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II

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saurait & Hannebault. Que ne sait-on pas I Que ne répète-t-on pas, surtout quand il s'agit de quelqu'un qu'on envie I L'abbé Colombe dit qu'il est guéri; le général Rœmel le dit aussi ; la Toix publique le dit également. Le mari que je te demande d' accepter n'est donc pas un ivrogne, je dis plus : c'est un homme intelligent ; il l'a prouvé par la direction qu'il a su imprimer aux affaires de la maison depuis son retour. Enfin, ce qui ne g&te rien^ o'est un homme de cœur; ce qu'il a fait pour son vieil ouvrier mourant de la rage en est une preuve éclatante. Trouves-en des jeunes gens dans la position de Thierry qui ont le courage d'embrasser un misérable enragé I Tu conviendras que ce n'est pas pour son plaisir qu'on fait cela ; c'est par esprit de devoir, et l'esprit de devoir porté à ce point, c'est de l'héroïsme. Je ne suis donc pas un père dénaturé quand je te demande de prendre cet homme pour ton mari. Je suis dans une position désespérée; je me noie; o'est à peine si je peux encore soutenir tna tète au-dessus du gouffre qui m'entraîne \ tu acceptes de mari^ et aussitôt la maison Dubuqudis étend au-dessus de moi sa puissante main qui me sauve du déshonneur et de le mort. Voilà ce que je viens te demander.

Elle n'avait pas bronché et elle Gontinuail à regarder le feu, sourde aux appels que sa mère lui adressait.

Après un court moment d'attente^ il reprit 2 — Est-il un mauvais père celui qui, dans de pareilles conditions, fait à appel à la générosité et au dévouement de sa fllle ? A-t-il tort de compter sur

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elle ? Tu nous répondras tout à Theure. Je ne t'ai rien caché. Je n'ai rien exagéré. Je suis perdu. Tu n'as qu'un mot à dire pour me sauver. Et ce mot ne doit pas faire ton malheur; s'il en était ainsi, si M. Dubuquois était le mari que nous imaginions au mois de septembre, je ne te le demanderais pas. Mais au contraire, il doit te donner dans le monde une . situation enviée, une des plus belles de Tindustrie française, et il nous en donne aussi à ta mère et à. moi une splendide, au lieu de la ruine et de la misère qui nous attendent. Une ûlle est en droit de compter sur le dévouement de ses parents ; des parents sont-ils en droit de compter sur le dévouement de leur fille? Voilà la question dans toute sa sincérité. A toi de la décider. J'attends.

Jamais Marianne n'avait éprouvé émotioii aussi poignante. Elle était bouleversée, et tnalgré ses efforts pour garder son calme, àilolée. Celte voix de son père lui étranglait le cœur, det appel au liom des sentiments de la famille, du dévouement filial, de la tendresse l'anéantissaient. Assurément son pore n'avait point gâté son enfance et jamais il n'avait eu pour elle ces caresses, ces cajoleries, ces élans que tant de pères ont pour leurs filles et qui louchent si profohdémeîit, sî délicleusemeilt une âme sensible. D'autre part cépeildatit il n'avait jamais été méchant pour elle. S'il l'âVait souvent rabrouée et humiliée, c*etait fiarce quil ne trouvait pas eh elle les qualités ^d'il lui aurait voulues et que dans son orgueil il avait ifôvées. Enfin 11 était son père, et pour elle ce mot disait tout.

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Oui, un père était en droit de compter sur le dévouement de sa fille, comme une fille était en droit de compter sur celui de ses parents ; entre eux il devait y avoir une réciprocité parfaite. Au moins était-ce ce qu'elle avait toujours pensé et ce qu'elle avait toujours senti.

Et voilà qu'au moment où son père faisait appel à son dévouement, il fallait qu'elle lui répondît par un refus, le plus cruel, le plus accablant qui dût s'abattre sur lui.

Yoilà que, quand il venait à elle, agitant sa main désespérée, à demi noyé, comme il disait lui-même, il fallait qu'elle ne prit pas cette main et qu'impassible elle assist&t à ce naufrage.

La première fois qu'elle avait refusé de devenir la femme de Thierry, elle avait pu se contenter de se défendre en disant que ce mariage ne lui convenait pas, mais maintenant était-il possible qu'elle opposât aux prières désespérées de son père de simples raisons de convenances? Quand il parlait de la ruîne, du déshonneur, de la mort, était-il possible qu'elle se contentât de répondre : « Ce mariage ne me platt pas ? »

Cela ne serait ni juste ni sincère, car, quelle que fût Thorreur que lui Inspirait ce mariage, elle l'eût accepté si eUe n'avait pas aimé François.

C'était François qui inspirait son refus, c'était pour lui et pour lui seul qu'elle ne cédait pas; il fallait donc, coûte que coûte, qu'elle parlât de lui. II n'y avait plus de ménagements à garder, plus de pru-

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dence, plus d'adresse h employer; Theure de la bataille décisive avait sonné.

D'ailleurs, voulût-elle la retarder encore que sa mère, bien certainement, ne le lui permettrait pas ; elle parlerait, elle dirait l'amour de François, leur projet de mariage, leurs promesses.

Mieux valait donc qu'elle parl&t elle-même.

— Je t'aurais déjà répondu depuis longtemps, s'il ne s'agissait que de moi, dit-elle.

Mais elle prononça ces derniers mots d'une voix si basse, qu'il ne les entendit pas.

— Tu dis?... demanda-t-il.

Elle se raidit contre cette faiblesse, indigne de son amour ; ce n'était pas seulement pour elle qu'elle combattait, et c'était aussi pour François.

— Je dis, reprit-elle d'une voix affermie, que s'H ne s'agissait que de moi, je me résignerais par devoir filial à devenir la femme de M. Dubuquois, mais je n'ai pas le droit de sacrifier celui qui m'aime et que j'aime...

— Tu aimes ?...

— M. Néel, et nous nous sommes promis de nous épouser.

— Un employé I s'écria La Guillaumie.

— Que suis-je donc ? répliqua-t-elle.

— Ma fille I Et c'est parce que tu es ma fille que tu devrais savoir que je ne consentirais pas à ton mariage avec un employé. Et c'est aussi parce que tu savais cela que tu t'es cachée de moi.

Le reproche était trop juste, au joaoins sur ce point, pour que Marianne pût répondre et se défendre ; elle

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ne pouvait qu'expliquer pourquoi elle avait gardé le silence.

— Nous attendions pour te demander ton consentement, dit-elle, que François eût réalisé une grande découverte qu'il poursuit et qui doit lui donner une belle fortune.

-— Je ne suis pas un père qui ne comprend rien, continua La Guillaumie, ni la vie, ni les choses humaines ; j'admets que, dans la solitude qui est la vôtre ici, tu te sois laissé toucher par ce jeune homme. Il faisait de la musique avec toi, il te voyait souvent, il te parlait de ses grands projets. Tu as cru qu'un mariage entre vous était possible...

— Nous nous sommes aimés.

— Voyant en lui un mari, tu as cru que tu l'aimais ; mais maintenant tu dois sentir l'absurdité de cette rêverie de jeune fille.

— Cet amour n'est pas une rêverie, c'est un sentiment profond qui domine ma vie ; je suis à celui que j'aime et ne serai jamais qu'à lui.

-— Et moi je te dis, s'écria La Guillaumie avec emportement, que tu ne seras jamais à lui. Ne me fais pas te le répéter et dans l'état où je suis ne me pousse pas hors de moi-même par des paroles imprudentes autant qu*inutiles. Tu as cru, tu as imaginé, tu as rêvé. Maintenant tu es en face de la réalité. D'un côté une amourette sans conséquence, sans passé comme sans avenir ; de l'autre, un mariage splendide, le plus beau que tu puisses désirer, qui te donne la fortune, l'influence, la puissance, et te fait une des femmes les plus brillantes de France, la plus enviée. D'un côté

un Jeune homme qui ne t'est rien, que tu ne connais^ sais pas il y a deux ans, que le hasard t'a fait rencontrer, et qui se consolera d'autant plus facilement de ton refus qull trouvera en lui-même que tu as eu bien raison de préférer à ce qu'il pouvait t'offrir, la grande position que te donne M. Dubuquois. Enfin, d'un autre côté, un homme qui t'aime, que tu aimes, le mari de ta mère, celui qui, depuis ton enfance, ne t'a donné que des marques de tendresse et d'affection, ton père, que tu réduis au déshonneur et h la mort si tu repousses le mariage qu'il te demande. Voilà la situation dans toute sa franchise et dans toute son horreur. Voilà ce que tu dois envisager, ce qu'il faut que tu pèses dans ton cœur de fille et dans ta conscience. Que dois-tu à celui qui ne t'est rien et qui se consolera facilement, comme tous les amoureux se consolent en aimant ailleurs ? Que dois-tu à ton père, qui est tout pour toi, dont la vie sera brisée, déshonorée, et qui vous entraînera dans son désastre, ta mère et toi, si tu n'es qu'une fillette sentimentale au lieu d'être une fille à l'âme vaillante ? Je ne veux pas médire de l'amour, mais envisage d'un esprit avisé, en regardant autour de toi, quelle place insignifiante il tient dans le monde. A vingt ans, on s'imagine qu'il est tout. Combien faut-il de temps pour reconnaître que ce n'est pas lui qui fait les heureux ménages, pas plus qu'il n'assure le bonheur de la vie et l'avenir des enfants? Où vois-tu un mari et une femme qui s'aiment d'amour ? Dans les romans peutêtre, et encore les romanciers qui cherchent le succès en flattant leur public se gardent-ils bien de

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montrer Tamour dans le mariage ; cela serait ridicule.

Il se tut et sans se rasseoir, il se mit à marcher par la chambre, tandis que madame La Guillaumie tenait ses yeux suppliants fixés sur sa fille, qui évitait de la regarder.

— C'est avec stupéfaction que j'ai entendu ce que tu viens de me dire, répondit enfin Marianne. Saiis doute, tu sais la vie et le monde dont tu parles, tandis que moi je les ignore. Mais ce qui se passe dans la vie et dans le monde n'est rien pour moi. J'aime François, et je n'admets pas que je puisse être heureuse sans lui, comme je suis certaine qu'il ne peut pas être heureux sans moi. Nous nous aimons, et pour nous le présent, l'avenir, tout tient dans notre amour. Tu dis qu'il n'est rien pour moi. Je l'aime. Tu dis que je ne lui dois rien. Je lui dois tout, puisqu'il m'aime.

— Et moi alors, moi ton père, tu ne me dois rien! s'écria La Guillaumie.

— Que puis-je ? dit-elle désespérément. Ah I Dieu m'est témoin que je ferais tout et que je donnerais ma vie pour te venir en aide ; mais de cette vie je ne suis pas maîtresse, puisque je l'ai donnée. Si j'étais réellement la femme de François, tu ne me demanderais pas d'épouser M. Dubuquois ; eh bien, je suisb femme de François, puisqu'il a mon serment.

— Voilà donc l'ingratitude des enfants I s'écria La Guillaumie.

Jusque-là madame La Guillaumie n'était intervenue que par quelques exclamations et par les ap-

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pels éplorés que 'ses yeux adressaient à Marianne ; d'un geste elle ferma la bouche à son mari :

— N*accuse pas ta ûlie, dit-elle» n'accuse ni son cœur ni sa tendresse. Pour elle, la situation est terrible.

— Et pour moi, donc I dit-il.

— Pour tous les trois, car la femme et la mère a aussi sa part de douleurs dans ce cruel débat. Tu voulais partir ; ne cède pas à la colère. Laisse les réflexions de la nuit peser sur Marianne, et au lieu de la presser de répondre, donne-lui jusqu'à demain, qu'elle s'interroge, qu'elle réfléchisse à ce que tu lui as dit, qu'elle pèse tout, comme tu le lui as demandé.

— Soit I dit-il, aussi bien je suis brisé.

Marianne allait se retirer dans sa chambre, il la

retint.

— Encore un mot, dit-il. Dans tes réflexions de cette nuit, tâche de t'élever au-dessus de considérations étroitement personnelles. Juge notre situation de plus haut, en faisant appel à tes souvenirs, et demande-toi ce que ferait une héroïne de Corneille placée «ntre ce qu'elle doit à son père et les inspirations de son amour, entre le devoir et sa passion. A demain.

lu

Marianne n'avait pas besoin des recommandations de sf^ mère pour réfléchir à sa situation.

Que lui importait Corneille et ses héroïnes I C'était bien à des fictions dramatiques qu'elle pouvait penser vraiment I Comment en de pareilles circonstances son père avait-il Tesprit assez libre et le cœur assez dégagé pour avoir souci de Chimène, de Camille, d'Emilie I Et d'ailleurs, si Chimène était partagée entre son amour pour Rodrigue et son devoir de venger çon père ; -— si Camille ne pouvait céder à son amour qu'en trahissant sa famille ; — si Emilie était prise entre Cinna et la mémoire de son père, est-ce qu'en fin de compte ce n'était pas toujours l'amour qui l'emportait ?

Rentrée dans sa chambre, au lieu de se coucher, elle s'était mise à sa table pour écrire à François, et c'était là, devant son papier blanc, qu'elle réfléchissait.

Elle était à François, elle s'était donnée, elle ne pouvait se reprendre; ce serait une- lâcheté et une infamie^

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Ce fiit ce qu'elle écrivit, simplement et sans phrases, sans protestations, mais avec une fermeté qui devait mettre la conviction et la foi dans le cœur de celui qu'elle aimait.

« Je suis h vous, cher François, et ne serai jamais » qu'à vous ; sans doute on s'opposera h notre ma* » riage, mais s'il en est ainsi soyez certain que, ne » pouvant pas être votre femme, je ne serai pas celle » d'un autre. Nous attendrons. C'est pour la vie que » je vous aime. » <

Elle se mit au lit ; mais elle était trop bouleversée, trop enfiévrée pour s'endormir. Lorsqu'elle s'assoupissait, une hallucination la réveillait brusquement : tantôt c'était son père qu'elle voyait un revolver à la main, tantôt c'était François qui se tuait dans l'église où l'abbé Colon^be la mariait avec Thierry.

Et, sous l'oppression de ces cauchemars qu'elle ne pouvait secouer, elle reprenait le cours de ses pensées, plus effrayée, plus malheureuse à mesure que la nuit s'avançait et que les tristesses vagues du matin l'envahissaient.

Comme elle se réveillait ainsi en sursaut pour la quinzième ou la vingtième fois, elle crut voir sa mère devant elle. Ce n'était point une vision de sou imagination affolée : un bourgeoir à la main, madame La Guillaumie, enveloppée dans une robe de chambre et la tête couverte d'un fichu, s'avançait vers son lit.

— Il n'apas dormi; toute la nuit il a parlé, moîlîé rêvant, moitié éveillé, revenant toujours à ce qu'il nous a dit: « Je ne ferai pas faillite* » N'est-ce pas la

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preuve que si on vient pas à son aide, il se tuera ?

— Suis-je donc la seule qui puisse venir à son aide?

— Que veux-tu dire ?

— Que mon père, dans son embarras, a pensé à moi parce qu'il a cru que j'accepterais ce mariage. Quand il sera certain que jamais je ne prendrai M. Dubuquois pour mari, il se tournera d'un autre côté, et avec son intelligence, sa souplesse, sa persévérance, il sortira de cette crise comme il est déjà si souvent sorti de tant d'autres.

— Tu vois bien que, sans le général Rœmel, il était perdu.

— Et toi tu dois voir qu'à ce moment il ne pensait pas à s'adressera moi; il n'aurait pas fait faillite alors cependant. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais je suis sûre que tout cela a été arrangé par la famille Dubuquois, qui a trouvé ce moyen pour m'obliger à devenir la femme de M. Thierry. Il serait ingénieux, ce moyen, si je n'aimais pas François, car malgré l'horreur que m'inspire M. Thierry, je céderais pour sauver mon père. Mais j'aime François, et rien ne me fera céder.

— Malheureuse enfant I

— N'ajoute pas ta condamnation à mon désespoir; tu ne sais pas ce que je souffre.

Sans doute madame La Guillaumie ne condamnait pas Marianne, mais il était bien évident qu'elle ne comprenait pas ce refus d'accepter Thierry. Pendant plus de vingt années elle avait accepté toutes les exi-

gences de son mari sans les discuter, sans même penser à se défendre ; comment Marianne maintenant n'acceptferait-elle pas celles de son père? N'est-ce pas le rôle de la femme de se sacrifier toujours ?

Marianne n'était pas en état d'engager une discussion avec sa mère, ce n'était ni le lieu ni le moment ; cependant cela lui était si cruel de ne pas trouver d'appui chez celle qui non seulement l'approuvait toujours, mais qui même l'admirait en tout, qu'elle ne put pas laisser passer ce dernier mot sans protestation.

— Si mon père me demandait de commettre un crime pour le sauver, me conseillerais-tu de lui obéir? Non, n'est-ce pas ? Eh bien, ce serait un crime que je commettrais si j'épousais M. Dubuquois. En est-il de plus grand que de trahir celui qu'on aime ? En est-il de plus honteux que de manquer à sa foi et à sa parole? Tu penses à mon père en ce moment, tu ne vois que son désespoir. Pense un peu à moi aussi. Imagine ce que serait ma vie auprès de ce misérable ivrogne, juge-la d'après ce qu'a été celle de madame André. Et madame André n'a pas été femme seulement ; elle a été mère aussi. Est-il au monde un supplice plus effroyable que le sien ? Et je serais cette femme, et je serais cette mère? Non, tu ne peux pas vouloir cela.

— Est-ce que je veux quelque chose I s'écria madame La 6uillaumie, que cet appel remua jusqu'au fond de ses entrailles de mère. Je vois ton père dans le danger ; je voudrais le sauver.

— Veux-tu que je lui dise que j'épouserai

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M. Thierry quand je suis décidée à ne Tépouser jamais?

— Je voudrais qu'il pût croire que tu céderas un jour, ou tout au moins je voudrais qu'il pût croire que tu n'es pas aussi ferme dans ton refus que tu t*es montrée hier soir, que tu réfléchiras, que tu accepteras peut-être ; enfin je voudrais qull partît avec une espérance. N'est-il pas tout naturel que, dans une circonstance aussi grave, tu aies besoin de réflexion, et qu'il faille que tu t'habitues à une idée qui tout d'abord te bouleverse? Ce serait déjà un adoucissement. Ne sens-tu pas ce qu'il y a de blessant pour un père dans ton « jamais »?

— J'aurais cru tromper mon père en ne lui disant pas la vérité ; pourquoi parler de « peut-être », quand Je mot que je sens dans mon cœur est « jamais»?

— Pour ne pas lui porter en ce moment un coup trop cruel. Pour gagner du temps.

— Fais ce que tu voudras.

Ce fut seulement quelques instants avant son départ que La Guillaumie adressa la parole à sa fille.

— Ta mère m'a dit que tu demandais à réfléchir et à t'habituer à cette idée de mariage. Cela me parait enfantin dans les conditions où nous nous trouvons. Mais enfin je compte que tu ne feras pas traîner le temps. Tu dois comprendre aussi que tu ne verras plus François Néel, qui ne sera jamais ton mari. Jo lui ai écrit à ce sujet.

Peut-être en eût-il dit davantage, mais BadouUeau arriva, et il ne fut plus question que du succès de la France libre,

— Ah I si vous étiez venu avec moi, dit La Guillaumie, quel tracas vous m'auriez évité; la rédaction et l'administration, c'est trop.

— Malheureusement, il est trop tard, répondit BadouUeau.

— Sans doute ; mais ne regrettez rien, mon brave BadouUeau ; après tout, vous avez la tranquillité, le repos ; et cela vaut bien le succès, si beau qu'il soit.

— Si vous m'aviez prévenu de votre arrivée, je

VOUS aurais organisé une entrée triomphale ; votre campagne en faveur de notre chemin de fer vous a rendu populaire dans le pays ; si vous voulez être député, vous êtes sûr de passer ici aux prochaines élections.

— Tu vois I dit La Guillaumie en s'adressant à Marianne.

Comment ne serait-elle pas touchée de ce que disait BadouUeau? Pour qu'il devînt député, que fallaitîl? Simplement que la France libre dur&t; et pour cela, elle n'avait qu'à accepter Thierry. Directeur de la France libre, député d'Hannebault, beau-père de Thierry Dubuquois, quelle place n'allait-il pas prendre dans le monde I Un mot de sa flUe, et tout cela se réalisaitpourlui. Gomment ne le dirait-elle pas?

Elles le conduisirent au café du Progrès, accompagnées de BadouUeau. Déjà, malgré l'heure matinale, Toussaint et le Major étaient assis en face l'un de l'autre, commençant une partie de dominos qui, avant le soir, serait suivie de beaucoup d'autres ; ne s'interrompant que lorsqu'on venait chercher le médecin pour quelque malade impatient ; alors, Toussaint, pour employer le temps de l'attente, s'occupait à étudier, sous la direction de son professeur, la belle Apolline, les logogriphes, les charades, les rébus, les mots carrés qu'ils n'avaient pas encore devinés.

En voyant La Guillaumie entrer dans le café, le Major et Toussaint reprirent leurs invitations de la veille ; mais La Guillaumie ne put pas accepter, l'omnibus allait partir ; il n'eut que le temps de glisser un mot à sa fille :

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— Ma vie eist entre tes mains, notre bonheur à tous.

Il fallait qu'il répondît aux étreintes de Badoulleau, de Toussaint et du Major, qui, en raccompagnant, répétait :

— Vous savez, la France libre, c'est ça, mon cher, c'est ça.

La voiture partit.

Marianne et madame La Guillaumie s'en revinrent lentement à la pension, sans parler ; ce fut seulement au moment d'entrer que Marianne aborda le sujet qui, depuis le départ de son père, lui serrait le sœur : la lettre h François.

— Mon père m'a dit qu'il avait écrit à François ; que comptes-tu faire de cette lettre ?

— Mais l'envoyer ; je l'ai promis k ton père, et Je ne puis pas faire autrement.

— Il me semble précisément que tu pourrais faire autrement; c'est bien brutal de lui envoyer cette lettre, qui est peut-être très dure elle-même. Saistu ce qu'elle contient ?

— Ton père ne me l'a pas donnée à lire ; il m'a dit seulement qu'il défendait notre maison à M. Néel.

— Tu vois.

— Ton père, ne voulant pas de ce mariage, ne peut pas permettre que M. Néel te voie tous les jours.

— Je le comprends et ne me révolte pas ; c'est la volonté de mon père, je la subis... en attendant. Mais • il me semble que François n'a pas mérité d'être traité ainsi. Ce n'est pas avec un homme comme lui qu'on agit de cette façon.

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— Que veux-tu ? il faut bien que cette lettre de ton père lui soit remise, je Tai promis.

— Je ne demande pas qu'elle ne lui soit pas remise ; Je demande seulement que tu la lui remettes toimême, en ma présence. Je le verrai pour la dernière fois et lui expliquerai que Je n'ai pas manqué à mon engagement. Songe h ce qu'il va souffrir. Il m'aime. Laisse-lui au moins la foi en son amour.

Madame La Ouillaumie reftisa tout d'abord : elle avait promis d'envoyer cette lettre, elle devait l'envoyer; mais, comme toujours avec sa flUe, elle finit par céder.

François devait venir le soir ; on ne lui écrirait pas et madame La Guillaumie lui remettrait elle-même la lettre de son mari, que Marianne expliquerait.

A huit heures, François arriva, exact comme toujours, et même plus pressé encore que de coutume, car il avait appris la visite de La Guillaumie et il avait hâte de savoir ce qui s'était passé. EtaitroUe favorable k leur mariage ? Était-elle menaçante pour leur amour ? Les deux étaient également possibles, et le raisonnement ne montrait pas plus de chances d'un côté que de l'autre.

Mais en trouvant Marianne et madame La Guil.

laumie dans le salon où elles l'attendaient, il vit tout de suite dans leur attitude et sur leurs visages que c'était un danger qui le menaçait.

— J'ai appris que M. La Guillaumie était venu h^ Hannebault, dit-il, ayant hâte de savoir.

Ce fut Marianne qui répondit ; car au frémissement de la voix de celui qu'elle aimait, elle avait senti Té-

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motion et l'anxiété gui inspiraient cette question détournée.

— Mon père est venu me demander d'accepter pour mari M. Thierry Dubuquois.

Gomme il allait lais&er échapper un cri, vivement elle lui ferma les lèvres.

— Vous savez quelle a été ma réponse : jamais je ne serai la femme de M. Thierry. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que pour expliquer mon refus, j*ai dû avouer notre amour à mon père. A cet aveu, mon père a répondu que jamais il ne consentirait à notre mariage, et il vous a écrit pour vous défendre notre maison. Ma mère devait vous envoyer cette lettre. Elle a bien voulu céder à ma prière et vous laisser venir, de façon à ce que je vous explique ce qui s*est passé et vous dise que, quoi qu'il arrive, je suis à vous et ne serai qu'à vous — votre femme.

— Voici la lettre de mon mari, dit madame La Guillaumie, qui, trouvant que Tentrevue prenait un accent trop tendre, crut à propos d'intervenir.

— Ainsi, continua Marianne, nous allons être séparés ; mais, je Tespère, ce ne sera pas pour longtemps.

Et elle expliqua sur quoi s'établissait son espérance en répétant tout ce qui s'était dit entre son père et elle.

Plusieurs fois madame La Guillaumie voulut l'interrompre, honteuse et humiliée de voir ainsi mettre à nu une situation qu'elle eût voulu tenir cachée ; mais Marianne poursuivit son explication jusqu'au bout, franche et complète, car pour elle il n'y avait

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ni honte ni humiliation & dire à François tout ce qui la touchait, elle et sa famille : une femme n*a rien à cacher à son mari. Et puis, d'ailleurs, il lui semblait que, pour qu'il ne se désespérât pas de cette séparation, il fallait qu'il vit bien dans quelles conditions elle avait lieu.

Elle suivait l'effet de ses paroles sur le visage de François, et à mesure qu'elle avançait dans son récit, elle voyait ce visage tout d'abord bouleversé et convulsé s'éclaircir et se rasséréner ; aussi appuyait-elle sur ses explications, surtout sur le rôle qu'elle attribuait à la famille Dubuquois et au général Rœrael.

— Ainsi, dit François lorsqu'elle se tut, M. La GuîUaumie ne me reproche que ma qualité d'employé ?

Avant que Marianne répondît, madame La GuilpritJa parole :

— Vous savez que mon mari avait pour vous autant d'estime que d'amitié, dit-elle, et s'il oppose à ce mariage, c'est parce qu'il a toujours rêvé une grande fortune pour sa fille. C'est un orgueil de père qu'il faut comprendre.

— Je le comprends d'autant mieux que je le trouve légitime. Donc si je pouvais tirer M. La Guillaumie des embarras qui l'accablent, il ne penserait point du toutà M. Thierry?

— Mon père a refusé M. Thierry quand il était libre de faire ce qu'il voulait et de parler haut ; ce n'est que depuis qu'il est à bout de ressources qu'il s'est résigné à ce mariage, — pour lui le seul moyen de se

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sauver, de sauver son journal, d^échapper à la ruine et à la faillite.

— Eh bien, tout n'est pas perdu encore, s'écria François.

— Que voulez-vous dire ? demandèrent en même temps Marianne et madame La Guillaumie.

— Je vous ai souvent parlé du procès que ma grand'mère soutient contre l'État, procès gagné bien des fois par elle depuis cinquante ou soixante ans qu'il est engagé, mais jamais complètement par suite de chicanes et de moyens de procédure quêtons les gouvernements qui se sont succédé lui ont toujours opposés, si bien que ces soixante années ont été employées par elle à plaider à Angers, à Paris, à Rouen, à Poitiers, à Rennes, à Orléans. Il paraît qu'aujourd'hui on veut en finir avec elle, et on lui propose une transaction, une très grosse somme, plusieurs centaines de mille francs, ce qui n'a rien d'invraisemblable pour qui sait que son procès déflnivement gagné, ce sera plusieurs millions qu'on aura à lui payer. Avec sa persévérance, son obstination de plaideuse si vous voulez, ma grand'mère m'écrit qu'elle refuse cette transaction et qu'elle veut tout ce qui lui est dû. Je partirai pour Paris demain matin, et je lui demanderai d'accepter l'arrangement qu'on lui propose. Me refusera-t-elle ? Gela me semble impossible à admettre. Quand je lui aurai fait comprendre que c'est mon bonheur qu'elle assure, elle cédera. Combien de fois m'a-t-elle écrit, m'a-t-elle répété que c'est pour moi, pour moi seul qu'elle soutient ce procès !

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François Néel n'était point Un esprit cliimérique, mettant Son espoir et sa consolation dans un lendemain qui doit être tadidux pài* cela seul que là veille a été triste et misérable. Jamais il n'avait ci*u aux millions de ce procès qui âveiit dévoré là vie de son père et de sa grând'mère, et malgré tout ce que celleci lui avait dit et répété, il ne s'était point laissé éblouir par ce mirage ; il avait travaillé, et il n'avait rien attendu que dii travail. Aussi n'était-ce point par appât du gain quil avait nourri 6ë pfôcès de la moitié de ses appointements, mais simplement par devoir fllial. Si tous les mois il envoyait cin^ Petits francs à sa grând'mère, ce n'était pas pour qu'elle pût continuer de plaider, mais pour qu'elle Vécût. Parce qu'elle ne prenait sur cette pension que ce qui lui était strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim, employant le surplus â payer les frais de âon procès, ce n'était pas une raison pour qu'il diinînuât cette rente. Il faisait de son côté ce qu'il pouvait et

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ce qu'il devait, elle faisait du sien ce qu'elle youlait. Les choses étalent bien ainsi, il avait la conscience tranquille même quand il refusait les suppléments que sa grand'mère lui demandait régulièrement, trois ou quatre fois par mois, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, car elle se mettait en peine d'inventions, la vieille plaideuse, sachant l'horreur que son petit-flls éprouvait pour tout ce qui touchait à la justice et à la procédure. Gomme une enfant qui cherche à tirer des carottes à ses parents, elle s'ingéniait à trouver des histoires pour l'apitoyer.

L'été, elle soiliTràit de la chaleur, et elle avait besoin d'une petite somme pour s'acheter une robe légère. L'hiver, c'était une robe chaude ou un manteau qu'il lui fallait pour se défendre du froid : à son âge, quatre-vingts anS) on est sensible aux températures extrêmes. Et puis il y avait les maladies, que ce grand &ge expliquait aussi; et toujours son médecin lui ordonnait les médicaments les plus chers, le vin de quinquina, les fortifiants. Si François avait toujours Musé, elle se serait sans doute lassée. Mais il ne refusait pas toujours) bien qu'il sût qu'elle n'avait jamais consulté de médecin^ ni bu une goutte de vin de quinquina, et qu'elle ne connaissait même pas le nom de ces rédonfortants dont elle parlait, il envoyait de temps en temps quelque petite somme supplémentaire qui, aussitôt reçue, allait s'engloutir non dans le tiroir du pharmacien^ mais dans la caisse de l'àyoué. Gomment se montrer inébranlable quand la pauvre Vieille paillait du frdid qu'elle endurait, ou du chaud qui l'accablait? C'était vrai qu'en hiver elle

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avait froid et qu'en été elle avait chaud. Plus froid môme ou plus chaud qu'une autre, puisqu'en toutes saisons, du commencement à la fin de Tannée, elle ne portait qu'une robe de laine noire, toujours la même, un chapeau de paille noire et un petit manteau en mérinos qui, dans des temps reculés dont il n'avait que vaguement souvenir, avait été orné d'une garniture de jais. Il se disait bien que l'argent qu'il envoyait ne servirait pas plus à l'acquisition d'une robe qu'à celle d'une bouteille de vin de quinquina, mais il l'envoyait quand même.

Cependant, si incrédule qu'il fût à l'égard de ces millions, il ne pouvait pas croire que la transaction dont sa grand'mère lui parlait était une histoire comme celle des robes chaudes ou des robes légères. Pourquoi l'eût-elle trompé ? Elle n'avait aucun intérêt h le faire. Loin de là, car en lui annonçant cette offre de transaction, elle s'exposait à ce qu'il lui conseillât de l'accepter, — et ce conseil il le lui avait donné avec toutes sortes de bonnes raisons pour l'appuyer.

D'ailleurs, s'il y avait une chose étonnante, c'était que depuis longtemps déjà cette transaction n'eût pas été proposée par l'administration contre qui les nombreux jugements et arrêts qui s'étaient succédé en ce procès avaient été toujours prononcés et qui n'avait pu traîner ainsi les chosea en longueur que parce qu'elle était l'administration.

Qu'étaient quelques centaines de mille francs dans cette affaire qui, si elle se terminait jamais, ne coûterait pas moins de six à sept millions à l'État, ou même plus de dix millions comme le prétendait sa

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grand'mëre, si le chiffre des fruits et dommagesintérêts qu'elle réclamait était accepté I

François ne croyait pas aux six ou sept millions, mais il croyait k la justice de la cause que soutenait sa grand'mëre, et trouvait par conséquent une transaction toute naturelle.

Avant la Révolution, un échange avait été conclu entre son arrière-grand-père et TÉtat, qui abandonnait à celui-ci deux mille hectares de bois à prendre dans les Alpes mancelles ; mais au moment de la livraison des bois cédés, des difficultés avaient été soulevées par les agents de radministration, sur la situation et la délimitation de ces bois, et un procès s'était engagé. La Révolution l'avait suspendu, et il n'avait été repris qu'au commencement de l'empire. Gomme les droits du cédant étaient certains et que les tribunaux ne pouvaient que les valider, les agents de l'État avaient trouvé ingénieux de faire rendre par l'empereur une ordonnace qui annulait la concession accordée par le roi, de sorte que l'Etat gardait ce qui lui avait été cédé, et en échange ne donnait rien du tout. Il n' y avait rien à faire contre cette ordonnance ; on avait subi la loi du plus fort. Mais ceux qui rendent les ordonnances ne sont pas éternels. Napoléon tombé, Louis XYIII avait validé la concession accordée par Louis XVI, et le procès avait recommencé sur la question de savoir dans quelle partie des Alpes mancelles seraient pris les deux mille hectares cédés par l'échange. C'était ce procès que la grand'mère de François, qui avait alors vingt ans, avait apporté par son contrat de mariage dans la famille Néel. Il i«

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L'Etat offrait de livrer ces deux mille hectares dans des landes sablonneuses entièrement dénudées qui n'avalent alors aucune valeur, et madame Néel demandait à les prendre dans une forêt plantée d'arbres magnifiques de cent cinquante ans d'âge. C'était sur ce point que le procès durait depuis plus de cinquante ans : prendrait-on les deux mille hectares échangés à l'est d'une certaine ligne, ou bien les prendrait-on à l'ouest? A l'ouest c'était une fortune de plus de quatre millions, sans compter les fruits et les dom* mages-intérèts qui revenaient à la famille Néel, c'està-dire, six ou sept millions ; à l'est, c'était à peine une centaine de mille francs.

Sans être riche, la famille Néel jouissait à ce moment d'une belle aisance.Toutes ses ressources avaient été employées à soutenir ce procès devant les juridictions où les hasards de la procédure l'avaient successivement promené : à Angers, Paris, Rouen, Orléans, Gaen. Chaque année on avait vendu une pièce de terre. Qu'importait? Dans quelques mois, on entrerait en possession d'une forêt qui vaudrait quatre millions, et on toucherait plusieurs millions defruitsi

Les quelques mois avaient duré soixante ans ; Jls avaient mangé les unes après les autres les pièces de terre du patrimoine des Néel, usé et empoisonné l'existence du grand-père et du père de François, qui étaient morts à la peine, autant d'exaspération que de misère*

Seule, la vieille grand'mère était restée debout, ferme dans sa foi, convaincue de son bon droit, ne se laissant pas plus abattre que tenter ou effrayer.

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Tout ce qu'on avait essayé sur elle ou auprès d'elle avait échoué ; aussi calme quand elle avait gagné que quand elle avait perdu, elle ne pensait qu'à engager une nouvelle lutte ou h la soutenir, n'ayant d'autre souci que de se procurer l'argent nécessaire à son procès.

Bien souvent elle avait dû, faute de ressources, attendre des mois et des années pour lever un Jugement ou faire exécuter un acte de procédure. Une fois môme qu'elle avait gagné son procès, si complètement qu'en outre des deux mille hectares que l'arrôt lui accordait en pleine forêt, il lui allouait des arrérages de quarante mille francs par an remontant h vingt ans en arrière, elle n'aurait pas pu tirer parti de cet ari*èt, manquant d'argent, si lé ministre contre v lequel elle plaidait ne lui était venu en aide. Pris de pitié pour cette malheureuse femme, que son administration harcelait de misérables chicanes, entassant arrêtés de préfets sur jugements, pourvois sur arrêts, épuisant toutes les juridictions, celles des conseils de préfecture, du conseil d'Etat^ des tribi;nai;x civils, de la cour de cassation, plaidant toujours, et trouvant sans cesse quelque moyen pour recommencer l'affaire quand elle semblait terminée, ce ministre au cœur juste et çharita^ble avait fait l'avance des frais d'expertise que lïiadame Néel ne pouvait payer.

— Elle finira par se décourager, disait-pn, et, de guerre lasse, par la fatigue ou la jnort nous en viendrons à bout.

C'était l'importapce même des intérêts en litige qui faisait l'acharnement de la défense ; s'il n'avait

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été question que de quelques centaines de mille francs, on aurait payé. Mais six millions, dix millions peut-être, jamais. Et Ton plaidait, sans penser à Finiquité de ce procès.

Cependant rien n'avait découragé « la petite mère Néel », comme on disait au Palais, et Ton n'était pas venu à bout d'elle par la fatigue, car justement elle ne connaissait ni la fatigue, ni le découragement.

C'était alors qu'on avait eu l'idée de lui proposer une transaction.

— Finissons-en.

La refuserait -elle?

François avait à tel point l'horreur de ce procès, qui lui avait pris son père, sa mère et son patrimoine, qu'il ne serait pas intervenu dans cet arrangement autrement que par la lettre écrite à sa grand'mère et dans laquelle il l'engageait à accepter cette transaction. Que lui importait ? Il n'avait jamais compté sur cette fortune, et même il n'avait jamais cru que ce procès dût finir un jour, étant bien décidé h l'abandonner quand il serait l'héritier de sa grand'mère.

Mais dès là qu'il pouvait trouver dans cette transaction un moyen d'obtenir Marianne, les raisons trop bonnes qu'il avait pour ne pas Vouloir s'occuper de cette affaire n'existaient plus.

Sa grand'mère l'écouterait ; il la toucherait en lui parlant de son amour et de son prochain mariage. Ne devait-elle pas avoir besoin de repos ? Ne seraitelle pas heureuse de vivre enfin de la vie de famille, calme et tranquille?

N'avait-elle pas quatre-vingts ans ?

Quand le lendemain matin François arriva au café du Progrès pour prendre Fomnibus du chemin de fer, il trouva Toussaint déjà installé dans la voiture.

— Est-ce que vous iriez à Paris, par hasard ? de manda Toussaint.

— Oui.

— Quelle chance I nous ferons route ensemble ; j'y vais aussi. Il faut bien de temps en temps se retremper ; on deviendrait croûte à vivre toujours

Ce n'était pas une chance pour François de faire route avec Toussaint, pour qui il n'avait guère de sympathie ; mais il fallait bien que, bon gré, mal gré, il acceptât ce compagnon de voyage qui s'imposait.

— J'ai emporté mes instruments de travail, dit Toussaint, en tirant de la poche de côté de son veston un jeu de cartes ; en route nous pourrons ca tailler une.

— Je ne joue jamais.

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— Alors à quoi passez-vous votre temps ? Vous devez joliment vous ennuyer.

Mais il fut interrompu par un psit, psit, répété qui partait d'une fenêtre du premier étage ; c'était la belle Apolline, qui beaucoup moins belle en sortant du lit que lorsqu'elle était habillée, parée, coiffée, lui adressait ses adieux.

— Bon voyage I

— Elle est vexée comme un âne, dit Toussaint. Mais François ne demandant pas pourquoi la belle

Apolline était vexée comme un âne, Toussaint ne put pas continuer ses confidences ; d'ailleurs la voiture partait.

Ce fut seulement h la gare, en attendant le train, que Toussaint reprit la conversation avec François.

— Est-ce que vous savez l'adresse de Berlhe d'Escoran ? demanda-t-il.

— A Grenelle.

— Chez son cousin, rue Mademoiselle. Je la connais, celle-là. Mais c'est de l'histoire ancienne. On ne demeure pas k Grenelle, chez un cousin pauvre, quand on a équipage.

— Gomment équipage !

— Parfaitement ! Lajardie, qui la connaît bien, Va vue seule au Bois, dans une Victoria pleine de chic et très correcte ; c'est clair. J'ai demandé son adresse au père d'Escoran, il n'a pas voulu me la donner ; voilà pourquoi Je vous demandais si vous la saviez.

Marianne avait lu à François la dernière lettre de Berthe, celle dans laquelle elle annonçait

son début. Que signifiait un pareil changement? Ce n'est pas^ k l'Ambigu qu'on gagne des victorias pleines de chic et très correctes. Savait-elle donc déjà ce qui devait arriver quand elle écrivait : « Je suis une de ces femmes dont on dit : « Elle a mal » tourné. » Le mieux est de m'oublier. » Gela s'étaitil réalisé ? Avait-elle mal tourné ? Gela paraissait vraisemblable, si Lajardie ne s'était pas trompé et l'avait réellement vue au Bois. Pauvre fille I

Mais François était trop préoccupé pour penser longtemps à Berthe ; lorsqu'il fut installé dans son wagon, feignant de dormir pour échapper aux questions ou aux récits de Toussaint, il revint à sa grand'mère, à La Guillaumîe et à Marianne.

En arrivant h Paris, ils se séparèrent, et pendant que Toussaint s^en allait de son côté, François se fit conduire à un hôtel de la rue d'Amsterdam, afin d'être logé auprès de sa grand'mère, qui demeurait dans le passage Tivoli, cette triste et pauvre ruelle que peu de Parisiens connaissent, bien qu'elle soit dans un quartier où tout le monde passe; puisqu'elle va de la rue de Londres à la rue Saint-Lazare.

Quoique l'heure du dîner fût passée depuis longtemps déjà, il voulut avant tout aller chez sa grand'mère ; il savait combien peu régulière elle était dans ses habitudes, sacrifiant tout à ses affaires ou plutôt à son unique affaire, son procès, et elle pouvait être en retard ; dans ce cas il l'emmènerait dîner avec lui et lui offrirait un festin comme elle n'en voyait pas souvent*

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Elle demeurait dans une maison borgne du passage, dont l'allée, fermée par une petite barrière jaune, se trouvait entre la boutique d'un marchand de vin et celle d'un marchand de cuirs et de crépins ; à Tentresol était la loge du concierge.

Quand François demanda si madame Néel était chez elle, une petite fille, & moitié endormie, qui gardait la loge, répondit qu'elle était sortie, mais qu'elle rentrerait bientôt sans doute.

— Qui vous fait croire qu'elle doive rentrer bientôt?

— Je pense qu'elle est sortie pour acheter son dîner ; si vous voulez revenir, bien sûr que vous la trouverez.

François se mit à se promener devant la maison, regardant dans les quelques boutiques restées ouvertes s'il n'apercevait pas sa grand'mère. Mais cette promenade était pénible, car il soufflait un vent du nord qui fouettait une pluie glaciale mêlée de neige fondue.

Pour réagir contre le froid il accéléra le pas, descendant de la rue de Londres à la rue Saint-Lazare, et remontant de la rue Saint-Lazare à la rue de Londres, marchant vite, serré dans son pardessus, abrité sous son parapluie qu'il tenait aussi bas que possible.

A un certain moment, ennuyé de suivre toujours le même chemin, il tourna dans la rue de Londres et la descendit; elle était déserte et les veryes des becs de gaz ternis par la pluie éclairaient mal la chaussée. Comme il passait devant une grande

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porte, une ombre qui se tenait là h demi abritée lui adressa quelques mots qu'il n'entendit pas ;' cependant il crut comprendre qu'on lui demandait la charité.

En mettant la main dans sa poche, il releva son parapluie et alors ses yeux tombèrent sur cette ombre ; c'était une femme de petite taille, vôlue de noir, coiffée d'un chapeau de paille.

Il fit un soubresaut, se demandant s'il était le jouet d'une hallucination. Puis vivement, il avança la tôte et regarda cette femme.

— Grand'mère I

— François I

— Vous qui tendez la main dans la rue I

— Je n'ai pas mangé depuis hier matin.

Après le premier mouvement de la stupéfaction, François s'était remis.

— Prenez mon bras, dit-il, abritez-vous sous mon parapluie.

Et il l'emmena du côté de la rue d'Amsterdam, n'osant pas Tinterroger, n'osant même pas parler.

Sa grand'mère mendiant ! Qu'avait-elle donc fait de l'argent que tout dernièrement encore il lui avait envoyé ?

Elle alla elle-même au-devant de cette question qu'il ne pouvait pas lui adresser.

— J'ai eu un jugement à lever, dit-elle, quelques frais à payer, ton argent a été absorbé ; cela va si vite avec ces brigands !

— Et que seriez- vous devenue si je ne vous avais pas rencontrée ?

— Je serais rentrée et me serais couchée sans dîner... cela m*est arrivé plus d*une fois. Quand je devrais avoir cinq cent mille francs de rente, je n'ai pas deux sous pour acheter du pain. Yoilà ce qu'on appelle la justice.

-— Pourquoi ne m'aveas-vous pas écrit ?

— Tu n'es pas facile à Targent quand je t'écris.

— A l'argent qui doit aller fondre dans ce procès infernal, mais pour vous !

— C'est vrai, tu es un bon garçoii; je ne te fais pas de reproches.

Ils étaient arrivés devant le restaurant de la gare.

— Nous allons dîner là, dit François.

— Tu n'as donc pas dtné?

— Arrivé à Paris depuis une heure, mon premier soin a été de venir vous chercher pour que nous dînions ensemble. On m'a dit que vous étiez sortie et que vous alliez rentrer. Je me promenais en attendant.

En entrant dans le restaurant, tout flambant de lumière, François vit que sa grand'mère était mouillée; son petit manteau de mérinos était lustré par la pluie, car c'était bien toujours le même manteau, le pauvre vieux manteau qu'il lui voyait depuis tant d'années, et non un bon et chaud qu'elle lui avait demandé au commencement de l'hiver et pour lequel il avait envoyé de l'argent,

— Ce n'est rien, dit-elle en devinant aux regards de son petit-flls ce qui se passait en lui, il séchera pendant que nous dînerons, il fait chaud ici.

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— Vous deve« être glacée ?

— J'en ai vu bien d'autres.

Un garçon s*était avancé pour mettre leurs couverts^ et tout en essuyant la nappe, il énumérait les plats du jour.

— Potage julienne, Saint-Germain, consommé, potage aux herbes ; en poisson, turbot, saumon, soles ; comme rôti, nous avons le filet qui est tout prêt, un bon petit poulet si vous n'êtes pas trop pressés.

— Nous sommes très pressés, dit madame Néel en faisant un signe à son petit-fils que celui-ci ne comprit pas.

— Alors le filet, dit le garçon, revenant à son affaire, vous n'aurez pas à attendre. Comme vin voulezvous une bouteille de Saint-Julien ?

— Non, dit madame Néel, répétant son signe.

— Alors, c'est le bourgogne que vous préférez : Mâcon, Nuits?

— Servez toujours le potage, dit François, et vivement, je vous ferai le menu pendant ce temps-là.

Tout en marchant dans la rue auprès de sa grand'raère il s'était dit qu'il allait offrir à la pauvre vieille femme, qui n'avait pas mangé depuis la veille, un bon dîner fin, ce qu'il y aurait de meilleur, au moins ce (jui pouvait la tenter et lui être agréable; aussi en la voyant lui faire des signes, ne comprenait-il pas du tout ce qu'ils pouvaient signifier. Avait-elle peur de trop nianger après cette abstinence de deux jours?

Elle alla encore au-devant de sa question.

— Il ne faut pas commander des mets chers, dit-

elle à voix basse, quand le garçon fut éloigné pour aller chercher le potage.

— Ne vous inquiétez pas de cela, grand'maman ; donnez-moi le plaisir de vous offrir un bon dtner.

— Cela ne sert à rien un bon dîner ; manger suffit.

— Cela sert à faire plaisir & celui qui invite.

— Tu as donc bien de l'argent?

— Au moins en ai-je assez pour que vous preniez ce qui peut vous être agréable.

— Eh bien, économisons-le ce soir ; tu me le donneras demain ; je lui trouverai un emploi plus utile.

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François n'avait rien répondu à sa grand'mère, et celle-ci pouvait croire qu'elle l'avait convaincu ; aussi se fàcha-t-elle quand elle l'entendit donner le menu au garçon :

— Saumon , poule t. . .

— Non, interrompitrclle, c'est Inutile; un plat suffit.

Mais François, tout en servant le potage, continua son énumération.

Peut-être madame Néel se fût-elle défendue si le fumet du consommé ne l'avait pas distraite. Il y avait deux jours qu'elle n'avait pas mangé ; la faim l'emporta sur l'économie.

— Mange doucement, dit François, effrayé Ae sa voracité.

— N'aie pas peur; rien ne me fait mal.

Puis, se reprenant, — car cette afQrmation était en contradiction avec ses plaintes habituelles sur sa mauvaise santé, qui exigeait tant de soins et tant de médicaments ; — elle ajouta en souriant tristement :

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