‹ Les bêtes à bon DieuChapitre 16 sur 21 · A PROPOS DE VIOLETTES · texte numérisé non relu

A PROPOS DE VIOLETTES

Comme je revenais de la mer, et que j'allais rentrer dans mon jardin, je vis, devant la porte, un homme qui semblait m'attendre. — Sa physionomie était bienveillante et intelligente, et il était vêtu bourgeoisement et cossûment

Il me salua poliment et me dit :

Monsieur, vous pouvez me faire un très grand plaisir, et, ce qui peut-être vous décidera en ma faveur, c'est qu'il paraît que vous seul pouvez me le faire.

Je m'inclinai en signe d'assentiment.

— Voici de quoi il s'agit : entre les fleurs, j'aime surtout les violettes. — Or, voici plus d'un mois que je me promène de Menton à Hyères en passant par Nice, Cannes, etc., et

il ne m'a pas été donné de voir une seule violette vivante et libre, c'est-à-dire épanouissant sa corolle et exhalant son parfum entre ses feuilles et sur sa racine; — je n'ai pu voir de violettes qu'en petits ou gros bouquets, ficelés pressés, etc. ; — partout où je me suis adressé on les avait cueillies hier. D'après ce qu'on m'a dit, im^nsieur, c'est un peu votre faute; c'est vous qui, il 3" a trente ans, avez doté Nice d'abord, et ensuite toute la région méditerranéenne, de l'industrie des fleurs hivernales coupées et expédiées partout. — C'est depuis ce temps que toute fleur est enlevée à moitié épanouie à sa tige ou à sa racine. Je vous pardonne," parce que je sais que vous vous y êtes un peu ruiné, et que ce sont d'autres qui s'y sont enrichis, d'autre part, on m'a atlirmé que^ chez vous, on ne cueille pas les violettes et qu'on les voit former des pelouses fleuries et embaumées.

J'ouvris ma porte, et, faisant signe à mon interlocuteur de passer devant moi, je le conduisis sur un banc en face d'un filet d'eau qui tombe d'un rocher couvert de pervenches, et qui forme un ruisseau, lequel va se jeter dans une grande mare entourée d'un bois de lauriers-roses, et couvert en ce moment des fleurs blanches et noires de Vaponogéion, sembla-

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bles à des coquillages doucement parfumés. A nos pieds s'étendait une petite pelouse de violettes étalant leurs améthystes odorantes sur leur feuillage vert.

— A la bonne lieure, dit-il, voici des violettes. — On n'3'- sent ni la tyrannie ni même les soins de riiomme, elles ont l'air d'être làparce qu'il leur plaît d'y être; certes, les premières violettes que Jupiter imagina et créa pour en faire une prairie entière et un pâturage pour la belle nymphe lo métamorphosée en génisse, n'étaient pas plus belles que celles-ci.

... Inque nitentem,

dit Ovide,

., . Mutaverat ille juvencam.

— Aussi, monsieur, dis-je, ont-elles été soigneusement consultées sur le sol, sur la place, sur le degré d'ombre et de soleil, sur le voisinage de l'eau, etc. ; elles sont chez elles. Il en est de même de toutes les plantes et de tous les arbres et arbustes qui nous entourent; — chacune et chacun est placé précisément comme elle ou il l'est à l'étatsauvage : — situation, voisinage même, tout est respecté. — Ma grande étude, en faisant mon javdiii, a été que ce ne fût pas un jardin, que ce fût un certain nombre d'endroits, de coins, où tout pût être venu de soi-même et redevînt le plus tôt pos-

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sible k l'état sauvage, — d'où des harmonies naturelles qu'on cherche en vain dans les jardins et qui les rendent si inférieurs à quelques bouts de prairies à quelques clairières de bois, à quelques bords de ruisseaux et de rivières où riiomme n'a pas mis la main. Ma joie, mon triomphe est d'oublier la part que j'y ai eue et d'y retrouver les impressions, les émotions, les jouissaiices que donne la nature libre, livrée à elle-même, sans symétrie, sans entraves.

— Mais comment obtenez-vous qu'on ne cueille pas vos fleurs?

— Toutes les femmes aiment les bouquets

— quelques-unes seulement aimentles fleurs. Userait long d'expliquer ce que j'entends par aimer les fleurs; comme dans tout grand et vrai amour il s'y mêle du respect. — C'est bien dommage que ce soit aussi rare, car, de ces quelques femmes qui aiment les fleurs, il serait très charmant d'en avoir une dans son jardin

— et même de faire un jardin pour elle et autour d'elle. — Le bouquet est un hommage, une conquête, un luxe aux époques où les fleurs sont à la mode. — Dans un temps où je n'étais pas, comme aujourd'hui, entièrement retiré du monde et devenu à la fois TOw'S et V Amateur des jardins, lorsqu'il devait venir

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des femmes dans mon jardin, je faisais faire dehors et j'achetais des bouquets bien à la mode du jour que je leur montrais à leur arrivée ; c'était là la rançon de mes fleurs — et elles les emportaient satisfaites en s'en allant.

— Monsieur, dit l'étranger en échange du plaisir que vous m'avez donné, je veux vous faire voir une curiosité : — cette curiosité, c'est moi. — Je suis probablement le dernier spécimen d'une race disparue comme les dinothériums et autres fossiles.

» Vous êtes assez vieux pour avoir vu en tête de beaucoup de livres — une dédicace ainsi formulée :

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