II
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Gomment un homme qui est dans une pareille situation n'accepterait-il pas mon offre?
Comme il réfléchissait à cela, un bruit de voix lui arriva par la porte entre-b&illée, celle de la rédaction.
— S'il n)e me donne pas un acompte ce soir, je le lâche; j'en ai assez à la fin; je n'ai pas encore touché un sou.
— Ce n'est pas la peine de le demander, tu sais bien qu'il ne peut pas te le donner,
— Eh bien, qu'il me donne au moins un permis pour Nice; j'en tirerai cinquante francs.
La porte du passage s'ouvrit, c'était La Guillaumie.
LES BESOiaNEUX 147
A la façon dont La GuiUaumie était entré délibérément, vivement, en maître, le général avait deviné qull avait devant lui le rédacteur en chef de la France libre, et se levant, il s'était présenté lui-môme :
— Monsieur La GuiUaumie, je suppose?
— Oui, monsieur.
-— Je suis le général Rœmel; j'ai Thonneur de vous demander quelques instants d'entretien.
Depuis que les créanciers le tourmentaient, La Ouillaumie voyait un ennemi dans tous ceux qui Tabordaient, et quand on venait & lui, son premier mouvement était de se mettre sur la défensive. Ce personnage à tournure militaire, assis sur cette banquette, d'où on le guettait si souvent, ne lui avait rien dit de bon tout d'abord. Un souscripteur? Était-ce possible I Le mandataire de quelque créancier? Gela était bien probable. Et son front s'était froncé. Encore une lutte à soutenir, des paroles inutiles à en&ler, du mauvais sang à se faire, quand il avait un article important à écrire, qui précisément demandait le calme et la liberté de l'esprit. Comment
148 LES BBSOIGNEUX
s'étonner qu'il allât souvent au delà de ce qu'il voulaitdire, ainsi qu'on le lui reprochait justement? Peut-on peser et envisager toutes les conséquences d'un mot quand on écrit dans la ûëvre?
Le nom du général l'avait rasséréné.
— Je suis à vous, général.
Et, le précédant, La Guillaumie lui avait ouvert la porte de la rédaction, où, autour d'une grande table en bois blanc couverte de journaux, deux rédacteurs travaillaient, un tout jeune encore imberbe et un très vieux, voûté et cassé par l'âge; puis, traversant cette pièce qui prenait jour sur le passage, ils étaient entrés dans une arrière-boutique qui était le cabinet de La Guillaumie.
Si La Guillaumie n'avait point sacrifié au luxe dans l'aménagement et l'ameublement de ses bureaux, ce n'avait point été pour se réserver les raffinements refusés à sa rédaction et à son administration. Il était plus que simple, ce cabinet : une table en bois blanc comme celle des rédacteurs ; trois chaises de paille, deux pour les visiteurs, une pour La Guillaumie qui avait fait l'économie du fauteuil traditionnel; aux murs, quelques planches servant de rayons pour les livres, et c'était tout. Quand les huissiers s'étaient présentés pour saisir, ils avaient reculé. A quoi bon? Il n'y avait pas de quoi payer les frais. C'était là que, du matin au soir, La Guillaumie travaillait : le jour à la lueur d'un réflecteur solaire qui lui envoyait la lumière verte du puits dans lequel il était posé; la nuit, éclairé par deux bougies qu'on achetait livre après livre. Arrivé le pre-
LES BES(»GNEUX 140
mier, il partait le dernier, fermant lui-môrae la porte à une heure avancée de la nuit, car il faisait son journal presque entièrement, le bulletin, Tarticle de fond, la polémique, Tentrefilet, toute la politique étrangère, et une grande partie des correspondances, ne laissant h ses rédacteurs que les remplissages de la deuxième et de la troisième page qu'il remaniait même bien souvent. Ce n'était pas pour faire écrire les autres qu'il avait voulu un journal, mais bien pour écrire lui-même. Et il écrivait, étant de ces rédacteurs en chef qui croient volontiers que le numéro qui ne contient pas un article d'eux est vide. Pour lui, ce n'était pas un article qu'il lui fallait, c'était quatre, cinq, six articles qu'il entassait les uns par-dessus les autres et dans lesquels il disait tout ce qu'il avait amassé depuis trente ans, — cela même qui l'avait obligé à fonder la France libre et qui réellement faisait le succès du journal, une sorte de rage de sincérité.
Ce n'était pas sans surprise que le général remarquait cette simplicité de logement et d'ameublement, ce trou noir, ces tables tachées d'encre, ces pauvres chaises, et une certaine sympathie lui venait au cœur pour l'homme qui se contentait de cela, alors qu'avec un peu d'audace il lui eût assurément été facile de trouver des dupes ou des compères qui l'auraient mis à même d'éblouir les naïfs. C'était quelque chose que d'avoir le courage d'entreprendre la lutte dans de pareilles conditions et de la soutenir sans lâcher pied. Puisqu'il n'avait pas fait le sacrifice de son honnêteté, il y avait des chances, sem-
blait-il, pour qu'il ne fit pas maintenant le sacrifice de sa fille, si cruelle que fût sa situation.
Cependant le général se raidit contre cette sympathie, car s'il était de son devoir de gagner La Guillaumie aux combinaisons de ses sœurs, ce serait aller au delà de ce qu'il devait que de mettre en jeu ses sentiments; on lui avait demandé de tenter La Guillaumieparrargent, il n'avait qu'à parler argent.
Ce qu'il fit.
— Je pense que mon nom vous est connu, dît-il en prenant la chaise que La Guillaumie lui offrait.
— Parfaitement, général, et à plus d'un titre ; je connais le colonel qui s'est illustré à la bataille de Bapaume.
Et le général salua.
— Je connais aussi, continua La Guillauriiîe, l'écrivain à qui on doit V Histoire critique de la campagne de 1870-71 dans les départements du Nord, le frère de mesdames Dubuquois, enfin l'homme de goût qui possède quelques-unes des meilleures toiles de mon ami Glorient.
— Ahl vous connaissez Glorient!
— Il a passé les dernières vacances chez moi à Hannebault, et j'ai eu l'honneur de dîner avee lui chez mesdames Dubuquois.
Le général se dit que ses sœurs auraient bien dû lui parler de ce dîner; cela lui aurait fourni une introduction. Il est vrai que les malheureuses femmes avaient bien autre chose en tète.
LES BËflOWNEtJX 15l
— C'est justement des intérêts d'Hannebault que j'ai à vous entretenir, dit le général, et comnae vous êtes jusqu'à un certain point du pays que vous connaissez mieux que personne assurément dans le journalisme parisien, avec ses besoins et ses ressources, c'est ce qui m'a donné l'idée de m'adresser à la France libre.
Ce qui intéressait Hannebault, c'était la direction à donner au tracé de l'embranchement qui devait relier Oondé aux grandes lignes. Gondé demandait que ce tracé fût direct; Hannebault, au contraire, voulait qu'il fît un coude, aUn qu'une station fût établie sur son territoire môme. Le temps était loin où les deux villes ne voulaient pas de chemin de fer, « parce que ça ferait renchérir la vie », et aussi parce que ceux qui pouvaient élever la voix étant de riches propriétaires ou des éleveurs, c'est-à-dire des gens qui avaient tous chevaux et voitures, ne tenaient nullement à ce qu'on établît une station à leur porte ; ils pouvaient très bien se rendre à celles que les pays voisins étaient assez naïfs pour demander en offrant des subventions et des terrains, et leurs produits « étant de la marchandise qui marche », bœufs ou chevaux, pouvaient s'y transporter tout aussi facilement et sans frais. « Sans frais I » c'était le mot du pays. Mais les conditions avaient changé : la vie avait renchéri, comme si des stations avaient existé dans la contrée même. On avait créé des établissements industriels à Hannebault, militaires à Condé. Les gens à voitures n'étaient plus seuls à faire entendre leur voix, et l'on réclamait à cor et à cri un chemin
de fer qui aurait été construit depuis longtemps déj h si la rivalité de Gondé et d'HannebauIt n* avait éternisé les discussions de tracé.
— Je n'ai pas à vous expliquer la situation, dit M. Rœmel, vous la connaissez comme moi; je n'ai qu'à vous demander votre concours. L'intérêt général de notre ville vous touche comme il nous touche nous-mêmes, mes sœurs, mon neveu et moi. Mais h côté de cet intérêt général, nous industriels, nous en avons un particulier^ qui nous oblige à presser la solution de la question, car chaque jour de retard se traduit pour nos transports de coton, de houille et de produits manufacturés en une grosse dépense. Nous sommes donc décidés à faire des sacrifices, qui en réalité seront des économies, pour h&ter cette solution, et si nous ne voulons pas fonder un journal pour s'occuper de cette question, nous sommes disposés, mes sœurs, mon neveu et moi, à accorder une subvention au journal qui sera prêt à prendre en main la défense de nos intérêts. Vous êtes presque du pays, votre journal se fonde : voulez-vous nous donner votre concours, voulez-vous accepter le nôtre? J'ajoute que mon neveu serait venu exprès à Paris pour s'associer à ma démarche, si en ce moment il n'était retenu à Hannebault par des affaires importantes. Après une jeunesse difficile, il s'est mis au travail, et il semble qu'il veuille maintenant rattraper le temps perdu ; son voyage en Amérique en a fait un tout autre homme : il a compris qu'avec sa fortune il avait une place à prendre dans le monde et il ne pense plus qu'au travail.
LES BESOIONEUX 153
La subvention que la maison Dubuquois était disposée & accorder à la France liire^ consistait : !• en une somme de vingt mille francs que le général offrait de verser en payement d'un certain nombre de parts de fondateur, et 2^ en Tachât de mille numéros par jour, qui seraient envoyés à toutes les personnes, qui, à Paris et dans l'arrondissement de Gondé, pouvaient s'intéresser au tracé du chemin de fer.
Malgré sa robuste foi dans sa bonne chance et dans la justice du sort, La Guillaumie eut \in éblouissement. Deux minutes avant la visite du général, il se voyait perdu, et maintenant voilà qu'il était sauvé, car, le général, ce n'était que le commencement de la série heureuse ; les autres allaient suivre. Il savait bien qu'on y viendrait à la France libre. Où élaient-ils ceux qui le raillaient ou le blâmaient?
Aussitôt que le général fut parti, La Guillaumie, au lieu de continuer son article commencé, courut chez le directeur d'une compagnie d'affichage. Il voulait un affichage splendide de la France libre, à Paris, et dans toute la France. Il fallait que sur tous les murs, à la porte de toutes les mairies, de tous les bureaux de poste, on lût : la France libre, directeur La Guillaumie. Si les vingt mille francs du général y passaient, ils seraient bien employés.
154 LBS BESOIQNSUX
Depuis longtemps déjà Marianne voulait avouer son amour à sa mère, et elle eût fait cet aveu au retour même du Champ-d*Oisel, si elle n'avait pas craint que sa mère ne pût garder son secret.
D*opposition, elle était certaine h Tavance de n'en pas rencontrer, sa mère l'aimait trop pour avoir la pensée môme de lui résister, et d'autre part elle était trop sensée pour n'être pas heureuse de voir sa flUe devenir la femme de François Néel; ce n*était pas elle qui visait un grand mariage se réalisant par hasard et sans qu'on sût comment ; sage et avisée comme elle Tétait, elle comprendrait que c'était un beau mariage pour une flUe sans dot et sans patrimoine d'épouser François quand même il resterait à jamais le chimiste de la maison Dubuquois.
Mais pour son secret, elle n'avait pas les mêmes raisons d'être rassurée : combien de fois avait-elle entendu sa mère lui promettre de ne rien dire à son père, et Tavait-elle vue le lendemain toute malheureuse d'être obligée d'avouer qu'elle avait été entraînée ! « Je n'ai pas pu faire autrement. »
LES BBSOÎGMtX 155
Cependant ce n'était pas sans un sentiment d'em* barras qu'elle se décidait h cette confession, qui eût été bien plus facile, si elle lavait faite en revenant du Champ-d'Oisel, toute frissonnante encore de Taveu qu'elle venait d'entendre. Alors elle n'aurait eu qu'à répéter cet aveu. Tandis que maintenant elle devait non seulement expliquer pourquoi elle avait si long* temps tardé à parler, mais encore il fallait qu'elle reconnût qu'elle s'était cachée de sa mère et qu'ils l'avaient tous les deux trompée.
Dans leur vie si remplie, la mère et la fille n'avaient à elles que les heures de la soirée, quand, après le coucher des élèves, madame La Guillaumie, débarrassée aussi bien des petites filles que de ma* demoiselle Eurydice et des autres sous-maîtresses qui couchaient au dortoir, pouvait s'installer dans sa chambre sans craindre qu'on vînt la déranger à chaque instant. C'était Marianne qui montait la première aussitôt après le souper, pendant que sa mère passait une dernière inspection dans la pension, depuis le réfectoire et la cuisine, jusqu'aux classes ; elle allumait le feu attisé à l'avance dans la cheminée, et elle attendait en lisant. Enfin, les bruits s'éteignaient dans les escaliers, le silence se faisait dans toute Id maison, quelques instants auparavant si tapageuse, et sa mère arrivait. C'était leur bon moment, celui de l'intimité, celui où elles pouvaient causef librement, à cœur ouvert. Que d'heures elles avaient ainsi passées au coin de ce feu, à s'inquiéter quand l'argent qui devait payer les entrepreneurs n'arrivait pas, et qui cependant s'achevaient sans trop d'an-
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goisse, parce qu'elles trouvaient à leurs tourments un adoucissement dans leur affection et leur tendresse.
Ce fut une de ces soirées que Marianne choisit pour sa confidence. Plus promptement encore que de coutume, elle monta à la chambre de sa mère, et tandis qu'au dehors des rafales de neige frappaient les vitres, elle attendit en se préparant, le cœur ému, mais Tesprit ferme :
— Qu'il fait froid I dit madame La Guillaumie en entrant et en fermant vivement la porte ; heureusement, tu nous as fait bon feu.
Bt, après s'être débarrassée du fichu de laine qui lui couvrait la tête et les épaules, elle s*assit au coin de la cheminée, dans son fauteuil, en face de sa fille dont elle n'était séparée que par une petite table sur laquelle était posée la lampe.
Gomme Marianne ne disait rien, elle la regarda, et elle fut surprise de la gravité de son visage et de son air préoccupé.
—Tu ne dis rien ? demanda-t-elle.
— C'est que j'ai à te parler.
— Tu me fais peur. Qu'as-tu ? Sais-tu quelque chose de ton père ?
— Ce n'est pas de mon père qu'il s'agit, c'est de M. Néel.
Madame La Guillaumie respira ; dès lors qu'il s'agissait de M. Néel, elle était rassurée, tandis qu'avec son mari, elle craignait toujours quelque castastrophe : les créanciers, la faillite, quelque acte dç désespoir.
LES BKSOIGmUX 157
— Eh bien ! qu'a4-il, M. Néel ? demanda-t-elle.
Marianne tourna son regard vers le feu, mais sans baisser les yeux.
— H. Néel m'aime.
— Il te Ta dit ? s'écria madame La Guillaumie.
— Le jour où j'ai accompagné mon père et M. Glorient au Ghamp-d'Oisel.
Gomme c'était là le point délicat de son aveu, Marianne avait h&te de le laisser derrière elle.
— Nous nous sommes promis de nous épouser.
— Et c'est aujourd'hui que tu me le dis 1 Ah I Marianne I
Ce reproche était si juste, cette plainte était faite d'un ton si peiné que Marianne, se levant vivement, vînt k sa mère et Tembrassa.
— Pardonne-moi, dit-elle.
Et tout de suite assise sur un tabouret auprès de sa mère, tout contre elle, lui tenant les mains, la regardant, elle expliqua pourquoi elle avait gardé le le silence depuis le mois le septembre et pourquoi elle parlait maintenant.
— C'est donc parce que tu aimais Néel que tu as refusé Thierry ?
— AJors môme que je n'aurais pas aimé François, Je n'aurais pas accepté M. Thierry Dubuquois.
— Et je n'ai rien vu, rien deviné, dit madame La Guillaumie; j'avais tant de confiance en ta sincérité et en ta franchise I
— Seras-tu malheureuse de me voir la femme de François ? II te dira ses espérances, il t'expliquera
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ses recherches qui un jour ou l'autre, demain peutêtre, doivent lui donner la fortune,
— Demain 1 Toi aussi tu mets ta vie dans demain.
— Non dans mon demain à mol, mais dans celui de François.
— Gomme M. d'Escoran met le sien dans la loterie; ton père, le sien dans la France libre; Malaquin, le sien dans le ministère de son ami ; Berthei le sien dans le théâtre ; Badoulleau, le sien dans le hasard.
— Et quand même François ne réussirait pas... tout de suite, la position qu'il occupe présentement n'est-elle pas assez belle pour une fille comme moi ?
— Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, c'est à ton père qui, avec ses idées ambitieuses, ne sera malheureusement que trop disposé à voir dans M. Néel un simple employé.
— Voilà la justification de mon silence ; si j'avais laissé François demander ma main, mon père la lui aurait refusée, c'est toi qui le dis ; mais maintenant les circonstances ne sont plus ce qu'elles étaient, et il me semble que mon père, revenu de ses grandes ambitions, doit être heureux de trouver un gendre tel que François.
Mais madame La Guillaumie, qui connaissait son mari, ne fut pas convaincue qu'il était revenu de ses grandes ambitions, et que, comme le disait Marianne, il dût être heureux de trouver un gendre tel que François Néel. Un employé I C'était pour lui si peu de chose qu'un employé !
LES fiKSOïaNEUX 169
iv >■
Ce fut ce qu'elle expliqua à Marianne avec l'autorité d'une longue expérience.
— Je comprends, dit-elle, puisque vous vous aimez, que vous désiriez hâter votre mariage. Mais je crois qu'il serait imprudent que M. Néel adressât sa demande à ton père en ce moment. Il peut y avoir de graves inconvénients à brusquer les choses ; tandis que je ne vois que des avantages à attendre. Si M. Néel réalise demain ou prochainement les découvertes qu'il poursuit, il n'est plus un employé ; il parle du haut de sa fortune, et il est certainement écouté. D'un autre côté, si la France libre ne réussit pas, comme cela est h craindre, ton père est obligé de se se montrer moins exigeant.
160 LBS BBSOiaNBUX
Plus de prétextes à inventer pour se voir. Plus d'alarmes quand ils étaient réunis. Plus de regards furtifs. Plus de paroles chuchotées. Plus de lettres glissées en cachette.
Ce fut le beau temps de leurs amours.
Maintenant, François venait librement tous les deux jours, et dans le salon, au rez-de-chaussée, il trouvait Marianne qui Fattendait, l'oreille si bien aux écoutes que lorsqu'il mettait la main sur le bouton de la porte, cette porte s'ouvrait devant lui.
— Je ne suis pas en retard.
— Est-ce pour vous adresser un reproche que je suis derrière cette porte?
Jusqu'au moment où madame La Guillaumie venait les rejoindre, ils avaient quelques instants à eux ; mais, comme ces visites avaientla musique pour but avoué, ils étaient obligés de se mettre au piano, de façon à ce qu'on les entendît dans la maison. Bien qu'ils fussent seuls dans le salon et qu'ils n'eussent pas à craindre d'être dérangés, il y avait autour d'eux des oreilles qui les surveillaient, et tout particulier
LES BESOKS^NEUX 161
rement celles de mademoiselle Eurydice gui, toujours aux aguets, racontait le lendemain, d'après les bruits qu'elle avait entendus, tout ce qui s'était passé dans la maison. — Vous avez très bien Joué hier soir la 19* sonate de Haydn. — M. Néel est parti à dix heures cinq minutes. — Est-ce que la serrure était brouillée que vous avez été si longtemps k ouvrir la porte ? — Gomme on ne pouvait pas dire à mademoiselle Eurydice et autres curieuses à quel titre François venait maintenant le soir, il fallait bien que la musique expliqu&t ces visites , et par conséquent il fallait qu'ils se missent au piano, surtout pendant que madame La Guillaumie faisait sa dernière tournée dans la maison. Ils pouvaient se regarder, François pouvait se pencher sur Marianne et l'embrasser dans le cou, mais malgré tout, ils devaient Jouer et même ne pas trop mal jouer.
C'était seulement quand madame La Guillaumie les rejoignait qu'ils trouvaient la liberté de s'entretenir, mais non pas en tôte-à-tôte, hélas I
Cependant c'était un si grand bonheur pour eux que d'être ensemble, de se regarder, d'entendre la musique de leur voix, que pendant foute la Journée ils ne pensaient qu'aux heures de la soirée qui les réuniraient.
Un Jour François arriva plus tôt que de coutume, si bien qu'au lieu de trouver Marianne derrière la porte il la surprit en train d'allumer la lampe.
Depuis longtemps elle ne l'interrogeait plus sur ses expériences, de peur qu'il n'eût qu'une mauvaise réponse h lui donner, et elle attendait qu'il racontât ce
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qu'il avait à lui dire ; mais ce soir-là, en le voyant arriver ainsi, et aussi en remarquant un certain trouble en lui, elle ne put retenir ses questions.
— Il y a quelque chose ? dit-elle sans préciser.
— J'ai été à Condé aujourd'hui, répondit-il, et en traversant Bézu et Grevilliers, comme en parcourant les rues de la ville, J'ai vu partout des affiches de la France libre; en rentrant ici j'en ai trouvé d'autres, et Badoulleau vient de me dire que cet affichage s'était fait dans tout le pays. S'il en est ainsi, la situation de M. La Guillaumie n'est pas ce que nous pensions.
— Alors vous voyez que vous avez bien fait de ne pas aller à Paris.
Quand madame La Guillaumie entra dans le salon et qu'on lui parla de ces affiches, elle fut stupéfaite, car bien que son mari ne lui racontât pas ses luttes avec les huissiers, elle avait compris à quelques mots de ses lettres qu'il était aux abois.
Telle était la position de François qu'il ne pouvait pas désirer le succès de la France libre, puisque c'était la ruine de La Guillaumie qui devait faire son mariage.
Ne voulant pas rester dans l'incertitude, il écrivit à un de ses camarades, clerc d'avoué à Paris, de tâcher de savoir quelle était au juste la situation financière de la France libre.
La réponse ne se fit pas attendre : elle était déplorable , cette situation ; au Palais comme au tribunal de commerce, le nom de La Guillaumie retentissait à chaque instant ; l'affichage avait été un dernier effort.
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comme en font souvent ceux qui vont mourir et qui ne veulent pas mourir.
Il n'avait donc qu'à attendre, et en attendant il n'avait qu'à poursuivre ses recherches ; Marianne ne lui échapperait pas. Si une heureuse découverte ne la lui donnait pas, ce serait par la ruine du père qu'il l'obtiendrait.
Mais cette dernière considération, devenue en quelque sorte une certitude, ne ralentissait pas ses recherches. Jamais, au contraire, il n'avait autant travaillé, et toutes les heures de liberté qu'il ne consacrait pas à Marianne, il les passait dans son laboratoire en compagnie de son chef de cuisine aux couleurs, et de Fiquet, l'adversaire politique du père Grab, les deux ouvriers les plus intelligents qu'il avait pu trouver dans son personnel, essayant des combinaisons nouvelles sans se lasser ni se décourager jamais. Que de fois Strengbach était-il venu le surprendre, arrivant sur leur dos , après avoir laissé ses sabots à la porte.
— Doujours les matières azoïques, disait-il avec son rire formidable.
— Ou autre chose, répondait François.
Et Strengbach s*en allait sans se fâcher, ce qui lui permettait de revenir le lendemain ou les jours suivants pour recommencer le môme examen et les mêmes questions. Si bien que quand François voulait faire quelque nouvel essai qu'il tenait à cacher, il était obligé de s'enfermer chez lui.
Le temps s'écoulait et la France libre paraissait toujours sans que rien dans les lettres que madame
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La Guîllaumie recevait de son mari lui apprît sa situation vraie .
« J'ai à lutter contre de terribles difficultés, disait quelquefois La Guillaumie, mais ]*en sortirai. »
Et c'était tout.
Si sa femme le pressait de questions, ou il ne répondait pas, ou il parlait d'autre chose.
Interrogé par François, le clerc d'avoué répondait toujours la même chose :
a Les poursuites suivent leur petit train train; aux anciennes s'en ajoutent de nouvelles. »
Un matin, madame La Guillaumie reçut une dépêche télégraphique de son mari :
« Arriverai ce soir, attendez-moi. »
Depuis quinze ans, c'était la première fois que La Guillaumie venait à Hannebault en dehors des vacances. Quelle pouvait être la cause de ce voyage?
Incapable de répondre à cette question, madame La Guillaumie, sa dépèche à la main, alla trouver Marianne pour tenir conseil avec elle.
Elle était émue et tremblante ; Marianne fut bouleversée.
— Quel malheur nous menace? s'écria-t-elle.
— C'est ton pauvre père, sans doute, qui est menacé?
— S'il l'est, comment vient-il h nous, qui ne sommes rien et ne pouvons rien ?
— Nous pouvons le consoler, s'il est malheureux.
— Oh 1 de tout cœur ; mais crois-tu que ce soient des consolations qu'il vienne nous demander ?
C'était le soir, à six heures, qu'il devait arriver ;
LES BBSÔIGNEUX 185
elles passèrent la plus grande partie de la Journée à tourner et à retourner la même question :
— Pourquoi vient-il ? Que veut-il ?
Mais dans toutes les hypothèses qu'elles imaginaient et qu'elles discutaient, elles ne trouvaient rien de satisfaisant.
166 LES BESOiaiŒUX
Un peu avant six heures, madame La Guillaumie et Marianne arrivaient devant le café du Progrès, où s'arrête Tonmibus du chemin de ter, et elles attendaient.
Le soleil venait de se coucher, et le vent du soir soufflait &pre et froid, prenant en glace les flaques d*eau qui avaient dégelé pendant la journée ; dans les boutiques, les lumières étaient déjà, allumées, et la façade du café du Progrès jetait des nappes de clarté sur la chaussée.
Si Tomnibus avait eu un bureau qui n'eût été qu'un simple bureau, madame La Guillaumie et Marianne seraient entrées potir s'abriter du froid, qui était piquant ; mais elles n'osaient pousser cette porte de derrière laquelle partaient des bruits de voix mêlés à des carambolages de billes de billard.
Elles se promenaient donc de long et en large sur le trottoir, quand le père Bultel, ouvrant la porte, les aperçut.
— Bonsoir, madame La Guillaumie; vous attendez quelqu'un par l'omnibus, entrez donc.
LES BESOIGNBUX iÔ7
Elles voulurent refuser en disant que ce n'était pas la peine, mais il insista :
Il était d'autant plus difficile de ne pas céder que le père Bultel, qui leur faisait un grand honneur en les invitant à entrer, lui qui n'adressait jamais la parole à personne sans qu'on eût commencé par le saluer, restait là devant elles, en manches de chemise, malgré le froid.
Elles le suivirent donc et il leur avança des tabourets devant une table inoccupée.
Bien qu'à six heures du soir les habitants d'Hannebault ne se trouvent pas ordinairement au café, la grande salle n'était cependant pas tout à fait vide : dans le fond, des voyageurs de commerce jouaient au billard, et au milieu de la fumée, on apercevait quelques habitués qui tapaient gravement des dominos sur les tables de marbre, tandis qu'auprès du comptoir Toussaint et la belle Apolline, toute chargée de bijoux, étaient assis côte à côte, lisant ou plutôt étudiant le même journal.
Us étaient si absorbés dans ce travail que Toussaint, bien qu'il fît face à la porte, n'avait pas vu madame La Guillaumie et Marianne entrer; mais, à un certain moment, ayant levé les yeux, il les aperçut, et alors il vint à elles vivement pour les sauer.
— Ah I elles attendaient M. La âuillaumie I Très curieux, vraiment I Comment avait-il pu quitter Paris pour venir .à la campagne par ce temps de chien? Très bien fait, son journal I Tous les habitués du Progrès le lisaient; c'était un succès.
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U fût interrompu dans ses compliments par la porte qui s'ouvrit; c'était le major Coupe-Toujours qui entrait furieux d'avoir été retardé à l'heure de l'absinthe par un malade.
Cependant Toussaint l'arrôta.
— Vous savez, Major, que je les tiens, s'écria-l-il d'un air triomphant.
— Quoi donc?
— Les mots du logogriphe.
— Pas possible 1
— Coryphée, cor et Orphée.
— Comment Orphée ?
Alors Toussaint se mit à déclamer, en s'adressant à madame La Guillaumie et à Marianne autant qu'au Major :
Avec huit pieds je chante à rOpéra.
Otez-m'en cinq, je sonne à l'Opéra.
Rendez-m'en trois, je suis un opéra, Et c'est à moi que l'on doit l'Opéra.
— ■ C'est ma foi vrai, s'écria le Major, coryphée, cor et Orphée. Mesdames, vous voyez devant vous un garçon qui, il y a six mois, ne se doutait pas de ce que c'était qu'un logogriphe, et qui, maintenant, grâce aux leçons de mademoiselle Apolline, dont il est le plus brillant élève, les devine tous. C'est ça.
— J'ai aussi trouvé le mot de la charade, dit Toussaint en se rengorgeant. Je piochais le mot carré quand ces dames sont entrées; elles attendent M. La Guillaumie.
— Ah I vraiment, il vient à Hannebaùlt, ce brave
La Guillaumie, dit le Major; enchanté de le voîrpour le féliciter du succès de son journal ; c'est ça.
Pour le Major, il n'y avait qu'une manière d'approuver les gens ou les choses : « C'était ça » ; comme il n'y en avait qu'une de les bl&mer : <c Ce n'était pas ça ». La France libre ^ c'était ça, et aussi le talent de Toussaint pour deviner les logogriphes, les charades» les mots carrés.
Madame La Guillaumie et Marianne n'eurent pas longtemps à attendre ; bientôt un bruit de ferraille sonna sur le pavé, c'était l'omnibus qui arrivait.
Elles sortirent aussitôt, et quand La Guillaumie descendit de voiture, il les trouva, la mère à droite, la fille à gauche de la portière.
— Ah ! vous êtes venues au-devant de moi, dit-il, vous ôtes très gentilles.
C'était l'habitude de La Guillaumie de s'approprier les mots de ses amis, de sorte que par les mots mêmes qu'il répétait on pouvait savoir quel était son grand ami du moment. « Vous ôtes très gentilles », cela signifiait pour madame La Guillaumie et Marianne que l'intimité avec Glorient continuait.
Mais il n'y avait pas que sa femme et sa fille qui l'attendaient à la descente de l'omnibus : Toussaint et le Major avaient voulu aussi lui serrer la main.
— Monsieur La Guillaumie, enchanté, dit Toussaint.
— Vous savez, dit le Major, votre journal, c'est ça. Vous nous aurez notre chemin de fer ; c'est à vous que le pays le devra. Vous allez prendre une absinthe?
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— Je vous remercie.
— Un vermouth? dit Toussaint.
La Guillaumie eut la plus grande peine à se débarrasser d'eux ; non seulement il avait à se défendre contre le Major et Toussaint, mais encore il avait à se défendre contre lui-même : il lui était doux d'entendre dire que son journal « c'était ça », et dans son pays encore, ce gui doublait le plaisir. SU avait annoncé son arrivée et chargé Badoulleau de la préparer, on lui eût fait une entrée triomphale.
Madame La Guillaumie, qui le connaissait et qu^ savait combien il était sensible aux félicitations, d'où qu'elles vinssent, fut surprise de son refus. — Il était donc bien troublé, bien préoccupéi qu'il n'avait pas accepté l'invitation du Major !
Il lui avait tendu le bras, et Marianne marchait de l'autre côté. Par ce vent froid, il n'y avait personne dans la rue, ni devant les portes qui étaient fermées.
— Comment vas-tu ? demanda madame La Guillaumie.
— Mais bien, très bien.
— Et ton journal ? demanda madame La Guillaumie, qui tremblait en posant cette question.
— Le journal ? Un triomphe, le plus beau succès qu'on puisse rêver ; la fortune et l'influence.
Madame La Guillaumie et Marianne poussèrent en même temps un long soupir de soulagement.
Si le journal était un triomphe et une fortune, elles s'étaient trompées dans leurs craintes ; il ne pouvait donc pas être question de vendre la pension >
et rien de ce qu'elles avaient imaginé dans leur affolement n'était possible.
Alors quelle était la cause de ce voyage ?
— Mais quelle lutte, continua La Guillaumie, pour en arriver là et quels efforts encore, quels sacrifices devons-nous tous faire pour que cette fortune ne s'évanouisse pas entre nos mains !
« Quels efforts, quels sacrifices devons-nous tous faire I » Ces quelques mots leur serrèrent le cœur. Elles s'étaient trop vite rassurées.
Madame La Guillaumie avait commandé que le dîner fût prêt pour l'arrivée de son mari ; il fallut se mettre à table, et devant la domestique qui faisait le service, il était impossible de continuer la conversation.
Ce n'était point son habitude de combler sa femme et sa fille de compliments ni de propos gracieux ; bien au contraire, il se plaignait toujours, ne se montrant jamais satisfait ni d'elles ni de rien. Mais, ce soir-là, il trouva tout parfait. Jamais elles ne l'avaient vu de si belle humeur, ou tout au moins elles ne l'avaient jamais vu si appliqué à paraître aimable.
II commença par le feu.
— Gomme c'est bon de se chauffer au bois après s'être grillé ou empesté pendant des mois devant du coke ou du charbon.
Puis ce fut le tour du dîner.
— Le pot-au-feu I Quelle bonne surprise I Ta soupe est excellente. Voilà qui vous remet du Liebig et de la gélatine.
Elles se regardaient à la dérobée, se demandant ce que présageaient ces gracieusetés.
Après le dîner arriva le tour de Marianne.
— Sais-tu que tu as embelli, fillette, depuis les vacances ? Ton teint s'est éclairci ; tes yeux ont pris un éclat qu'ils n'avaient pas; décidément tu es une très belle fille, ce que j'ai toujours prévu que tu deviendrais, d'ailleurs.
Gela n'était pas pour les rassurer ni Tune ni l'autre.
Il avait donc des choses bien terribles à leur apprendre, qu'il se donnait tant de peine pour les préparer, car aux plis de son front, aux contractions douloureuses de son visage, il était évident qu'il se trouvait sous le poids d'une préoccupation grave?
Marianne était trop inquiète pour garder sa liberté d'esprit; cependant, puisqu'il ne pouvait pas être question en ce moment de ce qui Tangoissait, elle voulut se mêler à la conversation et demanda des nouvelles de Berthe,
— Grand succès pour la chanteuse, mais plus grand succès encore pour la femme. Sa beauté a fait sensation ; on a parlé d'elle dans les journaux mondains ; tous les soirs on a vu des gardénias à T Ambigu, ce qui prouve bien qu'on s'occupait d'elle. Malheureusement, le drame dans lequel elle a débuté, ne valant pas grand'chose, n*a pas tenu longtemps l'afBche. Je ne sais pas ce que Berthe est devenue. En tous cas, il est certain qu'elle n'a pas paru sur un autre théâtre, à Paris, au moins. J'ai été trop absorbé en ces derniers temps pour pouvoir la suivre. II y a tant de dangers pour une femme, au théâtre , que malgré son talent et sa beauté , la pauvre Berthe peut avoir sombré. Ce qui prouve bien que pour une honnête fille il n'y a qu'une chose dans la vie : lin bon mariage,
El îl développa ce thème exactement comme s'il avait eu un article à écrire sur la condition des Jeunes filles à la fin du dix-neuvième siècle. Ge n'était pas seulement au ridicule qu'une fille s'exposait en ne se mariant pas, c'était encore à toutes sortes de misères. Qu'était-elle dans le monde? Une isolée, une déclassée ; elle traînait une existence chagrine qu'elle finissait dans l'abandon.
Cela n'était que trop significatif pour Marianne ; certainement c'était un mariage que son père voulait lui proposer. Comment n'avaît-elle pas prévu cela, au lieu de chercher mille choses plus ou moins invraisemblables ?
Enfin le dîner s'acheva, et ils montèrent tous les trois à la chambre de madame La Guillaumie.
Comme Marianne allait s'asseoir au coin du feu faisant face à son père, il Tappela près de lui.
— Venez ici, mademoiselle, dit-il, asseyez-vous sur les genoux de votre père, et dites-lui si vous êtes une bonne fille, prête à tout pour lui prouver que vous l'aimez tendrement.
— Tout ce que je pourrai, je le ferai, réponditelle d'une voix grave.
— Sois tranquille, je ne veux pas te demander l'impossible, mais seulement le raisonnable : tu sais que Je ne suis pas un père barbare.
Elle s'était levée et elle se tenait devant son père, pâle et frémissante, mais au fond du cœur pleine de fermeté.
— Je n'ai rien à retirer de ce que je vous ai dit, commença La Guillaumie, la France libre est un
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triomphe, le plus beau succès qu'on ait obtenu dans le Journalisme depuis dix ans. C'est une fortune pour nous, une grosse et belle fortune; seulement, pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'elle dure, et elle ne peut durer que par toi, fillette.
Il fit une pause, attendant que Marianne lui demandât ce qu'elle avait à faire pour cela ; mais elle ne prononça pas un mot, gardant son attitude grave.
Ce fut seulement quand il vit qu'elle ne lui venait pas en aide qu'il continua :
— Vous vous demandez comment une affaire qui est un triomphe et une fortune peut disparaître du jour au lendemain et devenir une ruine, et Je vois que vous ne le comprenez ni l'une ni l'autre. C'est cependant bien simple, très simple. J*ai épuisé toutes mes ressources, usé toutes mes influences pour amener la France libre où elle est arrivée. Mais si grand que soit le succès que J'ai obtenu. J'en suis encore à la période des sacrifices, non à celle des produits. Si Je ne continue pas ces sacrifices pendant quelque temps, c'est la mort.
Il avait commencé à parler doucement, sur le ton de la causerie affectueuse. A ce mot : « C'est la mort », il se leva, et il se mit à marcher par la chambre, tandis que sa fille et sa femme, restées devant la cheminée, le regardaient sans rien dire.
— La lutte que J'ai soutenue, continua-t-il, vous n'en auriez aucune idée quand Je passerais la nuit à vous l'expliquer. Courant le matin les études des huissiers, des agréés, des avoués, allant du tribunal civil au tribunal de commerce, arrangeant des rendez-
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vousavec*les créanciers, discutant, les priant, me fâchant, et, au milieu de cette fièvre gui aurait dévoré plusieurs hommes, revenant toujours au journal que j'ai fait à peu près seul tous les jours, sans manquer d'écrire, non un article, ce qui est déjà joli, mais trois, mais quatre articles, et aussi les notes et les entrefilets; ce qui ne m'empêchait pas de relire tout le journal. Voilà quelle a été ma vie de tous les jours et de toutes les nuits depuis plus de quatre mois. Je dis cela non pour m'en vanter, mais pour que vous compreniez comment je ne suis pas venu à votre aide quand vous vous débattiez de votre côté contre les créanciers, et comment je n'ai pas toujours été maître de vous répondre quand vous attendiez une lettre de moi. Enfin je le dis encore afin que vous sachiez ce que j'ai fait pour vous, car si ambitieux que je puisse être, je n'aurais certes pas accepté une pareille tâche si j'avais été seul, et jamais, pour le triomphe de mon orgueil ou de mon ambition, je ne me serais imposé le travail;que j'ai accompli pendant ces quatre mois, jamais, entendez-vous bien, jamais!
Il jeta ces mots avec une énergie qui disait quels avaient été les fatigues, les soins, les labeurs, les fièvres, les humiliations, les efforts de cette lutte de quatre mois.
Puis, après quelques tours dans la chambre, il reprit :
— Mais précisément je n'étais pas seul, je ne suis pas seul; je vous ai : une femme, une fille, A mon âge, que me faudrait-il pour vivre heureux si je n'avais qu'à penser à moi? Peu de chose vraiment. L^
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continuation de ce que j'aî eu Jusqu'à ce jour. Et avec mes relations et mon expérience, cela ne serait pas difficile à obtenir, ou plutôt à conserver. Mais vous?
— Nous travaillons, dit madame La Guillaumie» timidement.
— Et voilà justement ce qui me tourmente, c'est que vous travailliez. Vous imaginez-vous que depuis vingt ans je n'ai pas souffert dans mon amour-propre, dans ma dignité, dans mes sentiments de père de famille que vous soyez obligées de travailler? Est-ce une existence heureuse celle que nous avons menée, vous à Hannebault, moi à Paris ? En dehors de ce que cela a de pénible, n'y a-t-il pas dans cette vie en partie double quelque chose de ridicule pour vous et d'humiliant pour moi? J'ai voulu que vous ne travailliez plus, et j'ai fondé mon journal. J'ai voulu que vous ayez la fortune, et j'ai lutlé. Quand le découragement me prenait, et plus d'une fois il m'a accablé dans ces heures où la fatigue physique abat les plus courageux, j'ai pensé à vous, et la force m'est revenue.
Si Marianne n'avait pas été anxieuse d'apprendre le danger qui la menaçait, et le mariage que son père voulait lui proposer, elle eût été plus remuée qu'elle ne l'était réellement par ces paroles ; mais ce n'était pas à son père seul c[u'elle pensait, c'était aussi à François.
La Guillaumîe poursuivit :
— Malgré mes efforts, la France libre aurait suc-
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combé depuis plusieurs mois déjà s'il ne m'était pas venu un secours inespéré qui m*a permis de vivre et de lutter encore. Un jour j'ai trouvé dans mon bureau le général Rœmel, le frère de mesdames Dubuquois, qui venait me proposer de prendre pour vingtmille francs d'actions du journal, à condition que je soutiendrais le tracé du cbemin de fer par Hannebault. Ne soyez pas surprises que j'aie accepté le concours du général après avoirrefusé celui de plusieurs personnes qui, en mettant des fonds dans mon affaire, voulaient m'imposer certaines conditions. Les circonstances n'étaient pas les mômes. Le général ne me demandait pas de défendre une cause qui n'était pas conforme à mes idées. Tout au contraire il me demandait de soutenir un projet que je croyais utile à notre pays et que j'avais déjà soutenu d'ailleurs avant sa demande. J'aurais été plus que naïf de repousser ce concours, qui en réalité est un renfort, précisément parce que je livrais une bataille dans laquelle ses intérêts et ceux de ses sœurs étaient engagés. C'est donc gr&ce aux vingt mille francs du général que la France libre a vécu. Puis après ces vingt mille rancs, il en a versé d'autres ; puis après ces autres*là, d'autres encore, car c'est en jetant sans compter l'argent dans ses fondations qu'on édifie un journal nouveau. Mais le général n'est pas décidé à continuer ses versements, et la France libre va mourir, si tu ne me sauves pas en acceptant pour mari... Thierry Dubuquois.
— Que j'épouse cet homme! s'écria Marianne, et c'est toi qui me le demandes, toi mon père I
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— Pourquoi moi, ton père, ne te demanderais-Je pas d'épouser M. Thierry Dubuquois ? dit-il.
Elle sentit que ce n'était pas en se laissant entraîner qu'elle se défendrait d'une manière utile; il lui fallait tout son calme au contraire, tout son sang-ûroid, toute sa raison.
— Pourquoi Je suis*., étonnée que tu parles de ce mariage? dit-elle; mais parce que au mois de septembre nous avons tous été d'accord pour le re^ pousser*
— Dis qu'au mois de sept^ubre Je me suis rendu aux raisons que tu m'opposais.
— Les raisons qui étaient bonnes en septembre et qui t'ont touché sont bonnes aujourd'hui.
-— Les circonstances ne sont plus ce qu'elles étaient.
— M. Thierry Dubuquois est aujourd'hui ce qu'il était au mois de septembre, ce qu'il a toujours été, ce qu'était son père.
— Laissons cela de côté pour le moment, nous y reviendrons tout à l'heure et Je te prouverai que tu te trompes. Ne nous occupons que des circonstances. Quand tu as, en septembre, refusé ce mariage, tu t'es surtout appuyée sur notre position qui n'exigeait pas que, pour faire notre bonheur, tu prisses M. Thierry Dubuquois pour mari. Et Je me suis rendu à cet argument parce qu'alors, en effet, mes espérances me permettaient de croire qu'au lieu de te demander quelque chose. Je pourrais bientôt te donner moi-même beaucoup, et te mettre en état de choisir le mari idéal que toute Jeune fille rêve.
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Mais ces espérances ne sont gu*en voie de réalisation ; pour qu'elles aboutissent il me faut ton concours, et voilà pourquoi je le demande, moi, ton père, faisant appel à la tendresse d'une flUe que j*ai toujours vue affectueuse et dévouée.
— Ce à quoi tu t'es rendu, s'écria-t-elle, incapable de se contenir, c'est à la voix de l'honneur, qui t'empochait de sacrifier ta probité et ta dignité à un mariage qui n'était qu'un marché. Il me semble que sur ce point les circonstances sont les mômes, et que ce qui était un marché alors en serait un encore aujourd'hui.
— Où les circonstances ne sont plus les mêmes, c'est dans notre position. En septembre, je n'avais pas besoin de te demander un sacrifice. Aujourd'hui, ce besoin est tel, que si tu me refuses ce sacrifice, c'est la ruine, et ce qui est plus grave que la ruine, c'est le déshonneur, car je suis à la dernière extrémité, et dans quelques jours, demain peut-ôtre, une faillite sera déclarée. C'est miracle qu'elle ne l'ait pas été encore, mais je suis aux abois et n'ai plus qu'à me laisser exécuter si tu ne tne sauves pas.
Il se fit un silence ; madame La Guillaumie lançait des regards éplorés à Marianne ; La Guillaumie examinait sa flUe ; Marianne restait immobile^ les yeux attachés sur le feu.
— Il y a des gens, continua La Guillaumie, pour lesquels la faillite n'est rien ; mais il y en a d'autres pour lesquels elle est une honte à laquelle ils ne survivent pas. Je suis de ceux-là. Jamais je ne ferai faillite.
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Une fois encore, il laissa un silence s'établir, et ce ne fut qu'au bout de quelques secondes qu'il poursuivit :
— Cependant je ne t'aurais pas demandé de me sauver si M. Thierry Dubuquois était aujourd'hui le même homme qu'autrefois. Tu es ma fille, et, Dieu merci I j'ai assez souci de ton bonheur pour ne pas te marier à un ivrogne. Mais si M. Thierry Dubuquois s'est laissé entraîner à des excès regrettables dans sa jeunesse, ce qui a existé autrefois n'existe plus aujourd'hui. Il en est de l'ivrognerie, comme de tant d'autres maladies : elle est guérissable...
— En septembre aussi on disait que M. Dubuquois était guéri, et cependant tu n'as pas insisté pour ce mariage.
— On disait...
— C'était M. le doyen qui le disait.
— Aujourd'hui c'est son oncle, et, mieux encore, c'est l'expérience. S'il n'était pas guéri et bien guéri, il aurait éprouvé des rechutes. Depuis son retour d'Amérique et qu'il vit ici sous les yeux de tout le monde, y a-t-il quelqu'un qui l'ait vu ivre? Avezvôus entendu dire qu'il s'était enivré, non fréquemment, mais une seule fois, une seule?
— Non, répondit madame La Guillaumie.
— C'est ta mère elle-même qui le dit, et tu as foi en son témoignage, je pense ?
— Nous n'avons pas suivi M. Dubuquois jour par jour.
— N'épiloguons pas. Si M. Dubuquois s'était enivré, vous le sauriez, , comme tout le monde le