I. F. S B K T E < A lî U N D 1 F, V
ce qui est en dehors du monde qu'il habite. » (Pline.)
<? Dieu sait toutes nos pensées. » (Euripide.)
« On trompe les hommes, mais on ne trompe pas Dieu. » (Sénèque.)
« Dieu est l'àme universelle. » (Varron.)
« La nature conduit tous les hommes à la connaissance d'un Dieu. » (Cicéron.)
« Il n'y a qu'un Dieu, principe et cause de tout, qui éclaire tout, qui anime tout, de qui tout émane. » (Pythagore.)
« Beaucoup ont des idées peu justes sur la divinité, et cela est trop commun; mais tous sont persuadés qu'il existe une puissance divine. » (Cicéron.)
« Sois en garde contre toi-même, regardetoi comme ton plusgrand ennemi. » (Epictète.)
« Vivez avec les hommes comme étant vu (les dieux, priez lesdieux comme étantentendu (les hommes. » (Sénèque.)
•Jean-.Jacques Rousseau rentraun jour, après une promenade solitaire, dans le salon de madame d'Epinay où étaient Grimm et quelques autres philosophes athées, avec une poignée d'épis et d'herbes à la main.
— Eh ! qu'avez-vous là? demanda la dame.
— Ce que j'ai là, dit Jean-Jacques, c'est une poignée de preuves de l'existence de Dieu !
280 LKri UKTES K BON DIEU
On ferait de bien gros volumes, si on voulait rassembler tontes les preuves que la croyance à un Dieu a été donnée à riiomme en même temps que la vie.
Avouons que l'opinion contraire à celle de ces grands hommes est surtout professée par MM. Cattiaux, Hovelacque, Joffrin et quelques autres membres du conseil municipal de Paris.
L'homme eût été plus heureux s'il se fût borné à ce sentiment.
J'opine qu'on ferait une religion très suffisante, très bonne, très universelle, — avec un monosyllabe et une petite phrase, — après avoir brûlé tant de gros livres.
Quand Robinson demande au sauvage Vendredi : « Avcz-vous une religion ? » Vendredi lui répond : « Le matin et le soir, nous levons les yeux au ciel, nous regardons se lever et se coucher le soleil, et les bras étendus, nous disons : — Oh ! »
Voilà pour le monosyllabe ; — la phrase est celle-ci : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse ; faites aux autres ce que vous désirez que les autres vous fassent, »
Combien de sottises, de haines, de cruautés, de meurtres, de massacres on eût épargné en ne prétendant pas en savoir davantage.
LKS BKTKS A B i > .N DIEU 281
Et lie vous récriez pas contre cette opinion, elle est appuyée par une autorité qu'aucun chrétien ne peut récuser.
Jésus-Christ a dit : « Là est toute la loi ; aimez Dieu et aimez-vous les uns les autres. »
La seconde espèce d'athées dont j'ai parlé se compose de gens qui auraient de grand cœur accepté Jésus-Christ. — Le Nazaréen, il est vrai, n'apportait rien de nouveau, sa doctrine était celle de Confucius, de Socrate, d'Èpictète, de Marc-Aurèle, de tous les grands Grecs et les grands Romains ; mais il donnait l'exemple des vertus qu'il prêchait. Il avait vécu pauvre comme Epictète, il était mort presque aussi résigné que Socrate ; — de plus, il était venu à temps, alors que la religion païenne s'écroulait vermoulue et pourrie.
Outre cette loi comportant toute sa religion — il disait : « Ne vous souciez pas de ce que vous mangerez ni de ce que vous boirez, — ni, pour votre corps, de quoi il sera vêtu ; — voyez les oiseaux de l'air, ils n'amassent rien dans des greniers ; voyez le lis des champs, il naît plus magnifiquement vêtu que ne l'a été Salomon dans toute sa gloire. »
A cette religion en deux lignes, j'ajouterais les fêtes et les pompes de l'Eglise, l'encens, les fleurs, les chants, les orgues, — quelques
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prédications, mais los clianls et les paroles n'étant jamais que le développement, la paraphrase, l'explication de : « Aimez Dieu, aimezvous les uns les autres. » — Racontez-leur la vie du Christ, — parlez de sa mère, cette poétique figure, mais pas de légencTe mensongère, pas de ces dogmes nouveaux si près d'être indécenis; — point de ces charades, de ces coq-à-l'àne qui ont suscité tant de haines, causé tant de guerres, amené tant de massacres.
Ces chants, cette musique dans les églises, inspirent un sentiment religieux à la fois vague et enivrant; — n'essayez pas de le préciser, — en disant des choses que vous ne pouvez pas savoir.
Cette musique, ces chants, ces orgues, ces cierges sont pour beaucoup — dans un efïet que j'ai toujours remarqué ; à Rome, à Gênes, à Venise, à Milan, etc., le peuple y reçoit souvent des fêtes dans des temples cent fois plus beaux que les demeures des plus riches, et dans ces temples il est chez lui ; — de là la pauvreté n'est ni triste ni haineuse, elle est au moins résignée, souvent même gaie, — il est vrai que pour un peu aussi, il faut compter le climat et le peu de besoins.
Ces braves gens dont je parle, qui doivent composer la seconde espèce d'athées, voyant
plus (le trois cents hérésies aiiatliématisées pai' les conciles — plus de trois cents manières différentes d'interpréter ce qui se dit si bien en deux lignes, et par suite des haines, des persécutions des exils, des meurtres, des massacres, des bûchers, pour la fameuse diphtongue dont parle Boileau — oi.
Arius disait de Jésus ôaoto'jirtô;, d'une substance semblable à son père, — et les autres bixo-j'jiôq de la même substance.
En voyant le concile de Maj^ence (1233) edicter que les corps et les os de ceux que Ton saura, après leur mort, avoir été hérétiques, seront déterrés et jetés à la voirie.
Au concile d'Éphèse (449), Eusèbe et ses amis voulaient que Jésus eût deux natures; — Eutychès et ses partisans crièrent : « Brûlez Eusèbe, qu'il soit brûlé vif! /•) Les deux évêques, Eusèbe et saint Flavien, furent déposés, — et tous ces vénérables personnages, évêques, prêtres, archimandrites, futurs saints, en vinrent aux mains, et saint P'iavien reçut, de l'évêque Dioze, ou de l'abbé Bartumos et d'autres, tant de coups de pied dans le ventre, qu'il mourut quelquesjours après.
Le concile de Chalcédoine (451) avait dit : Jésus-Christ n'est pas en deux natures, mais de deux natures et une hypostase.
284 LES BÈTErf A 130.N DIEU
Le concile de Constantinople (680) auathématise Théodose de Mopsueste, qui nie l'hypostase ; — il est banni.
Concile de Toulouse (1129): « On démolira la maison où aura été trouvé un hérétique, et on confisquera la terre sur laijuelle elle avait été bâtie. » Or, pour ê(re hérétique, il suffisait de nier ou de reconnaître plus ou moins de natures et d'hypostases chez le Christ.
Jean Huss prétendait, hérésie peut-être plus grave, que l'Église ne devait pas posséder de biens t&mporels, — que le pape Jean XXIII agissait contrairement à la charité évangélique, en ordonnant à tous les empereurs, rois et princes de la chrétienté de poursuivre et d'extei-miner son ennemi particulier, Ladislas, roi de Naples, — et il attaquait l'abus des indulgences publiquement vendues.
Sommé de comparaître au concile de Constance (1414), il y vint avec un sauf-conduit de Tempereur Sigismond, qui y assistait : — ses opinions lurent déclarées hérétiques, captieuses, offensant les oreilles pieuses ; c'est pourquoi, séance .tenante, on le lit brûler avec son disciple Jérôme de Prague.
— Mais, disent les braves gens qui avaient accepté la religion de Jésus-Christ, il y a, ce nous semble, dans tout cela beaucoup de
LES BÈTES A UOX DIEU 285
choses qui ne rappellent pas son extrême (loncour, — il y a surtout beaucoup de choses ijue nous ne comprenons pas: par exemple — que l'on risque d'être brûlé dans ce monde et dans l'autre si on se trompe sur le nombre d"hypostases sans que ce mot soit bien détiui et sans que je sache ce que c'est.
— Ah 1 vous ne comprenez pas, dit un prédicateur fort à la mode en 1874, le père M.onsabré, — je vais vous faire comprendre, et vous verrez que rien n'est plus simple.
Et le père Monsabré — le 22 mars 1874 — est monté en chaire et a dit (je cite textuellement) :
« En Dieu, il n'y a pas d'accidents, son essence évolue sans sortir d'elle-même par la voie sublime et inénarrable des processions...
» Il y a cinq signes de reconnaissance : l'innascibilité, la génération active et la génération passive, la spirative active et la spirative pasisive...
') Le père ne naît pas et n'est pas engendré ; le père ne reçoit de personne, le père ne s'engendre pas, il est sans source, supprime toute action, le triple flambeau delà perfection infinie s'éteint dans l'ombre infinie du néant...
» Le Verbe épuise en sa personne toute la
286 LES ci':tes a 1!û.\ diei:
force générati'ico de son père ; deux fils ne peuvent pas sortir du sein de Dieu...
» Le Verbe de Dieu existe substantiellement, notre verbe n'est que l'accident d'une substance...
» Il manque quelque chose au Verbe, s'il n"a pas la force de respirer infiniment l'amour que cette image du Père, au lieu de le représenter, en toute perfection, dégénère de ses principes. »
— Comprenez-vous à présent?
— Moins que jamais !
— Cependant, le 23 mars 1874, un journal disait : « Le père Monsabré s'est surpassé lui-même; — vraie lumière des intelligences, sa doctrine éclate aux yeux les plus aveugles. »
Eh bien, je ne vois là qu'un grand progrès dans les galimatias.
Décidément — ces cruautés, ces absurdités, ces amphigouris, ces rébus ne sont pas conformes à mes idées- de la divinité !
— C'est votre Dieu, ce n'est pas le mien ; — n'y en a-t-il pas un autre que je puisse comprendre et aimer ?
— Il n'y en a pas d'autre.
— Alors, je m'en passerai, je n'en veux pas ; — je ne crois pas en Dieu, je suis athée.
LKS BKTES A BON D I F, U 287
Et voici, ce n'est pas leur faute.
Les vrais philosophes, les vrais sages, les gens de bon sens se contentent de se faire de Dieu une idée grande, élevée, magnifique, mais vague, et à force de raison et d'études, en arrivent précisément à la prière de Vendredi: lever les yeux et les bras au ciel : « Oh ! »
« Dieu voit tout et est invisible, » disait Euripide.
En Egypte, on lisait sur le socle d'une statue d'Isis voilée : « Je suis ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ; il n'y a point d'homme mortel qui ait levé le voile qui me couvre. »
« Dieu se fait sentir au cœur, disait Platon, et se cache à l'esprit. »
« Dans le temple de Sérapis, dit saint Augustin citant Yarron, on voyait une statue — un doigt sur les lèvres, digito labiis impresso. »
« Ce que je sais des dieux, disait Euclide, c'est qu'ils haïssent ceux qui veulent deviner ou prétendent savoir ce qu'il leur a plu de cacher aux hommes. »
Tertullien, accuse de folie et d'impiété ceux qui discutent l'essence de Dieu — les Apôtres, a dit saint Ililaire, ne s'en étant nullement enquis et Jésus ne leur en ayant rien dit. — Saint Clément cite avec élocjes des vers
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d'Orphée, où il est dit : « Nul moriel ne voit Dieu, un nuage éclatant le cache à nos yeux trop faibles pour le contempler. »
Timothée, évèque d'Éphèse, dit:« Dieu habite une lumière inaccessible. Lucem habitat inaccessabilem. »
Ceux qui n'ont pas suivi ce conseil ne s'en sont pas bien trouvés, — et on ne saurait croire la quantité et la densité des sottises, des folies, des absurdités qu'ont imaginées les sages et les savants.
Zenon et Xénophon, dit Sénèque, ont fait Dieu de figure ronde : — Rotundam deo dederunt formam.
Platon le croit triangulaire.
Selon les pythagoriciens, Dieu est un nombre et une harmonie.
Le plus grand nombre, — on pourrait dire tous les peuples, ont fait de Dieu un homme plus grand, plus gros, plus fort, mais un homme à leur image ; — la Bible dit que Dieu fit l'homme à son image; l'homme le lui a bien souvent cruellement et sottement rendu.
On a admiré cette pensée : — C'est surtout dans les infiniment petits que Dieu se montre le plus grand — maxiw,us in minimis Deus — cela n'a l'air vrai que parce que nous donnons
LES I! K ï F, S A lî 0 N D I K f l'89
h Diou nos mains, qui nous rendent certaines opérations dillieiles ou impossibles.
J'admets, dans les églises, les représentations de Jésus et de sa mère, qui ont vécu sur la terre et que l'on a vus ; mais je ne voudrais pas y voir l'image de Dieu — un vieil homme à barbe blanche. Pourquoi un homme
— et pourquoi vieux? — S'il vieillit, il doit mourir : — il ne faut pas donner à Dieu une forme plus que des limites.
On conte cette fable d'un hanneton et d'un colimaçon qui" se rencontrent devant un palais. « Voilà un bel édifice, dit le limaçon.
— Très beau, dit le hanneton. — Saprebleu ! dit le limaçon, c'était un grand limaçon, que celui qui a construit ce monument ! — Vous vous trompez, répond le> hanneton, c'est un puissant et sublime hanneton qui en est l'ar- ' chitecte. »
On a pensé de tout temps, et presque généralement, que Dieu récompensait et punissait;
— il n'y a aucun danger à le croire, il y en aurait beaucoup à ne le croire pas.
Comme il n'est pas toujours facile et n'est pas donné à tous de voir l'envers et la doublure de la pourpre qu'on étale à nos yeux, il nous arrive facilement de croire, non seulement les riches et les puissants, mais aussi les
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méchants, les avares, les voleurs, les coquins de toutes sortes, plus heureux qu'ils ne le sont, en effet; — il est donc moral, juste et consolant de penser que ceux qui échappent à la justice des hommes et semblent, sur cette terre, échapper à la justice de Dieu, — trouvent au delà de la vie une juste punition de leurs forfaits, de même que les bons, les vertueux, les honnêtes, qui ont passé leur vie terrestre dans la pauvreté et riiumiliation, trouveront leur récompense.
Mais il y a folie et témérité à vouloir préciser avec détails quelles seront ces peines et ces récompenses, — et on ne saurait croire à quel point cette folie et cette témérité ont été portées non pas par des hommes ignorants et grossiers, mais par de savants théologiens, par de soi-disant philosophes.
Le célèbre médecin belge Wier a donné dans un de ses écrits le nombre exact des mauvais esprits, démons, etc. Il y en a sept millions quatre cent cinq mille neuf cent vingt-six; je n'ai pas son livre, que je ne connais que par des citations, je ne puis donc dire s'il donne également le nombre des anges ; du reste, d'autres l'ont fait, et je regrette de ne pas m'en rappeler également le chifïre rassurant.
LES lil'lTES A BON IllKL' 291
Ce n'est pas seulemoiitla vanité qui a poussé certains hommes à affecter des connaissances qui nous sont refusées; — il leur a paru avec raison profitable de s'ériger en intermédiaires, en protecteurs ayant puissance, par leur intercession, d'assurer les récompenses, de faire éviter ou du moins d'atténuer les peines.
D'où les paradis, les enfers et le purgatoire, le plus ingénieux de tous — dont Luther disait :
« — Le feu du purgatoire fait bouillir la marmite des moines. »
Savoir qu'on sait ce qu'on sait, — savoir qu'on ne sait pas ce qu'on ne sait pas, — est un grand pas dans la sagesse, dit Khoung-Fou- Tsen.
Je ne crois un homme vraiment savant que quand je lui ai entendu dire trois fois : « Je ne sais pas. » — Une partie de la vénération que m'inspire le centenaire Chevreul, c'est qu'il s'intitule : le doyen des étudiants.
Si les savants de profession disaient sur les choses que tout le monde sait autant de choses étranges qu'ils en disent sur ce qu'on ne sait pas, eux pas plus que les autres, ils se feraient huer. J'ai ou l'honneur d'être l'ami de deux astronomes célèbres, — tous deux ayant d'ailleurs d'autres précieuses qualités, Arago et Pontécnnlant, — ils se brouillèrent il y a une
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cinquantaine d'années — et publièrent chacun une brochure qu'ils se jetèrent à La tête, — chacun des deux reprochant à l'autre, avec preuves à l'appui, de grossières erreurs; — je dois ajouter qu'Arago est de tous les savants de profession celui auquel j'ai le plus souvent entendu dire : « Je ne sais pas. »
Le hasard me fit un jour, il y a moins longtemps, rencontrer deux fois, à intervalles assez rapprochés, un autre astronome moins célèbre quoique estimé ; mais il est de l'espèce de ceux qui savent tout.
Ces deux rencontres eurent lieu à deux dîners, — grand hasard en effet, car je ne mange guère dehors. — Au premier dîner, il arriva un peu en retard et dit à la maîtresse de la maison : « Je vous prie, madame, de m'excuser, j'étais occupé à peser le soleil; » non seulement on l'excusa, mais il fut l'objet d'une profonde admiration ; je ne fus qu'un peu étonné.
Lors de notre seconde rencontre dans une autre maison, il arriva de même en retard, et, comme la première fois, dit à la maîtresse de la maison, un autre : « Je vous prie de m'excuser, madame, j'étais occupéà peser le soleil. » Cette fois, je fus un peu agacé ; je lui demandai : « Le soleil a-t-il maigri ou engraissé
LKS BKTliS A UU.N DIEU 293
depuis un mois que vous l'avez déjà pesé? — Et comme il ne sourit pas, tant s'en faut, j'ajoutai : « Voyez cette lampe sur la cheminée, vous savez de quoi elle est composée et ce qu'elle contient, du fer, du cuivre, de la porcelaine, de l'huile, etc.; dites-moi, je vous prie, de la place où vous êtes, juste combien elle pèse... » Il haussa dédaigneusement les épaules. — Ce jour-là, je faillis être de l'avis de saint Basile, qui appelle l'astronomie, cette si belle science, une « orgueilleuse vanité ». Combien de s.ystèmes ont été énoncés, préconisés, acceptés, rejetés, abandonnés, repris plus tard et acceptés de même.
On ferait une grosse bibliothèque de ce qu'on a dit et écrit sur deux sujets sur lesquels personne n'a jamais su et ne saura jamais rien — le ciel empyrée, — c'est-à-dire le paradis, et l'enfer. — Il est à remarquer que la méchanceté et la misère humaines, ont montré une étrange fécondité dans l'invention des peines, des supplices et des tortures de l'enfer, et une triste stérilité à l'égard des félicités du paradis.
Quant au paradis, je n'ai lu qu'une seule opinion à la fois grande, élevée, désirable et raisonnable, — c'est celle des brahmines : « L'âme humaine, disent-ils, après s'être ac-
quittée de la vie d'une façon honnête et vertueuse, est absorbée dans Brahma. »
Quelques théologiens ou docteurs chrétiens, mais en petit nombre, ont approché de cette pensée — mais seulement approché : « L'âme, disent-ils verra Dieu — non plus dans les ombres et les obscurités de la foi, comme dans ce monde, mais comme il est en luimême. »
« L'âme, comme Dieu, sera ensevelie et absorbée dans la joie; mais cettejoie ne pouvant pas entrer dans cette âme, cette âme entrera dans cette joie, s'y noiera, s'y abîmera. » (Le R. P. Alphonse Costadan, professeur en théologie de l'ordre des Frères prêcheurs.)
Saint Thomas d'Aquin admet trois ciels, saint Paul trois, Aristote huit, Dante neuf, Alphonse douze, Mahomet sept.
J'aurais plus de confiance dans ce dernier par ce qu'il y est allé, du moins il le dit, — et tous les mahométans, c'est-à-dire une grande partie des habitants de la terre, le croient ; — l'ange Gabriel lui amena la jument Al-Bowck — blanche comme la neige — et il donne les détails les plus minutieux sur les sept ciels qu'il traversa pour arriver jusqu'à Dieu qui lui donna ses instructions — il est vrai que les mahométans croient aussi qu'une épaule de
mouton rôtie l'avertit qu'elle était empoisonnée.
Ce qui enfantait de singulières idées sur le ciel, sur la terre, etc., c'est qu'au commencement de l'institution des religions — on croyait que la terre que nous habitons est « le monde », que les étoiles, ces soleils, les planètes, ces autres mondes, n'étaient qu'un ornement pour orner et embellir notre terre ;
— que le ciel était comme un globe la recouvrant, — comme une cloche à fromage ; — on ne croyait pas aux antipodes, et une question tut longuement, vivement, amèrement discutée
— le ciel empyrée, la demeure de Dieu, le séjour des anges, des saints et des bienheureux
— cette partie du ciel est-elle ronde ou carrée ? Dans V Apocalypse de saint Jean, — l'empyrée
a une figure carrée, c'est une cité carrée ; — mais d'autres passages de l'Écriture le comparent à un anneau qui est de forme ronde, des théologiens conciliants ont décidé qu'il était à la fois rond et carré ; — saint Thomas » cependant, maintient la rondeur, comme marquant mieux la perfection de la béatitude éternelle.
Cette question tranchée, — il fallait décider les dimensions de ce ciel ; — le prophète Baruch, qui avait tant émerveillé Lafontaine,
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— avait dit qu'il était vaste ou plutôt immense.
Qiiam magna est cloiims Dei! locus exceîsus et inimcnsiis ; mais saint Jean, plus pi-écis, lui donne cinq cents lieues de circuit.
Quelle est la matière de l'empyrée ? Isaïe croit que c'est une fumée condensée et durcie.
D'autres le disent de cristal ; — la voûte, les côtés de l'empyrée sont solides comme de l'airain; — cette assertion est adoptée par saint Grégoire de Nysse — affirmant que le reste de ce ciel est un corps léger et tenu — corpus levé et tenue.
On a ensuite examiné s'il y a dajis ce séjour des élus des palais, des prés, des arbres, des fleurs, des rivières'; on ti'ouve l'affirmative dans Tobie, chapitre XIII, dans Isaïe, chapitre Liv, dans V Apocalypse, chapitre xxi.
Saint Augustin a composé une hymne où il fait une description du paradis et il n'y marchande pas les palais, les rivières, les arbres, les fleurs, les aromates, etc., — l'odeur perpétuelle des roses, ftos perpetuus rosarum, — des ruisseaux de miel, rivi mellis.
Un argument plus fort en faveur des palais,
— c'est cette parole de Jésus : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père
— In clomo patris mei rnansiones multœ sunt.
LES liKTES A DON DIEU 297
Saint Ambroise, saint Pierre de Damions; — affirment les palais; —de là, on arrive aux matières dont ils sont construits : — topazes, émeraudes, rubis, améthystes, etc.
Maintenant, que font les saints et les élus?
— Saint Augustin conseille de ne rien définir témérairement ; saint Anselme, saint Bernardin de Sienne, saint Bonaventure et plusieurs autres — disent simplement que les membres et les sens des élus, leurs yeux, leurs oreilles, leurs narines, leurs bouches, leurs pieds, leurs mains, leurs cœurs, leurs foies, leurs poumons, leurs os, leurs moelles ressentiront des plaisirs 'si doux, que l'homme sera abreuvé, enivré de l'abondance des délices de la maison du Seigneur ; — les corps seront transparents et lumineux et exhaleront de suaves parfums.
Cela se rapprocherait un peu du paradis de Mahomet, mais ce qu'il y a de sensuel est corrigé par le catalogue des voluptés de l'âme, — qu'il serait plus long que clair de relater ici;
— les élus se visiteront et causeront ensemble dans les palais de rubis, d'émeraudes et de topazes, ce qui ne semble pas plus divertissant que le Tartare des anciens selon Homère et Virgile.
Quant à Mahomet, sa carte des félicités est tout à fait facile à comprendre : — son paradis
a un peu l'air d'un cabaret de la Courtille avec des cabinets ou dos bosquets particuliers et ombragés, commodes pour les amoureux et que j'ai entendu une jeune fille appeler des chérissoirs ; — mais ces promesses matérielles, un peu grossières même, sont séduisantes pour le plus grand nombre et ne fatiguent pas l'esprit.
Une seule chose m'inquiète pour la félicité des croyants ; c'est que les Houris — quoique formées non de terre et d'argile comme les femmes mortelles, mais de musc pur, quoiqu'elles restent toujours vierges, quoique Mahomet ait promis que Dieu donnera à chaque croyant la force de cent hommes pour jouir des félicités du paradis — ont cependant un grand défaut, elles se ressemblent toutes, elles ont toutes des yeux et des cheveux noirs; — pas une blonde, pas une rousse, — pas une seule aux yeux verts, aux cheveux châtains comme les Parisiennes ; c'est un article à revoir.
Mais une jolie invention est l'arbre tuba — cet arbre est si grand que le cheval le plus léger, lancé au galop, mettrait cent ans à sortir de son ombre — une branche de cet arbre s'étend sur la demeure de chaque croyant, portant tous les fruits connus et bien d'autres,
LKS UKTKS A BON DIEU 299
et aussi tout ce que leci'oyaiit peut désirer, de riches turbans, des chevaux richement caparaçonnés, etc.
Passons maintenant aux enfers.
Les brahmines ont vingt et un enfers avec des supplices gradués, les Cafres, qui ont treize paradis, ont vingt-sept enfers.
Le Koran n'en annonce que sept, — mais, par un raffinement particulier, dans les uns on souffre du feu, dans d'autres on souffre du froid.
Milton, dans son Paradis perdu, admet également le froid au nombre des supplices.
Le Dante énumère neuf cercles d'enfer.
Un des moindres supplices de l'enfer de Mahomet consiste dans des souliers de feu qui « font bouillir la tête et la cervelle comme une chaudière », mais les croyants ne subissent pas de peines éternelles réservées aux « infidèles ».
Un point commun à tous les enfers de toutes les religions, c'est que ce sont des lieux ténébreux et infects, — comme le disait sainte Thérèse de l'enfer des chrétiens, où elle était descendue : « Ça pue et on n'y aime pas ». — Les Guèbres disent qu'une odeur infecte s'exhale de l'âme des damnés.
Quant à l'enfer des chrétiens, — l'Écriture
300 LES BÈTES A BON I> I E 1
l'appelle laiitôt un puits, tantôt un lac, tantôt un abîme, tantôt une terre de ténèbres et de misères, tantôt un étang de feu et de soufre.
Où est situé l'enfer '? quelles sont ses dimensions? quels supplices y exercent « la vengeance et la fureur de Dieu » ?
Saint Augustin se déclare ignorer tout cela. {Cité de Dieu, chap. xvi).
Saint Grégoire avoue qu'il n'oserait porter la témérité jusqu'à décider ces questions.
D'autres sont plus hardis.
Saint Chrysostome pense que l'enfer n'est ni sur la terre, ni dans la terre, — mais au delà de la terre. — Saint Mathieu appelle de même l'enfer « les ténèbres extérieures ». — La même idée est exprimée au chapitre xviii, verset 18, du Livre de Job.
Quelques théologiens ont mis l'enfer sur la terre, mais du côté des antipodes.
Isaïe met le ciel en haut et l'enfer en bas — in profundum inferni.
Jésus-Christ descend aux enfers comme Énée, et, ajoute saint Paul, ad inferiores "paries terrœ.
Saint Augustin, après avoir dit, dans la Cité de Dieu, qu'il n'en savait rien, avait sans doute, plus tard, obtenu des renseignements,
LES BKTES A U 0 .N DIEU 301
a (lit, dans ses Rélractations, — que l'enferest sous la terre, — d'accord avec saint Jean {Apocalypse). Le père Alphonse Costadau ajoute ce raisonnement: « Les élus étant au plus haut, les réprouvés doivent être au plus bas. » — Jésus-Christ appelle l'enfer le cœur delà terre, m corde terrœ. Décidément l'enfer est à « mille quatre cent trente et une lieues » de profondeur.
Quelle est la dimension de l'enfer ? — Lessius, dans son livre des Perfections divines, particulièrement renseigné, parait-il, déclare que l'enfer est un étang- de feu et de soufre, — ce que V Apocalypse avait dit avant lui, — chapitre XX — où Ton voit un ange ayant à la main la clef de l'abîme — qui est un étang — ou une mare de soufre et de feu.
Lessius ne donne qu'une lieue d'étendue à la cavité de la terre, parce que, dit-il, les damnés ne seront pas debout, ni ne se porteront pas d'un lieu à l'autre, mais seront en monceaux, et * conglobés » les uns sur les autres, « comme des harengs dans une caque ». — En donnant à chaque corps de damnés six pieds en longueur, il ne faut pas plus d'une lieue prise cubiquement pour contenir huit cent mille millions de corps qui, tout calculé, ne sera pas dépassé; — pourtant, pour être
large, il accorde deux lieues à cause de l'étang de soufre.
Cependant on a chicané sur cette dimension. — Saint Jean, dans V Apocalypse (chap. xiv, vers. 19), appelle l'enfer « le grand lac de la colère de Dieu » et, au verset 20, — il parle de 1600 stades, qui feraient cinquante lieues ; d'autres ont encore étendu cette dimension, parce que les damnés ne seraient pas entourés de feu de tous côtés, — qu'ils doivent nager dans le feu comme des poissons dans une poêle à frire.
Quelle est la nature du feu de l'enfer? quelle est son action sur les âmes et sur les corps?
Dans l'enfer, il y a du feu. — On lit dans le Deutéronome que le feu a été allumé par la justice et la fureur de Dieu, qui le dit lui-même (cliap. xxxii) ignis succensiis est in fur or e meo.
Et Jésus a dit : « Allez-vous-en, maudits, au feu éternel préparé pour le diable! »
Saint Jean Damascène et saint Augustin avouent qu'ils ne connaissent pas la nature de ce feu.
L'âme souffre-t-elle du feu comme le corps ? Saint Thomas est de cet avis : il faut accorder au feu de l'enfer, dit saint Augustin, une supériorité et certaines conditions qui manquent
au feu terrestre. Saint Mathieu dit fornielleiiieiit que les âmes brûlent, anima ut corpus.
— Le feu de l'enfer ne produit aucune clarté
— pour ne pas dissiper les ténèbres qui font partie des supplices réservés aux réprouvés.
— Ce feu est noir. — C'est l'opinion de Job. — C'est un « feu perfectionné » ; ce feu a la pointe des épées, le tranchant des rasoirs, les dents des scies, — les douleurs de la goutte, de la pierre, de la sciatique, — il pique comme les serpents, il empoisonne comme les couleuvres, il dévore comme les lions, il étrangle comme les cordes, il ronge comme les vers, etc. C'est le père Costadau qui le dit — et qui ne le dirait pas s'il ne le savait pas. — Il faut croire aussi que les serpents piquent et que les couleuvres sont venimeuses, ce que je ne croyais pas avant d'avoir lu le père Costadau, professeur en théologie de l'ordre des Frères prêcheurs, livre publié en M D CC XXIV, « avec privilège du Roi ».
Un théologien, dont j'ai oublié le nom, prétendait — comment le savait-il — que tous les cent ans on éteignait le feu de l'enfer pendant vingt-quatre heures, — pour que les damnés ne s'y accoutumassent pas.
Eh bien, — tout cela n'est rien en comparaison de la privation que souffrent les damnés
304 LES lilCTES A BON DIEU
de la présence de Dieu. Selon le père Castadau ils s'écrient : « 0 mon Dieu, redoublez nos peines, inventez de nouveaux sui3plices,prolongez Vêternité, afin que nos maux étant plus longs deviennent en même temps plus insupportables, - mais ne nous privez pas de vous, — et Deo non privemur.
Et quand jouiraient-ils de Dieu après l'éternité prolongée, après non seulement toujours,
— mais plus que toujours?
Sainte Thérèse désirait qu'il n'y eût ni paradis, ni enfer, afin que, sans la crainte des supplices, sans l'espoir de félicité éternelle, on aime Dieu pour lui-même.
On m'a dit l'histoire d'un curé qui, dans un prône, peignità ses auditeurs tout ce que je viens de rapporter des supplices de l'enfer ;
— tous furent frappés ; les hommes tremblaient, les femmes pleuraient, quelques-unes s'évanouissaient.
Le curé, qui était un très bon homme, fut efïrayé lui-même et affligé de l'effet imprévu de son éloquence sur ses ouailles.
— Mes enfants, dit-il, calmez-vous, car, après tout — cela n'est peut-être pas vrai.
RKSOI?: KT MORALITE
Nier rexistence de Dieu est le dernier degré de la bêtise, toutes les forces intellectuelles et physiques réunies, tous les hommes ne pourraient ni faire, ni détruire, ni un brin d'herbe, ni une goutte d'eau. — Avant de nier Dieu, il faut nier la goutte d'eau et le brin d'herbe.
Pour faire une punaise, pour faire un athée, il faut un Dieu, mais ce Dieu, c'est une folle lémérité que de vouloir le définir, — il n'y a pour arriver là aucune autre route. — Le plus fort théologien, l'homme le plus spirituel n'en aiiprochent pas plus que le plus simple artisan. La vue de notre esprit comme celle de nos yeux a des bornes prescrites. — Nous jugeons, nous sentons Dieu par ses œuvres, comme l'aveugle qui sentant ses membres réchauffés comprend qu'il y a du feu près de lui.
« Celui, dit Coudillac, qui a une fois reconnu qu'il ne sait rien, avance plus dans un clin d"(t41, que celui qui, durant vingt ans, a raisonné sur de pareilles choses. — Voici la seule différence qu'il y a entre eux, c'est que celui qui s'efforce d'approfondir ces mystère
306 LES liKTES A BON DIEU
tombe d'un degré plus bas dans l'ignorance, qui consiste en ce que, non seulement, il ne sait rien, mais encore qu'il croit savoir ce qu'il ne sait pas. »
Le plus sage est donc de revenir à la religion du sauvage Vendredi.
Le matin et le soir, les yeux levés et les bras tendus au ciel, dire : — « Oh. ! »
C'est-à-dire sentir, admirer, aimer Dieu dans ses œuvres avec un étonnement mêlé de crainte, — contempler, étudier ses œuvres pour les admirer et les aimer davantage, — comprendre que nous marchons sur des milliards de prodiges bien supérieurs aux miracles que demandent des ânes et que promettent ou font des charlatans — miracles qui ne feraient que de déranger un ordre éternel bien plus grand et bien plus admirable.
— Ne donner à Dieu ni un corps ni une forme,
— mais le sentir tout-puissant, juste, bon, raisonnable, — ne le supposer jamais aussi méchant ni aussi bête que certaines gens voudraient le faire croire, au bénéfice de leur propre méchanceté, sottise, vanité, etc.
Suivons le précepte de Jésus-Chrit :
« Aimez Dieu, dit-il, aimez-vous les uns les autres, voila toute la loi. »
Ajoutons avec le philosophe Koung-fou-Tsée
LKS BKTKS A BOX DIEU 307
et encore avec le fils de Marie : « Ne faites pas autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous lit; — faites aux autres ce que vous dé' sirez qui vous soit fait. »
Et ensuite?
Vivez et mourez sans crainte !
Aujourd'hui que le ciel nous compte nos journées. Que la France pâlit devant ses destinées, On marche vers l'abime en disant un sonnet.
Arsène Houssaye.
Les vieux sont des acteurs qui, ayant joué — applaudis ou siffles dans la première pièce, vont se cacher et s'asseoir dans la salle parmi les spectateurs et regarder d'autres acteurs continuer le spectacle.
Les années, qui nous emportent tant de choses, nous api)ortent le plus souvent une espèce ou plutôt une apparence de sagesse qui se compose de résignation, d'indifférence, de dégoût, par suite de quoi on n'attend plus, on ne demande pas de l'homme et de la vie plus qu'ils ne peuvent donner.
LKS RKTl'.S A liO.N DIEU 3C9
Il y a longtemps déjà pour ma part, que, revenant à l'heureuse sagesse des enfants, je suis tranquillement mon chemin, me contentant comme eux, entre les haies qui bordent la route, des fleurs parfumées et des fruits rouges farineux et un peu fades de l'aubépine, des fruits bleus frais et âpres des prunelles sauvages et des fruits noirs des ronces ; — ne demandant pas à ces haies épineuses, — n'en exigeant pas des abricots, des pêches et des ananas.
Cependant il est une chose, une seule à laquelle je ne puis me résigner, c'est l'absurde ! — et il m'inspire toujours la même colère, la même haine que dans ma vigoureuse et honnête jeunesse.
Supposez un peuple qui aurait reçu de la Providence les bénédictions du sens commun.
Supposons-le cherchant l'occasion d'une « fête nationale », un jour où toute la nation d'accord, sous l'influence des mêmes sentiments et de souvenirs commun-s, se livrerait pendant vingt-quatre heures à une joie fraternelle universelle, — amenant sinon l'oubli, au moins la trêve des divisions, des soucis, des fatigues, etc.
Certes, l'histoire de la France, entre autres, fournirait facilement une date pour cette fête.
310 LES biWes a bon dieu
L'anniversaire de la naissance de Henri IV — ce roi si brave, si bon, si intelligent, si gai, si Français, qui avait en si peu de temps réparé tant de maux, et qui, s'il n'avait été assassiné, eût réalisé son vœu de la « poule au put » le dimanche pour tout le monde, et peut-être le rêve d'une « paix universelle » dont avôc Sully il avait déjà établi des bases possibles et vraisemblables.
Nous avions l'anniversaire du jour où (8 mai 1429) Jeanne d'Arc délivrait la ville d'Orléans assiégée par les Anglais — et ressuscitait la fortune de la France.
Ç'auraient été des fêtes nationales, que tous les Français auraient célébrées avec le même cœur et la même sincérité, mais cherchez ce qu'on peut faire de plus mensonger, de plus absurde, de plus tyrannique, de plus injuste, de plus bête ! — nos maîtres du moment l'ont trouvé : — c'est de choisir le 14 juillet, l'aniversaire de la prise de la Bastille, comme fête nationale.
Je rappelle, en passant, que le jour où on a pris la Bastille, il y avait treize ans qu'elle n'existait plus, Louis XVI ayant délivré les prisonniers et supprimé les lettres de cachet.
N'oublions pas les lâches assassinats commis par les « vainqueurs », signal qui, par l'odeur
LES KKTES A Ilo.N D I K U 311
(lu sang, en excita la soii" chez les bêtes féroces qui allaient bientôt « travailler » aux massacres des prisons, établir la guillotine permanente, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes, etc. Constatons seulement que c'est la victoire d'une petite partie de la nation sur la grande majorité de cette même nation, que la célébration de cet anniversaire
— joie insolente pour quelques-uns, est un souvenir de défaite, d'oppression, de sanglante tyranie, de deuil, de terreur et d'humiliation pour les autres.
Et ces autres, vous exigez qu'ils se réjouissent avec vous, — vous prenez les adresses de vos pauvres employés pour vérifier s'ils illuminent, s'ils se réjouissent le 14 juillet, insolent despotisme?
Sous le règne de Napoléon I", un ministre disait à un préfet : « Donnez des fêtes, l'empereur veut qu on s'amuse et qu'on se réjouisse,
— et vous savez qu'il ne plaisante pas. »
On n'a pas oublié cette petite pièce exhilarante, rOurs et le Pacha, « Et que l'on s'amuse, dit Shahabaham, ceux qui ne s'amuseront pas... je les fais empaler ! » Tout despotisme tourne fatalement au grotesque et à Shahabaham.
Ce n'est pas tout. — la République veut
312 L n: s I! K r E s A n Cl N D 1 1; u
avoir des statues et les inaugurer le jour de la fête nationale. — Voyons comment elle choisit ses héros.
En 1871 — deux hommes, en pleine Assemblée ont subi sans rien trouver à répondre cette terrible accusation : « La France vous doit la moitié de ses pertes en hommes, en territoire et en argent. »
Ces deux hommes étaient Gambetta et son compère Freycinet. M. Freycinet est aujourd'hui ministre de la guerre, et on élève àClambetta une statue et un monument; sur ce monument, on lit des phrases redondantes, emphatiques, boursouflées, qui composaient la faconde du tribun.
« Français, élevez vos âmes àla hauteur des périls, montrez à l'univers, etc. »
Je ne sais si on a inscrit cette autre phrase :
« J'ai fait un pacte avec la victoire et avec la mort. »
Toujours est-il que, pendant cette seconde partie de la guerre qui flt tant de victimes, grâce à l'incapacité et à l'outrecuidance des deux dictateurs, Gambetta, pas plus que son compère Freycinet, ne s'est une seule fois exposé à l'apparence du moindre danger.
Quand viendra le jour du nettoyage de Paris, je demande qu'on laisse debout ce monument
L K S 1! K r [■: s A H 0 N U 1 IC u 313
et cette statue, mais qu'on y inscrive la vérité sur le 4iéros, — comme monument de la crédulité, de la badauderie, de l'eng-ouement aveugle des Français, qui, semblables à un troupeau de dindons, se laissent mener au marché par un rustre armé d'un bâton auquel pond une loque rouge.
Il y a dans l'histoire de France une autre date qui pourrait encore être la date d'une fête réellement nationale.
Après la funeste bataille de Poitiers et pendant la captivité du roi Jean, la France, occupée en partie par les Anglais, menacée par Charles le Mauvais, ravagée par les Grandes Compagnies, traversait une des phases les plus difficiles de son histoire.
Charles, le dauphin, fils de Jean le Bon, — et qui mérita lui-même le nom de Charles le Sage — lutta contre ces terribles difficultés avec courage et intelligence. — Sous son règne, les Anglais furent chassés d'une grande partie des terres de France qu'ils occupaient par Du Guesclin, OUivier de Clisson, Boucicaut, qu'il sut reconnaître, choisir et mettre à leur place, — ce mérite et cette science suprême des rois, — et il réorganisa les finances — créa la Bibliothèque, etc.
Au moment le plus difficile de la lutte, —
314 L E s B K T E s A BON DIE C
pendant la captivité du roi Jean (1338) — Etienne Marcel, prévôt des marchands, espèce de tribun qui s'était acquis une malsaine popularité en flattant les passions et les convoitises de la populace — fît massacrer devant le dauphin deux maréchaux de France — et par la plus odieuse trahison ourdit le complot de livrer Paris et la France à Charles le Mauvais, roi de Navarre, — mais, au moment où il allait ouvrir une porte de Paris à l'armée de Charles le Mauvais (selon Mézeray), Jean Maillard, bourgeois de Paris, lui fendit la tête d'un coup de hache, et sauva la ville d'une invasion, et la France de l'usurpation et du partage entre Charles le Mauvais et les Anglais.
Si cette époque prêtait à élever une statue, la justice, le patriotisme, le bon sens évidemment décident qu'on ferait cet honneur à Jean Maillard.
Eh bien, non! C'est à Marcel l'assassin, le traître, le parricide, qui allait livrer Paris, que l'on élève une statue au milieu de Paris. C'est à Marcel — assassiné par Jean Maillard — selon le gros pamphlet rouge, le Dictionnaire Larousse, qui du reste s'efforce, quelques feuillets plus loin, de réhabiliter cet autre Maillard, ce monstre chef des assassins « travailleurs » au massacre des prisonniers en
LES nb:rKs a bon dieu 315
septembre 1792, en même temps qu'il appelle une exécution le massacre des deux maréchaux de France, de même que, de ce temps-ci, on a appelé une exécution le lâche assassinat de lingénieur de Decazeville. C'est que Marcel est le véritable patron de la Commune.
A quand la statue de Ravaillac?
A quand la statue de Fieschi ?
A quand celles de Marat, de Fouquier- Tinville, de Carrier, de Fournier l'Américain, du boucher Caboche, de Jourdan Coupe têtes ?
A quand les statues de Cartouche, de Mandrin, de Troppmann, tous assassinés à diverses époques, pour avoir exécuté diverses personnes coupables d'avoir laissé voir une montre, avec chaîne et breloques aggravantes, d'avoir laissé soupçonner un porte-monnaie un peu gonflé ?
La statue du comédien CoUot-d'Herbois, qui remplit Lyon de victimes par la guillotine et par la mitraille, avait été déjà réclamée par André Chénier, mais sur un ton jugé irrespectueux, qui lui coûta la vie.
Beaux-arts qui faites vivre et la toile et la pierre Ilâtez-vous de rendre immortel Le grand Collot-d'Herbois...
316 LKS 15ÉTES A 15 U .N DIEU
Le poète fut guillotiné, — l'histrion assassin ne fut que déporté à la Guyane.
Quanta Marat, rien ne lui avait manqué, on avait son buste dans la salle de la Convention.
Puis, en 1793 et 1794, sur la place du Carrousel, on voyait le simulacre d'un souterrain construit en planches — une statue de plâtre y représentait Marat assis, écrivant à la lueur d'une lampe sépulcrale soigneusement entretenue : un factionnaire veillait jour et nuit à ce qu'on ne profanât pas ce monument. « Le premier qui s'avisa de le profaner, en s'y arrêtant un instant, eut la tète tranchée. — ^ Au même Marat et à Lepelletier, on avait élevé une montagne aux Champs-Élj'sées.
LaConvention nationale renditle décret suivant, le 20 novembre 1799 :
« La tombe de verdure élevée au milieu des Champs-Elysées, à la mémoire de Marat et de Lepelletier, y sera conservée. »
On ût plus, — pour conserver plus longtemps ce grand citoyen, on ordonna de l'embaumer.
Déjà, alors comme aujourd'hui — des hyènes affamées se jetaient sur les cadavres fameux,
— le chirurgien-major Deschamps, chargé de l'opération, présente une note de 6000 francs,
— le chirurgien Desault réduisit ce compte à 1500 francs en disant : « Un républicain se
trouve déjà dédommagé de ses peines par riionneiir d'avoir contribué à conserver les restes d'un grand homme que la patrie veut conserver. » Le ministre de l'intérieur — Paré — réduisit enfin la note du chirurgien Deschamps à 1200 francs. Est-ce Deschamps qui était trop avide, ou est-ce Desault et Paré qui étaient ingrats et oublieux de Marat? Puis on porta le mort au Panthéon, puis on l'expulsa du Panthéon ; puis un mannequin, son effigie, fut promené dans Paris, brûlé et jeté dans l'égout de la rue Montmartre, le 21 janvier 1795, anniversaire de l'assassinat de Louis XVI, — et la légende veut que ce soit le corps luimême de l'Ami du peuple qui obtint cette dernière sépulture. En réalité il fut enterré, la nuit, dans l'ancien cimetière des clercs de Sainte-Geneviève.
Comment se fait-il que, le 14 juillet, le jour anniversaire de la mort de Marat — on n'ait pas encore pensé à faire de la réhabilitation et de l'érection de sa statue un des éléments de la fête nationale obligatoire?' On verrait recon.struire le souterrain delà place du Carrousel — la montagne des Champs-Elysées, et porter à la Chambre des députés son buste que quelque frère a peut-être pieusement conservé.
Nous venons de voir défiler les légions de candidates aux brevets d'institutrices des divers degrés.
En se demandant ce que deviendront toutes celles qui ne sont pas admises, et c'est de beaucoup le plus grand nombre, mais aussi celles qui sont reçues, dont les deux tiers attendent en vain des places promises qu'on ne peut et ne pourra pas leur donner, — et qui cherchent et cherchent sans succès des élèves bientôt moins nombreuses que les institutrices, on ne peut que se répondre tristement, que beaucoup vont être des recrues pour les brasseries, et qu'il faudra élargir le trottoir déjà si encombré.
Je n'ai jamais reçu beaucoup de louanges; il est vrai que, passant ma vie loin de tout et presque de tous, aux bois, aux champs, au bord de la Seine ou de la Marne, — sur les plages de l'Océan ou de la Méditerranée, si j'ai eu occasion d'obtenir quelquesé loges, ç"a été comme jardinier, comme pécheur, comme nageur. Quant à mes livres, je me suis contenté et me contente d'un auditoire épars et restreint d'amis connus et inconnus, mais fidèles, — et, si je puis dire qu'à aucun journaliste je n'ai jamais demandé ni une louange, ni une
complaisance, ce n'est peut-être nipar modestie, ni par indifïérence, c'est que je suis convaincu qu'on n'est jamais bien loué que par soi-même: — aux louanges données par les autres il manque toujours quelque chose.
Il est fâcheux que la modestie que l'on est Convenu do faire semblant d'avoir, gêne un peu pour se donner à soi-même ces justes et complets éloges. — Cette modestie a été inventée pour nous obligera aider les ennemis et les envieux à cacher au public nos qualités, nos vertus et nos talents.
Eh bien. — aujourd'hui, — je ne compte aider personne à cacher que j"ai eu, il y a quelque temps, un remarquable accès de clairvoyance et de prophétie, — à moins que je n'aie été très bien et très particulièrement informé. — Le vieux roi Guillaume de Prusse vivait encore, la maladie de son fils Frédéric n'était pas au point qui l'a fait aller à San- Remo.
Eh bien, — je vais reproduire ici un passage que j'ai donné alors à un petit journal qui m'avait demandé quelques feuillets. Pour n'être pas accusé de prophétiser après coup, j'envoie la chose tout imprimée aux compositeurs.
« On a vu avec quel enthousiasme, quelle
320 LES BKXEà A UU.N DIEU
tendresse, le peuple ce Berlin a célébré l'anniversaire de la naissance du vieux roi de Prusse, aujourd'hui empereur d'Allemagne.
» Voici ce qu'on m'écrit à ce sujet de Berlin :
» L'empereur, très ému, a plusieurs fois » passé samainsur ses yeux humides. Le soir, » il a appelé près de lui, dans sa chambre, sa » femme et son fils, et voici ce qu'il leur a dit :
» — J'ai aujourd'hui quatre-vingt-dix ans, » c'est-à-dire que j'ai dépensé quatre-vingt- » dix années du nombre mystérieux que m'a » accordé la Providence. J'ai dépassé de beau- » coup le terme le plus ordinaire de la vie. » Les mois, les jours, les heures, ne sont plus » pour moi que des sursis ; je vais, au premier » moment, aller rendre mes comptes au tri- » bunal du roi des rois.
» En voyant tantôt cette foule immense » d'hommes tous beaucoup plus jeunes que » moi, j'ai pensé que, si nous avions recom- » mencé la guerre, comme nous avons failli » le faire, combien de ces hommes qui me » félicitaient de ma longue existence auraient >•> vu la leur tranchée à moitié, au tiers, aux » deux tiers de la vie qui leur avait été assi- » gnée ! Je me suis senti le cœur serré.
» Je voudrais, en mourant, emporter la » croyance qu'une longue paix est assurée à
L K s I! \: T !•: s A nos 1)1 !•; u 32 1
» mon peuple, — et j'ai la foi que ce que je » fais dans ce but sera beaucoup plus impor- » tant pour entrer dans réternité que les suc- » ces que j'ai pu avoir dans la guerre.
» Napoléon Bonaparte, qui était un des plus » grands guerriers dont l'histoire ait gardé » le souvenir, a laissé la France épuisée » dliommes et d'argent et deux fois envahie » ji-àv l'étranger, et, de plus, livrée à la haine » et à la défiance du monde entier.
» Louis XIV, qui était un grand vainqueur » quoique pas du tout guerrier, s'est accusé » en mourant d'avoir trop aimé la guerre, et » a adjuré son successeur de ne pas suivre » son exemple.
» Le bon roi Louis XVI disait, dans les ins- » tructions qu'il donnait au précepteur de son » fils :
» — Cen'estpasdesexploitsd'Alexandreetde » Charles XII qu'il fautentretenir votre élève; » ces princes sont des météores qui ont dé- » vaste la terre. Parlez-lui, et de bonne heure, » des princes qui ont protégé l'agriculture et » le commerce. Les princes pacifiques sont les » seuls dont les peuples gardent un religieux » souvenir. »
» Aussitôt que notre grand Frédéric eut, par » ses victoires, conquis la paix, il désarma et
322 LES BKTES A BON DIEC
» et ne s'occupa plus que de l'agriculture.
» Je vais vous laisser, mou fils, dans une si- » tuation difficile : ces deux provinces que » nous avons prises à la France sont une » cause de haine de la part des Français et » d'inquiétudes pour nous, La pensée d'une » revendication nous oblige à entretenir des » armées qui nous ruinent. Je me suis de- » mandé plus d'une fois quels avantages nous » apportent l'Alsace et la Lorraine.
» C'est un triste sort que celui de ces ré- » gions situées sur les frontières entre deux » grands peuples : — théâtre perpétuel de la » guerre, — déchirées comme un mouchoir » que deux personnes se disputeraient, en- » levées un peu en loques et en lambeaux par » le plus fort ou le plus adroit ouïe plus chan- » ceux, — jusqu'à ce que Fautre revienne à » la rescousse pour les reprendre plus dé- » chirées encore.
» On a parlé de faire de ces provinces fron- » tières une sorte de république indépendante » comme la Suisse, ne pouvant jamais appar- » tenir ni à l'un ni à l'autre des deux voisins » qui se les sont disj^utées à si grands frais.
» C'est une question à examiner quand la •» France aura secoué la vermine qui la ronge ■» (textuel) et aura recouvré un gouvernement
» avec lequol on pourra traiter. Cela amèiie- » rait le désarmemoiit de l'Europe et l'union. » Peut-être alors, au Hou d'être des ennemies » éternelles, la France et l'Allemagne pour- » raient, comme le disait l'autre jour, mais » sans succès, le bon de Lesseps, devenir des » alliées et des amies.
» .Je suis fatigué, j'ai sommeil. Si je me ré- » veille encore demain matin, nous repren- » drons cette conversation ; car je voudrais » bien laisser, pour longtemps au moins, la » paix à l'Allemagne et à vous, mon fils. Si je » ne me réveille pas, méditez ce que je viens » de vous dire. Je n'ai plus probablement que » quelques instants, mais on peut faire du bien » en quelques instants. Je me rappelle ce que » disait un vertueux Français que l'on menait » à la guillotine en 1793 : « — Il ne faut pas » se décourager, je puis encore, sur la route » d'ici à l'échafaud, crier gare à un enfant qui » s'approcherait, pour me voir, trop près des » roues de la charrette, et le conserver à sa » mère. »
» Et le vieux roi laissa tomber un regard fa- » fectueux sur sa femme et sur son fils, et » s'endormit.
« Voilà ce qu'on m'écrit de Berlin, — ce n'est peut-être pas vrai. »
3*^4 LES liKTES A BON DIEU
Après les prodigalités, les vanités, les dilapidations du règne de Louis XIV et du règne de Louis XV, — Louis XVI s'empressa de renoncer à toute la splendeur, à toute la piaffe de la royauté; il diminua sa maison et toutes ses dépenses, — il envoya à la Monnaie de Paris son argenterie et ses bijoux, — tout cela devant un déficit de 150 milllions.
Quel mépris, quelle dérision une pareille conduite doit inspirer à nos maîtres d'aujourd'hui ! 150 millions ! — Quelle mesquine institution que la royauté et que c'était peu de chose que ces tyrans épouvantés ainsi d'un déficit de deux liards, un déficit de pauvre. — Ils sont eux plus calmes devant le déficit annuel de 600 millions — déficit accumulé depuis dix ans, montant à six milliards, tout en augmentant, aggravant, exaspérant les impôts.
Ce déficit, qui mène droit à la banqueroute, est dîi en grande partie à la nécessité pour les gouvernants de faire des parts de butin pour leurs complices, leurs amis et leurs ennemis à vendre, de leur jeter desosàronger pour qu'ils leur permettent de manger tranquillement les ailes, les cuisses, les blancs et la farce trufïée.
Ce ne sont pas nos présidents de République qui enverraient leur argenterie, très aug-
meiitée, à la Monnaie ou qui renonceraient au faste de la royauté.
La République — je l'ai déjà dit — n'est pas un but, mais une échelle.— Une t'ois juchés, c'est nous quest les rois, c'est nous qu'est les princesses.
L'autre jour, M. Carnot entrait à Aix (en Savoie) ; la police fit descendre des quais des femmes fort élégantes pour qu'elles ne foulassent pas un tapis qu'on avait étendu des vagons au salon — pour le président. — Ce qu'il y a de plus comique, c'est que ces genslà prennent ces honneurs au sérieux. — • Le tapis d'Aix me rappelle le tapis de pourpre que la Clytemnestre d'Eschyle fait tendre sous les pas d'Agamemnon descendant du navire qui le ramène à Argos, où elle l'attend pour le tuer.
On n'a pas oublié le voyage triomphal des ministres précédents en Afrique ; — à leur retour, ils n'étaient plus ministres.
Je suis républicain, je le répète; mais je répète aussi que je suis le seul en France. — Si j'avais voix au chapitre, —je dirais :
Il faut faire des économies, — supprimer' toutes les fonctions, toutes les places, tous les rouages inutiles.
Je veux bien garder un président ; — mais
326 LES iîî:tes a bon liiEi'
si on tient compte des causes peu enivrantes, peu flatteuses même, qui ont fait choisir MM. Grévy et Carnot, — il ne faut pas s'exagérer l'importance de ce rôle, — c'est le r(")le d'un chapean ou d'un gant que l'on met sur un siège pour que d'autres ne viennent pas s'y asseoir, — c'est bien assez de douze mille francs par an pour rétribuer un pareil oflice. Je ferais présenter à M. Grévy la notq des porcelaines de Sèvres avec lesquelles si indûment il avait, pendant longtemps, payé une partie de ses dépenses et toutes ses générosités.
Également douze mille francs à chaque ministre.
L'épreuve est faite, est plus que faite, qu'en payant les députés on est loin d'avoir obtenu une qualité supérieure ; — je maintiens même que le salaire des députés nous a encombrés de gens inférieurs presque tous à ceux qu'on ne payait pas.
Je trouve que nos maitres sont loin de faire pour le pauvre peuple — ce que faisaient leurs ancêtres et modèles de 1793.
On a attiré aux villes, en leur faisant abandonner les campagnes, plus d'ouvriers qu'on n'en peut occuper. — Par la marche logique
et inflexible des choses, l'offre étant supérieure à la demande, le prix de la maind'œuvre devrait fatalement s'abaisser : — loin de là, on encourage des réclamations qui toutes tendent à faire hausser les salaires en diminuant la somme de travail ; — on ne peut pas assez dire que les bourgeois, entrepreneurs, fabricants, etc., seront, dans un temps plus ou moins long, forcés de fermer les ateliers et de mettre la clef sous la porte. Il s'est produit toute une classe nouvelle, « l'ouvrier sans ouvrage », quelquesuns ne trouvant pas de travail, — beaucoup n"en voulant qu'à des conditions ruineuses pour ceux qui les emploient. Or, comme ce sont les derniers que les bavards anarchistes, possibilistes, etc., présentent comme type de la« classe laborieuse », et que de cette catégorie sortent parfois des fonctionnaires, des députés, etc., si on croyait que tous les ouvriers sont de cette sorte, il faudrait résumer la situation en disant :
« Que demande la classe laborieuse? — Elle demande à ne pas travailler. »
Mais que faisaient les « amis du peuple », les purs, en 1793 ; — ceux-là se montrèrent de yrais amis, auprès desquels, — ceuxd'aujouri'hui ne sont que des ingrats et des traîtres.
Séance du 5 septembre 1793.
« La Convention nationale décrète :
» Art. 1*-". — Il sera accordé une indemnité de trois livres par jour aux membres du comité de Salut public.
» Art. 2. — Les fonds nécessaires seront fournis par une contribution sur les riches. »
Séance du 9 septembre :
« Les citoyens qui n'ont d'autres ressources que leur travail recevront une indemnité de quarante sous par chaque séance du comité des sections à laquelle ils assisteront. »
Ce n'est pas tout: le 31 mai 1793, il y a eu une émeute suscitée par Robespierre et sa bande contre les Girondins.
Il fut alloué deux francs à chaque « travailleur ».
On paya mieux les « travailleurs » qui prirent part aux massacres de Septembre, — que Danton appelait « mettre un terme aux lenteurs du tribunal révolutionnaire. (Séance, du 27 août 1794.)
Le citoyen Félix Pyat (sorti par la volonté du peuple de Marseille du trou où il sait bien se cacher à l'occasion), et le cabaretier Basly — ont tous deux demandé à l'Assemblée nationale, qui ne les a pas jetés à la porte, — le
pillage des biens des familles qui ont régné sur la France.
Cette fois, du moins, ils se sont rapprochés des modèles. En effet, le 5 septembre 1793, Drouet s'était écrié : « Soyons brigands pour \o bonheur du peuple ! »
lis furent brigands — et le peuple ne fut pas heureux.
Ah çà ! — les Français ne voient-ils pas qu'à mesure qu'une nouvelle horde escalade le pouvoir elle s'avance un peu plus à gauche, c'est-à-dire vers la Convention, le comité de Salut public et la Terreur ; — que chaque fois cette horde est menacée par celle qui la suit et l'assiège, — elle fait un pas de plus à gauche ; — que les successeurs de M. Floquet et les successeurs des successeurs de M. Floquet tomberont toujours plus bas, jusqu'à 1893 et 1871, — la Commune et la Terreur ?
Ne comprennent-ils pas que l'idée d'une république modérée, honnête, athénienne, etc., est une folie, une absurdité, une bêtise ?
Qu'il ne faut plus s'arrêter aux étapes intermédiaires?
Qu'il faut choisir entre Félix Pyat ou Basly et le comte de Paris.
Les conseils de M. Boulanger songeaient à
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l'exemple de M. Thiers, qui s'était Tait nommer à la fois député danspliisiours circonscriptions, en avait tiré une force qui l'avait aidé ; faire de la députation une sorte de plébiscite était désirable, mais que faire? — l'élection du Nord ne faisait plus aucun bruit, et, d'ailleurs, ce qu'elle avait fait de bruit avait été eflacé par l'échec de la candidature Déroulède ; — l'eau, un moment troublée, était redevenue à peu ])rès claire, — les pêcheurs ne sentaient plus rien à leurs hameçons, ça ne mordait j^lus, — il fallait qu'un nouveau succès vînt réparer l'échec de Déroulède, qui avait été surtout un insuccès boulangiste ; il fallait qu'il se fît élire avec un peu de tintamarre, mais pour cela il fallait qu'il donnât sa démission de député du Nord, et on ne devait pas exécuter ce tour comme un caprice, il fallait trouver un prétexte un peu héroïque et surtout tapageur.
Ce moyen fut trouvé : — M. Boulanger ferait à la Chambre une proposition qui, par le fond, et accessoirement par la forme, serait nécessairement repoussée ; il s'indignerait et donnerait sa démission d'un air tragique. La petite comédie fut apprise, répétée, etc. On fit d'avance la lettre de démission que le général mit dans sa poche, — ce qu'on appelle
LES liKTE? A lîDN DIEU 331
au théâtre an accessoire ; le général monta à la tribune et dit à ses collègues: « Vous n'êtes qu'un tas de propres à rien, vous volez les vingt-cinq francs par jour qu'on vous donne. — Il faut vous en retourner chez vous, et faire place à d'autres députés plus capables et plus honnêtes. »
La proposition fut accueillie par des rires et des huées et n'obtint même pas un vote ; alors M. Boulanger sortit la lettre et la présenta au président de l'Assemblée comme le résultat de son indignation, mais il avait oublié que la lettre commençait par ces mots : « Après le vote qui vient d'avoir lieu. » — Or, il n'y avait pas eu de vote, la petite comédie était dévoilée et fut sifïïée.
Cet incident me rappelle une anecdote assez amusante.
Le héros est un homme très connu par un talent peu commun et très populaire.
Il s'était enthousiamé d'une beauté un peu banale qui le tenait surtout en athchant pour lui une passion violente, terrible, exigeante.
— Elle m'aime tant, disait-il, elle le dit si bien ! Et il passait sur certains ennuis.
Un jour, comme il sortait après le déjeuner, il annonça qu'il dînerait dehors ; — qu'après le diner il y aurait un concert, un bal, et que
plus que probablement il ne rentrerait que fort avant dans la nuit, et il emporta une clef.
Mais le dîner ne passa pas bien, le programme du concert promettait une soirée ennuyeuse, il s'esquiva en sortant de table et rentra chez lui.
— Comme elle va être heureuse, pensait-il en montant l'escalier et en ouvrant la porte avec précaution pour jouir de la surprise.
Il entre dans sa chambre sans bruit, et il entend dans la chambre voisine une respiration cadencée : on était couchée, on dormait, on ronflait presque.
Il se déshabille en se disant : « Vais-je la réveiller? » — Mais il trouve sur la table de nuit une lettre ainsi conçue :
« Dix heures. — Il sort de table. — Auprès de quelle femme était-il ? ~ A-t-il été aimable, galant? Moi, je suis seule, pensant à lui.
« Onze heures. — J'essaye de lire, mais rien ne peut me distraire ; mon esprit est là où il est. — L'ingrat pcnse-t-il à moi ?
» Minuit. — Je me coucherais bien, — mais pour quoi Aiire ? Le sommeil ne viendra pas à mon secours.
» Une heure du matin. — Je viens d'essayer de jouer du piano, — mais je n'ai fait qu'un bruit
LES BKTES A BON n I E (J 333
ennuyeux, -- mon âme souffre, mon cœur est en proie aux tortures de lajalousio ; —je le vois causant avec une femme, déployant tout son esprit. S'il me trompe, je le tuerai. — Je viens de pleurer, — les larmes m'ont un peu soulagée, — mais que cette nuit est longue et cruelle.
» Une heure et demie. — Il n'est pas rentré ? Je vais me coucher ; — je ne lui ferai pas de querelle, mais je souffre bien !
Et notre homme tira sa montre.
— Mais, dit-il, il est neuf heures, et elle ronfle ! Il ne la réveilla pas.
Quant à la petite comédie de M. Boulanger, elle faillit finir tragiquement. — M. Floquet et lui échangèrent de gros mots, — on alla sur le terrain, — le général fut assez blessé pour qu'il fallût mettre fin au combat. — Un bruit se répandit que le général était en danger de mort ; — ce bruit trouva des incrédules, — qui fort heureusement se trouvèrent avoir raison.
On prétendit qu'il y avait eu deux motifs pour exagérer la gravité de la blessure.
La première était d'éviter le côté humiliant de voir un soldat, un général battu par un pékin, et un pékin à jupe, un avocat ; — pour que ça ne fût pas ridicule, il fallait que
ce fût très sérieux, grave et intéressant : — on ne se moque pas d'un mourant.
Je me rappelle à ce sujet l'histoire d'un homme qui avait mis le siège devant une jeune, belle et riche miss, qu'il espérait épouser. — C'était, comme beaucoup de ses compatriotes, une habile écuyère ; — lui, n'était nullement cavalier, il avait éludé toutes les occasions de l'accompagner à cheval. Cependant un jour, à la campagne, il n'y eut pas moyen de reculer; — mais, au milieu de la promenade, le cheval qu'il montait eut un accès de gaieté et le jeta à terre.
— Il allait être ridicule aux yeux de la jeune Anglaise ; mais, comme c'était un rusé, au lieu de se relever, ce qu'il aurait pu faire, n'étant nullement blessé, il resta étendu à terre sans mouvement et les yeux fermés. — On s'empressa autour de lui, on l'interpella, il ne fit aucune réponse et n'ouvrit pas les yeux; — il se laissa jeter de l'eau au visage, fourrer des sels et des vinaigres sous le nez,
— il ne bougea pas. — On le transporta en cet état dans la plus proche maison, où il resta trois heures dans la même immobilité, — on le crut mort. — Cependant, vers le soir, il ouvrit les yeux et parut renaître à la vie ; — il eut la patience de rester couché
LES BKTE.> A I! 0 N DIEU 335
doux jours ; personne ne songea à se moquer de lui, — et la jeune miss, qui aurait bien ri du cavalier maladroit, s'attendrit suffisamment sur l'amoureux en danger de perdre la vie.
Je citerai un autre exemple plus grave :
Lors du duel où Carrel fut tué et M. de Girardin blessé, on eut soin d'exagérer la blessure. — Cela permit à M. de Girardin de rester convenablement renfermé jusqu'à ce que l'exaspération des amis de Carrel fût apaisée.
Pendant ce temps, disent les incrédules, M. Boulanger a adressé des circulaires, des lettres aux électeurs de l'Ardèclie — et a profité de la situation pour porter ainsi à ses adversaires des coups qu'ils n'osaient pas rendre à un mourant.
D'autres ont dit : Floquet et Boulanger se sont battus; Boulanger est blessé, et Ferry est tué.
Il y a là un peu d'exagération. — Il est incontestable que, lors de son affaire avec ce même général Boulanger, M. Ferry n'a dû exciter aucune admiration ; les ennemis de M. Ferry ont dit : « Ferry a eu peur et a reculé devant un duel sérieux; » — mais les ennemis de M. Boulanger ont dit ceci : « M. Boulanger n'était pas non plus dévoré de la soif de se battre. »
Soldat de son métier, et le choix des armes ne lui étant pas contesté, s'il avait choisi l'épée, l'affaire se serait honnêtement et décemment passée en un quart d'heure, sans tant de lettres, de potins et de bavardages.
Il a préféré imiter les Chinois, qui, dans leur première guerre contre la France, portaient en guise d'étendards des représentations de dragons, de serj^ents, de crocodiles, etc., qu'ils pensaient terribles et capables d'époirvanter l'ennemi.
M. Boulanger a fait paraître aux yeux de son adversaire une forme de duel inusitée, — n'ayant, au fond, d'étrange que l'apparence, car, dans tout combat, à quelque arme qu'on se balte, à l'épée, au sabre, au canon, à l'épingle, le combat dure jusqu'à ce qu'un des deux adversaires soit touché. — Les dragons de M. Boulanger ont fait sur M. Ferry l'impression que les dragons des Chinois n'avaient pu faire sur les soldats français.
M. Boulanger ayant donné sa démission comme député du Nord — posa sa candidature aux électeurs de l'Ardèche ; — s'il avait été élu, son plan était simple, il se serait présenté à la Chambre et aurait renouvelé sa proposition : « Mes chers collègues, je vous invite à reconnaître que vous êtes des propres à rien,
LES BlÎTES A BON DIEU 337
quo vous ne gagnez pas vos vingt-cinq francs, et qu'il vous faut céder la place à d'autres' dont je ferai seul partie. »
Cette itérative proposition serait itérativement rejetée, M. Boulanger donnerait de nouveau sa démission, se présenterait à un autre collège, serait élu, reviendrait avec sa proposition, et toujours de même à chaque fois qu'il y aurait un siège vacant, et, au besoin, un dévoué lui ferait place en démissionnant lui-même, — si bien qu'un jour il représenterait la France entière à lui seul — et serait, de fait, ce qu'il voudrait : roi, empereur, autocrate, khan, hospodar, sultan, etc. — Il n'a pas été nommé, il va se présenter ailleurs ; mais son échec dans l'Ardèche — après l'échec Déroulède, après son échec dans son duel contre l'avocat, peuvent intéresser, — le duel surtout, — quelques bonnes âmes et lui concilier ou exaspérer certaines sympathies; mais la foule le suivra moins, l'acclamera moins, la foule n'aime pas les vaincus — et les électeurs, c'est la foule; — lui-même ne va-t-il pas perdre un peu de son assurance, de son aplomb, — de sa confiance en lui-même.
Il me rappelle un homme que j'ai connu, qui, dans son peli( logis, uue mansarde au cinquième étage, avait reculé devant l'acqui-
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sition d'une glace ; — il avait trouvé chez un brocanteur un de ces miroirs ronds — à deux faces, dont un côté, d'un verre convexe, grossit singulièrement les objets ; — l'autre côté était cassé, ce qui lui avait permis d'acheter l'objet pour quelques sous, — et chaque matin il se rasait devant le verre grossissant, si bien qu'il ne se connaissait plus qu'avec une tète colossale — et qu'un jour, se trouvant par hasard devant une vraie glace, il fut étonné, stupéfait, chagriné, humilié de voir son vrai et naturel visage si petit, si étroit, si pauvre, r— qu'il en devint pour quelque temps modeste et humble.
M. Boulanger n'est pas bien conseillé. Je vais lui donner, en les empruntant l'un et l'autre à l'histoire d'Angleterre, — deux procédés invincibles d'assurer la dissolution d'une assemblée.
Le premier procédé est radical — définitif, mais il n'a pas réussi : — c'est la conspiration des Poudres (1606) ; trente-six barils de poudre sous la salle du Parlement — devaient, le jour où le roi ouvrirait la séance, entouré de sa famille et de la cour, faire sauter le roi, sa famille, la cour et tous les députés. — Un traître fît manquer l'afï^iire.
Je me rabattrai donc sur le second procédé.
Cromwell redoutait le Parlement et il en ét^\it craint, il n'ignorait pas que cette Assemblée fameuse qu'il avait rendue complice de ses attentats, prenait sourdement des mesures pour le réduire à la subordination sous sa propre autorité.
Les députés étaient assemblés. — Cromwell arrive suivi de trois cents soldats qui occupent toutes les avenues ; — il entre, s'assied, reste un quart d'heure sans parler, puis se lève, charge le Parlement des plus terribles accusations ; — il lui reproche sa tyrannie, son ambition, ses oppressions, ses vols. — Puis, frappant du pied, signal auquel il avait ordonné aux soldats d'entrer :
— Fi ! fi ! dit-il aux députés, par honte, retirez-vous; faites place à de plus honnêtes que vous; — vous n'êtes plus un Parlement, m'entendez-vous ? — Je vous dis que vous n'êtes plus un Parlement : — le Seigneur vous â rejetés, il a choisi d'autres instruments pour refaire son ouvrage.
Le chevalier Yane se récriait.
Cromwell, d'une voix plus forte :
— O chevalier Vane, chevalier Vane ! ciel ! délivre-nous du chevalier Vane!
Il prit un autre membre par le collet de son habit, et lui dit :
— Tu es un coureur de filles.
A un autre :
— Tu es un adultère, A un troisième :
— Tu es un voleur.
A un quatrième :
— C'est vous qui m'y avez forcé.
— Tu es un ivrogne, etc.
Il fait expulser tous les députés par les soldats, sort le dernier, ferme la porte, et met la clef dans sa poche.
On en retrouve une imitation affaiblie, mais encore assez jolie par certains détails, dans l'histoire de Bonaparte — lorsque les grenadiers, à Saint-Cloud, — firent, agréable accessoire, sauter les Cinq-Cents par les fenêtres.
Voilà comme on dissout une assemblée.
Ces exemples, tirés de l'histoire d'Angleterre, me font songer que j'ai oublié un titre dans la liste de ceux entre lesquels M. Boulanger pourrait faire un choix, — c'est le titre du protecteur qui est moins usé, moins banal que les autres.
Il est un crime plus fréquent qu'il ne l'était autrefois, c'est celui de pères et de mères martyrisant leurs enfants, au point d'indigner leurs voisins, qui finissent par les dénoncer à
Li;S BÈTKS A BON DIEU 341
la justice. — Quand le fait est prouvé avec des circonstances odieuses, on condamne ces êtres dénaturés à un emprisonnement plus ou moins long.
Mais, pendant que les parents sont en prison, que deviennent les enfants? — et, quand les parents sont sortis de prison, croit-on qu'ils sachent bon gré à leurs victimes de les y avoir fait mettre '^ croit-on qu'ils se font scrupule d'exercer sur eux de basses vengeances ? Quand un père, quand une mère sont convaincus d'avoir commis de semblables cruautés, il serait juste, il serait prudent de les dégrader du titre de père et de mère, de les destituer de leurs fonctions et de leurs droits, de déclarer les pauvres enfants pupilles de l'État, etde leséleveravecles enfants trouvés.
Un ancien disait : « Le plus grand malheur et le plus triste degré d'abaissement pour un peuple est de voir la force sans justice, et la justice sans force. » Quand on voit la funeste influence qu'exerce la politique sur certains magistrats, sur certains tribunaux, dits épurés, on est tenté, au risque de manquer de goût, de dire :
Erratum : Justice épurée, — lisez justice en purée.
342 LKS BKTF.S A BON DIEU
A la suite de deux ouragans dans les mers d'Islande, plusieurs de nos bâtiments de pêche se sont perdus — corps et biens — c'est-à-dire que les bateaux ont été engloutis, et près de trois cents marins ont été noyés, la plupart laissant des veuves et de nombreux orphelins, ceux qui n'étaient pas mariés étaient les soutiens de leurs vieux parents.
Ily.a quelques jours, par l'ordre de M. le ministre de la marine, un agent de notre petit port de Saint-Raphaël, en même temps qu'on agissait de même dans tous lesportsdeFrance, a colporté une liste de souscription pour venir au secours des familles des marins perdus.
On a donné sans hésiter, mais on s'est étonné, on s'est indigné : «Comment, l'État, qui a tant d'argent Y>onv des entreprises folles et désastreuses, comme l'affaire du Tonkin, tant d'argent pour bâtir des écoles laïques et des lycés de filles qui ruinent les communes, pour payer des députés et des sénateurs qu'on ne payait pas autrefois, sans qu'on ait, tant s'en faut et même au contraire, obtenu en les payant, une qualité supérieure, pour créer une foule de places utiles seulement à ceux qui les obtiennent, pour élever des monuments laids, monstrueux et bêtes comme la tour Eiffel, n'en a pas pour venir au secours de
LES BKTES A H i » N DIEU 343
cette classe si intéressante, si brave, si dévouée, si désintéressée des marins? » — Bien plus, on mendie pour payer ce qui leur est du, pour arriver à donner aux veuves et aux orphelins une partie probablement minime de ce qui leur est dû — je le répète — et je le répète en attachant à ce mot dû — le sens le plus étendu et le plus pratique.
On ne sait pas assez en France ce que c'est que cette profession de marins et de pêcheurs.
Tout pécheur est marin, c'est-à-dire à la disposition de l'État depuis Vàge de dix ou douze ans où il est mousse, jusqu'à cinquante ans. — Tout bateau de pèche monté par trois hommes doit avoir un mousse, c'est-à-dire élever un marin, déjà inscrit comme marin, — et, de même que chaque homme paye à la marine un franc cinquante par mois, le mousse paye soixante-quinze centimes sur son travail — pour la caisse des invalides, dont si peu profiteront.
Il est vrai que le mousse, arrivé à l'âge de dix-huit ans, peut se faire effacer de l'inscription, mais les exemples en sont bien rares ; marins et pêcheurs depuis leur enfance, ils ne savent pas d'autre métier et d'ailleurs l'aiment par instinct et passionnément. — Outre trois ans ou six ans de service régulier sur les bâti-
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meiits de l'État, ils peuvent chaque jour être rappelés pour aller n'importe où, tant sur mer que sur terre, et on n'a pas oublié avec quelle bravoure ils se sont battus en 1870-1871.
Comme marins, comme pêcheurs, c'est le métier le plus rudeetleplus périlleux de tous; — à la guerre, le soldat n'a à combattre que l'onnemi qu'il a en face de lui, le marin doit combattre en même temps un ennemi souvent invincible, la mer ; — pendant la paix, chaque jour il joue sa vie, de four et de nuit.
Puis, quand il a acquis cinquante ans d'âge, et accompli vingt-cinq années, trois cents mois de navigation, après qu'il a, toute sa vie, donné un peu duproduitdeson travail cà l'État, il reçoit une pension de trois cent cinquante francs. — Mais combien peu atteignent ces cinquante ans d'âge et ces vingt-cinq ans de navigation ! A leur mort, s'ils ont atteint l'un et l'autre, leur veuve et leurs enfants reçoivent la moitié de la pension, — c'est-à-dire cent soixante-quinze francs, — c'est-à-dire un peu moins de huit sous, pour loger, vêtir et nourrir une famille composée souvent de cinq ou six personnes, et notez que c'est une situation heureuse entre toutes, rare et très enviée.
Car si le chef de famille est noyé ou tué, ou meurt dans les climats meurtriers conquis à si
LES lîKTES A lînN D I K f 345
grands frais d'hommes et d'argent — la veuve et les enfants n'ont droit à rien.
Si un marin meurt comptant vingt-quatre ans et demi de navigation, — disons plus, et il y a des exemples, — deux cent quatre-vingtdix-neuf mois et vingt-neuf jours de mer, s'il lui manque vingt-quatre heures pour avoir accompli la période réglementaire, la veuve n'a droit à rien ; et pourtant pendant ces vingt-quatre ans onze mois et vingt-neuf jours de navigation, ou plutôt pendant au moins trente-cinq ans, si on compte depuis qu'il a été inscrit, il a versé, chaque année, chaque jour, une partie de sontravailetde sesprofits. *— Eh bien, savez-vous, sur cent veuves de marins ou pêcheurs morts dans un naufrage, combien arrivent à avoir la pension complète, c'est-à-dire presque huit sous par jour pour elles et leurs enfants? Six ou sept au plus. Et lorsque ces six ou sept l'obtiennent, grâce aux lenteurs, à l'indifférence et aux paperasseries, ce n'est que huit ou neuf mois après la mort de leur mari. — Pour les autres, l'argent prélevé sur le travail d'une vie entière est totalement perdu. — Il est évident, qu'il vaudrait mieux, pour les marins et leurs familles, qu'ils eussent versé ces sommes à une compagnie d'assurance. — Quant aux veuves
et aux orphelins restés sans ressources, — l'État leur alloue de prétendus secours qu'on n'oserait offrir à un mendiant de profession. — J'emprunte ici quelques exemples à un très intéressant volume publié par M. L. Caffarena, sous ce titre : Nos Pauvres Marins !
« Combien de ces veuves, outre leurs pères, leurs frères, leurs maris perdus à la mer ou encore vu — un ou plusieurs enfants engloutis !
» A Luc-sur-Mer, petit port près de Caen, la femme Bréon, deux fois veuve.
» En 1829, son mari, son père et son frère ss perdaient àlapêche, surlacôted'Yarmouth.
» Restée sans soutien avec deux enfants en bas âge, elle se remaria; — en 1849, elle perdait à la mer un de ses fils du premier lit, âgé de treize ans et un neveu.
» Dix-sept jours après sur les côtes d'Islande, la Félicie se perdit corps et bien, et ensevelit dans les flots son second mari, — trois de ses enfants du deuxième lit — et un neveu; enfin, le 29 novembre, la Jeune Méline sombrait en face du Tréport — et le dernier fils de son premier mariage, son seul soutien, était noyé.
» L'État lui a fait une pension de trois sous : seize centimes et demi par jour»
» La veuve Lenoret. — Son mari, mort au service, d'une chute de la mâture sur le pont, après vingt et un ans de service — dont treize ans et demi à l'État et huit au commerce.
» Elle a perdu à la mer deux fils, trois frères, deux oncles, deux neveux, un petit-fils — elle reçut un secours de vingt-cinq à trente francs tous les deux ans — quatre centimes par jour pour loger, vêtir et nourrir une famille.
» Dans le bateau Les Sept Frères qui périt corps et biens dans la tempête du 2G novembre 1881, périrent Aqueray et son fils; le père avait deux cent quatre-vingt-quatorze jours de service. Il s'en fallait de cinq mois et six jours — pour qu'on donnât la pension de huit sous par jour à cette femme qui, ayant perdu son mari et son fils — avait encore à sa charge quatre enfants — de un an, quatre ans, sept ans, l'aîné douze ans, et enceinte de sept mois; — elle n'eut pas de pension. — Elle obtint quelque temps après un secours de deux cents francs, — puis jamais rien. Voilà pour les veuves et les orphelins. »
Parlons des hommes à terre, — tous les salaires ont augmenté — à proportion de renchérissement de « la vie ». Quand je suis arrivé à Nice, — il y a trente-cinq ans, — la journée d'homme était de vingt-quatre
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sous, la journée de femme de huit sous.
Aujourd'hui, lu journée d'homme est de trois francs, — celle de la femme, de vingt sous.
Et vous voyez en ce moment, à Paris, une grève de terrassiers soutenue par le conseil municipal, préparant de son mieux l'anniversaire des journées de juin 1848. — Les terrassiers ne peuvent plus se contenter de quatre et cinq francs par jour, — et exigent à la fois, comme toujours, une augmentation de salaire et une diminution de travail.
Revenons à nos marins ; — nul métier, je le répète, n'est si pénible, si dangereux ; — après des tempêtes, on voit de petits pays tout entiers en deuil.
Je me rappelle — lorsque je découvrais Étretat, en 1833, ~ et que j'y passai un hiver,
— il arriva un enfant du pays, un abbé Cochet qui l'avait quitté jeune et s'était fait prêtre,
— une faiblesse de constitution ne lui permettant pas d'être marin.
Il dit la messe dans l'église -— monte en chaire: « Mes enfants, mes frères, dit-il, je me faisais une grande joie de revoir Étretat, mes parents, les compagnons de mon enfance, dont je n'ai pu, à cause de ma faiblesse, par^ tager la vie rude, laborieuse, périlleuse ; — j'arrive, et au lieu de me réjouir avec vous, je
LES inh'ES A lîON DIEC 349
ne puis que pleurer avec tous et essayer de donner des consolations ; — cette année, la mer a été le cimetière de la paroisse. »
Eh bien, savez-vous ce que peut gagner un pécheur pour un travail de jour et de nuit, au vent, à la pluie, entouré de dangers ; — il n'est pas une seule famille de pêcheurs qui n'ait perdu à la mer un ou plusieurs des siens.
Un commissaire de l'inscription maritime, au Croisic, déclare que, année moyenne, un pêcheur à la part peut gagner de quatre à cinq cents francs, — mais il ne les gagne pas toujours : c'est de vingt-cinq à trente sous par journée, — pour cinq ou six personnes, — et souvent davantage, c'est-à-dire cinq ou six sous par jour pour chacun, ça n'a jamais augmenté, ça n'augmentera jamais ; et quelles journées ! d'abord autant de nuit que de jour.
A la pêche dans les mers d'Islande, pendant trois mois ; — au banc de Terre-Neuve, pendant six mois, — les hommes pèchent vingt heures par jour, — quatre heures de sommeil, si le temps est beau ; pendant des saisons de six mois ils vivent, ils dorment dans des vête* ments qui ne sèchent pas.
Sur une note apportée par un gendarme,
ils sont prêts à s'embarquer pour aller se battre, non seulement contre des hommes, mais aussi contre des fièvres, contre la peste ; vous les avez vu braves entre tous en 1871, — •vous les \ojez au Tonkin, — pour obéir aux caprices et aux calculs intéressés de gens qui, siprodig'ues de la vie des hommes, ont un soin scrupuleux de leur propre peau, — et se font donner des appointements de plusieurs centaines de mille francs, sans compter les trafics secrets.
Une chose qu'on ne voudrait pas croire, si elle n'était pas expliquée, comme je vais l'expliquer tout à riieure, — c'est que les ouvriers des arsenaux, qui sont loin de faire un métier aussi rude, qui ne sont exposés à aucun dangers, après vingt-cinq ans de service — qu'ils atteignent cent fois plus que les marins dont la vie est bien plus courte, ont droit à une pension de six à sept cents francs, et leur veuve a une pension de trois cent soixante-quinze francs.
Un simple journalier, qui n'est exposé ni à être enlevé par un coup de mer ni à se faire tuer par une balle ou la fièvre au Tonkin, — a une pension de retraite de cinq cent quatre-vingts à sept cent trente francs, et sa veuve a une pension de trois cent soixante-
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cinq francs. (J'ompnmfo encore ce détail à M. Caffarena).
Voici l'explication : — c'est que marins et pêcheurs ne se mettent pas en grève, ne font pas d'émeutes, ne sontguère électeurs, — se trouvant tantôt à un bout de la terre, tantôt à l'autre extrémité, et n'ayant pas le temps d'aller aux urnes.
En 1818, — j'allai faire une petite visite à mes bons amis d'Etretat, — dont j'avais, en 1833, été pour ma petite part compagnon de pèche.
J'étais sur le galet avec Valin,legarde-pèche, — et je m'avisai, je ne sais pourquoi, de lui demander s'il savait ce qui se passait à Paris et ce qu'il en pensait.
Il leva les yeux au ciel, étendit ses deux bras vers la mer, — et me dit :
— Qu'est-ce que tout cela nous fait, à nous ?
C'est une population de près de cent cinquante mille hommes, marins, pécheurs, etc., cent cinquante mille hommes endurcis à la fatigue, à la misère, accoutumés au danger, cent cinquante mille hommes dont on ne peut se passer, sans lesquels il n'y a plus ni pèche ni marine, — que l'on décourage, que l'on dégoûte par une cruelle et longue indiflérence.
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Et ce nombre va déjà décroissant tous les jours, — tous les ans, moins de bateaux se livrent à la pèche, moins d'hommes montent les bateaux.
La pêche était une pépinière inépuisable de marins, c'étaient des générations, des dynasties de patrons et de mousses qui devaient remplir les vides si fréquents ; mais, aujourd'hui, les mères ne veulent plus que leurs enfants fassent le métier de la mer.
Bientôt on ne trouvera plus de mousses; — dansbeaucoup de localités, l'autorité est obligée de fermer les yeux et de laisser sortir des bateaux de pêche sans les astreindre au règlement qui exige la présence d'un mousse — sur un équipage de trois hommes.
Et les marins ne sont pas comme les soldats — qu'on forme en quelques mois, — et qui, à la rigueur, peuvent se battre sans être formés ; — ■ on a Improvisé des soldats, on n'improvise pas des marins.
A l'attrait des villes où le travail est plus rétribué et le travail lui-même moins pénible et moins périlleux, les marins ont résisté plus longtemps que les paysans qui abandonnent la terre pour le pavé, tant est profond cet amour instinctif de la mer qu'ils sillonnent avec tant de dangers, — et dont un des sillons
LES BKTES A lîOX DIEU 353
doit le plus souvent les engloutir un jour ou l'autre.
Cependant, beaucoup déjà ont laissé les bateaux sur la grève, — et sont allés à la ville gagner facilement ces quatre francs que dédaignent les terrassiers. Il y a là la menace d'un désastre qu'il sera peut-être un jour impossible de réparer.