II
74 LBB BBSOmNBUX
— Merci, dit-elle.
— Ce n*est pas votre merci que je vous dema&de, chère Marianne, c'est votre pardon. Gomment ne vous ètes-vous jamais f&chée contre moi quand Je vous reprochais votre préoccupation et votre tristesse ?
— Me fâcher contre vous I
Et avec tout ce qu'il y avait de tendresse et d'amour dans son cœur, elle le regarda longuement.
— Mais aussi, reprit-il, pourquoi ne pas m'avoir tout dit, pourquoi ne pas m'avoir répondu branchement quand je vous interrogeais, plein d'inquiétude f
— C'est vrai.
— M'avez-vous alors traité en fiancé, en mari?
— Vous avex raison.
— Nous faisons donc deux êtres distincts, made* moiselle Marianne La Ouillaumie et François Néel, et non pas Marianne et François Néel comme Je l'espérais .
— Vous voyez bien que c'est à moi de demander pardon et non à vous.
— Non, chère bien^aîmée, non ce n^est pas à vous de demander pardon, car Je comprends trop le sentiment qui a fermé vos lèvres quand je vous questionnais, et qui a voilé* votre regard quand Je cherchais à lire en vous. Le coupable, c'est moi.
— Vous I
— Moi qui vous aime sans avoir aux mains le moyen d'assurer le bonheur à ûotre amour, moi qui ne suis qu'un pauvre diable.
LES BBSOmNBUX 75
— Que suis^Je donc moi-même ?
— Une femme jeune, belle, supérieure par le cœur et par riûtelUgencô, douée de toutes ces qualités qui sont les vôtres, et l'égale des plus riches, puisqu'elle n'a qu'à vouloir pour être riche elle-même. Si vous aviez voulu...
— Si j'avais voulu je n'aurais pas été l'honnête fille dont vous parlez, et alors on n'eût pas pensé h vouloir de moi. Vous voyez donc que vous n'êtes pas le coupable que vous dites.
— Au moins suis-je coupable de vous laisser aux prises avec ces difficultés. Si j'avais été capable de vous aider, ne seriez- vous pas venue à moi franchement et ne m'auriez-vous pas tout dit ? Si je n'avais pas été, si je n'étais pas un pauvre diable, ne seriezvous pas ma femme ?
— Ne faites-vous pas tout pour que je la sois ?
— Oh I oui.
— Eh bien, alors, de quoi puis-je me plaindre?
— De mon incapacité à réaliser nos espérances, de l'inutilité de mon travail, de l'inanité de mes recherches. Vous avez cru à de belles découvertes quand je vous ai parlé de mes rêves, et le temps s'écoule, les journées s'ajoutent aux journées sans que j'arrive à rien... qu'à me donner le sentiment désespérant de mon impuissance.
Elle lui mit la main sur les lèvres tendrement : —Ne prononcez pas ce mot ; ce n'est pas quand on travaille comme vous travaillez qu'il faut désespérer : aujourd'hui vous manque, demain est à vous.
76 LES BBSOIGNBUX
— Âh 1 si Je vous avais toujours [pour me donner la foi I
La porte s'ouvrit. Madame La Guillaumie rentrait.
— Maintenant, dit-elle, nous allons écrire.
Ce n'était pas pour fuir une maison qui menaçait ruine que l'abbé Gommolet était si vite sorti du salon de madame La Guillaumie, ni pour échapper aux plaintes ou aux demandes de malheureux aux abois.
 peine dans la rue, il arrêta BadouUeau et Halaquin.
— Vous avez entendu? dit-il à voix basse.
— Hélas l
Il resta anéanti; mais presque aussitôt il reprit :
— N'y a-t-il donc rien à faire pour leur venir en aide?
— Je l'ai essayé, répondît BadouUeau, et j'ai publié dans le Narrateur un article qui était fait pour inspirer confiance aux entrepreneurs de ces constructions neuves, et leur montrer qu'ils ne risquaient rien à attendre. Vous l'avez lu, Malaquin : dites à M. le curé si c'était tapé.
— Parfaitement tapé, dit Malaquin.
— Eh bien, cela n'a pas produit le résultat que J'espérais; c'est extraordinaire. Ces animaux-là ne se sont montrés que plus exigeants ; ils en sont arrivés
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à menacer cette pauvre madame La Guillaumie de Huissier.
— Quelle catastrophe I dit Tabbé Commolet.
— Et notez, poursuivit Badoulleau, que la position des La Guillaumie n'est pas du tout mauvaise ; ils ne sont pas riches, c*est vrai, mais ils ne sont pas ruinés. La Guillaumie est à la tète d'un journal qui marche admirablement.
C'était là une phrase toute faite que BadouUeau trouvait dans son répertoire et dont il se servait sans y attacher d'importance. « Journal qui marche admirablement, éminent chimiste, sympathique confrère, soins éclairés du docteur », cela rentrait dans la monnaie courante du Journaliste,
— Vraiment I dit l'abbé Commolet.
— Quant à la pension, elle donne des produits rémunérateurs que l'enseignement des sciences ne peut pas manquer de développer. J'ai expliqué tout cela dans mon article.
~ Et les créanciers n'en ont pas été touchés?
— Vous voyez.
— C'est extraordinaire I
-*- Sans doute l'article était excellent; seulement, pour qu'il pût produire des résultats utiles, il aurait fallu que madame La Guillaumie pût payer un acompte; alors ces gens auraient attendu autant qu'elle aurait voulu,
— Et elle n'a pas pu payer cet acompte?
— Vous voyez.
— Il aurait dû être considérable ?
-^ Quelques mille francs auraient 3uffl.
LES BESOIONSUX 79
— Comment n'a-t-elle pas réuni ces quelques mille francs ?
-^ C'est une femme discrète et réservée ; elle n'a osé les demander h, personne, n'ayant pas de garan<* tlea à offrir, et, nous ses amis, qui connaissions à peu près la situation, mais sans la savoir aussi me^ naçante, nous ne nous sommes pas trouvés en état de faire les fonds qui lui étaient nécessaires.
— C'est terrible, terrible, répéta l'abbé Gommolet, une si excellente personne I Et maintenant que va-til se passer?
— Vous savez, une fois que les huissiers sont entrés dans une maison, c'est la ruine.
— Assisterons-nous donc à cette ruine les bras croisés ?
— • Je vais chercher une combinaison pour entraver les actes de procédure, et demain J'irai la lui proposer. Bonsoir, monsieur le curé.
Ils laissèrent l'abbé Gommolet atterré.
— Cette bonne madame La Gruillaumie ! Et cette pauvre mademoiselle Marianne I Une Jeune flUe si bien douée pour la musique I Et elle a pu Jouer quand elle savait sa mère aux prises avec ces créanciers. Quel courage I
Et tout en montant vers le presbytère, l'abbé Gommolet se répétait :
*«* Est-ce possible?
Quand il entra dans le cabinet du doyen, il était encore si bouleversé que l'abbé Colombe, qui cependant ne remarquait guère ce qu'il voyait, fût frappé de son émotion.
80 LES BBSOIGNBUX
— Qu'avez-vous donc, mon cher curé? demanda-t- 11 affectueusement.
Uabbé Gommolet hésita un moment, il ne pouvait pas répondre qu'il n'avait rien ; et, d'autre part, 11 ne savait trop s'il avait le droit de répéter ce qu'il venait d'entendre. Ce M seulement en réfléchissant qu'avec un homme comme le doyen on ne commettait jamais une indiscrétion, qu'il se décida à confesser la cause de son trouble.
— Eh quoi, madame La GuUlaumle !
— Oui, monsieur le doyen I
— Hélas, monsieur le curé !
Mais l'abbé Colombe n'était pas de ceux qui, aux malheurs d'autrul, se contentent de répondre par des hélas plus ou moins stériles.
— Est-il donc possible qu'on laisse ruiner, cette bonne madame La Guillaumie sans rien faire pour lui venir en aide? s'écria-t-ll.
— C'est ce que Je me demande.
— Sans doute son mari a été bien imprudent de construire ces classes sans avoir l'argent pour les payer, mais c'était dans une bonne intention.
— Il ne faudrait qu'un acompte pour calmer les créanciers, et plus tard tout s'arrangerait, car la situation est bonne.
— Si j'avais l'argent nécessaire à cet acompte, je l'offrirais de grand cœur à madame La Guillaumie ; mais vous savez, mon cher curé, que la fortune et mol nous avons toujours été brouillés.
-— Je sais, monsieur le doyen, que votre main droite donne ce que reçoit votre main gauche ; moi,
j'ai bien une rente de deux cents francs gui me vient de mes parents, malheureusement Je n*ai pas le capital.
L'abbé Colombe parut réfléchir, ne répondant rien, restant les yeux fixés & terre; tout à coup il leva les deux bras au ciel :
— Je crois que nous pouvons la sauver I s'écria-t-il.
— Gomment cela?
— En nous adressant à des personnes gui déjà ont si souvent sauvé tant de malheureux et qui ne me refusent jamais, que je leur demande un morceau de pain ou une somme importante, car il n'y a pas que ceux qui meurent de faim qui ont besoin d'être secourus, — à ces dames Dubuquois.
— Vous pensez?,..
— Je pense qu'elles seront heureuses de venir en aide h une personne aussi méritante que madame La Guillaumie.
— Ahl monsieur le doyen, c'est la très sainte Vierge qui vous envoie cette inspiration.
— Ce que vous aviez à me dire est-il pressé?
— Non.
— Eh bien, vous me l'expliquerez en chemin, car Je veux aller tout de suite chez les dames Dubuquois.
— Je vous attendrai & la porte, et quand vous m'aurez dit ce que vous avez obtenu, Je rentrerai plus tranquille à Goulaine.
Après les vêpres, madame André et madame Charles étaient rentrées chez elles, et elles se trouvaient dans le petit salon du rez-de-chaussée, oe-
82 LBB BBSOI0NB17X
cupées, comme tons les dimanches, à de pienses lec* tures, lorsqu'on introduisit Tabbé Colombe.
— Vous, monsieur le doyen I
Elles étaient d'autant plus surprises qu'elles lui avaient parlé & la sortie des vêpres.
Sans précautions oratoires il expliqua ce qui l'amenait : madame La Guillaumie était menacée par les huissiers et elle pouvait être sauvée par un prôt de quelques milliers de francs. C'était ce prêt qu'il venait demander.
En sa qualité d'aînée, madame André allait, comme toujours, répondre la première, lorsque sa sœur lui coupa la parole ;
— Nous sommes désolées, dit-elle, d'apprendre dans quelle fâcheuse situation se trouve madame La Guillaumie; mais, à notre grand regret... nous ne pouvons rien pour lui venir en aide.
Le doyen fut abasourdi : il regarda madame Charles, il regarda madame André, cherchant à comprendre. Tout ce qu'il vit, ce fut un signe énergique que madame Charles adressait à sa sœur.
— Je m'aperçois que notre réponse vous étonne, continua-t-elle ; mais, en y réfléchissant, vous comprendrez qu'elle ne peut pas être autre. Vous savea dans quels termes nous sommes avec la famille La Guillaumie. Si nous consentions aujourd'hui au prôt dont madame La Guillaumie a besoin, et qu'elle ne nous demande pas, d'ailleurs, nous aurions l'air de vouloir acheter h prix d'argent* un consentement qu'on nous a refusé. Cela n'est pas compatible avec notre dignité.
LES BKSÔXaMEUX 8S
— Je n'avais pas pensé à cela, dit le doyen, accablé.
— Certes, nous désirions ce mariage, et même il est vrai que nous le désirons toujours ; mais ce n'est pas de pareils moyens que nous voulons employer pour le faire réussir.
— Il est vrai. Pardonnez-moi, balbutia le doyen. Cette considération ne s'était pas présentée h mon esprit, Je suis un si pauvre homme.
— Le meilleur des hommes ! monsieur le doyen, et le plus digne des prêtres : votre démarche le prouve une fois de plus.
— Pauvre madame La Guillaumie I
— Sans doute cela est terrible ; mais enfin ce n'est point là une de ces pauvretés irréparables qui conduisent fatalement à la misère.
— Cependant, interrompit le doyen, qui généralement ne comprenait pas à demi-mot, les huissiers...
Madame Charles vit qu'il fallait appuyer quand môme.
— Je voulais dire que mademoiselle Marianne peut, si elle le veut, sauver ses parents de la misère, et même leur apporter la fortune.
— Oui, certainement; la dignité, je vous demande pardon, je n'avais pas pensé à cela, je suis un si pauvre homme I
Et il se leva pour rejoindre le curé de Goulaine.
La nuit était venue tout à fait, épaisse et sombre ; pour retrouver l'abbé Commolet dans le chemin où il l'avait laissé, il fallut que le doyen l'appelât.
84 LES BESOIGNBXJX
— Eh bien, monsieur le doyen? demanda le curé de Goulaine en accourant.
— Je n'ai rien obtenu, hélas !
— Est*ce possible I
—N'accusez pas ces bonnes dames Dubuquois ; si je pouvais vous dire la cause de leur refus vous verriez qu'elles ne sont pas dans leur tort : affaire de dignité.
— Je croyais que c'était affaire de charité.
— Croyez-moi, mon cher curé, nous sommes mal placés pour juger les choses du monde.
— Ce n'est point à ces choses que je pense, c'est h celte pauvre madame La Guillaumie. Que faire maintenant?
LES BESOWNKUX 85
Le mot du curé de Goulaîne : « Que faire pour madame La GuîIIaumîe? » était celui qu'on se disait et qu'on se répétait le soir même chez BadouUeau.
C'était, en effet, l'habitude que tous les dimanches soir, pendant l'hiver, on se réunît chez BadouUeau pour jouer au nain jaune et aussi pour déguster quelques-uns des produits, pâtisseries ou liqueurs, que le Narrateur recevait en paiement de ses annonces : les gaufres de la Comète, le punch du Mont-Carmel, l'élixir des Oblats. C'était le grand jour, ou tout simplement le jour de madame BadouUeau, celui qui la préoccupait toute la semaine, et lui faisait faire des projets de toilette qu'elle ne réalisait pas d'ailleurs, ne pouvant jamais, au dernier moment, quitter son éternelle robe de chambre. « Les journées sont si courtes I » Les habitués de ces réunions étaient les deux rédacteurs du Narrateur, Resuche, le secrétaire de la mairie, Lourdot, le greffier de la justice de paix et « leurs dames » ; le pharmacien Brou, qui eût été le plus assidu et le plus en-
86 LBS BmOiaNEUX
ragé des Joueurs, si son élève n'était pas venu trop souvent le déranger pour exécuter quelque ordonnance sérieuse ; Malaquin, le père d'Escoran et sa fille, quand celle-ci était à Hannebault; quelquefois, mais rarement, madame La GulUaumie avec Marianne; enfin la plus régulière de toutes, une vieille fille un peu folle, folle de n'avoir pu se marier, mademoiselle Latte, qui avait la manie de vous assassiner de ses projets de mariage et aussi celle de tricher au jeu d'une façon éhontée. Comme on amenait les enfants, à côté de la réunion des parents il y avait celle des gamins et des gamines, les quatre Badoulleau, les cinq Malaquin, les trois Kesuche, les deux Lourdot, qui faisaient un tapage infernal dans le magasin qu'on leur abandonnait pour y jouer et d'où ils ne pensaient qu'à s'échapper afin de s'introduire dans l'imprimerie pour composer et pour faire marcher les presses à bras, tirer un journal, ce qui était leur rêve : les Resuche et les Lourdot le rédigeaient, les BadouUeau l'imprimaient, la petite Brou était l'abonnée.
Ce soir-là on fut exact et tout le monde arriva de bonne heure; on avait hâte de parler de cette pauvre madame La Guillaumie, « dont le malheur était connu ». Puisque Malaquin et Badoulleau étaient à la pension lors de la démarche des entrepreneurs, ils devaient savoir au juste comment les choses s'étaient passées.
De chaque nouveau venu, c'étaient des questions sans fin.
-- Qu'a dit Biffaut?
IM BBBOiaNEUX 8T
— Qtfa répondu cette pauvre madame La Guillaumîe?
Ils répétaient ce qu'ils avaient entendu, et alors les commentaires allaient leur train.
Si la vieille mademoiselle Latte n'avait pas insisté h plusieurs reprises pour qu'on s'assit h la table de jeu, le nain jaune n'aurait pas commencé ce soirlà. Tout le monde prit donc sa place autour de la table, à l'exception du père d'Escoran, qui ne jouait Jamais, car, bien qu'il fût impossible de perdre plus de cinq ou six sous dans ces soirées qui se prolon* geaîent quelquefois trois heures, il n'avait pas le moyen de risquer une pareille somme. Six sous de gain, eussent été, il est vrai, une bonne aubaine pour lui ; mais six sous de perte eussent été une ruine h laquelle il eût été folie de s'exposer.
Mais pour jouer on n'avait pas fait silence ; au contraire, les conversations allaient de plus belle, et sans mademoiselle Latte les cartes bien souvent Hissent restées en main sans tomber sur la table.
— Cette pauvre madame la Guillaumie I
— Mais comment aussi s'être embarqué dans ces constructions sans avoir d'argent pour les payer ?
— Quelle folie ?
■^ Ne ferons-nous rien pour lui venir en aide ?
— J'ai une idée, dit BadouUeau; nous en causerons ce soir, Lourdot et moi, j'espère que nous trouverons un moyen de contrarier la procédure de Riffaut.
— Oh I Auguste, je t'en prie, dit madame Badoulleau, n'engage pas madame La Guillaumie dans des procès.
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— Ce n'est pas moi qui l'engage dans un procès, c'est Riffaut, ma chère Sophie.
Quand mademoiselle Latte vit la conversation ainsi bien engagée, elle en profita pour faire ses affaires.
•— Pas de cinq, dit-elle à mi-voix, pas de six; sept qui prend.
Et vivement elle empoigna la corbeille du nain jaune qu'elle vida sur ses genoux, n'aimant pas à laisser traîner sur la table les haricots rouges et blancs qui servaient de jetons, car elle avait la plus grande peur d'être volée.
Puis tout de suite elle entama une histoire :
— Yoilà ce que c'est que d'épouser un homme à l'esprit aventureux.
— Mais j'en ai, du cinq et du six, s'écria madame BadouUeau, qui devait jouer avant mademoiselle Latte.
Celle-ci feignit de ne pas entendre.
— J'ai failli épouser un homme de ce caractère, continua-t-elle.
Malaquin, son voisin de droite, l'arrêta :
— Vous avez joué avant votre tour, dit-il.
Elle était devenue subitement sourde.
— Certainement, répondit-elle d'un air innocent, il m'aurait joué un mauvais tour. Aussi je l'ai refusé. C'était en 1847.
— Je vous dis que vous avez joué avant votre tour. Personne ne put lui faire comprendre ce qu'elle
ne voulait pas entendre, et de guerre lasse il fallut abandonner toute réclamation.
— Je plains madame La Guillaumie de toute mon âme, répétait-elle; si j'ai commis une erreur, c'est que je pense trop à elle. N'est-ce pas malheureux vraiment que nous ne puissions rien pour elle, tous tant que nous sommes !
Ce mot était trop bien celui de la situation pour ne pas porter; il y eut un moment de silence, et pour chacun comme un retour sur soi-môme. Ce n'était plus aux embarras de madame. La Guillaumie qu'on s'apitoyait, mais aux siens, à sa propre misère, aux luttes qu'on soutenait chaque jour contre les difficultés de la vie et dont tous étaient meurtris et endoloris.
Ordinairement madame BadouUeau se levait à chaque instant pour aller surveiller les enfants ; mais ce soir-là, l'affaire La Guillaumie avait fait oublier ceux-ci. Alors, profitant de la liberté qu'on leur laissait, et jugeant à la chaleur de la discussion qu'on ne les dérangerait pas, ils avaient tenté de réaliser leur désir de jouer au journal. Justement un carreau avait été cassé à une porte vitrée qui fermait par un verrou, et au lieu d'appeler le vitrier on l'avait remplacé par un morceau de papier. Casser une vitre pour tirer le verrou de cette porte était une chose grave dont aucun d'eux n'eût osé prendre la responsabilité; mais crever un papier n'était rien. Ils l'avaient crevé, et ils s'étaient installés dans l'imprimerie, chacun jouant le rôle dont il avait pendant si longtemps rêvé.
Ce fut en n'entendant plus de bruit dans le magasin que madame BadouUeau pensa aux enfants, et
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comme elle avait en ce moment sa petite Rose endormie sur ses genoux, elle demanda à son mari d'aller voir ce qu'ils faisaient.
Tout surpris de ne pas les trouver dans le magasin, Badoulleau se demandait oft ils pouvaient être passés, lorsqu'il entendit un bruit de voix étouffées venant de l'imprimerie.
Alors, voulant voir ce qu'ils faisaient là, au lieu d'ouvrir avec sa clef la porte de communication, 11 passa par la cour sur laquelle l'imprimerie prenait jour et, se collant contre une fenêtre, il regarda. A la lumière de quelques chandelles allumées çà et là, il vit la troupe entière à la besogne : ses trois fils, Jacques, Philippe et Michel, coiffés de chapeaux de papier, étaient debout devant les casses, composant gravement. Assis devant une table, les deux Lourdot écrivaient ; auprès d'eux, un Resuche corrigeait des épreuves ; à une autre table, les filles pliaient des feuilles maculées ; enfin, à un petit bureau placé auprès de la porte se tenait la petite Sophie, grave et importante, en conversation avec Malaquin l'aîné.
— Madame, disait Malaquin, je suis abonné, et Je viens me plaindre de la façon dont se fait le service du journal.
— Monsieur, répliquait Sophie, les abonnés se plaignent toujours.
— Enfin, madame, mon Journal me manque.
— Adressez-vous à la poste.
Badoulleau avait tout d'abord été fort mécontent de les voir installés dans son imprimerie^ mais ils
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étaient si drôles avec leur gravité qu'il ne put pas s'empêcher de rire.
Cependant, n'osant pas les laisser seuls, il entra au risque de les déranger.
— Quand vous voudrez jouer à. Fimprimerie, ditil pour toute gronderie, vous me préviendrez : j'y jouerai avec vous ; je ferai le pressier.
Et il resta à jouer au pressier avec eux, jusqu'au moment où Lourdot vînt le chercher pour discuter avec lui les moyens de procédure que madame La Guillaumie pourrait opposer aux huissiers
02 LES BBSOIGNBUX
Le lendemain matin, à huit heures, le père d*Escoran se présentait à la pension et demandait à parler à madame La Guillaumie.
Au pretnier regard que celle-ci attacha sur lui, elle fut surprise de son attitude ; ce n'était point celle du pauvre bonhomme éteint et opprimé auquel elle était habituée ; sa toilette, toujours la môme, n'était pas changée, mais dans son œil comme dans son air, dans son port de tète, il y avait quelque chose qui parlait de Thomme qu'il avait été autrefois, avant que la misère Teût roulé et écrasé.
-^ J'ai appris, dit-il, les exigences de vos entrepreneurs, ainsi que l'embarras momentané qui vous empêche de les satisfaire ; j'en ai été profondément affligé ; mais ce n'est point pour vous apporter l'assurance d'une vaine sympathie que je vous fais cette visite matinale ; heureusement j'ai mieux que cela à vous offrir.
Il tira de sa poche une enveloppe, soigneusement et avec toutes sortes de précautions il l'ouvrit :
— Voici, dil-il| ce gui vous débarrassera de tous vos tracas.
Et il présenta à madame La Guillaumie un billet sur lequel on lisait : « Lotteria di Verona. »
— Comme vous voyez, dit-il, c'est un billet de loterie ; le tirage est imminent, je suis sûr de gagner. Obtenez un petit délai de ces gens, et ils seront intégralement payés. Si vous croyez qu'il serait à propos de leur offrir un léger acompte en leur demandant ce délai, je puis écrire à Berthe, qui sera heureuse de vous envoyer une somme prélevée sur les fonds que sa nouvelle position a dû lui mettre aux mains.
Ce fut avec émotion que madame La Guillaumie remercia le pauvre bonhomme ; c'est l'offre qui touche bien plus que ce qu'on offre. Ne donnait-il pas ce qu'il avait d'ailleurs et ce dont il vivait luimême, — Tespérance ?
Encore tout attendrie, elle alla conter cette visite à sa fille.
— Gomme ils sont heureux, dit Marianne, ceux qui ont cette foi. Mais il paraît que cela n'est pas de notre âge. Tiens, voici une lettre de Berthe que je viens de recevoir. Lis-la ; tu verras si elle pense à nous venir en aide.
« Chère Marianne,
» Elle était bien triste, la bicoque où j'ai passé » mes plus belles années de jeunesse ; elle est autre- » ment noire et inquiétante, l'arrière-boutique d'où » je t'écris. A Hannebault, j'avais cette sorte de se- » curité que nous donnent un entourage familier,
04 LBS BBSOIGNfiUX
1^ des habitudes continuées depuis l*enfance, un ciel » qu'on connatt, des visages qui vous sourient, une » amie qui vous aime ; j'avais beau crever de faim, » traîner des loques, ]e ne me sentais pas perdue ; J'acn courais chez toi si la désespérance était trop forte, )» ou bien J'embrassais mon père. A Orenelle, Je bats D la campagne aussitôt qu'une contrariété nouvelle » vient s'ajouter à la vieille misère, et Je passe mon » existence à tendre le dos à la catastrophe, imagii> nant toujours une déception ou un malheur pour » le lendemain. Pourtant J'ai voulu tout cela et Je » n'ai à me plaindre de personne.
» Ils sont parfaits, mes pauvres parents, bons et af- » fectueux comme des gueux, mais Je ne peux pas les » lasser de mes tourments» ils ont déjà trop des leurs ; » alors J'avale larmes, paroles, chagrins et soupirs ; » je pleure Hannebault... en dedans, le me croyais » plus forte. Je te disais si superbement t il me ftiut » la fortune et ce n'est pas en suivant le chemin » où tout le monde passe que Je la trouverai ; il me » semblait attrayant de me Jeter dans l'inconnu, et » plus ma tentative paraissait risquée, plus elle me » plaisait.
» Maintenant j'ai l'amour du bourgeois et J'envie » les petits employés qui ont chaque Jour six sous » dans leur poche pour prendre l'omnibus qui les îi conduit à leur travail, car J'y vais aussi, à mon tra- » vail. Je traverse Paris avec des bottines éculées » pour être h midi à l'Ambigu, où J'arrive générale- » ment, ~ le ciel n'est pas avec moi, — mouillée et » crottée comme personne, peinant, barbotant le
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^ long du chemiû, en me disant gull ne me faudrait » que six sous pour monter dans ce malhôureux )> omnibus qui me dépasse.
» Elles ne sont pas gaies, nos répélilions ; je veux » dire les répétitions des autres, car pour moi Je n'ai » que quelques mots à dire et une chanson à chanter » sur une estrade de café-concert qui occupe le fond y> de la scène. Oui, Je monte sur une estrade de bouifi bonis pour mon début au thé&tre. Si ton père ne » Vavait pas déjà conté cela, tu en pleurerais, n'est-ce y* pas? Enfin Je chante avec les Jambes mouillées et » les épaules aussi quelquefois, et Je trouve que ma » voix fkil bien.
)> Je û'ài que cela de bon & te dire. Malgré ma mi- Y) sère, qui est aussi apparente que possible, on i> me traite en camarade, parce que J'ai du chic, une » voix comme on n'en entend pas h l'Ambigu, et » parce qu'on dit que Je suis belle fille. Mais quelle y> camaraderie 1
» Ce n'est pas dans mon amour-propre, ni dans » mon orgueil que Je souffre, Je t'assure; c'est dans » ma dignité. Il y a des moments où mes larmes » Jaillissent et où Je vais me fourrer dans un coin » sombre pour cacher ma rage et ma honte.
» Le Jeune premier, qui est la coqueluche de Ten- » droit, m'a tout de suite honorée de son attention » en me tutoyant et en m'embrassant. Mais comme » cela n'a pas été de mon goût, il m'honore maînte- » nant de son Inimitié, qu'il me témoigne d'une façon » originale en me disant publiquement toutes les or- » dures qu'il sait ou qu'il invente. Cela fait rire mes
» camarades et je n'ai pas le droit de me fâcher. Me » vois-tu obligée d'écouter d'un visage impassible, » sans rougir et sans me sauver, ces propos gui scan- » daliseraient une femme du ruisseau? — Faites D semblant de ne pas l'entendre, m'a dit le régisseur, » c'est le voyou des voyous. Il n'y a pas que lui, par » malheur I
» C'est surtout dans ma mine pâle qu'on trouve un y> sujet inépuisable de plaisanteries et d'histoires à » raconter. Et à cela je ne peux rien, car il n'est que » trop vrai que j'ai mauvaise mine, ce qui n'est pas » surprenant, car je mange peu et mal, et je me fa- » tigue beaucoup, passant une partie de mes nuits » à raccommoder mes nippes ou à les nettoyer. En » fait de rafistolages, je suis arrivée à des miracles. » Ce que tu as vu à Hannebault n'est rien, comparé à » ce que j'obtiens maintenant. De plus, je travaille » avec conscience à ce que je n'ose pas encore appe- » 1er mon art. Il y a ici un piano carré, une espèce d'é- » pinette qui servait d'armoire h provisions quand il » y avait des provisions, que je ne quitte que pour » piocher ma vibration.
» Tu te demandes sans doute pourquoi, mainte- » nant que je n'ignore plus les misères de cette car- » rière, maintenant que je souffre d'une pauvreté » mille fois plus cruelle que celle que j'ai connue à » Hannebault, je ne renonce pas à mes ambitions )» pour revenir près de vous penaude, mais contente » tout de même. Ce n'est pas, crois- le bien, que je » n'ai pas eu le désir violent de revoir mon père, de » te revoir, de renouer notre liaison et de me re-
» trouver au milieu d'amis qui savent que si je suis » une fille pauvre, je n'en reste pas moins une brave » fille. Mais quand on s'est résigné à une fugue )> comme celle que j'ai faite on a réfléchi. Ce n'est que » poussé à bout qu'on quitte la maison paternelle, sa » famille, ce qu'il y a d'honorable dans la vie, pour » courir les aventures. Aussi la décision prise, on va » droit devant soi ; le chemin est barré pour revenir » en arrière, et cela non seulement parce que la » crainte du ridicule nous attache, mais parce qu'on » subit l'impulsion acquise et parce que l'esprit, ha- » bitué à une direction, suit cette direction. J'ai rôvé » le succès et la fortune, l'existence libre : Hanne- » bault est fini pour moi.
» Tu le vois, je suis partie pour toujours. Cabotine » ou artiste, rien ne peut plus me distraire de mon » but. Mais, bien entendu, je ferai l'impossible pour » être une artiste ; si je commence par le caboti- » nage, je finirai par l'art.
)> Âh I quelle revanche et quelle consolation si je » deviens une grande cantatrice I si j'ai cet immense » bonheur de pouvoir relever la tête et de forcer les » gens qui me blâment et me méprisent aujourd'hui » à me donner raison plus tard I Tu n'imagines pas » ce qu'une pareille espérance peut faire accepter de » déboires. J'en abuserai de mes succès. Je serai » fière et je serai dure envers ceux qui m'humilient, » et qui , sans pitié pour une malheureuse qui ne » cherche qu'à gagner son pain, me condamnent. On » ne rira plus de moi quand j'aurai la célébrité, et » on ne cherchera plus les calomnies les plus flétris- II. 6
98 LES BBSOI0NSUX
» santés pour expliquer mon départ : « Elle avait la » vocation I »
» Il est vrai que je peux rester une actrice mé- D diocre. Alors Je m'isolerai, je changerai mon nom » de thé&tre contre un autre inconnu; Je partirai pour » l'étranger; Je mettrai une perruque rousse sur mes » cheveux noirs ; Je me cacherai comme une crimî- » nelle. Si quelqu'un songe à moi et demande ce » qu'est devenue Berthe d'Escoran, Je veux que per- » sonne ne puisse répondre. Morte, sans doute.
» Morte I il y a des moments où Je voudrais l'être. » Que de soucis évités et quel débarras pour moi I » Gonnais-tu ton bonheur, chère Marianne, et sens- » tu par la comparaison combien tu es heureuse? Je » pense sans cesse à toi> et Je te vois dans ta maison, » honnête et tranquille près de ta mère, n'ayant qu'à » te laisser vivre et espérer.
» Cela me raccommode un peu avec la Providence » de penser que tu seras heureuse ; avec cette Pro- » vîdence que J'accuse si souvent, quand J'ai le temps » de gémir sur moi-même. Tu le vois, Je retombe » encore à t'entretenir de moi, bien que Je n'aie fait y> que cela tout le long de cette lettre. Mais c'est la » seule fois, depuis que Je t'ai quittée, que J'ai pu » parler à cœur ouvert, et c'est peut-être la dernière. » Si les choses tournent mal. Je ne t'écrirai plus. » J'ai la pudeur de ma situation, et Je trouverais abo- » minable de ternir ta Jeunesse par mes misères et la )> triste expérience que Je suis en train d'acquérir. » Il ne te serait pas bon de me suivre dans la voie » que Je prends. Lorsque tu seras mariée, tu deman-
LES BESOI0NEUX 09
» deras à ton mari si j*ai raison, et tu verras qu'il » m'approuvera. Je suis une de ces femmes dont on » dit : « Elle a mal tourné. » Le mieux est donc de » m'oublier.
» Pourtant, je ne veux pas que tu croies que je re- » pousse le passé et que j'ai hâte de me dégager de » certains liens. Au contraire, ce m'est un crève-cœur » de rompre avec ce que j'ai tant aimé, avec toi si » constamment indulgente et généreuse. Sois tran- » quille, rien n'affaiblira ton souvenir. Que de fois, » depuis que je suis à Paris, t'ai-je vue avec ton sou- » rire franc et tes grands yeux surpris, telle que tu » étais quand je t'ai dit que je quittais Hannebault. » Cette charmante vision me sera toujours chère et » toujours je l'appellerai à mon aide dans mes » heures de lutte ou de détresse. C'est ce qui me fait » te demander d'être avec moi d'aujourd'hui en huit. » Si pitoyable que soit mon début, c'est mon entrée » dans ma nouvelle carrière, j'ai besoin que tu me » protèges de ta pensée. À dix heures, parle de moi » avec ta mère, prononce mon nom ; j'ai la supers- » tition que je recevrai l'écho des paroles que tu pro- » nonceras sur l'amie perdue et qu'elles me porteront » bonheur. »
100 LES BRSOléNEUX
Comme madame La Guillaumie achevait la lecture de la lettre de Berthe, on frappa à la porte. C'était BadouUeau.
— Vous n'avez pas admis, n'est-ce pas, que Je vous abandonnais hier, et que je me sauvais? dit-il.
— Comment aurais-je admis cela?
— Hier, je ne pouvais rien pour vous, car ce n'est rien pour une femme telle que vous que de vaines paroles, tandis qu'aujourd'hui je vous apporte le salut.
Il dit cela modestement, mais cependant avec la gravité d'un homme convaincu.
— Vraiment I s'écria madame La Guillaumie, toujours facile à l'espérance et ayant pleine foi, d'ailleurs, dans le dévouement de BadouUeau.
— Je n'avance jamais une chose sans en être sûr, dit-il.
Puis tout de suite il ajouta, en souriant :
— Il est vrai que, quand je suis sûr, bien souvent je recule. Mais, avec vous, ce n'est pas le cas. Sorti
LES BESOIGNEUK 101
d'ici vraiment bouleversé, j'ai voulu vous venir en aide. Je me suis entendu avecLourdot, et...
— Mon cher monsieur BadouUeau, combien je vous suis reconnaissante!
— ... Et, à nous deux, nous avons trouvé un moyen de procédure pour rouler vos adversaires.
— Ah I c'est un moyen de procédure que vous avez trouvé ?
Et madame La Guillaumie tomba de haut. Sans raisonner et avec l'instinct de ceux qui sont en danger, elle s'était cramponnée à la perche que BadouUeau lui tendait, sans se demander si elle était solide et si les mains de celui qui la tenait étaient fermes. « Je vous apporte le salut... Je n'avance jamais une chose sans en être sûr. » Elle n'avait entendu que cela et n'avait pas regardé plus loin. Mais elle les connaissait, ces moyens de procédure avec lesquels on roule les créanciers. Combien souvent avait-elle vu BadouUeau, au temps où il luttait pour son propre compte, se rassurer en disant : « Je suis tranquille, j'ai un moyen infaillible pour rouler mes créanciers. » Et c'était lui qui pendant dix ans avait été roulé et piétiné par eux. Et c'était un de ces moyens qu'il venait lui offrir maintenant, tout heureux et tout fier de l'avoir combiné avec Lourdot. Sans doute c'était un homme d'affaires, le greffier de. la justice de paix, et il avait la réputation d'être un malin dans un pays où l'on était en état d'apprécier ses mérites ; mais cela ne suffisait pas pour rassurer madame La Guillaumie qui avait l'effroi des procès.
102 LSS BE8OI0NKnX
A ce mot a moyen de procédure » Marianne ayait regardé sa m&re avec inquiétude, car elle aussi vivait dans la crainte de la procédure.
Elles restaient ainsi s'interrogeant du regard et se demandant comment répondre h Badoulleau sans le blesser, lorsque, par bonheur, François vint è. leur secours.
En le voyant entrer, Marianne se crut sauvée, et madame La Guillaumie eut un soupir de délivrance.
— Voici monsieur Badoulleau, dit-elle en soulignant ses paroles par un coup d'œil expressif, qui veut nous venir en aide et qui nous offre un moyen de procédure pour rouler nos adversaires.
— Parfaitement, dît Badoulleau en se frottant les mains avec frénésie, ils vont faire un nez...
Mais Marianne Finterrompit pour lui expliquer que la veille M. Néel avait bien voulu leur proposer son concours.
— C'est donc avec lui que vous devez vous entendre, continua madame La Guillaumie.
— Cela sera facile, dit François, qui avait compris l'embarras des deux femmes, et qui pas plus qu'elles d'ailleurs n'était disposé à accepter les moyens de procédure avec lesquels on roule ses adversaires.
Là-dessus Badoulleau tendit la main h François et la lui serra avec effusion.
— Vous êtes un bon garçon, dit-il.
— Monsieur Néel est un brave cœur, dit madame La Guillaumie, et ce nous est un grand soulagement dans notre chagrin de trouver des dévouements comme les vôtres.
JM& BB60IÔNBUX 108
Marianne ne disait rien, mais elle regardait François avec des yeux qui n'avaient pas besoin du se* cours de la parole pour traduire ce qulls exprimaient.
Assurément elle était désespérée et épouvantée de ces menaces des créanciers, et cependant, au lieu de ne penser qu'aux chagrins dans lesquels ces menaces allaient les précipiter, sa mère et elle, à leur misère, à leur ruine, à leur honte, elle ne pouvait s'empêcher de se dire qu'elle allait voir François plus souvent. N'aurait-îl pas maintenant des occasions pour venir à chaque instant, le matin, le soir, plusieurs fois par jour? Ils se verraient. Et ce ne seraient plus seulement quelques secondes de tête-à-tête de loin en loin, comme en ces derniers temps, quand ils pouvaient les voler. Il aurait mille raisons, et non plus seulement des prétextes qu'ils commençaient à ne plus trop savoir trouver. Et puis cela lui créerait des droits à l'amitié de sa mère, aussi bien qu'à la reconnaissance de son père. On l'aurait vu à l'œuvre; il aurait prouvé sa générosité, son habileté. On devrait quelque chose, on devrait beaucoup à ce défenseur dévoué, et quand il parlerait mariage on serait jusqu'à un certain point engagé envers lui. D'ailleurs, dans la position oîi ils allaient se trouver, son père n'aurait pas sans doute les exigences dont ils avaient eu si grand'peur jusqu'à ce jour; et quand même François ne réussirait pas dans ses recherches il serait cependant encore un assez beau parti pour qu'on fût heureux de l'accepter. Ils sont rares, les jeunes
gens qui veulent bien épouser une fille dont les parents sont en relations suivies avec messieurs les huissiers.
C'était cela que ses yeux disaient, et si tendrement, si éloquemment, que François comprenait leur doux langage.
— Oui, je viendrai, répondait-il; oui, je vous défendrai ; oui, vous serez ma femme, et plus vous serez malheureuse, plus je vous aimerai; mais peut* on être vraiment malheureuse quand on est aimée comme je vous aime?
Si BadouUeau ne les avait pas brusquement ramenés à la réalité, ils seraient restés ainsi les yeux dans les yeux, oubliant les entrepreneurs, les huissiers, les dettes et le papier timbré.
— L'avis de Lourdot et le mien, dit BadouUeau, est qu'il n'y a rien à faire avant que nos adversaires niaient commencé les hostilités.
— Je regrette de n'être pas de votre avis, répondit François, mais je crois qu'avant tout nous devons empêcher les hostilités de commencer par une démarche auprès de Riffaut, que je vous demande de faire avec moi.
— Mais...
— Nous lui expliquerons la situation de madame La GuîIIaumie telle qu'elle est. Vous, qui connaissez les choses du journalisme mieux que moi, vous lui ferez comprendre comment, tout en ayant un excellent journal, M. La Guillaumie ne peut pas, en ce moment, distraire de son entreprise une assez grosse somme, et j'espère que par la persuasion aussi biei)
LES BESOIGNBUX 105
que par la fermeté, nous ramènerons à renoncer à la mise h exécution de ses menaces.
BadouUeau tenait à son moyen de procédure qui devait rouler les entrepreneurs; cependant, à la fin, il se laissa convaincre.
— Au fait, si la conciliation échoue, il sera toujours temps d'employer le moyen de procédure.
Ils^allèrent donc chez Riffaut.
Mais Riffaut était parti en voyage ; il ne reviendrait que le mercredi.
BadouUeau voulait qu'ils attendissent ce retour, car RiiTaut était la tête, et c'était lui qui menait les autres ; mais François fit remarquer que le plus sage était de tâcher de profiter de cette absence de Riffaut pour gagner ces autres qui ne se laisseraient plus mener.
Ce fut donc à faire ces visites qu'ils employèrent les journées du lundi et du mardi; mais ils n'obtinrent pas grand'chose, car en paysans qu'ils étaient, les entrepreneurs ne voulurent jamais répondre ni oui, ni non.
— Il faut attendre Riffaut. Ce que fera Riffaut, nous le ferons.
— Faudra voir.
— Le temps ne presse pas.
Chacun eut son mot différent, mais chez tous la conclusion fut la même :
— Mercredi n'est pas loin.
Comme ils rentraient le mardi soir à la pension, au moment oîi le soleil allait se coucher, ils se trouvèrent h la porte avec l'abbé Commolet, qui arrivait
106 LES BESOIdNEUX
à pas pressés, crotté jusqu'aux hanches, bien qu'il eût retroussé haut la queue de sa soutane. Plus que Jamais il portait avec précaution son fameux parapluie.
— Quoi de nouveau? demanda le curé en les regardant avec inquiétude.
—-Mais rien, répondit Badoulleau; cependant je crois que Je temps va se mettre au froid.
— C'est de cette pauvre madame La Guillaumîe que je veux parler, dit le curé en hésitant, relativement... aux huissiers.
— Rien n'est encore commencé.
— Dieu soit béni ! s'écria l'abbé, j'arrive h temps. Mais Badoulleau, sans prêter attention à cette
exclamation, raconta leurs démarches de ces deux journées.
— Alors, demain est le grand jour î demanda l'abbé.
— C'est demain qu'il faudra aborder ce terrible Riffaut.
— Si on avait un acompte à lui proposer, cela faciliterait l'arrangement, n'est-ce pas? demanda le curé.
— Dites que cela l'assurerait, répondit Badoulleau.
Sans répondre, l'abbé Commolet fouilla dans son parapluie, et, avec soin, il en tira sa flûte enveloppée dans son étui ; puis, ayant dénoué le cordon qui attachait cet étui, il en sortit un papier plié et ficelé qu'il tendit à Badoulleau.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
LSS BESOIQl^ËUX 107
— L'acompte. Quatre mille francs. J'avais une petite rente que j'ai pu vendre, et je suis heureux d'en mettre le capital à la disposition de cette bonne madame La Guillaumie. Vous lui direz que c'est l'aide d'un ami, qui se fera connaître plus tard... quand ses aifaires seront arrangées. Comme cela elle ne pourra pas refuser. C'est la Providence qui m'a fait vous rencontrer; je n'aurais jamais osé lui proposer cette petite somme.
Et il fit un pas pour s'en aller; mais François le retint en lui prenant le bras :
— Non, monsieur le curé, vous ne vous en irez pas; vous remettrez vous-même cet argent à madame La GuiUaumîe ; vous verrez qu'il ne lui viendra même pas à l'idée de refuser ce qui est offert par un brave homme comme vous.
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Ce fut par Tabbé Colombe que madame André et madame Charles apprirent comment madame La Guillaumie était sortie de ses embarras d'argent.
— M. le curé de Goulaine a fait cela I
— Oui, madame. Tout ce qu'il possédait, l'héritage de ses parents. Alors comme à cette somme M. François Néel en avait ajouté une autre, les entrepreneurs se sont trouvés recevoir près de la moitié de ce qui leur était dû, et naturellement il n'a plus été question de poursuites. C'est là un sujet de grande satisfaction pour ceux qui s'intéressent à cette bonne madame La Guillaumie.
Pour les deux sœurs, ce fut un sujet de grande humiliation.
— Quelle leçon, ma sœur I dit madame Charles, lorsque le doyen fut parti.
Madame André ne répondit rien, car ce n'était pas elle qui avait eu l'idée de refuser le prêt que le doyen était venu leur demander, et il ne lui convenait pas de rejeter sur sa sœur la responsabilité de ce qui arrivait.
LBS BESOIGNEUX 109
— C'est Dieu, continua madame Charles, qui, pour notre punition a inspiré cette action généreuse à ce pauvre curé de viUage. J'ai eu la conscience troublée par Timpatience. Je n'ai vu que ce mariage.
— Tu n'es pas seule responsable ; ma part est égale à la tienne.
— C'est moi qui ai refusé le doyen.
— J'aurais dû t'interrompre.
La responsabilité de leur faute qu'elles se partageaient ainsi n'était pas le seul tourment que leur eût causé la visite du doyen.
Pendant quelques jours, elles s'étaient habituées à l'idée que, sous la pression des huissiers, Marianne allait réfléchir. En voyant la misère et la ruine de ses parents, elle comprendrait qu'elle n'avait qu'un mot à dire, et, ce mot, elle le dirait sûrement. N'était^elle pas une bonne fille, pleine de cœur ? N'aimait-elle pas tendrement sa mère et son père ? Elle sentirait, si elle ne les avait pas encore compris, les avantages de ce mariage, et, aux nouvelles propositions qui lui seraient adressées en temps opportun par l'abbé Colombe, elle serait heureuse de répondre oui.
Mais voilà qu'il n'était plus question de ruine et de misère, et que tout ce beau plan s'évanouissait, ne leur laissant qu'un lourd remords.
— Qui sait ce que nous aurions obtenu si nous leur étions venues en aide ? dit madame Charles ; ils sont sauvés et ils ne le sont pas par nous. Gomment reprendre ce mariage et par quel moyen maintenant?
llO LES BESOIGNEUX
Ce fut la question qu'elles agitèrent, se répétant yingt fois le même mot :
— Comment ?
Et cependant plus que jamais il fajiait marier îtierry, et le marier tout de suite.
Ce fut alors que madame André proposa ,de renoncer à Marianne et de se rabattre sur une des filles du marquis de la Hallouse, à lac[uell.e elles avaient pensé déjà bien des fois.
Ce marquis de la Hallouse, le représentant d'une des bonnes familles du pays, riche autrefois, mais tombée dans la gêne et même presque dans la misère, était le père de trois garçons et de neuf flljps. Tandis que les garçons étaient Tun à Saumur, les deux autres au séminaire, les filles habit^ileftt avec Teur père un vieux château délabré, entouré d'une ferme que le marçuis faisait valoir lui-mêm^e, etdpnt les terres, épuisées et ruinées parup systèipe de culture qui leur prenait toujours sans jamais leur rien rendre, étaient un continuel sujet ^e plaîs^nt|eries pour les paysans de la contrée. Élevées paf Jejjr père ou plutôt près de leur père, ces i^Ues i)'.^yaient eu d'autre éducation que celle qu'ay^^t pij lejjf dpjiper le curé de leur village, qu'ellCiÇ avaient désespéré par leur indocilité et leur pajtteption. A^cujpB en effet n'avait de dispositious p.oj;ir Ji\étff j[J^ ; Jpfftes ^]^ avaient, au contraire^ ,de remargyablçs poyr Iç priasse, réquitation, la i^atation, 1^ dans,e, î.e$ expf cjyces gjj.i .demandent de la force, etp,ermettent de se djèppn^er. Deux seulement, sur les neuf, étaient mariées, nqn les aînées, mais la seconde et la quatrième, qui, plus
LES BESOIONEUX 111
audacieuses ou plus chanceuses que leur sœurs, avaient trouvé des maris dont elles avaient eu la résignation de se contenter faute de mieux. Quant aux autres, elles attendaient, Taînée ayant vingt-huit ans, la dernière en ayant quinze. Et en attendant elles se faisaient promener par leur père à tous les marchés et à toutes les foires où il allait vendre ses bestiaux ou ses grains. Comme il n'avait plus qu'une voiture à quatre places, c'était trois par trois qu'il les emmenait; on était de la première, de la seconde ou de la troisième série. Pendant que M. le marquis était à la halle aux grains ou au marché aux veaux, on voyait les trois demoiselles de la Hallouse se promener dans les rues, de front ou à la file. Ne sachant que faire, bien souvent elles restaient des heures entières deyant les étalages des magasins, n'ayant que trop rarement assez d'argent en poche pour oser entrer, ou bien, lasses d'attendre, elles rentraient à l'auberge et allaient de ci de là dans la cour au milieu des charrettes dételées jusqu'au moment où leur père se décidait à revenir. Alors on remontait eji voiture, et Ton repartait en causant des rencontres qu'on avait faîtes, des toilettes qu'on avait vues, se demandant tout bas si l'on n'avait pas été remarquée par un futi^r jijaxi valant mieux que les deux beauxfrères j qu'op méprisait dans la famille, l'un n'étant qu'ijip garde général, l'autre qu'un simple employé daijus les haras, ayant tous deux la particule, il est vrai, et un titre, jnais sans autre fortune que leur traitement plus çue modeste.
Malgré ces exhibitions, ou peut-être même à cause
de ces exhibitions, les futurs maris ne s'étaient pas présentés, et les sept filles du marquis de Hallouse continuaient à se promener inutilement, attendant toujours et cherchant.
Dans le nombre il y en avait deux qui étaient vraiment fort jolies et qui, à Tair déluré et à la santé exubérante de leurs sœurs, joignaient quelque chose de plus doux et de plus féminin.
C'était par là qu'elles avaient attiré l'attention, et jusqu'à un certain point, gagné la sympathie de madame André et de madame Charles, quand celles-ci les avaient vues dans les grandes cérémonies qu'on célébrait à l'église, et auxquelles elles ne manquaient jamais d'assister, sinon toutes ensemble, au moins par séries.
Certainement celles-là seraient heureuses d'être choisies par Thierry, sans qu'on eût à craindre qu'aucune d'elles répondît par un refus.
Mais quand madame André prononça le nom delà Hallouse, en faisant remarquer que pour marier Thierry tout de suite il fallait se résigner à de durs sacrifices, madame Charles se récria.
— Nous en avons fait de grands déjà en acceptant mademoiselle La Guillaumie; mais au moins en échange nous trouvions à ces sacrifices des compensations certaines : la douceur, la droiture, la pureté, la bonne éducation, la simplicité dans les goûts, la modestie dans le caractère de la jeune fille, la régularité de vie bourgeoise chez les parents. Ces qualités ne sont pas, je crois, celles des demoiselles de la Hallouse; ce n'est pas à courir les marchés et les
foires qu'on acquiert la bonne éducation et la modestie. Quant au père, ce n'est pas un modèle de régularité, lui qui s'est ruiné et qui a ruiné sa famille.
— M. La GuîUaumîe ne me paraît pas avoir enrichi la sienne.
— Cela est vrai ; mais enrichir les siens est une chose, les ruiner en est une autre. Et puis il n'y a pas que le père qui est effrayant : il y a les beauxfrères, qui tous deux mènent l'existence joyeuse, bien que n'ayant aucune fortune. Vois-tu à quoi Thierry, le riche héritier de la maison Dubuquois, serait exposé dans ce milieu et comme on tâcherait de s'emparer de lui? Qu'on lui fasse faire de grosses dépenses, c'est déjà quelque chose, mais enfin avec sa fortune ce ne serait pas un mal irréparable. Tandis qu'il y en aurait un à ce qu'on l'associât à cette existencejoyeuse. Que deviendrait-il en pareille compagnie ?
Madame André baissa la tête sans répondre.
— Ce n'est pas pour cela que nous voulons le marier, continua madame Charles, et s'il ne doit pas trouver une direction dans le mariage, nous n'avons qu'à le garder avec nous, sans penser à le marier. C'est parce que mademoiselle La Guillaumie me paraît capable d'exercer heureusement cette direction que je tiens tant à elle.
— Et moi aussi je tiens à elle ; mais cela ne fait pas que nous puissions réaliser notre désir. Ce n'est que faute de mieux que j'ai pensé aux filles de M. de la Hallouse, sous le coup de l'effroi qui me serre le cœur
114 LES BESOIGNEUl
quand Je vois Thierry seul dans la vie, sans fename, sans enfants.
Le malheur qui Tavait si souvent frappée avait habitué madame André à la résignation ; cependant en face de cette impuissance à assurer ie bonheur de son fils, il lui échappa un cri de révolte :
— Et avec notre fortune nous ne pouvons rien sur cette jeune fille, dit-elle, n'est-ce pas misérable ?
— Bh bien, oui, s'écria madame Charles après un moment de réflexion, nous pourrons quelque chose* Ton cri me montre ce que nous avons k faire.
— Tu as une idée ?
— Tout n'est pas fini ; notre fortune servira à quelque chose.
— Que veux-tu.
— 8i M. La Guillaumie n*a pas pu payer les dettes de sa femme, qui sont les siennes, puisque c'est lui qui a commandé ces constructions, c'est que son Journal n'est pas dans cette situation prospère que disait le Narrateur. Si la femme a des besoins d'argent à Hannebault, le mari doit en avoir d'autres à Paris, et de plus grands, dont quelques amis ne peuvent pas le débarrasser, comme cela s'est fait ici. Eh bien j c'est à nous de tirer parti de ces besoins^ et de telle sorte qu'il ne puisse s'acquitter envers nous qu'ëh donnant sa fille à Thierry. Mais comme c'est là notre dernière ressource, je crois que nous ne devons la risquer (ja'en nous entourant de toutes les précautions. Q'estpoùr cela que je te propose d'écrire au général et de l'appeler en conseil de famille.
ÎXVÏlI
Otialld te gôÉléféd Hœinel tëçùt là lettre fle sêfs s'déur^, il était U Paris, employant le^ dërtïier's nïeîs Cftil lui festaient, à^atil d'èlte eiitoyé en Jiircltîiice, à téHilit lès fiâtes et les documents nécessaires à un ouvrage de critique militaire auquel îï travaillait depuis plusieurs dtinées déjà.
Au moment où on lui remit cette lettre, il déjetl* naii pour s'en aller k la Bibliothèque nationale^ où il travaillait tous les jours de dix heures du ffiatin k quatre heures du soir, plus exacte plus appliqilé qu'un jeune homme qui n'a que le travail pour faire sa vie.
ËQ reconnaissant récriture, il eut un sourird de contentement, car il aimait tendrement ses aœurs et, dans son existence solitaire^ e'était pour lui une joi6 réelle de recevoir de leurs nouvelles* Repoussant son assiette, il déchira vivement l'enveloppe et} se posant les coudes sur la table^ il se mit à liroi
Mais aux premiers mots, son sourire s'effaça.
— Que j'aille à Hanaebault, murmura-t-il; parce
LES BESOiaNEUX
que je suis à Paris, elles slmaginent que je n*ai rien à faire.
Il continua sa lecture, mais tout de suite il l'interrompit de nouveau.
— Thierry I Ahl l'animal.
S'il n'avait que des sentiments de tendre affection pour ses sœurs, ceux qu'il éprouvait pour Thierry n'étaient pas du tout de même nature.
— L'animal I
C'était le mot qui lui venait toujours aux lèvres lorsqu'il pensait à son neveu. Malgré lui, il avait reporté sur le fils la colère et le mépris que le père lui avait inspirés pendant tant d'années. Et c'était précisément l'affection qu'il avait pour ses sœurs qui rendait cette colère et ce mépris beaucoup plus vifs.
— Les malheureuses femmes I disait-il toujours en pensant à elles.
Et alors sa colère et son mépris pour Thierry s'exaspéraient. Il avait beau se dire que Thierry était le fils de son père, cela ne parvenait point à le rendre ni indulgent ni juste.
— L'animal I
Elles étaient rares, les heures où il s'apitoyait sur lui, et oîi l'animal devenait le « pauvre bougre ».
Encore n'était-ce que lorsqu'il ne le voyait point, car aussitôt qu'il se trouvait devant lui, c'était la sévérité qui reprenait le dessus. Il avait beau s'efforcer à l'indulgence et à la pitié, ses résolutions ne tenaient pas. Thierry paraissait, indulgence et pitié s'évanouissaient; il ne voyait plus en lui que le
LES BESOIGNfcUX 117
bourreau de ces deux malheureuses femmes, et il le traitait en conséquence.
Combien de fois lui avait-il reproché son vice et sa lâcheté, terrible dans son indignation I
— Tu veux donc faire mourir ta mère et ta tante, animal I Tu veux donc nous déshonorer tous ?
Bien qu'il fût ordinairement calme et doux, le général Rœmel, avec quelque chose de tendre dans le regard et la voix, un abord ouvert et des manières polies, il y avait des moments où Ton retrouvait en lui le soldat qui, plus d'une fois, avait su entraîner ses hommes en faisant passer en eux la flamme qui était en lui. Dans ces scènes de reproches, c'étaient les assauts de cette énergie que Thierry avait à subir, et ils l'anéantissaient si complètement que, devenu homme, il était toujours resté enfant devant son oncle, ne répliquant rien, accablé, atterré.
Une seule fois il avait osé, sinon se défendre, au moins répondre. Comme le général, dans son indignation, lui disait :
— Si tu étais mon fils, sais-tu ce que je ferais? Eh bien, je te mettrais un revolver à la main et je te dirais : « Fais-toi sauter la cervelle. »
Thierry, au lieu te baisser la tôte, l'avait [relevée, soutenant le regard de son oncle :
— Donnez-le-moi, ce revolver, dit-il, et si vous me promettez de consoler ma mère et ma tante, je vous jure que ma main ne tremblera pas.
La réponse avait été faite d'un ton si ferme, que la colère du général était tombée : il était sincère, le
118 LES BBSOIGNEUX
pauvre bougre, et pendant un certain temps il avait eu pour lui plus de compassion que de sévérité.
C'était alors qull avait fait son voyage en Amérique» et que, frappé des résultats obtenus dans quelques hôpitaux d'ivrognes, il avait eu l'idée d'essayer ce traitement sur Thierry; si ce traitement ne réussissait point, au moins les malheureuses femmes auraient-elles deu^t années de tranquillité.
Les lettres qu'il avait reçues de ses sœurs depuis le retour de Thierry à Hannebault, en lui faisant croire à la guérison, avaient singulièrement adouci ses sentiments à l'égard du pauvre bougre.
Ivrogne, Thierry n'était que le bourreau de deux femmes qu'il aimait ; guéri, il devenait son neveu. N'était-ii pas le flls de sa sœur et en tin de compte son héritier ?
C'était dans ces dispositions qu'il se trouvait au moment où il avait reçu la lettre qiii le priait de venir à Hannebault pour y tenir un conseil de famille qui devait assurer le bonheur de Thierry; et tout de suite cette seillë deihàndë avait changé ses dispositiôfas.
Il n'était donc pas gUéri, Thierry, qu'il fallait iin conseil de famille pdut s'occuper de son bonheur?
Que diable voulaient-elles qu'il fît? Il avait tout essayé; rien n'avait réussi. Il ne pouvait pas, cependant, recommencer l'offre dû revolver, car si Thierry se tuait, sa pauvre mère assurément ne se consolerait pas, et même, peut-être, ne survivrait pas à son flls.
Son bonheur I de quel bonheur voulaient-elles
parler ? Elles n'âyaient pâs Tidée de le marier, biea sûrl Elles étaient trop sages, trop raisonnables pour former un pareil projet. Ce serait de la folie.
Il avait pensé un instant à répondre en demandant ce qu'elles attendaient de lui et pourquoi elles rappelaient à Hannebault, mais il ne s'était point arrêté à ce moyen de gagner du temps. Si ses sœurs invoquaient son aide, c'est qu'elles avaient besoin de lui; dès lors il ne devait point leur marchander son concours, pas plus qu'il ne devait le faire valoir. Il savait ce qu'il était pour ses sœurs, la confiance et la fol qu'elles avaient en lui, si grandes et si absolues que lorsqu'elles avaient dit : « Mon frère I » c'étaient pour elles presque l'équivalent de : « Mon Dieu î »
Il irait à Uannebault, si désagréable que lui fût en ce moment un voyage qui le distrayait de ses recherches ; en partant tout de suite, c'était l'affaire d'un jour et d'une nuit en chemin de fer ; il pourrait être de retour le lendemain.
Au lieu d'aller à la Bibliothèque, il se fit conduire à la gare d'où il envoya une dépêche à ses sœurs pour les prévenir de son arrivée et demander qu'on vînt au-devant de lui.
Ce fut Thierry qu'il trouva, l'attendant.
— Nous avons été bien heureux en recevant votre dépêche»
--Ahl
— C'est une bonne surprise que vous nous faites, surtout en cette saison.
Ses sœurs s'étaient donc cachées de Thierry poui*
lui écrire. Alors toute idée de mariage devait être écartée, car il n'était guère vraisemblable d'admettre qu'elles voulaient marier Thierry sans que celui-ci eût été consulté.
Gela rassura le général, car, en chemin de fer, examinant de nouveau les raisons pour lesquelles on pouvait l'appeler à ce conseil de famille, il était revenu à cette idée de mariage, et cela lui avait paru le dernier degré de l'extravagance.. C'était pour lui un soulagement de penser qu'il n'aurait pas de lutte à soutenir avec ses sœurs pour empêcher cette folie.
Mais alors que voulaient-elles de lui, et pourquoi le faisaient-elles venir ?
Assurer le bonheur de Thierry !
Quel bonheur I
Était-ce de sa fortune, de sa santé qu'il s'agissait?
Sa fortune, il n'y avait pas à s'en inquiéter, il ne serait que trop riche.
Sa santé ?
Alors il voulut l'examiner; mais il faisait nuit sombre, et dans le coupé qui les menait à Hannebault, c'est à peine s'il voyait le blanc des yeux de Thierry.
Cela ne sufflsait pas pour juger son état.
Il le fit causer, ou tout au moins il essaya de le faire causer, ce qui n'était pas facile, car si Thierry, ne se livrait guère avec sa mère et sa tante, il se livrait bien moins encore avec son oncle, qu'il craignait.
Quand ils arrivèrent à Hannebault, il n'avail rien appris, et il en était encore à sa même question :
— Que diable me veulent-elles ?
Il avait cru qu'il pourrait tout de suite s'entretenir avec ses sœurs et repartir le soir même ; mais au premier mot qu'il dit de ses intentions, il les vit tellement affligées et inquiètes, qu'il n'insista pas.
— Allons, ne vous fâchez pas; je ne partirai que demain.
Et, son parti pris de ce retard, il voulut leur faire oublier le chagrin qu'il leur avait causé.
— Dînons, dit-il; ce soir, nous traiterons l'afTairc qui m'amène et pour laquelle je veux vous consulter.
Puis, se mettant à rire ;
— Rassure-toi, Thierry, il ne s'agit pas de mon mariage, et tu ne seras pas privé de mon héritage.
Assis à table entre ses deux sœurs, il fut tout au plaisir de s'entretenir avec elles, de les entendre parler, de les regarder, et, s'il n'avait pas vu en face de lui les verres de Thierry toujours vides, il aurait sans doute oublié qu'après ce dîner, pour lui joyeux, allait se tenir un conseil de famille dans lequel devait se décider le bonheur du « pauvre bougre ».
Après le dîner, Thierry ne resta que peu de temps dans le salon, et discrètement il se retira.
— Eh bien, maintenant, demanda le général, quand la porte fut fermée, dites-moi, je vous prie, pourquoi vous me faites venir.
— Pour que tu nous aides à marier Tliierry, répondit madame Gliarles.
— Marier Thierry 1 s'écria-t-il.
Madame André, qu'il regardait, fit un signe affirmatif.
— Voils êtes folles.
A la suite de rexclamation du général, il y eiil liii moment de silence. Il s*étail levé, et il marchait dans le salon de ci de là, tandis que ses sœurs, assises l'une à côlé de i'diitre, réstaielit devant la cheminée, n'osâiit pas se regarde^ osant enfcore bien moins regarder leur frère.
Tout d'abord, il avait été au fond du salon, et c'était là qu'il marchait, mais à chaque tour il se l'approchait un peu d'elles en les examinant â la flôtôbée, et dans son regard là commisération tenit)lâçaît peu à peu la colère.
Tout à coup il s'arrêta près d'elles et leur' tebdant la main :
— Pardonnez-moi, dit-il, je n'aurais pas dû parler ainsi à des fehimës comtiae vous. Vous savez que je ne suis pas maître de bion premier mouvement. Expliquons-nous. Que voulez-vous? Marier Thierry. Vous me l'avez dit. Je ne comprends pas.
— Cependant cela est bien simple, répondit madame Charles.
-^ Simple I Enfin explique^
— Thierry nous est revenu d'Amérique guéri, comme tu le sais, et un tout autre homme; il s'est mis au travail, et si bien qu'il pourrait prendre la direction de la maison.
— J'espère que vous ne ferez pas cette sottise. Puis, revenant sur ce cri qui lui avait échappé :
— Ce n'est pas avec une expérience de quelques semaines que Thierry peut être en état de diriger la maison.
— Il n'en est pas question, rassure-toi, dit madame André.
Gomme la plus grosse part de l'héritage que le général tenait du père ,Rœmel était engagée dans les établissements d'Hannebault, son observation pouvait avoir l'air d'être dictée par son intérêt personnel ; il ne voulut point qu'il en fût ainsi.
— Ce n'est pas pour moi que je m'inquiète, dit-il, c'est pour l'honneur de la maison, c'est pour Thierry. Vous savez bien que, pour l'usage que je fais de la fortune, j'en aurai toujours assez.
Puis, s'adressant à madame Charles :
— Continue.
— Pour que Thierry ne soit pas exposé à des rechutes... toujours possibles, nous croyons qu'il doit se marier, afin d'avoir près de lui une femme qui le retienne si un jour il vient à faiblir.
— Et cette femme ?
— C'est une jeune fille d'ici fort jolie, intelligente, instruite, bien élevée, mais sans aucune fortune, mademoiselle La Guillaumie. Thierry l'aime.
LES BESOIGNBUX 125
— Et elle n'aime pas Thierry, interrompit-il. Alors que puis-je à cela?
— C'est-à-dire, poursuivit madame Charles, que la famille, croyant que Thierry est encore Thomme qu'il était avant son départ pour l'Amérique, redoute ce mariage.
— Ce sont de braves gens.
— Justement; et voilà pourquoi nous tenons h ce que mademoiselle La Guillaumie soit la femme de Thierry. Tu vois que c'est une famille honorable : une jeune flUe sans dot, des parents pauvres qui ne se laissent pas tenterpar la fortune, celaoffredes garanties.
— Et c'est pour vaincre ces scrupules que vous m'appelez ?
— Mon fils aime cette jeune personne, dit madame André, et comme elle réunit toutes les qualités qui peuvent le rendre heureux nous croyons devoir tout faire pour que ce mariage réussisse. Voilà pourquoi nous t'avons appelé, pour que tu nous aides à sauver Thierry, comptant sur ton affection pour nous, sur ton amitié pour lui.
Gomme il les regardait sans répondre, ses yeux allant de l'une à l'autre, madame Charles continua :
— Tandis que madame La Guillaumie est mattresse de pension ici, le père vient de fonder un journal à Paris : « la France libre », qui n'est pas dans une très bonne situation financière. Ce que nous attendons de toi, c'est que tu te mettes en relations avec M. La Guillaumie, ce qui est facile en prenant des actions dans son affaire, et alors de cette
association d'intérêts, il en résultera tout naturellement une autre plus intime.
Et elle expliqua comment elle entendait cette association.
— Ahl vraiment I dit le général.
De nouveau il se mit à arpenter le salon à pas saccadés, en mordant sa moustache grisonnante.
Brusquement, il s'arrêta devant sa sœur atnée.
— Depuis plus de trente ans, ditril, depuis toà mariage, il ne s'est pas écoulé un jour qui, pour toi, n'ait eu sa souffrance, son humiliation et son eftroi. Ta vie a été un martyre et si cruel, que toi forte et belle, fille d'un père et d'une mère robustes^ tu es devenue la pauvre femme débile et nerveuse, qui est là, tremblante devant moi, incapable d'affronter une discussion d'un cœur ferme, même avec un frère dont tu connais la tendresse.
— Eugène \ dit madame Charles.
Il ne se laissa pas interrompre.
— Est-ce pour me charger d'une commission que vous m'avez fait venir? dit-il, ou bien est-ce pour que nous tenions entre nous un conseil de famille ? Si vous voulez que je sois simplement votre commissionnaire, je le serai; si vous voulez que nous tenions conseil, écoutez-moi. Je dis que l'existence de cette pauvrefemme, — il montrait madame André avec un geste de pitié désolée^ — a été un martyre, et je ne comprends pas que, elle qui sait mieux que personne ce que sont les souffrances et les hump liations d'une femme mariée à un ivrogne, veuille imposer h une autre le supplice qui l'a torturée.
— Thierry n'est pas un ivrogne ; si tu pensais qu'il ne pouvait pas guérir, tu ne devais pas nous conseiller de l'envoyer en Amérique.
— Pour combien de temps est-il guéri ? Toute la question est là. Vous sentez vous-mêmes combien sa guérîson est fragile, puisque vous voulez le marier, « afin qu'il ait près de lui une femme qui le retienne si un jour il vient h faiblir ». N'est-ce pas cela même que vous me disiez tout à l'heure ?
— C'est un devoir pour moi de marier Thierry, alors que je suis convaincue que le mariage peut le sauver, un devoir que m'imposent ma religion et ma maternité.
— Et moi je vous dis que c'est un crime sur les conséquences duquel la maternité chez toi, — il s'adressa à madame André, — et chez toi, — il se tourna vers madame Charles, — la tendresse d'une femme qui n'a d'autre enfant à aimer que le neveu qu'elle a élevé , vous aveugle en troublant votre conscience^ mais que je vois, moi, et que je dois vous montrerj si pénible que soit le rôle que vous m'obligez à prendre. Ce n'est pas seulement pour que Thierry ait une femme, n'est-ce pas, que vous voulez le marier, c'est aussi pour qu'il ait des enfants^
— Sans doute^ répondit madame Charles^ il est bon qu'il ait la responsabilité de la famille.
— Eh bien, savez-vous ce que sont les enfants d'ivrogne? II faut que je vous le dise, puisque l'exemple, qui devrait vous ouvrir les yeux, ne vous frappe pas, puisque Thierry, fils d'ivrogne et fatale-
ment condamné & Tivrognerie par Thérédité, ne vous fait pas. reculer h la pensée de ce que seront ses enfants. Quand les descendants d*ivrognes ne sont pas ivrognes eux-mêmes, ils sont épileptiques, sourdsmuets, scrofuleux. Les uns naissent imbéciles ou idiots ; les autres, qui tout d'abord semblent avoir échappé & la dégénérescence héréditaire, s'arrêtent à un certain ftge et ne sont plus capables de rien ni intellectuellement ni physiquement. Ce que j'avance là, je le sais pour l'avoir appris dans les ouvrages qui traitent de l'alcoolisme, et les statistiques que j'ai retenues sont effroyables. Un ivrogne a quatre fils : le premier est ivrogne, le second est épileptique, les deux derniers sont idiots, un autre a seize enfants ; quinze ne dépassent pas l'âge de trois ans, le dernier est scrofuleux. Un autre se marie deux fois. De sa première femme il a seize enfants : quinze meurent avant un an, le survivant est épileptique ; de sa seconde, il a huit enfants : sept meurent de convulsions, le survivant est scrofuleux. Voulez-vous que je continue ? Je le peux, car ces exemples terribles ne sont pas sortis de ma mémoire.
— Ne dis pas cela, Eugène, s'écria madame Charles.
— Ce n'est pas moi qui parle, c'est la science.
— Ta science se trompe ; elle nous blesse autant dans nos sentiments que dans nos croyances : tu sais que nous sommes des femmes pieuses.
— Et c'est 1& ce qui. me stupéfie. Que des égoïstes, des méchants, des gens qui ne pensent qu'à eux forment un pareil projet, cela est tout naturel ; mais
que vous, d'honnêtes femmes, pieuses, bonnes, au cœur haut, à Tesprit ouvert, vous ne pensiez pas h l'existence effroyable de la femme et de la mère qui aura Thierry pour mari et pour père de ses enfants, • voilà ce qui pour moi est incompréhensible. L'amour de la famille atrophie-t-il donc le sens moral 7 N'y at-il de conscience que chez les indifférents ?
Ce fut madame André qui répondit tristement, mais cependant avec fermeté :
— Eugène, tu nous connais peu, si tu nous crois capables de vouloir faire le malheur d'une jeune fille en la mariant à Thierry. Si nous avions la certitude que la science est infaillible, il ne se marierait jamais, au moins par notre fait. Mais ce que tu dis nous ne le croyons pas, car pour nous, femmes pieuses, il est impossible d'admettre que les enfants qui naîtront de Thierry soient fatalement condamnés à l'ivrognerie, à toutes les maladies, à la mort, comme tu le dis et comme ta science l'enseigne. Car cela, ce serait douter de la justice de Dieu. Comment veux-tu que nous, qui croyons à cette justice et à cette bonté infinie, nous admettions que des enfants qui ne sont pas nés encore, soient déjà condamnés?
Le général connaissait trop bien la foi de ses sœurs pour dire un mot qui pût la blesser.
— Je vous ai fait entendre, dit-il après un moment de silence, les raisons qui, selon moi, s'opposent au mariage de Thierry. C'était mon devoir et je l'ai rempli, si douloureux qu'il ait été. Restons-en là. Vous pèserez ces raisons dans le calme de la nuit, et demain vous me direz si vous persistez dans votre
projet. Si oui, je ferai auprès de M. La Guillaumie les démarches que vous me demanderez. Je blâme ce mariage, mais je ne yeux pas prendre la responsabilité de Tempêcher, si toi, sa mère, tu ne te sens assez forte pour prendre celle d'en poursuivre la réalisatijoi). Je ne veux pas que vous m'accusiez d'avoir empêché le bonbjeijr de Thierry. A demain donc.
Le géaéral était un matineux, il se leva d'autanj, plus tôt, le lendemain, .çu'il avait plus mal dormi la i^j4,t, pensant ^ Thierry et au projet de s/^ cœurs, s'injterroge^nt dans ça conscience pour savoir s'il flt'avait pas ei; tort de leur propiettre son concours. N'.étaj^t- 11 pas absurde à lui de s'associer ^ une chose cpïil bl^ânjiait ? Mariner Thierry, lui acheter une femme, le Jî^eau fôlfi 1
QuaucJ il descendit de sa cfc^m^re, il faisait ^ peine petit jour, et dans Taube pâle; les feçétres des jtrpis pprp^ de fabriqije jetaient des lUyGjff^ rouges, les hwi^ cJ^emiaéesdérotfl^ent.djegro§)t,ouxJ[?illQi^ ^ fuïf^ée ï^pife, Içs i^étie^s ropflai^^^; et^ du qôté des écjuries, .on entendait le m^eugjl/ejment des bœufs qu'on attelait aux voitures qui allaient pçx/if .
Il hé$^t^ m ï»9m^ m PP a^'îl pouvait faire, car personne encore n'était levé dans la maison : ni ses .^f^s ni J}xiGtfYr ftomfl^e }l restgiit indécis, regar4i9#t le brpuill^ar^ qui flottait ajijL-de&sns du cours 4e ja rivière, une cloche tiata ; 1^ fftesse sonnait à réglisCi
132 LES BESOIQNEUX
Cette sonnerie lui donna Tidée d'aller voir l'abbé Colombe et de llnterroger sur cette jeune fille que Thierry aimait; c'était aussi un matineux que le doyen, il n'y avait pas h craindre de le déranger. En faisant la part de la bienveillance et de la prudente réserve du doyen, il verrait bien si cette jeune fille était vraiment la merveille que disaient ses sœurs. Et de tout cœur il souhaitait qu'il en fût ainsi, car si elle était cette merveille, elle ne se laisserait assurément pas tenter par la fortune qu'on lui montrait et le mariage manquerait comme une fois déjà il avait manqué ; alors même que le père, gagné par l'argent, accepterait Thierry pour gendre, la fille bien certainement ne voudrait pas de lui pour mari, et le temps est loin où l'on marie les filles malgré elles.
Il se mit en route.
Comme il marchait assez doucement pour ne pas arriver trop tôt, il entendit un bruit de pas précipités derrière lui, comme ceux de quelqu'un qui aurait voulu le rejoindre.
Il se retourna, et dans la vapeur il vit venir un homme aux larges épaules, vêtu de gris, coiffé d'un bonnet de loutre, et portant très ostensiblement collé sur sa poitrine un gros livre de messe, — Strengbach.
— Ahl c'est vous, monsieur Strengbach, dit le général.
Stengbaeh s'était arrêté les pieds sur la même ligne, la pointe en dehors, les jarrets rapprochés, et bombant la poitrine, effaçant les épaules, il leva la main à la hauteur de la tête.
— Salut, mon général.
Mais voyant que le général Texaminait, vivement il rapprocha sa main de son bonnet de loutre en montrant la paume.
— Vous avez fait partie du 18® corps pendant la guerre ? demanda le général.
— Oui, mon général ; j'étais dans les chasseurs tes Vosges.
— Alors vous avez connu le lieutenant Bernard?
— Quel Bernard ?
— Bernard de Remiremont.
— Non.
— C'est étonnant.
Strengbach changea de conversation :
— Je me rends à la drès sainte messe, dit-il, c'est mon kapitude te dous les matins.
Comme le général continuait à l'examiner, il poursuivit :
— De loin, j'ai cru reconnaître mon général et alors j'ai bressé le bas.
Le général n'avait jamais aimé Strengbach, blessé par son obséquiosité, inquiété par ce qu'il y avait de louche en lui. Il l'avait toujours tenu à distance, mais bien entendu sans que celui-ci parût s'en apercevoir, redoublant au contraire d'obséquiosité, se faisant aussi petit, aussi humble, aussi prévenant que possible.
— Alors c'est pour m' accompagner que vous avez pressé le pas ? dit le général.
— Bour foits endredenir^ mon général.
134 LES BESOIGNBUX
— Ah 1 dit le général en le regardant de haut,
— Quand j'ai abris hier soir que fous étiez arrivé, continua Strengbach en marchant près du général de façon à bien se faire entendre tout en ne parlant qu'à mi-voix, j'ai eu la bensée te fous vaire temanter un endredien ; mais fai eu beur d'effrayer ces ponnes tames,.,
— Peur d'efirayer mes sœurs ! Que se passe-t-il donc?
-^ Oh I rien te grave, au moins immétiadementy mais c'est la situation générale qui est grave.
Et Strengbach expliqua à sa manière cette situation qui, selon lui, avait empiré d'une façon dangereuse depuis la laïcisation des écoles, votée par « ces canailles d*ouvriers ». N'avaient-ils pas l'infamie de rendre ces « ponnes tames » responsables des renvois qu'il avait fallu faire I Et puis il y avait les meneurs qui prêchaient le désordre et le pillage. Jamais on n'avait vu des temps pareils.
— Enfin, mon général, moi qui fous barle et qui ne suis bas heureux hourtanty j'ai beur,
— Peur de quoi ?
— Je ne sais bas, au juste, beur te dout; les esprits sont drop montés ; c'est la révolte, mon général. Bour la tominery il vaudi^ait une main de ver, et ces tames berdent dout ; elles son cîrojt? bonnes ; ces canailles comptent sur leur ponté qu'ils appellent te la faiblesse, et je suis baralysé. Je serais plus voK si j'étais seul. D'autre bart, je suis comme un officier qui a des femmes ^aw5 la vor^eres^e qu'il téfend:la.resbon' sabilité lui enlève son énergie. Fous me tirez que
M. Thierry a bris une grande bart dans la tirection tes affaires ; et ça été une grande joie bour moi ; mais M. Thierry est aussi drop bon: c'est le fils de sa mère.
— Enfin, demanda le générai ïmpatîetité, que craignez-vous ?
— je ne sais bas, mais j'ai beur te quelque iïiauvàis coup ; ces gens-ïà veulent se venger, et quand lés canailles veulent se venger, elles sont cabaples te dout.
— Se venger de quoi ?
— Tes pontés te matame Antre et te matame Charles.
— Eh bien, que voulez-vous que je fasse â cela^
— Je né sais bas, mais je fous brévîens ; je ne veux
bas, si un malheur arrive, que/bw5fmez; Streng-
bach, en qui j'avais confiance, ne m'a pas brévenu.
— Avez-vous peur qu'on mette le feu aux usines i
— Je ne sais bas, ces canailles sont cabdples te dout.
Le général n'en put pas tirer autre chose : Strëngbach avdit |)eiir, et il avertissait « son général ».
— Mais alors, selon vous, que faudrait-il fàirfi pour améliorer cette èituation 1 demanda M. Hcfemel.
— Je ne sais bas, car si ces tames vont tes ëohcèSslons, les ouvriers ci'oiront qu'elles but beur fet où ne bourra blus les mener.
Ils avaieht tjtàlei^sé la ville dont quelques boutiques étaient déjà ouvertes, éclairées dans leurs profondeurs soiflbrds par une chandelle ou une lampe fumeuse.
— Excusez-moi te fous quitter, dit Strengbach, Je craindrais d'ôtre en redard bour la messe.
— Ëstrce M. le curé qui dit cette messe ? demanda le général.
— Non, c'est M. Tabbé Tastu^ le second vicaire.
Et tandis que Strengbach montait la grande rue rapidement, le général le suivait sans se presser, se demandant ce que signifiait cette singulière communication et à quoi elle pouvait tendre. Peur, Strengbach I Gela ne s'expliquait pas. Il semblait que c'était lui qui devait faire peur aux autres. Sans doute il voulait se faire valoir, en tâchant de prouver qu'on ne pouvait pas se passer de sa main de fer.
. Le général ne s'était pas trompé en pensant qu'il trouverait le doyen levé ; en effet, il était depuis plus d'une heure dans son cabinet ; sans feu, éclairé par une chandelle, et enveloppé dans un vieux camail pour se préserver du froid.
— Monsieur le général Rœmel, à pareille heure ?
— Je n'ai pas voulu venir à Hannebault sans vous faire ma visite.
Au lieu de répondre le doyen avait couru à la porte.
— Eulalie, apportez une lampe et venez faire le feu, vite.
Ce fut seulement quand le feu commença à flamber, que le général, débarrassé de la présence de la gouvernante, put parler de mademoiselle La Guillaumie.
— Si je la connais I Un vase de perfection I
£t Fabbé Colombe expliqua ce qu'il entendait par un vase de perfection.
Elle avait l'innocence, la modestie, la piété, l'humilité. Personne comme elle ne savait orner de fleurs l'autel de la sainte Vierge pour l'office du mois de Marie.
— Et est-elle jolie ? demanda le général.
Cette question déconcerta le doyen, en même temps qu'elle le mit mal à l'aise.
— Jolie I Je ne sais pas. C'est une qualité qui m'échappe; mais si vous le désirez, je m'informerai auprès de différentes personnes, et je vous ferai part de leur opinion.
— Je vous remercie, c'est inutile, répondit le général, qui ne put s'empêcher de sourire en se représentant l'abbé Colombe faisant une enquête auprès de différentes personnes pour savoir si mademoiselle La Guillaumie était ou n'était pas jolie, et n'ayant même pas la pensée de la regarder lui-même pour s'en assurer.
De l'éloge que fit le doyen, il résulta pour le général la conviction que si mademoiselle La Guillaumie, « ce vase de perfection », ne s'était point laissé séduire une première fois par la grande fortune de Thierry et par l'offre de la dot de cinq cent mille francs, elle ne céderait pas maintenant, quand même son père voudrait ce mariage. Ou bien c'était une honnête flUe, qui mettait au-dessus de tout le respect de soi, ou bien elle aimait, et sa passion la rendait insensible à tout ce qui n'était pas son amour. Dans
138 LES B£SOIGNBUX
l'un comme l'autre cas elle ne voudrait jamais de Thierry — ce qui était l'essentiel .
Aussi le général rentra-t-il au chalet beaucoup plus tranquille qu'il ne l'était le matin en sortant.
Il devait partir après le premier déjeuner ; jusqu'au moment où l'on se leva de table il ne fut pas question de mariage entre lui et ses sœuts, ce 4iii d'ailleurs était impossible, Thierry assîstâiit â^cë déjeuner.
Ce fut seuleihent ijuand la voltdre qui défait le conduire â Isi station vint se rangèt devant le pëf fbn, qu'il put poser à madame André la quéslioil débisive :
— Que doiâ-jë faite ?
-- TôUt JioUr giigiier M. Là Guillduttiië à cB mariage.
n^ DE lA bËtJXlEMË PARTIE