A L'AMI LECTEUR
Savez-vous bien ce que c'était que cet « ami lecteur » ? Je vais vous le dire.
» En des temps sur la lisière desquels, malheureusement pour vous, vous avez vécu, — la littérature et les arts étaient des métiers de meurt-de-faim ; ce n'était qu'en bravant les reproches, la résistance, parfois la malédiction de ses parents, qu'un jeune homme se livrait à ces carrières ; aussi on n'y voyait que les gens vraiment doués, prédestinés et quelques fous, qui croyaient l'être ; — de j^lus, si les bourgeois s'indignaient et s'attendris-
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saient de voir leurs petits se jeter dans un avenir de misère et de mépris qui en est la conséquence assurée ; — d'autres classes avaient contre les lettres et les arts des préjugés dédaigneux et invétérés.
» — Je veux, disait un marquis, que Ton » sache que je suis d'une race où on n'a » jamais porté de plume qu'au chapeau. »
» Et on a gardé le souvenir d'une famille dont les membres firent aux comédiens d'alors de terribles menaces de bastonnade, s'ils s'avisaient de jouer une pièce de théâtre qu'un des leurs s'était abaissé à écrire et à le leur donner à représenter.
Le public, la foule a toujours été et est partout la même, obéissant à tous les entraînements les plus contraires, se livrant sans résistance à la folie, à la sottise régnante, à la mode du jour, ne jugeant pas, mais décidant absolument, furieusement aujourd'hui, sauf à décider aussi absolument, aussi furieusement, demain en sens contraire ; et, pour en revenir aux violettes, — ces charmants et détestables Athéniens, qui sont les vrais ancêtres de nos Parisiens, croyaient d'avance plus d'à moitié ce qu'allait leur dire un orateur quelconque qui commençait par les appeler Athéniens couronnés de violettes, AO-/ivatoi -.oGTE-^avo;. Est-ce
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Lucien qui les peint alors se soulevant au point de toucher à peine les bancs du théâtre?
» Or, entre le gros du public et des écrivains et les artistes, s'était graduellement formée une phalange assez nombreuse, assez épaisse, d'hommes qui ne se croyant pas ou ne se sentant pas les dons nécessaires pour écrire, peindre ou tailler le marbre — aimant cependant les lettres et les arts avec une sorte de passion — vivant de leur revenu, ou d'une profession plus productive, plus assurée, plus acceptée, se livraient cependant à des études sérieuses, devenaient instruits, érudits même, et tout à fait capables déjuger et la littérature et les arts. — Ils influençaient, ramenaient, dirigeaient l'opinion flottante du public et jouaient ainsi un rôle très utile, constatant, proclamant les succès, signalant les écarts et les erreurs. — C'est parmi ces gens-là que se trouvait rami lecteur — auquel furent dédiés tant de livres.
» Mais aujourd'hui est arrivée l'époque prédite par le Koran de Mahomet.
» Chapitre XXXI, verset 20.
» Tous les arbres qui sont sur la terre deve- » nus des plumes et Dieu formant des sept » mers un océan d'encre. »
» Aujourd'hui — toutepersonne quipeutse
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procurer une plume et un carré do papier blanc se met résolument à écrire ; — les deux préjugés, l'un en haut, l'autre en bas, qui limitaient le nombre des écrivains au nombre à peu près nécessaire à la consommation, n'existent plus; d'une part, les rois, les princes, etc., donnent l'exemple, — Ce n'est pas comme prince, mais comme écrivain, que le duc d'Aumale est membre de l'Académie française; le prince de Joinville et le comte de Paris ont publié des ouvrages de premier ordre ; — la reine d'Angleterre a fait imprimer un livre que j'avoue ne pas connaître ; — il y a une reine de Serbie qui fait des vers.
— Et, dis-je à mon tour, le roi de Suède m'a fait présent de ses ouvrages, — son frère auquel il a succédé était également poète.
— D'autre part, reprit l'ami lecteur, et c'est plus grave encore, la littérature est devenue un bon métier ; — on j gagne des maisons, des cliâteaux et de bonnes rentes.
» A vrai dire, ça ne s'est pas fait tout seul, et vous et votre pléiade de 1828 à 1832 vous n'y avez eu aucune. part.
» Je rappellerai, pour vous faire voir que je suis bien renseigné, qu'à cette époque où vous débutiez dans les lettres, Jules Janin, Bandeau, vous, madame Sand, l'économiste Blanqui,
Yaulabelle, Gozlan, etc., vous n'arriviez que bien rarement, pour prix de votre collaboration quotidienne au Figaro, qui venait d'être fondé, à toucher cent cinquante francs au bout du mois, et, que vous dîniez, rue de la Lune, à dix-sept sous^ Alexandre Dumas vendait ses romans deux mille francs ; vous-même vous vous êtes trouvé heureux de vendre Sous les tilleuls douze cents francs au libraire Gosselin.
» On n'avait pas encore découvert la puissance de l'association ; l'écrivain méditait, écrivait son œuvre dans sa mansarde. Ca s'appelait le « silence du cabinet ». L'ouvrage tînt, il lui donnait la volée comme à un oiseau qui sort du nid quand les plumes lui sont venues. — Là commençait le rôle de l'ami lecteur ; si ça devait réussir, ça réussissait doucement, sans bruit. — On avait tiré et on vendait un millier d'exemplaires, et l'écrivain était reconnu et classé. Ce n'étaient pas les vraiment doués et les fous qui s'étaient jetés dans la littérature tète baissée et résignés à mourir de faim qui devaient fonder cette puissance de l'association.
» Il se trouva des gens qui, tout en ayant assez de talent pour acquérir une notoriété avaient également l'intelligence et le génie des affaires. Scribe continua et compléta pour le
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théâtre ce que Beaumarchais avait commencé: — à savoir, assurer aux auteurs uu partage équitable de l'argent qu'ils faisaient gagner aux théâtres et aux acteurs.
» Il s'agissait de faire pour la littérature ce qu'on avait déjà commencé à faire pour la politique : — des groupes, des cohortes, de petites armées ayant un drapeau, tout le monde combattant, beaucoup mourant avec discipline, quelques-uns seulement partageant le butin — mettre la littérature en actions, comme les grands magasins de nouveauté.
» C'est alors que naquit le romantisme.
» Les chefs du parti romantique conçurent la pensée qui semblait être habile et paraissait devoir réussir, de mettre sur leur drapeau le mot de liberté, — comme faisait, en politique, cet étrange parti soi-disant libéral qui réunissait les partisans de l'anarchie révolutionnaire et ceux du despotisme impérial. — Je n'ai jamais compris et je ne comprends pas encore pourquoi et comment cette tactique ne réussit pas ; — le parti libéral n'accueillit pas le romantisme et se déclara classique à outrance.
— Je crois, dis-je, l'avoir compris ; — c'est précisément l'appoint bonapartiste du parti libéral qui repoussa les romantiques — parce que la guerre que ceux-ci commençaient s'a-
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dressait aux littérateurs, aux pensions, aux titres, aux tabatières, avec portraits entourés de diamants de la littérature impériale ; — ce n'est que plus tard que l'on attaqua le siècle de Louis XIV et que Racine fut déclaré un polisson.
— Peut-être bien ! — jusque-là les écrivains, les poètes surtout — genus irritahile — mécontents et ne se trouvant pas appréciés à leur valeur, se contentaient d'en appeler à la postérité.
— Je sais, interrompis-je :
Cette postérité pour qui Ton s'évertue, C'est ce gamin qui joue aux billes dans la rue, Dont les cris importuns m'empêchent de trouver Les beaux vers qu'à lui seul je prétends réserver Jouez au cerf-volant, jouez à la toupie,
Vénérés galopins ; Un jour, vous vengerez ma muse qu'on oublie
De mes contemporains ; Car je n'écrirai plus lorsque vous saurez lire. Vous pourrez sans danger, moi mort, louer ma lyre, Et vous vous servirez de mes défunts talents Pour vexer à leur tour les poètes vivants.
— On fit autrement, reprit l'ami lecteur, on voulut dépouiller les morts, on profana les sépultures, on reprocha, on voulut reprendre aux grands génies, aux brillants esprits des époques antérieures, la gloire qu'ils avaient
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acquise etle papier blanc qu'ils avaient gâché ; — on fit comme ces moines ignorants du moyen âge qui, par économie de parchemin, grattèrent et ellacèrent des manuscrits précieux pour écrire ensuite d'autres ouvrages au moins inutiles. — C'est ainsi qu'on découvrit et retrouva la « RépuUique de Cicéron » mal elïacée sous je ne sais quel verbiage.
» On appliqua à la littérature les procédés de la politique et de l'industrie, on mit en actions la célébrité, la gloire, et accessoirement les bénéfices. — et les libraires trouvèrent à qui parler.
» On recruta des soldats — auxquels on fit de magnifiques promesses; outre les poètes et les prosateurs, on enrôla et on fit des journalistes, — et les chefs du parti imitèrent le Lj'dien Psaplion, qui lâcha dans un bois une multitude de perroquets auxquels il avait enseigné à dire : « Psaphon est un dieu. » — Et on réussit avec Psaphon. — Cette association, cette levée de boucliers ne donna ni de génie ni du talent à personne, mais mit en évidence et en lumière ceux qui en avaient été doués ; ceux-ci prodiguaient les encouragements et les promesses à leurs soldats. — Ils n'étaient que l'avant-garde, ils ne prétendaient entrer dans
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la place avec leur aide que pour leur aide que pour leur on ouvrir ensuite à tous les portes à deux battants.
» A combien de pauvres hères Victor Hugo promit alors sa voix pour l'Académie aussitôt qu'ils l'y auraient hissé, c'était la seule raison pour laquelle il y prétendît, bravant tant de désappointements et de dégoûts, — et ils le quittaient enthousiasmés et allaient dans leurs journaux, ceux qui en avaient, dans les cafés, dans les brasseries, dans les ateliers, ceux qui n'avaient pas de journaux, crier à tue-tête : « Psaphon est un dieu ! »
» Sur cette époque j'en sais plus que vous, parce que vous n'avez fait partie ni de cette armée, ni d'aucune autre coterie ni littéraire ni politique ; — vous avez toujours marché seul, toujours vécu seul aux champs, auxbois, sur les bords des rivières, sur les plages de la mer ; — vous n'avez jamais rien été de rien, ni dans rien ; je crois que vous n'êtes même pas « gendelettre ».
— J'ai toujours pensé, dis-je, qu'il faut être responsable de ce qu'on fait, de ce qu'on dit, de ce qu'on écrit — mais que c'est assez de répondre de ses propres sottises, de ses propres erreurs, de sa propre folie ; — d'ailleurs ce n'était pas ainsi que je comprenais le poète.
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» Et je me souviens (jiie voyant Victor Hugo, avec lequel j'étais alors très lié, remuer tant de ressorts pour se faire nommer de l'Académie, je lui adressai ces vers :
Le vrai poète craint et méprise la foule.
Quand l'aigle' vole et plane au-dessus des sommets,
L'oie en longs bataillons se presse et se déroule.
Le rossignol, ami de l'ombre et des forêts,
Ne chante pas à l'heure où caquette la poule.
» Et j'ajoutais « Pourquoi étant seul, un des deux si vous voulez avec Lamartine, voulez-vous vous diminuer en devenant un des quarante ? — On me dit que vous voulez être pair de France ou député — c'est-à-dire, vous faire un des trois cents ou des six cents ; — il uY aurait plus que quelques pas pour être un des trente-six millions de Français.
— Et, sous le règne du roi Louis-Philippe, très justement honoré, caressé par la famille royale, il fut en butte aux journaux soi-disant républicains. Ce fut bien pis encore lorsque, après l'élection du prince président, il se montra assidu à l'Elysée, lorsque, sous son patronage, ses fils et leurs amis publièrent le journal antirépublicain VÉvénement.
» Le National, qui était alors le journal ofliciel du parti républicain, lit un jour une décou-
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verte; « M. Hugo est vicomte, disait-il un matin, il ne lui manquait que ce ridicule. »
— Je m'en souviens, car je répondis au National : « Ce n'est pas sa faute, c'est de naissance ». Il faut avouer aussi qu'il a eu jusqu'ici la modestie ou l'orgueil de n'en pas dire un mot et qu'on ne l'a su que par le National.
» S'il était mort alors, on y aurait x>erdu quelques beaux livres — entre autres les Châtiments — la plus virulente, la plus belle peutêtre des satires; — mais, à coup sûr, la république ne l'eût pas mis au Panthéon.
» Puisque nous parlons de Victor Hugo, — je l'ai beaucoup étudié, — c'est un poète, un de nos plus grands poètes ; — mais on lui ferait beaucoup de tort et on serait facilement injuste à son égard si on prenait au sérieux ce qu'il aimait à dire de lui-même, à savoir qu'il était philosophe et penseur. Il n'était ni l'un ni l'autre, et, jugé sur ce type, on le prendrait en grippe.
» C'est un poète, un grand poète, mais côté des peintres. — Qu'il se présente à ses yeux une chose, un homme, une théorie, une circonstance, il cherche le côté de cette chose, de cet homme, de cette théorie, de cette circonstance qui prête le plus au poli et au brillant ; — il frotte jusqu'à ce que ce brillant
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resplendisse, et personne n'y réussit autant que lui.
» Mais que demain, la même chose, le même homme, la même théorie, la même circonstance, — ou un homme, une théorie, une circonstance analog-ues se représente, mais sous un autre effet de lumière, — éclairé à droite, au lieu de l'être à gauche, — le poète frottera — et fera resplendir avec la même souveraine magnificence. — En le jugeant ainsi, on ne pensera plus à mettre en regard ses contradictions, ses palinodies qui lui pourraient être reprochées, si on prenait au mot ce grand, ce sublime peintre quelquefois, quand il s'intitule philosophe et penseur. — Admirons un beau laurier, mais n'exigeons pas qu'il produise des pommes et du raisin.
» Quant à Lamartine, — c'est une autre organisation — c'est aussi un grand poète — mais le poète conforme à l'élymologie — izoïr^aK^ — le poète qui fait — comme Byron qui, ayant chanté les Grecs, va mourir avec eux.
— Lamartine a été un grand poète, dis-je jusqu'au jour où l'occasion s'est présentée pour lui d'être un grand homme. Cela nous ramène aux violettes ; Lamartine a adressé une bien belle épître à Alphonse Karr, jardinier. Quand les littérateurs de l'empire
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virent leur gloire, leurs pensions et leurs tabatières menacées, ils prirent non pas seulement au sérieux, mais au tragique, les cheveux' sur le dos, — les gilets rouges, — Bouchardy, au cœur de salpêtre^ Pétrus Borel, le Lycanthrope, etc.; il leur sembla voir des hordes barbares, Huns ou Visigoths, se répandre sur les riantes contrées de la Loire. Ils dénoncèrent les romantiques comme des malfaiteurs, des ennemis publics, et essayèrent de les faire réprimer par l'autorité royale, — ce qui rendit au parti romantique le service de le jeter dans l'opposition, toujours populaire en France, et de lui donner enfin l'appoint de la jeune opposition libérale et politique.
» Aucun d'eux ne pensa à dire aux romantiques : « Vous êtes des fanfarons, — vous êtes » des fléaux de baudruche, — vous n'existez » pas. »
» Et rien n'était plus facile que de prouver que le romantisme n'existait pas.
» Que venez-vous, que prétendez-vous faire ? Faites de bons livres — et laissez en paix ces génies et ces grands esprits du siècle de Louis XIV, qui ont glorieusement fait leur étape, qui ont mis la langue française au point de perfection qui l'a rendue la langue universelle et familière de l'élite de l'Europe. —
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T.aissoz leurs statues dans leurs niclies, et ilovenez vous-mêmes des statues, les niches ne TOUS manqueront pas.
» Vous leur reprocliez d'avoir imité Sophocle, Eurii)ide, Homère, Virgile, — vous arrivez donc vous-mêmes génies originaux ne devant rien à personne, tirant et créant tout de vous-même comme Jéhovah,le créateur du monde. Mais, hélas ! — non, vous ne faites qu'imiter Shakespeare, — Schiller, — Goethe, — lord Byron, etc.
» Le romantisme est une mode — passagère comme toute mode — le beau est éternellement beau — ce qui a été vraiment beau, l'est et le sera toujours.
» Les anciens poètes peignaient Vénus et la Vérité toutes nues — ne se permettant pas de les aflfubler de costumes et d'ajustements qui changeaient tous les huit jours.
» Selon vous, Hélène n'a pas été belle, parce qu'elle ne portait ni les manches à gigot de 1830 ni la crinoline de 1840.
» Voyez les portraits ; plus une femme a été liabillée à la mode, plus elle aura eu de succès grâce à cette mode, plus elle sera ridicule dans dix ans. Il en est de même de la littératiire et des arts: l'asservissement à une mode nouvelle causera la fausse gloire de l'engoué-
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ment à ceux qui l'exagéreront: mais où seront-ils dans dix ans?
» Que prétendez-vous faire? après la grande littérature du siècle de Corneille, de Racine, de Boileau, de La Bruyère, de Fénelon, etc., est venue la littérature plus grande encore du siècle suivant : — Rousseau, Diderot, Voltaire, Montesquieu, etc., ils n'ont pas attaqué leurs prédécesseurs, — ils les ont continués — ceuxlà ont fait ce que vous prétendez faire et ne faites pas, ils n'ont imité ni les anciens ni les étrangers.
» La mode du romantisme passée, — - les costumes remis au vestiaire, — sont restés des écrivains de cette pléiade — les quelques-uns qui avaient du génie et un talent supérieur — et qui se seraient également montrés et seraient restés debout sans la mode, le tapage et l'engouement du romantisme ; — les comparses, les pitres, les singes ont disparu : — la mode qui les avait créés les a emportés avec elle.
» Voilà que nous assistons à une nouvelle levée de boucliers ; — ça s'appelle le réalisme, le naturalisme, le documenlarisme.
» Le romantisme n'a pas existé : la nouvelle école, qui n'est qu'une coterie, existe moins encore. — Elle veut jouer contre la pléiade de 1830, le rôle que celle-ci a joué contre la
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liltérature de l'empire et du sièclede Louis XIV, passant respectueusement en silence devant celle du xviii^ siècle. — Elle laissera debout ceux des prétondus romantiques qui avaient du génie ou des talents supérieurs, elle mettra en évidence les quelques-uns des nouveaux qui ont aussi du talent.
» Mais, quant à leur prétention d'innover, d'inventer ({uelque chose, c'est une mauvaise plaisanterie.
» A quelle époque, la littérature a-t-elle pré- . tendu ne pas être vraie et réelle ? — A quelle époque a-t-elle voulu peindre des portraits qui ne ressemblaient pas, des sentiments qui n'existaient pas?
» Les a-t-on attendus pour peindre l'amour, la haine, l'ambition, la jalousie, l'avarice, l'héroïsme, la lâcheté, aucune des passions humaines ?
» Croient-ils même avoir inventé la liberté exagérée du langage, l'indécence des situations ?
» Daphnis el Chloè, de Longus, — Ovide, Pétrone, Apulée — et, plus près de nous, le grand Rabelais, les Épi grammes, de J.-B. Rousseau, la Pucelle, de Voltaire, la Guerre des dieux, de Parny, la Manon Lescaut, de l'abbé Prévost, les Liaisons dangereuses^ de Laclos, le
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BiaUe amoureux, de Cazotte, Jacques le Fataliste et la Religieuse, de Diderot ; — je m'arrête à celui-là pour parler de la prétention des plus forts de la coterie — les documents humains 1
— Où en trouveront-ils à comparer à ceux que renferme la Religieuse — si vrais, si exacts, que le marquis de Croixmare y fut trompé, se crut en correspondance avec l'héroïne, et que l'auteur la fit mourir pour rendre la tranquillité à son ami ! Et Rétif de la Bretonne ! — Son œuvre immense n'est qu'un recueil, un trésor de documents vécus, comme on dit aujourd'hui, si humains, si réels; et je ne parle pas de Balzac, parce qu'ils l'acceptent à la rigueur pour leur chef d'école — mais chef timide et bien dépassé.
» Et, ajouta Tarn?' lecteur — il sera parlé de vous: parler un peu de vous sans rappeler quelques-uns de vos romans qui ont porté la passion aussi loin qu'il est possible ; — je citerai seulement cette histoire de Rose Duchemin, femme du pécheur d'Étretat, qui a élevé seize enfants « avec la fortune de ses bras ».
» En voilà des documents, ce livre écrit sous la dictée de Rose Duchemin — avec des récits et des phrases de Rose Duchemin.
» Avez -vousinventé le laid, le bas, l'immonde?
— Eugène Sue vous a précédé, messieurs les
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réalistes, dans/é?s Mystères de Paris; — Victor Hugo avait, quant au laid, précédé Eugène Sue, avec Quasimodo et le boufïon de François 1", — et beaucoup d'autres avaient précédé Victor Hugo.
» D'ailleurs, je ne vous le reproche pas. Si ce ne peut être une théorie, une école, — ce peut être une fantaisie, une préférence, — à condition de rester fantaisie et préférence individuelle. — Que ceux qui voient et sentent ainsi, s'en donnent le plaisir ; — mais qu'ils n'obligent pas les autres à faire comme eux.
» Rabelais, Rembrandt, Restif, M***, je ne veux nommer personne, ont droit k la toile et au papier comme Raphaël, le Corrège, Lamartine. Pour moi, « l'art est le choix dans le vrai ; » pour d'autres, il est le choix dans le possible, pour d'autres encore, le choix dans les rêves, — mais toujours le choix.
» J'admets la goutte d'eau qui tombe sur le chapeau d'une femme qui a mis sa gloire dans son chapeau ; — j'admets cette même goutte d'eau qui se mêle à la poussière, la délaye et en fait de la boue : — mais elle n'est pas plus vraie, pas plus réelle, pas plus documentaire, que celle qui, tombée sur la corolle d'une rose, y laisse un diamant ou une perle. .Je vous laisse choisir, laissez-moi choisir.
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» Si vous êtes des artistes qui jDrétendent reproduire et copier sans choix, — vous n'êtes pas des artistes ; les plus forts d'entre vous sont des photographes.
» Ou plutôt, vous ressemblez à une servante qui se prétendrait cuisinière et qui irait au marché remplir au hasard son panier des premières denrées qui lui tomberaient sous la main — puis les servirait à ses maîtres sans les éplucher ni les assaisonner. — Cette cuisine-là, cette littérature-là, ça ne se mange pas, ça se broute.
» On n'invente pas une littérature.
» Je n'admets en littérature et en art que le bon et le mauvais à divers degrés bien entendu.
» Tout ce qui, par une douce violence, vous cause une agréable absence de vous-même et de la vie, tout ce qui élève l'âme et l'esprit ;
— tout ce qui fait se souvenir avec délices, tout ce qui fait oublier avec plaisir ; — mais aussi tout ce qui fait rire d'un rire noble — j'admets aussi le rire cocasse qui fait pouffer ;
— tout ce qui fait pleurer d'une tristesse suave ; — tout ce qui berce, endort et réveille.
» Tout est également permis ; — le rire n'a pas le droit de proscrire les larmes, — les larmes de défendre le rire : — Lamartine ne
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doit pas repousser Paul de Kock, Paul de Kock ne doit pas mépHser et proscrire Lamartine. Ne perdez donc pas votre temps, votre papier, votre encre à discuter ces puériles billevesées ; n'imitez pas ce Nabonassar, roi de Babylone, qui, dit l'historien grec Béroce, fit brûler toutes les histoires qui contenaient les règnes de ses prédécesseurs afin qu'à l'avenir on commençât par lui à compter les rois de Babylone.
» Élevez l'âme, flattez le cœur, amusez l'esprit ; — cherchez le beau, le grand, le vrai — ou bien le pittoresque — le monstrueux ; — permettez-moi de vous recommander la gaieté.
» Ne croyez pas qu'en affublant les Muses de nouveaux habits, oripeaux ou haillons, — selon la mode, vous créez d'autres Muses.
» Le vin de Champagne qu'on buvait autrefois dans des verres coniques se boit aujourd'hui dans des coupes, — c'est toujours le même vin de Champagne.
» De votre temps, en 1830 — un livre quelconque se publiait en deux volumes in-8° — imprimés en gros caractères à grandes marges ; — ça coûtait quinze francs. — Personne d'abord ne les achetait, — si ce n'étaient les cabinets de lecture, qui les louaient vingt cen-
times à leurs clients, et nous étions là pour diriger les jugements du public. — Ça se tirait à 1200, à 1500 exemplaires, puis, si le livre avait un succès sutïisant, ces 1500 épuisés le libraire faisait — ce qui était rare — une nouA''elle édition ; c'est alors seulement que — nous, et le public sous notre influence, on achetait le livre pour le mettre dans sa bibliothèque.
» Aujourd'hui, grâce à la mise en actions de la gloire littéraire, grâce aux annonces, aux réclames prodiguées à l'exemple de la douce Revalescière et des pastilles Géraudel, — grâce au bon marché des livres, on achète tout, on lit tout, ou on commence la lecture de tout : — Dieu sait que de volumes loués, prônés, portés aux nues, sont laissés inachevés dans les wagons de chemin de ter.
» Par exemple, une chose que vous avez inventée, réalistes et documentaires, car il faut être juste, c'est l'édition.
» Tous les jours, on lit dans les journaux * (quarante francs la ligne) : Le Jour de la mise en vente du charmant, ravissant livre de l'illustre Machin ; dix éditions ont été enlevées.
» Je me demandais d'abord — comment peut-on imprimer si vite tant d'éditions ? — Comment les libraires ont-ils assez peu de tact
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pour ne pas tirer à plus grand nombre tout d'abord, un nombre à peu près suffisant d'un livre si charmant d'un auteur aussi illustre.
» Comme je faisais cette question à haute voix, on fut forcé de m'avoner que, par édition, on entendait aujourd'hui mille exemplaires d'une unique édition, et ce qu'on n'avoua pas — mais ce qu'un hasard dévoile, c'est que ce nombre de mille n'est pas rigoureusement exigé pour l'édition.
» Une femme de lettres fit un j^rocès à son libraire et lui demanda des dommages-intérêts pour tort fait à ses profits et à sa gloire, — parce que, dans un tirage de 1500 exemplaires, — il n'avait annoncé que quatre éditions.
» A quoi le libraire, pour sa défense, fut obligé de répondre qu'il n'avait annoncé que quatre éditions à la vérité, mais que, du chefd'œuvre, il n'avait imprimé que huit cents exemplaires et qu'il en avait encore la moitié en magasin.
» Tout le monde écrivant aujourd'hui, notre phalange a fait comme tout le monde, et « l'ami lecteur » a disparu; — d'ailleurs il ne serait plus écouté. Il s'est mis à écrire ; — je suis le seul excepté.
» Seulement, pour employer tant de plumes, il a fallu imaginer de nouvelles branches de
littérature pour ceux qui n'avaient ni les dons naturels ni les qualités acquises.
» On a inventé les reporters, sorte de chiffonniers qui, la hotte sur le dos, le crochet à la main, parcourent la ville jour et nuit et fouillent, de gré ou de force, les tas des nouvelles vraies ou fausses.
» On a recruté de nouveaux éléments jDour les éloges et l'annonce; — 11 y a des poètes pour confiseurs et des poètes pour apothicaires; — il y a, au théâtre, des écrivains collaborateurs pour les courses; il y a, dans les journaux, sous le titre de gérants, des écrivains pour la prison et pour les coups.
» Enfin, pour donner de l'ouvrage à tous et ne décourager personne, on a trouvé la peinture sans dessin, sous le nom d'impressionisme.
» On a trouvé la musique sans mélodie, sous le nom de grande musique, de musique savante — ce que vous avez appelé avec raison, vous voyez que je vous lis, — une perdrix aux choux, où il n'y aurait que des choux; on a trouvé la poésie sans idées avec des rimes si riches que les vers en sont ruinés, ce qui fait ressembler les livres à des boutiques de fripiers où sont appendus des habits vides et mélancoliques.
» Je disais tout à l'heure : On lit tout, mais
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combien en retire-t-on? C'est une autre affaire.
» Du romantisme il est resté une douzaine (réchantillons qui avaient du génie ou du talent; des documentaires il restera peut-être trois ou quatre qui ont vraiment du talent.
» Jusqu'au jour où tout le monde écrivant, personne ne voudra plus, ne pourra plus lire, et où il viendra quelque tyran comme celui qui, pendant un an, chauffa les bains publics avec la riche bibliothèque d'Alexandrie, ou cet autre roi indien qui, voulant faire un choix dans la charge de cinq cents chameaux de livres, qu'il avait trouvés, la réduisit d'abord à deux cent cinquante chameaux, puis à cent chameaux, — puis à dix, puis à cinq, — et enfin, de toute cette bibliothèque, ne garda que deux maximes : l'une rappelant les devoirs des rois à l'égard des peuples, l'autre les devoirs des peuples à l'égard des rois.
» Il y eut aussi un calife qui brûla tous les livres en disant : — Si ce qu'ils disent est dans l'Alcoran, ils sont inutiles; s'ils contiennent des choses qui ne sont pas dans l'Alcoran, ils sont dangereux.
» L'écrivain n'est plus une espèce à part et, à ce titre, excitant l'admiration ou au moins l'attention curieuse — tout le monde écrit et a un ami, un parent, une femme, une sœur, une
224 LES liKTES A lîON DIEU
fille, uiio portièi-e qui écrit — le prestige diminue et disparaîtra ; — le casque de Mangin sur toutes les têtes n'arrêtera plus le passant. — En vain on annoncera comme on l'a déjà fait que « ce livre n'est pas un livre, mais un scandale — qu'il déshonore une famille — on ajoutera qu'il ne peut être lu par une femme, ça ne réussira que i^eii de temps à le faire acheter aux femmes — les goujats à la queue de l'armée documentaire embrènet'ont de plus en plus la Muse — on tiendra encore quelque temps leurs livres d'une main... l'autre occupée à se serrer les narines — et le réalisme mourra sans avoir existé. »
Cela dit — l'ami lecteur se leva, puis se baissa, cueillit une seule violette après m'en avoir demandé la permission — me salua poliment et sortit du jardin, me laissant stupéfait et un peu eflfrayé de tout ce qu'il m'avait appris.