Les bêtes à bon Dieu
Il est des hommes, en assez grand nombre, correctement organisés, je pourrais ajouter « et heureusement », mais je n'en suis pas certain, dont là vie se partage en zones régulières, et successives; leur existence a ses saisons avec la précision de celles de l'almanach : le printemps commence le 20 mars à 4 heures 5 minutes du matin et finit le 20 juin, pour faire place à l'été, qui commence le 21 juin à 0, 23 minutes du matin ; l'automne commence le 22 septembre à 3 heures 2minutcs
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du soir, et l'hiver le 21 décembre à 4 heures 12 du matin.
C'est-à-dire que Thomme joue aux billes, à la toupie, à la corde Jusqu'à quatorze ou quinze ans ; — de quinze à vingt, il aime les exercices violents, mêlés d'un peu de rêverie, et il fait des vers; — à vingt ans, il fait l'amour jusqu'à trente-cinq; — de trente-cinq à quarante, il s'occupe des affaires, de l'argent, de la fortune ; — de quarante ans à cinquante ans, il ajoute à la chasse de l'argent, le désir d'être quelque chose : député, sénateur, ministre, membre de n'importe quoi, maire de son village, orateur de club, sans jamais reculer d'un pas, sans s'attarder dans la saison précédente, sans jeter un regard derrière lui, à moins que ce ne soit un regard de dédain, en haussant les épaules.
D'autres, au contraire, restent jeunes, naïfs, quelquefois béjaunes toute leur vie, et, à un certain âge, voient leur esprit et leur âme encore en fleur renfermés dans un vieux corps, — comme cette princesse « plus belle que le jour » d'un conte de fées, qui s'enveloppait d'une peau d'âne. A ceux-là il faut de toute nécessité l'élément féminin dans leur vie ; s'il n'y a pas de femmes, ils se demandent pourquoi
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ôe réveiller le matin ; à ceux-là il peut paraîire dur de vieillir, d'être vieux. Quelqu'un a dit, je crois bien que c'est moi, un jour de mauvaise humeur ou de désappointement, ou de pluie : « Il est une cruelle punition pour les hommes qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours. »
Je n'ai pas tardé à abjurer ce blasphème et à effacer le mot « punition » pour le remplacer par don ou privilège.
En efTet, il est incontestable que, pour les femmes, le mot vieux est la plus énergique expression du dédain et même de la haine ; — il faut voir avec quelle grimace et quel accent elles disent : « Une vieille robe, un vieux chapeau, » — pour elles, dans leur grammaire qui a beaucoup d'idiotismes et de sous-entendus, vieux est le superlatif de scélérat.
Le vieillard n'a plus de chances d'être aimé que par une femme qui se trompe et qui croit pour un moment aimer parce qu'elle se voit, se sent aimée à son goût et à sa fantaisie.
L'homme aime la femme qu'il veut aimer, la femme qu'il aime; — la femme aime ou croit aimer l'homme par lequel il lui plaît d'être aimée. Cela a l'air assez ténu, mais n'en est pas moins vrai. Au vieillard il n'est pas dé-
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fendu (raimer ; ramoiii' consiste à aimer et à être aimé. — C'est déjà beaucoup d'en conserver la moitié, et j'oserais dire la meilleure moitié. L'amour qu'on éprouve élève l'âme, le cœur et l'esprit, bien plus que celui qu'on inspire. — Je ne dis, certes, aucun mal de la réunion des deux moitiés ; — mais ne demandons pas à la vie, à telle partie de la vie autre chose et plus que ce qu'elle contient. — Ne prétendons pas cueillir des pêches et des oranges sur les haies qui bordent le chemin.
De leur meilleur côté, tâchons de voir les choses; Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux; Moi, — je me réjouis et rends grâces aux dieux Que les épines aient des roses.
J'ai quelquefois réussi à consoler des amis frappés d'un malheur, par l'application d'une recette qui m'a été souvent bien utile pour moi-même. — En reconnaissant le malheur qui les frappait, je leur faisais une liste, et à peu près toujours très longue, des revers, des infortunes qui leur étaient épargnés. — Et quel droit avez-vous, quel droit ai-je, — quand il s'agissait de moi-même, — d'être exempt de tant de maux qui frappent d'autres hommes, vos ou mes semblables ?
Daprès cette théorie, je me suis arrangé
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pour m'installer assez commodément dans l'hiver de la vie : — les aubépines n'ont plus leurs fleurs odorantes, mais elles ont leurs fruits de corail qui attirent les merles et les mésanges, lesquels payent leur écot, les uns en sifflant, les autres en gazouillant.
Je ne me sentais pas aussi vieux que je devais le paraître : penché sur les avirons, je ne le cède encore guère â aucun de nos pêcheurs ; — je ne trouve pas les arrosoirs trop lourds, et je marche tout le jour dans mon jardin sans me sentir fatigué ; ne me sentant pas vieux, je n'ai pas voulu me voir vieux ; j'ai depuis quelques années supprimé tout miroir dans mon habitation, et j'ai à peu près oublié ma figure (1).
Je ne puis cependant pas toujours empêcher les autres — au diable soient les autres ! — de me rappeler mon âge par une vulgaire, maladroite et haïssable bienveillance. Je ne puis pas toujniu's les empêcher de me débiter, croyant me faire plaisir ou me consoler, la litanie et les rengaines qu'on adresse aux vieux
(1) Vous pouvez vous regarder, mou cher philosophe, car vous êtes de ceux qui ne vieillissent pas. Les vaillants sont toujours jeunes. (Note d'une femme 'pas du tout curieuse qui a lu cet article, avant la lettre, sur le bureau de l'Edilenr).
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comme on chante aux enfants : « Dodo, l'enfant do. »
— Vous avez bien bonne mine.
— Vous ne vieillissez pas; depuis la dernière fois que je vous ai vu, vous avez plutôt rajeuni. — La belle vieillesse! Je voudrais bien être comme vous quand j'aurai votre âge. L'autre jour, suivant une cérémonie funèbre, un homme marchait à côté de moi, qui me dit, pour m'être agréable :
— Ah ! monsieur, c'est vous qui aurez un bel enterrement !
— Ça me ferait grand plaisir, lui répondisje, mais je ne le verrai pas. Ce n'est pas tout, on m'offre un fauteuil au lieu d'une chaise ; — on me demande si les courants (Vair ne m'incommodent pas; — une femme ramasse lestement son mouchoir tombé pour m'épargner la fatigue de me baisser ; les jeunes filles sont avec moi à leur aise, sans timidité, sans affectation, naturelles même et tout à fait charmantes.
J'en suis parfois agacé, outre mesure. — 11 y a quelque temps, dans un court voyage que je fais fréquemment, je rencontrais habituellement un petit monsieur — très bon, j'ensuis certain, très complaisant, très humain, — qui voulait absolument m'aider à monter en wagon
et à en descendre. Trois ou quatre fois, en le remerciant de sa bonne volonté, je lui avais lait observer que je n'avais nul besoin de son secours.
Enfin, un jour que j'étais probablement au bout de la somme de patience que je possède, peut-être aussi parce que je voyais des femmes et de jolies femmes dans le wagon où j'allais monter, mon homme vint encore me prendre parle coude, pour me bisser sur le marchepied. Je me baissai, je lui passai un bras sous les jarrets, l'autre aux épaules, et je le jetai à la volée aux pieds des femmes qui étaient dans le wagon.
J'ai heureusement, pour moi, conservé des goûts, des passions qui conduisent l'homme jusqu'au bout : la contemplation et l'étude de la nature, et je vis sur la mer et dans un jardin. — Les roses sentent aussi bon pour un vieux-né, que pour le plus joli petit nez rose ; la mer est aussi bleue, le soleil couchant aussi splendide, la brise aussi fraîche et aussi i)arfumée qu'ils l'étaient dans ma jeunesse et qu'ils le sont aujourd'hui pour les plus jeunes.
Ajoutez la rêverie, le souvenir, la lecture, — cette voluptueuse absence de soi-même et de la vie, — un crayon et du papier blanc.
8 LES lîKTES A BON DIKU
Dans la vie que je mène, je ne rencontre rien, ilnY a rien des choses, plaisirs ou autres, qui n'existent plus ou n'ont jamais existé pour moi.
Je n'ai de voisins que mes enfants et mes petits-enfants ; et je me suis arrangé pour n'en pas avoir d'autres, — étant rauteur de cet aphorisme : « N'ayez pas de voisins, si vous voulez vivre en paix avec eux. »
Quant à l'élément féminin, qui entre pour sa part et se combine avec l'azote, l'oxygène, etc., dans la composition de l'air seul respirable pour moi, — j'ai dû faire en sorte que les femmes me le fournissent sans qu'il leur en colite aucuns frais. — Quand j'ai regardé quelques instants une femme à la fenêtre, une jolie tête encadrée de pois de senteurs et de volubilis, — j'ai ma ration pour la journée, — je ne pense même pas à la revoir. — C'est ce qui m'est arrivé hier, et c'est en pensant à elle qui n'en saura jamais rien, c'est pour elle que j'écris ces fenillets; car, Dieu merci, je ne me suis jamais soucié du public tout le monde, — me contentant d'un auditoire restreint, éparpillé, mais assez fidèle, d'amis connus et inconnus que ma jolume sincère m'a conciliés.
Quelques écrivains ont besoin ou croient
LKS ItÈTES A BON DIEU 9
avoir besoin pour se mettre ou se tenir en verve, de renifler ou de fumer du tabac, de boire des soupières de café, de prendre de l'opium ou du hachisch; moi, je prends de la femme comme ils prennent du café — ou leurs autres drogues plus ou moins répugnantes. Comme je ne sors guère de chez moi — et que je n'ai pas tous les jours la chance de voir une femme à la fenêtre ou passant devant moi d'une démarche aisée, noble, harmonieuse, — j'ai recours aux souvenirs et, de préférence, presque toujours, aux souvenirs des rencontres et des escarmouches qui n'ont pas eu de dénouement, — parce que je n'ai alors ni subi ni infligé de déceptions.
Une femme surtout me tient souvent bonne, charmante et rajeunissante compagnie ; — en réalité, je ne sais pas où elle est ; mais, quand je l'évoque, elle apparaît à côté de moi, sur un petit banc au bord d'une grande mare entourée d'un bois de lauriers roses, couverte de nymphéas, :1e nélumbos, de butomes, de sagittaires, et bordé e de VergissmeinnicM — cette fleur des souvenirs que mon premier roman a mise à la mode, il y a quelque cinquante ans, — au moment où j'ai été moi-même à la mode pendant quelques jours — je n'y suis plus aujourd'hui — moins étonné de n'y être
10 LKS lîÈTF.S A liON DIEU
plus que d'y avoir été ; — car je n'ai jamais fait grand'chose pour cela.
C'était une belle jeune fille que j'avais rencontrée, que je voyais assez souvent, dont je voulais faire ma femme, et qui y consentait.
Naturellement, elle ne m'a pas attendu ; — de là, désespoirs, fureurs, abattements ; mais, malgré la trahison, j'ai gardé pour son souvenir la plus tendre, la plus profonde reconnaissance.
Dans ce temps-là, en effet, dans ma première jeunesse, je croyais fermement que l'amour des femmes était réservé aux plus braves, aux plus spirituels, aux plus énergiques, aux plus lionnètes, aux plus laborieux — et — risquons un bien gros mot — aux plus vertueux.
Pendant assez d'années, elle fut — quoique absente — spectatrice de toute ma vie, — sans en excepter un jour ni une heure ; moi, me disant : « Que penserait-elle de moi en telle circonstance ? » Je lui ai dii ma première jeunesse, sérieuse, honnête, laborieuse, forte, — résolue, — une fois ou deux héroïque — et, — encore un bien gros mot, — chaste.
Je n'ai jamais essayé de la revoir, — une fois même j'en ai évité l'occasion, — parce que j'aurais craint une triste et cruelle découverte : à savoir, quelle n'existait pas et que je l'avais
LESBÈTESABONDIEL' Il
iiiA^entée ; car, en réalité, je ne la connais guère, peut-être même je ne la connais pas.
La première moitié de la vie se passe à désirer la seconde, la seconde à regretter la première.
A propos de cette femme, j'éprouve quelquefois des regrets, mais ce n'est pas elle que je regrette, c'est moi, le moi quej'étais alors sous prétexte d'elle; car j'ai été, depuis, bien loin de valoir ce que je valais alors.
La vie nous corrompt, et nous en sortons plus mauvais que nous n'y sommes entrés (1).
Mais revenons ou plutôt arrivons au but principal qui m'a fait écrire ces pages et dont je me suis en apparence beaucoup écarté — moins peut-être que je n'en ai l'air. La présentation de mes bêles à bon Dîeu^ les raisons pour lesquelles j'ai congédié l'escadron volant de mes guêpes, — Jlle ego qui quondam, — et les raisons pour lesquelles je les ai remplacées par les « bètes à bon Dieu ».
Jeune, très jeune même, encore au collège, j'étais déjà professeur et pion; — pendant longtemps je n'ai lu que du latin et du grec.
(1) Paradoxe! mon cher Aristophane. Les enfants sont mauvais. L'àme comme la tête blanchit en vieillissant. (Note d'un écolier.)
12 LES UKTES A 15 0N DIEL'
— J'y suis revenu. — Je ne voyais que les héros un peu grossis de Plutarque et aussi ceux d'Homère et de Vir£,^ile ; — je m'étais fait ainsi un type d'iiommos plus grand et plus beau que nature. Plus tard, lorsque du collège j'entrai dans la vie, je fus tristement désappointé d'abord, — puis bientôt irrité de ne pas trouver la taille requise à mes contemporains. Un peu plus tard, une femme, voyant chez moi quelques statuettes que m'avait données mon vieil ami Pradier, me disait :
— Vous avez tort d'avoir cela habituellement devant les yeux ; ça gâte le jugement et le goût, et, ensuite, on exige des pauvres femmes des « choses » qui ne sont que bien rarement dans la nature.
Les statues monumentales de Plutarque, de Virgile et d'Homère, avaient produit sur moi le même effet que les statuettes de Pradier.
Tout homme qui n'était pas parfait était un infirme ; tout homme qui n'était pas Achille était Thersite, celui qui n'avait pas la rude franchise de Caton était le fourbe Simon ou le perfide Ulysse, sinon celui qui n'avait pas le désintéressement de Socrate ou de Phocion était un voleur.
En descendant la montagne de la vie, j'ai jugé, je juge les choses et les gens d'un autre
point de vue et avec plus d'indulgence ou moins de colère. — Je tâche de me persuader que la maturité est un progrès, tandis c[ue ce n'est peut-être que découragement et indifférence. Les guêpes étaient amies de la justice, de la vérité, mais fort belliqueuses, parfois inflexibles et même peut-être cruelles; — elles n'ont, je crois, jamais corrigé- personne.
Dans mon jardin, j"ai rassemblé tous les arbres, toutes les fleurs auxquels]se rattachent pour moi quelques souvenirs, joies envolées, amères ou suaves tristesses, et qui, à chaque saison, viennent me les raconter :
Des lointains souvenirs cachés corames des faunes
La troupe joue et rit
Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes.
C'est là que j'ai cherché à recruter une autre armée, car je ne compte pas déserter la bataille, — une armée plus d'accord avec mon âge et ma façon de voir actuelle ; — et, après des études etméditations suffisantes, je me suis décidé pour les « bêtes à bon Dieu » que certains savants appellent coccinelles, et d'autres plus savants, entre autres le très savant Réaumur, « aphidiphages ».
Je vais vous les présenter :
14 LES BÈTES A liON DIEU
Indra, — disent les Hindous; Indra, Brahma, Wischnou, Thor,Osiris, Jupiter, Zeus, Jehovah, Gog, divers noms sous lesquels, par un instinct natif, tous les hommes de tous les temps ont adoré, invoqué, un seul et même Dieu, Être suprême. Créateur des mondes, — auquel ils n'ont eu que le tort d'assigner une forme et des limites ; — d'où tant de sectes, d'hérésies, de haines, et de guerres ! Il était réservé à notre époque de progrès d'imaginer la plus grosse bêtise qui soit jamais entrée dans les têtes humaines, à savoir : l'athéisme, religion d'État avec ses cérémonies, ses rites et surtout ses intolérances ; — - car c'est la religion qui en a le plus,
Indra se dit un jour :
— Décidément, j'ai fait trop de pucerons.
Et, en réalité, il en avait fait beaucoup.
Vous n'êtes pas sans connaître les pucerons,— les savants disent <v aphidiens », — et vous les haïssez si vous aimez les roses.
Les extrémités des jeunes pousses de rosiers en sont souvent entièrement couvertes, et ils se nourrissent, en l'interceptant, de la sève destinée à nourrir les boutons des roses
Un seul puceron, aux premiers jours du printemps, met au monde, d'une seule portée, près d'une centaine de pucerons qui, douze
LES lîÈTES A lîON DIEU 15
jours plus tard, en ont engendré chacun une centaine. Un puceron est, dans l'espace d'une année, la souche de vingt générations : dès la cinquième génération, on pourrait compter cinq milliards neuf cent quatre millions neuf cent mille pucerons, — il n'y aurait plus, sur toute la terre, de place que pour les pucerons; — mais Indra, qui, entre autres perfections, a eu, pendant les premiers siècles de la création, celle de corriger ses épreuves, — de faire au besoin une rature et une modification à son éternel poème, aujourd'hui immuable, a créé la coccinelle, la « bête à bon Dieu », qui passe sa vie à manger les pucerons, comme les pucerons passent leur vie à manger les rosiers et cent autres végétaux.
La « bête à bon Dieu » a la forme d'une petite tortue et la grosseur d'une lentille. L'étude de la nature est si immense, que de vrais savants se sont partagé cette étude en menues fractions. Il a été écrit de gros volumes sur les pucerons et sur les coccinelles ; il a été émis et soutenu parfois avec colères et injures des opinions diverses et absolues à leur sujet.
Comme Indra avait, à l'étourdie, un peu légèrement, mis des pucerons partout, il a, émen-
16 LES I5ÈTES A lîÛ.X DIEU
daiit et corrigeant son œuvre, mis également partout des coccinelles.
Le genre coccinelle, dit le savant d'Orbigny, est répandu sur tous les points du globe : on en compte cent vingt espèces. Si vous y ajoutez toute la tribu des coccinellides, le savant M. Dejan vous offre un catalogue de trois cent trente-deux espèces; mais le savant Cavendish en connaît un peu plus de cinq cents.
Rien qu'une seule espèce, la Coccinella variabilis d'IUiger, a reçu plus de trente noms difiérents de divers auteurs.
Tous les savants vous diront que la coccinelle est un coléoptère hémisphérique, mais ils cessent d'être d'accord sur d'autres points. Le savant Latreille indique la coccinelle comme trimère ; mais le savant Cavendish la déclare tétramère; et le savant Lacordaire subtétramère, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas d'accord sur le nombre des tarses ou divisions des pattes de la coccinelle :les uns en comptent trois, les autres quatre, les autres plus que trois, mais pas tout à fait quatre.
La plupart des bètes à bon Dieu unt l'écaillé d'un rouge orangé, avec deux, quatre, six, etc. points noirs; d'oii des espèces différentes : il y en a de jaunes avec des taches noires ; il y en a de noires avec des taches rouges ; j'en ai vu,
mais rarement, de roses et noires, et de violettes et noires tachées en damier.
A l'état de larve, c'est-à-dire dans son extrême jeunesse, la coccinelle est très vorace et assez remuante ; plus tard, elle devient plus sobre et sédentaire ; elle ne vole que rarement. Au repos, elle rapproche et couche ses pattes qui deviennent invisibles, on peut dire qu'elle se croise les bras.
Les pucerons doivent les trouver des animaux carnassiers et féroces, mais ces mangeuses de pucerons aphidiphages, comme les appelait Réaumur, ne sont méchantes que contre les méchants.
Absolument comme moi !
Ce sont donc les « bétes à bon Dieu » qui vont poursuivre la guerre que les guêpes ont faite pendant un demi-siècle.
Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui,
Qu'on n'ose phis aimer que la femme d'autrui.
Et, pour peu qu'un jeu ne homme ait d'ordreet de conduite,
Au banquet de l'amour, il vit en parasite.
Je connais un sage qui néanmoins a voulu se marier. Il confia ses intentions à une vieille femme de ses amies qui, charmée de se raccrocher même indirectement aux choses de l'amour, lui dit : « J'ai votre affaire ! » et elle ne tarda pas à lui faire rencontrer deux ou trois assez belles jeunes filles dont elle lui vanta les qualités et les vertus.
— Les qualités et les vertus, lui dit-il, j'en fais certainement grand cas, mais je suis certain d'avance de m'en accommoder; — ce qu'il
LES lîÈTES A BON DIEU 19
m'importe de connaître, c'est les défauts de vos demoiselles, pour que je puisse choisir entre les défauts ceux auxquels je croirai pouvoir m'accoutumer le plus facilement.
C'est dans cet ordre d'idées très raisonnables que je vais, ô mon nouvel escadron, mes bêtes à bon Dieu, mes petites coccinelles aphidiphages, d'abord me confesser, à vous, puis vous confesser vous-mêmes.
L'homme amoureux d'une femme que, aveuglé par l'amour, il croit sans défauts, risque fort d'être désappointé et guéri, à l'apparition de défauts qu'il ne soupçonnait pas. Mais, s'il iaime une femme, en connaissant ses défauts il peut être tranquille, il ne se blasera pas, il ne se guérira pas. Il est perdu, il finira par aimer les défauts eux-mêmes.
Je commence :
Il y a un républicain en France, — c'est moi.
J'ai longtemps et en vain cherché un second avec lequel il m'eût été agréable de jaser utilement et congrûment des alïaires publiques, j'ai dii y renoncer.
De là l'énergie avec laquelle, pendant un demi-siècle, j'ai fait la guerre aux pseudo et soi-disant républicains qui me gâtaient mes naïves et magnifiques idées de république.
J'ai beaucoup aimé et j'aime encore dans la
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mort Gérard de Nerval — (Labruiiie) ; — c'était un esprit des plus exquis, un littérateur qui est loin d'avoir dans l'opinion du public, qui le connaît à peine, la place qui lui est due et qui serait des pi-emières.
Il appartiendrait à Arsène Iloussaye, qui a longtemps vécu intimement avec lui lorsqu'ils étaient jeunes, d'écrire et de publier une étude sur l'œuvre de Gérard.
Deux fois, il sortit vainqueur des attaques d'une terrible maladie, la folie; — lors de son second combat, je reçus, un jour, une lettre, du médecin directeur de la maison de santé qu'il habitait :
« M. Gérard de Nerval, me disait-il, qui est en pleine voie de guérison, manifeste un vif désir d'aller dîner chez vous, et surtout avec vous; — je vous l'enverrai après-demain, si cela vous convient; ayez soin d'éviter toute conversation trop excitante, et usez d'adresse pour qu'il ne boive que peu ou point de vin pur. »
Ça me convenait très bien. — Gérard vint, avec tout son esprit calme, délicat, bi'illant. — Nous bûmes de l'eau rougie, servie dans des bouteilles que j'avais soigneusement cachetées, et il ne parut y faire aucune attention.
A quelques jours de là, Victor Hugo arriva
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le matin, chez moi, ruedelaTour-fr Auvergne, qu'il devait habiter plus tard;
— J'ai reçu hier soir, me dit-il, une lettre du médecin de notre Gérard : il veut venir dîner à la place Royale, et le docteur me dit de m'entendre avec vous sur certains détails dont il paraît que vous vous êtes très bien tiré. C'est pour demain, venez de bonne heure, i)our que nous ayons un peu de temps avant son arrivée.
Le lendemain donc, nous composâmes quelques bouteilles d'eau rougie, que nous cachetâmes. Hugo, qui. en ce temps-là, était très gai, ajouta de les rouler dans la poussière et d'y attacher quelques lambeaux de toiles d'araignée.
Il n'y avait à ce dîner point d'autres convives que Gérard, Victor Hugo, la belle madame Hugo et moi, et cette charmante famille, si cruellement et si prématurément moissonnée, — Charles et Victor qu'on appelait alors Toto, tous deux, morts en pleine jeunesse, — Léopoldine et Adèle qu'on appelait Didine et Dédé, — Léopoldine qui se noya à Quillebeuf avec son mari, lequel, ne pouvant la sauver, se noya volontairement avec elle, et Adèle, d'une si grande beauté, qui devint pire que morte, dont la raison s'envola.
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Gérard était un peu sérieux, parlait peu ; mais, comme on contait de certaines choses dont l'allure était mauvaise et inquiétante, il dit d'un ion solennel : « Ça va mal, et désormais ça n'ira pas mieux, j'en sais la cause et il n'y a que moi qui lasaclie. — Dieu est mort... »
Le soir, ou vint cherclier Gérard ; Hugo et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'à la voiture qui devait l'emmener. Après nous avoir affectueusement serré les maius, la voiture déjà fermée et prête à partir, il dit froidement :
— On se tromperait beaucoup, si l'on croyait que j'ai pris pour du vin ce qu'on m'a fait boire, ce soir, dans cette maison autrefois si hospitalière.
Je dirai comme Gérard : On se tromperait beaucoup si on croj^aitque je prends pour une république et des républicains, la... chose où nous sommes et les hommes qui croient la gouverner.
Des républicains, il m'a semblé en voir huit ou dix en 1830, j'en ai connu trois en 1848 ; — ils sont tous morts, — et un peu morts de cela.
Autrefois, je m'en irritais, je m'en indignais ; — aujourd'hui, je suis plus calme et plus indulgent ; — est-ce maturité, est-ce sagesse, est-ce dédain ou dégoût?
Il est évident que, pour les meneurs, la ré-
LES lîKTES A lîON DIEU 23
publique n'osl pas un but, mais une échelle qui leur sert à grimper aux abus, non pour les renverseï', mais pour les conquérii' et s'en l'aire joyeuse vie.
Qu'ont fait ces bons communards, aussitôt qu'ils se sont cru les maîtres, sans s'apercevoir que ces saturnales étaient au bénéfice de quelques intrigants? Ils se sont aifublés d'habits rouges ; quelques-uns, le citoyen Protêt entre autres, préféra le bleu de ciel; ils ont ajouté de grandes bottes montant jusqu'aux cuisses, en maroquin rouge, vert ou bleu, selon la fantaisie de chacun; c'était là comme la représaille, la vengeance des bottes éculées ou absentes d'autrefois; de plus, une profusion d'écharpes, de galons et d'étoiles d'or et d'argent ; et à tous de grands sabres traînant et résonnant sur le pavé, — le grand sabre était de rigueur. — Le citoyen Protêt qui, s'étant nommé lui-même directeur des postes et télégraphes, avait cru devoir se faire faire des habits de hussard bleu de ciel chamarrés de I)roderies et de galons d'argent, n'avait pas manqué à la mode du grand sabre. Quelques citoyens et citoyennes allèrent aux Tuileries, coucher dans les lits des princes et des princesses; les citoyennes se vêtirent de quelques robes de princesses, et la femme d'un soi-fai-
24 LKS UKTES A liON DIEU
sant ministre de quelque chose disait : « Aujourd'hui, c'est nous qu'est les princesses ! » et elle allait le matin h la halle faire son marché dans une des plus belles voitures du roi Louis-Philippe.
Mais ce n'était pas par méchanceté : en politique, il y a les trompeurs, c'est-à-dire les meneurs, généralement des fruits secs, des décavés, des déclassés; — il y a les trompettes, c'est-à-dire les journaux et les orateurs ; et les trompés, — c'est-à-dire vous-mêmes, ô bêtes à bon Dieu; qui nous représentez le public
— et, ici, je vais vous confesser à votre tour,
— le public' composé pour la grande partie de gens dont chacun vaut mieux que le tout : « Mais, comme a dit Montaigne, quand les hommes s'assemblent, leurs cerveaux s'estrécissent. »
Prenez un à un les hommes composant une assemblée quelconque et surtout une assemblée politique, donnez à chacun une valeur d'après sonintelligence, son esprit, ses talents, sa probité, son bon sens.
Puis faites l'addition, et vous serez surpris de voir que le total est loin de représenter la somme de tout cela; — que chaque chifïre a perdu une grande partie de sa valeur, — comme si on disait deux et quatre font trois,
LES 1! !•: T ES A lî 11 N D I V. V Ï5
ajoute sept, ça ne fait plus que deux. C'est que les sots ont la tète si remplie de leur sottise qu'il n'y entre rien de l'esprit des autres, — et que les gens d'esprit — j'entends les vrais — gardent toujours dans leur cerveau une case vide, une chambre d'amis — pour recevoir les idées nouvelles — et sont ainsi exposés à la contagion de la sottise. Milton, dans son Paradis perdu, — voulant peindre une assemblée de tous les diables sur lesquels il avait, je pense, quelques renseignements qui lui faisaient savoir qu^ils étaient en nombre infini, raconte que, pour pouvoir tenir dans une salle, cependant très grande, ils s'étaient tous transformés en très petits nains; c'est l'histoire du public. Chacun séparément refuserait de croire ou du moins hésiterait à croire la plupart des billevesées qu'on leur débite pour les recruter et les enrôler; réunis et formant le public, leur crédulité n'a plus de bornes. Un jour, le citoyen Louis Blanc, un peu embarrassé de ce qu'une foule de prolétaires le voyait monter dans une voiture du roi, — et, je suis bien informé, cette voiture était celle appelée Colibri dont il s'était emparé pour son service personnel ; Colibri était un briska traîné par les deux chevaux Ciron et Grain de mil^ — je dirai plus tard d"où je tiens mes renseigne-
26 LES BKTES A I! 0 N DIEU
ments si précis; — lo cito^-en Louis Blanc n'iiésita pas à dire au peuple : « Mes amis, encore un peu de patience, et vous irez tous en voiture. » A quoi la foule répondit par des cris de « Vive Louis Blanc ! » Tandis que chacun séparément lui aurait donné du pied au derrière.
C'est vous — ô la foule — vous le public qui, autrefois vous êtes attelé au cheval de Troie et l'avez traîné jusqu'au milieu de votre ville, qu'il devait détruire, — malgré Laocoon, qui, de la javeline lancée dans les flancs du monstre (machina fœta armis) fit résonner les armes des ennemis qu'il contenait.
Insonnuere cavœ gemitumque declerc cavernce.
C'est VOUS qui avez donné à Aaron les anneaux et les pendants d'oreilles de vos femmes, pour en faire un veau d'or que vous vous mîtes à adorer.
C'est vous qui avez fait la révolution de Février en criant les uns : Vive la Charte! — les autres, Vive Napoléon et la Liberté/ cri qui ne pourrait se traduire que par Vive le chat et la souris.
C'est vous, qui, aj'ant un roi beaucoup plus républicain que vous tous, — un roi qui vous donnait dix-huit années de paix, de prospérité,
LES 15KTES A 150N DIEU 27
(lo liberté, de gloire eu tous genres, dit-huit aunées telles qu'on n'en trouverait pas dix-huit autres semblables dans l'histoire de France, — nn roi que vous auriez dû entourer avec vigilance et vous faire tous tuer jusqu'au dernier pour qu'on ne touchât pas un poil de sa barbe, — l'avez chassé sans savoir pourquoi — et avez acclamé une douzaine de maîtres, monnaie d'un roi, monnaie d'un beau louis d'or composé de gros sous vert-de-grisés.
Mais vous êtes semblables à la chatte métamorphosée en femme du bon La Fontaine : elle voit passer une souris, jette ses couvertures, se précipite, et poursuit la souris sous son lit. Vous avez fait de l'opposition sous Louis XVIII et sous Charles X; vous avez voulu en faire sous Louis-Philippe, — et personne ne m'a écouté quand je vous criais : Pourquoi renverser ce roi, ô bourgeois, ce roi, qui est votre vrai roi, ce roi par lequel vous régnez ? si vous le cassez, jamais vous n'en aurez un autre semblable; mais quelques parvenus — entre autres ce petit malfaiteur d'un grand talent en fourberie, M. Thiers, vous disait, quand il n'était plus au pouvoir — ce qu'il appelait être à pied: — « Jetez des pierres dans les vitres des Tuileries; » et, quand vous aviez cassé les vitres, — il criait de sa petite voix
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aigre : « Via viti'rriev ! » On l'appelait du dedans, — et enfin il a démoli la maison.
Hors du pouvoir, lorsque Louis-l'liilippe disait : « Je l'envoie se retremper dans l'opposition, » M. Thiers dans 5^5 journaux, retranchait au roi, en parlant de lui, les deux lettres S. M.
— Ce n'était plus Sa Majesté, c'était l-dpetîsée personnelle, et dans l'intimité, papa d'Oliban. Mais quand les vitres étaient cassées, quand on appelait le faux vitrier pour les remettre
— ces mêmes journaux le lendemain matin, disaient : « S. M. le roi a appelé M. Thiers. »
— Et alors il ne se faisait pas faute de sabrer et de fusiller les .casseurs de vitres. — Aucun n'a tué autant de républicains vrais ou faux soit en 1837 — soit en 1871 — que cet homme dont vous avez fait le premier président de votre troisième république. — Vous l'écoutiez quand il disait : « La république croulera toujours dans le sang ou dans le ridicule. » Vous l'écoutiez encore quand, nommé président, il vous disait : « Vive la république ! c'est ce qui nous divise le moins. »
Une république! une république en France ! lorsque tout, dans l'esprit, dans le caractère, dans le tempérament des Français est complètement antipathique à la république.
Solon disait : « Je n'ai pas donné aux Athé-
niens les meilleures lois possibles — mais les meilleures lois qu'ils puissent supporter ; — Solon n'aurait pas parlé de République aux Français.
Jean-Jacques Rousseau à qui la Commune a failli faire l'outrage d'une statue disait : « Pour une démocratie, il faut premièrement, un État très petit où le peuple soit facile à assembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres ; secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévient la multitude d'affaires et de discussions épineuses, ensuite, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes; enfin, peu ou point de luxe. »
Étes-vous cela? et voudriez-vous l'être? Vous mettez dans la politique, mes bonnes bêtes à bon Dieu, l'ardeur que vous mettez à adopter : les hommes, un nouveau gilet ou des souliers pointus; les femmes, un nouveau chapeau ou un changement de place pour leur croupe — il n'y a que des modes — et vos vêtements, vos principes de politique et de morale ont la mobilité d'une mode.
Vous êtes les gogos qui mordent aux hameçons de tous les Macaires et de tous les Bertrands qui créent des Sociétés pour le pavé incombustible, et la vente de terrains dans des
îles qui n'existent pas, amorces sottement et vilainement par l'appât de pi'oduits fabuleusement absurdes et injustes; et vous subissez en grand le vol à l'américaine qui consiste en ceci que, de deux voleurs, le moins bête dépouille l'autre. Vous êtes la foule qui entoure tout faiseur de tours, tout arracheur de dents, tout marchand de poudre à gratter. Vous ne savez ni admirer ni mépriser, vous passez sans repos de l'engouement à l'ostracisme — et vous n'élevez de statue nouvelle qu'avec les débris d'une ancienne — en jouant avec les tessons de la statue brisée l'air des lampions ; — car l'air des lampions est devenu la vraie Marseillaise — depuis que vous avez laissé profaner et déshonorer ce beau et sublime chant de guerre contre l'étranger sur les champs de bataille, en en faisant un horrible chant de guerre civile, hurlé dans les cabarets.
Rien n'arrive en politique depuis soixante ans que ce qui peut se chanter sur l'air des lampions — c'est-à-dire il n'y a de possibles que des mots et des noms de trois syllables — et on n'est pas chiche d'élisions et de contractions pour y réduire le héros ou la sottise du jour : Viv' la Chatt ! — la Réforma' / — PoUon, nous Vaurons ! — Gamhetta ! — Caussidièr' ! — et, si ce fantoche de général Boulanger a
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des chances d'être roi de France — c'est grâce à une modification faite à son nom, on ne crie jamais vive Boulanger, mais Viv' Boulang ! — une syllable de plus ou de moins dans le nom d'un candidat le condamne à la vie privée.
Vous ne renversez pas un « tyran » : c'est le nom qu'on donne sans rire au roi le plus libéral, le plus pacifique, le plus débonnaire, le plus paternel, sans vous assurer d'avance d'un autre tyran que vous puissiez acclamer et renverser plus tard ; — vous tuez un beau lion et vous le remplacez par douze caniches teints en jaune, dont beaucoup sont enragés ; vous ressemblez à ces sauvages qui, chaque matin, en sortant de leur case, adoptent pour Dieu pendant vingt-quatre heures, le premier objet, animal, arbre ou caillou qui frappe leurs regards.
Si bien que les gens qui ne vous aiment pas ont dit de vous : « Ce n'est pas un peuple esclave qui rompt des fers, c'est un domestique capricieux qui aime à changer de maître. »
Quant à la liberté, vous ne la comprenez à aucun degré. Être libre, ça veut dire pour vous, opprimer à mon tour. — En 1871, — un homme d'une ville voisine de Saint-Raphaël, séparé de sa femme depuis longtemps, vint la trouver et lui dit : « Nous sommes en repu-
blique, nous sommes libres, je viens t' étrangler !» — et il l'étrangla.
Parlez donc d'égalité et de république à des gens possédés d'un tel amour du galon et des rubans.
Imaginez une récompense et un signe, une monnaie supérieure à l'argent pour payer ce qui ne peut se payer avec de l'argent, et la création de la Légion était une grande, belle et noble idée ; — car il y a des choses que l'argent tue ; les balles de Robin des bois, de Freischûtz, qui tuent tout ce qu'il vise, ,sont des balles d'argent.
C'a été une grande et funeste sottise aux gouvernements qui ont prodigué et démonétisé cette croix, — qui a été bien longtemps la première et la plus enviée des décorations dans le monde entier ; — ils ont diminué un moyen d'action d'une haute moralité.
Je comprends qu'agissent ainsi les cor\'phées de la prétendue république. Pendant si longtemps ils ont poursuivi de leurs invectives et de leurs moqueries ces « hochets de la vanité » qu'ils n'avaient aucune chance d'obtenir, qu'ils devaient saisir l'occasion de détruire la Légion d"honneur.
Glatigny, un poète improvisateur qui n'était
LES liÈTES A liO.N DIEU 33
certes pas sans talent, était en même temps acteur à un petit théâtre de banlieue ; — ce qui lui donnait à pou pi'ès à manger.
C'était rép*^<ïi^i6 où Racine fut déclaré un polisson ; — à cette époque aussi, Théodore de Banville avait un petit neveu ; quand l'enfant n'était pas sage, au lieu du bonnet d'âne en usage dans les vieilles écoles, pour les enfants paresseux, Banville l'affublait, le coiffait d'un chapeau d'académicien. — L'enfant était humilié, pleurait et disait : « Je ne le forai plus ! » — Banville a-t-il conservé le chapeau? Peut-être, un de ces jours, il pourra s'en coifïer lui-même, si l'Académie persévère dans la voie où elle semble entrée, d'élire surtout des écrivains.
Toujours est-il que ledit Banville surprit ledit Glatigny répétant le rôle d'Achille dans VIphigénie de Racine.
— Eh quoi ! s'écria-t-il, toi, Glatigny qui te dis romantique, tu vas jouer une pièce de Racine ?
— Tu iiy entends rien,. répondit Glatigny, personne ne hait Racine plus que moi, personne ne lui fait autant de tort que je lui en fais. — Viens seulement ce soir au théâtre de Montmartre, et tu verras comme je le joue.
C'est ce qu'ont fait les soi-disant républicains
3i LES BÈÏES A BON DIEU
devenus les maîtres ; ils se sont divisés en deux sectes relativement à la Légion d'honneur; mais arrivant en même temps, par des routes différentes, à la destruction; les uns se sont donné la croix à eux-mêmes, — c'était déjà assez fort ; — les autres, qui avaient crié par trop haut contre l'institution, n'ont pas osé en fleurir leur boutonnière : ils en ont affublé leurs amis et complices ; bien plus, ils l'ont vendue, et le gendre du président de la République a distribué des croix à ses fournisseurs, à son architecte, à son tailleur, à son bottier, moyennant une petite réduction sur les notes.
Un jour, le prince de Ligne causait avec l'empereur d'Autriche Joseph II ; l'empereur lui dit, en lui désignant un homme de sa cour : « Rien ne m'inspire plus de mépris, que les hommes qui achètent des titres de noblesse. — Et que pensez-vous, Sire, répondit le prince, de ceux qui les leur vendent ? »
Notez que ce petit commerce de croix d'honneur ne peut se faire sans la complicité, du moins sans la tolérance du président de la république, du conseil de la Légion d'honneur, et du chancelier de l'ordre, M. le général Faidherbe.
Et malgré tout cela, ô mes chères bêtes à
LES ni-: TES A nos dieu 35
bon Dion, mes pacifiques coccinelles, je continue à vous aimer, parce que c'est sans la moindre méchanceté et ce n'est pas votre faute. Une nouvelle théorie... morale, si j'ose m'exprimer ainsi, politique, médicale, etc., professe que l'homme n'est pas responsable de ses actions, de ses crimes — parce qu'il n'est pas libre ; il est donc entraîné par son tempérament et son organisation ; — il n'est pas libre de ne pas tuer son père, et la société n'a pas le droit de le punir ; — on n'obtient jusqu'ici, grâce à cette théorie, que les « circonstances atténuantes » ; mais patience ! nous arriverons à l'impunité. D'autres théoriciens viennent de donner un puissant appui à la théorie de l'irresponsabilité : ils ont mis en avant la * suggestion » ; — on peut suggérer à un homme la pensée irrésistible de voler et de tuer, à une femme de se prostituer, — et alors il serait tout à fait inique de les punir. Ils pourraient s'appuyer sur des faits incontestables; c'est la suggestion qu'exercent sur le peuple certains orateurs, certains gazetiers, se disant amis du peuple et dont l'influence ne l'a jamais conduit, au nom de la liberté, qu'à la prison ou à la mort sur les barricades, à moins qu'il ne meure de faim en abandonnant ^0 travail.
Il ne serait pas juste, ô mes chères bètes à bon Dieu, mes aimables bourgeois, de ne pas vous faire profiter de ces nouvelles théories si commodes pour MM. les voleurs et MM. les assassins.
Il en est de même de ces bons communards ; on a été, j'ai été moi-même bien sévère à leur égard; au commencement, ils n'ont vu dans 1 insurrection qu'une sorte de fête, de saturnale, de « rigolade ». — Crier, chanter, boire « à l'œil » chez les marchands de vins ; s'affubler d'habits brodés et de képis à galons et à étoiles.
Ils ont cru que ça vous amusait vous-mêmes, comme un mardi gras ou une descente de la Courtille ; — mettons-nous à leur place ; ils ne pouvaient supposer que près de deux millions d'habitants d'une grande ville, permettraient à deux ou trois cents farceurs de faire des choses qui leur déplairaient. — Vous les auriez écrasés rien qu'en jetant sur eux par les fenêtres, vos deux millions de pots de chambre. — Ils ont pris votre silence, votre tolérance, pour un consentement, presque pour une approbation tacite, et alors ils ont continué; mais ils se sont laissé entraîner eux-mêmes, sont allés plus loin qu'ils n'en avaient eu d'abord l'intention ; puis les voleurs, les assassins, les
Li:s BIÎTKS A BON DIEU 37
incendiaires se sont joints à eux; alors ils se sont trouvés plusieurs milliers ; mais que pouvaient faire encore ces plusieurs milliers, si vous aviez formulé votre improbation, vous qui étiez au moins un million huit cent mille — en tombant dessus, ne fût-ce qu'à coups de canne ?
Il en est de même aujourd'hui: vous avez élu ou laissé élire, étant au moins un million et demi contre trois ou quatre cent mille, le conseil municipal de Paris, composé en partie d'anciens membres de la Commune, en partie de gens qui ne cachent pas leur dessein de la reconstituer. — Quand il vous suflisait de dire tous à la fois : « Ça ne m'amuse plus ! •» — au besoin d'aller jusqu'à dire : « Ça m'embête ! » pour faire rentrer dans leurs trous, les anarchistes, les communards, les fédéralistes, les possibilistes, les naturalistes... Ah ! non, ces derniers sont des littérateurs ; mais leurs doctrines ne sont pas si éloignées des autres qu'on le pourrait croire ! « Redoutez, disait Sénèque, la corruption du langage et de la littérature ; elle précède de peu ou suit de près la corruption des mœurs. »
Les patriotes plus que patriotes, titre renouvelé de 1792, etc., etc.
38 LES BÈTES A 1! 0 N DIEU
Mais si, mes bonnes coccinelles, vous continuez à manger paisiblement vos pucerons, à cette table toujours servie sur les tiges des rosiers, sans regarder ni devant ni derrière, ni à droite ni à gauche, ô mes chers bourgeois, vous vous réveillerez un matin sous le règne de Ferry ou de Cascamèche, de Cattiaux, d'Hovelacque, de Boulanger ou de Tartempion, de Wilson, de Tricoche et Cacolet, de Freycinet ou de Coquelin aîné, de Rouvier ou de Lagingeole, de Galimafré ou de Bilboquet.
Je ne crois pas, comme Gérard de Nerval, que Dieu soit mort; mais je crains qu'il n'ait, pour le moment, détourné ses regards de cette France qu'il a si longtemps douée et protégée presque jusqu'à la partialité et à l'injustice. Mais, voyant que les Français ne veulent absolument pas être heureux, il se sera dit, comme Jéhovah, lors de la fuite d'Egypte, le dit à Moïse en parlant de son cher peuple juif: « Décidément ce peuple a la tète dure... Peut-être faut-il traiter les peuples comme les enfants, ajouta-t-il, et ne pas trop les gâter. »
Pendant longtemps, on a lu sur l'exergue de nos pièces de cent ^uwè\ Dieu protège la France, et cette protection se manifestait, entre autres formes sous celle de la multiplication de ces pièces de cent sous, comme les cinq pains et
les deux poissons miilli[)liês par Jésus au désert.
Eh bien, depuis qu'on a effacé cet exergue, il semble fort, non pas seulement que les pièces de cent sous se soient moins multipliées, mais qu'elles ont perdu de leur valeur, et je le prouve.
Un vieil ami à moi, Achille de Vaulabelle, qui a été ministre de Tinstruction puT^lique en 1848 et qui est mort à Nice il y a trois ans, en me parlant des changements arrivés à Paris, depuis plus de trente ans que je l'ai quitté, me disait :
— Ces dîners de gala que nous ne nous permettions qu'aux jours de fortune, dans une taverne de la place des Italiens, et qui nous coûtaient quarante sous, coûtent aujourd'hui cinq francs et sont loin d'être aussi bons; il en est de même de tout.
Or, si ce qu'on avait alors pour quarante sous exige aujourd'hui cinq francs, il est évident que la pièce de cent sous a perdu les trois cinquièmes de la valeur d'autrefois, et que la difficulté de gagner sa vie a augmenté des trois cinquièmes.
Puisque je parledeVaulabello. jerappellerai qu'il fut un des trois seuls hommes au pouvoir qui, en 1848, refusèrent de se servir des voi-
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iiires et des chevaux volés au roi Louis-Pliilippe; les deux autres étaient Lamartine et Dupont (de l'Eure). C'est le moment de vous dire comme je vous l'ai promis, comment je possède des renseiguements curieux et incontestables : par exemple ceux que je vous ai donnés sur Louis Blanc; après quoi, je les compléterai d'une façon non moins curieuse.
M. Loiiis Tirel, contrôleur des équipages du roi Louis-Philippe, a publié une petite brochure en 1850, c'est-à-dire du vivant de tous les hommes dont il avait à parler. Forcé de continuer pour les nouveaux venus le service qu'il avait fait jusque-là pour le roi, il avait dû enregistrer le nombre et le nom des chevaux et des voitures réquisitionnés par eux ; c'est cette note qu'il a publiée et contre laquelle aucun d'eux n'a fait de réclamations, se contentant de faire disparaitre le plus d'exemplaires possible de l'ouvrage de M. Tirel, qui, du reste, a,vait été tiré à petit nombre,
Un détail singulier : ce M. Tirel, fort triste, fort indigné de ce qui se passait, d'accord avec ses collègues et ses subordonnés, trouva philosophiquement une distraction, une petite consolation, un amusement, dans le choix des noms des voitures et des chevaux qu'il leur fallait profaner, en appliquant tels ou tels
noms à tels ou tels personnages. Cette sorte (le gaminerie aristophanesque donnerait, au premier abord, l'air d'une « charge » aux récits de M. Tirel, s'il n'était facile de vérifier les noms des voitures et des chevaux du roi dont il donne la liste.
C'est ainsi, comme je l'ai dit, que Louis Blanc avait un Colibri attelé de Ciron et Grain de mil.
« Le hasard, dit M. Tirel, n'a pas seul déterminé les choix. Je désignais le plus souvent, pour le service de chacun de ces héros de rémeute, les voitures et les chevaux dont les noms me paraissaient le mieux en harmonie avec leurs antécédents ou avec les vertus que la renommée leur attribuait. »
Carmouche, un vaudevilliste qui réservait pour ses amis beaucoup plus d'esprit qu'il n'en donnait au public dans ses pièces de théâtre, a dit :
Et qui s'amusera, si ce n'est le malheur.
ï:mpruntons à la brochure de M. Tirel, très rare aujourd'hui, quelques « documents », et voyons comment la république monta dans les carrosses du roi.
Le citoj^en Ledru-Rollin se servait quotidiennement du coupé le Volant, attelé de
Néron et de V Imposteur, relayés à mi-journée par Fripon et Cartouche.
Outre ces équipages, le citoyen Ledru-Rollin avait dans ses remises cinq autres voitures : YHéhéy coupé bas ; le Prince, coupé de cérémonie ; le Royal, char à bancs de promenade ; la Marquise, calèclie de ville ; le Phénix, landau de ville et de campagne.
Il avait de plus vingt-deux chevaux de supplément dans ses écuries ; un piqueur pour prendre ses ordres : c'était le nommé Millet, celui-là même qui arrêta l'assassin Lecombe, qui venait de tirer sur le roi ; dix aidecochers, cochers et palefreniers.
Yoici les noms des vingt-deux chevaux de supplément : Rôdeur, Gargantua, etc.
Jamais les fils du roi ne s'étaient permis un tel luxe.
Le citoyen Maraste se contenta du coupé le Ci-Devant, attelé de Pimpant et de Faquin.
Le citoyen Garnier-Pagès, ancien courtier de savons à Marseille, dit M. Tirel, se servit pendant cent dix-neuf jours de YOtnnibus, attelé de Marseillais et de Gascon.
Pendant cent dix-neuf jours également, le citoj^en Arago s'est servi du coupé VÉtoile, attelé de VÉclaîr et de Foudroyant.
Le citoyen Flocon avait à sa disposition pen-
dant cent dix-neur jours le coupé le Paon, attelé de Cfiîcard et à'Intrigant^ et, pour le service particulier de madame, la calèche la Duchesse, attelée de Calypso et de Pomaré.
Le citoyen Pagnerre, libraire, éditeur d'air mauachs, s'est servi pendant cent dix-neut jours de la calèche la Mouche, attelée de Basile et de Dégourdi.
Le citoyen Bethmont a disposé pendant cent trente-sept jours du coupé le Mercure, attelé de Pdt7^e et de Navet.
Le citoyen Marc Caussidière, commis voj'ageur, s'étant nommé préfet de police, a joui pendant quatre-vingt-un jours du briska le Rustique, attelé de V Espion et de Gouapeur.
Le citoyen avocat Vivien, qui trouva sous tous les régimes le moyen d'être quelque chose, fût-ce n'importe quoi, eut la calèche la Girouette attelée de Variable et A' Incertain.
Le citoyen Sobrier était une espèce de fou furieux et bon enfant. Caussidière, qui était un retors, le voyant très populaire, avait dit : « Je n'accepterai la préfecture de police, (personne ne la lui offrait) que si je la partage avec mon ami Sobrier. Il s'était donc installé à la préfecture, grâce à Sobrier, puis l'en avait chassé. Sobrier s'en alla avec une quarantaine de « montagnards » affublés de cein-
tiires rouges, hérissés de pistolets, chercher une nouvelle installation ; — il n'avait droit à rien, mais il prenait tout; — il prit possession de l'hôtel, rue de Rivoli 196, où étaient placés les équipages de la duchesse d'Orléans, et y institua « la Commune », quelque chose ressemblant fort au conseil municipal actuel de Paris. Il se ût donner la voiture le Commandeur, attelée de Léopard et de Fosse aux lions. Il eut de plus deux chevaux de selle, Janissaire et Vautour, et ses estafîers eurent bientôt ruiné les seizç autres chevaux de selle, qui se trouvaient dans l'hôtel ; cela dura quatre-vingt-six jours.
Et cœtera, et cœtera! Je ne cite que ceux de ces gaillards dont le nom a pu rester dans quelques mémoires.
En résumé, il y avait — d'après un contrôle parfaitement régulier — quarante et une voitures, cent douze chevaux, affectés au service des autorités d'alors, pendant quatre mois; toutes les voitures furent rendues horriblement sales, et les chevaux fourbus.
Je vous dirai un autre jour, et sur des documents également exacts, précis, authentiques et irréfutables, ce que ces hommes politiques, au nom de « la réforme », qui avait été le prétexte de la révolution, ont mangé et bu, et
VOUS ne vous étonnei'ez pas de rardeur que nos hommes politiques d'aujourd'hui manifestent pour revenir à une pareille ripaille. Quand les pères ont tout mangé et tout bu, les enfants ont une terrible faim et une rude soif; et puis ça n'est pas leur faute ! La protection excessive accordée aux marchands de vins, devenus un des corps de l'État, font boire au pauv'peiqie de si horribles drogues, qu'ils voudront boire de vrai vin — sans avoir aie paj-er, comme il faut trop souvent le faire chez les mannezingues, au mépris des droits sacrés du peuple. C'est un spectacle étrange et instructif de voir les soi-disant républicains de toutes couleurs et de toutes nuances se mettre d'accord pour la chasse, aussitôt qu'une proie est en vue; puis, la bête abattue, quand vient le moment de la curée, se montrer les dents, pousser des rugissements aigus, et montrer plus de colère les uns contre les autres qu'ils n'en avaient contre l'ennemi, se menacer, se traiter de coquins, de voleurs, de scélérats, de traîtres, de crétins, de galeux, etc. — Voir leurs journaux ! Puis, si une autre proie est signalée, se remontrer immédiatement d'accord, redevenir « frères » et se remettre correctement en chasse, jusi^u'à la curée prochaine.
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Trois cent trente-trois députés soi-disant républicains viennent d'interrompre les recherclies si utiles et si insutlisantes d'économie, pour voter des pensions « aux victimes de février 1848, ou à leurs descendants ». Or vous croiriez, vous les naïfs, vous, mes bêtes à bon Dieu, vous, mes chers bourgeois, que par « victimes » on entend les volés, les dépouillés, les assassinés; non, cela doit s'entendre, en 1848 comme en 1871, des voleurs, des incendiaires et des assassins.
Il est une de ces victimes que je crains qu'on n'oublie, et que je veux rappeler aux organisateurs et distributeurs de ces « récompenses nationales />. Il est mort, mais il peut avoir laissé des héritiers.
Lorsque, le 26 février, le palais des Tuileries reçut la destination et le nom d'« Invalides civils », il se présenta un grand nombre de citoyens, très peu de blessés, mais le plus grand nombre atteint des maladies les plus étrangères aux événements qui venaient de se passer; mais on n'était pas fâché de se faire « soigner » dans ce palais, où était encore un reste de magnificence.
Un garçon lampiste avait reçu un léger coup de baïonnette à l'épaule gauche ; le chirur-
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gien, chargé de lui donner des soins, trait -? it la chose d'égratigniire, et annonçait une parfaite guérisonsous quelques jours; cependant la plaie ne se fermait pas, le malade s'affaiblissait, refusait toute nourriture, à l'étonnement général, et ne pouvait qu'avec peine avaler et digérer quelques bouillons; le chirurgien soutenait qu'il y avait là quelque chose dlnsolite, quelque mal que le malade s'obstinait à ne pas avouer ; il mourut à la suite d'une suffocation ; le docteur voulut faire l'autopsie de ce cadavre dans l'intérêt de la science.
Il trouva le pylore presque entièrement bouché par un gros diamant, avec sa monture, que le lampiste n'avait pas eu le temps d'en détacher, pour soustraire son larcin aux regards.
Le citoyen lampiste, comme victime et héros de février, fut conduità Saint-Germain-rAuxerruis, en passant sous l'arc de triomphe du Carrousel, avec les honneurs militaires. Je regrette d'avoir oublié son nom.
En voyant les inquiétudes, et peut-être les chagrins qu'il éprouva, on a parlé beaucoup de la démission de M. Grévy. Je n'en crois rien ; je rappellerai le munitionnaire Ouvrard, qui fut mis en prisonparsonancien associé Seguin,
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pour une dette de trois millions. Ses amis lui disaient : « Vous en aurez pour cinq ans, c'est dur, quand vous pourriez, si vous vouliez, payer la somme pour laquelle vous êtes détenu ! — Vous ne comprenez pas, leur réponditil, qu'il n'est pas d'affaires, d'industries, etc., qui me permettent aussi facilement, sans fatigue, et d'une façon aussi sûre, de gagner trois millions, dans le même espace de temps ! »
11 fit richement décorer sa cellule, se faisait apporter du dehors des repas exquis, auxquels il invitait ses amis, et Seguin ressentit plus de chagrin et de colère de remprisonnement, que le prisonnier lui-même.
Les pseudo-républicains, dans leur haine acharnée contre la Légion d'honneur, où ils n'ont pu se faufiler, entrer et monter, comme dans les carrosses du roi qu'en la salissant et la détruisant, ont imaginé de supprimer les trois établissements dont la première origine est due à Louis XIV, et qui avaient été consacrés par Napoléon à l'éducation des filles des légionnaires, Saint-Denis, Barbette et les Loges. Ils les ont voulu supprimer, dans le but de faire une levée en masse, et un recrutement forcé pour peupler leurs absurdes lycées de filles restés déserts, après et malgré d'énormes
LES UÈTES A BON 1) I K U 49
dépenses, ce qui ne pouvait se faire qu'en dépouillant arbitrairement les pères, la plupart vieux officiers, et les filles d'un droit acquis, lequel est légalement consacré à une éducation honnête et religieuse, et en jetant celles-ci dans des écoles d'athéisme, dans les « bouibuuis » des collèges de filles.
Après la répression de la Commune, je disais : « Il faut contenir la génération présente et élever celle qui la suit. » Vous n'avez pas voulu, ô mes bétes à bon Dieu, ou vous n'avez pas pu suivre ce conseil ; ou plut<")l vous ne vous en êtes pas souciés, et les soi-disant républicains, anarchistes, athées, possibilistes, polichinelles et robespierrots, vous ont subtilisé et volé vos enfants en même temps que les leurs, et les ont condamnés à une éducation absurde, immonde, et propre seulement à en faire des hommes comme eux. Je ne parlerai pas aujourd'hui de l'éducation des garçons, de cette absurdité de mettre, pour les carrières dites libérales, si dangereusement encombrées des déserteurs de l'agriculture, les barrières à franchir, les banquettes irlandaises à la fin de la carrière, au lieu de les mettre au commencement, pour n'y laisser entrer que ceux qui présenteraient des apti-
50 LES BÊTES A li ON DIEU
tildes spéciales. D'où tant de malheureux, gavés, empifh'és, beaucoup trop jeunes, de connaissances relativement indigestes, que les plus heureux viennent vomir devant les examinateui^s ; car, pour le cerveau comme pour l'estomac, ce n'est pas ce qu'on mange qui nourrit, c'est ce qu'on digère, et beaucoup de ceux qui réussissent à ces examens, ne pourraient plus les passer une seconde fois. D'où beaucoup plus de lunettes, beaucoup moins de cheveux qu'autrefois ! D'où tant de malheureux qui roulent éclopés et tombent autour des barrières, et qui n'ayant acquis que de nouveaux besoins, n'espèrent les satisfaire que par les révolutions !
Je parlerai aujourd'hui seulement de la mode de faire les filles savantes, de les faire travailler à obtenir des brevets ; car ce n'est qu'une mode comme les souliers pointus et la croupe au milieu du dos, mode établie sous deux prétextes absurdes.
Le premier, c'est de leur créer des ressources pour gagner leur vie si elles sont pauvres, et de leur constituer une dot qui leur permettrait légalement d'épouser des officiers, la loi acceptant le « brevet supérieur » obtenu par une fille comme représentant les 1200 francs de rente exigés en ce cas.
C'était une ressource, et on représentait 1200 francs, quand c'était une exception ; mais, aujourd'liui déjà, il y a presque plus de professeurs que d'élèves, et c'est condamner d'avance un très grand nombre de filles aux plus tristes conséquences de la misère.
Le second prétexte est de rendre la femme égale de l'homme et d'élever ainsi sa condition dans le mariage.
Cela est une idée absolument fausse et qui est une des causes de la dissolution de la société.
C'est de croire que l'égalité consiste à être tous la même chose, tandis qu'elle ne peut consister qu'à s'élever au même niveau de perfection dans son rôle, dans son métier particulier. Un bon jardinier est l'égal d'un bon avocat, d'un bon médecin ; mais le mauvais avocat, le mauvais médecin n'est pas l'égal du bon jardinier.
Quant aux filles, supposons des acteurs devant jouer Iphigénie, l'égalité ne consiste pas à ce que l'actrice prétende jouer Achille ou Agamemnon comme ses camarades de l'autre sexe, au lieu do jouer Iphigénie ou Clytemnestre.
Tour produire une harmonie, deux voix ne doivent pas chanter à l'unisson ni la même partie, mais chacune sa partie. L'égalité, c'est
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d'obtenir d'un homme qu'on aime, un amour d'abord passionné, puis ensuite tendre, d'être l'orgueil, la joie de la famille, l'ange du foyer, même le plus petit, la reine aimée et respectée de la maison, quelque humble qu'elle soit.
Agcsilas disait : « Que faut-il enseigner aux garçons ? Ce qu'ils auront à faire étant hommes. »
Cette maxime s'applique au moins autant aux filles qu'aux garçons. Il faut enseigner avant tout aux filles à être femmes, c'est-à-dire à être l'ordre et le charme dans la maison et à constituer la maison elle-même. Il faut leur enseigner, et surtout par l'exemple, à être mères ; car la mère doit être la première, l^resque la seule institutrice de ses filles ; je n'aime pas à Toir les filles dehors jDOur suivre les cours, apprendre les sciences, etc. ; une fille bien née ne doit quitter la maison de sa mère que pour entrer dans celle de son mari.
Nos grand'mères n'étaient pas si savantes, mais elles n'en inspiraient pas moins d'amour; on leur faisait beauc(jup plus d'enfants, et de plus beaux enfants, et avec plus de plaisir.
Et aussi leurs maisons étaient mieux tenues, et l'argent gagné par les maris mieux dépensé.
Les filles savantes ! Bon Dieu ! les deux tiers
LES BÈTES A lî 0 .\ DIEU 53
heureusement auront bien vite tout oublié; mais le dernier tiers deviendra des pédantes, des présomptueuses, et, en y pensant dernièrement, en voyant mon petit-fils, enfant de treize ans, jouer dans le sable au bord de la mer, j'ai été pris d"un sentiment de compassion, et je me suis écrié : « O mon pauvre petit Alphonse, quand tu seras en âge d'aimer les femmes, comme elles t'ennuieront ! »
Autrefois, la plupart des hommes qui se mariaient, aimaient à avoir quelque chose à enseigner aux filles qu'ils épousaient : aujourd'hui, pour peu que cela continue, ce sont elles qui instruiront leurs époux.
L'innocence des filles est principalement composée d'ignorance, et cette ignorance passait autrefois pour être un si grand charme que, au besoin, on l'enseignait à certaines filles, et que d'autres la jouaient.
C'était un charme et une préservation.
Malherbe disait : « Nos filles de la campagne sont trop ignorantes et trop bêtes, pour se • laisser séduire. »
Comme un ancien disait : « Les Athéniens ne tromperont jamais les Béotiens, ils tendent leurs filets trop haut. »
Les filles savantes causent, discutent avec les hommes, c'est ce qu'on appelle en escrime
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« donner du fer » ; de là tant de « flirtations > qui laissent les filles, je le veux bien, relativement vierges, mais font de leur virginité une marguerite : je t'aime U7i peu, beaucoup; en évitant, autant que possible, le passionnément ; marguerite qu'elles s'en vont effeuillant et qui a perdu un pétale ici et un autre là, et qui finit par n'avoir conservé que le cœur, et le cœur des marguerites est : « J'aime ! »
Mais que feront, que deviendront ces filles savantes, quand la mode ne sera plus d'être savantes, quand la mode aura remis les croupes à leur place naturelle ?
Un garçon qui a manqué sa carrière a toujours une ressource; pour peu qu'il ait du cœur, il lui reste une carrière parfaitement honorable, il peut se faire soldat.
Les filles n'ont pas la même ressource, leur vie normale étant manquée; elles n'ont pas l'équivalent des garçons, il ne leur reste que le trottoir, et le trottoir est déjà bien encombré, en haut et en bas, contre les maisons et dans le ruisseau.
J'ai sous les yeux un spécimen d'une autre éducation : une jeune femme qui a appris des sciences et des lettres bien juste le nécessaire : on s'est fié sur ceci, que les femmes, mieux douées que les hommes, devinent tout et ne se
trompent que quand elles réfléchissent ou étudient.
Celle-ci, quoique d'une classe libérale et modestement aisée, a appris l'art de la couture et même la partie de la chimie qui s'applique à la cuisine.
Presque enfant encore, elle tenait et gouvernait la maison et les servantes, faisait les achats, apprenait le prix de tout.
Aujourd'hui, femme et mère de famille, elle n'est pas obligée de subir les exigences exorbitantes et toujours croissantes des cuisinières ; elle prend des filles de la montagne à vingt francs par mois auxquelles elle fait faire et enseigne à faire la cuisine ; elle taille et coud elle-même ses robes et ses chapeaux et peu de femmes sont aussi bien habillées qu'elle et d'une façon aussi seyante; elle fait tous les vêtements de ses enfants, ce qui ne l'empêche pas d'être bonne musicienne et de montrer à l'occasion un esprit non appris pas cœur, mais naturel, original et personnel.
Cette fiUe-là a réellement apporté une vraie dot en se mariant, elle fait vivre dans une grande aisance son mari et ses enfants avec de très médiocres revenus.
C'est une vraie femme, tandis que l'éducation actuelle des filles, sous prétexte d'en faire
les égales des hommes, en lera des hommesfemelles, des hommesses. L'être humain se compose d'un homme et d'une femme et non d'un homme et demi comme vous le feriez.
Toutes les civilisations intelligentes ont tendu, au bénéfice de Tamour, à accroître les différences entre les deux sexes ; les Spartiates qui, dans leur république féroce, ne voulaient pas d'amour, élevaient les filles avec les garçons et comme eux et les faisaient lutter nues avec eux.
Les Athéniens, au contraire, plus poètes, plus artistes, plus sages, exigeaient que les femmes portassent des vêtements longs, flottants et traînants.
J'ai peut-être déjà dit, mais éparpillé aux quatre vents, une partie de tout cela; mais, aujourd'hui, je rassemble mes grains en gerbe et no crains pas de me répéter, parce que c'est une grande et importante vérité.
Je connais deux de ces malheureuses victimes de cette mode de la science; l'une, arrivée à l'âge de femme, mais ayant l'aspect d'un enfant, chétive, émaciée, anémique, comme on dit aujourd'hui, me disait : « Je n'ai jamais grandi que pendant les vacances » ; l'autre, exilée de « la maison » pour aller de la province à Paris dans une pension, pour
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« p( Hisser » SCS études, écrivait : « On me fait tant travailler, que je n'ai le temps d'être triste que le dimanche ; aussi, le dimanche, je m'en donne à cœur joie, c'est comme une fête. »
Croyez bien ceci : c'est que les vrais hommes aiment les vraies femmes, et que les vraies femmes n'aiment que les vrais hommes.
Donc, mes bêtes à bon Dieu, mes coccinelles aphidiphages, nous nous connaissons; vous savez et vous acceptez mes défauts, je connais et je tolère les vôtres, nous pouvons marcher ensemble ; — marchons !
A peine sorti de mes études classiques au collège Bourbon de Paris, j'y étais immédiatement rentré comme professeur ; — aussi étaisje naturellement imbu du respect de la religion des « Anciens ».
Étudiant, on m'avait fait lire avec dévotion Hérodote, Thucydide, Plutarque, Xénoplion, Polybe, Salluste, Tite-Live, Tacite, Macrobe, Quinte-Curce, etc.
Avec la même dévotion, je les faisais lire à mes élèves, sans leur permettre plus qu'on ne me l'avait permis le moindre doute sur la véracité de ces grands écrivains; et je croyais de bonne foi, naïvement et en toute confiance, savoir exactement tout ce qui s'était passé de
tout temps, du moins dans la partie restreinte du monde dont avaient daigné s'occuper les Grecs et les Latins.
Ajoutez Moïse — et, pour des temps moins éloignés, Grégoire de Tours — Frédégaire — Guillaume du Bellay et ses Ogdoades, ainsi que les Mémoires de son frère Martin, Mézeray, Yarrillas, etc.
On comprendra facilement combien, par la comparaison avec ce que je considérais comme la perfection, je fus étonné, scandalisé, indigné, — lorsque je lus les ouvrages des soidisant historiens de l'histoire contemporaine, des temps qu'avait vus mon père et que j'avais vus moi-même en partie : — les fables, les légendes fabriquées, les plus efïrontés mensonges publiés sur les événements de la veille, racontés à des gens qui avaient pu les voir aussi bien que les historiens eux-mêmes.
De notre temps (1825), l'armée de l'opposition qui faisait la guerre à la Restauration, se composait de l'alliance de deux partis aussi ennemis au fond que peuvent Têtre deux partis, bien plus deux principes contraires : — les républicains prétendant à la liberté absolue et sans limites, les bonapartistes regrettant et représentant le despotisme impérial, — le pouvoir, auquel ils aspiraient par des efforts
CO LKS I-.KTES A BON DIEU
concertés, ne devait être après la vicloire qu'un champ de bataille où les deux alliés se livreraient une bataille définitive; — ils arboraient le drapeau tricolore, c'est-à-dire le rouge et le bleu séparé par le blanc servant de coussinet entre eux pour éviter le choc.
Il n'en est pas de même aujourd'hui : — le parti soi-disant républicain est un ramassis de hordes diverses qui n'ont de lien entre elles que des soifs et des appétits et qui arborent le drapeau rouge, vin, sang et feu, — avec de petits guidons de toutes nuances, d'après que telle ou telle horde y met plus de la couleur du vin ou davantage de la couleur du feu ou du sang; tandis que, en réalité, si leur drapeau devait représenter leurs principes, ce devrait être la culotte d'Arlequin,
Revenons aux historiens. — M. Thiers écrivit, en 1823, une Histoire de la Révolution commencée en collaboration avec Félix Bodin, et continuée par lui seul ; il s'agissait de se populariser en se conciliant le parti républicain.
Il n'hésita pas à expliquer, à excuser, à un certain point, les folies, les crimes, à réhabiliter les fous, les scélérats sanguinaires, sous
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iu'étexte d'une prétendue grandeur dans la lolie et dans la scélératesse. Ce livre eut un succès prodigieux, et ce qui montre clairement le dessein et le peu de bonne foi de l'auteur, c'est qu'à chacune des nombreuses éditions il le retouchait, le remaniait, le modifiait, pour le mettre d'accord avec les fluctuations de sa politique; plus tard, n'étant plus certain de l'accord des républicains et des bonapartistes, il voulut s'assurer des seconds et publia son Histoire du Consulat et de V Empire^ oii il montra pour Napoléon le môme enthousiasme qu'il avait montré pour Robespierre, et pour l'empire l'admiration qu'il avait eue pour la république que l'empire avait détruite.
Il y eut aussi Michelet, qui se mit à suivre le courant des opinions d'alors, esprit facile à s'emballer, emphatique, prodiguant les étincelles et les éclairs, etnon la lumière; partisan dévot de « la multitude » ; et, comme M.Thiers avait pris Robespierre, il lui fallait une apothéose, un héros, un dieu, il prit Danton; et alla plus loin que M. Thiers. Pour obtenir le même succès, Louis Blanc dut aller plus loin dans la glorification des folies et des crimes et dans l'admiration de leurs auteurs.
Puis vint Esquiros (hélas! Alphonse !); c'était un gamin de lettres, il avait commenôé par
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imiter les romans qui l'éussissaieiit aloi's, mais on ne les avait pas lues, ces imitations, et la critique n'avait pas daigné même les blâmer.
En ce temps-là apparut Lamennais qui, de prêtre presque fanatique et d'autoritaire absolu, était en train de devenir républicain, anarchiste, etc., qui, après avoir paru tendre au chapeau rouge, se contentait du bonnet rouge qu'on peut se donner soi-même; il publia les Paroles (Vun Croyant.
Ce pastiche apocalyptique fit un bruit terrible, il eut pour admirateurs tous ceux qui ne le comprirent pas, c'est-à-dire tout le monde.
Le jeune Esquiros abandonna momentanément le roman pour suivre ce courant, et publia YÉvaJigile du Peuple; mais, cette fois, c'était plus grave; il imita ceux qu'on mettait en prison, et le pouvoir d'alors commit la sottise de le prendre au sérieux, de le condamner, et de l'enfermer à Sainte-Pélagie pour liuit mois ; c'était déjà un succès : il était logé et nourri, ce que ses romans n'avaient pas fait ; mais, cette fois, il était sauvé.
Il passa immédiatement grand écrivain, éminentpubli ciste, etc. En effet, de tout temps, en fait de grades, on a bien plus vite et plus facilement de l'avancement dans l'armée d'opposition et d'attaque qui paj^e ses soldats en
promesses et en espérances, que dans l'armée de défense qui est au pouvoir, et doit payer les siens en réalités sonnantes et trébuchantes, c'est ce qui, plus tard, entraînaetperdit Eugène Sue, qui, lui, avait du talent, et pouvait attendre. Esquiros Qt de Robespierre une sorte d'Être suprême de la Terreur que ses prédécesseurs n'avaient osé déclarer qu'une fatalité, une nécessité ; il en fit un titre de gloire, il fit réloge de la guillotine, et déclara que l'arbre de la liberté devait être arrosé avec du sang.
En 1870, on le fit préfet de Marâfeille; aujourd'hui, il est un des saints du calendrier républicain, et, à certains anniversaires, on porto des fleurs sur sa tombe.
C'est ainsi que, par les livres, par les journaux, par les cours publics, par la tribune, par les cafés, les brasseries et les tavernes, les cabarets, on meubla les tètes de toute une génération d'idées fausses, de légendes mensongères, de théories absurdes, de haines aveugles, de promesses, d'espérances, d'appétits sans limites.
C'est alors que je descendis dans l'arène, et que je lâchai mon escadron de guêpes, m'efforçant de rétablir la vérité, de faire comprendre que, sous le gouvernement de Louis- Philip[)0, nous étions revenus à 1789; qu'il
fallait s'y cramponner; que, si, à cette date du 4 Août, on s'était une première fois arrêté, nous aurions évité la Terreur, le despotisme impérial, deux millions de Français laissés sur les champs de bataille, deux invasions étrangères, la haine et la défiance de l'Europe, soixante ans de guerre civile plus ou moins déclarée. — On ne m'écouta guère, aussi eûmes-nous la parodie de Napoléon 1"" dans la personne de son neveu, une troisième invasion, une parodie sanglante de la Terreur, et, aujourd'hui, un complet gâchis. C'est du temps des Guêpes que Proudhon dit un jour, dans son journal à un sou : « M. Karr m'attaque et ne me comprend pas ; j'aimais bien mieux le temps où il écrivait ses beaux romans. » — Et moi aussi, répondis-je en le remerciant de l'adjectif; mais vous vous efforcez de mettre le feu à la maison, et, moi, je viens me mettre à la chaîne avec ceux qui s'efforcent de l'éteindre. Quant à ne pas vous comprendre, je crois vous comprendre mieux que vous ne le désirez, eu disant qu'il faut être un fieffé charlatan pour vendre un sou au peuple, aux cochers de fiacre, aux maçons, aux balayeurs des rues, des choses si audessus de la portée d'un homme quelque peu lettré et professeur de l'Université.
Ce n'est que plus tard que je me mis à relire l'histoire, mais plus librement, avec un esprit de doute, d'examen, et je me convainquis que je m'étais trop irrité contre les écrivains contemporains, qui n'étaient pas aussi dégénérés, aussi différents des historiens, des âges antérieurs que je l'avais cru.
Je conclus, alors que, pour écrire l'histoire, il laudrait n'être d'aucun pays, d'aucune classe, d'aucune religion sociale, d'aucune école philosophique, politique, morale ou littéraire, d'aucun parti, d'aucune coterie ; n'avoir ni peur ni besoin de personne, réunion de libertés et d'indépendances, dont il ne s'est guère trouvé d'exemples: Hérodote, le père de l'histoire, a été aussi le père du mensonge, et il existe, de Plutarque, un petit traité De la malignité d'Hérodote.
Le même Plutarque dit, dans la Vie de Périclès : Il est difiicile, on pourrait dire impossible de discerner le vrai par la lecture de l'histoire ; si elle est écrite après plusieurs siècles, on manque de documents ; si elle est écrite du vivant de ceux dont elle parle, elle est altérée par la faveur ou par la haine, et par toutes sortes d'intérêts.
Ajoutons que, s'il est difficile d'écrire l'histoire des tcm[)s éloignés, faute de documents
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sufflsanls, il l'est plus encore d'écrire celle de notre temps, à cause de la multiplicité infinie des documents contradictoires donnés chaque matin par les journaux.
Mais, pour revenir à l'histoire ancienne, croyez donc Plutarque, quand il vous conte que M. Yalerius, dans une bataille contre les Sabins, leur tua treize mille hommes, sans perdre un seul des siens !
Croyez Diodore de Sicile, quand il dit que, dans une bataille contre les Lacédémoniens et les Arcadiens, les Lacédémoniens tuèrent dix mille Arcadiens, sans qu'il mourût nn seul Lacédémonien ! Croyez Appien, quand il vous dit que le consul Fabius Maximus, dans une bataille contre les Allobroges, ne perdit que quinze hommes, et tua cent vingt mille Gaulois!
Sylla avait écrit dans ses Mémoires, qu'à la bataille de Chéronée contre un lieutenant de Mithridate, les Romains ne perdirent que douze hommes, et en tuèrent cent dix mille !... avec cette circonstance, que Sylla avait cru d'abord avoir perdu quatorze soldats, mais qu'il en revint deux.
Plusprèsde nous, enSOl, l'empereur Arnould tua cent mille Normands, et ne perdit pas un seul homme. (Chevreau, Histoire du monde).
LKS BIÎTES A BON DIEU 07
Suivant Hérodote et Valère Maxime, Cyriis fut vaincu et tué par la reine Tomyris, qui mit sa tète dans un bain de sang ; suivant Ctésias, il fut tué par un Indien d'un coup de flèche. Selon Lucien, son fils le lit mourir de chagrin ; suivant Xénophon, il mourut tranquille et heureux dans son lit.
Tite-Live avoue, à propos de certains faits qu'il rapporte, qu'il ne prend sur lui ni de les allirmer ni de les réfuter ; qu'il ne fait que répéter ce que la renommée en publiait. Polybe compare les historiens à des poètes dramatiques, qui, ayant choisi des héros dans l'histoire, souvent dans la fable, les ornent à leur gré de vertus ou de vices et les font agir à leur fantaisie.
Il ne faut donc pas, en lisant l'histoire, espérer pprendre ce qui s'est passé , mais ce qui s'est dit et ce qui a été cru, à telle ou telle époque ; il reste néanmoins alors une histoire intéressante pour le philosophe, c'est l'histoire de la crédulité humaine. Quant aux faits, il est sage d'attribuer aux récits du passé précisément la même croyance qu'aux prédictions de l'avenir ; il est bien plus sûr de lire des romans, parce que tout lecteur a en lui, dans son esi)rit et dans son cœur, un contrôle certain de la véracité du romancier, du moins quant aux
sentiments prêtés aux héros et aux héroïnes.
Alors, bien convaincu de ces vérités, je cessai de m'irriter contre les historiens contemporains, qui ne sont ni plus ni moins menteurs que les anciens; je compris à quels intérêts d'ambition ou de fortune ils avaient obéi, en essayant de faire passer pour un tyran le roi le plus sage, le plus humain, le plus tendrement ami de son peuple, et d'avoir plus ou moins hardiment excusé l'assassinat de ce monarque, de sa femme, de sa sainte sœur et de son fils.
De ce roi qui, devant une vraie histoire, une vraie postérité et, en tous cas, au tribunal de Dieu, n'aura à rendre compte que d'une bonté poussée jusqu'à la faiblesse, qui l'a empêché d'être sagement et résolument économe du sang de ses sujets qu'il aimait en père, en ne sacrifiant pas une demi-douzaine de mauvaises tètes, ce qui eût épargné les massacres de la Terreur, et les deux millions de Français — cadavres entassés par trois millions de cadavres d'autres peuples — dont Napoléon paya ce qu'on appelle sa gloire.
Je vis que, dans la guerre que j'avais faite à ce sujet, je n'avais guère convaincu personne, et, moi-même, je n'avais rien gagné. La popularité ne s'obtient qu'en suivant, en flattant, en
exagérant la folie bête ou criminelle du temps où l'on écrit.
Et je me décidai à me ranger, sur mes vieux jours, à une sagesse un peu lâche, unpeubète, mais singulièrement productive, à savoir : « être de son temps », « marcher avec le siècle », « hurler avec les loups », accepter la mode et la folie régnantes.
Et, s'il me prend encore la fantaisie d'écrire rhistoire, de prendre le diapason de la sottise ou de la mauvaise foi qui réussissent, de me conformer au système historique enseigné aujourd'hui à la jeunesse de tous les sexes, dans les collèges laïques, athées, révolutionnaires, etc., c'est alors que je licenciai mes guêpes, recrutai et enrégimentai les bêtes à bon Dieu.
Je vais donc ici, publier un premier chapitre de l'histoire que j'écris en ce moment; c'est aussi vrai, aussi honnête et aussi juste que les histoires de M. Thiers, de Louis Blanc, * de Michelet, d'Alphonse Esquiros élucidées et commentées par les journaux, les Cicérons de la rue et les Démosthène du ruisseau et ça aura quelque chance d'être adopté par l'Université actuelle, de me produire quelques bonnes petites rentes et aussi un peu de l'estime et de l'admiration dos lm))éciles et des
jobards qui tournent si facilomont à l'enthousiasme, et entrent pour une si forte part dans la popularité.
iiiSTOiuE dp: mon tp:mps
Vers 1870, cinq avocats étaient entrés à la Chambre des députés comme « irréconciliables », chacun des cinq se réservant m petto de s'aider de ses compagnons pour se faire faire la courte échelle, arriver au pouvoir, et vendre le plus cher possible son irréconciliabilité.
L'avocat Emile Ollivier fut le plus malin; il se glissa aux Tuileries par l'escalier de service, offrit un rabais et fut agréé comme ministre par Napoléon III.
Or, Napoléon III, — qui était monté sur le trône en disant : « L'Empire, c'est la paix, » — était un peu humilié de voir sur les monnaies sa tête ornée à crédit d'une couronne de lauriers. M. Emile Ollivier, pensant qu'il fallait surtout distraire la France, comme font les escamoteurs, et ne pas la laisser s'ennuj^er, — poussa à la guerre « d'un cœur léger, » et, de complicité avec les ministres dont il était le
Li:s r, KTES A 15 0.N D I K U 71
cher, déclara à son cnipci'uui* (^uo iuul était prêt, que la moisson de lauriers ne demandait qu'à être fauchée, et le nommé Girardin, en plein Opéra, se penchant, hors de sa loge, s'écria d'une certaine voix aigre qu'il possédait : « A Berlin ! à Berlin ! »
Le public applaudit, et on partit pour Berlin comme on part pour Saint-Denis, manger une friture de goujons et une salade.
Or rien n'était prêt ; les ministres n'avaient pas eu l'intention de mentir; ils n'en savaient rien et n'y avaient pas regardé, si bien que la tète de M. Emile Ollivier fut jugée encore plus légère que son cœur.
On sait quel fut le résultat. Quand l'empereur fut enfermé à Sedan avec son armée, M. Emile Ollivier et le reste du ministère pénétrèrent dans la ville à travers mille dangers, et M. Ollivier, portant la parole pour tous, dit :
« Sire, il ne nous reste qu'un moyen d'expier aux yeux de la France et du monde et de la postérité : nous, le crime devons avoir trompé et de vous avoir entraîné dans cette guerre; vous, la faute de nous avoir choisis, écoutés et crus; ce moyen est que nous montions à cheval, vous au milieu de nous, que nous nous précipitions au gros de l'armée allemande, et que nous nous fassions tuer ! »
72 LES BKTES A BON UIEQ
L'empereur répondit : « J"}' pensais. »
Et ainsi fut fait.
Tous tombèrent, mais sur des monceaux d'ennemis abattus. Emile Ollivier, qui survécut aux autres, les couvrit de tant d'autres cadavres allemands qu'on ne les retrouva jamais.
Lui, fut plus tard ramassé criblé de blessures, mais respirant encore, il put être sauvé. Il se retira à sa propriété de Saint-Tropez, où il consacra le reste de sa vie à ses remords et à la pénitence. En vain les électeurs du Var voulurent le nommer et l'envoyer aux Assemblées, en vain on le supplia de se laisser élire député etpeut-êtreprésidentde la République, il fut inflexible. Quelques naturels du pays Taperçoivent quelquefois, la barbe longue et inculte, errant sans parler à personne, et élevant les yeux comme s'il imploraitetdemandait pardon.
Quant à Emile de Girardin, bourrelé de remords, il se pendit dans sa chambre.
Après Sedan, un autre avocat, un autre irréconciliable à qui Ollivier avait coupé l'herbe sous le pied, et l'ingénieur Freycinet s'entrenommèrent l'un général en chef des armées, l'autre ministre delà guerre, de l'intérieur et de tout, et on continua la guerre. Cette continuation coûta à la France la moitié de ses
LES niîTES A BON DIEU 73
pei'tes eu territoire, en hommes et en argent, comme le leur reprocha publiquement M. Thiers. Mais ce n'était pas sa vraie opinion, ou bien il en changea plus tard lorsqu'il devint leur ami et leur associé.
Un autre avocat, le troisième irréconciliable, Jules Favre, dit et imprima : « Nous avons juré de mourir tous jusqu'au dernier. » L'avocat Gambetta disait : « J'ai fait un pacte avec la victoire et avec la mort. » Freycinet ne dit qu'un seul mot, mais il est resté historique Comme on lui disait que l'artillerie allemande enverrait tant de boulets et d'obus que le soleil en serait caché : « Eh bien, dit-il, nous combattrons à l'ombre ! »
Et, en efiet, dans toutes les rencontres, on les vit toujours au premier rang, affronter tous les dangers et l'Europe entière admira l'ingénieur Freycinet subvenant à tous les besoins de ces armées improvisées : vivres, armes, vêtements, souliers, nourriture, rien ne manqua un seul jour aux soldats, quoi qu'aient pu dire quelques généraux.
Plus tard, voyant que la fortune s'opiniâtrait contre la France, ces trois héros voulurent mourir. Jules Favre fut tué à Champigny, avec le peintre Rcgnault ; Gambetta et Freycinet, ayant revêt u l'u ni forme des cuirassiers, prirent
74 l.ES liKTES A liON DIEU
pari à riiéroïque charge de Reichslioflen, tous deux tombèrent percés de coups ; mais, comme Ollivier, Freycinet, presque coupé en morceaux, fut sauvé, parce que Dieu qui, autrefois avait tant protégé la France, ne faisait que la bouder et le réservait pour de plus hautes destinées. Il fut trois ou quatre fois ministre et mit en avant des conceptions si hautes, que cent fois ce que la France possédait de ressources n'aurait pas suffi pour les mettre à exécution. Freycinet, plus grand que son pa3'S, plus grand que son siècle, descendit du pouvoir et renonça à la politique.
Il y avait alors, parmi les hommes en vue, M. Ferry, qui fut aussi ministre pas mal de fois et dont le duel avec le général Boulanger fut digne de Pépopée. M. Ferry avait appelé M. Boulanger « héros de café-concert ». Celuici envoya des témoins à M. Ferry, qui répondit : « Je vous attendais et je suis prêt. »
On a prétendu dans le temps que M. Boulanger avait imposé pour le duel des conditions fantastiques et absurdes, à l'exemple des Chinois, qui, dans leurs guerres contre la France, portaient des figures de dragons et de monstres pour épouvanter nos soldats, et que M. Ferry, se renfermant dans la forme du duel consacrée par Gambetta, avait maintenu
LES BKTES A It 0 N DIEU 75
la distanco inusitée de trente-cinq pas, mais avait voulu l'appliquer au combat à l'épée, si bien que tous deux au fond étaient d'accord pour éluder le duel.
Il n'en est rien. M. Boulanger, loin de mettre des obstacles à la rencontre par des exigences inusitées et inadmissibles qui eussent été mal interprétées et eussent fait dire qu'il n'avait pas plus envie de se battre que son adversaire, M. Boulanger non seulement accepta, mais proposa l'épée, arme favorite de l'avocat, qui, de son côté, consentit à diminuer l'éloignemet de trente-cinq pas qu'il n'avait d'abord demandé que par un pieux hommage à la mémoire de son ami.
Le combat fut terrible, les deux adversaires firent des prodiges de valeur, de force, d'habileté, de sang-froid ; au bout de quatre heures, personne n'était touché, les témoins déclarèrent qu'ils étaient eux-mêmes très fatigués, et que l'honneur était satisfait. Les deux ennemis s'embrassèrent avec efïusion.
En ce temps-là, la république fut proclamée à une voix de majorité, c'est-à-dire que la moitié moins un des Français — en supposant que la Chambre représentât exactement le pays — devait se soumettre : opinions, religion, intérêts, fantaisies, à la volonté absolue et aux
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caprices de la moitié plus un, et M. Thiers fut nommé président de la troisième république. Le glorieux homme d'État ne pouvait manquer d'être calomnié ; on a prétendu qu'à une époque antérieure, il avait dit: « La république tombera toujours dans le ridicule ou dans le sang. » S'il avait dit cela, ce grand homme, si connu pour l'invariabilité de ses principes, n'aurait pas dit plus tard, lorsqu'il fut président : « Aimons la république, c'est ce qui nous divise le moins. »
On a été jusqu'à prétendre que, sous le règne de Louis-Philippe et en 187L étant également au pouvoir, il avait fait sabrer et fusiller un très grand nombre de républicains, vrais ou faux, qu'il avait poussés lui-même à l'émeute par ses écrits et ses discours, lorsqu'il était « mis à pied ». Cette calomnie ne peut se soutenir : les républicains n'auraient pas été assez bêtes pour le nommer président de leur troisième république.
Toujours est-il qu'après avoir exercé cette suprême magistrature pendant quelques mois, on ne put l'empêcher de se démettre et de retourner à ses chères études.
Un autre personnage odieusement calomnié, c'est le général Boulanger. Au siège de Troie, il avait tué Hector en combat singulier ; plus
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près de nous, il avait battu les Autrichiens et les Prussiens à léna, à \Yag-ram, à Austerlitz, à Jemmapes.
Au pont d'Arcole, voyant ses soldats hésiter, il s'était seul précipité sur le pont, un drapeau à la main, et les avait entraînés. A Waterloo, entouré d'ennemis et sommé de se rendre, il avait répondu : « La garde meurt et ne se rend pas. » Louis Blanc prétendit qu'il avait répondu simplement : « Zut ! » ce qui serait plus concis et conséquemment plus Spartiate. Victor Hugo, dans une page à jamais célèbre, où il s'est montré digne d'être le chef de l'école réaliste comme il l'avait été du romantisme, prétend qu'il répondit: <.^ ... M...! » En Afrique, il franchit les portes de Fer, et prit la smalah d'Abd-el-Kader.
Lorsqu'il fut question de l'expulsion des princes d'Orléans et du vol de leurs grades gagnés sur les champs de bataille, il ne cacha pas son indignation, et donna noblement sa démission du ministère. Un journal ayant publié des lettres de lui où il remerciait humblement le duc d'Aumale d'avoir été son protecteur et son bienfaiteur, et qui finissaient par ces mots: « Béni soit le jour où je rentrerai sous vos ordres 1 » Boulanger répondit : « Non seulement j'avoue ces lettres, mais je m'en fais
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gloire. Jamais on n'obtiendra de moi que je me déshonore par l'ingratitude et que je salisse ma vie par un mensonge ; car le mensonge est une lâcheté, et je répète aujourd'hui: « Béni soit le jour où je servirai de nouveau sous les ordres du général duc d'Aumale. »
Il disait un jour : « M, Henri Rochefort a certainement beaucoup d'esprit, mais je ne sais pas ce que je lui ai fait pour qu'il emploie opiniâtrement son esprit à me rendre ridicule. »
Nous arrivons au règne de Grévy, Grévy I" ou plutôt l'unique Grévy, Grévy le Magnifique, cet homme si célèbre par son austérité, la fermeté de ses convictions, son désintéressement, sa haine vigoureuse du crime.
Il avait résolument voté contre l'institution d'un président de la république ; mais, voyant ses efforts impuissants, il s'était dévoué, sacrifié à être lui-même ce président dans la crainte de voir élire un autre moins dévoué, moins désintéressé, qui se livrerait aux abus qu'il redoutait et qu'il était certain d'éviter; longtemps il refusa tout traitement, et, quand il consentit à l'accepter, il employa ses douze cent mille francs de traitement à se bâtir des maisons ; mais c'était pour donner de l'ouvrage aux ouvriers, surtout aux maçons, à cause de
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cet aphorisme que je ne comprends i)as bien, mais qui n'est pas contesté : « Quand le bâtiment va, tout va. » On sait, d'ailleurs, qu'il ne retirait absolument rien du loyer do ses immeubles.
Sous ce règne, la France arriva au plus haut point de prospérité. Il ne fut plus question de crimes ni d'immoralité, les rues de Paris lurent tellement sûres qu'une femme pouvait les traverser sans danger au milieu de la nuit, et que les habitants mêmes négligeaient de fermer leurs portes ; on vit disparaître la mendicité et la prostitution; on ferma, au Tribunal de Commerce, le local autrefois consacré aux faillites.
On vit alors arriver aux affaires et se succéder au pouvoir une foule d'hommes éminents que les tyrans en avaient écartés.
On vit briller des lumières tenues sous le boisseau par les rois, et la république fut le gouvernement des meilleurs choisis par les bons.
C'est alors que parurent, aux applaudissements du pays, à l'étonnement et à l'envie de l'Europe, des hommes d'État comme on n'en avait jamais vus.
Barodet-Galimafré, Ferry-Tricoche, Basly le Cabaretier, Constans le Vidangeur, Bilboquet-
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Rouvier, Lagingeole-Thibaudin , madame Limouziii, Camelinat-Basile, Michelin-Diafoirus, Cattiaux-Grangousier, Boulanger -frère Jean des Entommeures, Eudes-Picrochole, Labordëre-Pyrgopolynice, Salis du Chat- Noir, SpuUer-Trissotin, Vaillant -Panurge»
Laguerre-Scaramouche , Clovis Hugues-La Calprenède, etc., etc.
On vit alors paraître ce temps « promis par la Sybille » et par Virgile, ou plutôt renaître l'âge d'or redevenu Saturnia régna.
Sous ce règne, l'agriculture rei:)rit son rang, le premier ; le président du conseil ne fut plus le ministre des affaires étrangères, mais le ministre de l'agriculture.
On verra, disait Virgile, on a vu, diront les historiens du règne de Grévy, et je suis fier d'être le premier traduisant l'églogue IV.
On verra sans labour le blé jaunir la plaine.
Flavescet convpus arisiâ
Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpré.
Incultis... rubens pendebit sentibus uva.
Et les chênes noueux suer un miel doré
Et durœ quercus sudabunt roscida tnella.
... Inpratis aries jani suave rubenti
Murice niiitabit vcllera.
Les moutons, épargnant à l'homme tout travail
Se font un vrai plaisir de naître teints en rose.
Et paissant dans les prés tout cuits et tout à l'ail.
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Sous ce règne, l'ïlui'ope enviait mais respectait la France ; toutes les nations recherchaient son amitié, quelques-unes imploraient sa protection, aucune n'eût osé la froisser et il ne se lut pas dans le monde entier tiré un coup de canon sans sa permission.
Plusieurs fois la famille de M. Grévy s'assembla pour lui faire de respectueuses observations sur la magnificence de ses libéralités poussée jusqu'à la prodigalité : « Vous vous ruinez, lui disait-on. — Peu importe! répondit-il héroïquement; je sais bien que je sortirai de la présidence plus pauvre que je n'y suis entré ; je ferai comme les dictateurs romains, qui, la patrie sauvée, retournaient à la charrue ; je ferai comme Lamartine, qui, ruiné au pouvoir, se remit à écrire; je reprendrai la toque et la robe de l'avocat et on me reverra au Palais avec ma vieille serviette sous le bras.
Quand il maria sa fille, il ne choisit pas un homme comblé des faveurs de la fortune ; il ne s'attacha qu'aux vertus, à la probité la plus chatouilleuse, à l'austérité du caractère; avec l'aide désintéressé de son gendre, il allait suivre à la fois l'exemple de Louis Blanc, qui avait promis aux prolétaires qu'ils auraient tous une voiture, et celui de Henri IV, qui vou-
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lat que le paysan eût le dimanche « une poule au pot ». Il voulait donner la croix d'honneur à tous les Français ; ce vœu, si conforme à l'égalité, commençait déjà à se réaliser.
On se rappelle que Grévy s'était justement opposé à ce que la constitution admît un président de la république, — et si, fidèle à ses principes, il s'était résigné à être ce président, c'est de crainte que l'institution admise malgré lui, la place ne fût prise par un homme moins dévoué à la république et moins désintéressé; il conçut quelque chagrin en voyant la calomnie s'attacher à son gendre, que beaucoup s'ennuyaient d'entendre appeler le juste et le désintéressé Wilson.
Il appela M. Wilson et lui dit : « Je te crois innocent; si je te croyais coupable de la moitié de ce qu'on t'impute, je me rappellerais Brutus, et je te punirais, je t'immolerais de ma main; mais, pas plus que la femme de César, le gendre de Grévy ne peut être soupçonné ; d'ailleurs, dans l'état de prospérité où j'ai mis la république, elle peut se passer de président et de moi... Je vais donner ma démission, je suis fatigué du pouvoir et je finirais par mettre ma famille sur la paille... Si on ose te mettre en jugement et te condamner, je resterai juste le temps nécessaire pour te faire grâce, — et
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ensuite me faire grâce à moi-même, en mo dérobant par une démission aux ennuis de la touto-puissanco. »
En vain on lui fit voir le deuil public que causait cette résolution ; — en vain des pétitions revêtues d'innombrables signatures le suppliaient de rester ; -- en vain les députés, les sénateurs, les magistrats allèrent à l'Élysée implorer son amour pour la patrie, — on assure que M. Clemenceau et M. Déroulède, embrassèrent ses genoux, — il fut inflexible et se retira. — On ne sait s'il laissera de quoi se faire enterrer; mais la France, une fois déplus, ferait avecplaisii^ce qu'elle a faitpour d'autres grands hommes, elle prendra à sa charge les frais de ses funérailles.
La calomnie n'a pas été désarmée par ce qu'il y avait de grandeur dans cette démission obstinée quand Grévy, après avoir dit, comme Alexandre mourant : « Je laisse l'empire au plus digne — opiîmo — .' » voulut rester encore quelque temps pour trouver ce plus digne, et ne pas laisser la France dans l'anarchie.
On alla jusqu'à dire que c'étaitpour émarger plus longtemps ; et l'on calcula ce que lui rapportait chaque jour et chaque heure de retard.
Et, comme il avait dit à un des députés qui
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étaient venus en larmes combattre sa résolution : « Je n'espère plus qu'en la tranquilité ; je demande qu'on me la garantisse et ne fasse peser sur moi aucune responsabilité ! » — Les ingrats, les sans-cœur dirent : « C'est comme une cuisinière qui sort de maison, et ne veut pas qu'on visite sa malle. »
Ils rappelèrent les vainqueurs de Février, qui, s'étant emparés des Tuileries, exigèrent pour en sortir que Caussidière, leur ami et complice devenu préfet de police, leur offrît un banquet à la rue de Jérusalem, leur délivrât un certiûcat de civisme, et surtout ne permît pas qu'on les fouillât.
On ne lui aurait même pas donné ses huit jours, on le plaignait de voir se prolonger la toilette du condamné. On trépignait et on demandait l'exécution, la toile ! la Marseillaise ! des lampions ! La postérité fera justice de ces calomnies.
Cy finist ce précis d'histoire contemporaine.
C'est ainsi que, prenant le diapason des historiens contemporains, je continuerai l'histoire de la république, depuis le point où l'ont laissée MM. Thiers, Michelet, Louis Blanc, Esquiros.
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C'est ainsi qu'un vieil avocat se réveilla du songe le plus étrange, le plus invraisemblable, le plus absurde qu'un homme ait jamais fait.
A savoir l'avocat Grévy, successeur au trône de France, de Charlemagne, de saint Louis, de Jean le Bon, de Charles V le Sage, de Charles VII le Victorieux, de Louis XII le Père du peuple, de François l^'le Roi-Chevalier, de notre Henri IV, de Louis XIV le Grand, de Louis XVI le Martyr, et de Napoléon 1".
Au moins celui qui va être nommé entre les candidats connus, ne sera le successeur que de l'avocat Grévy.
Au moment où j'écris ces lignes, il n'y a rien de décidé, mais il n'est encore question, pour la présidence de la république, que de personnages qui ont déjà été une ou plusieurs fois renversés du ministère comme incapables ou dangereux !
En dehors des citoyens Ferry, Freycinet, etc., il y a bien le citoyen Floquet, celuici aurait les voix des intransigeants, des anarchistes, des socialistes possibilistes, comme ayant insulté autrefois l'empereur do Russie, hôte de la France, et son seul ami possible. Mais Floquet, auquel ce haut fait a ouvert la
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carrière des honneurs, s'en est vanté tant que ça a pu l'aider à monter où il est, — arrivé à la présidence de la Chambre, c'est devenu un obstacle i)our monter plus haut ; alors, il a nié. Cette faiblesse lui a fait perdre bien des partisans qui préféreraient alors celui qui, à la même époque, a tiré un coup de pistolet sur le tsar.
Mais quelle opinion doit-on avoir au dehors de la pauvre France, en voyant que son choix pour le chef de son gouvernement est circonscrit entre une demi-douzaine de farceurs qui ont fait leurs preuves d'impuissance et d'incapacité,— comme si la France aujourd'hui ne produisait pas mieux ; — ce qui est vrai, si elle ne peut choisir que dans le parti soi-disant républicain.
J'ai promis de vous raconter ce qu'ont bu es soi-disant républicains en 1848, — ce qui explique la soif de leurs enfants.
Le comte de Montalivet a fait constater par expertise légale que, lorsque, en 1848, le peuple « recouvrant ses droits » mit les chcàteaux à sac et les futailles à sec, il fut bu, dans les caves des Tuileries, du Palais-Royal et de Neuilly, soixante-dix-neuf mille neuf
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cent soixante et une bouteilles et quatre cent cinquante tonneaux.
M.Tirel,dontj'aidéjàparlé, adonné le détail exact et constaté des quantités de vins de différentes caves qu'ont fait porter à leur domicile les citoj^ens que leur grandeur empêchait d'aller se soûler dans les caves du roi, mais qui n'avaient cependant pas moins soif que les autres, et qui, plus ratiinés dans leurs goûts, trouvaient ainsi moyen de choisir les crus. La brochure de M. Tirel a, je le répète, été publiée du vivant de tous ceux qu'il y nomme, et il ne s'est élevé, contre ces révélations, aucune réclamation, aucuneprotestation d'aucun des personnages dénoncés.
Les citoyens soi-faisant ministres et fonctionnaires de tout ordre — faisant métier d'amis du peuple et de prédicateurs d'égalité — ne crurent pas de leur dignité d'aller boire avec le peuple et vider les bouteilles et les fûts du roi ; — cependant ils ne voulurent pas perdre leur part de l'épave, et, n'ayant pas moins soif que les autres, ils se firent envoyer à leur domicile :
Le citoyen Marrast, deux pièces de vin de
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Mâcon. chacune contenant 280 bouteilles c'est-à-dire 560 bouteilles ; vin de Bordeaux, deux pièces de 300 bouteilles, ou 600 bouteilles ; vin de Médoc, 100 bouteilles ; vin de Lunel, 25 bouteilles ; vin de Malaga, 25 bouteilles. Total 1310 bouteilles au citoyen Marrast.
Le cito^^en Isaac Crémieux : deux pièces de Bordeaux, 600 bouteilles : vin de Beaune, 100 bouteilles; vin de Lunel, 25 bouteilles ; vin de Malaga, 25 bouteilles.
Le citoyen Garnier-Pagès : deux pièces de vin de Màcon, 560 bouteilles ; deux pièces de vin de Chàteau-Lafflte, 600 bouteilles ; vin de Château-Margaux, 50 bouteilles ; vin de Beaune, 50 bouteilles ; vin de Lunel, 25 bouteilles ; vin de Malaga, 25 bouteilles ; vin de Madère, 25 bouteilles ; vin de Xérès, 25 bouteilles.
On mangea, de plus, — pour compléter la ripaille politique et républicaine, tous les gibier des forêts ; — un troupeau de neuf cents daims entretenus à grands frais dans le parc du Raincy fut entièrement détruit ; les fruits, les primeurs, les milliers d'ananas furent dévorés et réciproquement détruits
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comme des rats dans une cage dont il ne resterait que les queues.
O Clio, ex-chaste Muse de l'histoire ! je ne crois pas que jamais aucune époque t'ait donné autant d'ordures à ramasser et àemporter dans ton tablier.
Quand on a suivi un homme depuis sa première jeunesse jusqu'à ce commencement d'affaissement qu'on appelle euphoniquement « l'âge mûr », il est facile de voir qu'il a ou a eu successivement trois caractères : celui qu'il montre, celui qu'il croit avoir et celui qu'il a réellement ; — c'est de celui-ci qu'il s'avise en dernier.
De même on n'arrive au simple qu'après avoir essayé toutes les formes du compliqué.
De même on n'arrive au vrai qu'après avoir épuisé toutes les nuances de l'erreur, du faux et du mensonge.
Partant de cette observation, on aurait pu espérer que la soi-disant république, ayant
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commis toUomeiit do folies, de sottises, de crimes, contre le bon sens, la justice, la liberté et surtout contre la France, ne tarderait pas à avoir épuisé ce qui s'en peut perpétrer. On aurait pu espérer que les bandes, — je ne dirai pas républicaines, atteudu,jerai déjà dit, qu'il n'y a qu'un républicain en France, et que c'est moi. — que les bandes qui usurpent ce titre — que ceux qui les composent ayant tous successivement passé au pouvoir, y ayant montré l'incapacité, la sottise, la fatuité, ayant fait leur part et leur étape de gaspillage, et y ayant réalisé quelques économies pour vivre dans les tavernes et les cafés jusqu'à la prochaine révolution, — cela serait fini.
Comme, après une tempête, sur l'eau soulevée parles vents, la fange, devenue momentanément écume, surnage et flotte quelque temps à la surface, puis, le calme revenu, retombe au fond par la loi de sa pesanteur et de sa grossièreté et redevient fange.
Mais il n'en a pas été ainsi, et, jusqu'à présent, mon espoir a été déçu.
La politique, depuis 1871, ressemble à ces manèges de chevaux de bois qu'on fait tourner dans les fêtes de village, pour la joie des enfants : — chevaux pour les garçons et fauteuils pour les filles — passent devant vous,
disparaissent un moment et reparaissent quand le tout est fini. « Comme ce petit-là est laid !
— Ah ! il s'en va ! — Tant mieux. Mais non, le voici qui revient. »
Nous voyons les mêmes hommes et les mêmes sottises, parfois les mêmes crimes, — ne disparaître que pour se remontrer quelques instants plus tard ; — si bien qu'il n'y a pas de raison pour que ça finisse. Du moins jusqu'à ce que la France, fatiguée, exténuée de faire tourner la manivelle, tombe de fatigue et de dégoût.
Parenthèse.
Le recueil où ont d'abord été publiés ces feuillets, la Revue de Paris et de Saint-Pétersbourg, est conçu dans un esprit tout à fait ■libéral — laissant à chacun de ses collaborateurs la liberté et la responsabilité de ses écrits,
— aucun n'engageant les autres ; ce sont les seules conditions dans lesquelles j'ai écrit et je puis écrire depuis plus d'un demi-siècle.
Loin de tout et de tous, au bord de la mer verte d'Étretat ou de la mer bleue de Saint- Raphaël, n'appartenant à aucun parti, à aucune association, à aucune coterie, n'étant rien de rien ni dans rien, — ne subissant aucune modo, aucun engouement, aucun entraînement, je suis comme un spectateur qui, regardant jouer