‹ Les besoigneuxChapitre 5 sur 16 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

S'imposer à La Guillaumie et surtout lui imposer la fortune des Dubuquois était une tâche qui déplaisait autant au général Rœmel qu'elle l'embarrassait.

Noii seulement ce rôle de tentateur auprès d'un honnête homme qui avait montré de la délicatesse et de la ûerté lui répugnait fort, mais encore il ne voyait pas du tout comment le remplir.

Pouvait-il de but en blanc aller trouver La Guillaumie et lui offrir de l'argent que celui-ci ne demandait pas? Gela serait absurde et le moyen le plus certain à coup sûr de faire manquer le mariage de Thierry. Si, comme il l'espérait, ce mariage ne se réalisait pasj au moins ne voulait-il pas que ce fût par son fait. Puisque, par tendresse pour ses sœurs, par pitié pour les angoisses de celte malheureuse mère si cruellement éprouvée, et aussi par faiblesse^ il avait accepté de se charger de cette étrange négov

ciaLion, son devoir était de s'en occuper consciencieusement, et il s'acquitterait de ce devoir. Ce ne serait pas sa faute si sa pauvre sœur avait le chagrin de voir son projet échouer misérablement devant le refus persistant d'une brave fille; il aurait fait le possible.

Mais il fallait entamer cette affaire, et c'était là justement le point délicat, ses sœurs ayant négligé de lui indiquer comment l'aborder.

— M. La Guillaumie est embarrassé ; nous mettons des fonds à sa disposition ; une fois qu'il aura puisé dans notre caisse, il sera à nous. C'est bien simple.

Pas si simple que ça, au moins pour commencer.

Les livres qu'il avait publiés l'avaient mis en relations avec quelques journalistes ; il lui sembla que le mieux était de voir ceux qu'il pouvait interroger, et de tâcher d'apprendre d'eux quelle était au juste la situation de La Guillaumie ; il aviserait d'après ce qu'on lui dirait.

— Un toqué, La Guillaumie.

— Une pauvre tête !

— Un enthousiaste I aussi jeune à cinquante ans qu'un garçon de vingt, qui ne sait rien de la vie et s'imagine de bonne foi que le monde l'attend pour tourner. L'esclave de son idée ou de sa billevesée, et leur sacrifiant tout, sans rien vouloir entendre. C'est ainsi que, n'ayant pas de capital, il a fondé son journal, convaincu qu'avant le sien il n'y avait pas de journaux et qu'il n'aurait pas plus tôt ouvert la bouche, que tout le monde l'écouterait. 11 avait tant

de choses à dire, et si neuves, et si hardies et si originales, et si utiles, non seulement en politique, mais aussi en littérature, en science, en bon sens, en tout I Et c'est une si grande force que celle que donne la foi en soi, qu'il a trouvé des gens pour l'écouter. Si son journal n'a pas éclipsé tous ceux qui existaient, il s'est cependant fait une place dans la mêlée; on le lit, on le cite, on le discute, il compte.

— Alors il va, ce journal? demanda le général, espérant déjà qu'il pourrait en rester là de sa négociation, devenue impossible si La Guillaumie n'avait pas besoin d'argent.

— Ehl non, il ne va pas, car un journal qui commence ne marche qu'à coups d'argent, et La Guillaumie, avec cette superbe confiance qui le caractérise, n'avait même pas de quoi payer son premier numéro quand il l'a fait paraître. Il serait mort déjà si les huissiers ne s'entendaient pour laisser vivre les créanciers, qui sont pour eux la poule aux œufs d'or. On poursuit La Guillaumie, mais au besoin on lui indique le moyen de traîner la procédure en longueur et même de la faire annuler, de façon à recommencer les frais. Ce qu'il n'a pas pu réussir, avant de publier son journal, réunir un capital, il tâche de le faire maintenant ; il a mis son affaire en actions; malheureusement les actionnaires, malgré les avantages extraordinaires qu'on leur offre, ne paraissent pas disposés à vider leurs bas de laine dans la caisse de la France libre.

Décidément ses sœurs étaient bien informées : La

Guillaumie avait besoin d'argent et celui qui lui en apporterait serait le bienvenu.

Cependant le général ne voulut pas s'en aller porter tout simplement son argent ou plutôt celui de ses sœurs au bureau du iournal. Il y avait quelque chose de si naïf dans le fait de se présenter en gogo il la caisse de la France libre qu'il eût été mal à l'aise devant les employés et qu'il n'eût pas pu s'empêcher de rougir. Et puis ce n'était pas cela que ses sœurs voulaient; à l'association d'intérêts il fallait qu'il s'en joignit une plus intime, comme elles l'avaient dit.

Après avoir cherché et réfléchi, il arrêta un plan qui, lui semblait-il, devait amener ce résultat.

Il avait acheté un numéro de la France libre et il avait vu que les bureaux de l'administration et de la rédaction se trouvaient passage des Panoramas, galerie Montmartre.

Quand La Guillaumie avait rêvé qu'il aurait un journal et lui, il avait rêvé aussi des bureaux superbes qu'il louait sur le boulevard des Italiens ou sur la place de l'Opétai, de façon à prendre grandement possession de Paris, et il avait même engagé des négociations à ce sujet. Mais l'argent sur lequel il avait compté venant à lui manquer^ il avait abandonné ce beau rêve et il s'était contenté de deux modestes boutiques de la galerie Montmartre dans lesquelles il s'était installé tant bien que mal. Certes^ cela ne ressemblait en rien au bel a|)partement du boulevard,' au balcdn duquel on eût lu en lettres d'or : « La France libre, directeur La Guillaumie » ;

mais enfin cela coûtait moins pher, et cette considération avait son importance. Gomment ne serait-on pas frappé de son esprit d'ordre et d'économie? Comment ne comprendrait-on pas qu'on pouvait avoir confiance en un homme qui consentait h s'enterrer galerie Montmartre ?

Cependant ce n'était pas précisément la confiance que les bureaux de la France libre avaient inspirée au général Rœmel lorsqu'il avait poussé la porte d'entrée de la boutique où étajt installé le journal. Il avait peu fréquenté les bureaux de journaux, mais ceux où il avait jugé convenable d'aller déposer une carte après un article méritant un remerciement, ne ressemblaient guère à ceux de la France libre. Il s'était trouvé dans un long couloir étroit, fermé d'un côté par une cloison à grillage, et de l'autre par une cloisop pleine montant du plancher au plafond ; diei^x portes donnaiient sur ce couloir, au-dessus de l'une on lisait : « Administration », au-dessus de l'autre, qui était entre-bâillée : « Rédaction ». Gomme il n'y ayait personne pour lui répondre, il s'était pçnché à un çuichet ouvert d^ns 1^ grillage qui mettait J'administralion en cage, et il avait demandé s'il pouvait être admis auprès de M. La Guillaumie.

— P esjt à déjjeuiiçp; p. rjentrera tojit à rh,eure.

I^ y avait une vieille jbanquette recouverte de cuir lypir au fond du couloir ; 1q général s'était assis dessus, décidé à atteAcJje; et, pourpassçr le temps, il s'était occupée à ][ire up,e francje çifflche jaune placardée contre la cloison.

Elle annonçait la mise en actions de la France

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libre et les mots en vedette qui sautaient aux yeux étaient bien faits réellement pour tenter les actionnaires.

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