus de confiance, est Allemand, et que le catholique qui édifiait les dévots d*Hannebault par sa piété et ses pratiques religieuses est protestant. Pour moi, qui n'ai ni patrie, ni religion, Je n'ai pas à faire d*observatîons là-dessus; mais ceux qui en sont encore à ces idées seront. Je pense, peu disposés à se laisser émouvoir, comme le disait M. le président, par le témoignage de ce personnage, et Je me flatte qu'ils me croiront quand Je dirai que l'auteur de l'explosion est celui qui en a profité pour effrayer les dames Dubuquois et se faire céder \^ direction des établissements d'Hannebault,

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Il s*élcva une clameur qui couvrit tout, môme les protestations exaspérées de Strengbach.

A la fin, le président parvint à obtenir un peu de silence, et il donna la parole à Tavocat général qui, aux termes de Farticle 331 du code d'instruction criminelle, requit le renvoi de l'affaire à la prochaine session. L*avocat de Fiquet, qui se croyait sûr d'un acquittement, voulut au contraire que l'affaire fût continuée. Mais la cour fit droit au réquisitoire de l'avocat général.

Si Fiquet était acquitté, il ferait toujours trois mois de plus en ]>rison préventive.

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Là mort de Thierry n'avait point arrêté les versements que mesdames Dubuguois faisaient toutes les semaines à la caisse de la France libre et qui permettaient à La Guillaumie de donner un faible acompte tantôt à un créancier, tantôt à un autre, de façon k n'être pas étranglé par les huissiers, les agréés et les avoués qui, ainsi arrosés, s'entendaient pour continuer les frais et ne pas tuer cette excellente vache à lait.

Avant de repartir pour Paris, après l'enterrement, le général Rœmel, depuis longtemps exaspéré de jeter de l'argent dans ce tonneau sans fond, avait demandé à ses sœurs ce qu'elles décidaient pour la France libre, et toutes deux immédiatement, sans se consulter même du regard, avaient répondu :

— Continuer.

N'était-ce pas une sorte d'hommage rendu à la mémoire de Thierry ?

Cette mort n'avait donc pas amené dans la situation de Marianne et de François les changements qu'ils avaient espérés tout d'abord; avant comme après, Ls^

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Guillaumie, par son Journal, était le prisonnier de mesdames Dubuguois.

Mais le procès Piquet avait changé la situation. En rentrant de Taudience, Strengbach avait forcé la porte de mesdames Dubuquois pour leur raconter ce gui s'était passé : ce miséraple, cette canaille l'accusait d'être un Allemand, lui qui avait versé son sang pour la France, et d'être un protestant, lui si bon catholique ; mais il allait partir pour Strasbourg dès le soir môme et il en rapporterait son acte de naissance, ainsi que son acte de baptême, comme de Wissembourg, où ses parents avaient été s'établir en quittant Strasbourg, il rapporterait la preuve qu'il avait fait sa première communion dans Téglise Saint- Pierre et Saint-Paul. Il était en effet parti le soir môme, n'emportant que le léger bagage d'un homme qui doit revenir bientôt ; il est vrai que dans ce bagage se trouvait la liste complète des clients de la maison Dubuquois, et pour Strengbach cela valait mieux que tout le mobilier qu'il aurait pu déménager. Il n'était jamais revenu, et c'avait été ces clients, assaillis d'offres par une maison allemande où il était entré, quiavaient donné de ses nouvelles. Quand mesdames Dubuquois avaient été obligées de s'avouer que Strengbach ne reviendrait pas, elles avaient dû le remplacer; elles avaient alors demandé à un de leurs cousins resté en Alsace, un Rœmel, de venir diriger les établissements d'Hannebault, et celui-ci n'avait eu rien de plus pressé, en examinant les dépenses de la maison, que de supprimer la subvention de la France libre. La Quillaumie avait écrit à mesdames Dubuquois que le

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seul moyen de ne pas perdre ce qu'elles avaient déjà versé était de verser toujours. Elles ne lui avaient môme pas répondu, n*ayant pas lu ses lettres, car depuis l'arrivée de leur cousin elles ne s'occupaient que de ce qui était Thierry ; de prières et de messes pour le repos de son &me ; de fleurs pour sa tombe ; de bonnes œuvres en son nom.

Gomme la France libre ne vivait que par la subvention de la famille Dubuquois, elle avait dû mourir. Cependant ce n'avait pas été la faillite, comme Marianne l'avait si fiévreusement redouté, c'avait été la vente. Pauvre, elle n'était ni nulle, ni insignifiante. Il y avait en elle, grâce aux efforts de La Guillaumie, des éléments de succès ; elle valait quelque chose. Un spéculateur, qui connaissait les affaires mieux que La Guillaumie, l'avait achetée, non en! payant ce qu'elle avait coûté, mais ce qui était dû, de sorte que si La Guillaumie était sorti les mains vides, il était sorti aussi sans dettes.

Il était alors revenu à Hannebault, traînant l'aile et tirant le pied, demi-mort comme le pigeon de la fable, mais enfin l'honneur sauf, et ayant toutes sortes de raisons meilleures les unes que les autres pour expliquer à Badoulleau comment il n'avait pas réussi, e,t môme comment il ne pouvait pas réussir. Heureusement il était conseiller général, il serait député ou sénateur, et à ce moment il recommencerait la lutte, dans d'autres conditions. Cette fois, il faudrait que Badoulleau vînt avec lui, car s'il Tavait eu, il n'aurait pas échoué ; certainement il ne se plaignait pas, seulement il ne fallait pas répéter la même sottise, et

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c*en serait une pour tous deux que de ne pas associer leurs efforts et leur fortune.

La mort de Thierry et le retour de La Guillaumie, c'était le mariage de François et de Marianne. Au moins cela leur avait-il paru tout naturel ainsi. Mais quand madame La Guillaumie aborda ce sujet avec son mari, celui-ci se f&cha et ne la laissa pas continuer.

— Si je n'ai pas voulu du chimiste de la maison Dubuquois, je ne vais pas maintenant accepter un homme qui n'a rien et qui n'est rien, non seulement sans la moindre fortune, mais encore sans posi* tion.

C'avait été une déception , mais non un découragement.

« La situation est aujourd'hui ce qu'elle était au mois de septembre, dit Marianne dans sa lettre h François, et encore est-elle meilleure par 1& que nous n'avons plus h craindre les dangers qui à ce moment nous menaçaient ; nous n'avons qu'à attendre. Ce que je vous disais pendant notre promenade à la Haga, sous ce beau clair de lune que je vois toujours, je vous le répète encore : « Ne vous désespérez pas quand une de vos expériences n'a pas réussi ; ce qui manque aujourd'hui ne manquera pas demain. »

François avait donc continué de travailler, un peu plus nerveux, un peu plus impatient, car à mesure que ses ressources s'épuisaient il s'effrayait en pensant au jour facile à fixer où il n'aurait plus rien, mais plein de courage cependant et aussi plein d'espérance; il trouverait. Vaincu, ruiné, comme il l'é-

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tait, La Ouillaumle ne devait pas exiger que son gendre fût millionnaire.

Un matin qu'il était au travail, il entendit un bruit de pas précipités dans son escalier ; sa porte s'ouvrit avec fracas. C'était BadouUeau , un Journal déplié dans une main, une lettre dans l'autre.

— Gagné I cria BadouUeau.

— Qu'est-ce qui est gagné ?

— Le procès de votre grand'mère. Sept millions 1 Lisez. Voilà aussi une lettre de votre grand'mère.

François eut un éblouissement. Le procès I II n'y pensait plus au procès, il n'y croyait plus.

C'était vrai, la lettre de sa grand'mère confirmait la nouvelle du Journal.

« Tu ne blâmeras plus mon obstination, mon cher enfant. Justice nous est enfin rendue, ou à peu près. La cour, toutes chambres réunies, me met en possession de notre forôt et m'alloue pour fruits et dommages-intérêts quatre-vingt mille francs par an, à compter de 1840. L'équité aurait voulu qu'on augmentât les dommages - intérêts et qu'on les fit remonter à 1825; mais pour te montrer que Je ne suis pas la plaideuse enragée que tu crois, J'accepte cet arrêt. Je veux vivre heureuse et tranquille auprès de toi et de ta femme, car maintenant voilà ton mariage fait. A bientôt des détails. r>

— Ah I mon ami, mon ch^ ami I répétait Badoulleau.

Mais François l'interrompit :

— Voulez-vous me rendre un service ?

— Vous me le demandez I

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— Eh bien, portez ce journal à M. La OulIIaumie. Dans les termes où nous sommes, je ne peux pas lui annoncer cette nouvelle moi-môme. Demandez-lui à quelle heure je pourrai le voir.

— Je cours.

Et BadouUeau descendit Tescalier plus vite encore qu*il ne l'avait monté : ceux qui le virent passer dans la rue le regardèrent étonnés ; pour la première fois, il n'avait pas ses mains dans ses poches. Cependant si vite qu'il courût, il eut encore le temps de réfléchir en chemin. Au lieu de porter tout de suite son journal à La Guillaumie, il voulut que Marianne eût la première le bonheur de cette nouvelle. II entendit qu'elle faisait travailler une élève dans le salon. Entr'ouvrant la porte il l'appela.

Au tremblement de sa voix, elle accourut inquiète.

«^ Lisez, dit-il. Madame Néel a gagné son procès ; sept millions.

Madame La Guillaumie entrait en ce moment même dans le vestibule; Marianne, défaillante, se jeta dans les bras de sa mère, tandis que BadouUeau répétait sa grande nouvelle.

Ils entrèrent tous les trois chez La OulIIaumie, BadouUeau le premier, madame La Guillaumie et Marianne se tenant par la main.

-— C*est un grand bonheur pour 'M. Néel, dit La Guillaumie, quand il eut lu le journal que Badoulleau lui avait tendu.

— Et pour votre chère flUe, s'écria BadouUeau, n'en est-ce point un aussi ?

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Mais La Guillaumie se fftcha.

— Il n*avait pas voulu donner sa fille à François pauvre ; la donner à François riche , c'était la vendre.

— Mais ils s'aiment ! s'écria BadouUeau exaspéré ; allez-vous, par dignité, désespérer votre fille ? Regardez-la donc.

Et il poussa Marianne dans les bras de son père.

— Je vais chercher François, dit-il.

C'avait été une question de savoir où se donnerait le déjeuner du mariage. La Guillaumie aiu*ait voulu qu'on accept&t les propositions de Toussaint qui, avec l'argent du papa Bultel, son beau-père, venait de créer le grand-hôtel d'Hannebault où tous les soirs il présidait la table d'hôte, en habit noir et en gilet en cœur, dans une tenue qui faisait l'admiration du Major : « C'est ça, c'est ça, » s'écriait à chaque instant le Major . Mais madame La Guillaumie et Marianne avaient fini par faire accepter les classes nouvellement construites qui leur avaient donné tant de tourment : au moins elles serviraient à quelque chose de bon.

C'était donc dans ces classes ne formant qu'une seule salle décorée de fleurs que les invités étaient réunis : Marianne ayant près d'elle son père et Glorient, et lui faisant vie-à-vis François assis entre madame Néel et madame La Guillaumie.

Penché vers elle, Glorient la questionnait sur

ses anciennes connaissances d'Hannebault, car il n'é* tait arrivé que le matin seulement pour la cérémonie :

— Je n'avais jamais vu la grand'mère, n'est-ce pas? Elle est superbe de force et de vivacité. Elle vivra cent ans. Comme les procès conservent la santé !

— C'est pour cela sans doute qu'elle vient de commencer une vingtaine de procès contre des paysans qui ont empiété sur sa forêt.

— Tout comme votre père ne pense qu'à recommencer un journal. 11 faudra surveiller votre mari, mon enfant, et ne pas le laisser se prendre dans cet engrenage.

Comme La Guillaumie, l'oreille éveillée par le mot « journal », semblait vouloir les écouter, Glorient changea de conversation.

— Où donc est cette belle fille brune qui a un si remarquable talent de chanteuse ?

— Berthe a quitté Hannebault, répondit Marianne après un moment de silence embarrassé ; elle est à Paris, où elle travaille pour le théâtre. Elle m'a envoyé comme souvenir mon livre de messe.

-— Et son père, a-t-il gagné à la loterie ?

— Non ; il ne sort plus de son moulin et ne veut voir personne.

Glorient continua sa revue :

— Cette dame en toilette rose, c'est madame BadouUeau, n'est-ce pas ? Elle a donc pu quitter sa robe de chambre? Quel brave homme que Tabbé Colombe I

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il a pleuré en vous adressant son allocution. Où donc Tabbé Gommolet a-t-il déposé sa flûte ? Et rami de Malaquin est-il enfin ministre ?

Puis quand elle lui eut dit tout ce qu'il voulait savoir:

— Allons I dit-il, Us sont bien gentils. Voyez comme ils sont gais. Tous heureux I Et pourtant combien d'eux auraient h se plaindre de la vie I

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