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aux échecs doux virtuoses bien plus forts que lui, voit cependant leurs fïiutes parce qu'il n'est pas au jeu et ne parie pas.
Ce n'est que bien rarement — peut-être jamais, qu'on a dit de moi : « Comme il a raison aujourd'hui ! » mais c'est bien souvent qu'on a dit : « Comme il avait raison hier ! comme il avait raison la semaine passée ! comme il avait raison il y a vingt ans ! » J'en appellerais au besoin au témoignage de Calmann Lévy, qui vend encore un peu mes vieilles Guêpes de 1839.
Fermons la parenthèse.
Autrefois, — selon les contes de fées, — qu'après de longues études j'ai fini par considérer comme plus vrais que la très plus grande partie des histoires, quand il naissait un fils ou une fille de roi, on convoquait toutes les fées de la région, auxquelles on préparait une réception magnifique, et elles se faisaient un plaisir de distribuer au poupon les dons les plus heureux et les plus variés; — d'où tant de princesses plus « belles que le jour » et tant de princes « invincibles ». Seulement, il arrivait toujours juste à la fin de la cérémonie quand toutes les fées présentes avaient fait leur don et ne pouvaient rien ajouter, une vieille fée dont on navait plus entendu parler
depuis doux générations, qu'on n'avait pas pensé à inviter — et qui infligeait à la bamboche quelque inconvénient grave qui risquait fort de gâter les dons de ses jeunes sœurs.
C'est ce qui est arrivé à la France — lorsque la Providence créa le Français — : on vit sortir des chênes druidiques une foule de jolies drj^ades, hamadryades, etc., qui se mirent h douer le bambin. — Il sera intelligent, il sera brave, il sera loyal, il sera chevaleresque, il adorera les femmes et en sera aimé ; — il sera gai. »
Gai surtout ! — la gaieté — ce don si précieux — ce signe de la bonne santé, de l'esprit et du cœur — dont les plus grands saints ont fait l'éloge. — « Ce n'est pas la vertu qui doit être triste, dit saint François de Sales, c'est le vice ; — à la vertu appartient la gaieté. »
« Si j'étais roi, dit Sterne quelque part, je prierais Dieu d'accorder à mes sujets la sagesse si possible, mais au moins la gaieté. — Je serais le plus heureux des monarques, et ce peuple rieur le plus heureux des peuples. »
Tout allait bien, lorsqu'on vit descendre par la cheminée, à califourchon sur un léopard, une fée anglaise, si vieille, si vieille, que presque personne ne se rappelait qu'elle eiit existé. Elle avait cependant, disaient quel-
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quos vieillards qui l'avaioni oiileiidu dii'c — été li'ès belle autrefois; — car ces misses anglaises sont souvent de ravissantes, poétiques et idéales créatures ; mais la nature ne fait que leur prêter la beauté, et la leur reprend entre vingt et vingt-cinq ans, — époque où elles sont changées en autres femmes, presque en un autre sexe et devenues de vieilles Anglaises. — Ah ! dit-elle, — d'une voix sifflante passant entre de larges et longues dents, semblables à des touches de piano, — il parait qu'on m'avait oubliée ; — mais me voici. Providence, continua-t-elle, vous favorisez ce peuple jusqu'à la partialité, jusqu'à l'injustice,
— en permettant à mes jeunes sœurs de le combler avec l'étourderie de leur âge de dons qui rélèveraient au-dessus des autres peuples ;
— ce n'était donc pas assez qu'il fût favorisé par sa situation sur la terre, par le climat, par la fertilité de son sol et par cent autres avantages, il faut encore lui accorder cette maudite gaieté qui lui fera facilement supporter les misères et lui permettra de se moquer des autres peuples! Heureusement que j'arrive à temps, — ô Indrah I — pour remettre un peu d'ordre ; et moi aussi, je lui ferai un don pour lequel on a ici montré de grandes dispositions en oubliant de m'inviter, — ô Français, dit-
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elle en laissant passer un sourire amer entre ses larges dents, — tu n'auras pas de mémoire. C'est tout ce que j'avais à dire. — En route, mon léopard, — ail right! repassons le détroit. — Peuh ! dit Indrah, je craignais pis que cela en la voj^ant de si mauvaise humeur. — Et toutes les jeunes fées se mirent à rire, et le nouveau-né lui-même, renouvelant le prodige de Jupiter, qui seul, jusque-là, avait ri en naissant, le petit Français se mit à rire. »
En quoi le petit Français, les jeunes fées et Indrah, lui-même se trompaient; — il n'y avait pas de quoi rire ; car ce don funeste, cette absence de mémoire, — est la cause de tous les désastres, de toutes les misères que les Français ont subis, — et qui les ont empêchés, les empêchent, et les empêcheront probablement toujours d'être le plus puissant, le plus riche, le plus heureux des peuples ; en vain les jeunes fées, ses premières marraines, se sont efforcées de le protéger contre le don funeste, la vieille fée finit par l'emporter.
Je ne remonterai pas, pour en donner la preuve, au delà de ce que nos pères ont vu et de ce que nous avons vu nous-mêmes, c'està-dire que je ne sortirai pas de l'histoire comtemporaine.
Ce qui, en France, s'est passé hier est déjà
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vieux ; ce qui s'est passé lu semaine dernière est ennuyeux ; ce qui s'est passé il y a un mois est une rengaine, et ceux qui en parleraient seraient des radoteurs ; ce qui s'est passé il y a un an... ne s'est point passé.
D'où cent années de guerre civile dont nous ne sommes pas encore sortis.
Après le règne brillant de Louis XIV, qui avait laissé la France épuisée — par de longues guerres, par des prodigalités insensées ;
— par la révocation, de redit de Nantes, par d'odieuses et sanglantes persécutions religieuses, par le despotisme, le plus absolu ; arrive le régne de Louis XV : — même despotisme, même prodigalités, — même ruine ; — les fantaisies royales tombent dans la crapule.
— Alors s'élève une littérature plus puissante de beaucoup que la littérature dite du siècle de Louis XIV, qui n'était qu'un noble et grand ornement, tandis que celle-ci était une arme terrible.
Louis XIV fut appelé et est encore appelé le « Grand ». Louis XV fut appelé le « Bien- Aimé », au moins pendant un temps.
On avait adoré Louis XIV, madame de Montespan, la veuve Scarron ; on avait adulé, honoré même madame de Pompadour et la du Barry — excepté sous la minorité de Louis XIV;
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les ambitieux et les intriga ni s s'étaient prudemment gardés de s'agiter et d'agiter le peuple ; le parlement de Paris, qui s'était arrogé sournoisement et peu à peu un pouvoir politique qui n'était nullement compris dans ses premières attributions, avait été cassé par Louis XV.
Personne ne bougea.
Après ces deux règnes, monte sur le trône, à l'âge de vingt ans, le duc de Berry, simple dans ses goûts, instruit, jiourri de la lecture de Fénelon, laborieux, ennemi du faste, — prenant pour modèle Louis XII et Henri IV, — puisant dans le Télémaque de l'archevêque de Cambrai et dans V Emile de Rousseau des idées pour l'éducation de son fils — animé au plus haut degré du plus tendre amour pour son peuple.
Il trouve les finances dans un affreux désordre par les dilapidations des deux règnes précédents ; — il commence par renoncer au « droit onéreux de joyeux avènement » et à tout l'ancien luxe des monarchies. Il prend pour ministres des hommes vertueux, honnêtes, capables, que lui désigne l'opinion publique : Malesherbes.Turgot, etc. ; il assemble les notables puis les états généraux pour aviser aux moj'ens de rétablir les finances,
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— il abolitla question, — il supprime une partie (les droits qui frappaient la subsistance du peuple ; tout l'argent destiné à ses menus plaisirs et l'argent de sa femme est consacré à des actes de bienfaisance.
A son exemple, la noblesse et le clergé renoncent à leurs anciens privilèges et se soumettent comme le reste des Français aux impôts et aux charges. — Louis XVI est solennellement et unanimement proclamé « restaurateur de la liberté » ; c'est lui qui détruit la Bastille, délivre les prisonniers qu'il y trouve et supprime les lettres de cachet ; — il fonde le mont-de-piété et la Caisse d'escompte.
En dix-huit ans de règne, il ne dépense pas un petit écu pour ses plaisirs et ses fantaisies personnelles. — La liberté avait obtenu dès le commencement de ce règne plus que, partant (le Louis XIV et de Louis XV, on eut pu l'ospérer de tout un siècle. — On pouvait tout attendre du règne d'un jeune prince élevé dans les idées d'une saine philosophie et surtout de l'amour du peuple.
Mais Louis XVI avait annoncé que « jamais il ne souffrirait qu'une goutte de sang français fut versée pour sa défense »; son caractère garantissait sa fidélité à ce principe.
On lit dans les Mémoires de M. de Besenval :
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« Mes troupes furent assaillies de propos injurieux, de coups de pierres, de coups de pistolet ; plusieurs hommes furent blessés grièvement sans qu'il échappât même un geste menaçant aux soldats, tant fut respecté l'ordre du roi de ne pas répandre une seule goutte de sang. »
— Ah ! ah ! se dirent les bavards et les ambitieux, il n'y a pas de danger, on ne rend pas les coups, c'est le vrai moment de montrer notre courage, notre héroïsme.
Une des jeunes fées, une des marraines du Français essaya de l'éclairer.
— Je me rappelle, dit-elle, une pièce de théâtre où Potier, un comique célèbre, aperçoit à la fin du jour, dans son jardin, un mannequin que le jardinier a mis dans un cerisier pour effrayer les moineaux et préserver les fruits.
» 11 prend le mannequin pour un voleur — il veut fuir, ses jambes lui refusent leur service ; — il tombe d'abord à genoux, puis la face contre terre: « Oh 1 monsieur le voleur, ne me faites pas de mal ; — je ne me défends pas. — Voici ma bourse, voici ma montre — elle est en or, c'est un Breguet, on la remonte tous les soirs à dix heures, elle retarde un peu. »
» Et il tend sa bourse et sa montre ; — mais bientôt, voyant que l'ennemi n'approche pas
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pour los prendre, il se risque à regarder, lève un peu kl tête, — examine, reconnaît son erreur
— et se relève furieux : « Ah ! brigand, tu n'es qu'un mannequin et tu as espéré m'efïrayer
— Tu ne me connais pas ! — tu trouves à qui parler, — je t'apprendrai à qui tu t'adresses. »
» Et il tombe sur le mannequin à coups de parapluie.
» Je regrette, ajoute-t-elle, de m'être déjà servi de la comparaison du bouc Azarel, du bouc émissaire des Hébreux, que le grand prêtre chargeait des péchés d'Israël et envoyait au désert, couronné de rubans de pourpre.
» Jamais elle ne serait plus à sa place: — il n'y manquemème pas la pourpre du bonnet rouge ! « Ah! tu es bon; ah! tu ne verseras pas une goutte de notre sang. — Eh bien, tu trouves ù qui parler, tj'ran, despote, Héliogabale ! »
> Et lepeuple français, dit la jeune fée, oublie complètement que c'est Louis XIV qui a ruiné la France par son faste et ses prodigalités pour ses maîtresses ; — que c'est Louis XV qui a achevé sa ruine et a enrichi la Dubarry; — mais la vieille méchante fée paraît à côté de sa Jeune sœur, et Louis XVI payera pour eux; — on dit au peuple que c'est un tyran qui ruine la France et affame le peuple ; — il donne des
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millions àlaFontange, à la Montespan, — à la du Barry ; — il a révoqué l'édit de Nantes, — il a aimé la guerre et versé notre sang !
Et ne croyez pas que j'exagère ici la crédulité de ce peuple privé de mémoire ; — j'en citerai un exemple analogue que nous avons tous vu — en 1848 — lorsque Lamartine fut pendant près d'un moisla seule force qui arrêta Tanarchie et la rechute en sauvagerie — lorsqu'il trouvait dans l'avocat Marie un aide intelligent, mais, en même temps, lorsqu'un autre avocat, Ledru-Rollin, faisait faire les bulletins par madame Sand, on disait et on imprimait dans certains chefs-lieux : « C'est un afïreux dévergondage : — nous avons au pouvoir, la Sand, la Martine et la Marie. »
Les bavards ouvrirent la porte aux ambitieux et les ambitieux raccolèrent les dupes, les coquins et les scélérats.
Et on dit au peuple que la Bastille, ce repaire de la tyrannie, était remplie des victimes du despote ! — et le peuple, au nombre de plus de trente mille hommes, attaqua héroïquement la Bastille, gardée par une douzaine d'invalides qui ne se défendirent pas, ouvrirent les portes, se rendirent et furent massacrés.
Ce peuple sans mémoire avait oublié que, depuis treize ans, la Bastille, « ce repaire des
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victimes de la tyrannie », n'existait plus.
Et, en eflfet, on a, à la date du 17 avril 1770, une lettre de Louis XVI à Malesherbes, où il lui dit :
« Vous avez, mon cher Malesherbes, montré au ministère une vigueur conforme à mes principes. — Votre prédécesseur disposait des lettres de cachet au gré de ses favorites : vous avez refusé d'en faire usage. — La Bastille regorgeait de prisonniers qui, après plusieurs années de détention, ignoraient quelquefois leur crime, et vous avez rendu à la liberté tous les hommes à qui on ne reprochait que d'avoir déplu aux gens en faveur, et tous les coupables mêmes qui avaient été trop punis. »
« Qu'est-ce donc, disait la jeune fée, depuis treize ans, que la Bastille, vidée de ses prisonniers, et sans les lettres de cachet qui l'en fournissaient ? — \ coup sur, ce n'était ])lus la Bastille, repaire de l'absolutisme.
» La Bastille n'existe plus, elle est détruite par Lous XVI et par Malesherbes.
y Rappelle-toi, dit encore la jeune fée, un autre passage de cette lettre de Louis XVI :
« Entouré, comme je le suis, d'hommes qui ont intérêt à égarer mes principes, à empêcher que l'opinion publique ne vienne jusqu'à moi, j'ai besoin, de temps en temps, que mes
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yeux se reposent avec satisfaction sur quelques sages de mon choix ; que je puisse appeler les amis de mon cœur, et qui m'avertissent de mes erreurs, avant qu'elles aient influé sur la destinée de vingt-quatre millions d'hommes. » Le Français s'obstina à ne pas se rappeler.
Le tyran fut déclare l'auteur du déficit de 150 millions par an, qui amena tant de troubles et tant de désastres, par suite des prodigalités de Louis XIV et de Louis XV.
Une belle affaire, qu'un mauvais petit déficit de 150 millions qui ferait hausser les épaules à nos soi-disant républicains d'aujourd'hui, La pauvre monarchie s'embarrassait de peu. — Parlez-moi de la République pour ne pas se soucier de vétilles.
La reine fut déclarée solidaire du déficit — et on l'appela madame Déficit.
On avait oublié qu'à son avènement au trône, en même temps que Louis XVI refusait l'impôt connu sous le nom de droit de joyeux avènement, et le remettait au peuple, la reine refusait celui dont l'usage se perdait dans la nuit des temps et qu'on appelait « la ceinture de la reine ». On avait oublié avec quelle générosité tous deux disposèrent de tout leur argent pour des actes de bienfaisance.
Pendant le cruel hiver de 1783 à 1784, dès
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que les premières rigueurs du froid se firent sentir, la reine prit sur sa cassette cinq cents louis qu'elle chargea le lieutenant de police de distribuer aux plus indigents.
Elle fut alors couverte de bénédictions. — • Les Parisiens s'amusèrent à élever en son honneur, à l'extrémité de la rue du Coq-Saint- Honoré, une pyramide de neige.
On y attacha un portrait de la reine et un portrait du roi — avec une pancarte contenant ces vers :
Reine dont la bonté surpasse les appas, Près d'un roi bienfaisant, occupe ici ta place. Si ce monument frêle est de neige et de glace, Nos cœurs pour toi ne le sont pas.
On avait oublié que, lors de la naissance du dauphin, le roi et la reine avaient répandu des libéralités sans nombre ; — on ouvrit les prisons pour dettes, et cela seul coûta aux deux époux quatre cent soixante-quatorze mille livres.
Les dames de la halle voulurent voir Taccouchée et le nouveau-né.
Elles dirent au roi : « Nous voilà assurées que nos enfants seront aussi heureux que nous; car cet enfant doit vous ressembler. — Vous 1 ui apprendrez à être bon et fort comme vous. »
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Elles dirent à la reine : « Il y a bien longtemps, Madame, que nous vous aimons ; nous profitons de cette occasion de vous le dire. »
Et, s'adressant au bambin :
« Vous ne pouvez entendre nos vœux ; mais, plus tard, on vous les expliquera : ils se réduisent à voir en vous l'image de ceux dont vous tenez la vie. »
On avait oublié le légitime enthousiasme qu'avaient inspiré le roi et la reine.
A propos de la prise de la Bastille, qui n'existait plus depuis treize ans, — on a continué une légende mensongère — et on en fait aujourd'hui une fête nationale. Les historiens contemporains ont publié, embelli la légende à qui mieux mieux. Et on lit dans un gros pamphlet rouge — le dictionnaire Larousse : — Entre les hommes qui accomplirent ce haut fait de la prise du repaire « le magnanime Hulin » — ; ce qui prouve qu'en 1874 — on a oublié que ce magnanime héros de la République se dévoua corps et âme au Corse destructeur de ladite république, fut par lui créé comte de l'empire et, pour faire plaisir à son maitre, présida à l'assassinat du ducd'Enghien !
On y cite également « Maillard » comme « homme de grand cœur ».
Il faut avoir furieusement oublié pour ou-
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blior que ce Maillard, à la lète de gens de sac et de corde, de scélérats sanguinaires, a présidé, à l'Abbaye, au massacre des prisonniers.
C'est là et alors qu'a été emploj'é pour la première fois le mot ira caillews qu'on emploie aujourd'hui si malheureusement ponr désigner les ouvriers. La besogne de ces « travailleurs » consistait à assommer, à poignarder, à déchirer, à couper en morceaux les malheureuses victimes désignées par Maillard, l'homme « au grand cœur » ! — Ils réclamèrent et reçurent un salaire.
Signalons un autre oubli assez grave :
Lorsqu'il fut question d'assembler les états généraux, on nomma des députés avec un mandat définitif; chaque député arriva à Paris porteur d'un cahier où étaient consignés les doléances, les réclamations et les vœux des électeurs. — On ne savait pas encore sophistiquer les élections, et, d'ailleurs, on n'en aurait pas eu le temps ! c'étaient donc bien les sentiments et les volontés des électeurs qui étaient sincèrement et nettement expliqués dans ces cahiers. Or, tous les cahiers, sans exception, votaient pour « le maintien de la royauté héréditaire, de mâle en mâle, avec l'inviolabilité de la personne du roi ».
Les membres de la première assemblée et
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ceux de la seconde, qui n'en sont que les continuateurs, — oublièrent tout à fait le mandat qui leur avait été confié, les électeurs parurent oublier les ordres qu'ils avaient donnés, on abolit la roj^auté et on guillotina Louis XVI, Marie-Antoinette, et cette sainte fille, Madame Elisabeth ; puis on fit mourir en prison, de misère et de mauvais traitements, le pauvre petit dauphin.
Ainsi finit le meilleur* des hommes, le roi qui, entre tous, ressentait pour son peuple l'amour le plus tendre — en pardonnant à ses assassins.
Combien il eût mieux fait, je ne dis pas pour lui-même, mais pour ce peuple et pour la France, s'il eût, dès le début, fait pendre une demi-douzaine de bavards ! — Ne vous récriez pas : — il eût épargné à la patrie les crimes de la Terreur, le despotisme de Napoléon, les hécatombes humaines que ces deux régimes sacrifièrent ; — une invasion étrangère en 1814, une seconde invasion en 1815, et une troisième en 1870, — à la suite d'une parodie du premier empire.
Arrivent 1792, 1793, la Terreur, le directoire, le consulat et l'empire. Un enthousiame sans exemple est excité par Napoléon, qui arrache aux familles jusqu'aux enfants de
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ijuiiizo ans poui- laii'e do « la chair à canon ».
Après deux invasions, on accueille la Restau rai ion comme une délivrance.
On oublie Torgueil national, les victoires, la gloire, et cœlera. — On oublie l'admiration, l'amour pour le « grand liomme ».
Bien plus, une haine sauvage succède à ridolàtrie. Napoléon se met en route pour l'ile d'Elbe au bruit des malédictions, des menaces, des insultes — pour arriver à notre petit port de Saint-Raphaël {San RapJieu), où l'attend un navire anglais ; il doit traverser des populations exaspérées ; pour sauver sa vie, il est obligé de se déguiser en courrier. — Un contemporain, Bourrienne, qui, pour sa part, se hâta d'oublier qu'il avait été son protégé, son esclave, bien pis son domestique obéissant, et écrivit des mémoires curieux après s'être rattaché à la Restauration, Bourrienne raconte que le maire d'Orgon, qui s'était agenouillé devant Bonaparte à son retour d'Egypte, s'écria, en le voyant passer en 1814 pour aller à Saint-Raphaël et de là à l'île d'Elbe :
« A bas le Corse ! à bas le brigand ! C'est moi qui l'ai reçu à son retour d'Egypte — nous voulions dételer ses chevaux et traîner
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sa voiture, — Je veux me vcni^ei* de ma sottise, je veux le pendre moi-même ! »
Et, en effet, Napoléon voyait accroché à un arbre un mannequin habillé comme lui — il était déjà pendu en effigie ; c'est alors qu'il se déguisa pour continuer sa route.
« Ah ! les hommes, s'écrie-t-il, comme j'ai eu raison de ne jamais les estimer ! c'est tout au plus si je les ai traités comme ils le méritent. »
• Je ne parlerai pas de l'enthousiasme avec lequel en 1815, on accueillit les Bourbons, ni de l'enthousiasme avec lequel on les chassa, en 1830, — aux cris extra- cocasses de Vive Napoléon et la liberté ! — ce qui prouvait bien à quel point on avait oublié Napoléon P"" et à quel point on n'entendait rien à la liberté. — Quelques citoj^ens ajoutaient le cri de Vive la charte ! et ce n'étaient pas les moins acharnés et les moins résolus à se faire tuer au besoin.
Cela me rappelle une petite anecdote de ce temps, — et ça se passa dans le département que j'habite, et ça m'a été raconté par un préfet du Var, qui, naturellement et selon l'usage, a été envoyé ailleurs aussitôt qu'il a commencé à connaître son département et à donner l'espoir qu'il y pourrait être bon à quelque chose.
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— Mon ami, dit-il à un braillard, un jour de bruit dans la ville, que criez-vous? que demandez-vous? qu'êtes-vous ?
— Moi, citoyen préfet, je suis anarchiste possibiliste.
— Ah ! vous êtes anarchiste !
— Anarchiste possibiliste, ne confondez pas.
— Mais, anarchiste possibiliste, qu'est-ce que cela veut dire ?
— Je ne sais pas, mais je le suis, je le suis à mort.
Après 1830, il y eut dix-huit années de paix, de prospérités en tous genres, — dix-huit années de répit. — Mais un jour le peuple obéissant à la malédiction de la vieille fée, oubliant ce quart de siècle de bonheur, de progrès, de gloires en tous genres, — a chassé Louis-Philippe. — Comme on ne se rappelait plus la révolution de 92, on essaya d'un peu de république, après quelques jours de guerre civile et les journées de .Juin, — on s'occupa de nommer un président. — Deux candidats se trouvèrent en présence. — Cavaignac, un des meilleurs généraux d'Afrique, qui venait de sauver Paris du pillage et de l'incendie, — et était un des trois ou quatre républicains que j'ai connus, les autres étaient et sont des farceurs. Il y avait avec lui
quelques chances d'installer la république.
L'autre candidat était Louis-Napoléon, le neveu contesté de l'empereur. Les soi-disant républicains votèrent pour LouisN-apoléon.
Les jeunes fées essayèrent encore une fois de réveiller la mémoire des Français, mais leur ancienne, par une sorte de magnétisme, de suggestion, — engourdissait, endormait plus profondément cette mémoire.
Pourquoi nommer président de la république nouvelle le neveu de l'homme qui a détruit la première république ?
Si ce n'est pas comme neveu de Napoléon, vous ne le connaissez pas, — il n'a pas d'histoire personnelle, il n'existe pas, il n'est connu que par deux tentatives de désordre, où il n'a même montré qu'une audace de troisième ordre. — Il n'a manifesté ni aptitudes, ni talents, ni caractère. — C'est donc un descendant et un continuateur de Napoléon que vous allez élire, et Napoléon, avez-vous oublié, qu'à son départ pour l'île d'Elbe vous vouliez le pendre?
— Un mouvement de mauvaise humeur.
C'était un grand homme, le plus grand guerrier qui ait existé. — Sous son règne la France était glorieuse, triomphante, conquérante, respectée.
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— Dites redoutée et haïe, comme on vous l'a fait voir, — et jusqu'au jour où elle fut vaincue, et vit deux fois les étrangers dans sa capitale. — Napoléon, comme capitaine, a su se servir de la bravoure française, de la furia francese, qui de tout temps, avant lui et sans lui, avait fait ses preuves, il vous doit sa gloire bien plus que vous ne lui devez la vôtre.
— Vive Napoléon!
— Allez de Nice à Monaco, jouer à la roulotte, vous gagnerez jusqu'à midi, — mais, de midi à minuit, vous perdrez ce que vous aviez gagné et ce que vous aviez apporté ; si n'ayant plus le sou, vous êtes forcé de retourner à pied de Monaco à Nice, un ami vous arrête et vous dit : « Tu as gagné tant d'argent ce matin, prête-moi cinq louis, » vous l'envoyez promener. — Vous avez donc oublié...?
— Je n'ai oublié ni Austerlitz, ni Wagram, ni léna, ni les Pyramides, ni tant d'autres glorieuses victoires.
— Et Baylen, et Leipzig, et la Bérésina, et cette armée de 575 000 hommes, où figuraient, malgré eux sous le nom de garde d'honneur des jeunes gens qui avaient payé des rempla- (.ant jusqu'à 15 000 francs. — Cette armée qu'il abandonna pour rentrer seul aux Tuileries, tandis que si peu de soldats repassèrent le
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Niémen, et les victoires mêmes ne les avezvous pas payées par des milliers de morts ? — Que de mères sans enfants ! — Bella matrihus detestata.
Dans la région que j'habite, si une servante casse nne porcelaine, si sa maîtresse s'écrie : « Je ne vois plus ma belle tasse de sèvres, serait-elle cassée ? » la servante répond, d'un ton, d'un accent que l'écriture ne peut rendre, un seul mot qui contient de l'étonnement, du reproche, de la philosophie, — ce seul mot est — « Depuis !... »
C'est-à-dire, il y a beau temps qu'elle est cassée, votre tasse, je ne comprends pas que vous en parliez et que vous y pensiez encore : il s'est passé bien des choses, il a coulé bien de l'eau sous les ponts, depuis que cette tasse est cassée, — à peine si je me rappelle qu'elle a existé — il y a j)rescription.
C'est ce que répondirent les Français à leur petite marraine : Depuis ! — Ceux qui ont été tués alors, seraient morts aujourd'hui de leur belle mort, dans leur lit ou ailleurs.
— «Hier, dit la fée, après une journée sereine, de gros et lourds nuages noirs ont monté à l'horizon, — les feuilles des arbres ont frémi sans qu'il fîtde vent, despetitesvagues blanches, des «moutons» se sont au loin montrés sur la
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mer. Les iiiiagesnoirs se sont étendus, de sourds grondements, puis des éclats retentissants^ puis des éclairs bleus déchirent les nuages, puis le vent faisait ployer les arbres jusqu'à terre, — c'était un magnifique spectacle. — Mais ce matin les paysans allaient dans leurs vignes ramasser les grappes hachées par la grêle. — C'est l'histoire des conquérants. »
Le bon Louis XVI, dans les instructions qu'il écrivit pour le précepteur de son fils, disait :
« Ce n'est point des exploits d'Alexandre ni de Charles XII qu'il faut entretenir votre élève ; ces princes sont des météores, qui ont dévasté la terre.
» Il ne serait peut-être que trop tenté d'imiter ceux de ses ancêtres qui ne furent recommandables que par des exploits guerriers. — La gloire militaire tourne la tête, et quelle gloire que celle qui répand des flots de sang ! — Apprenez-lui dans Fénelon, que les princes pacifiques sont les seuls dont les peuples conservent un religieux souvenir. — Parlez-lui de Louis XII, le père du peuple, et du bon Henry.
Easte !
Ah ! qu'on est fler d'être Français Quand on regarde la colonne!
Lacolonne ! Surla place où estcette colonne.
élevez -en une composée des ossements des Français morts dans les guerres du consulat et de l'empire, — quelques statistiques disent trois millions de cadavres, d'autres cinq millions, — et, à côté de cette colonne d'ossements, la colonne de bronze aura l'air d'une bien petite borne.
Victor Hugo, dans sa jeunesse, avait fait un quatrain, que j'ai quelque part, mais dont je ne me rappelle que deux vers, et que lui-même eut soin de ne pas se rappeler, lorsqu'il protégeait le prince président.
Si, sur cette place où tu es debout sur ta
colonne...
Le sang que tu versas se pouvait amasser, Tu le boirais sans te baisser.
— « Depuis !... Poléon, nous Taurons ! » Vous l'avez eu, vous avez eu aussi cette parodie de l'empire et, pour que rien n'y manque, quoique Napoléon III ait dit en montant sur le trône : « L'empire c'est la paix, » vous avez eu trois guerres, dont deux absurdes : la guerre de Crimée, pour faire plaisir aux Anglais, contre la Russie, notre alliée presque naturelle, — et la guerre d'Italie, pour fonder une puissanceingrate, qui nous menace aujourd'hui. — La troisième a été la désastreuse guerre de Prusse et une troisième invasion.
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Pendant cette invasion, une poignée d'ambitieux, quelques fous, beaucoup de bavards, — profitèrent lâchement de l'occasion pour s'emparer du pouvoir et proclamer la république. Derrière eux se rangèrent quelques dupes, puis tous les coquins, les voleurs, les chenapans, les souteneurs de filles, — qui se livrèrent à une orgie, parodie sanglante de 1702 et 1703, on débutant par un massacre des l)risonuiers et finissant par l'incendie de Paris ; car notre pauvre époque est condamnée à ne voir que des parodies ; et deux millions de Parisiens se laissèrent opprimer, dépouiller, ruiner, incendier par quelques milliers de fripouilles qu'ils auraient écrasés en leur jetant par les fenêtres leurs pots de chambre sur la tète.
Pendant ce temps un avocat, orateur de brasserie, et un ingénieur inconnu se nommèrent réciproquement ministres de la guerre et de l'intérieur, — et, pour rester plus longtemps dans ces situations usurpées, continuèrent une guerre impossible, sans aucune chance de succès, où, grâce à leur incapacité, à leur outrecuidance, un grand nombre de Français trouvèrent la mort, moins par les balles des Prussiens que par le froid, la faim, toutes les misères que l'incurie et l'ignorance des deux
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dictateurs leur infligèrent, — par suite de quoi les prétentions et les exigences des vainqueurs furent cruellement exagérées ; si bien qu'en pleine Assemblée des députés de la France, M. Thiers put leur dire : « Vous êtes des fous furieux auxquels la France a dû la moitié de ses pertes en hommes, en argent et en territoire. » — A quoi ils ne trouvèrent rien à réiDondre, attendant la prescription assurée, comme de coutume, par quelques mois, peutêtre par quelques jours.
Les crimes de la Commune, bien vite oubliés, n'empêchèrent pas les députés de proclamer la république.
Et ici se montre à un degré curieux l'absence de mémoire de ce pauvre peuple français.
M. Thiers ne se rappela pas qu'il avait dit et écrit : « La République finira toujours par le sang et par le ridicule. »
Il oublia que les républicains avaient démoli sa maison, histoire de rire ; — il est vrai qu'ils l'avaient reconstruite et qu'il avait gagné dessus.
Il oublia que lorsqu'il était au pouvoir, il avait fait fusiller un bon nombre de vrais — il y en avait alors quelques-uns — et de faux républicains ; — il s'opposa à la rentrée des princes d'Orléans, qui étaient venus aussitôt
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la guerre réclamer leur place dans les rangs de l'armée, — et il décida qu'il y avait une république possible, désirable même, c'est la république dont il serait le roi.
Et d'autre part, les soi-disant républicains, ayant oublié la rue Transnonain et l'hécatombe de communards faite la veille même par M. Thiers, le nommèrent président de leur république.
Gambetta meurt, ayant déjà aux trois quarts perdu sa popularité. Il commençait à ne plus oser promettre que la moitié des choses absurdes, folles et criminelles qu'il avait promises.
La république — en France — c'est l'histoire de Cadmus, qui, ayant tué un dragon, sema en terre les dents du montre par le conseil de Minerve. — Des sillons où ces dents avaient été semées, sortit une troupe d'hommes armés qui l'assaillirent d'abord, puis se mirent à s'entre-tuer; il n'en resta que cinq, qui aidèrent Cadmus à bâtir la ville de Thèbes, Plus tard, il fut chassé par ses sujets révoltés.
C'est l'histoire des Montagnards et des Girondins, c'est l'histoire des divisions en groupes et en coteries, comme on l'a vu en 93, comme on le voit aujourd'hui; seulement, il a toujours
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manqué, il manquera toujours les cinq qui peuvent fonder quelque chose.
Gambetta mort, reste l'autre « fou furieux » M. Freycinet, — en ce temps-là je n'acceptai pas même l'épitliète de fous furieux. — S'ils avaient été des fous furieux, on les aurait vus à la tète de ceux qu'ils envoyaient à la morti partageant les dangers et les misères que leur sottise outrecuidante leur préparait. Mais i^ n'en était pas ainsi. — Il existe un livre laissé par un homme dont je m'honore d'avoir été l'ami, le général d'Aurelle de Paladines. — On y peut lire le soin avec lequel les deux dictateurs se tinrent sans cesse àl'abri de lamoindre apparence de danger. On y peut voir aussi avec quelle sottise, quelle ignorance, quelle insolence, quelle brutalité, M. de Freycinet, ingénieur des mines, donnait des ordres, infligeant des réprimandes aux vieux généraux.
Si bien qu'un d'entre eux devint fou de désespoir, que Bourbaki se tira un coup de jDistolet dans la tète, et que d'Aurelle de Paladines, le seul qui ait battu les Prussiens, mourut de chagrin après avoir été bêtement accusé de trahison par les dictateurs, et sa trahison officielle affichée à Marseille par ce fameux M. Gent, qui, je crois, est aujourd'hui